Il entendit des bruits monter vers lui, en tournant le coin de l’escalier, il déboucha sur le quatrième palier, contourna la cage d’ascenseur et reprit sa descente, Il faucha dans sa course d’un solide coup d’épée un droïde qui montait au galop, l’arme au poing. Sans ralentir, il dévala les marches jusqu’au troisième. Il s’arrêta juste le temps de reprendre haleine et de voir les diodes de l’ascenseur lui indiquer que quelqu’un montait. Il passa devant les portes métalliques en trombe et courut le plus vite qu’il put en direction de la fenêtre au bout du palier. D’un bond prodigieux, il se propulsa au travers à l’instant même où deux agresseurs sortaient de l’élévateur et l’arrosaient copieusement de rafales de leurs mitraillettes. Dans un éclat de verre brisé, au milieu du crépitement et du sifflement des balles, Gil franchit l’espace de la ruelle étroite qui bordait son immeuble et atterrit en exécutant une roulade sur la terrasse du duplex qui surmontait la façade voisine. Il bondit par-dessus une jardinière et sauta le balcon pour se retrouver sur un toit zingué, légèrement pentu. A deux mètres de lui se trouvait une tabatière entrouverte dans laquelle il s’engouffra, pieds en avant. Sur le palier sous les combles où il se trouvait, il ouvrit une fenêtre et agrippant une gouttière, se laissa glisser le long de celle-ci jusqu’au sol. Il se laissa choir sur les deux derniers mètres et traversa en courant la cour intérieure où il se trouvait à présent, se ruant dans un étroit passage qui débouchait sur une autre ruelle. Il contourna le coin de l’immeuble à fond de train et passa devant une rangée de box s’arrêtant brusquement devant le sixième. Il sortit les clés d’un de ses poches et ouvrit la porte en tôle, la faisant coulisser vers le haut. La bête était là, prête à bondir. Une rangée d’étagère tapissait le fond du réduit dépourvu d’ouverture en dehors de la porte. Il posa son épée sur une étagère et récupéra le fourreau qui était posé sous un chiffon. Il déroula la lanière de cuir qu’il avait emporté et la fit passer dans les petits anneaux de métal situés sur le haut d’un côté et à la base de l’étui. Puis il se l’attacha dans le dos à la hâte et y engaina l’épée. Il saisit sur l’étagère un casque en carbone et kevlar et le coiffa promptement, clipsant la jugulaire. Ce couvre-chef était plus léger et presque aussi résistant qu’un heaume. Il rabattit la visière de plexiglas et enfourcha sa monture. Gil fit jouer la clé dans le contact puis pressa du pouce sur le démarreur. L’énorme quatre cylindres de son gros cube s’anima dans un feulement rauque. Sa main serra l’embrayage et sa botte ferrée appuya sur le sélecteur, passant la première dans un « clock » sonore. Sur un filet de gaz il sortit du box, chevauchant son engin. Sur sa droite il vit un quatre-quatre noir débouler en trombe de l’extrémité de la ruelle. Ils étaient déjà là. Il tourna le guidon vers la gauche et vissa la poignée de gaz, la moto bondit en avant dans un rugissement de pistons. Il passa la seconde et accéléra encore. Il évita de justesse le deuxième tout-terrain qui allait lui barrer l’autre extrémité du passage et déboula sur l’avenue comme un boulet de canon. Il serra brusquement les freins et pencha sa machine pour ne pas finir sa course dans la vitrine d’en face, d’un coup de talon il redressa la bécane et essora la poignée des gaz jusqu’à la butée. Il fut propulsé en avant si fort que la roue avant s’arracha de l’asphalte, cabrant l’engin. Gil passa la vitesse supérieure à la volée, le pneu recolla au sol et la moto s’engagea en trombe dans la circulation tentaculaire du vendredi soir. Slalomant entre les voitures qui encombraient l’avenue, il mit le cap à toute vitesse sur le boulevard périphérique.
Un coup d’œil dans le rétroviseur lui apprit que les deux voitures noires tentaient de le suivre dans le trafic, se livrant à un dangereux et spectaculaire gymkhana. Arrivant à un carrefour, Gil méprisa le feu tricolore qui allait passer au rouge et accéléra encore. L’aiguille du compte-tours grimpa quand il tourna la poignée et il traversa le croisement comme une balle, dans le rugissement rageur de son pot d’échappement juste sous le nez d’un bus qui arrivait de sa gauche, dans sa voie réservée. Un crissement de pneus martyrisés puis un énorme fracas métallique lui apprit que l’un au moins de ses poursuivants venait de sortir de la course. Au bout de l’avenue, derrière la rangée de feux, alignés dans sa perspective, il devina le rond point qui donnait accès au périphérique. Lancé comme un projectile, il avala le kilomètre de boulevard à plus de cent dix kilomètres heure, évitant de justesse une estafette de livraison qui se rabattait sans prévenir et frôlant un piéton engagé sur un passage clouté. Il ralentit à l’approche de l’immense place ronde où tournait un carrousel de véhicules en un manège ininterrompu. Il s’inséra dans la circulation et prit vivement la bretelle menant aux extérieurs et descendit la rampe d’accès au périphérique. Comme il s’en doutait les quatre files de circulation étaient surchargées et ce dans les deux sens. C’est à allure réduite qu’il commença à slalomer entre deux rangées de voitures, remontant l’interminable file. Il savait que même s’il ne pouvait aller bien vite, ses poursuivants seraient totalement bloqués par ce trafic du vendredi soir. Il sourit derrière sa visière translucide en pensant à la saison complète qu’il avait dû consacrer à l’apprentissage nécessaire pour obtenir la qualification lui permettant de piloter une moto. En négligeant d’apprendre à manier ces chariots à quatre roues que l’on nommait automobiles, il pensait avoir fait un choix judicieux, il en trouvait la récompense à ce moment.
Malgré l’intense concentration que demandait la conduite entre les voitures, sa petite allure permit à Gil de se détendre. Finalement, c’est ça qui allait lui manquer le plus, pensait-il, la vitesse. Même si depuis son arrivée sur ce plan d’existence, il n’avait cessé d’être surpris, émerveillé ou suffoqué et ce malgré tout l’entraînement qu’il avait reçu, il ne regretterait pas grand chose à part ça. Bien sur, l’électricité l’avait subjugué mais pas autant que cette eau qu’il avait découvert, sortant de ce qu’on appelait ici « robinets ». Il avait même tenté d’en démonter un pour le rapporter chez lui mais s’était vite avisé que ce n’était pas l’objet qui faisait jaillir le précieux liquide. Cela lui avait valu une solide réprimande de la logeuse et coûté les réparations nécessaires. Cela aussi lui avait paru étrange, le mode de paiement utilisé sur ce plan. Tout le monde utilisait des chiffons de parchemins bariolés ou des petits morceaux de ce fameux matériau plastique. Pourtant, personne ne lui avait refusé ses pièces d’or au début. C‘était même ainsi qu’il s’était acheté sa monture. Chaque fois qu’il payait quelque chose les gens le regardaient étrangement mais semblaient pourtant ravis. Il s’était bien procuré quelques échantillons de la monnaie en vigueur dans un établissement appelé banque, mais il n’avait jamais vraiment réussi à saisir la valeur de ce que l’on nommait pièces et billets. De toute façon, après ce soir, il n’en aurait plus besoin.