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  Fantastique - Le Principe de la Dame de Carreaux - 60%

 



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Fantastique - Le Principe de la Dame de Carreaux - 60%

n°231
sheratan
Posté le 13-03-2006 à 02:48:57  profilanswer
 

Une petite nouvelle que je continue au gré de mes humeurs, j'espère qu'elle vous plaira
 
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LE PRINCIPE DE LA DAME DE CARREAUX
 
 
Dominique était exténuée. Il était presque trois heures du matin et cela faisait près de vingt-neuf heures qu’elle était là, dans son atelier, à travailler sur une commande urgente passée par un petit théâtre du quartier latin. La réfection du tableau prenait corps, mais il lui manquait quelques pigments pour continuer. A cette heure avancée de la nuit, elle devrait se résigner à attendre le lendemain pour acheter les couleurs manquantes à Paris. Elle décida donc d’en profiter pour prendre quelques heures de repos.
 
Elle nettoya soigneusement ses pinceaux à l’essence de térébenthine dont l’odeur forte accrochait ses narines. Ses mains étaient grasses de l’huile de lin qui lui servait à assouplir les huiles trop épaisses. Son œil fut attiré par une aspérité trop marquée de la peinture. Elle saisit sa spatule et retira l’excédent de peinture. Pleinement satisfaite, elle se dirigea vers le petit évier de jardinier, au travers des plantes tropicales luxuriantes car en fait, son atelier était avant tout une serre.
 
La jeune femme jouissait à sa guise de la serre familiale et elle l’avait convertie en atelier de peinture. Elle aimait le calme qui y régnait et elle l’avait ordonné de façon à avoir vue sur l’orée de la forêt. Le mur d’enceinte de la demeure du XVIII ème siècle s’était effondré de ce côté bien avant sa naissance et les fonds nécessaires à sa restauration n’avaient jamais pu être rassemblés. Durant les longues soirées automnales, Dominique aimait à regarder la brume s’y déchirer en longs lambeaux paresseux. Parfois, elle pouvait apercevoir les cerfs ou les sangliers qui s’aventuraient dans le parc au crépuscule pour y bramer ou pour y paître. De l’autre côté, le manoir sévère de briques rouges dominait les alentours de ses quatre étages inquiétants. Elle pouvait y voir le majordome, la cuisinière et la femme de chambres vaquer à leurs occupations en ombres chinoises.
 
Dominique avait vingt-et-un ans. Elle n’était ni grande, ni svelte, ni même jolie. Tout au plus, elle dégageait une grâce toute naturelle qu’elle tenait, d’après son père, de sa défunte mère. Aucun de ses gestes n’était calculé. Elle marchait avec élégance et avait toujours un sourire suspendu au coin de la lèvre, prêt à surgir pour un enfant jouant à la balle, un inconnu croisé au hasard d’une rue ou une vieille dame promenant son chien. Ses longs cheveux teints en prune étaient noués en un chignon strict qui ne reflétait pas sa nature exubérante et joyeuse. Cependant, elle ne supportait pas l’idée que ses mèches puissent tremper dans de la peinture ou un medium quelconque. Ses trop grands yeux noirs se posèrent sur la table de fortune constituée d’une planche de contreplaqué posée sur deux tréteaux. Lorsqu’elle se lassait de peindre, elle venait s’asseoir sur un vieux banc de réfectoire usé par les fonds de culotte d’écoliers et se livrait à son passe-temps favori : les châteaux de cartes. Mais, contrairement à la plupart de ceux qui se livraient encore à cette activité, les châteaux de cartes prenaient presque un aspect obsessionnel chez Dominique. Elle achetait avec soins les jeux qui lui serviraient à construire un château de plus en plus grandiose et plaçait les cartes selon un ordre particulier : au plus bas, elle placerait Lahire, Hector, Ogier et Lancelot et au-dessus d’eux, elle mettrait Judith, Pallas et Argine. Ces dernières seraient surmontées par David, César, Charles et Alexandre, mais en dernier, tout au sommet, elle mettait toujours Rachel en vis-à-vis de l’as de cœur. Rachel était le prénom de cette mère qu’elle n’avait pas connue, emportée par une septicémie et l’as de cœur symbolisait pour Dominique l’amour qu’elle lui portait. Elle ne savait pas si la signification de l’as de cœur était exacte en occultisme, mais elle s’en moquait. Lorsqu’elle avait terminé d’échafauder le fragile édifice, elle imaginait toutes sortes d’histoires mettant en jeu cette mère dont elle n’avait pas connu l’étreinte, tout au plus quelques polaroïds incertains et décolorés par le temps. Elle laissait son château là, jusqu’à ce qu’il s’effondre sous l’effet d’un courant d’air, d’une maladresse de sa part ou plus simplement jusqu’à ce qu’elle en ait assez. D’ailleurs, elle considérait la chute de son château comme un mauvais présage et elle n’entreprenait rien tant qu’elle n’en avait pas reconstruit un autre, toujours plus fragile et encore plus compliqué.
 
Mais cette nuit, le château était là, bien vaillant, et elle appuya sur l’interrupteur pour couper la lumière diffusée par trois lampes à abat-jour industriel en aluminium. Elle referma la porte de la serre en repoussant un hévéa envahissant et se faufila vers le manoir à la faveur de la nuit pour gagner une chambre froide et impersonnelle où elle dormirait d’un sommeil sans rêve.
 
* * *
 
Le vacarme du boulevard Saint-Germain l’enivrait. En cette belle journée de septembre, la foule flânait au hasard des rues, entre la Huchette et l’Odéon. Dominique regardait de loin le square de la Place de Cluny où les touristes et les personnes âgées se relayaient sur les bancs publics pour nourrir en toute illégalité les pigeons et les moineaux :
 
« — Encore en train de bayer aux corneilles ?
— Ah ! Geneviève ! Je me demandais si tu arriverais à me retrouver !
— Et encore, j’ai été obligée de sécher l’amphi de bioch’ de cet aprèm’ et j’ai raté le resto U pour arriver à l’heure… J’espère que tu as déjà fais tes courses car sinon, je me barre en courant ! Je ne supporte pas de te regarder contempler les vitrines de Gibert pendant des heures…
— T’inquiète ! répondit Dominique en brandissant un sac de plastique jaune. J’ai tout là !
__ Ouf ! Je suis sauvée ! Je meurs de faim ! Ça n’te dirait pas un kebab ?
— Merci mais j’ai pris un hamburger au Mc Do ! File t’en chercher un, je vais faire le tour de la Sorbonne en t’attendant.
— On se rejoint ici dans un quart d’heure, ok ?
— Ok ! »
 
Dominique commença à remonter la rue des Ecoles et s’arrêta devant une des discrètes boutiques d’occultisme qui avaient pignon sur rue dans le coin. Par curiosité, elle voulut en pousser la porte, mais la boutique était fermée pour le déjeuner. Plusieurs livres étaient exposés et Dominique en parcourut les titres : « La Métempsycose : l’autre voyage », « La Troisième Oreille », « L’Atlantide Revisitée », « Conversations avec Alpha du Centaure », « Décuplez votre Energie Spirituelle ». Tous ces titres faisaient doucement sourire Dominique qui, loin d’être rationnelle, savait tout de même distinguer le bon grain de l’ivraie. En dessous des livres de la vitrine, il y avait un tapis de feutrine noire sur lequel étaient imprimés plusieurs pentacles rouges. Dessus étaient étalés des tarots divinatoires mais aussi un vieux pendule en étain et une très belle boîte à encens peinte de motifs hindous. Mais au travers de la vitrine, Dominique parvenait à distinguer le comptoir en bois, assez bas, et sur lequel le commerçant avait entrepris une patience. Toutes les cartes présentaient leurs dos, sauf une, tombée à terre : l’as de trèfle. Dominique s’attendait tellement à voir la Dame de Carreaux qu’elle en pouffa toute seule.
 
* * *
 
Il faisait presque nuit lorsque Dominique arriva chez elle. Elle ne fit même pas de détour par le manoir car elle savait que les domestiques étaient déjà partis et son père était en voyage d’affaires à Zanzibar. Elle traversa le parc du domaine familial sous un soleil mourant. La brume qu’elle affectionnait tant s’étirait en langoureux pans rougeoyants à la faveur du crépuscule, mais le froid était saisissant et anormalement fort pour un début d’automne. Au loin, un cerf fantomatique se mit à bramer. Une sourde inquiétude naquit dans le creux des reins de Dominique et remonta son échine comme une main glacée. A mi-chemin de la serre, elle s’immobilisa et regarda autour d’elle. Un hennissement sépulcral retentit loin dans la forêt et l’angoisse gagna la jeune femme. L’orée de la forêt n’était que ténèbres et pour la première fois, Dominique ne se sentait pas en sécurité. Le soleil agonisait à l’horizon et sa lueur se faisait maintenant glaciale. Dominique se mit à courir à perdre haleine vers la serre ou le jeu des lumières ambiantes faisait que les feuilles des plantes ressemblaient à autant de mains qui cognaient aux vitres. Mais pourtant, elle préférait encore la serre, au manoir…
 
Elle enfonça nerveusement la clef dans la serrure, ouvrit la porte et fit jouer l’interrupteur. Rien ! Paniquée, Dominique fit cliqueter l’interrupteur plusieurs fois et soudain, la lumière se fit, rassurante et protectrice. Dominique referma les trois verrous de la serre et s’affala contre la porte en haletant bruyamment. Son sac plastique plein de pigments, de vernis et de pinceaux tomba à terre avec un claquement étouffé. Elle balaya une mèche de cheveux de son visage et épongea la sueur qui perlait à son front du revers de sa manche. Et pourtant, elle ne se sentait toujours pas tranquille… Son atelier était familier et pourtant, elle s’y sentait comme étrangère. Dehors, le vent tourmentait les frondaisons de la forêt et le ciel, totalement occulté par une épaisse couche nuageuse, était d’un noir à peine pollué par la lumière de la ville, loin… Très loin…
 
Dominique jeta son pardessus sur sa chaise et avança. La toile recouverte attendait toujours qu’elle se remette à l’ouvrage. Elle se dirigea près de sa minichaîne stéréo et l’alluma. L’improbable station radio sur laquelle elle était réglée diffusait « Atom Heart Mother » de Pink Floyd et loin de changer les idées de la jeune femme, cette musique amplifiait à chaque seconde le sentiment de malaise qui l’habitait. Elle attrapa un CD au hasard sur la pile et le mit dans la chaîne. Quelques secondes après, Pink Floyd cédait la place à Madonna et son entraînant « Hung Up ». Elle se fit un café et avala un sandwich tout en essayant de percer les ténèbres par les vitres de la serre. Elle se sentait un peu mieux maintenant mais il y avait toujours quelque chose qui la turlupinait sans qu’elle put déterminer exactement quoi. Incapable de se remettre à travailler dans de telles conditions, elle préféra se détendre en faisant un château de cartes. Elle sortit de son sac le jeu qu’elle avait acheté au marchand de la boutique d’occultisme. Ce dernier s’était montré fort surpris que la jeune femme préférât un jeu de cartes traditionnel à l’éventail de tarots qu’il proposait mais rien n’y fit. Geneviève lui avait tout de même fait remarquer à quel point sa démarche était bizarre en sortant de la boutique. Dominique éprouva le paquet élimé par le temps et dont les bords s’écornaient à force d’usage. Elle en sortit un jeu à la tranche noircie par la sueur et saisit une des cartes ramollies par l’usure. Elle respira le paquet et son odeur poussiéreuse tout en essayant d’imaginer ceux qui s’en étaient servis. Les cartes usées étaient idéales pour faire des châteaux de cartes car elles ne glissaient plus et les bords de cartons désépaissis accrochaient mieux entre eux. Elle s’apprêtait à démolir le vieux château mais son geste s’arrêta de lui-même : en face de l’as de cœur, il y avait maintenant un six de carreaux.
 
* * *
 
Dominique ne réussissait pas à trouver le sommeil. La soirée était si étrange qu’elle n’avait pas osé quitter l’îlot de lumière qu’était la serre dans les ténèbres extérieures. Elle se terrait sur le canapé en osier où ses parents venaient autrefois profiter de l’été. Les coussins avachis et autrefois blancs n’étaient guère confortables et elle se retournait sans cesse sur le meuble frêle qui menaçait de rompre à chaque fois qu’elle bougeait. Elle regarda la pendule, fort heureusement silencieuse. Deux heures trente. La nuit n’en finissait pas et, parfois, le vent venait mugir entre les montants de cuivre rongés par le vert-de-gris. Au moins, elle avait un début d’explication au pourquoi du six de carreaux : près de l’évier, il y avait un plateau d’argent sur lesquels étaient posés deux club-sandwiches dans une assiette de porcelaine ainsi qu’une théière pleine, une tasse sur une soucoupe et une petite jatte de crème. Yvonne, la gouvernante, avait du s’inquiéter de son dîner et connaissant les habitudes de la jeune femme, elle avait pris l’initiative de lui préparer une collation pour le soir et de lui apporter. Cela partait d’un bon sentiment…
 
Elle marchait entre les bouleaux dépouillés qui émergeaient d’une épaisse couche de neige. Elle était perdue. Elle regardait à droite et à gauche, cherchant un point de repère, mais il n’y avait rien. Lorsqu’elle se retourna pour voir d’où elle venait, elle réalisa, qu’elle ne laissait aucune trace dans la neige fraîche. Hormis les bouleaux, il n’y avait rien, si ce n’est une élévation qui devait faire environ deux mètres de haut et sur laquelle les bouleaux se faisaient plus rares. Elle espérait trouver son chemin en regardant de là-haut mais alors qu’elle s’en approchait, elle vit la neige sur le flanc du monticule bouger légèrement. Et là, au milieu de cette colline, elle vit un œil gigantesque s’ouvrir. Un œil unique mais humain, d’une belle couleur bleue. Il devait faire environ un mètre de long. Lorsque l’iris bougea vers elle, elle sentit une profonde gêne l’envahir. Elle se sentait mise à nu, mais bien au-delà de son corps, c’était son âme que cet œil scrutait.
 
Un hurlement atroce la réveilla en sursaut. Dominique était paniquée et haletait sur le petit canapé d’osier. Mais rien ! Elle comprit que c’était elle qui avait poussé ce cri de bête blessée. Dehors, il faisait grand jour et un beau soleil automnal achevait de chasser les derniers restes de brume. Onze heures trente. La jeune femme était halitueuse. Elle réalisa alors que la température de la serre était caniculaire, tranchant largement avec l’extrême froidure de la nuit passée. Elle se leva, coupa les chauffages électriques et ouvrit la porte pour laisser entrer le vent frais. Elle se sentait poisseuse et collante aussi décida-t-elle d’aller prendre une douche. Elle traversa le parc à grandes enjambées et gagna l’allée de graviers qu’elle aimait tant entendre crisser sous ses pas. La Mercédès de son père était garée dans la cour alors que celui-ci ne devait rentrer que deux jours plus tard.
 
Dominique pénétra dans le hall et essaya de monter discrètement jusqu’à sa chambre, mais la voix paternelle l’interrompit en chemin :
 
« — C’est toi ma chérie ?
— Oui papa !
— Tu reviens d’où comme ça ?
— De l’atelier…
— Tu ne viens pas m’embrasser ? »
 
La jeune femme s’exécuta à contrecoeur. Elle pénétra dans le salon. Celui-ci était grand et éclairé par trois grandes portes-fenêtres devant lesquelles tombaient de fins voilages blancs. En cette belle fin de matinée, ils dansaient au vent. Le père de Dominique était assis dans un grand canapé de cuir rouge sombre, vêtu de son sempiternel costume deux pièces noir et d’une chemise rouge sang. Sa cravate blanche barrée de deux bandeaux rouges achevait le tableau. Il était grand, très grand même et d’une minceur à faire peur. Il n’avait cessé de se décharner depuis la mort de sa mère. Sa peau avait le vilain aspect et le toucher du vélin fané et son teint cireux renforçait l’émaciement de son visage. Il avait du être beau, mais ce temps-là, Dominique ne l’avait jamais connu. Elle se pencha et l’embrassa vite, afin de se défaire de la sensation du contact de son père :
 
« — Tu ne sens pas la rose ma chérie…
— Non je me suis réveillée en pleine chaleur et…
— Je t’ai déjà dit que je n’aimais pas trop que tu dormes là-bas !
— Ce n’était pas exprès papa. Et toi tu sais que je n’aime pas rester à la maison lorsque je suis toute seule…
— Peut-être mais tu es quand même bien plus en sécurité ici que là-bas.
— Papa je suis une grande fille…
— Evite ce genre de discours avec moi ! Je ne pense pas trop te priver de liberté, mais à l’avenir, j’aimerais que tu ne dormes plus dans la serre. Si jamais tu devais recommencer, je serais obligé de t’installer au grenier !
— Ah non ! Pas le grenier ! Je ne veux pas y retourner ! Surtout depuis que…
— Il n’en est pas question pour le moment, mais je te le redis, plus de nuit ni même de sieste dans la serre ! »
 
Dominique s’apprêtait à protester lorsque le majordome apparut dans le salon :
 
« — Le déjeuner sera servi dans trente minutes, Monsieur !
— Parfait, Firmin ! Nous honoreras-tu de ta présence ?
— Oui Papa !
— Voila qui est fort aise ! »
 
Firmin disparut par la porte. Le père de Dominique se leva et la jeune femme remarqua une tâche sombre sur le poignet de chemise qui dépassait subrepticement de la manche :
 
« — Qu’est ce que c’est ? fit la jeune femme en pointant du doigt la tâche.
— Rien ! Juste du cambouis ! Nous avons crevé en revenant de l’aéroport et comme Firmin ne se fait plus tout jeune, j’ai décidé de l’aider…
— Ah bon ! Je file prendre une douche et j’arrive. Au fait ! Geneviève viendra probablement passer le week-end à la maison.
— Je ne serais pas là ! J’ai un congrès à Rio de Janeiro samedi et un autre dimanche à Buenos Aires. Je ne reviendrai pas avant mardi. Si tu veux, je demanderai à Firmin et à Yvonne de rester au manoir.
— Non ! Ce n’est pas la peine ! On en profitera pour aller voir un concert au Zénith !
— Encore de la musique de sauvages ?
— Non ! Enfin… Pas trop ! Rammstein…
— Je ne connais pas !
— Tant mieux ! Ça ne te plairait sûrement pas ! Je t’en reparlerai plus tard… »
 
Dominique sortit en courant du salon et gravit quatre à quatre les marches de l’escalier. Elle s’enferma dans sa chambre et fonça sous la douche.
 
* * *
 

n°232
sheratan
Posté le 13-03-2006 à 02:49:49  profilanswer
 

Il était midi cinquante et Geneviève était en retard. Dominique avait horreur de ça. En plus, son amie n’avait pas de portable. Elle n’était donc pas joignable et comme Dominique n’avait pas le numéro de téléphone fixe de ses parents, elle n’avait aucun moyen de savoir ce qu’il advenait de son amie.
 
Le Manoir était comme toujours plongé dans la pénombre et seules quelques lampes à abat-jour rouge diffusaient parcimonieusement une lumière douceâtre. Dominique porta son regard au-delà des portes fenêtres entrouvertes et regarda le parc. Le temps était couvert et le soleil ne faisait jamais d’apparition sans un voilage nuageux devant lui. Les plantes et les massifs automnaux baignaient ainsi dans une ambiance blafarde. Pour tromper son ennui, la jeune femme se dirigea dans l’ancienne salle de billard réaménagée en salle de télévision avec un écran LCD imposant et ensemble Dolby Surround dernier cri. Hélas, la forêt proche les empêchait de capter correctement Canal +, France 5 et M6 et son père tardait à faire installer une antenne parabolique. Dominique s’affala dans le divan et n’eut d’autres choix que de se rabattre sur le journal télévisé. Le visage de Jean-Pierre Pernaud occupa bientôt l’écran :
 
« — … Et maintenant, revenons sur cette affaire qui terrorise toute la ville de Korogwe dans la province de Tanga, en Tanzanie. La semaine dernière, quatre cadavres atrocement mutilés ont été retrouvés par des enfants qui jouaient dans la décharge. La police tanzanienne étudie toutes les pistes mais refuse de rendre publics les rapports des médecins-légistes… »
 
La sonnette de la porte d’entrée retentit. Dominique coupa la télévision et passa ses doigts dans ses cheveux pour les remettre en ordre. Cependant, il n’y avait pas de silhouette qui filtrait au travers du verre dépoli. Elle ouvrit la porte mais il n’y avait personne dans l’allée. Sur le perron, il y avait un paquet emballé dans du papier kraft sur lequel son prénom était inscrit au marqueur bleu. Intriguée, elle le ramassa, l’examina sous toutes les coutures et le posa sur la table du salon. Elle saisit le magnifique coupe-papier de son père et coupa le chatterton qui scellait la boîte. Dedans, il y avait une vingtaine de pinceaux, un assortiment d’aquarelles Winsor&Newton, deux blocs de papier moulins d’Arches, deux paquets de cinquante-deux cartes neuves et une carte de visite. Elle reconnut l’écriture de son père :
 
« Ma Chérie,  
Je sais que tu voulais t’essayer à l’aquarelle et comme j’étais absent pour ton anniversaire, j’espère me faire pardonner avec cela. Le livreur a été payé, ne te fais pas de souci. Travaille bien et surtout, ne dors plus dans la serre. Papa »
 
Toute heureuse, Dominique se retourna pour ranger le paquet et poussa un petit cri devant Geneviève, bras en l’air et une grimace affreuse lui déformant le visage :
 
« — Tu es bête ! Tu m’as fait peur !
— J’aurais été un maniaque, je t’aurais découpé en rondelles sans que tu ne t’aperçoives de rien ! Tu as remarqué au moins que tu n’avais pas fermé la porte d’entrée…
— Mais si je l’avais fermée… Bon pas d’importance ! Tu as vu l’heure ?
— Désolée, mais les bus pour ton trou paumé ne sont pas légions.
— Mouais ! Tu as mangé ?
— Je suis au régime pour le week-end !
— Ce n’est pas sérieux tout ça…
— Arrête, t’es pas ma mère, non plus ! Prête pour le concert ?
— Fin prête ! Attends ! Je vais te montrer la robe que je vais mettre ce soir !
—-Une… « Robe » ? Pour un concert de Rammstein ? Tu plaisantes j’espère ?
— Ben non…
— Ne pense même pas à autre chose qu’un jeans et un perfecto !
— Tu crois vraiment ? Dommage, viens voir la robe que je voulais mettre… »
 
Dominique monta jusqu’à sa chambre en courant, suivie par Geneviève. La fenêtre de sa chambre était ouverte et sur son lit était étalée la jolie robe noire qu’elle comptait mettre :
 
« _Vraiment ce n’est pas possible ! Dégote toi un jeans et ce sera mieux pour… »
 
A ce moment, une hirondelle entra dans la chambre, tournoya quelques instants et repartit :
 
« _C’est amusant ! s’exclama Dominique. Elle doit s’être perdue ! Firmin m’a dit qu’elles n’allaient pas tarder à migrer…
_Je dois partir… !
_Hein ? Pourquoi ? L’hirondelle t’a fait peur ?
_Excuse-moi, je ne peux pas rester ! Il faut que je parte !
_Mais… Et notre week-end ?
_Je t’attendrai dans les Jardins de Cluny lundi à dix-sept heures ! Viens si tu peux ! »
 
Geneviève dévala les escaliers sans un bruit, attrapa son sac à main et partit sans un mot supplémentaire. Dominique, sa robe dans les mains, la regarda s’éloigner par la fenêtre. Elle savait son amie fantasque, mais là, elle ne comprenait plus du tout son attitude.
 
* * *
 
La nuit était claire et la lune pleine. Le parc était calme et sans vie. Le manoir était immense et lugubre. Les battements de l’horloge comtoise faisaient écho à sa respiration. Ses larmes roulaient sur l’album aux photos ternes et aux souvenirs jaunis. Il faisait très froid dans le salon et le feu de cheminée aussi morne que le reste de la bâtisse n’y changeait rien.
 
Dominique essuya ses yeux lentement et referma l’album. Elle ne se sentait pas d’humeur à attaquer la restauration du tableau. Ce soir, elle aurait du être avec Geneviève au concert. Le week-end amusant s’était mué en week-end routinier. Elle était déçue aussi décida-t-elle de se coucher tôt.
 
Elle prit une douche brûlante, enfila sa plus chaude robe de chambre, se sécha les cheveux et les brossa longuement. Elle aimait les reflets pourpres de sa teinture prune mais elle ne se rappelait pas à quand remontait sa dernière teinture. Elle regagna sa chambre et défit le lit soigneusement fait par Yvonne quand un clac brisa le silence de la bâtisse. Intriguée, Dominique passa ses chaussons et sortit. Elle alluma le couloir et vit, à sa grande surprise, que la porte de la chambre de son père était entrouverte. Habituellement, elle était toujours fermée à clef et même les domestiques n’y avaient pas accès, exception faite de Firmin. Poussée par une irrépréhensible curiosité, Dominique s’avança prudemment et sentit un léger vertige lui monter à la tête, le vertige de celui qui est conscient de s’apprêter à franchir un interdit.
 
Elle n’était entrée que trois fois dans la chambre de son père et à chaque fois pour se faire réprimander pour une faute grave. Lorsqu’elle franchit le seuil, elle regarda partout de peur d’être observée mais il n’y avait évidemment personne. Quasiment tous les meubles, y compris le lit, disparaissaient sous des centaines de dossiers scellés. Dominique regarda quelques couvertures au hasard, mais il n’y avait que des dates. Briser un scellé serait revenu à confesser son crime, aussi ne pouvait-elle en ouvrir un. Elle s’approcha du bureau sur lequel un dossier daté de la semaine précédente était posé, mais, comme les autres, il était scellé. Elle se tourna alors vers l’imposante bibliothèque qui trônait derrière le bureau de son père, mais là encore, sa déception fut grande de constater que la plupart des livres étaient écrits en langues étrangères, surtout en russe. Dominique savait que son père était d’ascendance russe et que sa mère était française. Son père et sa mère s’étaient rencontrés lors du concert du nouvel an, à Vienne. Son père n’en avait jamais dit plus.
 
Soudain, son œil fut attiré par un livre épais à la reliure de cuir rouge et sur lequel était marqué « Souvenirs ». Elle le sortit précautionneusement et le posa sur la table mais hélas, un petit cadenas interdisait son ouverture. Contrariée, Dominique commença à fouiller les tiroirs du bureau de son père. Au milieu d’un fouillis d’objets hétéroclites, elle découvrit une petite clef dorée dont le motif lui rappelait les ornementations de l’album photos. Elle fit jouer la clef dans la serrure et un petit clic lui tira un sourire de satisfaction. Elle rabattit une mèche de ses cheveux rebelles et ouvrit les pages cartonnées noires.
 
Avec stupeur, Dominique constata qu’il n’y avait pas de photos au début, mais des daguerréotypes en très mauvais état. Le premier montrait un groupe de soldats russes qui entouraient un homme richement vêtu. Se sachant russe d’origine, Dominique avait manifesté un grand intérêt pour les tsars, aussi n’eut-elle aucun problème pour reconnaître Pierre II de la dynastie des Romanov. A mieux examiner le daguerréotype, un des soldats présentait une forte ressemblance avec son père. Elle saisit la petite plaque de cuivre et, en la retournant, elle put y lire une signature et une date gravées à l’eau forte : « Niepce – Kiev - 4 février 1830 ».
 
La jeune femme aurait adoré savoir qui était cet ancêtre, mais son père était fort peu disert et, de toute façon, elle en avait toujours eu un peu peur. Elle feignait d’être à l’aise en sa présence, mais, toute petite déjà, elle aimait le moment où il partait en voyage d’affaire à l’étranger et où elle se retrouverait seule en compagnie de Firmin et des autres domestiques du moment. Dominique continua à faire défiler les lourdes pages de l’album pour arriver à un polaroïd de son père et de sa mère. Pour la première fois, elle pouvait la voir nettement. En fait, Dominique lui ressemblait à s’y méprendre et son père était méconnaissable car il était radieux de beauté. En bas du polaroïd était inscrit : « Saint-Malo – 17 juillet 1979 ». A ce moment, une lumière que la jeune femme n’avait pas remarquée s’éteignit au dehors. Elle tourna la tête et comme elle n’était pas habituée au panorama qu’on avait du parc depuis la chambre de son père, elle n’avait pas réalisé que la lumière qui venait de s’éteindre provenait de la serre.
 

n°233
sheratan
Posté le 13-03-2006 à 02:50:28  profilanswer
 

A la faveur de la pleine lune, l’ombre de Dominique s’étendait sur les herbes folles du jardin. Elle avait une mag-lite éteinte à la main : la lampe torche lui servirait à la fois d’éclairage et de matraque si cela s’avérait nécessaire. Elle se faufila entre les divers massifs roussis par l’automne et s’approcha de la serre.
 
A travers les vitres rayées par le temps, elle pouvait voir les plantes luxuriantes qui subsistaient en dépit du peu de soins qu’elle leurs prodiguait. La porte était entrouverte, mais la serrure ne semblait pas avoir été forcée. Pourtant, un irrépressible instinct l’empêcha d’entrer. Elle continua à faire le tour de la grande structure de bois et d’acier. Un courant d’air faisait doucement tanguer les plantes à l’intérieur.  
 
Alors qu’elle marchait prudemment, un craquement sinistre sous son pied la figea tant le bruit prenait des proportions de vacarme dans le silence nocturne. Elle baissa les yeux et éclaira ce qui s’avéra être le squelette d’un mulot. Elle souffla un cours instant et regarda de nouveau dans la serre : le visage blême qui la dévisageait lui arracha un hurlement et elle en lâcha sa lampe torche. La jeune femme réalisa soudain qu’il ne s’agissait que de son propre reflet. Au loin, le vagissement d’un animal inidentifiable fit écho à son propre cri. Dominique reprit son souffle et ramassa la mag-lite, mais cette fois, elle se sentait résolue. D’un pas déterminé, elle revint jusqu’à la porte qu’elle poussa énergiquement et fit jouer l’interrupteur. La lumière inonda la serre.
 
La première chose qu’elle vit furent les cartes éparpillées au sol : son château n’avait pas résisté au vent. Dominique se mit à trembler comme une feuille. Pour elle, cela n’augurait rien de bon aussi referma-t-elle la porte sur ses angoisses et sur les ténèbres du parc et, mécaniquement, se dirigea vers la table. Elle commença par ramasser les cartes à terre et entreprit de les reclasser méticuleusement. Toutefois, elle avait beau chercher, elle ne trouvait aucune des neuf Dames de Carreaux de ses différents jeu. Elle recompta les cartes : il y en avait quatre cent cinquante neuf, donc neuf cartes manquaient à l’appel et il s’agissait bien des Dames de Carreaux. Un vertige la fit tressaillir et une certaine colère montait en elle. Quelle que soit la personne qui fut entrée dans la serre, elle avait démoli son précieux château et dérobé ce à quoi elle tenait le plus : ses Dames de Carreaux. Dominique sentait un vide atroce dans son cœur et la souffrance que générait ce vol était presque physique. Sa respiration était hachée et sifflante et l’angoisse gagnait son corps. Cependant, elle tenta de rassembler ses idées et décida de fouiller la serre de fond en comble mais au bout de deux heures, elle dut se rendre à l’évidence : les Dames de Carreaux avaient toutes disparues. Elle n’avait aucune idée de qui se jouait d’elle ainsi, mais la rage la gagnait peu à peu, comblant le néant laissé par ce vol. Elle se leva et sortit de la serre sans éteindre la lumière ni même fermer la porte car en cet instant, plus rien n’avait d’importance à ses yeux.
 
* * *
 
La lueur au travers de ses paupières la gênait et la tira de son lourd sommeil sans rêve. Dominique était allongée sur son lit et nue. La fenêtre de sa chambre était grande ouverte et un vent chaud courait sur sa peau pâle. Elle se leva péniblement, le corps fendu par des courbatures et une douleur sourde vrillait son crâne. Elle avait la bouche pâteuse et un goût métallique achevait de lui donner l’impression d’avoir pris une cuite mémorable. La pièce tanguait dangereusement et il lui fallut un peu de temps pour s’accoutumer à la position assise. Par la fenêtre, les frondaisons enflammées par l’automne ondulaient sous un ciel profondément bleu et vierge de tout nuage. Il y avait dans la pièce une odeur indéfinissable mais qui lui donnait la nausée. Elle réprima une remontée acide et tenta de se lever, mais apparemment, elle ne trouvait plus son équilibre et elle s’effondra de tout son long sur le parquet, entraînant dans sa chute un guéridon et un vase empli de dahlias. L’eau glacée l’éclaboussa abondamment et elle poussa un petit glapissement de surprise. Dominique ânonnait, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Elle s’appuya sur le rebord de la fenêtre mais il lui fallut plusieurs essais avant de parvenir à tenir debout.
 
Lorsqu’elle y parvint, elle se dirigea le plus vite possible sous la douche. Au contact de l’eau, toutes les sensations désagréables de son réveil s’évanouirent. Elle fit jouer chacun des muscles de son corps, chassant au passage courbatures, crampes et engourdissements et le poids qui embrumait son cerveau disparut de concert. Lorsqu’elle eut récupéré son état normal, elle se saisit d’un peignoir de bain et sortit de sa salle de bain. Elle réalisa alors que midi était déjà loin. Elle descendit pour préparer le déjeuner mais dans l’escalier, elle réalisa que la Mercédès de son père était garée devant le manoir. Surprise, elle alla jusqu’au salon où son père s’entretenait avec une femme qu’elle ne connaissait pas. Elle remarqua qu’en lieu et place de son perpétuel costume, il portait sa tenue de jardinage. Elle regagna rapidement sa chambre pour s’habiller et revint comme si de rien n’était :
 
« _Bonjour, ma chérie ! fit son père en se levant à sa rencontre.
_Bonjour Madame ! Bonjour papa !
_Bonjour mademoiselle ! » fit la femme d’une voix chevrotante.
 
Elle devait être assez âgée mais semblait vigoureuse. Ses cheveux blancs étaient rassemblés en une coiffure structurée propre aux personnes du troisième âge. Elle portait une affreuse robe bleu marine à imprimés de fleurs mauves et violettes surmontée d’un tablier écru. Sa peau ridée était tendue par l’embonpoint de la rétention d’eau. Ses petits yeux brillaient, tranchants de son énorme nez grotesque surmonté d’un lentigo coiffé de longs poils noirs et drus. Sa bouche sans lèvres se fendait en un sourire édenté mais sincère. Sous sa robe, elle portait d’épais bas de laine sur des claquettes :
 
« _Je te présente Janine ! Janine, voici ma fille Dominique.
_Que voici une bien belle jeune fille, fit la vieille femme.
_Dominique, Janine va travailler au manoir où elle va prendre le poste de gouvernante.
_Mais… et Yvonne ?
_Ah, c’est vrai, tu ne peux pas être au courant. Yvonne m’a appelé samedi soir pour me dire qu’elle devait quitter la région pour regagner le Périgord définitivement. Une de ses filles travaille dur et elle ne peut plus s’occuper seule de ses enfants, donc Yvonne est partie s’installer là-bas.
_Ah… ! fit Dominique avec une moue dubitative.
_Tu ne m’embrasses pas ?
_Si ! Si ! Bien sûr ! »
 
La jeune femme embrassa son père du bout des lèvres, mais ce dernier la saisit par les épaules et son baiser se fit plus proche qu’à l’accoutumée. De telles démonstrations étaient fort peu communes chez son père et Dominique en conclut qu’il voulait donner une bonne image de lui auprès de la gouvernante. Ces simagrées ne lui plaisaient guère mais elle devait faire contre mauvaise fortune bon cœur :
 
« _Bien, Janine ! Vous prendrez votre service tous les matins à six heures trente et vous serez libre le soir après le dîner à vingt-et-une heure. Ma fille travaille souvent dans le parc et vous ne devez la déranger sous aucun prétexte : c’est une artiste et elle a besoin de concentration. Je suis souvent absent le week-end aussi veillerez vous à nous prévenir lorsque vous ne serez pas disponible. Il arrivera souvent que Dominique vous donne votre congé le week-end mais, parfois, il se peut aussi qu’elle vous retienne. Vous n’aurez qu’à voir cela avec elle. Bien entendu, vos gages seront majorés pour vos week-ends. Nous ne vous retiendrons jamais le soir et je vous recommande de ne jamais trop traîner ici passé vingt-et-une heure. Le manoir est isolé et le dernier car passe vers vingt-et-une heure dix. Il vous faudra bien dix minutes pour y aller aussi nous ne saurions vous tenir rigueur du fait que vous désiriez partir un peu avant.
_Bien Monsieur. Je peux commencer dès aujourd’hui si vous le désirez.
_Et bien, avec grand plaisir ! Je vous ai fait visiter le manoir ce matin. Allez donc à la cuisine préparer une collation pour Dominique. Pour ma part, je prendrai un en-cas plus tard. Dominique, ma chérie, pourrais-tu mener Janine ?
_Oui papa.
_Vous en profiterez pour faire plus ample connaissance. Et surtout, n’oubliez pas ce que je vous ai dit ce matin au sujet de Dominique, Janine.
_Bien sûr Monsieur ! Je n’oublierai pas.
_Je vous laisse, je file terminer de couvrir mes massifs pour les protéger des affres de l’hiver.
_Papa…
_Oui ma chérie ? »
 
Dominique prit son père à part :
 
« _Tu ne devais pas rentrer demain ?
_Si ! Mais bon, mon voyage d’affaire a été écourté et je me suis dit que c’était le moment ou jamais pour recruter une nouvelle gouvernante…
_Tu as pris la future adresse d’Yvonne au moins ? J’aimerais lui envoyer une petite carte pour la remercier pour tout.
_Ah zut ! Non j’ai oublié ! Je suis navré ma chérie ! En plus, sa fille est venue la chercher hier au village donc je crains que ce ne soit trop tard. Mais ne te fais pas de souci, je suis sûr qu’elle ne manquera pas de nous donner des nouvelles. Allez, ne fais pas attendre Janine ! Tu dois avoir faim et de mon côté, les feuilles mortes et la terre ne vont pas m’attendre. Je dois me dépêcher car il paraît que les premières gelées ne vont pas tarder. »
 
Le gargouillis que laissa échapper l’estomac de la jeune femme conforta l’affirmation de son père.
 
* * *

n°234
sheratan
Posté le 13-03-2006 à 02:50:56  profilanswer
 

Janine était très différente d’Yvonne. Elle était moins prévenante et bien plus nerveuse que la vieille dame que Dominique affectionnait mais elle se montrait tout aussi disponible. Les trois premiers jours, la jeune femme se sentit épiée et lorsqu’elle se retournait, elle surprenait fréquemment la nouvelle venue dans un couloir, non loin d’elle.
 
Une fois, en descendant à la cuisine, elle perçut nettement des murmures puis le bruit d’un combiné qu’on raccrochait à la va-vite. Un peu plus tard, elle surprit Janine dans sa chambre, refermant le tiroir du secrétaire personnel de Dominique. Elle se justifia en disant qu’elle cherchait à ranger les sous-vêtements fraîchement repassés de la jeune femme, mais son timbre hésitant fit naître le doute chez Dominique. Il n’y avait pas de quoi fouetter un chat et la jeune femme pouvait comprendre la curiosité d’une nouvelle arrivante, mais cette femme l’indisposait.
 
Mais le plus troublant advint au matin du quatrième jour. Dominique avait délaissé la serre ces derniers temps et elle avait cauchemardé toute la nuit dans sa chambre. De ce fait, elle s’éveilla bien deux heures en avance. Il était sept heures et elle décida de demander un café à Janine. Elle secoua énergiquement la clochette de sa table basse et peu après, la gouvernante frappa :
 
« _Bonjour Mademoiselle, fit la vieille femme en s’inclinant servilement.
_Bonjour Janine ! Vous seriez très aimable de me préparer un café bien noir, sans sucre et brûlant.
_Vous vous levez Mademoiselle ?
_Oui, j’ai du mal à dormir et je ne vais pas traîner au lit.
_Ah ! fit la servante avec une petite intonation embarrassée.
_Un problème ?
_Non aucun. Désirez-vous que je vous beurre quelques biscottes ?
_Oui ce sera parfait Janine. »
 
La gouvernante se retira en claudiquant légèrement :
 
« _Vous boitez, Janine…
_Oh ça ! Ce n’est rien ! Juste un oignon qui me travaille les orteils mais j’ai remède de ma grand-mère qui saura le faire taire bien vite !
_Ménagez-vous alors !
_Bien Mademoiselle ! Je vous remercie ! »
 
Dominique s’habilla rapidement. Le parc était encore plongé dans le noir mais la nuit mourait à l’horizon. Soudain, elle se dit que les biscottes beurrées étaient une mauvaise idée mais au lieu de rappeler Janine, elle préféra aller à la cuisine mais elle avait envie pour une fois d’inverser les rôles. Avec un petit sourire, elle se glissa à pas de loups dans le couloir et hasarda la tête. Elle vit Janine devant la gazinière. A ses côtés, un animateur dont la voix semblait sortir d’un autre temps bredouillait des informations quasiment inaudibles tant le poste de radio crachotait et grésillait. Sur la table, un plateau avec une serviette et une assiette de biscottes beurrées n’attendait plus que le grand mug de café noir pour être servi. Mais soudain, Janine se dirigea vers un petit placard et en sortit un grand flacon de plastique transparent que Dominique reconnut comme un pot d’aspartame. Elle dévissa le couvercle, plongea une cuillère à soupe dedans et versa une large portion de la poudre blanche et légère dans la grande tasse. « J’avais dit pas de sucre ! » se dit Dominique, contrariée. Elle fit irruption dans la cuisine alors que Janine remplissait la tasse. De surprise, la cafetière d’aluminium échappa des mains de la vielle femme et le liquide se répandit sur le carrelage immaculé. Par chance, aucune des deux n’avait été éclaboussée :
 
« _Pas de sucre, Janine ! Je ne prends pas de sucre dans mon café !
_Oui… Excusez-moi, fit la vieille dame d’une voix étranglée par la terreur. Ma cervelle me joue parfois des tours et…
_Qu’à cela ne tienne ! Vous n’avez qu’à prendre ce café, moi je vais m’en refaire.
_Mais…
_Allez ! Ne vous tracassez pas, vous ramasserez le café après ! »
 
Dominique attrapa le pot d’aspartam pour le ranger lorsqu’elle remarqua une inscription au stylo bic qu’elle n’avait pu voir d’aussi loin : « Lorazépam ». L’écriture était celle de son père :
 
« _Qu’est ce que c’est ?
_C’est un édulcorant, mademoiselle !
_Un édulcorant ? Comme l’aspartam ? Le nom est joli et sonne même mieux ! fit-elle avec un sourire.
_Oui ! fit la vieille dame avec un petit ricanement forcé.
_Bon laissez tout ! Je reviendrai me faire du café plus tard ! »
 
Dominique ne croyait pas un mot de ce que venait de lui raconter la gouvernante. Elle voulait en avoir le cœur net. Elle savait que son père conservait un Vidal quelque part et il ne lui fallu que quelques minutes pour le retrouver. Elle feuilleta fébrilement les pages et tomba sur ce qu’elle cherchait :
 
« La Lorazépam est une molécule de la famille des benzodiazépines et est le principe actif du TEMESTA. Le TEMESTA est utilisé pour traiter l'anxiété, l'angoisse, et éventuellement dans le sevrage alcoolique. Le TEMESTA pouvant entraîner une dépendance, il n’est délivré que sur ordonnance médicale. Il augmente l'action cérébrale du GABA, acide gamma aminobutyrique, un neurotransmetteur inhibant l'activité cérébrale. Il n'est pas rare de constater lors de la prise de TEMESTA l'apparition de sensations ébrieuses, de somnolence ou d'amnésie. Le surdosage peut se manifester par: sommeil profond et coma. » (1)
 
Dominique comprit alors que Janine venait d’essayer de lui administrer une grande cuillère de Témesta, ce qui aurait eu pour effet de la faire dormir. Elle s’expliquait ainsi son état de la semaine précédente où elle avait été dans l’incapacité de se lever, les sensations nauséeuses et l’absence totale de souvenirs après son départ de la serre.
 
Mais une chose était sûre : C’était bien l’écriture de son père sur le pot. Il ne rentrerait qu’en fin de semaine mais elle aurait quelques explications à lui demander.
 
* * *
 
Dominique était allongée sur son lit et se retournait nerveusement. Elle se sentait perdue. Pourquoi son père la droguait-il ? Bien que n’étant pas du genre à se laisser abattre, elle se mit à pleurer à chaudes larmes. On frappa alors à la porte :
 
« _Entrez ! » fit-elle en s’essuyant les yeux des paumes des mains.
 
Janine pénétra dans la chambre, l’air embarrassé :
 
« _Mademoiselle…
_Laissez-moi Janine ! Je ne veux pas être dérangée. Vous prendrez votre congé à midi et vous ne reviendrez que la semaine prochaine.
_Bien Mademoiselle, mais je voulais vous faire part de quelque chose…
_Quoi ?
_J’ai trouvé ceci dans l’escalier de la cave ! »
 
Et la gouvernante exhiba une Dame de Carreaux.
 
Dominique lui sauta littéralement dessus et lui arracha la carte des mains, ce qui arracha un petit hoquet de surprise à Janine. La jeune femme l’examina sous toutes les coutures et il s’agissait bien là d’une de ses Rachel. Dominique caressa la carte, en sentit l’odeur de vieux carton Sali par les manipulations répétées et la sueur, la retourna pour voir qu’elle ne portait aucune marque mais ce n’était pas le cas : il y avait dans le coin droit une petite tâche brune qui partit lorsque la jeune femme la gratta de son ongle. Elle respira la poussière engendrée par cette tâche et aucun doute ne fut possible : il s’agissait bien là de sang.
 
Janine la regardait avec une expression horrifiée tant la jeune femme semblait dans un état second. Dominique souriait béatement, le regard lointain. La gouvernante prit le parti de reculer et de s’éloigner aussi vite que son pied douloureux le lui permettait.
 
La joie de Dominique était immense mais le fait que cette Dame se trouvât dans la cave excitait sa curiosité. Elle descendit précipitamment dans la cuisine, ouvrit la porte de la cave et s’engouffra dedans.
 
Les murs de la cave étaient rongés par l’humidité et l’odeur du salpêtre se mêlait à celle de la lessive de la buanderie. La lumière des plafonniers suffisait à peine à éclairer la pièce encombrée de vieux meubles, d’outils et de bocaux de légumes depuis trop longtemps oubliés. Elle inspecta le sol et sans surprise, y vit une deuxième Dame de Carreaux sur le ciment. Celle-ci semblait également tachée de sang. Elle la ramassa et à quelques mètres, elle en aperçut une troisième. Le jeu de piste devenait intéressant surtout que plus elle progressait, plus les cartes semblaient gorgées de sang. La cinquième et dernière carte qu’elle découvrit était coincée entre le sol et le mur, ce qui ne manqua pas de surprendre Dominique. Apparemment, le mur du fond devait receler un passage caché à la vue de tous. Elle inspecta les briques en les tapotant. Le déclic d’un mécanisme lui arracha un petit couinement hystérique. Une porte dissimulée aux yeux de tous s’ouvrit alors, menant directement à un étroit escalier de métal en colimaçon éclairé par des veilleuses à la lumière chétive.
 
La jeune femme tremblait fébrilement en posant le pied sur la première marche. Elle descendit prudemment car l’acier semblait avoir subit les assauts du temps et, parfois, les marches menaçaient de céder sous son poids. Soudain, elle perçut un clapotis et des reflets bleus sur le mur. Sous elle, les marches aboutirent à un carrelage de faïence bleue. Elle discerna un bouton sur le mur et s’empressa d’appuyer dessus.
 
Une lumière vive, presque solaire, la força à fermer les paupières quelques secondes. Se protégeant de la main, elle balaya la pièce. Elle fut surprise de voir qu’il s’agissait d’une piscine, et d’une taille colossale. Elle était cernée par six colonnes de marbre de Carrare et les murs étaient ornés de trompe l’œil évoquant des paysages littoraux paisibles. Les mosaïques qui encadraient ces peintures ainsi que les lustres et le mobilier étaient dans le plus pur style Art Nouveau et dans des teintes chaudes qui contrastaient avec le bleu du carrelage. Oranges, rouges, pourpres et ors se mariaient admirablement bien ici et même le pédiluve en cuivre évoquant deux poissons grotesques était une œuvre d’art à lui tout seul.
 
Une chaise longue, une table et trois fauteuils en osier attendaient paresseusement de la visite sur le bord même du grand bassin. Dominique s’avança prudemment et eut un flash : l’endroit lui était familier. Elle marcha jusqu’à la piscine carrée d’une quarantaine de mètres de côté et la vision qu’elle eut fut enchanteresse.
 
La piscine était en fait l’exacte reproduction d’un récif corallien. Les poissons colorés jouaient au milieu des coraux exubérants aux couleurs vives et toute la faune qui peuplait ces récifs évoluait comme si elle se trouvait dans son milieu nature. L’attention de la jeune femme fut captée par le ballet de limaces colorées qui ondulaient comme des danseuses de flamenco. Plus loin, des crabes se repaissaient du cadavre d’une murène. Bien qu’elle connût d’avance la réponse, Dominique ne put d’empêcher de tremper ses doigts dans l’eau et de les porter à sa bouche. L’eau de mer flattait délicieusement ses papilles. Elle resta là quelques minutes, agitant l’onde de ses mains et c’est alors qu’elle réalisa que, flottant au loin, il y avait les quatre Dames de Carreaux manquantes. Sans réfléchir, elle plongea pour les récupérer et  ressortit en quelques secondes de la piscine. Elle les serra contre son cœur comme s’il s’agissait du plus précieux des trésors. Elle se sentit pleinement rassérénée maintenant qu’elle avait retrouvées toutes ses cartes. Hélas, l’eau les avait endommagées et elle semblaient avoir pris une vilaine couleur cramoisie mais Dominique pressentit que cela était du au fait qu’avant d’avoir été plongée dans l’eau, ces cartes avaient été entièrement imbibées de sang.
 
Enfin, elle se releva et se dirigea vers la chaise longue où une serviette roulée en boule attendait. Elle s’en saisit pour s’essuyer mais avec horreur, elle constata que celle-ci était maculée de sang et de débris de viande. Elle la laissa retomber avec un petit frisson. Elle se dirigea spontanément vers une armoire décorée de peintures lui évoquant Mucha, en ouvrit un battant et attrapa une serviette propre dedans. Elle se sécha consciencieusement et réalisa soudain qu’elle savait où trouver les serviettes. Elle revint vers la serviette tombée à terre et la déplia du bout du pied. Il y avait là des esquilles d’os et des humeurs séchées. Dominique n’osait même pas imaginer la provenance de ces restes et soudain, elle éclata de rire. Au milieu de tout cela, séchée et quasiment transparente, elle venait d’apercevoir une nageoire.
 
* * *
 
(1) source : www.doctissimo.fr


Message édité par sheratan le 13-03-2006 à 03:04:07
n°235
sheratan
Posté le 13-03-2006 à 02:51:17  profilanswer
 

Dominique passa deux heures, les pieds dans l’eau, à barboter comme une fillette de dix ans mais elle s’arrêta car elle commençait à être prise de vertiges et se sentait les jambes lourdes. Elle ne s’expliquait pas la raison du phénomène, mais apparemment, il n’était en rien lié au Témesta puisqu’elle n’en avait pas pris ce matin. La jeune femme s’extirpa de l’eau mais le malaise s’amplifia et tout commença à tourner autour d’elle et un voile noir s’abattit sur elle.
 
Par la fenêtre de sa chambre, la nuit était d’encre. Le petit abat-jour rose éclairait faiblement sa chambre et, assis sur une chaise, son père dormait en se tenant le visage. A peine reprenait-elle pleinement ses esprits que les yeux de son père papillonnèrent et se posèrent sur elle, pleinement éveillés :
 
« _Tu vas mieux, ma chérie ?
_J’ai mal au crâne et ça tangue un petit peu…
_C’est à cause du Témesta : cela passera bientôt. »
 
A ces mots, Dominique explosa :
 
« _De quel droit me drogues-tu ? hurla-t-elle soudain.
_C’est pour ton bien, ma chérie ! répondit son père en détournant le regard. Tu es d’une nature angoissée et le Docteur Oakward(2) te prescrit du Témesta pour te permettre de retrouver ta sérénité.
_Une cuillère à soupe ? Mais il y a de quoi me tuer… C’est ce que tu veux ? Tu cherches à me tuer, c’est ça ? »
 
Son père se tourna vers elle et plongea son regard limpide dans le sien et lui prit la main avec une tendresse que Dominique trouvait un peu trop marquée. Doucement, il lui baisa la main et ses lèvres râpeuses laissèrent un petit sillon de salive sur la peau diaphane. Dominique réprima un frisson de répulsion :
 
« _Comment peux-tu penser ça de moi, alors que je suis entièrement dévoué depuis toujours ? J’ai fait bien des sacrifices pour toi et renoncé à bien des rêves... »
 
La pression de sa main se fit plus forte et il s’avança un peu plus vers le visage de Dominique en la fixant avec ferveur. La jeune femme tourna la tête et sentit une mèche de ses cheveux s’agiter sous l’haleine sèche de son père qui n’était plus qu’à quelques centimètres de son oreille :
 
« -… et ce uniquement pour toi ! »
 
Il saisit alors le lobe de l’oreille de Dominique entre ses lèvres et fit jouer sa langue dessus. Elle eut l’impression qu’une limace aurait été moins gluante et elle se retira prestement en essuyant l’écume mousseuse qui gouttait d’elle :
 
« _Mais, tu es complètement fou ? s’écria-t-elle au bord des larmes.
_Tu ne comprends pas… fis son père en s’approchant encore. On me déteste désormais mais je t’ai toi et c’est l’essentiel… »
 
Dominique le gifla à toute volée :
 
« _Je ne veux rien savoir de ça ! Tu… Tu es répugnant ! »
 
Le père de la jeune femme reprit son expression habituelle et il se recula en se frottant la joue. En dépit de la force du coup, elle n’était même pas rouge :
 
« _Un jour, tu comprendras ma chérie…
_Je t’interdis de me toucher ainsi ! Je ne suis pas maman et même si je lui ressemble ton comportement vis-à-vis de moi est parfaitement odieux ! »
 
Le regard de son père se perdit dans le lointain et il tourna le visage avec un petit soupir souriant :
 
« _Et c’est quoi cette piscine ? Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? »
 
Il releva la tête et elle retrouva son expression dure comme à l’accoutumée :
 
« _Jusqu’à preuve du contraire, dit-il, je ne t’en ai pas parlé car tu n’as pas l’autorisation de t’y rendre. Cette interdiction, je n’ai plus à te la signifier. Les maçons sont en train de sceller le passage et le mois prochain, cet endroit sera définitivement démoli. Je ne la conservais qu’en souvenir de… ta mère. Tout ceci ne sera plus qu’un mauvais rêve une fois les travaux achevés !
_Mais elle est si belle…
_Tu as la force de braver les interdits alors tu as la force d’en supporter les conséquences ! Tu prendras ton Témesta chaque matin jusqu’à nouvel ordre devant  Firmin ou Janine et si l’un d’entre eux devait me rapporter que tu ne le fais pas, le châtiment que je te réserve sera exemplaire.
_Vivre ainsi ? Je préfère encore partir…
_Alors pars ! Renonce à ta vie facile et oisive ! Affronte le monde ! Mais si tu tires la porte, moi je tire les cordons de la bourse et tu pourras tirer un trait sur ta petite vie bohême complètement assistée. Moi j’en ai assez de supporter les conséquences de… »
 
Mais il s’interrompit un court instant.
 
« _Tu as le choix, Dominique ! Tu as toujours le choix ! Tu as choisi naguère et tu peux changer d’avis car somme toute, tu te moques des conséquences de tes choix : tu n’es qu’une égoïste ! Pardonne-moi mon comportement outrageux de tout à l’heure… J’avais peur de te perdre et ça fait près de cinquante-six heures que je n’ai pas dormi… En fait tout le temps que j’ai passé à ton chevet. Le Docteur Oakward passera cet après-midi pour t’examiner. Moi, je vais me reposer ! »
 
Il sortit en claquant la porte. Dominique regarda sa montre et vit que son père n’avait pas menti : elle était restée inconsciente près de trois jours.
 
                                                                       (à suivre)
 
-------------------------------------------------------------
(2) petit jeu de mots entre "Oakward : quartier du chêne" et "awkward : gênant, mal à l'aise"


Message édité par sheratan le 13-03-2006 à 03:06:09
n°236
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 13-03-2006 à 04:29:48  profilanswer
 

Oui, c'est drôle, elle me plaît autant ici qu'ailleurs....Serait-ce un hasard? sûrement pas, mais j'en attends toujours aussi impatiemment la suite. :D


Message édité par eskael le 13-03-2006 à 04:30:36

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