Si quelqu'un peut m'indiquer dans quelle catégorie faire entrer ce texte, je l'indiquerai avant le titre, mais là je n'en sais trop rien...
Passager
Il dort. Il est beau quand il dort. Je l’aime.
Je voudrais le regarder encore mais mes yeux se ferment, malgré moi. Je m’adosse à mon siège, essaie de trouver une position confortable en appuyant ma tête sur son épaule mais il a glissé dans son sommeil et mes vertèbres ne supportent pas la torsion que je leur inflige. À contrecœur, je me redresse. Je n’arriverai jamais à dormir comme lui, simplement assise dans ce siège étroit d’avion. Si seulement je n’avais pas d’autre voisin, je pourrais m’allonger en chien de fusil, à cheval sur deux places. Mais j’en ai bel et bien un, heureusement pas embêtant, qui n’a pas jugé utile de nous adresser plus qu’un sourire aimable quand il est venu s’asseoir… mais quand même. Je pousse un soupir en regardant mon mari dormir ; à la tendresse que j’éprouve se mêle maintenant une pointe d’exaspération jalouse. Pourquoi ne puis-je pas dormir, moi aussi ?
Un ronflement sur ma droite me fait sursauter. Pas besoin de tourner la tête pour me rendre compte que le monsieur discret, à côté de moi, vient de succomber aussi à l’appel de Morphée. Suis-je la seule passagère à ne pouvoir trouver le sommeil ? J’essaie de lire ; c’est peine perdue, les mots se mélangent et se brouillent devant mes yeux alors je repose mon livre et baille en me frottant les tempes, tentative futile de contrer la migraine qui s’annonce.
J’essaie de me décontracter, de fermer les yeux, de penser aux deux semaines qui viennent de s’écouler. Deux semaines magiques, à ne penser qu’à nous, sur une île de rêve. Notre lune de miel a vraiment été tout ce que j’attendais et plus encore. Je souris en nous revoyant sur l’écran de mes paupières closes, alanguis par la chaleur mais heureux, nager, marcher sur la plage, danser, faire l’amour… Pourtant je n’ai pas été triste de partir, de refaire nos bagages augmentés de tous les souvenirs un peu idiots que nous avons achetés sur place, ou encore de l’authentique chemise fabriquée sur l’île, de façon artisanale, Monsieur, et arborant fièrement une étiquette Made in China. Je pouffe tout bas au souvenir du fou-rire que nous avons dû réprimer avant de la prendre quand même, cette chemise. Elle était jolie et légère, peu nous importait que la vendeuse nous prenne pour des cons !
Non, je ne suis pas triste. J’ai profité de chaque instant de notre lune de miel mais maintenant, c’est le retour dans la vraie vie. C’est maintenant que commence notre existence de gens mariés et même si nous vivions déjà ensemble depuis quelques années, je sens confusément une belle différence qui me donne envie de sourire comme une andouille. Mais une andouille heureuse.
J’ai dû m’assoupir un instant, car lorsque je sens mon front heurter la tablette que je n’ai pas repliée tout à l’heure, je suis un instant désorientée. Il me faut quelques secondes pour me rappeler où je suis. Dans un avion. De retour de voyage de noces, avec mon mari qui dort à gauche, la tête appuyée au hublot, et un inconnu qui ronfle de l’autre côté, les jambes étalées dans l’allée.
Je me redresse péniblement. J’ai l’impression de devoir faire un gros effort et cela m’étonne. Les idées encore embrumées, il me faut un moment pour réaliser que si le poids de mon corps veut à tout prix m’entraîner vers cette tablette, c’est parce que l’avion penche. Il a le nez baissé, il descend, appelez ça comme vous voulez mais dans mon cerveau subitement en alerte, cela sonne comme « il s’écrase. » Puis « On s’écrase. »
Nom de Dieu, on s’écrase !
L’inclinaison s’accentue encore. Je jette un coup d’œil à mon mari qui glisse de plus en plus, en réaction au mouvement de son siège vers l’avant, mais le rebord du hublot le retient sans le réveiller. Instinctivement, je pose ma main sur son bras, dans l’idée de le secouer, de partager ma frayeur avec lui mais je retiens mon geste, le cœur serré.
Dois-je le réveiller ?
Ma panique change d’objet. Dois-je le réveiller ? Cette phrase résonne en moi, bondit dans ma tête comme un papillon prisonnier, se cogne contre mes sentiments écartelés en faisant écho à ma migraine. Je hurle intérieurement.
Dois-je le réveiller ?
Si je le réveille, je pourrai lui dire une dernière fois que je l’aime. Lui dire au revoir. Nous affronterons notre destin ensemble, serrés l’un contre l’autre. Nous mourrons en couple. Mais il dort si bien, puis-je me montrer aussi égoïste ? Ai-je vraiment envie qu’il connaisse l’affolement abject qui m’envahit ? Que souhaiterais-je, si j’étais à sa place ? Une voix en moi répond immédiatement avec un accent de vérité que je ne peux nier : je voudrais qu’il me réveille. Je voudrais savoir ce qui m’attend.
Mais je ne suis pas lui. Je me rends compte que je ne sais pas ce que lui préfèrerait. Finalement, je ne le connais pas encore aussi bien que je le croyais. Mais quelle importance ! nous avions toute la vie pour nous découvrir encore ! Maintenant que le temps semble s’accélérer tout en pesant sur ma poitrine comme un carcan, cela est devenu capital. Je secoue la tête de désespoir, ne sachant pas quoi faire. Compromis, chuchote ma voix intérieure. Réveille-le doucement, le temps de lui dire que tu l’aimes et qu’il te réponde ; puis il se rendormira.
Mais alors que ma main agrippe déjà son épaule, une pensée sournoise s’insinue en moi. Une pensée mauvaise. Et s’il ne me dit pas qu’il m’aime ? Et si, énervé que je le réveille, il m’ignore ou pire, me répond sèchement ? Si nos derniers instants sont marqués par une dispute ? La petite voix reste silencieuse, car elle sait, comme je le sais, que c’est ce qui se passera si je le tire de son sommeil. Quand il dort, il est ailleurs, un ailleurs où je n’ai pas ma place et dont, tous les matins, il met du temps à revenir vers moi. Ma main repose à nouveau sur mes genoux, triste et solitaire malgré l’alliance qui brille à son annulaire.
L’avion plonge toujours.
Je ne le réveillerai pas. Je me force à accepter que je vais mourir seule. Je recouvre sa main de la mienne, le temps d’un adieu silencieux, adieu écourté par son bras qui se retire aussitôt dans un geste agacé. Il se retourne un peu plus contre le hublot, me présentant son dos. Je fixe son T-shirt froissé, incrédule. Ses cheveux courts sont aplatis à l’endroit où sa tête reposait sur le siège ; ailleurs, ils partent en épis incontrôlés. Une telle vision d’habitude me ferait fondre mais pas là, pas aujourd’hui, pas maintenant. Plus maintenant. L’accablement m’envahit, remonte le long de mon ventre, s’agrippe à mon cœur et se hisse jusqu’à mes yeux qui débordent soudain. Les poings crispés, je pleure en silence. Les larmes, brûlantes, ne font qu’attiser ma peur et ma révolte. Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas être seule !
Je regrette, oh ! comme je regrette d’être montée dans cet avion ! Pourquoi a-t-il fallu que l’on se marie, que l’on se plie à tout ce protocole, ce tralala, ce voyage de noces stupide, cette chemise stupide, cette île stupide, cet avion stupide ! Cette vie stupide ! Traîtresse ! Ce mari stupide qui dort sans se douter…
Un choc me ramène à moi. Je suis à nouveau normalement assise, les fesses tout contre le dossier. J’essuie mes larmes d’une main tandis que je regarde autour de moi, incrédule. Le monsieur de droite est à nouveau bien droit, celui de gauche… Je veux dire mon mari, aussi. L’avion s’est redressé.
La voix douce de l’hôtesse se fait feutrée pour ne pas réveiller ceux qui dorment. Elle nous annonce que l’avion a plongé pour éviter une tempête ou je ne sais quoi, mais je n’écoute guère les mots rassurants. Les larmes coulent à nouveau sur mon visage ; le soulagement m’étouffe presque aussi fort que ma peur de tout à l’heure. Et cette fois-ci, je n’hésite plus. Ce que je n’ai pas osé tout à l’heure, je le fais maintenant. Je réveille mon mari pour lui confier ma joie avant qu’elle ne me fasse exploser. Il grogne mais finit par ouvrir des yeux maussades. Il fait sombre, il ne voit probablement pas l’eau qui ruisselle sur mes joues. Quoique…
— Quoi ?
— Chéri… Je t’aime, je t’aime. Tu sais ?
Je respire profondément pour calmer mes sanglots mais ma voix chevrote comme celle d’une vieille femme.
— Tout va bien, ne t’inquiète pas. Mais j’ai eu si peur… »
Il n’écoute même pas la fin de ma phrase et ramène la mince couverture sous son menton. Il est frileux au réveil. Frileux et désagréable. Il referme les yeux.
— Pourquoi tu me réveilles, si tout va bien ? T’es chiante.
Et voilà. C’est tout ce qu’il m’a dit.
Je suis restée figée. Même mes larmes ont suspendu leur course. Un goût de bile me vient aux lèvres. J’ai envie de vomir, j’ai envie de hurler : On a failli mourir, pauvre con ! Mais déjà il s’est rendormi, inconscient de ce que je ressens. Je corrige, tout bas. Ce n’est pas qu’il ne le sait pas. C’est qu’il s’en fout. Et en plus, il ronfle.
Il dort. Il est beau quand il dort.
Je le déteste.