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Texte intime - 3 CC- En attendant le miracle.

n°75
talbazar
solve et coagula
Posté le 01-01-2006 à 02:35:21  profilanswer
 

En 1978, j'avais 18 ans. Au sortir d'une adolescence tapageuse, comme beaucoup de petits gars de ce temps là, j'ai entamé un long périple en stop vers les Indes et voyagé à la cloche de bois pendant deux années. J'ai traversé la violence inouïe de la révolution iranienne et les prémices de la guerre d'Afghanistan, ce qui fait deux guerres pour le prix d’une. Deux traumatismes indélébiles. J’ai pris toutes les drogues et connu les affres cruelles des geôles marocaines, à Chaouenne : midnight express, je connais ! j’ai été accroché à l’opium. Au fil des années, les drogues ont rendus fous à jamais certains de mes amis, tué les autres et le sida s’est chargé du reste.  
 En déménageant, l’autre jour, j’ai retrouvé avec émotion ce petit texte de l’époque, écrit probablement défoncé, sur un coin de table, par l’ado baroudeur que je fus et cela m’a touché. En 1978, il n’y avait pas internet. J’ai trouvé ça marrant de coller ici ce petit message à moi-même, sans retouche aucune, parce c’est tout ce que je garde de ces années et qu’internet est un outil génial pour partager ce genre de truc, si intime. Les chemins de Katmandu, à la fin des années 70, n’étaient pas pavés de joie, ni de paix sereine et chose intemporelle, les drogues restent, au bout du bout, une voie sans issue.

 
Une chandelle soudain furibonde fait vaciller les ombres, sur le mur, où ton délire permanent a punaisé des fantasmes vitraux extravagants et colorés. Une radio sans vie discipline l'ennui de notes machinales. Puis tu te lèves, bailles et pisses une envie modérée dans le lavabo. Tu prends soin de jeter furtivement un coup d'œil au miroir dépeigné, mais ne vois rien. Alors tu te rallonges sur le lit bancal pour préparer avec soin l'alchimie ponctuelle de tes soirées. La radio se réveille alors et t’invite à danser dans le calme du jour achevé. Du bout des lèvres, tu laisse s ‘égrener une musique arabe et ta voix secouée d’une toux rageuse, donne le ton.
 Dehors, loin de la ville, le vent caresse doucement une lande brûlée. Il t’appelle contre les carreaux en t’offrant l’hérésie d’une ballade dans des champs que tu devines inaccessibles. Il t’apprend qu’un arbre sans fleur n’est pas un arbre mort. Alors, pincé de honte, tu te replonges dans la lecture pacifiante d’un livre délaissé et lis tranquillement le texte borgne d’un auteur aveugle...
 Quand tu en as marre, tu reposes le livre et restes là, assis, absent, vaguement malheureux de ne pouvoir saisir un absolu féroce. Vaguement déçu, aussi, quand bien même fuserait de la pièce voisine un cri de joie, ou d’amour, ou peut-être les deux. Et descend brusquement des marches d’inquiétude dans le petit matin à peine éclos. Tu longes sans y prendre garde une ruelle qui s’anime en jouant avec des gamins sales une marelle bruyante de complicité naïve. Tu évolues sans hâte et sans but. Et quand t’en prends l’envie banale, tu t’assoies pour suivre, à la terrasse d’un café-usine, le flot des humains bigarrés : un va-et-vient subtile, incontrôlé. Tu plonges sans y réfléchir un sucre dans ce spectacle d’intérêt futile, tandis que s’offre sur un magazine une cover-girl dénudée... rappel brutal de ton phallus atrophié de lassitude. Et tu tournes la page... Et marche !
 Tu répons d’un crachat sans grâce au beuglement haineux des machines chromées devant lesquelles tu hésites, avant de prendre un autre trottoir, avant de prendre une autre direction. Une vitrine franche s’allume à ton approche en te démontrant les ravages d’une drogue qui ne te possède pas encore. Alors s’annonce, au gré des rencontres hâtives, un désir trouble de plaisir, comme la résultante d’un égoïsme lourd...
 Tu dérives avec nonchalance au milieu d’une foule feinte. Ne plus revenir à ton départ. Et marche ! Et geint doucement un râle emprisonné entre tes doigts crispés dans un jean fatigué de tes voyages. Et ne veut pas connaître la joie d’être joyeux. Et fait grincer d’un pas traînant une coquille de misère sur ton présent écartelé. Des nuées de pigeons projettent une ombre saine sur la cité, récupérant aux interstices  des pavés une identité à jamais défunte. Et tu vas les rejoindre ! Tu glisses doucement, bercé par tes songes blessés, dans cet univers du néant domptable où git sur de multiples piédestal : L’INCERTITUDE. Tu allumes une autre cigarette et réalises en soupirant la perpective d’un ailleurs improbable.
 La rue bleue qui s’étire au fil des néons, tes yeux hallucinés qui caressent  la tôle, une affiche arc en ciel où ton regard se noie : la nuit et son silence étonnement présent... Tu rôdes sous la pluie sur la chaussée qui dort, ivre de solitude, de drogue et de fumée. Fantôme désœuvré traînant dans la cité, les murs te protègent, la lumière te dirige. Enfin le réverbère agonisant laisse la place au néant.
 Alors... Tu reviens dans la pièce transie de ton absence qui se réveille lentement pour quelques grammes de magie-rauque. La chaleur du piston ! acte de grâce ébouriffé à la pudeur malsaine. Ne cherche plus la cause et chasse le pourquoi. Tu es ta lumière et ta scorie, tu fuis ces pantins tragiques et te retrouves seul ! Tournant la tête à l’épave millénaire, tu  (fixes) les yeux sur ton immense solitude et fais battre ton cœur au rythme de l’ivresse éphémère, le temps d’un instant.
 L’autre jour, comme un sanglot, s’est terminé dans ce temple sans haine, dans cette pièce étroite où ton corps s’emprisonne, où ton esprit malade s’évade et se libère à la cadence de tambours sporadiques qui résonnent, au fond de ta mémoire, comme un clairon de désespoir. Un foulard sale noué sur un muscle inachevé, un estomac cadenassé  sur un dégoût chronique avale sans hâte quelques nourritures calcinées. Tandis que trône sur la table de chevet une héroïne désabusée, au pied d’une citadelle de cire éteinte. Elle te souris lorsque tu la caresses, comme une vierge émue, le sexe ouvert d’impatience.
 Et tu galopes sur un cheval fou vers un Himalaya de rêve et l’éternelle plénitude d’un amas  de nuages fabriqués par le chaos de ts idées. Ton visage ébloui par des nébuleuses d’oubli, tu tombes brusquement sur le matelas volant. Quittant, dans le tonnerre d’un orage redouté, une monture lasse, tu fais surgir sous une couverture raide de crasse les dômes de Bagdad et les minarets de Salé... Alors tu deviens ce héros facile et pleure sans larmes, surgissant comme un geyser glacé dans les prairies de l’inconscience. Petit à petit, tu es l’image de l’épave. Ton océan de solitude matraque d’une écume sale les rochers noirs de l’indifférence. Parfois, tes paupières, comme des vagues incontrôlées, s’abaissent et se soulèvent, heurtant doucement des plages irréelles, vierges des autres...
 Mais ton cheval docile te rapporte l’orage derrière cette fenêtre, quand, affolé,  tu tires encore la couverture, ne voulant plus entendre le fracas du réel, embullé, pris au piège de tes propres doutes sur une banquise de hasard, tu cramponne l’idée d’un repos fictif. Les pieds gelés de volonté vaine et l’émotion transie par des milliers d’hivers possibles, sous l’œil absent des manchots figés par l’éternelle nuit polaire, qui paraissent t’attendre sans espérer le jour.
 Elle a les cheveux noirs, une rose épanouie est planté dedans, comme l’unique soleil d’une galaxie de bonheur. Elle te fascines... Ses yeux sont mauves ou vert selon son humeur. Son visage est ridé par deux lèvres subtiles. Failles équivoques qui te révèlent leur secret dans la pénombre. Mais lorsque nos corps redeviennent nos corps, lorsque ton sexe las éteint la flamme du désir, quand sa poitrine exhale un doux soupir et se repose, tu fais glisser entre tes doigts fébriles les pétales de la rose fanée, tu te fais mal à ses épines dévoilées et hurles dans le vide le nom de celle qui n’est plus qu’un souvenir...
 Alors tu remplis ton jouet dérisoire, quand tu n’as plus l’envie féconde d’aller voir ailleurs, priant les dieux de faire vibrer l’instant démesuré où naîtra dans ta chair l’orgasme synthétique...
 ...Paresse de l’instant au cœur de l’immobile. Fenêtre ouverte sur le mur, gigantesque écran de rupture, plus jamais ne donne l’heure du vécu qui s’anime. Et tu arrives à t’émouvoir du bruit de cette porte que l’on ferme, rêvant dans cette pièce que l’habitude à tapissé.
 Les volets clos depuis laissent filtrer un unique rayon sur ton sommeil artificiel  : message d’agonie d’un astre pâle que tu martyrises. Combien de soirs privés d’étoiles entendent ainsi les mots que ta voix sans défense fait danser au milieu du silence revenu, et qui vont se perdre dans les braises éteintes, au fond du cendrier ?
 Miracle du sommeil, trouble avocat d’un inutile procès contre toi-même, qui repose ton corps brisé et offre à ta conscience tourmentée l’illusion d’une certaine béatitude... Une narine qui se pince ou une lèvre qui s’affaisse : portes-parole d’une symphonie intérieure qui te prolonge par delà les limites d’un ciel toujours bleu, et qui doucement soulève la herse du temps.
 Un coquillage mordoré apporte à ton espace le son d’un sitar éloigné et t’offre la vision fragile de conques errantes plages désertes, de chrysalides parfumées aux papillons velours, sous un palmier bronzé de l’âme autour duquel règne une étrange quiétude. Tu te réveilles et tu t’étires au matin qui s’annonce et fredonne cette chanson douce à ta mémoire. Tu chantes une mélodie inventée pour son oeil-papillon qui, d’un battement de cil a refermé ses ailes sur ton calice d’espérance. Tu chantes en attendant le soir, alors qu’explose dans le lointain de ton décor la joie des indigènes, trop forte. Et puis tu chantes encore lorsque plonge dans la mer un soleil embrasé de fatigue et que la brise uni les vagues et les herbes dans l’harmonie crépusculaire. Tu chantes et tu regardes la fumée du shilum qui s’évapore sans hâte au rythme de cette soirée. Les dieux sont morts mais le tiens vit toujours, et se consume lentement. Les bateaux sont rentrés quand tu en fais autant. Les cloches du temple bercent ton pas, les perroquets effarouchés lancent des cris étranges et se cachent dans un dédale de plantes exubérantes, en admirant cette lenteur calculée que tu dessines dans ton sillage. Alors tu presses le pas, hanté par les urines épicées de New-Delhi, le goût amer de l’opium entre les dents. Tu continus ta course vagabonde, saluant d’un geste bref un faucon solitaire qu’une aurore d’espérance à surpris sur sa branche. Un torrent traverse la forêt. Enlevant tes habits encore imprégnés des odeurs nocturnes, tu te mets à courir...
 Et tu te retrouves hagard et chancelant dans les rues de la ville. Les voitures te roulent dessus en bourdonnant par delà tes tympans : ton rêve vient de se suicider !
 Lorsqu’on te demande qui tu es tu réponds non, sans hésiter. Mais lorsque tu te fais désillusion, tu laisses entrevoir au fond de tes paupières délavées un univers fragile et dramatique, comme une femme qui se ferme. Et tu traverses, tu traverses sans rire les avenues les plus larges, n’importe où et quand cela te plais, pour rejoindre dans un saut le passage saoul-terrien. Tout le monde se fout pas mal de ta folie. Longue et maigre, comme ta cigarette, la dernière. On te demande l’heure, mais ta voix reste muette, l’autre te regarde, fasciné, quand dans un délire personnel tu balbuties des mots voilés par la brume d’un paradis de décalage.
 Et puis tu tires encore une bouffée et commandes un café, en regardant par la vitre du troquet des palmiers verts, qui ne se fanent jamais...
 
Hôtel des Négociants, Casablanca -25 Février 1979.


Message édité par talbazar le 01-01-2006 à 02:38:33

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n°76
Seb
tapissier-magicien
Posté le 02-01-2006 à 20:35:10  profilanswer
 

Il faut commencer à être attentif.
Certains textes sont postés sans qu'on s'en aperçoive...
 
Je n'aurais pas voulu rater celui-là.
 
Tu es plein de surprises Tal.
C'est vrai que le net est un outil génial.
 :)


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°77
talbazar
solve et coagula
Posté le 02-01-2006 à 20:48:44  profilanswer
 

Peut-être que je m'éloigne trop de ce forum sur ce coup-ci, mais je tenais à coller ce texte, il est plein de confidences et d'émotions pour moi. Je ne sais pas ce que peut en penser un étranger. C'est de l'ordre du journal intime ! :(  
 
Mais peut-être rejoindra t-il quelqu'un à qui cela parlera ?


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n°149
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 24-02-2006 à 10:56:51  profilanswer
 

J'ai un moment.
Curiosité. Je cherche un texte autre que fantasy et pas trop long. Va pour le texte intime.
Je crois que tu as bien fait de partager ce texte, surtout précédé des explications du talbazar d'aujourd'hui.  
C'est quasiment un témoignage.  
Sans avoir ton expérience, il me semble qu'il parle bien de ce que tu vivais alors et c'est normal qu'il te touche.
Mic-mac échevelé, chaotique et erratique, traversé du meilleur et du pire, entre rêve et réalité, aux frontières d'un ailleurs que l'on ne sait pas toujours vraiment situer.
Pour ce qui est de la beauté factuelle de ce texte, il me semble qu'elle est discutable; mais il y a indiscutablement de belles trouvailles et la promesse d'un talent. Il me semble...
Ce texte te touche; il me touche. Parce qu'il est authentique. Alors, pour moi, il est beau en soi.
Heureux de te savoir rescapé, riche de ces errements à la fois réels et illusoires.  
Comme toute expérience humaine, quand elle ne nous anéantit pas, elle nous enrichit et donc nous élève.
Merci talbazar.


Message édité par mouysset le 24-02-2006 à 10:58:29

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n°189
talbazar
solve et coagula
Posté le 02-03-2006 à 09:43:53  profilanswer
 

C'est moi qui te remercis de m'avoir lu. :jap:  
Il n'y as pas à priori de prétention littéraire ici, tu l'as bien compris.
Ce témoignage nébuleux vaut ce qu'il vaut, il n'est riche que de la sincérité intrinsèque d'un errement personnel.
 
un extrait du carnet qui recueillait ma prose :
 
http://img216.imageshack.us/img216/4201/carnetinde7zr.jpg
 
http://img83.imageshack.us/img83/47/carnetinde22xa.jpg
 
http://img62.imageshack.us/img62/1302/carnetinde30xv.jpg
 
sans commentaire, n'est-ce-pas ?


Message édité par talbazar le 02-03-2006 à 10:00:12

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n°240
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 15-03-2006 à 10:21:13  profilanswer
 

Je repasse par là...et je me rappelle.
C'est à l'image de l'écrit, mais pas dénué de sens artistique.
C'est toujours émouvant et intéressant de retrouver ainsi des traces tangibles d'un passé déjà relativement lointain. Cela permet de mesurer le chemin parcouru. Eventuellement.
Souvenirs, souvenirs...


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n°241
talbazar
solve et coagula
Posté le 15-03-2006 à 11:31:33  profilanswer
 

Toute une époque, sans doute !  
mais la nostalgie n'est t'elle pas une vilaine maladie de l'âme ?
regardons demain, le soleil se lève chaque matin et chaque jour est un cadeau.
même si comme tous les cadeaux, il y en a qui plaisent moins ! :hello:  


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