(Il s'agit, ici, du chapitre 8 d'un roman médiéval en deux tomes, édité en petit tirage sur papier, quasiment épuisé - quelques exemplaires encore chez l'auteur; voir site - mais toujours accessible, pour une éventuelle télécharge payante, sur le site e-presse.fr
Titre: Ainsi disait un troubadour.
Dans ce chapitre, il est question d'ordalie ou de duel-jugement. C'est l'occasion, pour celui qui est appelé Pierrelot et doué d'une force physique exceptionnelle, de se faire adouber et d'être désigné comme champion du comte de Rodez. Occasion pour le comte de se débarrasser d'un chevalier-routier devenu encombrant.
La Hire, autre chevalier-routier, dont il est question ci-dessous, vient d'être engagé par Pierrelot, en vue de la 2éme croisade. Pierrelot, peu après cette ordalie, est devenu châtelain...
Mais voici le déroulement de cette ordalie. J'espère que vous ne serez pas trop déroutés par quelques termes ou expressions tirés du vieux français ou de la langue d'Oc.)
* * *
Naguère, à la cour de Rodez, dames et damoiselles n’avaient eu d’yeux que pour le champion du comte. Voilà d’emblée ce qu’on apprit ici au jeune routier La Hire, bien empressé de connaître la suite du comment le simple fils d’un serf finit par s’ennoblir.
Le comte Richard, père de Hugues, ne s’embarrassait ni de bonnes manières, ni de sentiments débonnaires , si cela ne servait point sa cause. Il laissait courir ou tranchait dans le vif s’il le fallait, sans souci d’équité, seul faiseur de lois, seul juge en tout, maître à l’égal de Dieu. On lui connaissait deux points faibles : une largeur d’épaules qui ne suscitait pas l’envie et une faiblesse de sénile égrotant , devant Alix, cette fille qu’il avait eue sur le tard.
Il convenait d’expliquer cela à La Hire, en même temps qu’on lui parlait de l’écuyer Pierrelot, mandé par le comte en son château, pour venir remplacer un fidèle et vieil écuyer rappelé à Dieu. Le comte Richard avait son idée sur le rôle qu’il espérait faire jouer à ce Pierrelot, sorti des écuries de La Garcie (Château du Ségala en Rouergue). Il avait remarqué l’impressionnante membrure de ce damoiseau des bois, l’avait vu à l’œuvre, et, l’ayant jaugé en connaisseur, il avait dit : ‘je le veux parmi mes hommes d’armes’. C’était aussi simple que cela.
Pierrelot n’était encore que jeune écuyer du seigneur Jean de Lusufre (voisin de La Garcie). Et, déjà, il ne connaissait pas les limites de sa force. Autant dire qu’humainement et, pour un duel de quelque nature qu’il fût, aucun adversaire ne lui résistait. A l’épieu, à la hache, à la masse, à la lance, à l’épée. Il n’y avait qu’à l’arc, où la justesse de son tir laissait encore beaucoup à désirer. A cheval, si d’aventure il se faisait désarçonner, la partie n’était pas pour autant jouée. Et pourvu qu’il ne fût pas éreinté par la chute, c’est au sol qu’il se sentait le plus sûr de lui.
A Rodez, l’écuyer affina son art de guerre. Le comte en fit un bachelier et, presqu’à la sauvette, l’adouba. C’était au moment où un chevalier routier, sans noblesse d’âme, une espèce de vaunéant , soupçonné de meurtrerie et peut-être du viol d’un garçonnet de huit ans, demandait à subir le jugement de Dieu . Ce criminel tentait de sauvegarder sa vie, grâce à l’incertitude d’un duel en champ clos et sans merci .
Le routier ne connaissait pas Pierrelot, devenu bras armé de la justice du comte, pour la circonstance. Il accepta ce défi, trop heureux d’avoir à affronter un rustre encore sans grande réputation. Il ne connaissait pas davantage la pensée d’un comte trop heureux, quant à lui, d’avoir cette occasion rare, d’une part, de mettre à l’épreuve celui qu’il désignait là comme son champion et, d’autre part, de se débarrasser, espérait-il, de cet incontrôlable accusé, un puîné sans-avoir, depuis longtemps inavouable complice, dans d’inavouables et sacrilèges expéditions de rapine.
Pierrelot se serait proposé, si le comte Richard ne l’avait pas devancé. Le jour de l’épreuve arrivé, Pierrelot de La Garcie et de Lusufre, prit donc l’épée et la lance à pennons bleus, au nom de la justice comtale et divine. On n’avait pas trouvé de haubert à sa taille. Mais Pierrelot s’en passerait. Il ne voulut pas de heaume, ni de cuirasse non plus ; même pas d’un chapel de fer. Sur sa gamboison épaisse, ce qui le rendait encore plus imposant, de larges plaques de cuir fort lui protégeaient le buste. Son chef était enserré dans une ventaille, capuche à mailles de métal, prolongée d’un gorgerin qui s’étalait sur les épaules. Au bras gauche, il tenait un immense écu aux couleurs du comte.
Le routier, soumis au jugement de Dieu, de pied en cap tout habillé de fer, espérait bien esquiver la lance du justicier et parvenir à trouver la faille chez un adversaire si peu protégé. Il y aurait, pour cela, au moins trois affrontements en joute obligatoires, le long d’une lice de cinquante pas, marquée par une corde tendue et posée à même le sol. Si ces trois assauts ne suffisaient pas, le combat pourrait se poursuivre, selon les régles établies par Richard lui-même, au gré de l’un ou de l’autre des bretteurs .
Chacun s’équipait des armes de son choix et userait des ruses qu’il voudrait, sauf à respecter ce qui avait été expressément édicté. Deux gens d’armes et à cheval étaient prêts à intervenir pour corriger le vil fallacieux .
Le comte ne dédaignait pas ce côté spectaculaire et exemplaire, de rendre la justice. Enfin, il voyait aussi, là, l’occasion d’un populaire déduit. Devant tous les témoins pressés en foule le long des palissades basses, érigées en cercle pour la circonstance, sur la vaste esplanade des foires, une fois les deux chevaliers à distance et se faisant face, lance levée, le départ fut corné.
Bref, haut et clair !
Pierrelot, bien calé sur le meilleur destrier du comte, un rien fendant , pointa et chargea sans hésiter. Le routier pointa de même et s’élança vaillamment. Seul le bruit des sabots des deux destriers sur le gravier, donnait la mesure de la tension. Les bêtes, fièrement emportées, allaient la tête haute l’une vers l’autre, sans d’autre souci que le plus grand galop. Avec vivacité et au dernier moment, le justiciable esquiva le coup en se couchant, prestement et de côté. Il ne se préoccupa même pas d’effleurer la tunique courte de cendal bleu, revêtue par le champion du comte.
La foule, après des exclamations diverses, se reprit et ne put s’empêcher d’encourager les adversaires. Ceux-ci se remirent donc en place et le départ fut à nouveau corné.
Pierrelot, cette fois, s’écarta sensiblement de la lice, laissant aller sa monture librement, sans la brocher.
Le routier, lui, éperonna des deux et ne surprit personne en renouvelant l’obvieuse esquive de son premier passage. Au dernier moment, le champion détourna bien vers le bas le bois de sa lance. Mais en vain. Il aurait peut-être renversé le routier, s’il n’avait craint d’empaller la monture en plein col.
La décision du champion était désormais prise, quant à la nouvelle tactique pour ce dernier assaut. Pierrelot, cette fois, ne se soucierait nullement ni de feinte ni de lance adverses. Il se fia seulement à la solidité de son bois de frêne. Au moment du croisement, il barra tout à la fois le passage au cavalier et à son caval .
Ils roulèrent l’un et l’autre au sol, pêle-mêle, la lance du champion brisée en plusieurs tronçons !
Sans hâte, Pierrelot met pied à terre. Pis ! Il se débarrasse et de la courte épée qu’il portait au côté et de son immense écu. Sans presse , toujours, il sort de sa gaine la lourde épée accrochée au côté du destrier, celle que venait de lui offrir le comte. Une magnifique épée à pommeau-reliquaire. D’une platissade sur le flanc, il invite sa monture à s’éloigner.
Le cheval du routier, de son côté, aussitôt relevé, s’est écarté, sans y être invité.
Tenant son épée à deux mains et pointée vers l’avant, Pierrelot s’avance sans faiblir, droit sur le malheureux adversaire, remis sur pieds, mais encore étourdi et un peu trantolant . A distance, le champion s’arrête. Il laisse souffler le routier.
Ce dernier remet bien en place son heaume à nasal. D’une main, il tient son épée ; de l’autre un long poignard de chasse, caché contre la guiche, sous l’écu qu’il n’a pas lâché.
Pierrelot patiente encore. Il veut laisser à son adversaire le choix du moment de l’attaque.
Avant de se décider, le routier cherche du regard son destrier, au harnachement duquel sont accrochés hache et masse d’arme. Un instant, on le sent hésiter. Puis, il se retourne vers le champion, d’une demi-coudée plus haut que lui. Il porte en avant son écu jaune et noir, traversé d’un éclair rouge vif. Il le tient légèrement incliné, comme prêt à le porter au dessus de sa tête. De biais et louvoyant un peu, ramassé sur ses jambes, il s’avance.
Pierrelot, campé ferme, à front de lui , les pieds écartés, se tient immobile, la lourde épée à demi-lévée, tenues à deux mains. Son regard est chevillé dans celui de l’assaillant.
En cet instant, le silence est immense. Il ressemble à l’éternité. Le soleil est encore haut. A peine voilé. Le vent lui-même retient son souffle.
Vif et soudain, le routier s’est jeté en avant. Il a assèné un coup fulgurant, du tranchant de l’épée, sur l’épaule gauche de Pierrelot. La maille du gorgerin est entaillée. Mais au-dessous, le cuir aduré et l’étoupe doublant le broigne ont amorti le choc. Le sang ne coulera pas ici. Pierrelot ignore le coup. Vif et pivotant aussitôt, il suit le routier dans son esquive sur la droite. Il abat sa lourde épée.
Sinistre fracas ! Stupeur !… Stupeur et soulas !
Comme l’éclair et la foudre à la fois, colère du Très-Haut, l’arme du champion a fait voler en éclats l’écu de bois clouté. Il est pourfendu le fer du heaume, jusqu’au nasal.
Dans la foule, rumeur et frisson de grand émeuvement . Et à nouveau un lourd silence…
Une fois l’épaisse lame retirée du milieu du crâne ensanglanté, le chevalier heurté , celui qui avait quémandé la justice de Dieu, s’affaisse mollement sur la poussière du champ de foire.
Il expirait.
Justice était rendue.
Vive Taillefer ! hurla soudain une voix pointue.
Elle crevait la chape du silence.
Taillefer était né et remplaçait Pierrelot.
* * *
( Si un seul le demande expressément, il sera possible de lire ici un autre chapitre - ou partie de chapitre long - du tome II ou du TomeI. Préciser le genre préféré: romance, poétique ou action comme ici.)
Message édité par mouysset le 23-02-2006 à 15:30:39
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