Feu mon blog, où j'écrivais au jour le jour ces petites choses qui plaisent qui plaisent pas, sans jamais les retoucher, comme de l'écriture automatique.
Pour Alicia
Qui m’a réveillé ? Est-ce toi évanescence dorée venue des bois obscurs sous un brouillard de plomb, longeant les saules échevelés du parc endormi ? Est-ce toi qui arpente maintenant ces dalles humides pour les charger de cruels souvenirs ? Quel est ce rayon dérangeant qui frôle mon catafalque en l’inondant d’un jour malvenu ? Alicia ! Fille de l’orage traversée de pluie, pourquoi place tu à présent dans ma coupe l’élixir écarlate, remuant l’étoile rubiconde dans son lit de cristal ? Et que fais-tu sur mon ventre, abandonnée comme un enfant mort-né ? Tu aurais dû voir à temps sur mon front la marque des damnés…
Ne cherche plus mes lèvres exsangues car la morsure des miens est lente, profonde et délicate, quand je me pique à ton diadème d’une cruelle blessure que je suce sans déplaisir. Retiens un peu ton geste, n’éponge pas encore sur ma joue la sueur séduisante dans la lumière rase. Je sens ton souffle sur mes tempes gonflées, j’entend ton rire entraver mon oubli et ta main délicate sécher sur mes orbites las les larmes d’amertume, en les faisant couler sur mes épaules raides, avec la froideur des eaux lentes qui passent sous la terre. La vrai solitude est le cadavre des sentiments.
Oh folle aimée ! Reprend ta torche et fuis sur des ponts éphémères les automnes perdus pour toujours, car la nuit m’abandonne en me laissant allongé sur le marbre veiné, comme un fruit pourrissant. Frotte des flammes claires dans tes doigts. engourdis par des incendies vains. Dans le matin glacial, enfume les salles hautes en quittant le lit de l’adieu, silhouette noire à la sombre capeline qui masque les vitraux aux jets prismatiques. Rejoins par le froid de la nuit la cabane enfoncée dans les pins immobiles, sous les reflets de lune blanche si pareille à un soleil muet. Je veux voir tes pas marqueter la neige de souillures délicates et les flocons blancs tomber lentement comme la cendre dans tes cheveux épars.
Sèche tes cils humides aux scintillantes lueurs vitrifiées et ferme ta porte à clef sur les ravages du soleil de minuit. Ne te retourne pas sur les arbres qui s’allient dans l’ombre taiseuse, griffant le ciel grisâtre sous la colline morte, giflant leurs troncs glacés aux bras noueux, développant d’inutiles résistances dans les chaumes brisés qui percent les champs clos.
Je suis mort depuis 1207 ans, tu le sais et mes prunelles se sont fanées à tant de lunes, qu’elles sont devenues comme du verre opaque, aussi vertes qu’un fond de lac trouble. Mes os sont plus froids que les pierres rongées de mon vieux château…
Oh Alicia ! Laisse ici dormir ton sombre seigneur, d’un jugement prononcé sur ma pierre tombale d’une voix inoubliable. Je suis fatigué, usé, rompu par l’art de t’aimer aux flammes du monde retrouvé et mes tympans se brisent à ses anciens échos.
Tu as ranimé l’ardeur
Tu as ranimé l’ardeur de ceux qui n’ont plus d’ans et ravivé la flamme des tendresses, car les vampires en ont. Tu as brisé toutes mes fureurs d’un seul coup d‘épée, galopant sur mon cœur, amazone nacrée. Il me faut dire merci. Pourquoi polir encore la cuve de granite ? J’y dormais dans l’oubli d’une paisible nuit et voilà que tu souffles sur mon âme d’airain et mes yeux d’albâtre. Je suis devenu par ta main ce golem de glaise qui se nourrit de sang et regrette l’amour de ceux que j’abandonne dans leurs tragiques anémies. Je me saoule d’eux-même mais à cause de toi, j’ai à présent la connaissance amère de ce que je leur dois. Je suis moi-même déchiqueté d’amour. Alicia, veille encore sur le feu éternel, ne laisse pas s’éteindre les braises qui me brûlent.
Les murs bas et suintant
Les murs bas et suintant ont déchiré mon âme fauve des cris de leurs parjures. Moellons graves aux boucles de méfiance. Ci-gît mon cœur de pierre ensanglanté aux anneaux de soupçon réciproque. Loin d’ici, les mains graciles et douces des femmes humaines, comme des ailes d’argent, volent sur les chairs avides de leurs aimés. Arrondi des visages qui s’estompent et se creusent, si fragiles. Pesanteur molle des muscles affaissés. J’ai passé tant de nuits sur la couche brutale à caresser des corps absents, que je prie solitaire afin que reviennent les ombres, aux recoins de la mémoire des temps. Ma douleur est douce et ma colère haineuse.
Vient ma soif nécessaire, qui n’est qu’un exutoire de mon vœu. Alors chasse ta peur vacillante dans la pénombre et regarde moi vivre dans la lumière absente, ennemie délicieuse, en te cachant des mains le regard dérobé. Je n’ai plus mal, je revis, je m’abreuve à ce que tu sais. Luxe des médiocrités, quand je suis prince avoué ! Tu as souillé mon trône somnolant de ta traîne soyeuse, en balayant les infections du jour. Il n’y a pas d’hier, quand on a trop vécu. Chante, pâle insouciante, expire la gloire des caresses interdites, car je vis une vie qui n’est plus la mienne.
Paradoxe de l’ennui, qui te regarde t’accroupir dans le cimetière humain pour y jeter ton flot, avec le délice des attentes lassées. Combien d’épreuves encore m’attendent aux croisements lugubres, pourquoi me retiens-tu de ta main baguée d’un cercle mirifique ? Il n’y plus de place pour nous deux dans ce palais vidé. Les lianes entêtées croissent en volutes gourmandes sur ta poitrine nue que je n’ose toucher. Serais-tu morte aussi ?
La douleur
La douleur se fait plus forte et tu oses me prêter allégeance ? Tremblez gens de peu, car je suis de retour… Je retourne à la beauté des soirs, ligotant mon chagrin de ne pouvoir t’aimer. Nous avons fait l’impossible. Nous étions si proche des certitudes héritées qui deviennent caduques au premier baiser ! Ma main ne saura plus frôler ta jambe dans son écrin de peau, ma langue entre mes dents ne cerclera plus ton oreille délicate et mon doigt ravageur n’aura plus de jouissance à fouiller tes cris comateux. Je te laisse béante et désolée, saccagée de bonheur, pour la première fois de ta vie dérisoire.
Ton œil est plus froid que le mien, qui se maquille pourtant aux nécessaires ruptures. J’aurais voulu te prendre une dernière fois dans le satin bleu et te fendre de plaisir, les cheveux déliés dans mes longues mains coupables, en te laissant étourdie jusqu’à la nausée d’un enchantement parfait. J’aurais hurlé de joie en agitant mes reins. Les stryges pleurent aussi, aux gargouilles immondes qui se jouent de notre malheur incommensurable.
Alicia… tu n’es qu’un oiseau immortel qui renaît de mes cendres, gardienne de mes enfers, sirène de déraison qui plonge au fond de mon âme lacérée. Rhabille-toi vite maintenant, car cette lampe aux huiles lourdes qui te dessine si bien sur la poussière des tentures voit si clair en mon être ! Je ne suis pas né pour ton bonheur.
Sous ses paupières tristes
Sous ses paupières tristes qu'elle n'a pas coloré, gisent des humeurs contagieuses, des réponses désespérées. Dans une aura de flammes, je pratiquais pour elle le culte d'Astarté. Impassible, je soufflais sans y croire le brouillard de sa vue.
Même les anciens Dieux
Même les anciens Dieux ont délaissé leur fils bien-aimé… Au nom des familles nobles je leur rend leurs flambeaux, afin de les trahir. Ces petites choses disgracieuses que tu portes au cou, ce ne sont pas les marques de ma faim, qui sont d’une autre carnation ! Mon regard est de braise et ma bouche est pulpeuse, camouflages des couperoses obscènes qui marquent ma différence. Je tourne et me retourne dans les salles souterraines, brûlé vif par le poids de ta main sur mon col :
- « Pardon mes Seigneurs de la nuit qui rampez sur la fange de vos ventres creusés, mais je suis content d’elle ! »
Faudra t-il que je crie ton nom sur les terres labourées, où les corbeaux criards balayent de leurs ailes des germes en attente, pour que tu daignes me reconnaître ? Quelles tristes ambassades que ces noirs compagnons, quand je reste sur mon sarcophage, triste et miséreux. Alicia, Alicia… ci-gît mon testament, que je fais sans lumière, aux lueurs irisées de mon amour pour toi, preuve de ma défaite. Ne dresse pas la table car ces mets ne sont rien pour ta pauvre créature et relis les chroniques aux sombres hiéroglyphes ! Tu y verras tracées les marques abominées de ce qui me fait vivre et qui bat dans ton cœur, comme les autres.
Me laissera-tu rôder entre les ruines vers les églises clôturées, pour y chercher d’inutiles repentances, où bien préfères-tu veiller encore sagement sur mon sommeil, en m’abreuvant à mon réveil de ce gobelet d’or, rempli d’épais tourments ? Alicia, laisse venir l’orage: il lavera ma peine.
Abracadabra
De mon triste manoir isolé dans les bois, le temps a percé les murailles où se mirent les vallons désertés aux feuillages murmurant. Mon avenir est devenu un trou béant que je remplis aux heures tardives de répulsion et de plaisirs mêlés. La pluie pesante et obstinée flagelle mon visage pâle creusé de fureur et de sang. Cisaillé par un rayon de lune, tout pailleté d'argent, je frissonne de froid en descendant au souterrain par l'escalier à vis de la catacombe. C'est la veillée suprême dans la salle glaciale, où dansent à la flamme dansante de mes cierges, les noirs menaçants et les pourpres glorieux. Dans un silence lugubre les torchères murales animent des visions dantesques qui se lovent aux vasques de granit.
Emissaire du malin, je trempe ma plume dans le sang d'un pauvre chien errant quand se révèle à moi la science des ténèbres. En connaisseur, je goûte la douloureuse humiliation d'un déshonneur posthume... En échange de nudité lascive, mes griffes sur leurs seins lourds, je glisse pour leurs clientes aux magiciennes des rues quelques philtres d’amour qui feront, je le pense, de belles épouses heureuses.
Abracadabra, toute chair viendra à vous !
Ad te omnis caro veniet !
L'espace d'un fantasme
L'espace d'un fantasme, Alicia s'habillait dans le rose argenté. Je l'éloignais du mieux que je pouvais des psychodrames nauséeux, des frasques libertines qui condensaient mes nuits. Son ombre s'insinuait malgré moi pour mieux hanter mes rêves. Vaincu par son amour, je la laissais promener longuement le baume de sa langue sur mes plaies infectées.