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conte - "L'oiseau de Minerve"- 100%

n°28
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 07-12-2005 à 09:42:28  profilanswer
 

Bonjour à toutes et tous.
Comme pour "L'amour en larmes", le pourcentage annoncé dans "sujet" ne sera assuré qu'au bout de plusieurs envois. ( Ici, deux tout au plus, je pense.)... Si la demande de la suite se manifeste.
Place au texte lui-même. (Texte protégé)
 
(Nota: L'ensemble du texte est accessible à tous ceux qui le désirent. Il suffit de passer les barrages -que vous pouvez lire- et de poursuivre jusqu'au bout! Bonne lecture! :jap: Ce nota intervient le 28 Mai 2006.)  
 
 
L’OISEAU  de  MINERVE
 
ou
 
Vacances d'été à la ferme de mes grands-parents.
 
 
 
 
 
 
 
Lorsque j’étais enfant, j’aimais plus que tout aller passer mes vacances à l’ancienne ferme de mes grands-parents.
J’aimais bien retrouver ma grand-mère et mon grand-père, mais j’aimais aussi Mam’hulotte, leur chouette qui nichait dans le creux du vieil olivier.  
Eux trois, grand-père, grand-mère et Mam’hulotte, enchantèrent les dernières années de mon enfance. Juste avant d’entrer au collège…
 
La ferme était loin, bien loin de la ville. Et depuis que mes grands-parents s’étaient mis à la retraite, il y régnait une paix redoutable pour des gens de ville comme moi.
Il n’y avait plus, dans cette ferme, ni vache, ni cochon, ni poule, ni lapin, ni dindon, ni canard, ni pintade. Les pigeons eux-mêmes avaient déserté un pigeonnier trop négligé.  
Seuls rescapés : l’âne Bichon, un vieux couple d’oies, le chien Balourd et deux chats.
 
D’une certaine façon, ni les oies, ni l’âne ne servaient plus à rien. Ils étaient là surtout pour la décoration. Pour le plaisir des yeux. Comme un caprice. Un reste de vie aussi.
Parmi eux, mon préféré, c’était Bichon. Il était très doux et il appréciait mes caresses.
J’avais par contre beaucoup de mal à supporter les oies. Des chipies, ces oies ! Elles attendaient que je sois passée, méfiantes et la tête haute, pour courir après mes mollets, comme un méchant chien de garde.
Grand-mère disait que ses chats attrapaient des souris ou des rats et que ses oies servaient de sonnettes d’alarmes anti-voleurs.
Pour le rôle de sentinelle, il ne fallait pas compter sur ce vieux bâtard de Balourd !
Bichon, quant à lui, immobile des heures durant, méditait le plus clair de son temps.  
Les chats couraient dans les mystères de la grange et des remises.
Les oies se promenaient en devisant entre elles.
Et Balourd somnolait. Balourd n’avait rien à dire, même si on lui demandait. Le plus gros de son activité , après avoir ingurgité sa pâtée, consistait à se trouver un coin tranquille pour s’y laisser choir. Et si vous tentiez de l’inviter à jouer, avec un bout de bois à rapporter, par exemple, il vous regardait de son regard vide, avant de s’affaler à nouveau, comme écrasé de lassitude. Il vous abandonnait même le soin d’imaginer le fond de sa pensée.
Alors, à part Bichon, pour mes distractions, heureusement qu’il y avait Mam’hulotte ! La chouette hulotte du vieil olivier.  
Avec beaucoup de sérieux, grand-mère aimait l’appeler l’Oiseau de Minerve.
 
 
 
                                                                   
 
 
 
 
Le vieil olivier étirait ses rameaux, bien à l’abri, tout au bout des bâtiments adossés au vent du nord. Le tronc en était creux, avec une ouverture ovale à hauteur d’homme.
 
J’y retrouvais Mam’hulotte en fin de journée. Elle se tenait dressée sur le pas de sa porte-fenêtre. A mon arrivée, elle se dandinait de contentement. Elle roulait sa tête dans des plumes rousses, tout en clignant ses yeux immenses. Des yeux ronds et noirs. Elle gloussait de plaisir, mais sans rien dire, tant que ce n’était pas son heure de parler.
 
Dès que je débarquais chez mes grands-parents venus me chercher à l’aéroport, vite fait je saluais  Bichon d’une caresse; en passant, je réveillais Balourd tout étonné ; j’insultais les oies de loin d’un salut les chipies !  tout en courant pour échapper au jar ; les chats filaient devant moi pour aller se cacher, pendant que je hélais mon amie : «  Coucou, Mam’hulotte, c’est moi, je viens d’arriver ! »
Mais je ne lui apprenais rien. Elle savait.
Mam’hulotte voyait tout, entendait tout.
Elle m’attendait.
 
Pour mieux suivre ce que Mam’hulotte avait à me dire et à me montrer, je la descendais de son perchoir-fenêtre.
Pour cela, je me hissais sur la pointe de mes pieds.  
Et d’abord, du revers de mes doigts, je caressais lentement le duvet de sa gorge. C’était une façon pour moi de lui dire que je l’aimais.
Ensuite, je descendais ma main à hauteur de ses serres. Je tendais mon index pour l’inviter à s’y percher.  
Alors, avec la grâce d’un bébé joufflu qui fait ses premiers pas, elle s’agrippait à mon doigt. Sans me blesser.
Lentement, je la ramenais à hauteur de mon visage, contre ma joue, pour sentir la douceur de son plumage. Je me retournais pour m’asseoir, le dos appuyé au tronc de l’olivier.
Là, les jambes repliées, les talons ramenés contre mes fesses, je posais  Mam’hulotte  sur l’un de mes genoux. Ses grands yeux face à mes yeux.
Et ce n’est qu’à la nuit tombée, pendant que mes grands-parents goûtaient en silence la fraîcheur du soir sous les platanes, que Mam’hulotte pouvait me parler. C’est alors seulement aussi que ses vastes prunelles s’éclairaient de l’intérieur comme deux petits écrans vidéos.
 
 
 
 
 
 
 
Impossible de me rappeler tout ce que Mam’hulotte a bien pu me montrer et me raconter.
Mais une des premières histoires que j’ai retenues me paraissait à la fois très drôle et des plus bêtes. Elle était en même temps tragique. Au moins pour deux jeunes coqs frères jumeaux.
 
Ces deux coqs, m’avait expliqué ma sage conteuse en plume, ne cessaient de se disputer. Ils ne parvenaient pas à tomber d’accord sur la réponse à cette question : lequel des deux devait régner sur le poulailler et son peuple de poulettes?
Aucun des deux ne voulait abdiquer !
Alors, ils décident de s’affronter dans un duel décisif ! Jusqu’à ce que mort de l’un d’eux s’en suive !
Le combat commence aux aurores, sous le regard curieux d’une volaille qui n’a de préférence ni pour l’un ni pour l’autre.
Tantôt l’un tantôt l’autre des jumeaux semble prendre l’avantage. Mais c’est une illusion.
Le soleil monte lentement sur l’horizon à l’est.
Pendant ce temps, les jeunes coqs s’acharnent, s’acharnent…  
Le soleil passe au zénith.  
Les coqs bataillent toujours, becs et ongles.
Le soleil descend toujours aussi lentement jusqu’au terme de l’autre versant.
Pendant tout ce temps, les combattants continuent obstinément à en découdre.  
Mais non moins obstinément, la solution à leur dilemme se dérobe.
Aucun des deux prétendant ne voulant céder, le soir venu, deux corps de jeunes coqs dépenaillés gisent à terre. Ils baignent dans la pourpre conjuguée du couchant et de leur sang.
Littéralement vidés, également exténués, les voilà non seulement incapables de combattre, mais incapables même de bouger.
 
Se tenant à l’écart depuis longtemps, un vieux renard avait suivi l’affrontement.
C’est alors que ce grand malin juge son heure venue. Il s’avance sans hâte jusqu’au champ de bataille aux abords désertés.  
Et il n’a que la peine d’emporter les deux coqs.  
Ils étaient fins prêts : inertes et plumés !  
 
«  Tu auras compris, m’avait dit Mam’hulotte à la fin, qu’on peut mourir en faisant le don de sa vie. C’est là ce qu’il y a de plus beau.
«  Mais on peut aussi mourir pas pure vanité. C’est alors ce qu’il y a de plus bête ! »
 
Le soir-même, dans mon lit, en repensant au commentaire de Mam’hulotte, une question  m’était venue à l’esprit : si le don de la vie pouvait être ce qu’il y a de plus beau, il fallait bien une raison encore plus forte que la vie, pour justifier ce cadeau.
Je décidai aussitôt d’aller poser la question à grand-mère et grand-père, qui venaient tout juste d’éteindre leur lampe de chevet.
 
Je dus insister, après avoir frappé à la porte, pour convaincre mes grands-parents de m’écouter sur-le-champ.
- Ca ne peut pas attendre demain matin ?
- Non, grand-mère. C’est important.  
Je leur explique, sans oublier les dernières paroles de Mam’hulotte.
- Tu ne vois pas pour quelle raison on peut faire cadeau de sa vie ?
- Non, grand-mère, je ne vois pas.
- Réfléchis bien. De qui tiens-tu la vie ?
- De mes parents.
- Oui, de tes parents. Mais…, à cause de quoi, tes parents…?
- Ah oui ! Parce qu’ils s’aiment, grand-mère ! Alors, c’est l’amour qui est au-dessus et qui commande la vie ?
- En tous cas, ta vie vient de l’amour. Et faire cadeau de sa vie par amour, c’est encore donner de la vie.
- Et la vie mène à l’amour, enchaîne grand-père, comme s’il chantait.  
- Attention ! C’est pas aussi simple, reprend grand-mère avec sérieux. La vie vient de l’amour, mais la vie mène aussi bien à l’amour qu’à la haine.
- La haine, grand-mère !?
- Oui, tu sais quand on veut du mal au monde… La vie peut mener à la haine et sans doute pire qu’à la haine : à l’indifférence, à l’oubli.  
- Et ce sont des chemins de mort, confirme grand-père, en grossissant la voix et les yeux.  
Je n’ai rien dit, là. J’étais désenchantée. Très déçue par cette possibilité.  L’amour qui donne la vie, la vie qui donne l’amour, c’est bien. Mais la vie qui peut donner la haine ou l’oubli…et la mort…
- Et pourquoi ça ? je demande.
- C’est à cause de la liberté.
- Oui, à cause de la liberté, princesse, confirme grand-père.  
Pendant que j’essayais de comprendre, grand-mère m’attirait à elle pour me faire la bise : « Allez ! Il est tard, princesse. Maintenant, il faut aller dormir. »  
 
 
 
 
 
 
 
 
Depuis l’histoire des deux coqs jumeaux et ce que m’avaient dit mes grands-parents sur l’amour, la vie et la liberté, la question de la liberté me trottait dans la tête, parce que je comprenais bien qu’on ne peut pas être grand sans liberté.
 
Un peu plus tard, j’avais demandé à grand-mère : «  C’est quoi la liberté ? » et elle m’avait répondu que c’est penser et faire ce qu’on veut.
- C’est bien. Quand je serai grande, je serai libre et j’irai là où je voudrai.
- C’est ça, avait ricané grand-père, tu iras si tu sais où et si tu peux.  
Je crois que je n’avais pas bien compris sur le moment. Et cela m’avait défrisée un peu.
- Tu demanderas à Mam’hulotte de t’expliquer, avait conclu grand-mère.
Et c’est ce que je fis à la première occasion.
Mam’hulotte me conta alors l’histoire du porc domestique et du sanglier.
 
Je voyais un cochon joufflu, propre, à la soie luisante. Il  profitait de sa récréation quotidienne pour humer le grand air. Pour prendre un peu du soleil de décembre.  Il longeait la haie de son enclos. Il marquait ici et là des petits temps d’hésitation, devant des passages possibles entre les buissons. Comme une tentation vers la liberté.
Soudain, il s’arrête. Quelqu’un l’interpelle à travers la clôture.  
Le cochon domestique à l’engrais reconnaît le sanglier.
- Mon Dieu, s’exclame-t-il, mon cousin des bois ! Quelle mauvaise hure !! Serais-tu malade ?
- Pas vraiment, mais l’hiver est bien rude en forêt. Pour toi, par contre, si j’en juge  par ta mine, tout à l’air d’aller comme tu veux. Dis-moi…, n’y aurait-il pas moyen…. ?
- De venir chez moi, enchaîne le cochon dans son enclos, pour y attendre des jours meilleurs ? Tu aimerais bien, en attendant ici la fermeture de la chasse, faire une longue cure de bouillie épaisse et bien chaude, je ne me trompe pas ?
- Tout juste, salive le sanglier. Fais-moi une petite place chez toi…S’il te plaît.
- Mais j’ai une bien meilleure idée, cousin, propose le grassouillet.  
C’est que lui, de son côté, rêvait de grands espaces,  de menus plus naturels : glands, châtaignes, faînes, cèpes, girolles et autres lactaires délicieux, à découvrir sous les fougères. Il rêvait de liberté.
- Je te cède carrément ma place , ici. C’est plus simple et plus juste. Aide-moi seulement à soulever la clôture de fer qui double la haie vive, que je puisse sortir et toi entrer.
- Parce qu’il y a aussi une clôture de fer ?! s’étonne le sanglier ! Eueueuh…, attends un peu. Il faut que je réfléchisse. Je ne voudrais pas te priver de ton confort. Je dois te le rappeler : ma bauge est faite plus souvent de fange glacée que de feuilles sèches.
- Ne t’inquiète pas pour moi, dit le cochon, ma graisse me protège. Quant à toi, tu es maigre, épuisé. Décide-toi avant que mon maître ne sonne !  
Le sanglier a déjà fait un pas en arrière. Il bafouille :
-  C’est que…, il me revient à l’esprit que ma laie m’a bien recommandé de ne pas trop tarder. Elle va se faire du souci. Une autre fois, peut-être…
- Je vois, je vois, maugrée le gros en se moquant, môssieur mon cousin préfère retourner sur ses erres et crever de faim et de froid.
- A vrai dire, tu sais, j’avais oublié les truffes. Tu ne connais pas les truffes, toi ?!
- Mais qui te parle de truffes ?! Voilà mon maître ! Fais vite !
- Fais vite, fais vite ! Voilà deux fois que tu me parles de maître et tu voudrais que je prenne ta place ?! Ah non, merci !  
Là-dessus, un seau ferraille du côté de la porcherie. Comme un signal pour rentrer.
- Si tu veux, cependant, reprend le sanglier, il est encore temps pour toi. Je t’aide à soulever le grillage. Viens avec moi !
- Mmmm…, marmonne  le domestique soudain radouci, tu es bien gentil, mais ma soupe est servie.  
Le salive déborde de sa gueule. Il déglutit et s’explique : «  J’ai subitement grand faim. Il faut que j’y aille. »
Sur ce, chacun s’en retourne d’où il vient et vers ce qu’il connaît le mieux.
La liberté se paie. Le confort se paie aussi. Mais pas de la même monnaie.
 
Après avoir quitté Mam’hulotte, je n’étais plus très sûre de vouloir grandir. De vouloir la liberté.  
 
- C’est vrai, grand-mère, que chaque année vous éleviez un cochon pour le tuer et le manger ?
- C’est vrai. On le soignait mieux que les autres, pour qu’il devienne plus beau que les autres.
- Mais c’est cruel de manger un cochon qu’on a bichouné comme ça !
- Oui, c’est cruel. C’est bien pareil pour les poules ou les lapins. Il fallait bien nourrir le petit monde qui vivait ici. Et n’oublie pas que les salades, les carottes, les poireaux, les navets sont des êtres vivants que l’on cultivait avec soin, eux aussi.
Tu penses que ce serait moins cruel de manger le poulet, le canard ou le cochon élevés par les voisins ?  
- Peut-être, oui…
- Les manger, c’est aussi une façon de les aimer. En tous cas, c’est la vie qui se nourrit du vivant. Pour eux, c’est une fin qui en vaut une autre.  
 
Grand-mère avait beau dire, je pensais que le cochon domestique, cousin du sanglier, ne devait pas savoir de quelle fin il allait payer son confort et sa sécurité.
Je pensais cela, pendant que grand-père pestait contre les chats. L’un d’eux avait déposé la dépouille d’un rat sur le paillasson, devant la porte d’entrée de la maison.  
C’était le soir avant d’aller dormir.
- Tu vois, commenta grand-mère, il l’a déposé là pour nous montrer qu’il fait bien son travail de chat. Va l’offrir à Mam’hulotte, conseilla-t-elle à grand-père.
- Je viens avec toi, grand-père !  
Et, chemin faisant en direction de la nuit, jusqu’à l’olivier déserté - Mam’hulotte était déjà partie en chasse -je rappelai à grand-père que cet oiseau de Minerve m’avait déjà traitée de petit rat de ville.
- Ouououh, alors méfie-toi ! Un de ces soirs, elle pourrait bien faire de toi son dîner !  
 
Ce n’est que le lendemain soir que je sus, par Mam’hulotte, qui était ce rat, attrapé  par le chat et qui devait finir dans le jabot de notre vieille amie.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mam’hulotte me parla d’abord d’un jeune rat que sa mère surnommait souriceau. C’était une façon, pour la maman, de dire je t’aime à son petit. C’était aussi une façon, pour elle, de l’empêcher de grandir. De l’empêcher de prendre la clé des champs. Tu comprends ? me précisa la conteuse...  
Je répondis oui de la tête, en même temps que je voyais le souriceau en question mourir d’ennui dans l’ombre calme des dépendances d’une maison bourgeoise de la ville. Il baillait en pleine sieste digestive, au milieu de fruits plus gros que lui, sous un énorme morceau de lard fumé accroché au plafond.  
Ici, pour lui et les siens, nul souci de ravitaillement ! Il n’y avait qu’à se servir pour manger à sa faim. Mais que faire ensuite, si ce n’était, dormir un brin et manger à nouveau, dès qu’un petit creux se faisait sentir ?  
Certains appellent cela la vie de château.
Mais on voyait bien que souriceau ne savait pas ce qu’est la vie tout court.
Il croyait que la vie de château, c’est la vie.
Or, tout à coup, là sous mes yeux, au beau milieu de sa sieste et de son ennui,  il se révolte !
«  Ma vie n’a aucun sens ! Elle est sans intérêt ! C’est insupportable ! »
Il pensait en même temps à ce fameux oncle rat des champs, que tout le monde ici - parmi les adultes en tous cas – traitait de rêveur-crève-la-faim et de bon-à-rien. Ceux qui parlaient de lui évoquaient le grand air, les grands espaces, la liberté, en précisant que tout ça c’était bien joli, mais que ça ne nourrissait pas son rat !
- Qu’est-ce qui ne va pas, souriceau chéri ? demande sa mère.
- Tout ce que je sais faire, ici,  c’est m’engraisser ! J’aimerais bien autre chose, maman !
- Mais tu n’es pas bien au milieu de ceux qui t’aiment ? Voyons, sois raisonnable.
- Je suis tellement raisonnable que je ne sais même pas si je suis courageux.
- Mais bien sûr, mon chéri, que tu es courageux !
- Peut-être, mais moi je n’en sais rien ! J’ai besoin de m’en donner la preuve. Et je m’en vais dès maintenant chez mon oncle rat des champs !
- Souriceau, mon petit, dehors, c’est plein de dangers ! C’est trop loin le pays de ton oncle. Cent fois tu vas mourir avant d’y parvenir. Et, là-bas, mon tout petit, tu auras faim et froid !
- C’est justement tout ce qui me manque !
Sourd aux supplications et aux larmes de sa mère, sitôt dit sitôt fait, en trois bonds, le voilà dehors !  
Sans arme ni bagage !
 
 
 
Souriceau débouche en plein boulevard de banlieue.    
A l’abri des regards, collé contre un pied de banc public, il s’arrête un moment pour observer ce monde nouveau.
Il découvre tout à la fois la lumière du grand jour, le soleil, les grands arbres, les oiseaux, les fleurs, …mais aussi les monstrueux camions, les voitures, les motos…et les chiens !
C’est ensemble l’émerveillement et la frayeur ! Son cœur bat plus vite que jamais. Mais pas question de faire demi-tour !  
Longtemps, il doit attendre que tout en lui s’apaise un peu…, avant de se remettre en route.
 
Quand souriceau atteint enfin la campagne, au-delà de la Zup, il ressent alors la fatigue et la faim. Des nœuds au creux de l’estomac et dans les muscles. Voilà qui est nouveau pour lui… et bien désagréable ! Aussi, ce premier jour dure-t-il un siècle !
Cependant, souriceau n’est au bout ni de ses découvertes, ni de ses peines.
Sur les chemins du grand large, il fait connaissance avec le vent, la pluie, l’orage, son tonnerre et ses éclairs. Et quand il trouve un refuge au cœur du tronc évidé d’un énorme châtaigner, il est trempé, crotté, méconnaissable.
Il a goûté à des fruits inconnus et amers, mangé n’importe quoi et à la hâte, échappé cent fois à la mort. Maman avait raison.
Il a mal au ventre.
Il a la fièvre.
Le désespoir le guette.
Il sait désormais que tout n’était pas si mauvais, là-bas d’où il vient.
Il se rappelle sa mère : «  Souriceau, mon petit… » Il se rappelle aussi le confort, l’abondance, la facilité, la sécurité des dépendances de la maison bourgeoise de la ville. L’émotion le gagne.
Souriceau est sur le point de sangloter, lorsqu’une voix rauque le fait sursauter: « Ca va pas p’tit ?! »
Une ombre a parlé. Une ombre tapie dans un recoin obscur de l’abri.  
Souriceau bredouille, bafouille, s’embrouille et dit enfin :
- Si, ça va, ça va…Je suis venu me mettre à couvert…et me reposer un peu. J’ai beaucoup trotté. Je regrette de vous avoir dérangé.
- Tu viens de loin à ce que je vois ?...  
- De la ville, oui, je viens de la ville.
- Je vois, dit le vieux rat sauterolle.
Ses yeux brillent dans l’obscurité. Il s’avance un peu pour demander :  
- Tu as vu le renard ?
- Non, répond souriceau, je n’ai pas vu le renard.
- Et la fouine ?
- Non plus…
- Et la belette ?
Souriceau fait non, en secouant la tête, l’air de plus en plus étonné, mais sans savoir si c’était une bonne ou une mauvaise chose que de n’avoir pas rencontré de renard, de fouine ou de belette…
- Méfie-toi des renards, des fouines et des belettes, conseille l’autre avec gravité.
- D’accord, oui, d’accord, dit souriceau qui commence à comprendre que la chance a été de son côté.
Et il reprend confiance aussi, puisque quelqu’un se soucie de lui…
- Méfie-toi tout pareil des vipères et des couleuvres, p’tit… et même des lézards verts. Méfie-toi des chiens errants et des chats, qu’ils soient domestiques ou sauvages. Surveille toujours le ciel d’un œil et méfie-toi des crécerelles, des faucons et des hiboux. Et la nuit, surtout, attention au Grand Duc !  
Souriceau écoute.
Il note une fois encore sa chance. Sa grande chance.
Il n’ose même pas demander ce que cachent ces noms inconnus pour lui, mis à part chien et chat.  Tout ce qu’il trouve à dire, c’est : «  Merci pour tous ces renseignements. » Puis il se tait. Il observe.
Il observe un peu de biais, ce curieux cousin des bois.
L’orage s’éloigne.  
Le vieux rat sauterolle s’avance encore pour mieux juger du temps qu’il fait dehors. «  Bon, remarque l’ancien, je vois qu’il ne pleut plus. »
Inquiet soudain à l’idée de perdre un compagnon aussi avisé et de se retrouver seul, souriceau demande tout à trac :  
- Vous ne sauriez pas, des fois, où je pourrais toucher mon oncle rat des champs ?
- Rat des champs ?! s’exclame le vétéran amusé, en se retournant vers le jeunot. Des rats des champs, p’tit, j’en connais à la pelle ! Comment savoir lequel est ton oncle ?
Alors, souriceau explique, précise, donne tout ce qu’il sait comme détails importants.
Le mulot des bois laisse dire.  
Il sourit, mais ne se presse pas de parler. Il jouit de son avantage.
A la fin, le regard perdu vers  le cime des arbres, il sort de l’abri et déclare : «  Tu sais que tu es un gros veinard, toi, le p’tit citadin ?!... Un veinard  d’être tombé sur moi ! Allez, suis-moi. On va tout droit chez ton oncle. Regarde comme il fait beau maintenant. Et ouvre bien l’œil, comme je t’ai dit !...  
Au bout d’une ultime course, le jeune rat de ville, qui ne sent plus sa fatigue, accompagné du vieux mulot des bois, débarque  chez l’oncle des champs !
 
Déjà bien rôdé par son long voyage, souriceau devient vite un vrai rat des champs !
Il se méfie du renard, du serpent, du Grand. Duc… Il aime les clairs de lune, les violettes et l’eau des sources. Il apprécie même les chanterelles…
Il ne quitte plus sa nouvelle vie. La vraie vie.
Ce n’est pas la peine de lui dire qu’il est courageux.
 
- Alors le rat que grand-père a trouvé hier soir sur le paillasson de la porte d’entrée, c’était quand même pas souriceau ?! je demande à mam’hulotte.
- Ce n’était pas souriceau, non. C’était son oncle rat des champs.  
Je ne savais plus si je devais m’attrister ou me réjouir.
- Souriceau a hérité le territoire de son oncle, explique Mam’hulotte. Depuis l’heureuse arrivée de souriceau, rat des champs ne souhaitait rien d’autre qu’une digne fin d’aventurier. Aux malaises de la grande vieillesse, il préférait les griffes d’un chat. Sûrement moins douloureux… Aussi avait-il relâché son attention. Et ce qui devait arriver arriva.  
Tout à coup je faisais le lien entre ce que j’avais vu hier soir et ce que me racontait Mam’hulotte !
- Mais alors, Mam’hulotte, dis-je avec un air offusqué, c’est toi qui a mangé rat des champs ?!  
Mam’hulotte ne répondit pas. Elle détourna ses grands yeux,  tout en se dandinant sur place.
- Non, pas toi, Mam’hulotte !!  fis-je, indigné, comme s’il était horrible de manger pour vivre.
Au bout d’un long silence et comme je me mettais à craindre pour souriceau désormais seul, mam’hulotte me rassura : « Ne t’inquiète pas pour souriceau. Je le laisserai vieillir. Il va suivre les conseils et de son oncle et du vieux sauterolle. Pour le reste, la vie ne s’apprend pas. Elle se vit. Sinon, il faudrait vivre au moins deux vies : Une pour apprendre, l’autre pour vivre. Mais cette vie n’est pas un but. C’est un passage. A quoi servirait de revenir sur la rive de départ, une fois parvenu sur l’autre rive, si l’objectif est de parvenir sur l’autre rive ? Quand on dit  ‘il faut vivre’, cela signifie qu’il faut avancer et passer.  
Souriceau est bien armé pour profiter des joies d’une longue traversée. A lui de tirer profit des éclairages et des conseils qu’il a reçus. Ce que n’ont pas su faire deux des trois lapereaux d’une garenne toute proche.  
- Des petits lapins ? Je les connais ?
- Tu pourrais rencontrer le seul survivant. Mais il est tard, ce soir. Je te raconterai leur histoire demain.  
 
 
 
 
 
 
 
 
- Ils étaient trois jeunes frères. Regarde : Le plus écervelé des trois, le plus impulsif, croit malin de quitter le terrier, en profitant de l’absence de leur mère.  
Très vite, il découvre un carré de jardin potager, où sont repiqués des plants de choux fourrager cavalier.
- C’est quoi, Mam’hulotte, un chou comme tu dis ?
- C’est un légume très apprécié par les lapins. Si le plant ne dépasse pas la taille d’une main d’enfant, le chou, ou bout de quelques semaines, devient un véritable arbuste. On peut alors prélever les feuilles les plus basses. Les plus belles. Cela incite la plante à grandir davantage. Ce chou est cultivé pour nourrir les cochons ou les lapins domestiques.  
Devant sa trouvaille, le lapereau sauvage en fugue n’écoute que son ventre. Il dévaste le carré de plants. Si tendres, les plants, mais si peu consistants !
« Dommage que tu aies gâché ce trésor, reproche la maman, au jeune fanfaron de retour à la maison. Si tu avais su te priver pour un temps, tu aurais pu avoir là de quoi te régaler pour longtemps. » « Ca ne fait rien, persiste le petit, je n’ai plus faim. »
Mais la faim lui revient.
Faisant fi de tout conseil, il veut renouveler son exploit.
Or, le jardinier furieux et armé l’attend, le tire et en fait son civet !
 
Le second lapereau se croit plus dégourdi que ça. Il s’aventure à son tour, découvre lui aussi une planche de choux fraîchement repiqués. Mais, fort du conseil de la mère, il décide d’attendre un peu.
A quelques jours de là, les plants commençant à se déployer, il juge que c’est assez d’attendre. Faible de sa gourmandise, il se gave à s’en dégoûter !  
Le ventre gros, il se vante devant sa mère qui lui dit : «  Dommage que tu aies gâché ce trésor. Il te suffisait d’attendre encore un peu et puis de te modérer, en ne mangeant chaque jour que la feuille la plus basse de quelques pieds. » «  Ca m’est égal, je n’ai plus faim », répond le petit .
Or l’appétit lui revient.
Poussé par la faim, il retourne au potager.
Le paysan volé s’est armé, l’attend, le tire et en fait son civet.
 
Eplorée, la mère des trois lapereaux convoque son dernier. Elle lui fait la leçon.
Sans doute plus craintif, plus patient, moins impulsif - qui sait ?...- le troisième de la portée écoute, mais veut néanmoins mener sa vie.
Il s’aventure donc, trouve comme ses frères un carré de choux repiqués.
Il note l’endroit et s’en va plus loin chercher de quoi patienter.
Autant dire qu’il se prive, pour suivre les conseils de sa mère.
Il se prive, le temps pour les plans de s’étirer, se développer et donner de belles feuilles basses.
Le moment venu, il ne va ronger chaque jour qu’une feuille basse prélevée de-ci de-là… C’est si discret que cela passe inaperçu aux yeux du cultivateur.
A ce jeu, ce lapereau devenu grand est en passe de battre tous les records de longévité des lapins de la garenne d’ici.  
 
« Vois-tu, commente Mam’hulotte à la fin, se passer d’un plaisir pour un temps, c’est, parfois, savoir en jouir plus longtemps. »
 
 
Je rapportai cette histoire à grand-mère. Je crois bien qu’elle la connaissait.
En vieille paysanne, elle approuva Mam’hulotte, mais ajouta ceci : « Les deux premiers lapereaux n’ont écouté que leur ventre ; ils n’ont pas partagé. Ni avec leurs frères, ni surtout avec les humains. En agissant ainsi, ils n’ont fait ni leur bonheur, ni celui des humains cultivateurs. Ils ont dévasté, au lieu de respecter. Respecter les plants de choux, respecter les cultivateurs et, au bout du compte, se respecter eux-mêmes.  
Le respect, vois-tu princesse, c’est la primevère de l’amour.
- C’est quoi la primevère, grand-mère ?  
Je savais que grand-mère adorait les fleurs. Toutes les fleurs.
- C’est une fleur, la primevère. On l’appelle ainsi, m’expliqua-t-elle, parce qu’elle fleurit au début du printemps. N’en cherche pas ici, tu n’en trouveras pas. Surtout en ce moment.
 
Il n’y avait pas de primevère. Mais les lauriers roses et des rosiers-buissons illuminaient la haie le long du chemin qui conduisait chez mes grands-parents.  
Je savais que l’anniversaire de grand-mère, c’était pour demain.
 
Le lendemain, le plus tôt que je pus, j’allais couper des rameaux de lauriers roses et des rameaux de rosiers-buissons. En courant, j’en portai le bouquet à grand-mère et lui souhaitai un bon anniversaire !
Elle me serra dans ses bras et je vis des larmes dans ses yeux. Elle les essuya comme pour qu’on ne les voie pas.
Grand-père, parti à pied jusqu’au village, n’était pas encore de retour.
- Voilà bientôt un demi-siècle qu’on s’aime, ton grand-père et moi ! Mais depuis longtemps aussi, il ne m’offre plus de fleurs. Ce n’est pas son genre. Pourtant j’aurais bien aimé. Il est beau ton bouquet. Je te remercie.
- Ca fait beaucoup, grand-mère, un demi-siècle ?
- Cinquante ans. C’est beaucoup, mais ça passe si vite ! Si tu savais… Nous arrivons déjà au bout du voyage et il me semble que c’était hier que tout a commencé.
- Tu regrettes rien ? Tu n’aurais pas aimé prendre un autre chemin ? Gagner plus d’argent et faire des voyages ?
- Des voyages ? Nous en avons faits quelques uns. De l’argent, nous n’en avons jamais eu tellement. Mais si je regarde et si j’écoute autour de moi, alors non, je ne regrette rien.
- Tu crois que tout le monde devrait vivre comme vous ?
- Grand Dieu, non ! Nous sommes tous si différents les uns des autres. Tiens ! Demande donc à Mam’hulotte de te raconter l’histoire de ce petit loup, qu’elle appelle Loupiot. Si différent de son père que personne ne le comprend. Même pas sa mère !  
 
 
Le soir-même, je pressai Mam’hulotte de me parler de ce Loupiot !
«  Loupiot ?! s’exclama-t-elle. Ah, je l’aime bien celui-là. C’est le fils inattendu d’un vieux loup, chef de bande. Regarde. »
Je vois la forêt du nord où il habite. Les hommes y sont rares, mais les troupeaux bien gardés. C’est que la réputation du père de loupiot est faite.  On le dit cruel, implacable, aimé de personne. Même pas de sa louve !
Mais le vieux fauve s’en moque bien !
Ce qui préoccupe ce tyran, c’est d’étendre son pouvoir. Et dans cette perspective, un fils qui lui ressemblerait servirait bien sa cause. C’est dire que Loupiot lui semble tomber à pic !
Ce Loupiot lui paraît précoce, éveillé, plus fort que ceux de son âge.
«  Je ferai de ce jeune, un loup encore plus redouté que moi ! Je doublerai mon territoire. Je serai là pour le conseiller. Il sera là pour m’épauler. Dans les mémoires, un lion ne sera pas plus respecté que moi ! Je laisserai un souvenir impérissable !... »
Le petit loup grandit dans l’insouciance, avec un côté espiègle, dépourvu de préjugés. Ce qui n’est pas pour déplaire à son père.  
Ainsi, Loupiot réussit-il d’emblée là où son père a toujours échoué.
Il s’introduit dans le petit monde de la forêt. Plus fort encore - un petit jeu auquel ne se risque pas la horde paternelle elle-même !- il traverse le ruisseau qui sépare les bois de la prairie, pour aller jouer avec de tendres agnelets !  Au beau milieu des béliers…et en pleine après-midi ! C’est du moins ce qu’on rapporte au père. Sans doute dans l’espoir de voir réagir celui-ci. Pour qu’il corrige le jeune apprenti. Pour s’attirer les bonnes grâces du vieux chef. On ajoute que le petit ne prend aucune espèce de précaution et n’a pas davantage recours à quelque ruse que ce soit ! De quoi étonner les plus blasés de la compagnie des loups !
C’est ce qu’on raconte, sans oser parler de trahison. Comment parler de trahison à propos du dauphin, quand on veut se faire bien voir du chef et si on veut éviter de faire les frais des premiers éclats du tyran ?...Alors qu’on rend service ! On se contente donc de rapporter des faits :  Loupiot a été vu en train de fraterniser  - on aurait dit qu’il jouait - avec des renardeaux, ces ennemis les plus fourbes, avec des lapins, des écureuils…et des oiseaux aussi !  
Raconté de cette façon, cela laisse tout supposer.
Le père ne commente pas. Pas plus qu’il ne commente la nouvelle de prétendues incursions du petit, en plein territoire ennemi ! Là où, non seulement veillent de puissants molosses-mercenaires, - honte à eux !- mais encore, interviennent au besoin des hommes armés de fusils, contre lesquels un éléphant lui-même ne peut rien !
La père ne souffle mot. Il veut voir cela de ces yeux !  
Mon fils est tellement mon fils que je suis le seul à le comprendre ! Et il les étonnera tous !... Qu’ils attendent seulement que ce fils prenne de la taille et du poids. Qu’ils attendent aussi que je m’occupe de lui pour perfectionner ses dispositions naturelles exceptionnelles ! Et ils verront tous !
Le père s’enfle ainsi d’un aveugle orgueil ! Une sourde joie l’envahit.  
Son petit n’est pas là ?... C’est qu’il prépare l’avenir à sa manière. Je vais l’observer moi-même, pour mieux le conseiller. Il est temps que je m’intéresse de plus près à ce phénomène. Je vais le modeler à ma façon…
Ce disant, le vieux loup se dirige vers la prairie, où il s’est risqué lui-même si souvent de nuit, mais seulement autrefois et jamais de jour. Il veut voir son fils à l’ouvrage. «  Que personne ne m’accompagne ! ordonne-t-il, ni de près, ni de loin ! »
Parvenu à proximité du ruisseau, le père se tient à l’écart, masqué par des buissons.
Il voit le troupeau d’ovins. Il cherche du regard son prodige. Ah ! Justement !... Du mouvement, là-bas, sur la droite. Des agneaux se courent après. Et lui, le voici ! Il joue avec eux ! Aucun doute ! Il joue bien avec eux !
Loin de s’en indigner, le père, troublé par ses chimères de grandeur, se met à broder : Il joue avec eux, mais c’est pour mieux endormir ces ballots ! pour tromper les vigiles. Il n’y a que moi pour comprendre son génie. Sa propre mère ne se dit-elle pas déroutée par ce fils ?! Elle va jusqu’à le traiter de dénaturé ! Dénaturé, alors qu’il nous prépare un massacre, une orgie !...
Tandis que le vieux loup spécule et rêve, un chien de garde s’avance, intrigué par le désordre. Il aperçoit l’intrus, au beau milieu de la joyeuse mêlée. Il aboie. Il s’élance. En trois bonds il est sur loupiot ! Il le happe comme un vulgaire lapin. Un réflexe arrache loupiot des crocs du cerbère. La pagaille des naïfs fait le reste. Le blessé se faufile. Il tire droit sur le ruisseau. Il se jette à l’eau. Il traverse et trouve enfin refuge dans les sous-bois.
La père en reste médusé. Gueule ouverte. Il ne comprend plus rien ! Il faudrait tout reprendre depuis le début. Mais il est trop tard !  
Tout a été si vite !...
Le vieux loup se ressaisit. Il veut rejoindre son petit. Ne serait-ce que pour savoir.
Loupiot s’éloigne.
Dans un dernier effort, il regagne la clairière.
Le père reste à distance. Quelque chose se passe.
Peu à peu et de tous bords, comme par enchantement, tout le petit monde de la forêt se rassemble.
Il y a là des blaireaux, des belettes, des chouettes et des hiboux, des mésanges et des geais, des lézards et même un serpent, des marcassins et des renardeaux. Leurs parents se tiennent à distance, mais ils sont là.  
On peut voir encore des tourterelles et quelques pigeons ramiers. Les écureuils ne sont pas en reste. Deux hérissons se livrent un passage dans les feuilles mortes et précèdent trois faons essoufflés au chevet du mourant.
Car loupiot, le souffle court, gît sur la mousse. Une mousse rougie de son sang.
Loupiot se meurt doucement.
- Tu souffres ? lui demande un lapereau du bout de sa petite voix.
- Pas le moins du monde, non. Mais je suis content de vous voir près de moi. Vous craignez mon père - il ne faut pas lui en vouloir : la nature l’a desservi - vous le craignez et pourtant, vous restez mes amis. Merci. Je vous aime.  
Personne ne dit rien d’autre.
Dans un silence, que même les feuilles respectent, petit loup sourit…, ferme ses yeux…et laisse aller son dernier souffle.
Quel étrange spectacle !
Quel étrange spectacle pour un vieux loup ! Caché, il n’a rien perdu du tableau vivant.
Soudain et malgré lui, son regard d’acier se brouille.  
En lui, tout au fond, quelque chose de minéral vient de se briser.  
Une lumière se fait. Une sorte de paix qu’il ignorait s’installe.  
Alors, il sort de sa retraite, comme s’il jetait un masque. Le bruit de ses pas froissant le sol trouble le silence et l’émotion de tout le petit monde rassemblé.
Cependant, nul ne bouge.
On s’écarte seulement un peu, pour laisser un passage.
Parvenu auprès de la dépouille de son petit, le père s’arrête.  
Et là, tout de bon, avec les autres - ce qu’il n’avait jamais fait de sa vie - il se met à pleurer.  
Il pleure de peine et de joie.
 
L’histoire de loupiot s’arrêtait là.
 
Très émue et gênée, j’essuyai furtivement une larme. Je raclai le fond de ma gorge serrée et demandai :  
- L’autre rive, Mam’hulotte, c’est quoi ?
- L’autre rive ?
- Oui,…tu sais bien,…quand on meurt, au bout de sa vie, comme loupiot, c’est qu’on a atteint l’autre rive.
- Mmmm…, fit mon amie qui avait compris.  
Elle ferma ses yeux. Resta muette un instant et ajouta : «  L’autre rive, oui, c’est une belle histoire aussi. Mais je te la dirai demain soir, princesse… »
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
- Imagine un roi plus puissant que tous les rois. Un roi juste et bon. Très juste et très bon.  
C’était ce que me disait Mam’hulotte, pour me parler de l’autre rive.
- Ce roi cherche un moyen original pour partager ses immenses richesses avec ses sujets. Mais sans avoir l’air de leur faire l’aumône, poursuivait-elle.
- C’est parce qu’il les respecte ? Parce qu’il les aime bien ?
- C’est exactement cela, oui. Il les aime.
Alors, il organise comme un grand concours. Un concours ouvert à tout le monde. Sans exception ! Mais personne n’est obligé de concourir. Il espère bien que tout le monde voudra bien au moins essayer.
- Il veut voir si ses sujets l’aiment bien aussi ?
- Tu comprends tout comme il convient !
Le grand roi promet donc – et ceux qui l’aiment le croient sur parole- que la récompense pour les lauréats sera inédite et tout à fait extraordinaire ! Il ne précise cependant ni la date du fameux concours, ni le montant exact des prix qui seront distribués, ni la nature exacte de la compétition. Libre à chacun de se faire une idée. Comme si chacun était le roi. Cela fait partie du jeu. Mais il insiste pour rappeler que tout le monde est convié, que tout le monde a sa chance de gagner. Tout le monde, si modeste ou si handicapé soit-il ! C’est exactement ce qu’il a dit.
Alors, une grande majorité des habitants de son royaume se mobilise. Chacun se prépare à sa façon pour le grand jour.
C’est ainsi que l’on voit des intellectuels se pencher sur leurs livres et leurs papiers les plus secrets. Ils s’exercent aux jeux de l’esprit, aux calculs savants. Ils cultivent leur mémoire et l’enrichissent.
Les musiciens, quant à eux, se mettent plus que jamais à leur musique. Ils prennent qui son archet, qui sa harpe ou son luth, qui sa trompette et que sais-je encore ?…Ils inventent des prodiges d’harmonies pour les oreilles.
Les peintres ou les sculpteurs fourbissent au fond de leurs ateliers de nouvelles techniques, de nouveaux styles, des formes et des couleurs pour surprendre, étonner et enchanter.
Les coureurs à pieds foulent les pistes et les sentiers dès la pointe du jour.
Les lutteurs oignent leurs biceps et mettent au point des prises irrésistibles !
Les agriculteurs tracent des sillons bien droits et profonds. Ils sèment des graines qu’ils sélectionnent avec le plus grand soin.
Les artisans, quels qu’ils soient, redoublent d’application dans l’exécution de leur ouvrage. Ils espèrent bien présenter, le moment venu, le plus abouti, pour le soumettre au jugement royal.
Partout, les boiteux, les sourds, les muets, les aveugles, les handicapés de tous ordres, se préparent eux aussi à se distinguer dans quelque voie singulière. En effet, chacun d’eux, autant que tous les autres, sait en son for intérieur, connaissant celui qui les invite, que l’égalité des chances n’est pas une parole en l’air. Mais ce mystère voulu cache quelque surprise de taille. Il faut faire confiance !
Mais ne va pas croire pour autant que toute la population se mette en quatre d’emblée et se prépare comme un seul homme ! Non.
Il en est qui n’aiment guère ce roi. Ils prétendent avoir leurs raisons. Ils le jalousent peut-être ou je ne sais quoi… Ils veulent l’ignorer. C’est leur droit. Ils le savent. Ceux-là font donc la sourde oreille. Ils tournent le dos, pour retourner à leurs propres affaires…
D’autres, enthousiastes mais superficiels, prennent rang et se lancent aussitôt dans un entraînement effréné. Mais très vite ils se lassent et oublient ce qu’ils ont dit.
Il y en a aussi, qui, malgré tout le battage fait autour de l’affaire, ne sont pas au courant. Mais, dès qu’ils l’apprennent à leur tour,  ils s’y intéressent vraiment.  
Il s’en trouve ainsi jusqu’à la dernière minute, pour s’inscrire et s’entraîner le temps qu’il leur reste. Celui qui leur sera donné.  
Tous le font avec l’espoir.
 
Un jour enfin, les hérauts du roi annoncent partout que le grand jour est arrivé !
Des candidats ne se présentent pas.  
Et, au contraire, des inconnus accourent pour solliciter un passe-droit ou, comme une faveur, l’honneur de participer au concours du roi. Ils sont admis ! Ils sont admis lorsque leur excuse est jugée valable et leur détermination authentique.
Alors,  le grand roi rassemble tout son monde sur une très grande plaine.
La foule des candidats est impressionnante.  
Il y a là, pêle-mêle, des jeunes, des vieux, des femmes, des enfants, des infirmes, des sujets apparemment bien portants, des artisans, des poètes, des lutteurs, des coureurs, des athlètes, des hommes de lettre, des hommes de loi, des bergers, des lingères, des paysans, hommes ou femmes, des secrétaires, des retraités, des apprentis, des marins, des célibataires, des malades, des prisonniers, des gardiens, des grabataires, des gendarmes, des voleurs !..., etc., etc….
Tout le monde se tient debout, sauf ceux qui ne peuvent pas.
Le roi dit un mot de bienvenue et proclame solennellement que le moment est venu. Celui de la grande récompense.  ‘En effet, déclare-t-il, pour chacun de vous, vous qui êtes de bonne volonté, pour chacun de vous, dis-je, et sans exception, l’épreuve est accomplie et ma joie est grande !’
Silence.  
L’étonnement est général.
Sa majesté le comprend. Alors, elle s’explique :  ‘Pour vous tous, engagés depuis longtemps ou engagés de la dernière minute, handicapés ou bien portants,  jeunes ou vieux, vous tous qui êtes là, l’épreuve destinée à vous conférer la dignité requise est accomplie. Chacune et chacun de vous, animé déjà du seul désir honnête et profond de participer, selon ses moyens, est déclaré vainqueur !
‘Approchez donc, tous et un par un, pour recevoir le prix qui vous revient.’
Dans les rangs de toutes celles et de tous ceux qui s’avancent pour recevoir leur part d’inestimable trésor et s’asseoir sur le trône royal, les commentaires vont bon train : ‘Il y a longtemps que j’attendais ce moment, soupire un vieillard sans âge. Je ne suis pas déçu !’  
‘Et moi, explique une toute jeune femme, je n’ai compris que ce matin-même ! J’ai couru m’inscrire aussitôt. Bien inspirée. Vraiment ! Un peu confuse, mais bien inspirée !’  
Un troisième vainqueur raconte comment il a d’abord cru et adhéré, puis s’est peu à peu détourné. Heureusement, un jour de contemplation, il s’est rappelé ce qu’il avait oublié !  ‘C’est merveilleux, non ?!’ conclut-il en riant.  
Un grabataire, incapable de parler, se contente de rire avec ses yeux. Des larmes de joie s’en échappent.  
Quelqu’un se met à chanter et tous ceux qui peuvent l’imitent.  
L’immense plaine ne devient alors qu’une immense clameur de joie.  
Une joie qui soulève la multitude et son roi.
 
Vois-tu, princesse, cette grande plaine du rassemblement, pour ceux qui le veulent, elle se trouve, là-bas, sur l’autre rive.
 
Il était l’heure d’aller dormir.
Grand-mère était venue jusqu’à l’olivier. Elle attendait que Mam’hulotte ait terminé.
Après avoir déposé Mam’hulotte au seuil de sa maison, je suivis grand-mère.
- Grand-mère, dis-moi pourquoi la traversée est si courte pour certains et si longue pour d’autres ? Si facile pour un et si dure pour l’autre ?
- D’abord, il faudrait avoir effectué soi-même deux traversées différentes pour pouvoir comparer.  Nous sommes si différents ! Certains ne jurent que par la vie en ville et moi je n’en voudrais pas pour tout l’or du monde ! Nos chemins sont différents parce que nous sommes différents. J’ai beau le savoir, ce phénomène ne cesse pas de m’étonner. Mais à quoi ressemblerait un monde où toutes les petites filles deviendraient infirmières et tous les garçons deviendraient conducteurs de trains ? Où seraient les malades à soigner et les voyageurs à promener dans les trains ?
La vie serait invivable.
Ce qui sert la vie, c’est aussi la diversité.
Et la diversité des êtres entraîne la diversité des traversées : longues, courtes, faciles, dures.  
Ils sont bien rares ceux qui estiment que la vie est vraiment trop dure. D’ailleurs, leur parcours nous rappellent à nous que nous avons bien tort de nous plaindre.  
A mon âge, à peu près tout le monde prétend que la vie est dure, mais tout le monde, sauf exceptions plutôt rares, tout le monde souhaite vivre le plus longtemps possible. Tu y comprends quelque chose, toi ?
- On a peur de mourir ?... Tu as peur de mourir, grand-mère ?
- Non, je n’ai pas peur. Ton grand-père a peur, lui, je le sais. C’est ainsi. Il est vrai qu’on ne sait pas trop comment cela se passe. L’autre rive, c’est quand même l’inconnu… L’envie de vivre est inscrite en nous. Forte, mais pas de façon absolue.  
Et ce qui me fait bien plus peur que la mort, c’est la souffrance. Physique et surtout morale. La solitude, par exemple. L’abandon, l’oubli…
Je comprends que ceux qui souffrent l’insupportable aient envie de mourir. Ce que je comprends mal, c’est l’usage de la violence pour mourir, alors qu’il suffit de se laisser aller à ne plus vivre.
En cas de handicap irréversible et trop lourd à porter, il suffit de ne plus manger et surtout de ne plus boire. En moins de huit jours le calvaire est terminé.
En cas de maladie, si on laissait faire la maladie, la souffrance serait, ici aussi, bien moins longue... La plupart des microbes peuvent nous emporter, à travers les fièvres et le coma, en quelques jours, sinon en quelques heures.  
Mais on se soigne. Preuve qu’on tient à la vie. Ou qu’on a peur de mourir.
J’ai entendu des malades  souhaiter mourir, mais en même temps ils n’oubliaient pas de prendre tous leurs médicaments.  
- Il faut bien se soigner, grand-mère ?
- Oui. C’est bien. En se soignant, on lutte contre le mal. Mais tant que dure la lutte, on souffre. Et c’est ce qui fait la grandeur de l’homme.  Non pas la souffrance, mais sa résistance au mal. Sa lutte pour la vie. La souffrance n’est qu’un signal de vie en danger.
- Je ne sais pas quel chemin je vais prendre, moi, quand je serai grande.  
- Tu le découvriras en temps voulu. Il te suffit de garder les yeux bien ouverts. Mais ce soir, il est temps d’aller les fermer, ces jolis yeux ! Demain, grand-père veut t’emmener avec lui voir la nouvelle machine à battre le blé, chez les voisins. Je crois bien que c’est dans l’après-midi. Tu veux y aller ?
- Oh oui, grand-mère ! Je veux bien.  
 
( A suivre, donc, si quelqu'un le désire...)  
 
(...Un peu plus bas, pour ceux qui veulent: la suite...et ainsi de suite jusqu'à la fin.  
Ce message a été rajouté une fois que l'ensemble du texte a été posté.)


Message édité par mouysset le 03-06-2006 à 11:34:15

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n°29
everso
Posté le 08-12-2005 à 20:10:30  profilanswer
 

Bonjour à toi,
 
Quelques mots pour exprimer mon sentiment sur la lecture de tes deux débuts de texte.
"L'amour en larmes" est un texte assez surprenant pour le "lecteur ludique" que je suis, mais l'émotion sincère et authentique qui s'en dégage est poignante. La forme du texte me décontenance aussi un peu, c'est assez déroutant je trouve.
"L'oiseau de Minerve" m'a beaucoup plu, c'est avec le sourire aux lèvres que je me suis assis au pied du vieil olivier pour écouter les histoires de cette chouette philosophe. Je suis donc curieux de lire la suite.  :)  

n°30
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 09-12-2005 à 12:06:54  profilanswer
 

 :hello:  
Salut everso.
Merci pour tes impressions et surtout la franchise.
C'est plus facile de dire qu'on a aimé que l'inverse.
Je ne suis pas étonné de dérouter le "lecteur ludique". Peut-être que ce même lecteur -paradoxalement- aurait été moins dérouté par la "forme " précédente de ce texte. Une forme plus éclatée si on considèrait l'ensemble et plus traditionnelle, si on considèrait chaque chapitre séparément.
Il reste vrai que le déroulement du texte dans cette forme-ci n'est pas rigoureusement classique, ni vraiment linéaire et on pourrait même la contester au plan chronologique.  
Je comprends donc cette remarque: elle me paraît justifiée, mais ne me semble pas, au moins à moi, grever par trop l'éventuelle valeur de l'ouvrage, qui (doit) se trouve(r) ailleurs.
Quant à "L'oiseau de Minerve", c'est évidemment plus facile et je vais me faire un plaisir de livrer la suite du pourcentage annoncé.
Encore merci!
 
( Je tente de mettre cette suite ici, sans savoir au juste si c'est la meilleure idée, ni même sans savoir si ça va marcher. C'est la première fois que j'opère sur ce site.)
 
 
L'OISEAU DE MINERVE ( Suite des 80% )
 
 
 
Les voisins de mes grands-parents entretenaient une basse-cour, engraissaient leur cochon, bichonnaient leur lopin de vigne et cultivaient, en plein champ et sous serre, salades, tomates, courgettes, poireaux, artichauts, carottes, aubergines, etc., sur une partie de leur propriété. En alternance, ils ensemençaient l’autre partie de céréales, telles que le blé.  
Le temps de la moisson traditionnelle était passé. Les blés chauffés à blanc courbaient l’échine.
Cette année, pour la première fois dans la région, au moins par endroits, comme chez les voisins, le battage se ferait sur pied, à l’aide d’une machine autotractée, qui moissonnait et dépiquait  à la fois !
Et grand-père ne voulait pas manquer ce spectacle ! Voir de près et à l’ouvrage cette nouvelle machine-infernale-miracle ! On en disait tant de bien et tant de mal !...
Quant à moi, l’engin moderne m’intéressait, bien sûr. Je voulais bien suivre cette usine ambulante un moment, dans son sillage de comète en poussière dorée, mais c’était l’espoir de revoir Lionel, le fils aîné des voisins - il avait à peu près mon âge- et Sylvie, sa petite sœur, qui me poussait le plus fort à la suite de grand-père, parti devant lentement, mais sans se retourner.  
 
Là-bas, très vite, ma curiosité satisfaite, j’abandonnais grand-père à son plaisir des champs, pour suivre Lionel et Sylvie, qui retournaient à leur maison.
Ils savaient l’un et l’autre l’envie que j’avais d’une visite complète du bestiaire de la ferme. De leur côté, ils n’étaient pas peu fiers de m’épater en me guidant du pigeonnier au clapier.
Je voulais tout voir et du plus près !
Je fus d’abord accueillie par leurs deux adorables chiens - un setter et un corniaud - si vivants, si heureux de se faire caresser, et qui ne demandaient qu’à jouer ! Pas comme notre Balourd !  Je les quittai à regret, pour redécouvrir les autres bêtes.
En premier, les poules se montraient toujours à la fois méfiantes et curieuses, difficiles à approcher, et le coq quelque peu hautain.  
Au clapier, je pus toucher les lapins au pelage si doux. Mais ils restaient malheureusement pour moi toujours aussi peureux. Il fallait les appâter avec une feuille de pissenlit ou de laitue.
Le cochon à l’engrais m’impressionna vraiment ! Je demandai à mes amis si la bête n’avait jamais tenté de s’échapper. Ma question les étonna beaucoup. Mais je ne pris pas le temps de leur expliquer pourquoi je posais la question.  
Le paon croisa notre course-visite. Il m’éblouit carrément par sa traîne, qu’il voulut bien déployer en éventail rien que pour moi. ‘ C’est pas toujours, tu sais, m’assura Lionel. C’est pour te dire bonjour.’ Ce que je voulus bien croire alors…
Je vis aussi une mère canard et ses adorables canetons barboter dans une flaque d’eau entretenue pour eux.
Dans un coin de l’étable, une biquette toute triste et gentille comme tout, se tenait à l’ombre, en compagnie de quatre vaches, élevées pour leur veau et pour le lait.
‘ Et tu sais quoi, grand-père ?!... expliquai-je sur le chemin du retour, ils ont une petite chatte noire, pas sauvage du tout ! Elle court comme une folle, mais elle revient toujours. Elle se laisse caresser. On peut la prendre dans les bras aussi longtemps qu’on veut.
- Elle est comme  moi : elle a tout son temps. Sauf qu’elle est jeune et que moi je suis vieux.’  
Puis, changeant de sujet, grand-père me demanda si j’avais pris au moins le temps de regarder la moissonneuse-batteuse.
- Bien sûr, grand-père ! Elle fait beaucoup de poussière. Tu avais l’air inquiet, toi. Elle t’a plu au moins ?
- Ce n’est pas tellement la machine qui m’inquiète. Ce sont les hommes.
- Pourquoi ? C’est pas bien pour eux ?
-  Avant, la récolte du blé, de la moisson au battage, c’était long et bien dur. Et quand la tâche est dure, les hommes se serrent les coudes. Ils s’entraident. Pour se donner du courage, ils boivent un petit coup et chantent ensemble. C’est beau… C’était beau.
Quand tout devient facile, comme avec cette machine, c’est chacun pour soi. L’homme n’a plus besoin de l’homme. Il n’a plus besoin de ses voisins, de ses amis, de ses parents pour rentrer sa paille et son grain. Et ça devient triste. C’est tout.
Les moissons, c’était la fête. Les vendanges, c’est encore la fête. Mais pour combien de temps ?
Je constate que vivre heureux devient plus difficile quand l’effort s’en va. Nous sommes faits pour vivre en relation. Avec des liens entre nous. Quand tout va facilement, on a tendance à oublier les autres. On croit qu’on n’a pas besoin d’eux…
- Alors, tu penses qu’il faut refuser les machines ?
- Diantre, non ! Il y en a qui essaient de les rejeter. Il y a dans leurs cris quelque chose de respectable. Mais ils se trompent. Et ce n’est pas à cause de la fête. La fête, on peut toujours la faire, si on veut. Il suffit de trouver un prétexte, s’il n’y a plus les occasions forcées. Il suffit de le vouloir. Non, je crois même qu’il faut voir encore plus loin. Parce qu’on ne peut pas non plus passer tout son temps à faire la fête. La fête, c’est aussi du bruit.
Si la machine libère les hommes et leur fait gagner du temps, c’est sans doute pour qu’ils aient aussi du temps pour la contemplation. Oui,…pour la contemplation.
Malheureusement, princesse, les gens de la terre, qui étaient jadis les plus nombreux, sont partis pour la ville. Et ils partiront de plus en plus, à cause de la machine. Mais au lieu de prendre plus de temps pour la contemplation, ils courent après l’argent, pour posséder toujours davantage, acheter des machines, et préserver ce qu’ils ont gagné…
- Qu’est-ce que ça veut dire contempler, grand-père ?  
- C’est comme si tu rencontrais un ami et que tu laisses tomber ce que tu étais en train de faire, pour l’accueillir, le regarder, l’écouter. Pour n’accorder de l’importance qu’à lui seul. Comme s’il était unique au monde.  
Tu vois, contempler, c’est perdre du temps pour quelque chose de plus précieux que le temps. Un coucher de soleil, une fleur, un oiseau, une personne, Dieu…
 
Nous arrivions sous les platanes, ceux qui font de l’ombre l’été devant la maison et où chantent les cigales.  
Grand-mère nous attendait pour passer à table.  
 
 
 
 
 
Ce soir-là, j’étais en retard à mon rendez-vous rituel avec Mam’hulotte. Alors, pour gagner un peu de temps, j’emportai le bout de camembert avec moi.
Je le partageai avec Mam’hulotte.  
- Tu aurai sans doute préféré une cuisse de poulet, lui demandai-je, dès qu’elle eût avalé sa dernière becquée.
- Il y a des poussins dans une ferme voisine. C’est encore meilleur, ironisa-t-elle.
- J’ai vu aussi un superbe paon. Il paraît que c’est très fin, madame. Mais c’est trop gros pour vous, répondis-je sur le même ton.
- Je sais que tu as vu aussi de mignons canetons, un chaton amusant… et deux chiens qui donneraient des migraines à Balourd !
- Un setter et un corniaud.
- Un setter et un corniaud, oui. Et j’ai une belle histoire, si tu veux, à propos d’un setter et d’un corniaud.
- Oh oui ! Montre et raconte !...
 
- Ce sont deux chiots  qui ont la même mère …
- Et pas le même père !
- Faux ! Ils ont aussi le même père, mais le père est un chien sans race, une espèce de bâtard. Comme la mère est une chienne setter de pure race, on peut dire que les petits sont le fruit d’une mésalliance.  
- C’est quoi une mésalliance ? C’est parce qu’ils se sont séparés ?
-  C’est l’alliance entre deux êtres très différents, dont l’un est jugé bien supérieur ou bien inférieur à l’autre.
La mère appartient à la noblesse des chiens, alors que le père n’est qu’un chien sans race.
Regarde la mère : Le poil long, soyeux ; une robe de braise, noir et feu. Elle ne connaît que l’art de chasser, mais de la manière la plus élégante qui soit : celle des chiens d’arrêt. Elégance, sobriété, netteté,  voilà sa devise.  
Le père à du chien, certes, mais on ne sait pas d’où il vient. Il ne ressemble à rien. Les hommes s’en servent pour la garde. C’est déjà bien . Parce qu’il sait mordre et faire du bruit. Enfin, c’est ce qu’on peut dire si on ne les aime pas. Or, tu vois, les deux chiots dont je te parle, ils ressemblent à ceux que tu as vus aujourd’hui.
- Les chiens de Lionel et Sylvie en plus petits ?
- Exactement ! Mais leur maman les aime tous les deux autant l’un que l’autre. Elle souhaite pour chacun ce qu’il y a de mieux. Elle veut donc faire de ses deux chiots de vrais chasseurs. Au moins aussi bons qu’elle.
Et elle se met au travail.
Si celui des deux qui ressemble à sa mère entre vite dans le jeu et très vite devance même son éducatrice, il en va bien autrement pour celui qui ressemble à son père. Ce dernier s’essouffle à courir de droite et de gauche, le nez dans l’herbe. Il copie au mieux et sa mère et son frère. En vain !
« Comment diable peuvent-ils trouver du plaisir à mouiller  leur truffe dans la luzerne ou le trèfle ?! » pense ce chiot épuisé.  
Il y met pourtant toute sa volonté et toute son énergie ! Il a beau flairer, flairer encore, humer à l’endroit même où son frère et la mère ont senti ce qu’il faut sentir, rien à faire !
Il n’a pas de flair !... Pas le même, en tous cas.  
Il s’arrête, se pose sur son arrière-train, reprend son souffle, admire l’aisance de sa mère, le plaisir évident de son frère, qui font cela comme par jeu, sans effort. Alors que lui…
Il soupire, se remet sur pieds, reprend l’exercice… Pourvu que sa mère ne remarque pas sa détresse ! Voilà déjà ce qu’il souhaite. Elle est si douce, sa mère ! Si attentive !...
On pouvait croire, au début tout au moins, que ce petit besogneux faisait des progrès. Sa science de l’imitation est telle !...Et son application !
Tout le monde pouvait s’y tromper.
Mais dès que la monitrice propose un exercice plus compliqué, la difficulté de faire de lui un pointer  - puisqu’il n’a pas le poil long de sa mère - même un pointer seulement honnête, devient évidence.
La mère tente alors d’en faire au moins un chien courant. Un chien courant, ce n’est pas si mal !
Ici, tout bon comédien qu’il est, notre chiot sent bien qu’il va être démasqué. Que sa nullité va apparaître. Que sa mère va en être plus que peinée…Mais il tente une dernière fois de sauver la face.  
Sa mère, craignant confusément l’échec, le gratifie même d’un conseil. Attentif, le petit acquiesce et va se lancer. Il va se lancer. Mais il hésite. Il hésite encore, puis finit par se jeter dans l’épreuve.
Alors, très vite, dame setter, cachant mal sa déception, abrège le contrôle :
- Ca va, dit-elle, ça va… On rentre maintenant.
- C’était bien, maman ? interroge le chiot étonné.  
Il espère avoir au moins fait plaisir.
- Tu as fait de ton mieux. C’est bien, oui, s’efforce de répondre la mère.
- Demain, tu verras, j’essaierai encore, maman, jure le petit.
Là-dessus, il rejoint son frère au flair de setter.
Coupant au plus court, ils traversent des pâturages. Ils rencontrent ainsi un important troupeau  de moutons.  
Si la mère et celui qui lui ressemble s’écartent pour passer au large, celui par qui viennent tous les soucis stoppe net sa course. Il a reçu un choc. Subjugué, il observe d’un œil allumé un chien berger et son manège autour du troupeau.
Il observe, pendant que sa mère et son frère s’éloignent, étrangers au spectacle.
Ce qui le touche, lui, c’est la démonstration tranquille, que fait le chien berger, de sa maîtrise sur le peuple bêlant. Comme par jeu. Sans effort apparent. Avec un plaisir que le petit comprend cette fois.
Incapable de retenir sa fougue, le chiot bondit pour rejoindre le berger.
Celui-ci n’est pas peu fier de son effet sur ce jeunot.  
Alors, ensemble, ils exécutent des manœuvres, pour préserver la cohésion du troupeau.
La mère setter a noté l’absence du petit.  
Elle se retourne.  
Elle voit.
Elle voit celui qui la désespérait ramener un agneau esseulé. Elle le voit presser une brebis qui traîne. Comme s’il avait fait cela toute sa vie !
«  Regarde, dit-elle à l’adresse de celui qui lui ressemble tant, regarde ton frère. Je voulais sottement oublier qu’il est fils de berger. Regarde comme il est doué, ici ! Tu es très fort pour la chasse à l’arrêt, mais tu ne saurais pas faire - et moi non plus d’ailleurs - ce que fait là ton frère. Oui, je suis fière de vous deux, mes petits ! »
 
De retour auprès de mes grands-parents, je leur rapportai l’histoire qu’ils connaissaient.  
A la fin, je fis cette remarque :
- C’est drôle, mais je me suis mise à aimer tout à fait celui qui ressemble à sa mère, seulement au moment où j’ai vu le corniaud enfin capable de rendre heureux à la fois son père et sa mère.  
- C’est à cela qu’on reconnaît la vérité d’un chemin, fit remarquer grand-mère.
Comme mon regard disait que je ne comprenais pas, elle ajouta :
« Tu reconnaîtras que tu es bien à ta place à la part de joie que les autres recevront de toi. Tu liras cette joie dans leurs yeux.
- Ca voudra dire que moi aussi je serai dans la joie ?
- Exactement.  
- Mais prends bien garde, corrigea grand-père, de ne pas confondre joie et plaisir, ni malheur et souffrance. La joie est bien au-delà et des souffrances et des plaisirs.  
- Je crois, me rassura grand-mère, que tu comprendras tout ça plus tard. Qu’est-ce que tu caches contre toi, de tes deux mains ?
- C’est un bébé-lapin ! Mam’hulotte ma l’a confié.
- Mam’hulotte ?! s’étonna grand-père. Ca alors !...
 
Je dus expliquer l’incroyable, en effet !
Avant de se quitter, Mam’hulotte me dit qu’elle avait une surprise pour moi.
Elle disparut dans le ventre de l’olivier et reparut avec cette boule grise au bec. Elle se pencha et attendit que je présente le creux de mes deux mains. Pour recueillir la boule de poil.
La boule de poil tremblait et son cœur battait la chamade.
- La nuit dernière, m’expliqua Mam’hulotte, j’ai surpris le renard, là-bas, du côté des vignes. En bordure de la forêt. Il défonçait un terrier. C’est le seul rescapé. J’aurais pu en faire mon dîner, mais j’ai pensé à toi…
Je lui dis qu’elle était très gentille et que je ne savais pas comment la remercier.
- C’est fait, me dit-elle, et maintenant à toi de lui sauver la vie.  
Je quittai vite Mam’hulotte. Mais je me retournai aussitôt pour lever un doute : Je lui demandai si hier soir elle n’avait pas dîné.
- Rassure-toi, me répondit-elle, j’ai fait honneur à l’un de ses frères, que le renard avait déjà tué. J’avais suivi les allées et venues du goupil. Pour savoir où il cacherait sa récolte. Dans sa hâte, le gros malin n’avait pas bien fait son travail de renard. Ce n’est pas la première fois, tu sais...  
 
Nous sauvâmes le lapereau.  
Grâce à la complicité et de grand-mère pour le biberon et de grand-père pour la petite cage de protection.
Une fois sevré, grand-père m’accompagna à proximité d’un fourré bien épais, truffé de terriers. C’est là que notre lapereau retrouva sa liberté.
J’en avisai Mam’hulotte, « pas pour que tu l’honores, comme tu dis si bien, lui dis-je, mais pour que tu me donnes de ses nouvelles. »  
Et ce n’est que l’année suivante, la dernière, que j’eus des nouvelles du lapereau  
 
 
 
 
 
Notre lapereau rescapé, m’apprit Mam’hulotte, assez rapidement, avait pris la direction de la grande montagne.  
C’est de la pie que Mam’hulotte tenait la nouvelle.
Avant d’en savoir davantage sur le lapereau, j’eus le plaisir d’entendre Mam’hulotte me parler bellement de la pie. Cette grande curieuse et grande bavarde. La pie qui nichait tout en haut du peuplier d’Italie, derrière la maison de mes grands-parents.  
Cette oiselle, me dit un soir Mam’hulotte, m’a raconté qu’elle s’est rendue au bal annuel des oiseaux. Tous les oiseaux. Migrateurs ou pas.
Comme je fis remarquer à Mam’hulotte qu’elle ne m’avait jamais parlé de ce bal, elle m’expliqua que cela faisait longtemps qu’elle ne se rendait plus à ce bal, universellement réputé chez les oiseaux. Je suis bien trop gauche et désormais trop vieille aussi pour aller danser. Mais le paon des voisins ne manque jamais cette occasion. Il va y faire sa roue. Il y étale son grand éventail parsemé d’ocelles, que tu as pu admirer, je suppose...C’est comme ça qu’il espère disputer la vedette à l’aigle royal lui-même ! L’aigle descendu tout exprès des montagne, pour présider la fête.
Tu l’ignores peut-être, mais l’aigle royal s’en vient au bal sans souci de toilette. Il vient tel qu’il est. Vêtu de son habit de semaine. Toujours royal.
La pie, elle, au contraire, ne s’est jamais cachée de sa coquetterie, de son goût pour la tenue de soirée. Tu as vu qu’elle ne va jamais sans sa jaquette noire, ni son gilet blanc.  
Et la pie supporte mal cette espèce de concurrence déloyale. Celle du paon. Pas celle de l’aigle royal.
L’aigle royal préside. Il est royal.
Mais le paon ! De quel droit va-t-il surmonté de son aigrette et suivi de sa traîne ?! Une traîne qu’il transforme à volonté en décor royal !
Insupportable pour la pie !
Alors, l’an passé, la pie mit le paon au défi de paraître au bal annuel, sans tout ce qu’elle appelle ses artifices.
Piqué au vif, le paon crut bon de relever l’insensé défi. Il aurait même dit : Vous verrez, ma chère, que même sans mon costume de cérémonie, je supporte la comparaison avec l’aigle. Je vous prouverai qu’on m’admire pour moi-même.
C’est ce qu’il a fait cette année.
C’est ce qu’il a fait, mais mal lui en a pris.  
En tous cas, c’est l’avis de la pie. Selon la pie, non seulement on ne remarque pas le paon, mais encore, on lui marche sur les pieds, sans même juger bon de s’excuser! Pire, on le prend pour une dinde !
Evidemment, la pie en sautille d’aise en s’approchant. Mon cher voisin, lui jette-t-elle avec malice, c’est le moment pour vous de méditer ces quatre vers :
Il y a de la coquetterie,
Dans certains dédains de l’apparat ;
Si le riche y gagne en modestie,
Le pauvre y rejoint l’anonymat.
Et si vous permettez, j’en ajouterai deux de mon cru :
Vous n’êtes pas du tout celui-là,
Mais plutôt, je le crains, celui-ci !
 
Là-dessus, elle lui tourne le dos  et s’approche de l’aigle : Une place était libre.
C’est en tous cas le récit de la pie.  
Tu sais combien jacasse et se vante cette déplaisante agasse.
Mais, pourtant, c’est grâce à elle que j’ai eu des nouvelles du lapereau que je t’avais confié.
- Chic ! Qu’est-ce qu’il devient ? Il est toujours à la montagne ?
- Ce que m’a dit la pie, elle prétend le tenir de l’aigle royal en personne ! Parfaitement.  Mais je te préviens, ce ne sont pas des nouvelles particulièrement gaies.
- Ah bon ?... Dis-moi quand même.
- Plutôt que de te dire crûment la vérité, j’ai préféré en faire une fable.  
 
Comme il était tard ce soir-là, nous dûmes remettre la suite au lendemain !
 
 
 
 
 
 
Je me rappelle avoir été si impatiente de connaître le sort de lapereau, que le lendemain soir, je me présentai en avance au pied de l’olivier. Mais je dus attendre au pied de l’arbre de paix l’heure de Mam’hulotte…Et lorsqu’elle parut, je la bousculai presque. Elle s’en offusqua un peu, mais elle comprenait.
 
L’héritier de l’aigle royal, me dit-elle, en même temps que je le voyais dans ses yeux, est un aiglon des plus avenants. Il se prend d’amitié pour un lapereau dégourdi. Le même que celui que nous avions sauvé.
Les voilà tous deux et contre toute attente, qui jouent ensemble, échangent leurs sentiments, avec la fraîcheur de leur âge.
L’aiglon, conscient du privilège de sa position, sait bien que c’est à lui de se mettre à la portée du jeune lapin. Et non l’inverse. Un lapin ne saurait voler ! Mais voilà qui leur pose problème. Cette différence. Quasiment un fossé.
Mais ce fossé, précisément, l’aiglon veut le combler.
Il s’en ouvre à son père :
- Que peut-on faire ? dit le roi des oiseaux, qui ne peut que se réjouir de voir l’intérêt porté par le dauphin, à ses sujets les plus humbles et, plus particulièrement, à un simple et jeune lapin.
- Je voulais savoir si tu avais une meilleure idée que moi, explique l’aiglon.
- Et quelle est ton idée ?
- Aller vivre avec lui et les siens. Comme eux. Sinon, à quoi sert de prétendre que je suis son ami et l’ami de ses semblables?  
L’aigle royal connaissant bien son rejeton et sachant sa détermination n’ajoute rien.
Alors l’aiglon s’envole vers sa nouvelle destinée. Vers son ami.
«  J’ai décidé de vivre avec toi, avec vous tous, annonce-t-il au lapereau, dès qu’il a rejoint le sol. Je veux partager votre vie, devenir l’un des vôtres. »  
 
Quel honneur, pour la garenne de la montagne !
On se réjouit, en effet.  
On aménage un terrier tout exprès pour le jeune hôte royal.
Très vite, il se fait à sa nouvelle vie.
Il s’applique tellement, non plus à voler mais à courir, qu’il rivalise déjà avec les moins rapides  de ses nouveaux amis.
Il apprend la modestie.  
Jouer avec son ami lui convient plus que tout. Ils adorent les cabrioles sur la mousse des sous-bois.  
Ils ne veulent connaître aucun souci. Pas plus celui de leurs différences que celui des dangers : les renards, les loups, ou autre malfaisants que leur citent si souvent les anciens. Ces rabat-joie !
Même eux, les persifleurs, reconnaissent être étonnés par la métamorphose de l’oiseau.  
Il ne manque à l’aiglon que la fourrure, à la place du duvet et des plumes.
Il n’est pas jusqu’aux cris des lapins que l’aiglon n’imite !
Oubliées ses origines et ses ailes !
Croit-il….
Jusqu’au jour où l’émotion secoue le monde du gibier. Des coups, qui rappellent le tonnerre,  réveillent les peurs chez les plus expérimentés.  
Mais là encore, les jeunes, l’aiglon venu d’en haut et le lapereau venu des plaines, ne veulent prêter attention aux alarmes.
« Ils verront bien ! » lancent les désabusés en claquant sur eux leurs volets.
Et ils voient, en effet, les jeunots !…
Ils voient…, alors qu’ils jouent encore à découvert, à l’heure dangereuse où les brins d’herbes allument leurs perles de rosée, ils voient une meute de chiens fondre sur eux !
Le lapereau détale !
L’aiglon s’envole !
Ce dernier, dans son essor même maladroit échappe de justesse à un clabaud.
Celui-là, zigzague, s’enferre. Il est encerclé ! Il ne peut éviter les crocs. Il y laisse sa vie.
 
De la cime d’un arbre bien haut, où il s’est posé, l’aiglon regarde.
L’aiglon pleure.
Il a honte, l’aiglon, de n’avoir perdu qu’une seule rémige !... Alors que son ami, à qui il voulait tant s’identifier, y a perdu la vie.
 
- J’ai l’impression d’avoir trahi le lapereau des plaines, confesse-t-il à son père qu’il vient de rejoindre.
- Si tu as trahi quelqu’un, c’est peut-être tout simplement toi-même. En tous cas, tu as retrouvé ce que tu avais perdu : L’usage de ces ailes qui caractérisent un oiseau. Vois-tu, c’est devant l’épreuve que se vérifie la vrai nature de chacun. Tu as seulement cru que pour vivre en lapin, il te suffisait de renier tes ailes ; or, pour vivre en lapin, il faut tout simplement être un lapin.  
 
Je compris bien que de cette façon détournée, Mam’hulotte venait de m’apprendre  la mort de lapereau.
- Grand-père et grand-mère vont avoir de la peine, quand je leur dirai la nouvelle. Je suis triste, Mam’hulotte.
- C’est la vie, princesse. Et la vie ne doit pas te rendre triste. Grâce à sa rencontre avec celui que nous avions sauvé, l’aiglon a reconnu ce qu’il était. A son tour, il fera un bon roi.
- Dommage quand même. Ils auraient pu devenir de vieux amis.
- Ami, oui. Mais pas compagnons. Ils ne pouvaient pas faire route ensemble. Il y a des différences qui éloignent plus qu’elles ne rapprochent. Il y en a qui rapprochent davantage qu’elles ne séparent. Tout dépend de ce qu’on veut faire ensemble.
 
 
 
 
 
 
A la veille du dernier départ de mes vacances - je ne savais pas que ce serait le dernier - je m’attardai auprès de Bichon. Je venais de lui livrer sa ration quotidienne de picotin d’avoine.
Grand-père, mine de rien, venait vérifier si le service était bien fait.
J’en profitai pour poser une question à grand-père. Une question au sujet de l’air triste de Bichon. Une tristesse permanente, que rien ne semblait pouvoir dissiper. Ce n’était pas l’idée de mon départ qui pouvait me donner cette impression, puisque je le voyais triste déjà lorsque j’arrivais.
Curieusement, ma question fit sourire grand-père. Tout en se moquant gentiment, grand-père me livra son explication :
- Je crois qu’il y a eu deux grandes déceptions dans la vie de Bichon.
La première remonte au temps de sa jeunesse.  
Alors qu’il était encore tout fringant et beau, on l’a réquisitionné un jour de fête, pour transporter des reliques.
- C’est quoi des reliques ?
- Disons que ce sont des souvenirs matériels, considérés par l’ensemble des gens comme très précieux. On conserve généralement les reliques dans des coffrets lourds, habillés d’or ou d’argent incrusté de bijoux. Autant dire que c’est beau.
L’âne était harnaché, décoré comme un prince pour une grande cérémonie, et chargé de promener sur son dos les reliques à travers tout le pays.
- C’était ici ?.
- Non.  Son pays d’origine est un village de montagne. Il y avait du monde. C’était la fête. La foule se pressait sur le passage de l’âne, pour se prosterner, toucher, applaudir et chanter de joie. On jetait même des fleurs sous les sabots de Bichon ! Alors, tu penses bien ce que notre brave bourricot pouvait se dire en lui-même : Je suis devenu empereur, ou quelque chose comme ça. Bref, il était plus fier qu’un paon !
Il oubliait simplement que ce n’était pas lui qu’on saluait ainsi.  
On se trompe bien, nous aussi, quand on confond un bossu avec sa bosse, une femme avec ses parures, un moine avec son habit.
La fête terminée, l’âne rejoignait son étable. Il retournait aux oubliettes.
En dehors de la fête, plus personne reconnaissait Bichon. Et tout ça l’attristait. Il boudait.
- C’est vrai ou bien tu inventes, grand-père ?
- Ce qui est sûr, c’est qu’il a promené des reliques.
- Et la deuxième déception ?
- La deuxième lui est venue quand un riche propriétaire de chevaux a voulu faire une expérience avec lui.
Cet homme avait entendu dire que les ânes savaient travailler dur, mais ne coûtaient à peu près rien en nourriture à leur maître. Qu’il suffisait de quelques chardons, pour contenter leur appétit. Alors, pour voir, ce propriétaire est allé acheter Bichon dans son village de montagne. Et c’est vrai que, là-haut, la vie y était plutôt rude.
L’acheteur se disait : Si l’expérience réussit, je vais remplacer plusieurs de mes chevaux - qui me coûtent cher en nourriture - par des ânes qui me feront le même travail pour trois fois rien de pâture !
Bichon se disait : Chic ! Je descend dans la plaine. Je vais loger avec des chevaux luisants. Je vais faire bombance avec eux, devant des râteliers et des mangeoires bien garnies !
Imagine sa déception, quand il a vu qu’on ne lui servait que des chardons ! Et encore avec parcimonie !
Quelle pouvait être son humeur, alors qu’autour de lui, les chevaux broyaient foin et céréales à satiété !?
Faire maigre parmi les siens, tous logés à la même enseigne, ce n’est pas drôle, mais peut être supportable. Jeûner, alors qu’autour de soi on ne se prive pas, peut vite devenir parfaitement invivable !
Dans ces conditions, Bichon a refusé tout net de travailler !
Le propriétaire a donc cherché à s’en débarrasser.
Je l’ai appris et j’ai acheté Bichon pour une bouchée de pain.
Mais, tu vois, malgré les bonnes mesures de grain que je lui sers chaque jour, il reste tristounet.
- Peut-être qu’il manque d’activité. Il se sent inutile.
- C’est possible. Mais s’il garde le regret des belles écuries et du picotin qu’on ne lui a pas donné, ou le regret des courbettes de la foule, il se met lui-même en enfer.
- Il me fait de la peine.
- A moi aussi. Mais j’ai fait pour lui tout ce que je pouvais faire.
 
J’en parlai à grand-mère.  
Elle confirma la tristesse de Bichon.  
Même lorsqu’il est dehors, dans l’enclos. Il broute un moment et puis se fige en statue, sans quitter son air malheureux.
Grand-mère pensait que Bichon ne s’intéressait qu’à lui. « Et, dit-elle, quand on ne se préoccupe que de soi, on se protège du malheur des autres. Il ne nous touche pas. Mais on se coupe en même temps du bonheur des autres. Pire ! Leur bonheur devient une entrave à notre propre bonheur. Et quand le malheur nous frappe, ce qui ne manque pas d’arriver un jour ou l’autre, on ne voit que ce malheur-là. Il prend toute la place. Il devient monstrueux. Monstrueux, parce qu’il n’est pas comparable. Le comparer à quoi ? Alors, on s’enferme un peu plus et c’est l’enfer.
 
Le soir-même, pour une fois, c’est moi qui racontai l’histoire de Bichon à Mam’hulotte. C’était pour expliquer pourquoi notre pauvre âne était toujours tristounet.
Mam’hulotte eut la gentillesse de me laisser croire que je lui apprenais quelque chose.
J’étais moi-même un peu triste :  
- Demain soir, je serai loin d’ici.
- Ne t’en fais pas, plaisanta Mam’hulotte, je te rejoindrai dans tes rêves. Je te donnerai des nouvelles des uns et des autres…
- De toi, de mes grands-parents, de Bichon, du renard, de la pie et du paon?
- De qui tu voudras. Tiens, du paon des voisins, par exemple.
- Oh oui, je veux bien !  Ca serait bien qu’il trouve une paonne celui-là et qu’ils aient des petits ensemble.
- Mais il a trouvé. Il est amoureux.  
- C’est vrai ?! Elle est belle ? Raconte ! Demain,  j’aurai tout juste le temps d’aller dire au revoir. Je ne verrai sûrement pas le paon.
- Je n’ai pas encore vu son élue. C’est lui qui est venu me consulter. En pleine nuit, pour ne pas être vu. Ce qui est sûr, c’est qu’il fait tout pour attirer l’attention de l’oiselle.
- Il ne doit pas avoir de mal, avec sa roue pleine de couleurs.
- Détrompe-toi ! C’est justement pour cela qu’il est venu me demander conseil. Il est maladroit. C’est avec ce que la nature a donné à chacun, que chacun doit travailler à son propre bonheur. Tout le monde le sait. Mais lui, il en fait trop.
Alors, la jeune paonne le trouve…disons un peu trop voyant. En quelque sorte, elle le trouve trop beau. Elle lui reproche d’être prétentieux, vaniteux.
- C’est un peu vrai, non ?
- Sans doute, oui… Mais qui ne l’est pas ? Nous avons tous des défauts. Comme nous avons tous des qualités. Et c’est de celles-ci qu’il convient de se préoccuper. Pour les cultiver. C’est elles qu’il faut utiliser et faire valoir. C’est ce que j’ai essayé d’expliquer au paon. « Vaniteux, soit. Mais vous êtes peut-être généreux, lui ai-je suggéré. » Il m’a dit oui. « Bien ! Alors oubliez votre vanité et vos fanfreluches. Et soyez généreux ! Donnez ! Donnez en ne pensant qu’à elle ! A lui faire plaisir. Mieux ! A faire son bonheur. Si vous l’aimez, c’est à son bonheur que vous devez penser. « Mais donner quoi ? » demande le paon. « Je ne sais pas, moi. Cherchez bien et vous trouverez. Mais pensez avec largesse. »
Tout songeur, le paon est reparti.
Il est revenu, juste la nuit passée.
« Ca y est ! » m’a-t-il clamé fort, de sa voix éraillée. Je lui ai demandé de baisser d’un ton. Ce qu’il a fait, mais tout émoustillé, il a repris : « Ca y est ! J’ai fait ce que vous m’avez dit ! » - « Et alors ?... » - «  Et alors, elle m’a déclaré : ‘Je vous aime.’ C’est merveilleux, non ?!... Elle a même ajouté :’Vous êtes très généreux !’ Ca m’a troublé à un point...Vous ne pouvez pas savoir ! Alors, je voulais vous remercier. Comme vous m’aviez conseillé, j’ai cherché et j’ai trouvé  ce que j’allais lui offrir. Avec ce que j’ai de plus cher, j’ai fait un bouquet pour elle. Un bouquet de plumes de ma traîne. J’y ai ajouté ma couronne-aigrette. Et j’ai présenté le tout à la demoiselle, en hommage à son charme, à sa gentillesse. Ca l’a beaucoup touchée. Elle était toute émue et c’est là qu’elle m’a déclaré son amour et m’a fait son compliment. Je lui ai répondu :’ Généreux ?! Vous trouvez ?’- ‘Vraiment ! Très généreux ! elle a insisté.’ Alors j’ai ajouté :’ On prétend que je suis…, comment dire ?... plein de vanité.’ – ‘Vanité ?! a-t-elle interrogé offusquée. Je ne vois rien, quant à moi, de ce que vous dites.’ Ah j’étais fou de joie ! J’aurais embrassé la terre entière ! Et même la pie !... Alors, merci ! Merci encore !’ Là-dessus, il m’embrasse et file tout en riant.
- Je suis contente pour lui.
Puis nous fîmes silence.
 
Je pris le temps de caresser longuement Mam’hulotte - elle aimait beaucoup- avant de la quitter.
 
Dans la cuisine, grand-mère commençait à s’impatienter.
 
( Suite et fin..., plus tard, peut-être?...Pour qui les voudra.)
 
 
 
 

everso a écrit :

Bonjour à toi,
 
Quelques mots pour exprimer mon sentiment sur la lecture de tes deux débuts de texte.
"L'amour en larmes" est un texte assez surprenant pour le "lecteur ludique" que je suis, mais l'émotion sincère et authentique qui s'en dégage est poignante. La forme du texte me décontenance aussi un peu, c'est assez déroutant je trouve.
"L'oiseau de Minerve" m'a beaucoup plu, c'est avec le sourire aux lèvres que je me suis assis au pied du vieil olivier pour écouter les histoires de cette chouette philosophe. Je suis donc curieux de lire la suite.  :)


n°31
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 09-12-2005 à 16:34:20  profilanswer
 

everso a écrit :

Bonjour à toi,
 
Quelques mots pour exprimer mon sentiment sur la lecture de tes deux débuts de texte.
"L'amour en larmes" est un texte assez surprenant pour le "lecteur ludique" que je suis, mais l'émotion sincère et authentique qui s'en dégage est poignante. La forme du texte me décontenance aussi un peu, c'est assez déroutant je trouve.
"L'oiseau de Minerve" m'a beaucoup plu, c'est avec le sourire aux lèvres que je me suis assis au pied du vieil olivier pour écouter les histoires de cette chouette philosophe. Je suis donc curieux de lire la suite.  :)


 
Je vois que j'aurais dû au moins prendre soin de mettre ma réponse et la suite de mon texte, à la suite de ton message, Everso.
Existe-t-il, mise à part la remarque que je viens de faire, une meilleure façon de mettre en ligne le complément d'un texte? Le procédé que j'ai utilisé ne me paraît pas être des plus judicieux: il n'informe pas les "visiteurs-lecteurs" éventuels sur ce nouveau texte ou cette suite.
Est-ce que je me trompe?

n°32
Ink
Répondeur
Posté le 09-12-2005 à 16:47:15  profilanswer
 

Bonjour René,
 
Cette façon de poster est satisfaisante.
Une autre façon de faire serait d'éditer le message initial et rajouter le complément de texte à la suite de celui déjà posté, directement dans le même message.
 
Effectivement, il vaut mieux mettre les citations auxquelles on répond en début de message :).

Citation :

Le procédé que j'ai utilisé ne me paraît pas être des plus judicieux: il n'informe pas les "visiteurs-lecteurs" éventuels sur ce nouveau texte ou cette suite.
Est-ce que je me trompe?


D'une certaine façon si, puisque dans la liste des sujets (dans la Bibliothèque), le sujet concerné remonte en haut de liste et que le nombre de réponses qui l'accompagne augmente.
 
Il n'y a pas de réel système d'annonce pour informer les lecteurs de la publication de suites.
Toutefois, en pratique, ça fonctionne plutôt pas mal comme ça. C'est une habitude à prendre pour les lecteurs.
 
Pour mettre en place des habitudes d'information sur l'évolution du texte, une solution est de dédier le premier message d'un sujet à ça, en l'éditant et en le mettant à jour au fil des besoins.
 
 :)  
 


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n°33
everso
Posté le 10-12-2005 à 13:44:06  profilanswer
 

Bon pour moi la suite est comme le début, délicieuse.  :)  
J'ai vu sur ton site que tu peignais et plutôt avec talent, n'as tu jamais eu envie d'illustrer une histoire comme "l'oiseau de Minerve" ?

n°34
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 10-12-2005 à 14:53:41  profilanswer
 

Je te remercie, Ink, pour toutes ces précisions!
Merci à toi également, everso!
J'ai proposé l'illustration à notre dernière fille, qui fait sa dernière année ( sur 5) aux Beaux-arts. Elle en a déjà esquissé quelques unes ( 4 ou 5). Elles sont en noir et blanc, mais peuvent,je pense, être "colorisées" facilement.
C'est aussi un problème de temps.
J'avais pensé le faire moi-même, mais y intéresser une autre génération me paraissait plus judicieux.
 
Je vais sûrement reprendre mes billes concernant e-presse: un procédé auquel je ne crois guère. Je trouve la formule des parrains de la plume plus réaliste.  
Je vais également afficher le lien pour "lesparrainsdelaplume" sur mon site.
Je suis heureux de faire route aussi avec vous tous...


Message édité par mouysset le 10-12-2005 à 15:02:55
n°35
everso
Posté le 10-12-2005 à 15:12:32  profilanswer
 

N'hésites pas, si tu en as envie, à poster quelques esquisses au fil de ton histoire en tout cas.
Et pour la suite et fin, moi je suis toujours aussi partant.  :)  

n°36
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 11-12-2005 à 13:49:47  profilanswer
 

Pour le moment, j'essaie de me démêler les pinceaux avec une suite à "L'amour en larmes"...pour arriver aux 90% promis.

n°319
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 25-05-2006 à 16:13:18  profilanswer
 

Je suis désolé, mais, à la vérité, je ne sais plus très bien où j'en suis avec "L'oiseau de Minerve"...
Aujourd'hui, en tous cas, je ne vois pas pourquoi je ne livrerais pas la suite et fin de ce conte.
Je pense à Everso que j'ai laissé le bec dans l'eau depuis Décembre 2005! Je crois que je n'avais pas tout compris (et encore aujourd'hui...?) des finesses et des libertés qui font une partie du  charme de ce site. Un charme que j'ai conscience d'avoir un peu terni...
Place au texte, après mes plates excuses, même si tout cela n'était pas calculé.
 
 
 
 
SUITE et FIN de    L'OISEAU DE MINERVE.  
 
 
...
Dans la cuisine, grand-mère commençait à s’impatienter.
Il fallait mettre la dernière main à la valise, sans avoir à se coucher trop tard.
- Je ne voudrais pas que tu arrives fatiguée chez toi, surtout que l’école reprend dès lundi.
- Demain, on aura tout le temps, grand-mère.
- Je n’en suis pas si sûre. Où est ton billet d’avion que je vérifie l’heure d’embarquement ?
Le billet était depuis longtemps posé en évidence sur le buffet.
En vain, elle tenta de lire.  
- Même avec mes lunettes, je n’y vois décidément rien. Lis, toi.
- Seize heures. Tu vois qu’on aura le temps.
Elle ne répondit rien. Elle était triste, elle aussi.  C’était ainsi chaque fois que je partais. Je n’aimais pas voir sa peine. Même si cette peine me disait son amour. Alors, je cherchai à la distraire :
- Si tu n’y vois plus, même avec les lunettes, comment tu vas faire pour la contemplation ?
- Quelle contemplation ?
- Grand-père m’a dit…
- Ah oui… Mmmm... C’est qu’il y a deux sortes de contemplations. Celle qui se fait avec ces yeux-là et celle qui se fait avec les yeux de l’esprit, à l’intérieur. Vieillir, c’est fait pour cela. La vue qui baisse est une invitation à la contemplation de l’invisible. Ce qu’il y a dans le cœur ou Dieu. Et l’invisible, c’est ce qu’il y a de plus important. Mais ça ne fait pas mon affaire, quand il s’agit de lire un billet d’avion.
 
A ce moment, grand-père rentrait, après avoir terminé sa tournée d’inspection.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Lorsque je me levai, le lendemain matin, au moment où je mettais les pieds dehors, grand-père marchait vers la maison de son pas pesant. Il allait, penché vers l’avant, serrant une baguette de pain dans l’une de ses mains qu’il tenait croisées dans son dos.
Le journal dépassait de la poche de son veston.
Entre la ferme et le village, il accomplissait ainsi un rituel quasi-quotidien.  
Un peu d’exercice, ça fait du bien, assurait-il
Il marchait, le regard rivé sur un chemin de terre, dont il connaissait la moindre ornière. Tout en marchant, il chantonnait, bouche fermée, des airs connus de lui seul. C’était là, je crois bien, sa façon de bercer et d’endormir un reste de soucis de vieil homme de la terre.
Dès que je l’aperçus au bout de la longue ligne droite, je courus à sa rencontre.
Il leva les yeux vers moi.
Je troublais sa contemplation.
Il cessa sa monodie, pour répondre à mon bonjour.
 
Pressée par l’imminence du départ, des questions se bousculaient dans mon esprit.
- Pourquoi maman n’est pas restée à la ferme ?... Comme ça, je serais née ici et j’aurais pas eu besoin de partir.
Grand-père eut comme un  hoquet. Amusé, il me dit :
- A l’âge d’aimer un garçon, la corde la plus solide n’aurait pas suffi pour retenir ta mère à la maison. Tu connais l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin ?
- Oui, on l’a étudiée à l’école.
- Eh bé, c’était un peu le même problème avec ta mère. A une différence près : elle partait, non pas vraiment par amour de la liberté, mais parce qu’elle aimait le loup.
Je riais. Il me plaisait d’imaginer ma mère attachée, là, devant la ferme, comme on attache une chèvre à un piquet. Mais j’avais toutes les peines du monde à me la représenter en demoiselle. Je voyais très bien, par contre, à l’orée du bois qui descend en bordure des vignes, un loup à fines moustaches, qui ressemblait fort à mon père. Il attendait avec impatience une chevrette en train d’user sa corde.
- Tu avais une chèvre, pour de vrai, dans le temps, grand-père ?
A ma question, il se mit à sourire.
- Qu’est-ce qui te fais rire? lui demandai-je.
- Je viens de voir ta mère jeune fille...  
- Montre-moi !  
- Tu me prends pour ta chouette !
- Raconte au moins, s’il te plaît…
- Y a pas grand-chose à raconter, tu sais. C’était comme pour la chèvre de monsieur Seguin. Elle quittait toujours son enclos, pour s’en aller vers la forêt. Là où le loup l’attendait !
Et grand-mère me disait :’ Mais fais donc quelque chose à la fin !’
- Et qu’est-ce que tu faisais ?
- Je dressais des barrières. Je remplaçais la corde cassée.
- Mais à quoi ça servait, puisqu’elle partait quand même ?
- Ca servait à l’épreuve. Eprouver, c’est aider à faire la preuve.
- La preuve de quoi ?
- La preuve de la vérité. Savoir si cet amour était vrai. Il n’y a pas de corde qui résiste à l’amour. L’amour est plus fort que toutes les cordes.
Pour retenir ta mère ici, il aurait fallu y installer ton père. Nous, on aurait bien aimé. Mais ton père avait d’autres projets. C’était son droit. Peut-être même son devoir.
Je sentis comme une ombre passer sur le visage de grand-père.
Je ne posai plus de question.
Alors, il y eut un long moment de silence.
Nous arrivions sous l’ombrage, devant la maison.
Là, grand-père s’arrêta. Il se retourna, leva le regard vers le ciel et dit : « Mais tu sais, princesse, …rappelle-toi souriceau. Il est bien descendu de la ville, lui, pour venir hériter de son oncle des champs. »  
Je vis comme un joli sourire au coin de ses yeux.
 
Grand-père entra déposer la baguette de pain.  
Il ressortit aussitôt s’asseoir sur la terrasse.
Il se préparait à lire son journal.  
Mais comme je ne le quittais pas des yeux, tout en faisant mine de commencer sa lecture, il lança joliment cette remarque : «  Toi, tu as quelque chose qui te tracasse. »
Il ne se trompait pas.
C’était à propos d’amour et de corde. Ces liens qui attachent et retiennent.
Pour m’aider, grand-père ajouta :
- Dis-moi ce que tu as du mal à comprendre.  
- Si l’amour retient encore plus fort que des cordes, quand on aime, on devient encore moins libre qu’avant. Moins libre que la chèvre attachée à son piquet.
- Ta question est très intelligente, princesse. Mais réponds-moi : tu aimes bien venir ici ?
- Oh oui, grand-père !
- Est-ce que tu perds ta liberté en venant ici ?
- Au contraire !
- Eh bien voilà ! Tu as tout compris : L’amour libère. Mais il n’y a pas d’amour sans attache rompue. Il n’y a pas d’amour sans liberté. Quand tu es ici, tu dois tout le temps pouvoir partir. Mais comme tu as décidé de venir, tu décides aussi de rester jusqu’au bout, quoi qu’il arrive.  
Je parle pour l’adulte que tu vas devenir un jour.  
Si  l’adulte n’engage pas ce trésor qu’est la liberté, même en prenant des risques, il fait comme l’avare qui enterre sa cassette pleine d’argent, pour l’avoir toujours sous la main, sans risque de la perdre. Alors, ce trésor ne sert à rien d’autre. Il est mort. Autant mettre une pierre à la place.
Si, au contraire, les liasses d’argent de ta liberté deviennent, par exemple, l’occasion d’acquérir un domaine, des terres, des vignes à cultiver, des vergers à faire fructifier, alors oui, ton trésor n’est pas perdu. Il a seulement changé de nature. De mort, par la magie de l’engagement et la prise de risque, il est devenu vivant !
Tu comprends ?...
Je fis oui de la tête.  
Je savais que j’étais attachée à la maison de mes grands-parents, comme à eux, et que c’est pourtant ici, bien qu’attachée, que je me sentais libre.
 
Grand-père se plongea alors dans la lecture de son journal. Il n’ajouta rien d’autre.
Ce sont ces paroles de lui qui me restent comme les plus fortes.
J’avais le sentiment de perdre une part de ma liberté, en devant retourner vers mes attaches d’enfant.  
J’avais à grandir.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je voulais bien grandir et devenir adulte, mais sans que ni grand-père, ni grand-mère n’aient à vieillir davantage. Encore moins mourir !
Je ne me doutais pas qu’ils étaient si proches, alors, de l’autre rive. Qu’ils se préparaient à troquer leur pesante parure d’argile, contre une impalpable tunique de lumière.
 
Dans l’avion qui me ramenait chez moi, je pensais encore à tout ce qu’ils m’avaient l’un et l’autre expliqué.  
Je pensais aussi à l’école et je savais qu’ils ne me croiraient pas, une fois de plus, mes camarades de classe, quand je leur parlerait de Mam’hulotte. Mais ils m’envieraient.
Je savais que je garderais jusqu’à ma mort le souvenir des vacances d’été chez mes grands-parents.
Ce que je n’imaginais pas alors,  c’est que je serais, un jour et à mon tour, celle que des petits-enfants appellent mamie. Celle à qui ils disent : «  Mamie, raconte-nous une histoire de Mam’hulotte ! »  
Ils savent  bien qu’une chouette, fût-elle hulotte ou oiseau de Minerve, n’est pas un appareil vidéo.  
C’est bien plus !
C’est un rêve, plein de patience et d’affectueuse sagesse, qui permet d’aller au-delà…
 
 
 
                                                                                                Les Figons …, en Provence.
                                                                                                               
                                                                                                                Fin Août 2OO5


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