Une petite nouvelle que je continue au gré de mes humeurs, j'espère qu'elle vous plaira
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LE PRINCIPE DE LA DAME DE CARREAUX
Dominique était exténuée. Il était presque trois heures du matin et cela faisait près de vingt-neuf heures qu’elle était là, dans son atelier, à travailler sur une commande urgente passée par un petit théâtre du quartier latin. La réfection du tableau prenait corps, mais il lui manquait quelques pigments pour continuer. A cette heure avancée de la nuit, elle devrait se résigner à attendre le lendemain pour acheter les couleurs manquantes à Paris. Elle décida donc d’en profiter pour prendre quelques heures de repos.
Elle nettoya soigneusement ses pinceaux à l’essence de térébenthine dont l’odeur forte accrochait ses narines. Ses mains étaient grasses de l’huile de lin qui lui servait à assouplir les huiles trop épaisses. Son œil fut attiré par une aspérité trop marquée de la peinture. Elle saisit sa spatule et retira l’excédent de peinture. Pleinement satisfaite, elle se dirigea vers le petit évier de jardinier, au travers des plantes tropicales luxuriantes car en fait, son atelier était avant tout une serre.
La jeune femme jouissait à sa guise de la serre familiale et elle l’avait convertie en atelier de peinture. Elle aimait le calme qui y régnait et elle l’avait ordonné de façon à avoir vue sur l’orée de la forêt. Le mur d’enceinte de la demeure du XVIII ème siècle s’était effondré de ce côté bien avant sa naissance et les fonds nécessaires à sa restauration n’avaient jamais pu être rassemblés. Durant les longues soirées automnales, Dominique aimait à regarder la brume s’y déchirer en longs lambeaux paresseux. Parfois, elle pouvait apercevoir les cerfs ou les sangliers qui s’aventuraient dans le parc au crépuscule pour y bramer ou pour y paître. De l’autre côté, le manoir sévère de briques rouges dominait les alentours de ses quatre étages inquiétants. Elle pouvait y voir le majordome, la cuisinière et la femme de chambres vaquer à leurs occupations en ombres chinoises.
Dominique avait vingt-et-un ans. Elle n’était ni grande, ni svelte, ni même jolie. Tout au plus, elle dégageait une grâce toute naturelle qu’elle tenait, d’après son père, de sa défunte mère. Aucun de ses gestes n’était calculé. Elle marchait avec élégance et avait toujours un sourire suspendu au coin de la lèvre, prêt à surgir pour un enfant jouant à la balle, un inconnu croisé au hasard d’une rue ou une vieille dame promenant son chien. Ses longs cheveux teints en prune étaient noués en un chignon strict qui ne reflétait pas sa nature exubérante et joyeuse. Cependant, elle ne supportait pas l’idée que ses mèches puissent tremper dans de la peinture ou un medium quelconque. Ses trop grands yeux noirs se posèrent sur la table de fortune constituée d’une planche de contreplaqué posée sur deux tréteaux. Lorsqu’elle se lassait de peindre, elle venait s’asseoir sur un vieux banc de réfectoire usé par les fonds de culotte d’écoliers et se livrait à son passe-temps favori : les châteaux de cartes. Mais, contrairement à la plupart de ceux qui se livraient encore à cette activité, les châteaux de cartes prenaient presque un aspect obsessionnel chez Dominique. Elle achetait avec soins les jeux qui lui serviraient à construire un château de plus en plus grandiose et plaçait les cartes selon un ordre particulier : au plus bas, elle placerait Lahire, Hector, Ogier et Lancelot et au-dessus d’eux, elle mettrait Judith, Pallas et Argine. Ces dernières seraient surmontées par David, César, Charles et Alexandre, mais en dernier, tout au sommet, elle mettait toujours Rachel en vis-à-vis de l’as de cœur. Rachel était le prénom de cette mère qu’elle n’avait pas connue, emportée par une septicémie et l’as de cœur symbolisait pour Dominique l’amour qu’elle lui portait. Elle ne savait pas si la signification de l’as de cœur était exacte en occultisme, mais elle s’en moquait. Lorsqu’elle avait terminé d’échafauder le fragile édifice, elle imaginait toutes sortes d’histoires mettant en jeu cette mère dont elle n’avait pas connu l’étreinte, tout au plus quelques polaroïds incertains et décolorés par le temps. Elle laissait son château là, jusqu’à ce qu’il s’effondre sous l’effet d’un courant d’air, d’une maladresse de sa part ou plus simplement jusqu’à ce qu’elle en ait assez. D’ailleurs, elle considérait la chute de son château comme un mauvais présage et elle n’entreprenait rien tant qu’elle n’en avait pas reconstruit un autre, toujours plus fragile et encore plus compliqué.
Mais cette nuit, le château était là, bien vaillant, et elle appuya sur l’interrupteur pour couper la lumière diffusée par trois lampes à abat-jour industriel en aluminium. Elle referma la porte de la serre en repoussant un hévéa envahissant et se faufila vers le manoir à la faveur de la nuit pour gagner une chambre froide et impersonnelle où elle dormirait d’un sommeil sans rêve.
* * *
Le vacarme du boulevard Saint-Germain l’enivrait. En cette belle journée de septembre, la foule flânait au hasard des rues, entre la Huchette et l’Odéon. Dominique regardait de loin le square de la Place de Cluny où les touristes et les personnes âgées se relayaient sur les bancs publics pour nourrir en toute illégalité les pigeons et les moineaux :
« — Encore en train de bayer aux corneilles ?
— Ah ! Geneviève ! Je me demandais si tu arriverais à me retrouver !
— Et encore, j’ai été obligée de sécher l’amphi de bioch’ de cet aprèm’ et j’ai raté le resto U pour arriver à l’heure… J’espère que tu as déjà fais tes courses car sinon, je me barre en courant ! Je ne supporte pas de te regarder contempler les vitrines de Gibert pendant des heures…
— T’inquiète ! répondit Dominique en brandissant un sac de plastique jaune. J’ai tout là !
__ Ouf ! Je suis sauvée ! Je meurs de faim ! Ça n’te dirait pas un kebab ?
— Merci mais j’ai pris un hamburger au Mc Do ! File t’en chercher un, je vais faire le tour de la Sorbonne en t’attendant.
— On se rejoint ici dans un quart d’heure, ok ?
— Ok ! »
Dominique commença à remonter la rue des Ecoles et s’arrêta devant une des discrètes boutiques d’occultisme qui avaient pignon sur rue dans le coin. Par curiosité, elle voulut en pousser la porte, mais la boutique était fermée pour le déjeuner. Plusieurs livres étaient exposés et Dominique en parcourut les titres : « La Métempsycose : l’autre voyage », « La Troisième Oreille », « L’Atlantide Revisitée », « Conversations avec Alpha du Centaure », « Décuplez votre Energie Spirituelle ». Tous ces titres faisaient doucement sourire Dominique qui, loin d’être rationnelle, savait tout de même distinguer le bon grain de l’ivraie. En dessous des livres de la vitrine, il y avait un tapis de feutrine noire sur lequel étaient imprimés plusieurs pentacles rouges. Dessus étaient étalés des tarots divinatoires mais aussi un vieux pendule en étain et une très belle boîte à encens peinte de motifs hindous. Mais au travers de la vitrine, Dominique parvenait à distinguer le comptoir en bois, assez bas, et sur lequel le commerçant avait entrepris une patience. Toutes les cartes présentaient leurs dos, sauf une, tombée à terre : l’as de trèfle. Dominique s’attendait tellement à voir la Dame de Carreaux qu’elle en pouffa toute seule.
* * *
Il faisait presque nuit lorsque Dominique arriva chez elle. Elle ne fit même pas de détour par le manoir car elle savait que les domestiques étaient déjà partis et son père était en voyage d’affaires à Zanzibar. Elle traversa le parc du domaine familial sous un soleil mourant. La brume qu’elle affectionnait tant s’étirait en langoureux pans rougeoyants à la faveur du crépuscule, mais le froid était saisissant et anormalement fort pour un début d’automne. Au loin, un cerf fantomatique se mit à bramer. Une sourde inquiétude naquit dans le creux des reins de Dominique et remonta son échine comme une main glacée. A mi-chemin de la serre, elle s’immobilisa et regarda autour d’elle. Un hennissement sépulcral retentit loin dans la forêt et l’angoisse gagna la jeune femme. L’orée de la forêt n’était que ténèbres et pour la première fois, Dominique ne se sentait pas en sécurité. Le soleil agonisait à l’horizon et sa lueur se faisait maintenant glaciale. Dominique se mit à courir à perdre haleine vers la serre ou le jeu des lumières ambiantes faisait que les feuilles des plantes ressemblaient à autant de mains qui cognaient aux vitres. Mais pourtant, elle préférait encore la serre, au manoir…
Elle enfonça nerveusement la clef dans la serrure, ouvrit la porte et fit jouer l’interrupteur. Rien ! Paniquée, Dominique fit cliqueter l’interrupteur plusieurs fois et soudain, la lumière se fit, rassurante et protectrice. Dominique referma les trois verrous de la serre et s’affala contre la porte en haletant bruyamment. Son sac plastique plein de pigments, de vernis et de pinceaux tomba à terre avec un claquement étouffé. Elle balaya une mèche de cheveux de son visage et épongea la sueur qui perlait à son front du revers de sa manche. Et pourtant, elle ne se sentait toujours pas tranquille… Son atelier était familier et pourtant, elle s’y sentait comme étrangère. Dehors, le vent tourmentait les frondaisons de la forêt et le ciel, totalement occulté par une épaisse couche nuageuse, était d’un noir à peine pollué par la lumière de la ville, loin… Très loin…
Dominique jeta son pardessus sur sa chaise et avança. La toile recouverte attendait toujours qu’elle se remette à l’ouvrage. Elle se dirigea près de sa minichaîne stéréo et l’alluma. L’improbable station radio sur laquelle elle était réglée diffusait « Atom Heart Mother » de Pink Floyd et loin de changer les idées de la jeune femme, cette musique amplifiait à chaque seconde le sentiment de malaise qui l’habitait. Elle attrapa un CD au hasard sur la pile et le mit dans la chaîne. Quelques secondes après, Pink Floyd cédait la place à Madonna et son entraînant « Hung Up ». Elle se fit un café et avala un sandwich tout en essayant de percer les ténèbres par les vitres de la serre. Elle se sentait un peu mieux maintenant mais il y avait toujours quelque chose qui la turlupinait sans qu’elle put déterminer exactement quoi. Incapable de se remettre à travailler dans de telles conditions, elle préféra se détendre en faisant un château de cartes. Elle sortit de son sac le jeu qu’elle avait acheté au marchand de la boutique d’occultisme. Ce dernier s’était montré fort surpris que la jeune femme préférât un jeu de cartes traditionnel à l’éventail de tarots qu’il proposait mais rien n’y fit. Geneviève lui avait tout de même fait remarquer à quel point sa démarche était bizarre en sortant de la boutique. Dominique éprouva le paquet élimé par le temps et dont les bords s’écornaient à force d’usage. Elle en sortit un jeu à la tranche noircie par la sueur et saisit une des cartes ramollies par l’usure. Elle respira le paquet et son odeur poussiéreuse tout en essayant d’imaginer ceux qui s’en étaient servis. Les cartes usées étaient idéales pour faire des châteaux de cartes car elles ne glissaient plus et les bords de cartons désépaissis accrochaient mieux entre eux. Elle s’apprêtait à démolir le vieux château mais son geste s’arrêta de lui-même : en face de l’as de cœur, il y avait maintenant un six de carreaux.
* * *
Dominique ne réussissait pas à trouver le sommeil. La soirée était si étrange qu’elle n’avait pas osé quitter l’îlot de lumière qu’était la serre dans les ténèbres extérieures. Elle se terrait sur le canapé en osier où ses parents venaient autrefois profiter de l’été. Les coussins avachis et autrefois blancs n’étaient guère confortables et elle se retournait sans cesse sur le meuble frêle qui menaçait de rompre à chaque fois qu’elle bougeait. Elle regarda la pendule, fort heureusement silencieuse. Deux heures trente. La nuit n’en finissait pas et, parfois, le vent venait mugir entre les montants de cuivre rongés par le vert-de-gris. Au moins, elle avait un début d’explication au pourquoi du six de carreaux : près de l’évier, il y avait un plateau d’argent sur lesquels étaient posés deux club-sandwiches dans une assiette de porcelaine ainsi qu’une théière pleine, une tasse sur une soucoupe et une petite jatte de crème. Yvonne, la gouvernante, avait du s’inquiéter de son dîner et connaissant les habitudes de la jeune femme, elle avait pris l’initiative de lui préparer une collation pour le soir et de lui apporter. Cela partait d’un bon sentiment…
Elle marchait entre les bouleaux dépouillés qui émergeaient d’une épaisse couche de neige. Elle était perdue. Elle regardait à droite et à gauche, cherchant un point de repère, mais il n’y avait rien. Lorsqu’elle se retourna pour voir d’où elle venait, elle réalisa, qu’elle ne laissait aucune trace dans la neige fraîche. Hormis les bouleaux, il n’y avait rien, si ce n’est une élévation qui devait faire environ deux mètres de haut et sur laquelle les bouleaux se faisaient plus rares. Elle espérait trouver son chemin en regardant de là-haut mais alors qu’elle s’en approchait, elle vit la neige sur le flanc du monticule bouger légèrement. Et là, au milieu de cette colline, elle vit un œil gigantesque s’ouvrir. Un œil unique mais humain, d’une belle couleur bleue. Il devait faire environ un mètre de long. Lorsque l’iris bougea vers elle, elle sentit une profonde gêne l’envahir. Elle se sentait mise à nu, mais bien au-delà de son corps, c’était son âme que cet œil scrutait.
Un hurlement atroce la réveilla en sursaut. Dominique était paniquée et haletait sur le petit canapé d’osier. Mais rien ! Elle comprit que c’était elle qui avait poussé ce cri de bête blessée. Dehors, il faisait grand jour et un beau soleil automnal achevait de chasser les derniers restes de brume. Onze heures trente. La jeune femme était halitueuse. Elle réalisa alors que la température de la serre était caniculaire, tranchant largement avec l’extrême froidure de la nuit passée. Elle se leva, coupa les chauffages électriques et ouvrit la porte pour laisser entrer le vent frais. Elle se sentait poisseuse et collante aussi décida-t-elle d’aller prendre une douche. Elle traversa le parc à grandes enjambées et gagna l’allée de graviers qu’elle aimait tant entendre crisser sous ses pas. La Mercédès de son père était garée dans la cour alors que celui-ci ne devait rentrer que deux jours plus tard.
Dominique pénétra dans le hall et essaya de monter discrètement jusqu’à sa chambre, mais la voix paternelle l’interrompit en chemin :
« — C’est toi ma chérie ?
— Oui papa !
— Tu reviens d’où comme ça ?
— De l’atelier…
— Tu ne viens pas m’embrasser ? »
La jeune femme s’exécuta à contrecoeur. Elle pénétra dans le salon. Celui-ci était grand et éclairé par trois grandes portes-fenêtres devant lesquelles tombaient de fins voilages blancs. En cette belle fin de matinée, ils dansaient au vent. Le père de Dominique était assis dans un grand canapé de cuir rouge sombre, vêtu de son sempiternel costume deux pièces noir et d’une chemise rouge sang. Sa cravate blanche barrée de deux bandeaux rouges achevait le tableau. Il était grand, très grand même et d’une minceur à faire peur. Il n’avait cessé de se décharner depuis la mort de sa mère. Sa peau avait le vilain aspect et le toucher du vélin fané et son teint cireux renforçait l’émaciement de son visage. Il avait du être beau, mais ce temps-là, Dominique ne l’avait jamais connu. Elle se pencha et l’embrassa vite, afin de se défaire de la sensation du contact de son père :
« — Tu ne sens pas la rose ma chérie…
— Non je me suis réveillée en pleine chaleur et…
— Je t’ai déjà dit que je n’aimais pas trop que tu dormes là-bas !
— Ce n’était pas exprès papa. Et toi tu sais que je n’aime pas rester à la maison lorsque je suis toute seule…
— Peut-être mais tu es quand même bien plus en sécurité ici que là-bas.
— Papa je suis une grande fille…
— Evite ce genre de discours avec moi ! Je ne pense pas trop te priver de liberté, mais à l’avenir, j’aimerais que tu ne dormes plus dans la serre. Si jamais tu devais recommencer, je serais obligé de t’installer au grenier !
— Ah non ! Pas le grenier ! Je ne veux pas y retourner ! Surtout depuis que…
— Il n’en est pas question pour le moment, mais je te le redis, plus de nuit ni même de sieste dans la serre ! »
Dominique s’apprêtait à protester lorsque le majordome apparut dans le salon :
« — Le déjeuner sera servi dans trente minutes, Monsieur !
— Parfait, Firmin ! Nous honoreras-tu de ta présence ?
— Oui Papa !
— Voila qui est fort aise ! »
Firmin disparut par la porte. Le père de Dominique se leva et la jeune femme remarqua une tâche sombre sur le poignet de chemise qui dépassait subrepticement de la manche :
« — Qu’est ce que c’est ? fit la jeune femme en pointant du doigt la tâche.
— Rien ! Juste du cambouis ! Nous avons crevé en revenant de l’aéroport et comme Firmin ne se fait plus tout jeune, j’ai décidé de l’aider…
— Ah bon ! Je file prendre une douche et j’arrive. Au fait ! Geneviève viendra probablement passer le week-end à la maison.
— Je ne serais pas là ! J’ai un congrès à Rio de Janeiro samedi et un autre dimanche à Buenos Aires. Je ne reviendrai pas avant mardi. Si tu veux, je demanderai à Firmin et à Yvonne de rester au manoir.
— Non ! Ce n’est pas la peine ! On en profitera pour aller voir un concert au Zénith !
— Encore de la musique de sauvages ?
— Non ! Enfin… Pas trop ! Rammstein…
— Je ne connais pas !
— Tant mieux ! Ça ne te plairait sûrement pas ! Je t’en reparlerai plus tard… »
Dominique sortit en courant du salon et gravit quatre à quatre les marches de l’escalier. Elle s’enferma dans sa chambre et fonça sous la douche.
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