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Passager - 100%

 
n°60
menolly
Laissez-moi rêver...
Posté le 20-12-2005 à 22:59:25  profilanswer
 

Si quelqu'un peut m'indiquer dans quelle catégorie faire entrer ce texte, je l'indiquerai avant le titre, mais là je n'en sais trop rien...
 
Passager
 
Il dort. Il est beau quand il dort. Je l’aime.
 
Je voudrais le regarder encore mais mes yeux se ferment, malgré moi. Je m’adosse à mon siège, essaie de trouver une position confortable en appuyant ma tête sur son épaule mais il a glissé dans son sommeil et mes vertèbres ne supportent pas la torsion que je leur inflige. À contrecœur, je me redresse. Je n’arriverai jamais à dormir comme lui, simplement assise dans ce siège étroit d’avion. Si seulement je n’avais pas d’autre voisin, je pourrais m’allonger en chien de fusil, à cheval sur deux places. Mais j’en ai bel et bien un, heureusement pas embêtant, qui n’a pas jugé utile de nous adresser plus qu’un sourire aimable quand il est venu s’asseoir… mais quand même. Je pousse un soupir en regardant mon mari dormir ; à la tendresse que j’éprouve se mêle maintenant une pointe d’exaspération jalouse. Pourquoi ne puis-je pas dormir, moi aussi ?  
 
Un ronflement sur ma droite me fait sursauter. Pas besoin de tourner la tête pour me rendre compte que le monsieur discret, à côté de moi, vient de succomber aussi à l’appel de Morphée. Suis-je la seule passagère à ne pouvoir trouver le sommeil ? J’essaie de lire ; c’est peine perdue, les mots se mélangent et se brouillent devant mes yeux alors je repose mon livre et baille en me frottant les tempes, tentative futile de contrer la migraine qui s’annonce.
 
J’essaie de me décontracter, de fermer les yeux, de penser aux deux semaines qui viennent de s’écouler. Deux semaines magiques, à ne penser qu’à nous, sur une île de rêve. Notre lune de miel a vraiment été tout ce que j’attendais et plus encore. Je souris en nous revoyant sur l’écran de mes paupières closes, alanguis par la chaleur mais heureux, nager, marcher sur la plage, danser, faire l’amour…  Pourtant je n’ai pas été triste de partir, de refaire nos bagages augmentés de tous les souvenirs un peu idiots que nous avons achetés sur place, ou encore de l’authentique chemise fabriquée sur l’île, de façon artisanale, Monsieur, et arborant fièrement une étiquette Made in China. Je pouffe tout bas au souvenir du fou-rire que nous avons dû réprimer avant de la prendre quand même, cette chemise. Elle était jolie et légère, peu nous importait que la vendeuse nous prenne pour des cons !
 
Non, je ne suis pas triste. J’ai profité de chaque instant de notre lune de miel mais maintenant, c’est le retour dans la vraie vie. C’est maintenant que commence notre existence de  gens mariés et même si nous vivions déjà ensemble depuis quelques années, je sens confusément une belle différence qui me donne envie de sourire comme une andouille. Mais une andouille heureuse.
 
 
J’ai dû m’assoupir un instant, car lorsque je sens mon front heurter la tablette que je n’ai pas repliée tout à l’heure, je suis un instant désorientée. Il me faut quelques secondes pour me rappeler où je suis. Dans un avion. De retour de voyage de noces, avec mon mari qui dort à gauche, la tête appuyée au hublot, et un inconnu qui ronfle de l’autre côté, les jambes étalées dans l’allée.
 
Je me redresse péniblement. J’ai l’impression de devoir faire un gros effort et cela m’étonne. Les idées encore embrumées, il me faut un moment pour réaliser que si le poids de mon corps veut à tout prix m’entraîner vers cette tablette, c’est parce que l’avion penche. Il a le nez baissé, il descend, appelez ça comme vous voulez mais dans mon cerveau subitement en alerte, cela sonne comme « il s’écrase. » Puis « On s’écrase. »
 
Nom de Dieu, on s’écrase !
 
L’inclinaison s’accentue encore. Je jette un coup d’œil à mon mari qui glisse de plus en plus, en réaction au mouvement de son siège vers l’avant, mais le rebord du hublot le retient sans le réveiller. Instinctivement, je pose ma main sur son bras, dans l’idée de le secouer, de partager ma frayeur avec lui mais je retiens mon geste, le cœur serré.  
Dois-je le réveiller ?
 
 
Ma panique change d’objet. Dois-je le réveiller ? Cette phrase résonne en moi, bondit dans ma tête comme un papillon prisonnier, se cogne contre mes sentiments écartelés en faisant écho à ma migraine. Je hurle intérieurement.  
 
Dois-je le réveiller ?  
 
Si je le réveille, je pourrai lui dire une dernière fois que je l’aime. Lui dire au revoir. Nous affronterons notre destin ensemble, serrés l’un contre l’autre. Nous mourrons en couple. Mais il dort si bien, puis-je me montrer aussi égoïste ? Ai-je vraiment envie qu’il connaisse l’affolement abject qui m’envahit ? Que souhaiterais-je, si j’étais à sa place ? Une voix en moi répond immédiatement avec un accent de vérité que je ne peux nier : je voudrais qu’il me réveille. Je voudrais savoir ce qui m’attend.
 
Mais je ne suis pas lui. Je me rends compte que je ne sais pas ce que lui préfèrerait. Finalement, je ne le connais pas encore aussi bien que je le croyais. Mais quelle importance ! nous avions toute la vie pour nous découvrir encore ! Maintenant que le temps semble s’accélérer tout en pesant sur ma poitrine comme un carcan, cela est devenu capital. Je secoue la tête de désespoir, ne sachant pas quoi faire. Compromis, chuchote ma voix intérieure. Réveille-le doucement, le temps de lui dire que tu l’aimes et qu’il te réponde ; puis  il se rendormira.
 
Mais alors que ma main agrippe déjà son épaule, une pensée sournoise s’insinue en moi. Une pensée mauvaise. Et s’il ne me dit pas qu’il m’aime ? Et si, énervé que je le réveille, il m’ignore ou pire, me répond sèchement ? Si nos derniers instants sont marqués par une dispute ? La petite voix reste silencieuse, car elle sait, comme je le sais, que c’est ce qui se passera si je le tire de son sommeil. Quand il dort, il est ailleurs, un ailleurs où je n’ai pas ma place et dont, tous les matins, il met du temps à revenir vers moi. Ma main repose à nouveau sur mes genoux, triste et solitaire malgré l’alliance qui brille à son annulaire.
 
L’avion plonge toujours.  
 
Je ne le réveillerai pas. Je me force à accepter que je vais mourir seule. Je recouvre sa main de la mienne, le temps d’un adieu silencieux, adieu écourté par son bras qui se retire aussitôt dans un geste agacé. Il se retourne un peu plus contre le hublot, me présentant son dos. Je fixe son T-shirt froissé, incrédule. Ses cheveux courts sont aplatis à l’endroit où sa tête reposait sur le siège ; ailleurs, ils partent en épis incontrôlés. Une telle vision d’habitude me ferait fondre mais pas là, pas aujourd’hui, pas maintenant. Plus maintenant. L’accablement m’envahit, remonte le long de mon ventre, s’agrippe à mon cœur et se hisse jusqu’à mes yeux qui débordent soudain. Les poings crispés, je pleure en silence. Les larmes, brûlantes, ne font qu’attiser ma peur et ma révolte. Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas être seule !
 
Je regrette, oh ! comme je regrette d’être montée dans cet avion ! Pourquoi a-t-il fallu que l’on se marie, que l’on se plie à tout ce protocole, ce tralala, ce voyage de noces stupide, cette chemise stupide, cette île stupide, cet avion stupide ! Cette vie stupide ! Traîtresse ! Ce mari stupide qui dort sans se douter…
 
 
Un choc me ramène à moi. Je suis à nouveau normalement assise, les fesses tout contre le dossier. J’essuie mes larmes d’une main tandis que je regarde autour de moi, incrédule. Le monsieur de droite est à nouveau bien droit, celui de gauche… Je veux dire mon mari, aussi. L’avion s’est redressé.
 
La voix douce de l’hôtesse se fait feutrée pour ne pas réveiller ceux qui dorment. Elle nous annonce que l’avion a plongé pour éviter une tempête ou je ne sais quoi, mais je n’écoute guère les mots rassurants. Les larmes coulent à nouveau sur mon visage ; le soulagement m’étouffe presque aussi fort que ma peur de tout à l’heure. Et cette fois-ci, je n’hésite plus. Ce que je n’ai pas osé tout à l’heure, je le fais maintenant. Je réveille mon mari pour lui confier ma joie avant qu’elle ne me fasse exploser. Il grogne mais finit par ouvrir des yeux maussades. Il fait sombre, il ne voit probablement pas l’eau qui ruisselle sur mes joues. Quoique…
 
— Quoi ?
 
— Chéri… Je t’aime, je t’aime. Tu sais ?
 
 
Je respire profondément pour calmer mes sanglots mais ma voix chevrote comme celle d’une vieille femme.
 
— Tout va bien, ne t’inquiète pas. Mais j’ai eu si peur… »
 
 
Il n’écoute même pas la fin de ma phrase et ramène la mince couverture sous son menton. Il est frileux au réveil. Frileux et désagréable. Il referme les yeux.
 
— Pourquoi tu me réveilles, si tout va bien ? T’es chiante.
 
Et voilà. C’est tout ce qu’il m’a dit.
 
 
 
Je suis restée figée. Même mes larmes ont suspendu leur course. Un goût de bile me vient aux lèvres. J’ai envie de vomir, j’ai envie de hurler : On a failli mourir, pauvre con ! Mais déjà il s’est rendormi, inconscient de ce que je ressens. Je corrige, tout bas. Ce n’est pas qu’il ne le sait pas. C’est qu’il s’en fout. Et en plus, il ronfle.
 
Il dort. Il est beau quand il dort.
 
Je le déteste.

n°61
Seb
tapissier-magicien
Posté le 21-12-2005 à 11:30:15  profilanswer
 

Hello Menolly,
 
Excellent ce texte  :)  
 
Effectivement, difficile à classer.
 
Je crois que "Suspense" peut convenir en attendant que quelqu'un ne mette le doigt sur quelque chose de plus pertinent.


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°62
menolly
Laissez-moi rêver...
Posté le 21-12-2005 à 11:43:50  profilanswer
 

Merci Seb ;) :D
 
Suspense ? Tiens, je ne le voyais pas comme ça... Je ne m'en rends pas compte, en fait...  :heink:


Message édité par menolly le 21-12-2005 à 12:07:18
n°63
sheratan
Posté le 30-12-2005 à 02:03:31  profilanswer
 

Où ça pourrait être un "Sitdram" - DRAme de SITuation?
Non je plaisante.
 
Texte bien écrit et fluide mais que personnellement, j'ai trouvé totalement dépourvu d'intérêt. Manque de tension, manque de raison? Je ne sais pas pourquoi, mais il me laisse un sentiment de platitude. A la rigueur, dans cette situation, je ne pense pas que qui que ce soit se demanderait s'il doit laisser la personne qu'il aime dormir afin de l'empêcher de réaliser qu'il va mourir. Il le réveillerait ne serait-ce que pour ne pas avoir le sentiment de mourir seul. Je l'assimile plus à un exercice de style littéraire car une réelle nouvelle. Cet avis est personnel et n'engage que moi.
 


Message édité par sheratan le 30-12-2005 à 02:04:36
n°64
menolly
Laissez-moi rêver...
Posté le 30-12-2005 à 04:13:27  profilanswer
 

merci pour ton avis !  
Bon, Seb m'avait conseillé d'enlever un commentaire que j'avais mis il y a quelque temps, je vais essayer de le remettre en blanc sur blanc ou un truc du style, si c'est possible sur ce forum... Le temps d'éditer le message :lol:
 
Ayé, trouvé ;)
 

Spoiler :

En fait, ce n'est pas vraiment un exercice de style, mais je comprends que tu puisses le trouver sans intérêt. C'est tout simplement venu d'un rêve que j'ai fait, où j'étais dans la situation décrite. La seule différence est que j'ai rajouté qq petits détails autobio, et surtout que dans mon rêve, à la fin, l'avion s'écrasait. Et j'en ai eu tellement marre au bout de 6 mois d'avoir ces images dans la tête que j'ai écrit cette nouvelle pour m'en débarrasser. Et ça a marché, en tout cas jusqu'à maintenant  :whistle:  
Donc ce n'est pas un exercice de style, mais ce n'est pas non plus un texte que j'aurais écrit sans ce satané rêve. Cela dit, je l'aime bien quand même, c'est pour ça que je l'ai mis ici ;)


Message édité par menolly le 30-12-2005 à 04:17:40
n°65
sheratan
Posté le 30-12-2005 à 10:25:45  profilanswer
 

Compris! Vu sous cet angle, là ça devient excellent :)
Comme quoi, je trouve ce commentaire TRES utile!
 

n°66
menolly
Laissez-moi rêver...
Posté le 30-12-2005 à 12:51:42  profilanswer
 

En fait Seb m'avait conseillé de l'enlever pour que les gens ne le lisent pas avant d'avoir lu la nouvelle (car je l'avais mis en clair à l'époque)
Merci again ;)

n°122
Eridan
Mage noir
Posté le 14-01-2006 à 17:35:18  profilanswer
 


 
Avis :
Là nous ne sommes plus dans le secteur que j'affectionne. Il n'empêche, quand c'est aussi court, je peux tout de même apprécier. Catégorie "histoires courtes" (autre) ni plus ni moins.
Un grand bravo pour rendre si bien, en seulement quelques lignes, le thème "garder une douloureuse nouvelle où la faire partager". Je crois que tout est dit de façon limpide.
Je ne sais pas si tu as voulu mettre quelques touches d'un ton léger, en tout cas je n'ai ressenti que les sentiments forts : peur, colère.
 
Le texte :
- Début : "de façon artisanale, Monsieur, et arborant fièrement…" Là on touche les limites de la transcription par écrit du style oral. Sans le ton qui va avec la voix, il m'a fallu plusieurs relectures pour en comprendre le sens.
- Tout à la fin : "Je corrige, tout bas." Là je ne comprends pas.
 
C'est tout.
A si : en y réfléchissant, en cas d'orage, l'avion va au dessus des nuages et pas an dessous, non ?
 
Contrairement à Sheratan, je crois justement qu'on se pose cette question, (personnellement je le ferai), sauf si on réagit sous une impulsion de panique. Et finalement, c'est quoi ce commentaire ? C'est du style : "Peu importe ce qu'est le danger de mort, l'essentiel c'est cette question"
De tout façon je ne lis pas les commentaires avant d'avoir lu le texte, je pense que tout le monde fait pareil, non ?  
 

n°511
jemlir
façon SMS
Posté le 13-10-2008 à 12:38:51  profilanswer
 

Moi j'ai trouvé ça vraiment très bien ; on sent bien la panique, le doute, le soulagement et la colère...mais lors d'un réveil brutal, personne n'est vraiment frais et dispo, alors peut-être pourra-t-on lui pardonner  sa mauvaise humeur...


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