C’était une jolie mélodie, harmonieuse, agréable à l’oreille, mais avec un je ne sais quoi de mélancolique. Elle vivait à son rythme, choisissait son tempo, s’arrêtant ici, ou là, au gré de ses humeurs, se faisant plus légère, plus pressée ou plus lente, selon le jour et l’heure.
La fenêtre grande ouverte laissa glisser la mélodie qui arriva jusqu’à l’oreille d’un métronome austère qui s’ennuyait à mourir. Plus rien ne l’étonnait. Aucun air, aucun morceau, aucun concerto. Nul opéra. Rien. Sauf elle…Quand il l’entendit, il tomba amoureux. Elle était si douce et si forte à la fois, belle et mélodieuse, romantique, voluptueuse, mais avec un je ne sais quoi de mélancolique.
Il se dit qu’avec lui, elle pourrait être plus heureuse, qu’elle perdrait sa tristesse et gagnerait en tempo si elle se mettait au pas de son aiguille habile : tic, tac ; tic, tac ; tic, tac….
Mais la mélodie ne l’entendit pas de la même oreille. « Comment ? Me mettre au pas ? M’emprisonner dans un rythme imposé par la cadence infernale de ce fier métronome, où je ne pourrais même plus respirer, aller au gré de mes désirs et déployer mes notes comme j’en aie envie ? ».
Elle renvoya le métronome à son triste univers. Il repartit, le cœur brisé par si peu d’attention et tant d’appréhension. Et oui, c’était une bien belle mélodie, mais elle ne voulait pas vendre son âme. Que faisait-elle de son existence ?
Elle était ici ou là… Non, elle était ici et là…Elle se cachait, elle avait peur, peur de se donner ou pire, qu’on s’accorde à la désaccorder ; qu’on l’enferme, qu’on la séquestre et la parque, qu’on la catalogue, l’étiquette pour le restant de ses jours.
Elle savait se faire tendre et douce, c’est pourquoi on la perdait parfois au milieu du fracas de la vie. Ailleurs, tout était bruit, fureur, violence, souffrance.
Puis un jour, elle se faufila au milieu du vacarme, apeurée, tremblante, mais ne lâchant pas son tempo pour le rejoindre, lui, son métronome qu’elle avait laissé à son triste sort. Après tout, n’étaient-ils pas complémentaires ?…
Tac…Où ? Tac…Là ? Tac…J’entends ! Tac…plus fort ?
Tac…plus vite ? Tac, Tac, Tac….Par de subtiles variations de la position de son contre-poids, le métronome tentait de s’accorder à cette mélodie qui l’avait charmé. Un peu plus haut, un peu plus bas, voilà comme çà….L’accord parfait !
Mais pour lui, cette position n’était pas naturelle. Elle se situait hors de son rythme interne, de ses respirations vitales, de ses aspirations profondes…
Et ce fut le doute qui s’empara de lui. Avait-il vécu toutes ses années à un faux rythme ? Des mains invisibles s’étaient-elles jouées de lui ? Cet équilibre qu’il croyait « Vérité » était-il bon ? Ou cette mélodie « Liberté » ?
Mais oui, c’était bien cela ! Il n’avait jamais été libre ! Jamais !
Epuisé par les prouesses de son aiguille, qui, par des efforts démesurés avait réussi à s’unir à la mélodie, le métronome décida de s’arrêter. Elle allait certainement s’échapper, lui qui avait tant fait pour la rejoindre. Il risquait de la perdre à jamais, mais il lui était vital de réfléchir, au moins une fois dans sa vie, réfléchir à ce qu’il venait de découvrir : toute sa vie n’avait été qu’aliénation, prison, et obéissance !
Soumission à des partitions insipides, des tempos déments, des artistes intolérants
!
Ce dont à quoi il aspirait, ce à quoi l’existence même de la mélodie l’avait conduit était la liberté !
Il voulait désormais être libre ! Mais comment faire ?…
S’il agitait son aiguille selon ses états d’âme, l’anarchie le guettait.
S’il rentrait dans un rythme trop rigide, mouton il devenait.
Soudainement, la peur s’empara de lui…Où était-elle encore ? Où ?
Il se devait de la retrouver.
Si libre, si détachée, si curieuse de nouveaux espaces, la fragile mélodie entreprit un vagabondage au gré de l’air.
Sa première expérience fut l’Opéra. Impressionnée par les dorures, le faste et la pompe du lieu, elle ne prit pas garde où ses notes l’emmenaient. Et son point d’orgue faillit arriver écrasé entre deux immenses cymbales. Repoussée par l’onde de choc, elle fut piquée au vif par une multitude d’archets agités. Le contre-ut d’une soprano débridée finit par la froisser. L’Opéra n’était pas pour elle.
Une lumière au loin, un néon en forme de saxophone. Malgré la lourde porte, on devinait batterie, contrebasse et clarinette s’accordant pour un jazz improvisé. Cela manquait de rigueur pour notre mélodie. Elle commençait à regretter la rassurante régularité que lui offrait le métronome.
Puis la nuit tomba avec ses nappes de silence et la mélodie, un peu étourdie par son voyage, baissa d’un ton. Le métronome ne battait plus, crocheté dans sa boîte. La pause durerait jusqu’au matin.
Du fond des ombres, un bruit s’infiltra, presque imperceptible, une petite note répétée, lancinante et monocorde : «la,la,la,la,la…la,la,la,la,la…la,la,la,la,la… ». La mélodie mit en sourdine et tenta d’identifier ces petites phrases étranges. C’était une voix douce et neutre qui maintenant semblait prendre tout l’espace, tant la mélodie était attentive à sa seule présence : « la,la,la,la,la… »
Alors, elle se dirigea vers la source de cette mélopée et se trouva à la fenêtre ouverte d’une chambre d’enfant : « la,la,la,la,la… ». Et elle vit le petit garçon assis sur le bord de son lit, les yeux ouverts dans le vide, qui psalmodiait en se balançant d’avant en arrière, les mains posées à plat sur les cuisses : « la,la,la,la,la … la,la,la,la,la… ».
Autour de lui, tout n’était que désordre et jouets brisés, papiers chiffonnés ou déchirés, vêtements épars, et des grands signes colorés en inintelligibles tâchaient les murs au papier peint lacéré. « La,la,la,la,la ».
Emue, elle tenta une entrée dans l’oreille de l’enfant, mais il continua à se balancer sans rien entendre. Elle monta le son, recommença, tenta un contrepoint et ajouta même de l’écho et une chorale : rien n’y fit.
Troublée et mécontente, elle se tut et écouta : « la,la,la,la,la…la,la,la,la,la… »
Alors, elle reprit le thème, doucement, et son timbre se mêla à celui de l’enfant.
Puis, avec infiniment de tact, elle ajouta un si entre deux «la, la », puis elle reprit la phrase entière en si, sans hausser le son, au même rythme.
L’enfant, soudain, cessa de se balancer, tout en continuant son chant. Mais il écoutait à présent, et il leva les yeux, cherchant cette petite voix qui était venue l’accompagner. Il ne dit plus rien et un tout petit sourire s’alluma à sa bouche. Il reprit : « la,la,la,la,la… » et la mélodie continua avec lui, de longues minutes, jusqu’au moment où l’enfant s’étendit sur son lit, ferma les yeux et tranquillement s’endormit en laissant s’échapper encore, de plus en plus indistincte, sa berceuse monotone.
La mélodie fit silence. « Demain, se dit-elle, le métronome sera avec moi pour donner le tempo, et nous ferons sourire les anges ».
Si vous entendez un jour cette musique, elle vous fera battre le cœur, chavirer l’âme et pleurer de bonheur. Oui, je sais, avec un je ne sais quoi de mélancolique.
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Quand l'amour a effleuré pour la première fois les lèvres de l'être humain, il s'est mis à chanter.
"Paroles d'un sage de l'Inde"