Voici un texte qui me pose problème ; pas tant dans l'écriture, mais dans les avis qu'on m'en donne. Certains de ceux à qui je l'ai fait lire m'ont fait des commentaires très enthousiastes, d'autres n'ont visiblement rien compris. Donc je ne sais pas si c'est parce que les seconds n'ont pas lu avec attention, ou si c'est parce que ma nouvelle est un charabia incompréhensible, lol. Donc je suis curieuse d'avoir votre avis... Je sais que ça fait un peu bloc, mais c'est voulu ; espérons que ça ne vous rebute pas trop ! J'aime bien les commentaires sévères, si possible...
Merci d'avance si quelqu'un lit !
EDIT --> j'oubliais : j'ai mis ça en fantastique, mais c'est fantastique au sens large - ou restreint, selon le point de vue (de toute façon la classification en littératures de l'imaginaire est assez subjective, il me semble !) Bref, c'est fantastique au sens de : texte avec quelque chose d'inexpliquable qui a une incidence progressive sur la réalité. (mouais, pas très clair, je sais... En gros ne vous attendez pas à des vampires et des loups-garous, quoi ^^ Mais je ne vois pas quelle autre catégorie lui correspondrait.)
______________
Alice
Alice. Elle s'appelait Alice. Je ne sais pas où elle est née, je sais juste qu'elle habitait ici. Je l'aimais beaucoup, Alice, c'était ma meilleure amie. Mon amie de toujours, celle dont je me sentais la plus proche. J'ai du mal. Ce n'est pas si facile. Je ne dois pas m'arrêter. Alice, elle s'appelait Alice. Plus maintenant. Je ne sais pas comment c'est, là où elle est, mais bientôt, moi aussi, je saurai. Elle avait les cheveux blonds, Alice, qui dansaient sur ses épaules quand elle courait, et ses yeux brillaient, quand elle riait, souvent. Elle me manque un peu. Beaucoup. Mais je dois m'effacer. C'est comme ça qu'il faut faire. Je crois.
Elle avait mon âge, Alice, elle avait mes goûts, nous étions tout le temps ensemble. Elle s'appelait Alice, Alice. Nous nous étions rencontrées en maternelle, je crois ; elle m'a dit n'en avoir aucun souvenir, elle m'a dit que c'était comme si on avait toujours été ensemble ; j'ai répondu que j'étais d'accord. C'était mon amie, Alice. Elle était au collège, elle aimait l’histoire, Alice, elle était passionnée et drôle, elle était pleine d'imagination. Je me souviens d'un jour, où elle s'était assise sur le petit muret, d'un côté de la cour, et elle avait fermé les yeux. « Je vole ! » Elle rit. « Je sens le vent sur mon visage, il fait frais, là-haut. » Elle avait entrouvert un oeil, pour vérifier que j'étais là, peut-être, que je l'écoutais. « Le collège est en bas, tout petit, minuscule ! Mais non, voyons, je suis trop haut, je ne peux pas le voir. Je ne vois que les nuages, tout blancs, qui reflètent l'arc-en-ciel du soleil... oui, bien sûr, le soleil ! Je le vois, là-bas devant, gigantesque, une fleur de feu qui ondule et dilate le ciel autour de lui ! » J'avais fermé les yeux, et moi aussi j'avais volé. Nous nous étions pourchassées entre les oiseaux, nous avions fait la course, mais nous n'avions pas pu déterminer qui avait gagné. Elle était comme ça, Alice. Je devrais la raconter, cette histoire, l'histoire d'Alice, la raconter bien, parfaitement, profondément. Je ne sais pas. Comment raconte-t-on quelqu'un ? Je ne sais pas le faire. Je dois. C'est tout. Il faut qu'Alice revienne.
Elle avait un secret, Alice : elle écrivait. Moi, je savais. Elle me l'avait dit. Elle me montrait ses textes, elle écrivait bien, je pense. C'était une longue histoire, qu'elle inventait, tous les jours, qu’elle écrivait, de plus en plus. Et l'histoire se développait, fleurissait de nouvelles facettes, comme ce soleil liquide qu'elle avait vu en jeu ; elle retouchait, elle ajoutait, n'effaçait jamais. Il y avait un début, mais si loin qu'elle ne s'en souvenait plus – je crois. Et la fin était encore plus loin – croyait-elle. C'est peut-être cela, de raconter quelqu'un. Mais elle était comme ça, Alice, elle n'avait pas peur des défis impossibles, Alice. Je ne peux pas. J'ai peur. Peur de ce qui va suivre. Mais il le faut. Alice, Alice, Alice.
Elle aimait les incantations, Alice, dans son histoire. C'était une elfe, cette histoire, ce quelqu'un qu'elle racontait. Elle avait un nom, un nom étrange, que nous lui avions trouvé en mêlant les nôtres : Alice et Lisa, Lasiaceli. Une princesse, une princesse elfe. Elle avait le calme joyeux de sa créatrice, un peu de mes mèches brunes, et des yeux verts en plus, verts et espiègles, téméraires et fiers. Lasiaceli aimait les escapades, et Alice aimait les écrire, et moi j'aimais les lire. On l'appelait Lasi entre nous. Elle me manque, Alice, Alice et ses nuits à écrire. Surtout vers la fin. Vers maintenant. Je dois écrire, je dois l'écrire, Alice, comme elle a écrit Lasi.
On la croit folle, Alice. Ce n'est pas ça, je le sais. Elle n'est plus là, c’est tout. Ça ne s'est pas vu venir, mais ça n'a pas commencé d'un coup non plus. Elle écrivait beaucoup, de plus en plus, tout le temps, et, je le sentais, elle y pensait beaucoup, de plus en plus, toujours. Lasiaceli prenait énormément de place, énormément d'énergie. Et un jour... un jour... Je ne l'ai pas vue, un matin, Alice. Elle n'est jamais malade. Je l'ai cherchée, partout. Je l'ai trouvée – ou je l'ai cru – sur le banc, dans le petit square à côté. Elle était assise avec un genou sous le menton, et une mèche volante obscurcie par l'ombre des grands arbres. Je l'ai saluée, elle a souri, avec distance. Elle a dit : « Lisa », et c'était un peu une question. J'étais surprise, j'ai acquiescé. Elle a haussé les sourcils, amusée, et elle s'est levée. Elle m'a parue plus grande, plus droite, plus majestueuse et plus sauvage. Moi, j'ai froncé les sourcils. Elle était debout, sur le banc, et elle a fait un pas, plein de grâce, une pirouette, une danse. Et j'ai compris. J'ai dit : « Où est Alice ? » Elle m'a adressé un clin d'oeil. Elle a dit : « Oui, tu es Lisa », et j'ai dit : « Oui, tu es Lasi ». Elle a ri. Pas comme Alice. Comme Lasi. J'ai eu peur. J'aurais voulu partir, courir, loin, chez moi, mais je ne pouvais pas. Comme maintenant. Je sais ce qui va arriver.
Elle est partie, vite, à une vitesse tout juste humaine. Je l'ai suivie, un peu, j'avais mal au côté, j'ai dû la laisser s’en aller, Alice. J'ai été triste, malade. Ils l'ont cherchée partout, mais même s'ils l'avaient trouvée, ils n'auraient pas trouvé Alice. J'ai beaucoup pleuré, j'ai cru qu'on m'avait arraché une partie de moi. Puis à mon tour je l'ai cherchée, Lasi, partout, encore. Et je l'ai trouvée, au bord de la rivière, aérienne comme un elfe. « Laisse-la revenir ! » j'ai ordonné. Elle n'a pas répondu. « Dis-moi au moins où elle est ! » Elle a tourné les yeux vers moi, sans un mot. J'ai pensé à Alice, j'ai tremblé – de rage ? Et j'ai parlé. Très vite, très bas. Je lui ai dit qu'elle était cruelle, qu’une princesse elfe n'est pas comme ça, qu’une princesse elfe, la princesse elfe d'Alice n'est pas comme ça, elle ne veut pas faire souffrir, elle a un côté de moi, un côté caché, passionné et drôle, un côté Lisa, timide et calme. Ça y est. Ça commence. Elle a soupiré lourdement. Elle a dit, à contrecoeur : « Elle est là d'où je viens. Je ne veux pas repartir et elle ne veut pas revenir ». Et j'ai compris, encore. Comme Alice.
Elle est venue à la maison, elle est là, à côté, elle regarde par la fenêtre le vent sculpter les nuages, et moi j'ai pris une feuille, un crayon, j'écris Alice. J'écris pour qu'elle revienne, par moi, en moi, comme Lasi, qu'elle voie qu'elle me manque, que nous devons être ensemble, que nous sommes inséparables, que nous rions pareil, et que, maintenant, nous sentons les même choses.
Ecrire n'est pas si difficile. Te raconter non plus, en fait. Il ne faut pas s'arrêter, jamais, un mot après l'autre, tu vois ? Nous pourrons en parler, quand ce sera fini. Il faut la convaincre, Lasi, de repartir, si tu reviens. Je me demande comment c'est, là-bas, le monde de notre histoire, là où tu es maintenant, le monde imaginaire où l'on vole au-dessus des nuages vers une boule de feu. Il doit y avoir des montagnes, hautes, sombres, qui vous écrasent de leur ombre et vous coupent le souffle. Et des canyons, le vide qui file entre les falaises avec les oiseaux. Ce sont des clichés, mais je les aime bien. En fait, il ne fallait pas avoir peur. Le matin, la rosée rafraîchit les prairies et de petites lumières vibrent tout autour ; j'ai toujours aimé la fraîcheur, aussi, là haut, quand je rêvais au ciel qui défile. Et ces petites lumières, bien sûr, ce sont des fées. Connais-tu un monde imaginaire où il n'y aurait pas de fées ? Il y a des monstres, nécessairement, mais j'ai fait en sorte qu'ils ne soient pas dangereux. Les grands méchants sont indispensables, dans un monde imaginaire, mais confinés dans leur limite, dans une zone enclose d'où ils ne risquent pas de s'échapper en hordes de cauchemars. Je l'ai inventé jeune, ce monde, alors forcément, il fallait les prévoir, les cauchemars. Et je l'ai toujours aimé, ce monde. Evidemment, il doit être un peu vide, sans Lasi, maintenant. Tu me manques sincèrement, de toute façon. On se comprend parfaitement, profondément, à présent. Ces lignes nous relient, tu le sens ? Regarde. Regarde comme il est beau notre monde imaginaire. Parle aux dragons, vas-y, parle-leur. N'aie pas peur ; je te montre. Il faut leur parler avec tes yeux, tes yeux verts, ces yeux de Lasi. Elle a les miens, maintenant, sombres, comme tes cheveux. Ne t'arrête pas, parcourre-le, ce monde. Là, une étoile, énorme, toute pure, et qui scintille comme ces petites lumières de tout à l'heure. C'est qu'elles se parlent. Eh oui, ici, tout parle, tu n'es jamais seule. Tu comprends pourquoi je l'aime, cet endroit, hein ? Oui, et je comprends à mon tour. Ici, c'est beau aussi, d'une autre façon. Ici, c'est plein de rêves et d'amitié. A quoi rêver, là-bas, dans le rêve lui-même ? Ce serait dommage de perdre ça. Et puis ici, tu es là, toi, mon amie de toujours.
Je ne me souviens plus quand on s'est connues ; à la maternelle, il paraît ; c'est vrai qu'on dirait que c'est depuis toujours. Comme l'histoire de Lasi. Au fond, c'est un peu la même chose. Je vais essayer, la convaincre, la faire repartir là-bas, dans le pays des rêves. Parce qu'à présent, j’ai vu, et il faut que tu reviennes, oui, sinon tout cela n'aura servi à rien. Maintenant j'ai compris. Je vais écrire, continuer, te raconter, pour que tu reviennes, par moi, en moi, comme Lasi, à ton tour. Par où commencer ? Elle avait les cheveux bruns, toujours attachés, et le regard rêveur. Elle aimait l’histoire, et les tartines au miel. Je me souviens d'une fois, où nous étions chez elle, nous jouions au Scrabble. Elle a voulu changer les règles, elle a dit : « Gagnera celle qui inventera le mot le plus incroyable ! ». Nous avons cherché, longtemps, avec toutes les lettres. Finalement, il a fallu les poser sur le plateau. Elle avait écrit : Goumbakacharikiouligafmba. Et moi j'avais écrit Likirochagimogukbumabaf. Nous n'avions pas pu déterminer qui avait gagné. Et maintenant, elle est partie, elle est là-bas, je me sens seule. Alors j'écris, je l'écris, pour qu'elle revienne. J'ai peur, d'échouer. Mais il le faut. Je dois. J'écris. Lisa, elle s'appelait Lisa...
Message édité par Milora le 19-03-2007 à 19:30:22
---------------
"Maudit démon ! C'en est fini de toi ! Le Feu Réducteur te guette ! Je vais répandre ta vile Essence dans tout le bâtiment comme... euh, comme de la vulgaire margarine, et... et en couche épaisse en plus !"