Mot :   Pseudo :  
 
Bas de page
Auteur Sujet :

humour - L'amour est enfant de barème

n°115
talbazar
solve et coagula
Posté le 04-01-2006 à 22:50:22  profilanswer
 


L'amour est enfant de barème

 
 
 Anicée Thilène voulait éviter d’être moche ici ou là, soigner et rendre brillants ses longs cheveux noirs et bouclés. Elle saisi le flacon grand luxe à facette bleu-saphir spécial brunes et, en quelques coups de vaporisateur, le produit fluide et limpide fit briller ses cheveux sans en omettre un seul. Anicée ne releva aucune trace de gras et remercia le fabriquant créateur du flacon : avec le vaporisateur, il était impossible de se salir les mains. Après la brillantine, anicée résolu de sentir bon. Elle venait de découvrir un truc pratique et économique. Plongeant la tête dans le lavabo, elle constata que la brillantine tenait bon, puis s’aspergea à tâton d’un grand parfum de Paris, frais piquant et printanier. Satisfaite, elle se sécha  le cou pour imbiber la serviette afin qu’elle en garde l’odeur, par souci d’économie bien comprise. Elle traversa le long corridor de son studio, endossa sa gabardine à doublage amovible et se lança dans le train-train de ses affaires.
 
 Chaque lundi, à huit heure trente, elle se rendait à son travail car elle posait des rails pour la S.N.C.F. Dehors, le soleil tapait dur, elle supportait mal la chaleur car cela la faisait devenir écarlate et son artère temporale, merveilleusement belle, se gonflait. Elle souffrait d’un rhume tenace malgré la saison des cerises, aussi prenait-elle l’habitude d’utiliser des mouchoirs en papier, car c’était une femme évoluée. Elle venait de lire dans un magazine pour chienne que les hygiénistes recommandaient cet usage, mais anicée reconnaissait volontiers qu’il supprimait les blanchissages longs et onéreux, qui vous contractent en vous procurant un sentiment néfaste d’insécurité, particulièrement quand l’acte s’accomplit avec un partenaire passif debout.
 
 Elle caressa son nez fin, magnifique et encombré, mais irrité, qui lui fournissait des indices précieux quand à l’odeur, le goût et la texture. Enfin elle monta dans le bus car sa propre voiture pourrissait sur le trottoir à cause d’une stupide panne de coffre. Assis en face d’elle un vieux monsieur lui donna le spectacle inélégant de se moucher bruyamment dans un mouchoir en tissu. Quand il le rangea enfin dans sa poche les germes ressortirent pour se faire piétiner heureusement en grand nombre par les voyageurs cramponnés dans l’allée centrale. Grâce à la tasse de boisson maltée qu’anicée buvait chaque matin, elle tenait un esprit aiguisé de frais et failli couper la parole à son dégoûtant vis à vis. En laissant la situation progresser, elle devinait qu’elle aurait de plus en plus de mal à interrompre le processus.
 
 D’un seul coup, presque sans prévenir, les germes attaquèrent les passagers en les tuant presque tous. Anicée se retrouva seule avec le chauffeur de bus qu’elle détailla à loisir. Sa propre habitude d’utiliser des mouchoirs en papier l’avait rendu ultra-résistante aux microbes. Ce phénomène a d’ailleurs fait l’objet d’une étude poussée de la part du professeur germaine Matosgoudmatos, mais la survie du conducteur ne s’expliquait toutefois pas encore. Ce dernier stoppa son long véhicule après l’avoir soigneusement égaré. Anicée se leva, enjambant les corps sans vie et, sous l’empire d’une rubéfaction de la peau due à la vaso-dilatation, elle s’approcha de l’homme dont elle tomba immédiatement amoureuse.
 
 Elle aurait tant aimé que son action débouche sur un mouvement, histoire de vider un peu son fiel. Comment ne vivre qu’avec l’essentiel, quand on a autre chose à faire, comme se raser le matin en sifflotant pour aller au boulot ? Parfois, elle rêvait de psychothérapie de groupe, de massez vous les uns, les autres, de chair, d’os et de savants nez à nez. Pas nécessairement une violence, non, mais un effet physique. Ces pensées n ‘étaient pas plus réelles que le reste mais simplement plus pénibles. Parfois, elle n’arrivait pas à dormir et se trouvait alors très proche d’elle-même, son sommeil se truffait de symboles aux allusions phalliques d’une évidence criante, qui rendaient par la même toute la réalité polyvoque du rituel inconscient. Elle aimait ce type, profondément, autant qu’il fut humainement possible. Comment pouvait-il, lui, se satisfaire de n’observer que le trafic routier ? un seul regard de sa part dans le rétroviseur aurait rallié tous les suffrages et fait régner la bonne entente, s’il n’y avait pas eu de voitures dans l’autre sens. Tout est question de vibration. La libido retrouve sa puissance d’investissement délivrée de la médiation affective absolue de l’échange. Pour le pognon, elle ne s’en faisait pas.
 
 Elle s'approcha encore, en se débarrassant des résidus de refoulement qui faisaient d'elle une civilisée, et puis elle s'approcha encore... Il était beau, il était grand et sentait le formol. Cette sage précaution toucha anicée en lui démontrant sans nul doute possible que cet homme lui devait de survivre.
 
- Comment vous appelez-vous ? eut l'audace d'interroger anicée entre deux battements de cœur, les joues rouges, les pupilles dilatées, ainsi qu'un besoin musculaire irrépressible de trépigner.  
 
- Edgard Lipette, répondit le chauffeur qui n’aimait pas son nom. Il faut que j’attende mes collègues pour décharger le bus. Après j’aurai fini ma journée...
 
- Je commence ma journée, dit anicée, d’une voix presque inaudible.
 
 Fut-il possible que l’affaire s’arrêtât là ? (entre nous c’est si je veux) bien sûr que non sinon la vie ne vaudrait pas qu’on la vive. Anicée s’autorisa une nouvelle inspection d’edgard, pour être sûr de ses sentiments. Elle masquait mal une envie folle de le tutoyer. L’homme se rasait impeccablement les avants-bras ainsi que le visage, probablement, mais ce dernier n’en gardait aucun mauvais souvenir. Son poil devait être dur, bien que sa peau paraisse sensible et le rasoir de mauvaise qualité. Il n’est pas riche, en déduisit pour elle-même à haute voix anicée. Elle nota encore une légère inflammation du coude, probablement douloureuse, appelée Bursitis, provenant soit d’un rhumatisme, soit d’une pointe d’arthritisme, voir d’activité solitaire provoquant la surdité. Edgard n’affichait pas la peau de rhinocéros que peut donner, par exemple, trente ou cinquante ans de service dans la délinquance. Une chemise et un pantalon vêtait le reste : edgard Lipette pouvait se permettre d’entrer dans le monde.
 
- Ne vous laissez plus torturer par vos rhumatismes, lui dit anicée en le regardant droit dans les yeux, étendez de la crème légèrement, sans frotter, sur l’articulation fortement raidie, ce qui la réchauffera avant de la décongestionner. Vous verrez, ça soulage tout de suite.
 
- Je vous remercie, dit poliment edgard en regardant les hanches d’anicée par-dessus son épaule. Moi qui trouve difficile de supporter les tensions matinales de la modernité, je vous devrais un beau souvenir.
 
 En hurlant ces paroles, le grand garçon d’aspect timide lui tendit cependant un agenda de l’année en cours, un cadeau d’étrenne de la compagnie de bus.
 
- Est-il possible de vous revoir, mademoiselle ? ajouta-t-il d’une haleine incroyable en s’approchant tout près du lobe velouté de l’oreille d’anicée (si près!).
 
- Si tu veux edgard, tu peux sans problème ultérieur me baiser la main.
 
 Pour s’exprimer différemment, elle lui expliqua que le baise-main d’aujourd’hui ne serait qu’un geste double camouflé en un seul, sans faire d’enfant, puis elle s’empara vivement du petit carnet où elle s’empressa de noter sur les pages vierges mais consentantes son nom, son prénom, son n° de téléphone, son code secret de carte bancaire , ses n° de carte d’identité et de permis de conduire. Elle rajouta même de quelques lignes manuscrites, en tremblant un peu, son adresse personnelle. Enfin, affolée par son retard de cycle, elle jeta un coup d’œil sur son calendrier, on ne sait jamais, puis sur sa montre, avant de prendre son élan pour se mettre à marcher.
 
 Arrivée sur son lieu de travail, en l’occurrence la gare des Lestes jouxtant celle de triage, elle pénétra dans son service le cœur battant à tout rompre. Son esprit ne pouvait parvenir à se libérer des émotions déclenchées dans ses reins par sa rencontre avec edgard. Ce type est un génie, pensa-t-elle en consultant rapidement l’ordre du jour. Elle devait poser deux cent cinquante six rails dans l’après-midi et cette constatation la rassura. Au moins, elle n’aurait pas la tête occupée par autre chose. Dans le hall marbré de la gare voyageurs, des pigeons dansaient sur les mégots en observant la foule affairée qui diffusait bien malgré elle des sueurs fétides de son infinitude de pieds agités.  
 
 De son côté, edgard Lipette, fatigué de décharger des passagers plus morts que vivants, décida de changer de métier et s’inscrivit dans la matinée sur les registres d’un centre de formation pour adultes de plus de dix huit ans. Le soir même, il devint ingénieur-stagiaire des gaz et des échappements. Hélas, en rentrant dans sa caravane; feuilletant les petites annonces,  il ne dénicha qu’un poste de masseur-esthéticien susceptible de lui convenir, rapport à son age. Il posa sur sa table son agenda qui exhalait une forte odeur de brillantine, laquelle embauma jusqu’aux narines dilatées du présentateur de la télé.
 
 Entre le nom de la mère et le groupe sanguin d’anicée Thilène figurait sur deux pages, écrites au marqueur rouge indélébile, les larges chiffres du n° de téléphone de la jeune femme. Edgard s’empara du combiné après de longues hésitations. Il ne désirait pas importuner anicée et craignait qu’elle ne lui raccroche au visage. Peut-être serait-elle absente et ne rentrerait que très tard dans la nuit, ou peut être serait-elle en apnée au fond de sa baignoire, peut-être aurait-elle débrancher la prise pour être tranquille? Ou bien encore serait-elle peut-être morte de tuberculose enveloppante dans l’après-midi ? Cette dernière suggestion effraya edgard et triompha de son angoissante expectative. Il composa le n° sans faire de fautes, en bon ingénieur, et son cœur vibra en harmonie avec le doux martèlement de la tonalité.
 
- Allô edgard ? dit anicée qui avait déjà préparé un copieux plateau-repas devant son téléphone.
 
-Allô anicée ! répondit edgard, imaginant la poitrine galbée, les hanches sinueuses, les cuisses sveltes et le maquillage intact de son amie.
 
- Mon amour ! fit anicée en sentant confusément le regard d’edgard la pénétrer.
 
- Bonnet blanc et blanc bonnet, répondit edgard en s’efforçant de suivre le match de foot qui passait à la télé.
 
- J’arrive ! hurla anicée avant de s’élancer vers le lustre en cristal de roche de son living, enrichissant immédiatement le modèle-type.
 
- Je t’attend, anicée, dit posément edgard en lui donnant son adresse, explicitant une situation qui, consciemment, ne lui échapperait pas.
 
 L’aorte surventilée de bonheur; anicée frappa à la porte de la caravane d’edgard, deux minutes plus tard. Ce dernier lui intima un peu sèchement l’ordre d’entrer et de refermer bien vite la porte derrière elle à cause des courants d’air. C’est là probablement l’une des origines de la poignée de main. Anicée s’assit avec vertige, pâleur et tremblements sur le lit d’edgard, riant, chantant...
 
- Je ne suis plus conducteur de bus, informa edgard en dévisageant longuement anicée à hauteur de son corps divin.
 
- Je suis bien contente, répondit celle-ci, joignant le sourire à la parole, ce qui lui donna un air étrange, c’est un métier qui provoque fréquemment des descentes d’organes, j’espère  que tu n’es pas atteint !
 
 Ajoutant le geste au sourire, elle palpa longuement les organes d’edgard, ce qui lui provoqua de gros ronflements de poitrine.
 
-  Béni soit jésus, tout tient en place, rassura t-elle enfin, fermant langoureusement les paupières.
 
- Je suis masseur-esthéticien, susurra edgard. Je commence demain mais je pourrais acquérir de l’expérience professionnelle en ta compagnie...
- Vous les hommes, vous êtes tous les mêmes, répondit anicée en enlevant prestement son pull, sous lequel ses petits seins frémissaient d’impatience, vous ne pensez qu’à votre travail !
 
 Puis elle dégrafa son soutien-gorge, taille B-52, qui bombait sa chemise importée du vietnam. Edgard massa longuement anicée et la caravane se mit à tanguer, comme les bateaux au crépuscule, avant que la marée ne se retire, chargée d’iode et de bouteilles vides. Pour remercier edgard de lui avoir, dans une ère de retenue aussi rigide, soigné une scoliose déformante héritée d’une scolarité lascive, anicée lui sauta au cou en l’embrassant franchement sur les lèvres. Le tronc, les cuisses et les oreilles partagèrent le même sort. Il n’y avait pas ici d’abaissement du corps, mais immédiatement après la prosternation totale, elle essaya le kow tow oriental, en grimpant d’un degré. L’étreinte se fit plus riche. Malheureusement, la pose des rails avait endurci les biceps d’anicée et celle-ci étrangla son nouvel ami. Effarée, elle s’effondra sur le corps d’edgard en désirant mourir, ce qu’elle fit en ouvrant le gaz du réchaud.
 
 Au petit matin, les passants alertés par l’odeur ouvrirent la porte de la caravane qui laissa s’échapper la main d’edgard, froide et bleuie par la mort, dans un geste négligé, débraillé, qui n’échappa à personne. Sur l’auriculaire une alliance en or renvoya les premiers rayons du soleil, trahissant que son défunt propriétaire était un homme marié


Message édité par talbazar le 04-01-2006 à 22:57:33

---------------
Si le travail de cet auteur vous plait, vous pouvez l'encourager en cliquant ici

Aller à :
Ajouter une réponse