C'était en plein été 2.000, dans ma 65ème année.
Au retour, un petit canard du coin m'a demandé un compte-rendu en deux pages maxi.!
Résumer en deux pages de quoi commettre tout un bouquin que je ne voulais pas écrire, voilà la gageure et voici ce qu'un mois d'aventure physique et spirituelle est devenu:
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Devant les difficultés de couples au sein de ma propre famille et de familles amies, j’éprouve le besoin de m’isoler, de respirer et de méditer… l’idée me vient de partir « jubiler » cet été, seul, le long des routes, des sentiers et des chemins, qui conduisent de chez nous à Lisieux, où un vénérable couple, parents de Thérèse, mérite de servir de prétexte et d’être invoqué.
Ma femme est d’accord. ( Je dispose d’un mois) Elle me soutiendra, depuis le camp de base où je prépare sommairement l’expédition : sac à dos, carte-bande centrée sur une ligne droite qui relie la Mas du grand pin à Lisieux, saucissonnée en 29 tronçons-repères de 30 kms.
En quatre sorties, sur des parcours de 5 à 15 kms, j’essaie mes vieux mocassins et mon sac à dos chargé.
Aucune autre expérience de longue marche.
Le 12 Juillet, je prends la route, sous un beau soleil, mais contre un Mistral piquant.
Je m’étais donné le passage du Rhône, à Bourg St Andéol, comme point de non-retour. Or, après Cavaillon, (2ème jour), mon genou droit donne des signes de blocage. Il me renvoie à la cruralgie aiguë d’il y a deux ans ! J’appelle ma moitié au secours. Elle vole. Je rentre à la maison quelque peu humilié. « Si demain ça va mieux, mon sac délesté, je reprends la route. »
Le lendemain, inquiète, ma moitié vient me déposer à l’entrée d’Orange.
Mon sac, allégé de deux kilos, ne pèse plus, guitoune comprise, qu’environ 7 kilos ! Un exploit, quand il faut emporter vêtements, gîte et couvert !
Pas à pas, jour après jour, je vais, seul, méditant, priant, bénissant, pestant, me reposant (environ toutes les vingt minutes, pour soulager cinq minutes mes épaules endolories) reprenant le collier, convoquant le Ciel et ceux qui l’habitent, chantant aussi à l’occasion, louant Dieu pour tout ce qu’il fait, a fait et fera, sur les chantiers de l’amour, de la réconciliation et du pardon. Et, comme on a deux jambes, j’ajoute un deuxième volet d’intentions, pensant à mes frères détenus et aussi à mes amis, les victimes…
Des moments restent gravés : inoubliable lever de soleil sur Valvignières, paradisiaque vallée de Bézorgues, sueurs à l’assaut du rocher de Cheylard, au pied duquel (1300 m.) Eugène, pépé providentiel, me sauve du vent glacial de la nuit et des sangliers ! Sources de la Loire, ablutions à Retournac, larmes d’émotion dans la petite église romane de Saint Front. Larmes à Ambert, où m’attend Thérèse et où N-D de Layre, une piéta, me bouleverse ! Premier orage sur la vallée de la Dore, en pleine nuit : je veux résister, je patauge et, mouillé, je marche, dès 3 heures du matin jusqu’au soir, sur près de 40 kms. J’évite Thiers et Gannat, mais pas les champs, ni les forêts.
Je ne suis pas un marcheur. Il m’arrive d’avancer lentement, jusqu’à mettre 3 minutes pour faire 100 mètres ! Je dresse ma tente là où je me trouve en fin de jour, dans un coin discret ; le plus souvent dans un bois ; bien avant la nuit ; mais une fois, à 23 heures et sans lune !
Je me lave loin des regards, dans les rares cours d’eau clairs. Je nettoie chaussettes et chemise…
Je mange le long du chemin, selon les possibilités qui s’offrent à moi : sandwichs, conserves réchauffées, soupe aux légumes déshydratés, biscuits ; achats effectués au fur et à mesure - moins de 7,5 euros par jour ( 50 frs) - dans les magasins croisés ; mais je profite aussi des cadeaux de la Providence, tels que prunes dans les fossés, mûres, fraises des bois, cerises sauvages, framboises, myrtilles…
Deux barres de céréales, poussées par quelques gorgées d’eau, vers 7 heures du matin, me permettent d’attendre la première boulangerie. Alors, je ne résiste pas à une part de flan pâtissier ! Pas de vin. Peu d’eau de source, mais l’eau des robinets généreusement offerte par l’habitant, où dans tout cimetière !
Chaque fois que la Reine-des-prés, dont les sommités fleuries ont des propriétés proches de l’aspirine, est à portée de ma main, convaincu qu’elle est mise là par le Ciel pour soigner mes douleurs, j’en mange sans vergogne, malgré l’amertume !
Jamais d’invitation spontanée, sauf une fois, pour boire le pastis ! Jamais de stop, sauf une fois : un gitan m'offre une place dans son fourgon, pour 6 kms sous la pluie. Deux contrôles de gendarmerie ; bon enfant. Je n’oublie pas cet ado, qui me propose le porte-bagages de sa mob, pour m’avancer jusqu’à la ville où il se rend.
Le sourire de bambins, à qui j’ai fait bonjour, rachète les inévitables clabauderies des chiens. Les papillons de feu se relaient de bout en bout, pour butiner les centaurées. Les fossés de routes sont pollués. Nombre d’oiseaux, de hérissons, de bêtes de toutes sortes paient un lourd tribut à la vitesse. Mais j’ai vu la lapin gambader, le lièvre aussi, la biche reposer au milieu d’un layon , le sanglier détaler, la fouine s’éclipser…Le pigeon ramier et la tourterelle ont bercé mes courtes siestes.
J’ai évité les grandes villes, sauf Bourges, que je traverse , avec une halte à la cathédrale, après de désespérantes lignes droites et avant l’immense et verdoyante Sologne. Quand j’arrive à Beaugency, où j’échappe à un orage, j’ai l’impression de toucher au but. Mais quand je fais le compte, je dois déchanter. La lassitude me guette, d’autant plus que le pays dunois cache bien ses charmes : interminables champs de maïs, interminables champs de blé, encore et encore…Les petits pas me sauvent. Heureusement aussi, Brou étincelle de mille fleurs et chaque village veut rivaliser avec Mousson-Villiers. Nous ne sommes plus en Provence. Ici, c’est le ciel qui arrose… Et, finalement, Lisieux n’est plus très loin !
A Aigle, après une journée copieusement mouillée, le Ciel me suggère de contacter le curé du coin : je cherche un coin sec, où pouvoir dérouler ma natte. On m’offre deux lits ! Le soir suivant, je squatte une remise abandonnée. La dernière ligne droite, à la fois me pèse et me comble : je croise Marcel, un vieux marcheur « pour la paix » - 82 ans et plus 40.000 kms dans les pattes !- qui se rend à Chartres ; quant à moi, en fin d’après-midi, je touche au but.
Mon ami André, petit « miraculé » de Thérèse, a œuvré pour que sœur Cassien m’accueille, qu’Annick et Bernard me recueillent, juste après être allé déposer ma « besace d’intentions » sur la tombe de Zélie et Louis Martin. C’était le 10 Août.
Groggy, comme enivré, le 11 je plane sur Lisieux, dans l’abandon…
Le 12, je rentre chez nous par voie ferrée.
Le seul fait d’avoir pu rallier Lisieux de cette façon m’étonne moi-même et constitue pour moi une véritable grâce. Cette sorte d’exploit ne me paraissait réalisable qu’avec l’aide du Ciel. Un peu comme toute une vie à traverser en couple dans la fidélité.
Pour le reste, on m’a dit : « Tu verras, une pluie de grâces va s’abattre autour de toi ! » Mais c’est comme après une sècheresse, il faut craindre l’orage dévastateur. Et c’est un peu ce qui se passait, pendant que je marchais en tous cas. Tout semblait tomber sur les épaules de ma chère épouse, restée seule, vivant à sa manière et à sa place l’épreuve du pèlerinage. Les forces du mal se liguaient, comme pour se venger sur elle, et lui faisaient vivre l’enfer ! Les « grâces » ressemblaient à des catastrophes, comme les douleurs de l’enfantement peuvent évoquer les portes de la mort, alors que la vie est en train de naître. Jusqu’à mon retour.
Alors, peu à peu, tout s’est dénoué, apaisé, éclairé.
La vie a pris une autre dimension.
Non, le Ciel n’est pas vide. L’Eternel est présent. Il nous aime.
Message édité par mouysset le 27-05-2006 à 13:51:48
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