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Ce nota intervient le 28 Mai 2006.)
L’OISEAU de MINERVE
ou
Vacances d'été à la ferme de mes grands-parents.
Lorsque j’étais enfant, j’aimais plus que tout aller passer mes vacances à l’ancienne ferme de mes grands-parents.
J’aimais bien retrouver ma grand-mère et mon grand-père, mais j’aimais aussi Mam’hulotte, leur chouette qui nichait dans le creux du vieil olivier.
Eux trois, grand-père, grand-mère et Mam’hulotte, enchantèrent les dernières années de mon enfance. Juste avant d’entrer au collège…
La ferme était loin, bien loin de la ville. Et depuis que mes grands-parents s’étaient mis à la retraite, il y régnait une paix redoutable pour des gens de ville comme moi.
Il n’y avait plus, dans cette ferme, ni vache, ni cochon, ni poule, ni lapin, ni dindon, ni canard, ni pintade. Les pigeons eux-mêmes avaient déserté un pigeonnier trop négligé.
Seuls rescapés : l’âne Bichon, un vieux couple d’oies, le chien Balourd et deux chats.
D’une certaine façon, ni les oies, ni l’âne ne servaient plus à rien. Ils étaient là surtout pour la décoration. Pour le plaisir des yeux. Comme un caprice. Un reste de vie aussi.
Parmi eux, mon préféré, c’était Bichon. Il était très doux et il appréciait mes caresses.
J’avais par contre beaucoup de mal à supporter les oies. Des chipies, ces oies ! Elles attendaient que je sois passée, méfiantes et la tête haute, pour courir après mes mollets, comme un méchant chien de garde.
Grand-mère disait que ses chats attrapaient des souris ou des rats et que ses oies servaient de sonnettes d’alarmes anti-voleurs.
Pour le rôle de sentinelle, il ne fallait pas compter sur ce vieux bâtard de Balourd !
Bichon, quant à lui, immobile des heures durant, méditait le plus clair de son temps.
Les chats couraient dans les mystères de la grange et des remises.
Les oies se promenaient en devisant entre elles.
Et Balourd somnolait. Balourd n’avait rien à dire, même si on lui demandait. Le plus gros de son activité , après avoir ingurgité sa pâtée, consistait à se trouver un coin tranquille pour s’y laisser choir. Et si vous tentiez de l’inviter à jouer, avec un bout de bois à rapporter, par exemple, il vous regardait de son regard vide, avant de s’affaler à nouveau, comme écrasé de lassitude. Il vous abandonnait même le soin d’imaginer le fond de sa pensée.
Alors, à part Bichon, pour mes distractions, heureusement qu’il y avait Mam’hulotte ! La chouette hulotte du vieil olivier.
Avec beaucoup de sérieux, grand-mère aimait l’appeler l’Oiseau de Minerve.
Le vieil olivier étirait ses rameaux, bien à l’abri, tout au bout des bâtiments adossés au vent du nord. Le tronc en était creux, avec une ouverture ovale à hauteur d’homme.
J’y retrouvais Mam’hulotte en fin de journée. Elle se tenait dressée sur le pas de sa porte-fenêtre. A mon arrivée, elle se dandinait de contentement. Elle roulait sa tête dans des plumes rousses, tout en clignant ses yeux immenses. Des yeux ronds et noirs. Elle gloussait de plaisir, mais sans rien dire, tant que ce n’était pas son heure de parler.
Dès que je débarquais chez mes grands-parents venus me chercher à l’aéroport, vite fait je saluais Bichon d’une caresse; en passant, je réveillais Balourd tout étonné ; j’insultais les oies de loin d’un salut les chipies ! tout en courant pour échapper au jar ; les chats filaient devant moi pour aller se cacher, pendant que je hélais mon amie : « Coucou, Mam’hulotte, c’est moi, je viens d’arriver ! »
Mais je ne lui apprenais rien. Elle savait.
Mam’hulotte voyait tout, entendait tout.
Elle m’attendait.
Pour mieux suivre ce que Mam’hulotte avait à me dire et à me montrer, je la descendais de son perchoir-fenêtre.
Pour cela, je me hissais sur la pointe de mes pieds.
Et d’abord, du revers de mes doigts, je caressais lentement le duvet de sa gorge. C’était une façon pour moi de lui dire que je l’aimais.
Ensuite, je descendais ma main à hauteur de ses serres. Je tendais mon index pour l’inviter à s’y percher.
Alors, avec la grâce d’un bébé joufflu qui fait ses premiers pas, elle s’agrippait à mon doigt. Sans me blesser.
Lentement, je la ramenais à hauteur de mon visage, contre ma joue, pour sentir la douceur de son plumage. Je me retournais pour m’asseoir, le dos appuyé au tronc de l’olivier.
Là, les jambes repliées, les talons ramenés contre mes fesses, je posais Mam’hulotte sur l’un de mes genoux. Ses grands yeux face à mes yeux.
Et ce n’est qu’à la nuit tombée, pendant que mes grands-parents goûtaient en silence la fraîcheur du soir sous les platanes, que Mam’hulotte pouvait me parler. C’est alors seulement aussi que ses vastes prunelles s’éclairaient de l’intérieur comme deux petits écrans vidéos.
Impossible de me rappeler tout ce que Mam’hulotte a bien pu me montrer et me raconter.
Mais une des premières histoires que j’ai retenues me paraissait à la fois très drôle et des plus bêtes. Elle était en même temps tragique. Au moins pour deux jeunes coqs frères jumeaux.
Ces deux coqs, m’avait expliqué ma sage conteuse en plume, ne cessaient de se disputer. Ils ne parvenaient pas à tomber d’accord sur la réponse à cette question : lequel des deux devait régner sur le poulailler et son peuple de poulettes?
Aucun des deux ne voulait abdiquer !
Alors, ils décident de s’affronter dans un duel décisif ! Jusqu’à ce que mort de l’un d’eux s’en suive !
Le combat commence aux aurores, sous le regard curieux d’une volaille qui n’a de préférence ni pour l’un ni pour l’autre.
Tantôt l’un tantôt l’autre des jumeaux semble prendre l’avantage. Mais c’est une illusion.
Le soleil monte lentement sur l’horizon à l’est.
Pendant ce temps, les jeunes coqs s’acharnent, s’acharnent…
Le soleil passe au zénith.
Les coqs bataillent toujours, becs et ongles.
Le soleil descend toujours aussi lentement jusqu’au terme de l’autre versant.
Pendant tout ce temps, les combattants continuent obstinément à en découdre.
Mais non moins obstinément, la solution à leur dilemme se dérobe.
Aucun des deux prétendant ne voulant céder, le soir venu, deux corps de jeunes coqs dépenaillés gisent à terre. Ils baignent dans la pourpre conjuguée du couchant et de leur sang.
Littéralement vidés, également exténués, les voilà non seulement incapables de combattre, mais incapables même de bouger.
Se tenant à l’écart depuis longtemps, un vieux renard avait suivi l’affrontement.
C’est alors que ce grand malin juge son heure venue. Il s’avance sans hâte jusqu’au champ de bataille aux abords désertés.
Et il n’a que la peine d’emporter les deux coqs.
Ils étaient fins prêts : inertes et plumés !
« Tu auras compris, m’avait dit Mam’hulotte à la fin, qu’on peut mourir en faisant le don de sa vie. C’est là ce qu’il y a de plus beau.
« Mais on peut aussi mourir pas pure vanité. C’est alors ce qu’il y a de plus bête ! »
Le soir-même, dans mon lit, en repensant au commentaire de Mam’hulotte, une question m’était venue à l’esprit : si le don de la vie pouvait être ce qu’il y a de plus beau, il fallait bien une raison encore plus forte que la vie, pour justifier ce cadeau.
Je décidai aussitôt d’aller poser la question à grand-mère et grand-père, qui venaient tout juste d’éteindre leur lampe de chevet.
Je dus insister, après avoir frappé à la porte, pour convaincre mes grands-parents de m’écouter sur-le-champ.
- Ca ne peut pas attendre demain matin ?
- Non, grand-mère. C’est important.
Je leur explique, sans oublier les dernières paroles de Mam’hulotte.
- Tu ne vois pas pour quelle raison on peut faire cadeau de sa vie ?
- Non, grand-mère, je ne vois pas.
- Réfléchis bien. De qui tiens-tu la vie ?
- De mes parents.
- Oui, de tes parents. Mais…, à cause de quoi, tes parents…?
- Ah oui ! Parce qu’ils s’aiment, grand-mère ! Alors, c’est l’amour qui est au-dessus et qui commande la vie ?
- En tous cas, ta vie vient de l’amour. Et faire cadeau de sa vie par amour, c’est encore donner de la vie.
- Et la vie mène à l’amour, enchaîne grand-père, comme s’il chantait.
- Attention ! C’est pas aussi simple, reprend grand-mère avec sérieux. La vie vient de l’amour, mais la vie mène aussi bien à l’amour qu’à la haine.
- La haine, grand-mère !?
- Oui, tu sais quand on veut du mal au monde… La vie peut mener à la haine et sans doute pire qu’à la haine : à l’indifférence, à l’oubli.
- Et ce sont des chemins de mort, confirme grand-père, en grossissant la voix et les yeux.
Je n’ai rien dit, là. J’étais désenchantée. Très déçue par cette possibilité. L’amour qui donne la vie, la vie qui donne l’amour, c’est bien. Mais la vie qui peut donner la haine ou l’oubli…et la mort…
- Et pourquoi ça ? je demande.
- C’est à cause de la liberté.
- Oui, à cause de la liberté, princesse, confirme grand-père.
Pendant que j’essayais de comprendre, grand-mère m’attirait à elle pour me faire la bise : « Allez ! Il est tard, princesse. Maintenant, il faut aller dormir. »
Depuis l’histoire des deux coqs jumeaux et ce que m’avaient dit mes grands-parents sur l’amour, la vie et la liberté, la question de la liberté me trottait dans la tête, parce que je comprenais bien qu’on ne peut pas être grand sans liberté.
Un peu plus tard, j’avais demandé à grand-mère : « C’est quoi la liberté ? » et elle m’avait répondu que c’est penser et faire ce qu’on veut.
- C’est bien. Quand je serai grande, je serai libre et j’irai là où je voudrai.
- C’est ça, avait ricané grand-père, tu iras si tu sais où et si tu peux.
Je crois que je n’avais pas bien compris sur le moment. Et cela m’avait défrisée un peu.
- Tu demanderas à Mam’hulotte de t’expliquer, avait conclu grand-mère.
Et c’est ce que je fis à la première occasion.
Mam’hulotte me conta alors l’histoire du porc domestique et du sanglier.
Je voyais un cochon joufflu, propre, à la soie luisante. Il profitait de sa récréation quotidienne pour humer le grand air. Pour prendre un peu du soleil de décembre. Il longeait la haie de son enclos. Il marquait ici et là des petits temps d’hésitation, devant des passages possibles entre les buissons. Comme une tentation vers la liberté.
Soudain, il s’arrête. Quelqu’un l’interpelle à travers la clôture.
Le cochon domestique à l’engrais reconnaît le sanglier.
- Mon Dieu, s’exclame-t-il, mon cousin des bois ! Quelle mauvaise hure !! Serais-tu malade ?
- Pas vraiment, mais l’hiver est bien rude en forêt. Pour toi, par contre, si j’en juge par ta mine, tout à l’air d’aller comme tu veux. Dis-moi…, n’y aurait-il pas moyen…. ?
- De venir chez moi, enchaîne le cochon dans son enclos, pour y attendre des jours meilleurs ? Tu aimerais bien, en attendant ici la fermeture de la chasse, faire une longue cure de bouillie épaisse et bien chaude, je ne me trompe pas ?
- Tout juste, salive le sanglier. Fais-moi une petite place chez toi…S’il te plaît.
- Mais j’ai une bien meilleure idée, cousin, propose le grassouillet.
C’est que lui, de son côté, rêvait de grands espaces, de menus plus naturels : glands, châtaignes, faînes, cèpes, girolles et autres lactaires délicieux, à découvrir sous les fougères. Il rêvait de liberté.
- Je te cède carrément ma place , ici. C’est plus simple et plus juste. Aide-moi seulement à soulever la clôture de fer qui double la haie vive, que je puisse sortir et toi entrer.
- Parce qu’il y a aussi une clôture de fer ?! s’étonne le sanglier ! Eueueuh…, attends un peu. Il faut que je réfléchisse. Je ne voudrais pas te priver de ton confort. Je dois te le rappeler : ma bauge est faite plus souvent de fange glacée que de feuilles sèches.
- Ne t’inquiète pas pour moi, dit le cochon, ma graisse me protège. Quant à toi, tu es maigre, épuisé. Décide-toi avant que mon maître ne sonne !
Le sanglier a déjà fait un pas en arrière. Il bafouille :
- C’est que…, il me revient à l’esprit que ma laie m’a bien recommandé de ne pas trop tarder. Elle va se faire du souci. Une autre fois, peut-être…
- Je vois, je vois, maugrée le gros en se moquant, môssieur mon cousin préfère retourner sur ses erres et crever de faim et de froid.
- A vrai dire, tu sais, j’avais oublié les truffes. Tu ne connais pas les truffes, toi ?!
- Mais qui te parle de truffes ?! Voilà mon maître ! Fais vite !
- Fais vite, fais vite ! Voilà deux fois que tu me parles de maître et tu voudrais que je prenne ta place ?! Ah non, merci !
Là-dessus, un seau ferraille du côté de la porcherie. Comme un signal pour rentrer.
- Si tu veux, cependant, reprend le sanglier, il est encore temps pour toi. Je t’aide à soulever le grillage. Viens avec moi !
- Mmmm…, marmonne le domestique soudain radouci, tu es bien gentil, mais ma soupe est servie.
Le salive déborde de sa gueule. Il déglutit et s’explique : « J’ai subitement grand faim. Il faut que j’y aille. »
Sur ce, chacun s’en retourne d’où il vient et vers ce qu’il connaît le mieux.
La liberté se paie. Le confort se paie aussi. Mais pas de la même monnaie.
Après avoir quitté Mam’hulotte, je n’étais plus très sûre de vouloir grandir. De vouloir la liberté.
- C’est vrai, grand-mère, que chaque année vous éleviez un cochon pour le tuer et le manger ?
- C’est vrai. On le soignait mieux que les autres, pour qu’il devienne plus beau que les autres.
- Mais c’est cruel de manger un cochon qu’on a bichouné comme ça !
- Oui, c’est cruel. C’est bien pareil pour les poules ou les lapins. Il fallait bien nourrir le petit monde qui vivait ici. Et n’oublie pas que les salades, les carottes, les poireaux, les navets sont des êtres vivants que l’on cultivait avec soin, eux aussi.
Tu penses que ce serait moins cruel de manger le poulet, le canard ou le cochon élevés par les voisins ?
- Peut-être, oui…
- Les manger, c’est aussi une façon de les aimer. En tous cas, c’est la vie qui se nourrit du vivant. Pour eux, c’est une fin qui en vaut une autre.
Grand-mère avait beau dire, je pensais que le cochon domestique, cousin du sanglier, ne devait pas savoir de quelle fin il allait payer son confort et sa sécurité.
Je pensais cela, pendant que grand-père pestait contre les chats. L’un d’eux avait déposé la dépouille d’un rat sur le paillasson, devant la porte d’entrée de la maison.
C’était le soir avant d’aller dormir.
- Tu vois, commenta grand-mère, il l’a déposé là pour nous montrer qu’il fait bien son travail de chat. Va l’offrir à Mam’hulotte, conseilla-t-elle à grand-père.
- Je viens avec toi, grand-père !
Et, chemin faisant en direction de la nuit, jusqu’à l’olivier déserté - Mam’hulotte était déjà partie en chasse -je rappelai à grand-père que cet oiseau de Minerve m’avait déjà traitée de petit rat de ville.
- Ouououh, alors méfie-toi ! Un de ces soirs, elle pourrait bien faire de toi son dîner !
Ce n’est que le lendemain soir que je sus, par Mam’hulotte, qui était ce rat, attrapé par le chat et qui devait finir dans le jabot de notre vieille amie.
Mam’hulotte me parla d’abord d’un jeune rat que sa mère surnommait souriceau. C’était une façon, pour la maman, de dire je t’aime à son petit. C’était aussi une façon, pour elle, de l’empêcher de grandir. De l’empêcher de prendre la clé des champs. Tu comprends ? me précisa la conteuse...
Je répondis oui de la tête, en même temps que je voyais le souriceau en question mourir d’ennui dans l’ombre calme des dépendances d’une maison bourgeoise de la ville. Il baillait en pleine sieste digestive, au milieu de fruits plus gros que lui, sous un énorme morceau de lard fumé accroché au plafond.
Ici, pour lui et les siens, nul souci de ravitaillement ! Il n’y avait qu’à se servir pour manger à sa faim. Mais que faire ensuite, si ce n’était, dormir un brin et manger à nouveau, dès qu’un petit creux se faisait sentir ?
Certains appellent cela la vie de château.
Mais on voyait bien que souriceau ne savait pas ce qu’est la vie tout court.
Il croyait que la vie de château, c’est la vie.
Or, tout à coup, là sous mes yeux, au beau milieu de sa sieste et de son ennui, il se révolte !
« Ma vie n’a aucun sens ! Elle est sans intérêt ! C’est insupportable ! »
Il pensait en même temps à ce fameux oncle rat des champs, que tout le monde ici - parmi les adultes en tous cas – traitait de rêveur-crève-la-faim et de bon-à-rien. Ceux qui parlaient de lui évoquaient le grand air, les grands espaces, la liberté, en précisant que tout ça c’était bien joli, mais que ça ne nourrissait pas son rat !
- Qu’est-ce qui ne va pas, souriceau chéri ? demande sa mère.
- Tout ce que je sais faire, ici, c’est m’engraisser ! J’aimerais bien autre chose, maman !
- Mais tu n’es pas bien au milieu de ceux qui t’aiment ? Voyons, sois raisonnable.
- Je suis tellement raisonnable que je ne sais même pas si je suis courageux.
- Mais bien sûr, mon chéri, que tu es courageux !
- Peut-être, mais moi je n’en sais rien ! J’ai besoin de m’en donner la preuve. Et je m’en vais dès maintenant chez mon oncle rat des champs !
- Souriceau, mon petit, dehors, c’est plein de dangers ! C’est trop loin le pays de ton oncle. Cent fois tu vas mourir avant d’y parvenir. Et, là-bas, mon tout petit, tu auras faim et froid !
- C’est justement tout ce qui me manque !
Sourd aux supplications et aux larmes de sa mère, sitôt dit sitôt fait, en trois bonds, le voilà dehors !
Sans arme ni bagage !
Souriceau débouche en plein boulevard de banlieue.
A l’abri des regards, collé contre un pied de banc public, il s’arrête un moment pour observer ce monde nouveau.
Il découvre tout à la fois la lumière du grand jour, le soleil, les grands arbres, les oiseaux, les fleurs, …mais aussi les monstrueux camions, les voitures, les motos…et les chiens !
C’est ensemble l’émerveillement et la frayeur ! Son cœur bat plus vite que jamais. Mais pas question de faire demi-tour !
Longtemps, il doit attendre que tout en lui s’apaise un peu…, avant de se remettre en route.
Quand souriceau atteint enfin la campagne, au-delà de la Zup, il ressent alors la fatigue et la faim. Des nœuds au creux de l’estomac et dans les muscles. Voilà qui est nouveau pour lui… et bien désagréable ! Aussi, ce premier jour dure-t-il un siècle !
Cependant, souriceau n’est au bout ni de ses découvertes, ni de ses peines.
Sur les chemins du grand large, il fait connaissance avec le vent, la pluie, l’orage, son tonnerre et ses éclairs. Et quand il trouve un refuge au cœur du tronc évidé d’un énorme châtaigner, il est trempé, crotté, méconnaissable.
Il a goûté à des fruits inconnus et amers, mangé n’importe quoi et à la hâte, échappé cent fois à la mort. Maman avait raison.
Il a mal au ventre.
Il a la fièvre.
Le désespoir le guette.
Il sait désormais que tout n’était pas si mauvais, là-bas d’où il vient.
Il se rappelle sa mère : « Souriceau, mon petit… » Il se rappelle aussi le confort, l’abondance, la facilité, la sécurité des dépendances de la maison bourgeoise de la ville. L’émotion le gagne.
Souriceau est sur le point de sangloter, lorsqu’une voix rauque le fait sursauter: « Ca va pas p’tit ?! »
Une ombre a parlé. Une ombre tapie dans un recoin obscur de l’abri.
Souriceau bredouille, bafouille, s’embrouille et dit enfin :
- Si, ça va, ça va…Je suis venu me mettre à couvert…et me reposer un peu. J’ai beaucoup trotté. Je regrette de vous avoir dérangé.
- Tu viens de loin à ce que je vois ?...
- De la ville, oui, je viens de la ville.
- Je vois, dit le vieux rat sauterolle.
Ses yeux brillent dans l’obscurité. Il s’avance un peu pour demander :
- Tu as vu le renard ?
- Non, répond souriceau, je n’ai pas vu le renard.
- Et la fouine ?
- Non plus…
- Et la belette ?
Souriceau fait non, en secouant la tête, l’air de plus en plus étonné, mais sans savoir si c’était une bonne ou une mauvaise chose que de n’avoir pas rencontré de renard, de fouine ou de belette…
- Méfie-toi des renards, des fouines et des belettes, conseille l’autre avec gravité.
- D’accord, oui, d’accord, dit souriceau qui commence à comprendre que la chance a été de son côté.
Et il reprend confiance aussi, puisque quelqu’un se soucie de lui…
- Méfie-toi tout pareil des vipères et des couleuvres, p’tit… et même des lézards verts. Méfie-toi des chiens errants et des chats, qu’ils soient domestiques ou sauvages. Surveille toujours le ciel d’un œil et méfie-toi des crécerelles, des faucons et des hiboux. Et la nuit, surtout, attention au Grand Duc !
Souriceau écoute.
Il note une fois encore sa chance. Sa grande chance.
Il n’ose même pas demander ce que cachent ces noms inconnus pour lui, mis à part chien et chat. Tout ce qu’il trouve à dire, c’est : « Merci pour tous ces renseignements. » Puis il se tait. Il observe.
Il observe un peu de biais, ce curieux cousin des bois.
L’orage s’éloigne.
Le vieux rat sauterolle s’avance encore pour mieux juger du temps qu’il fait dehors. « Bon, remarque l’ancien, je vois qu’il ne pleut plus. »
Inquiet soudain à l’idée de perdre un compagnon aussi avisé et de se retrouver seul, souriceau demande tout à trac :
- Vous ne sauriez pas, des fois, où je pourrais toucher mon oncle rat des champs ?
- Rat des champs ?! s’exclame le vétéran amusé, en se retournant vers le jeunot. Des rats des champs, p’tit, j’en connais à la pelle ! Comment savoir lequel est ton oncle ?
Alors, souriceau explique, précise, donne tout ce qu’il sait comme détails importants.
Le mulot des bois laisse dire.
Il sourit, mais ne se presse pas de parler. Il jouit de son avantage.
A la fin, le regard perdu vers le cime des arbres, il sort de l’abri et déclare : « Tu sais que tu es un gros veinard, toi, le p’tit citadin ?!... Un veinard d’être tombé sur moi ! Allez, suis-moi. On va tout droit chez ton oncle. Regarde comme il fait beau maintenant. Et ouvre bien l’œil, comme je t’ai dit !...
Au bout d’une ultime course, le jeune rat de ville, qui ne sent plus sa fatigue, accompagné du vieux mulot des bois, débarque chez l’oncle des champs !
Déjà bien rôdé par son long voyage, souriceau devient vite un vrai rat des champs !
Il se méfie du renard, du serpent, du Grand. Duc… Il aime les clairs de lune, les violettes et l’eau des sources. Il apprécie même les chanterelles…
Il ne quitte plus sa nouvelle vie. La vraie vie.
Ce n’est pas la peine de lui dire qu’il est courageux.
- Alors le rat que grand-père a trouvé hier soir sur le paillasson de la porte d’entrée, c’était quand même pas souriceau ?! je demande à mam’hulotte.
- Ce n’était pas souriceau, non. C’était son oncle rat des champs.
Je ne savais plus si je devais m’attrister ou me réjouir.
- Souriceau a hérité le territoire de son oncle, explique Mam’hulotte. Depuis l’heureuse arrivée de souriceau, rat des champs ne souhaitait rien d’autre qu’une digne fin d’aventurier. Aux malaises de la grande vieillesse, il préférait les griffes d’un chat. Sûrement moins douloureux… Aussi avait-il relâché son attention. Et ce qui devait arriver arriva.
Tout à coup je faisais le lien entre ce que j’avais vu hier soir et ce que me racontait Mam’hulotte !
- Mais alors, Mam’hulotte, dis-je avec un air offusqué, c’est toi qui a mangé rat des champs ?!
Mam’hulotte ne répondit pas. Elle détourna ses grands yeux, tout en se dandinant sur place.
- Non, pas toi, Mam’hulotte !! fis-je, indigné, comme s’il était horrible de manger pour vivre.
Au bout d’un long silence et comme je me mettais à craindre pour souriceau désormais seul, mam’hulotte me rassura : « Ne t’inquiète pas pour souriceau. Je le laisserai vieillir. Il va suivre les conseils et de son oncle et du vieux sauterolle. Pour le reste, la vie ne s’apprend pas. Elle se vit. Sinon, il faudrait vivre au moins deux vies : Une pour apprendre, l’autre pour vivre. Mais cette vie n’est pas un but. C’est un passage. A quoi servirait de revenir sur la rive de départ, une fois parvenu sur l’autre rive, si l’objectif est de parvenir sur l’autre rive ? Quand on dit ‘il faut vivre’, cela signifie qu’il faut avancer et passer.
Souriceau est bien armé pour profiter des joies d’une longue traversée. A lui de tirer profit des éclairages et des conseils qu’il a reçus. Ce que n’ont pas su faire deux des trois lapereaux d’une garenne toute proche.
- Des petits lapins ? Je les connais ?
- Tu pourrais rencontrer le seul survivant. Mais il est tard, ce soir. Je te raconterai leur histoire demain.
- Ils étaient trois jeunes frères. Regarde : Le plus écervelé des trois, le plus impulsif, croit malin de quitter le terrier, en profitant de l’absence de leur mère.
Très vite, il découvre un carré de jardin potager, où sont repiqués des plants de choux fourrager cavalier.
- C’est quoi, Mam’hulotte, un chou comme tu dis ?
- C’est un légume très apprécié par les lapins. Si le plant ne dépasse pas la taille d’une main d’enfant, le chou, ou bout de quelques semaines, devient un véritable arbuste. On peut alors prélever les feuilles les plus basses. Les plus belles. Cela incite la plante à grandir davantage. Ce chou est cultivé pour nourrir les cochons ou les lapins domestiques.
Devant sa trouvaille, le lapereau sauvage en fugue n’écoute que son ventre. Il dévaste le carré de plants. Si tendres, les plants, mais si peu consistants !
« Dommage que tu aies gâché ce trésor, reproche la maman, au jeune fanfaron de retour à la maison. Si tu avais su te priver pour un temps, tu aurais pu avoir là de quoi te régaler pour longtemps. » « Ca ne fait rien, persiste le petit, je n’ai plus faim. »
Mais la faim lui revient.
Faisant fi de tout conseil, il veut renouveler son exploit.
Or, le jardinier furieux et armé l’attend, le tire et en fait son civet !
Le second lapereau se croit plus dégourdi que ça. Il s’aventure à son tour, découvre lui aussi une planche de choux fraîchement repiqués. Mais, fort du conseil de la mère, il décide d’attendre un peu.
A quelques jours de là, les plants commençant à se déployer, il juge que c’est assez d’attendre. Faible de sa gourmandise, il se gave à s’en dégoûter !
Le ventre gros, il se vante devant sa mère qui lui dit : « Dommage que tu aies gâché ce trésor. Il te suffisait d’attendre encore un peu et puis de te modérer, en ne mangeant chaque jour que la feuille la plus basse de quelques pieds. » « Ca m’est égal, je n’ai plus faim », répond le petit .
Or l’appétit lui revient.
Poussé par la faim, il retourne au potager.
Le paysan volé s’est armé, l’attend, le tire et en fait son civet.
Eplorée, la mère des trois lapereaux convoque son dernier. Elle lui fait la leçon.
Sans doute plus craintif, plus patient, moins impulsif - qui sait ?...- le troisième de la portée écoute, mais veut néanmoins mener sa vie.
Il s’aventure donc, trouve comme ses frères un carré de choux repiqués.
Il note l’endroit et s’en va plus loin chercher de quoi patienter.
Autant dire qu’il se prive, pour suivre les conseils de sa mère.
Il se prive, le temps pour les plans de s’étirer, se développer et donner de belles feuilles basses.
Le moment venu, il ne va ronger chaque jour qu’une feuille basse prélevée de-ci de-là… C’est si discret que cela passe inaperçu aux yeux du cultivateur.
A ce jeu, ce lapereau devenu grand est en passe de battre tous les records de longévité des lapins de la garenne d’ici.
« Vois-tu, commente Mam’hulotte à la fin, se passer d’un plaisir pour un temps, c’est, parfois, savoir en jouir plus longtemps. »
Je rapportai cette histoire à grand-mère. Je crois bien qu’elle la connaissait.
En vieille paysanne, elle approuva Mam’hulotte, mais ajouta ceci : « Les deux premiers lapereaux n’ont écouté que leur ventre ; ils n’ont pas partagé. Ni avec leurs frères, ni surtout avec les humains. En agissant ainsi, ils n’ont fait ni leur bonheur, ni celui des humains cultivateurs. Ils ont dévasté, au lieu de respecter. Respecter les plants de choux, respecter les cultivateurs et, au bout du compte, se respecter eux-mêmes.
Le respect, vois-tu princesse, c’est la primevère de l’amour.
- C’est quoi la primevère, grand-mère ?
Je savais que grand-mère adorait les fleurs. Toutes les fleurs.
- C’est une fleur, la primevère. On l’appelle ainsi, m’expliqua-t-elle, parce qu’elle fleurit au début du printemps. N’en cherche pas ici, tu n’en trouveras pas. Surtout en ce moment.
Il n’y avait pas de primevère. Mais les lauriers roses et des rosiers-buissons illuminaient la haie le long du chemin qui conduisait chez mes grands-parents.
Je savais que l’anniversaire de grand-mère, c’était pour demain.
Le lendemain, le plus tôt que je pus, j’allais couper des rameaux de lauriers roses et des rameaux de rosiers-buissons. En courant, j’en portai le bouquet à grand-mère et lui souhaitai un bon anniversaire !
Elle me serra dans ses bras et je vis des larmes dans ses yeux. Elle les essuya comme pour qu’on ne les voie pas.
Grand-père, parti à pied jusqu’au village, n’était pas encore de retour.
- Voilà bientôt un demi-siècle qu’on s’aime, ton grand-père et moi ! Mais depuis longtemps aussi, il ne m’offre plus de fleurs. Ce n’est pas son genre. Pourtant j’aurais bien aimé. Il est beau ton bouquet. Je te remercie.
- Ca fait beaucoup, grand-mère, un demi-siècle ?
- Cinquante ans. C’est beaucoup, mais ça passe si vite ! Si tu savais… Nous arrivons déjà au bout du voyage et il me semble que c’était hier que tout a commencé.
- Tu regrettes rien ? Tu n’aurais pas aimé prendre un autre chemin ? Gagner plus d’argent et faire des voyages ?
- Des voyages ? Nous en avons faits quelques uns. De l’argent, nous n’en avons jamais eu tellement. Mais si je regarde et si j’écoute autour de moi, alors non, je ne regrette rien.
- Tu crois que tout le monde devrait vivre comme vous ?
- Grand Dieu, non ! Nous sommes tous si différents les uns des autres. Tiens ! Demande donc à Mam’hulotte de te raconter l’histoire de ce petit loup, qu’elle appelle Loupiot. Si différent de son père que personne ne le comprend. Même pas sa mère !
Le soir-même, je pressai Mam’hulotte de me parler de ce Loupiot !
« Loupiot ?! s’exclama-t-elle. Ah, je l’aime bien celui-là. C’est le fils inattendu d’un vieux loup, chef de bande. Regarde. »
Je vois la forêt du nord où il habite. Les hommes y sont rares, mais les troupeaux bien gardés. C’est que la réputation du père de loupiot est faite. On le dit cruel, implacable, aimé de personne. Même pas de sa louve !
Mais le vieux fauve s’en moque bien !
Ce qui préoccupe ce tyran, c’est d’étendre son pouvoir. Et dans cette perspective, un fils qui lui ressemblerait servirait bien sa cause. C’est dire que Loupiot lui semble tomber à pic !
Ce Loupiot lui paraît précoce, éveillé, plus fort que ceux de son âge.
« Je ferai de ce jeune, un loup encore plus redouté que moi ! Je doublerai mon territoire. Je serai là pour le conseiller. Il sera là pour m’épauler. Dans les mémoires, un lion ne sera pas plus respecté que moi ! Je laisserai un souvenir impérissable !... »
Le petit loup grandit dans l’insouciance, avec un côté espiègle, dépourvu de préjugés. Ce qui n’est pas pour déplaire à son père.
Ainsi, Loupiot réussit-il d’emblée là où son père a toujours échoué.
Il s’introduit dans le petit monde de la forêt. Plus fort encore - un petit jeu auquel ne se risque pas la horde paternelle elle-même !- il traverse le ruisseau qui sépare les bois de la prairie, pour aller jouer avec de tendres agnelets ! Au beau milieu des béliers…et en pleine après-midi ! C’est du moins ce qu’on rapporte au père. Sans doute dans l’espoir de voir réagir celui-ci. Pour qu’il corrige le jeune apprenti. Pour s’attirer les bonnes grâces du vieux chef. On ajoute que le petit ne prend aucune espèce de précaution et n’a pas davantage recours à quelque ruse que ce soit ! De quoi étonner les plus blasés de la compagnie des loups !
C’est ce qu’on raconte, sans oser parler de trahison. Comment parler de trahison à propos du dauphin, quand on veut se faire bien voir du chef et si on veut éviter de faire les frais des premiers éclats du tyran ?...Alors qu’on rend service ! On se contente donc de rapporter des faits : Loupiot a été vu en train de fraterniser - on aurait dit qu’il jouait - avec des renardeaux, ces ennemis les plus fourbes, avec des lapins, des écureuils…et des oiseaux aussi !
Raconté de cette façon, cela laisse tout supposer.
Le père ne commente pas. Pas plus qu’il ne commente la nouvelle de prétendues incursions du petit, en plein territoire ennemi ! Là où, non seulement veillent de puissants molosses-mercenaires, - honte à eux !- mais encore, interviennent au besoin des hommes armés de fusils, contre lesquels un éléphant lui-même ne peut rien !
La père ne souffle mot. Il veut voir cela de ces yeux !
Mon fils est tellement mon fils que je suis le seul à le comprendre ! Et il les étonnera tous !... Qu’ils attendent seulement que ce fils prenne de la taille et du poids. Qu’ils attendent aussi que je m’occupe de lui pour perfectionner ses dispositions naturelles exceptionnelles ! Et ils verront tous !
Le père s’enfle ainsi d’un aveugle orgueil ! Une sourde joie l’envahit.
Son petit n’est pas là ?... C’est qu’il prépare l’avenir à sa manière. Je vais l’observer moi-même, pour mieux le conseiller. Il est temps que je m’intéresse de plus près à ce phénomène. Je vais le modeler à ma façon…
Ce disant, le vieux loup se dirige vers la prairie, où il s’est risqué lui-même si souvent de nuit, mais seulement autrefois et jamais de jour. Il veut voir son fils à l’ouvrage. « Que personne ne m’accompagne ! ordonne-t-il, ni de près, ni de loin ! »
Parvenu à proximité du ruisseau, le père se tient à l’écart, masqué par des buissons.
Il voit le troupeau d’ovins. Il cherche du regard son prodige. Ah ! Justement !... Du mouvement, là-bas, sur la droite. Des agneaux se courent après. Et lui, le voici ! Il joue avec eux ! Aucun doute ! Il joue bien avec eux !
Loin de s’en indigner, le père, troublé par ses chimères de grandeur, se met à broder : Il joue avec eux, mais c’est pour mieux endormir ces ballots ! pour tromper les vigiles. Il n’y a que moi pour comprendre son génie. Sa propre mère ne se dit-elle pas déroutée par ce fils ?! Elle va jusqu’à le traiter de dénaturé ! Dénaturé, alors qu’il nous prépare un massacre, une orgie !...
Tandis que le vieux loup spécule et rêve, un chien de garde s’avance, intrigué par le désordre. Il aperçoit l’intrus, au beau milieu de la joyeuse mêlée. Il aboie. Il s’élance. En trois bonds il est sur loupiot ! Il le happe comme un vulgaire lapin. Un réflexe arrache loupiot des crocs du cerbère. La pagaille des naïfs fait le reste. Le blessé se faufile. Il tire droit sur le ruisseau. Il se jette à l’eau. Il traverse et trouve enfin refuge dans les sous-bois.
La père en reste médusé. Gueule ouverte. Il ne comprend plus rien ! Il faudrait tout reprendre depuis le début. Mais il est trop tard !
Tout a été si vite !...
Le vieux loup se ressaisit. Il veut rejoindre son petit. Ne serait-ce que pour savoir.
Loupiot s’éloigne.
Dans un dernier effort, il regagne la clairière.
Le père reste à distance. Quelque chose se passe.
Peu à peu et de tous bords, comme par enchantement, tout le petit monde de la forêt se rassemble.
Il y a là des blaireaux, des belettes, des chouettes et des hiboux, des mésanges et des geais, des lézards et même un serpent, des marcassins et des renardeaux. Leurs parents se tiennent à distance, mais ils sont là.
On peut voir encore des tourterelles et quelques pigeons ramiers. Les écureuils ne sont pas en reste. Deux hérissons se livrent un passage dans les feuilles mortes et précèdent trois faons essoufflés au chevet du mourant.
Car loupiot, le souffle court, gît sur la mousse. Une mousse rougie de son sang.
Loupiot se meurt doucement.
- Tu souffres ? lui demande un lapereau du bout de sa petite voix.
- Pas le moins du monde, non. Mais je suis content de vous voir près de moi. Vous craignez mon père - il ne faut pas lui en vouloir : la nature l’a desservi - vous le craignez et pourtant, vous restez mes amis. Merci. Je vous aime.
Personne ne dit rien d’autre.
Dans un silence, que même les feuilles respectent, petit loup sourit…, ferme ses yeux…et laisse aller son dernier souffle.
Quel étrange spectacle !
Quel étrange spectacle pour un vieux loup ! Caché, il n’a rien perdu du tableau vivant.
Soudain et malgré lui, son regard d’acier se brouille.
En lui, tout au fond, quelque chose de minéral vient de se briser.
Une lumière se fait. Une sorte de paix qu’il ignorait s’installe.
Alors, il sort de sa retraite, comme s’il jetait un masque. Le bruit de ses pas froissant le sol trouble le silence et l’émotion de tout le petit monde rassemblé.
Cependant, nul ne bouge.
On s’écarte seulement un peu, pour laisser un passage.
Parvenu auprès de la dépouille de son petit, le père s’arrête.
Et là, tout de bon, avec les autres - ce qu’il n’avait jamais fait de sa vie - il se met à pleurer.
Il pleure de peine et de joie.
L’histoire de loupiot s’arrêtait là.
Très émue et gênée, j’essuyai furtivement une larme. Je raclai le fond de ma gorge serrée et demandai :
- L’autre rive, Mam’hulotte, c’est quoi ?
- L’autre rive ?
- Oui,…tu sais bien,…quand on meurt, au bout de sa vie, comme loupiot, c’est qu’on a atteint l’autre rive.
- Mmmm…, fit mon amie qui avait compris.
Elle ferma ses yeux. Resta muette un instant et ajouta : « L’autre rive, oui, c’est une belle histoire aussi. Mais je te la dirai demain soir, princesse… »
- Imagine un roi plus puissant que tous les rois. Un roi juste et bon. Très juste et très bon.
C’était ce que me disait Mam’hulotte, pour me parler de l’autre rive.
- Ce roi cherche un moyen original pour partager ses immenses richesses avec ses sujets. Mais sans avoir l’air de leur faire l’aumône, poursuivait-elle.
- C’est parce qu’il les respecte ? Parce qu’il les aime bien ?
- C’est exactement cela, oui. Il les aime.
Alors, il organise comme un grand concours. Un concours ouvert à tout le monde. Sans exception ! Mais personne n’est obligé de concourir. Il espère bien que tout le monde voudra bien au moins essayer.
- Il veut voir si ses sujets l’aiment bien aussi ?
- Tu comprends tout comme il convient !
Le grand roi promet donc – et ceux qui l’aiment le croient sur parole- que la récompense pour les lauréats sera inédite et tout à fait extraordinaire ! Il ne précise cependant ni la date du fameux concours, ni le montant exact des prix qui seront distribués, ni la nature exacte de la compétition. Libre à chacun de se faire une idée. Comme si chacun était le roi. Cela fait partie du jeu. Mais il insiste pour rappeler que tout le monde est convié, que tout le monde a sa chance de gagner. Tout le monde, si modeste ou si handicapé soit-il ! C’est exactement ce qu’il a dit.
Alors, une grande majorité des habitants de son royaume se mobilise. Chacun se prépare à sa façon pour le grand jour.
C’est ainsi que l’on voit des intellectuels se pencher sur leurs livres et leurs papiers les plus secrets. Ils s’exercent aux jeux de l’esprit, aux calculs savants. Ils cultivent leur mémoire et l’enrichissent.
Les musiciens, quant à eux, se mettent plus que jamais à leur musique. Ils prennent qui son archet, qui sa harpe ou son luth, qui sa trompette et que sais-je encore ?…Ils inventent des prodiges d’harmonies pour les oreilles.
Les peintres ou les sculpteurs fourbissent au fond de leurs ateliers de nouvelles techniques, de nouveaux styles, des formes et des couleurs pour surprendre, étonner et enchanter.
Les coureurs à pieds foulent les pistes et les sentiers dès la pointe du jour.
Les lutteurs oignent leurs biceps et mettent au point des prises irrésistibles !
Les agriculteurs tracent des sillons bien droits et profonds. Ils sèment des graines qu’ils sélectionnent avec le plus grand soin.
Les artisans, quels qu’ils soient, redoublent d’application dans l’exécution de leur ouvrage. Ils espèrent bien présenter, le moment venu, le plus abouti, pour le soumettre au jugement royal.
Partout, les boiteux, les sourds, les muets, les aveugles, les handicapés de tous ordres, se préparent eux aussi à se distinguer dans quelque voie singulière. En effet, chacun d’eux, autant que tous les autres, sait en son for intérieur, connaissant celui qui les invite, que l’égalité des chances n’est pas une parole en l’air. Mais ce mystère voulu cache quelque surprise de taille. Il faut faire confiance !
Mais ne va pas croire pour autant que toute la population se mette en quatre d’emblée et se prépare comme un seul homme ! Non.
Il en est qui n’aiment guère ce roi. Ils prétendent avoir leurs raisons. Ils le jalousent peut-être ou je ne sais quoi… Ils veulent l’ignorer. C’est leur droit. Ils le savent. Ceux-là font donc la sourde oreille. Ils tournent le dos, pour retourner à leurs propres affaires…
D’autres, enthousiastes mais superficiels, prennent rang et se lancent aussitôt dans un entraînement effréné. Mais très vite ils se lassent et oublient ce qu’ils ont dit.
Il y en a aussi, qui, malgré tout le battage fait autour de l’affaire, ne sont pas au courant. Mais, dès qu’ils l’apprennent à leur tour, ils s’y intéressent vraiment.
Il s’en trouve ainsi jusqu’à la dernière minute, pour s’inscrire et s’entraîner le temps qu’il leur reste. Celui qui leur sera donné.
Tous le font avec l’espoir.
Un jour enfin, les hérauts du roi annoncent partout que le grand jour est arrivé !
Des candidats ne se présentent pas.
Et, au contraire, des inconnus accourent pour solliciter un passe-droit ou, comme une faveur, l’honneur de participer au concours du roi. Ils sont admis ! Ils sont admis lorsque leur excuse est jugée valable et leur détermination authentique.
Alors, le grand roi rassemble tout son monde sur une très grande plaine.
La foule des candidats est impressionnante.
Il y a là, pêle-mêle, des jeunes, des vieux, des femmes, des enfants, des infirmes, des sujets apparemment bien portants, des artisans, des poètes, des lutteurs, des coureurs, des athlètes, des hommes de lettre, des hommes de loi, des bergers, des lingères, des paysans, hommes ou femmes, des secrétaires, des retraités, des apprentis, des marins, des célibataires, des malades, des prisonniers, des gardiens, des grabataires, des gendarmes, des voleurs !..., etc., etc….
Tout le monde se tient debout, sauf ceux qui ne peuvent pas.
Le roi dit un mot de bienvenue et proclame solennellement que le moment est venu. Celui de la grande récompense. ‘En effet, déclare-t-il, pour chacun de vous, vous qui êtes de bonne volonté, pour chacun de vous, dis-je, et sans exception, l’épreuve est accomplie et ma joie est grande !’
Silence.
L’étonnement est général.
Sa majesté le comprend. Alors, elle s’explique : ‘Pour vous tous, engagés depuis longtemps ou engagés de la dernière minute, handicapés ou bien portants, jeunes ou vieux, vous tous qui êtes là, l’épreuve destinée à vous conférer la dignité requise est accomplie. Chacune et chacun de vous, animé déjà du seul désir honnête et profond de participer, selon ses moyens, est déclaré vainqueur !
‘Approchez donc, tous et un par un, pour recevoir le prix qui vous revient.’
Dans les rangs de toutes celles et de tous ceux qui s’avancent pour recevoir leur part d’inestimable trésor et s’asseoir sur le trône royal, les commentaires vont bon train : ‘Il y a longtemps que j’attendais ce moment, soupire un vieillard sans âge. Je ne suis pas déçu !’
‘Et moi, explique une toute jeune femme, je n’ai compris que ce matin-même ! J’ai couru m’inscrire aussitôt. Bien inspirée. Vraiment ! Un peu confuse, mais bien inspirée !’
Un troisième vainqueur raconte comment il a d’abord cru et adhéré, puis s’est peu à peu détourné. Heureusement, un jour de contemplation, il s’est rappelé ce qu’il avait oublié ! ‘C’est merveilleux, non ?!’ conclut-il en riant.
Un grabataire, incapable de parler, se contente de rire avec ses yeux. Des larmes de joie s’en échappent.
Quelqu’un se met à chanter et tous ceux qui peuvent l’imitent.
L’immense plaine ne devient alors qu’une immense clameur de joie.
Une joie qui soulève la multitude et son roi.
Vois-tu, princesse, cette grande plaine du rassemblement, pour ceux qui le veulent, elle se trouve, là-bas, sur l’autre rive.
Il était l’heure d’aller dormir.
Grand-mère était venue jusqu’à l’olivier. Elle attendait que Mam’hulotte ait terminé.
Après avoir déposé Mam’hulotte au seuil de sa maison, je suivis grand-mère.
- Grand-mère, dis-moi pourquoi la traversée est si courte pour certains et si longue pour d’autres ? Si facile pour un et si dure pour l’autre ?
- D’abord, il faudrait avoir effectué soi-même deux traversées différentes pour pouvoir comparer. Nous sommes si différents ! Certains ne jurent que par la vie en ville et moi je n’en voudrais pas pour tout l’or du monde ! Nos chemins sont différents parce que nous sommes différents. J’ai beau le savoir, ce phénomène ne cesse pas de m’étonner. Mais à quoi ressemblerait un monde où toutes les petites filles deviendraient infirmières et tous les garçons deviendraient conducteurs de trains ? Où seraient les malades à soigner et les voyageurs à promener dans les trains ?
La vie serait invivable.
Ce qui sert la vie, c’est aussi la diversité.
Et la diversité des êtres entraîne la diversité des traversées : longues, courtes, faciles, dures.
Ils sont bien rares ceux qui estiment que la vie est vraiment trop dure. D’ailleurs, leur parcours nous rappellent à nous que nous avons bien tort de nous plaindre.
A mon âge, à peu près tout le monde prétend que la vie est dure, mais tout le monde, sauf exceptions plutôt rares, tout le monde souhaite vivre le plus longtemps possible. Tu y comprends quelque chose, toi ?
- On a peur de mourir ?... Tu as peur de mourir, grand-mère ?
- Non, je n’ai pas peur. Ton grand-père a peur, lui, je le sais. C’est ainsi. Il est vrai qu’on ne sait pas trop comment cela se passe. L’autre rive, c’est quand même l’inconnu… L’envie de vivre est inscrite en nous. Forte, mais pas de façon absolue.
Et ce qui me fait bien plus peur que la mort, c’est la souffrance. Physique et surtout morale. La solitude, par exemple. L’abandon, l’oubli…
Je comprends que ceux qui souffrent l’insupportable aient envie de mourir. Ce que je comprends mal, c’est l’usage de la violence pour mourir, alors qu’il suffit de se laisser aller à ne plus vivre.
En cas de handicap irréversible et trop lourd à porter, il suffit de ne plus manger et surtout de ne plus boire. En moins de huit jours le calvaire est terminé.
En cas de maladie, si on laissait faire la maladie, la souffrance serait, ici aussi, bien moins longue... La plupart des microbes peuvent nous emporter, à travers les fièvres et le coma, en quelques jours, sinon en quelques heures.
Mais on se soigne. Preuve qu’on tient à la vie. Ou qu’on a peur de mourir.
J’ai entendu des malades souhaiter mourir, mais en même temps ils n’oubliaient pas de prendre tous leurs médicaments.
- Il faut bien se soigner, grand-mère ?
- Oui. C’est bien. En se soignant, on lutte contre le mal. Mais tant que dure la lutte, on souffre. Et c’est ce qui fait la grandeur de l’homme. Non pas la souffrance, mais sa résistance au mal. Sa lutte pour la vie. La souffrance n’est qu’un signal de vie en danger.
- Je ne sais pas quel chemin je vais prendre, moi, quand je serai grande.
- Tu le découvriras en temps voulu. Il te suffit de garder les yeux bien ouverts. Mais ce soir, il est temps d’aller les fermer, ces jolis yeux ! Demain, grand-père veut t’emmener avec lui voir la nouvelle machine à battre le blé, chez les voisins. Je crois bien que c’est dans l’après-midi. Tu veux y aller ?
- Oh oui, grand-mère ! Je veux bien.
( A suivre, donc, si quelqu'un le désire...)
(...Un peu plus bas, pour ceux qui veulent: la suite...et ainsi de suite jusqu'à la fin.
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Message édité par mouysset le 03-06-2006 à 11:34:15
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