re-bonjour à tous, je mets ci-après une nouvelle, s'il y a des volontaires pour en trouver les failles, pour l'autre, ça m'avait bien aidée, et m'en faire part, mici d'avance
Pas pour décourager, mais c'est long...
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« Ouvre-toi ! Pour l’amour du ciel, ouvre-toi !
Chaque jour qui passe, mon cœur, mon âme, se lassent de cette cruelle attente. Il y a un lien si subtil entre toi et moi, plus fort que tout ce que j’ai pu éprouver auparavant. Ne le ressens-tu pas également, au travers de cette fragile membrane ? »
Journal de Rodrigue Sansevers, 1906
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l'angoisse ?
Baudelaire, Les Fleurs du Mal : Réversibilité
Au-dessus du cimetière, les nuages se pelotonnaient en une masse sombre, tandis qu’une pluie triste abreuvait de ses larmes les monuments funéraires. Elle oignait d’une pellicule brillante les stèles et les anges en prière, et donnait naissance à de nombreux rus bourbeux.
« L’Éternel dit à Adam : tu es poussière, tu retourneras à la poussière… ».
Disséminées parmi les croix acajou avec leur plaquette de laiton, les granits mouchetés et les fleurs ourlées de fange ; les statues de marbre aux larges ailes déployées dévisageaient de leurs orbites creuses, les curieux que les funérailles attirent.
« …Cynthia Morel nous a quittés. La douleur nous afflige et le désespoir est notre compagnon. N’oublions pas, au plus fort de la peine, mes chers frères et sœurs, Cynthia a rejoint les bras aimants du Créateur. Elle parcourt les verts pâturages et boit au calice des cieux. Heureux, celui qui assouvit sa soif à la coupe éternelle…».
Malgré l’éclosion de parapluies, les gouttes s’insinuaient en traîtresses sous les imperméables et pardessus. Elles animaient de frissons les corps des présents, qui faisaient mine de ne pas y prêter attention, le visage tendu vers le Père Amalthéo.
Sans même songer à s’abriter sous le parapluie que l’enfant de chœur brandissait à bout de bras ; la soutane frangée de boue et surplombant la fosse, imperturbable, le prêtre officiait :
« …Son âme ne connaîtra plus jamais la faim, et son cœur ne souffrira plus de la soif, l’Éternel pourvoit désormais à ses besoins... ».
Les rares personnes se tenant là étaient pour la plupart de vagues connaissances de la défunte : d’anciens collègues et une poignée de voisins émus par la disparition de la vieille dame.
Matt Danvers était du nombre.
Il avait quelques fois aidé Cynthia à porter ses cabas. Il lui avait également rendu de menus services : changé une ampoule, donné des graines à ses perruches quand la septuagénaire avait été hospitalisée, ou retiré un paquet à la poste.
Mais, Matt ne l’avait pas connue pour autant.
Cynthia avait été une créature de nature si réservée, qu’aucun des présents n’aurait su dire qui elle était vraiment. Tous se seraient bornés à parler d’une petite vieille souriante, sans excès, aux cheveux coiffés à l’ancienne, et qui semblait-il avait passé son existence à nourrir les pigeons du quartier. Sans doute les seuls êtres à qui elle se soit confiée sans restriction sa vie durant.
« Et qui encore se soucie du tourment silencieux des pierres ? ».
Matt faillit s’étouffer !
Fébrilement, il releva la tête et chercha dans l’assistance qui avait bien pu prononcer ces mots. Dans un silence religieux, tous écoutaient le sermon de l’ecclésiastique. Un vieillard haussa un sourcil sévère dans la direction du jeune homme, puis reprit sa pose compassée, les mains jointes devant lui.
Était-il le seul à avoir entendu la voix ?
À son grand regret, Matt finissait par le croire.
« Qui sait les chants barbares des feuilles malmenées par le vent ? Et les soupirs charriés par les vagues quand l’immobilité est la seule entrave ? ».
Ça n’allait pas recommencer !
Matt hoqueta, ce qui lui valut un murmure désapprobateur de la part du vieux et un nouveau froncement de sourcil. Le Père Amalthéo posa sur lui un regard interrogatif, suspendant un bref instant son discours. Mal à l’aise, le jeune homme esquissa un sourire, et plongea la main dans sa poche d’imperméable, à la recherche de sa boîte d’antidépresseurs.
Depuis plusieurs mois, il ne sortait plus sans sa panoplie de premier secours : une tablette de Prozac « au cas où… ».
Et le cas échéant revenait invariablement…
La pluie avait redoublé d’intensité et une brume venue de la mer drapait le cimetière d’un voile d’ombres, accompagné d’une senteur d’iode et de pourriture. Un parfum entêtant de jardins moribonds s’évadait des couronnes piquées de chrysanthèmes et de roses alanguies. En ondes capricieuses, les effluves se mêlaient à l’encens et irritaient les narines des fidèles recueillis.
Humeurs salines, humus corrompu, chairs faisandées…
Glaçure polie des pierres tombales, givre et ténèbres…
Plus loin, l’agitation incongrue de la ville, avec ses coups de klaxons à peine étouffés, et ses clameurs qui rappelaient que tout n’était pas mort, qu’au-delà de ce faux silence, de ce territoire hors du monde, la vie avait encore ses droits.
Par moments, au sein du petit groupe, soupirs et borborygmes s’élevaient, entrecoupés par le bruit de succion des semelles, qui s’arrachant à la gadoue, ponctuaient les paroles graves du prêtre. Par ce biais, certains manifestaient leur désir d’en finir au plus vite.
« N’y a-t-il donc personne pour percevoir ma détresse ? Qui… ».
— Ça suffit, laissez-moi tranquille !
Matt s’enfuit, les mains plaquées sur ses oreilles, insensible aux regards interloqués qui le suivirent, jusqu’à sa disparition derrière un mausolée.
Après quelques minutes, le calme revint. L’attention se reporta sur le Père Amalthéo. Ce dernier émit un toussotement gêné, et son débit s’accéléra. Ses mots parvenaient à l’auditoire à moitié mangés, tels les reliefs d’un festin trop tôt terminé. Le brusque départ de Matt avait coupé court à son inspiration. L’homélie du prêtre ne dura plus très longtemps. Chacun avait hâte d’abandonner l’endroit à ceux qui n’avaient plus rien à espérer d’un intérieur douillet et d’une tasse de thé réconfortant.
Parmi les voisins et anciens collègues de Cynthia, ceux qui le désiraient ramassèrent une poignée de terre dégoulinante et remuant les lèvres dans un simulacre de prière, la lancèrent dans la fosse. En touchant le cercueil, le dernier hommage s’écrasait avec un son mou, désespéré.
Le Père Amalthéo agita l’encensoir et dessina dans les airs une croix de fumée. Puis, refermant son missel, il conclut :
— Repose auprès de l’Éternel, Cynthia. Mes biens chers frères et sœurs allez en paix.
***
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs…
La Vie antérieure
— Bien, reprenons. Ces voix…
— Pas « des », une seule ! Et c’est la première fois que je l’entendais ! C’est plutôt mauvais signe, non ? Jeanne, la plus célèbre à qui c’est arrivé, nous savons bien comment elle a fini…
— Voyons, Matt ! le gronda gentiment la thérapeute. Cette voix, est-ce qu’elle vous force à agir, sans que vous en éprouviez le désir ?
Matt se passa la main dans ses cheveux sombres. Il tremblait et était encore tout retourné par les évènements survenus au cimetière. Après avoir couru sans but un long moment, ses pas l’avaient conduit au cabinet de la doctoresse Delaunay. Vociférant et le regard hanté, il avait débouché dans le hall, s’attirant les foudres de la secrétaire qui avait bien failli alerter la sécurité, tant l’expression du patient était inquiétante.
— Non, Docteur. Ce ne sont que des mots. Je ne suis même pas certain d’en comprendre le sens. Avant cet après-midi, ça se bornait juste à un brouhaha noyé dans une sorte de mélodie, répliqua Matt, avachi dans le fauteuil de cuir fauve, en face de celui de la psychiatre.
— Une mélodie ?
— C’est ça… Il fixa le bout de ses souliers encroûtés de boue, comme s’il y cherchait l’inspiration ou le courage de poursuivre. C’est un mélange de soupirs, de regrets. C’est doux et triste à la fois, il y a des notes d’espoir teintées d’une mélancolie poignante... Une lande aux herbes amères balayée par le vent ; des rochers battus sans répit par les vagues jusqu’à ce que l’écume suinte des pierres, telle la semence de l’océan, et aussi une lune endeuillée de nuages. Gris, rose, bronze oxydé, ardoise, sel… voilà ce que cette « musique » évoque pour moi…
La doctoresse Delaunay humecta du bout de la langue ses lèvres à l’incarnat si profond qu’il s’ombrait de violine, puis esquissa un bref sourire. Lors des séances, Matt ne l’avait pas habituée à un tel lyrisme. Elle ignorait qu’il fut capable de propos autres que les récriminations à l’encontre de son travail. Son absence de travail serait plus juste. Le jeune homme avait été congédié selon la phrase consacrée : « Suite à une compression de personnel », et peinait à accepter cette décision arbitraire.
— Ça à l’air fou, je sais, mais c’est la vérité ! Il faut me croire !
— Nous en avons discuté de nombreuses fois. Peu importe ce que je crois. L’essentiel n’est pas là. Je ne suis ni juge, ni partie. Je veux vous aider. Reprenons. Cette mélodie, depuis quand l’entendez-vous ?
— Hé bien… Je n’ai jamais osé en parler avant, c’est si bizarre… Vous allez penser que je suis bon à enfermer…
— Je vous écoute, l’encouragea le médecin.
La doctoresse Delaunay croisa ses jambes interminables, calant contre sa cuisse le bloc de papier, sur lequel elle prenait des notes. Derrière les verres épais des lunettes à monture d’acier, ses yeux pâles sondaient Matt avec une sévérité étudiée. Elle contrebalançait l’expression trop douce du visage qui s’épanouissait au bout du long cou gracile.
— Je crois bien l’avoir toujours entendue. Du moins, aussi loin que remontent mes souvenirs, elle était là. Je suppose que ça pourrait s’apparenter à ce que vivent les migraineux, la douleur en moins. Un gazouillis diffus qui battait à mes tempes en permanence avec des pics plus intenses à certains moments.
Matt prit un mouchoir en papier dans la boîte posée sur la table basse les séparant, sa thérapeute et lui, et épongea la sueur qui lubrifiaient son visage d’un brillant malsain.
— C’était naturel… Je m’imaginais que tous entendaient ce chant. Aux alentours de cinq ou six ans, je me suis rendu compte de mon erreur… Pour éviter les blagues de mes camarades, j’ai préféré taire cette particularité. Mes parents, eux non plus, n’auraient pas compris. La fol… l’originalité — appelez ça comme bon vous semble, — n’est jamais une convive bienvenue au sein du cercle familial !
— Vous vous êtes protégé, concéda la psychiatre. Avez-vous le souvenir d’un élément déclencheur ? N’importe quoi, même un fait qui semble n’avoir aucun rapport. L’esprit érige des barrières et parfois, il y met une telle bonne volonté qu’il est difficile de relier la cause à l’effet.
Après quelques minutes où il demeura silencieux, Matt se frappa le front du plat de la main.
— Oui ! Je n’avais jamais fait le rapprochement, mais maintenant que vous en parlez, il y a bien une condition qui revient régulièrement, lorsque la mélodie résonne en force dans ma tête. L’eau. C’est l’eau, le lien !
La doctoresse Delaunay esquissa une petite moue déçue, néanmoins tout aussi vite, son visage redevint impassible.
Son expression désappointée n’avait pas échappé à Matt qui à l’instant en fut dégrisé. Un long moment, il observa la jeune femme retranchée derrière le rempart rassurant de son tailleur stricte, et assise très digne sur son statut de praticien. La psychiatre ne se déroba pas à son inspection. Pourtant, un sentiment d’angoisse l’oppressait si fort, que à plusieurs reprises, elle regarda la porte avec une insistance farouche, comme si par sa seule volonté, elle pouvait appeler sa secrétaire à la rescousse.
Pourquoi l’avoir choisie ? Elle est charmante, mais elle ne peut rien pour moi… Elle ne croit pas un mot de ce que je lui raconte et pense que je suis malade ! Sans doute n’a-t-elle pas tort... Si un quidam me parlait de voix et de chant inaudibles pour autrui, je me poserais aussi des questions sur sa santé mentale !
La déflagration rythmée des gouttes sur les vitrages paraissait assourdissante, et bousculait le silence de la pièce d’une attente insupportable.
— L’eau ? Soyez plus précis, Matt, finit par dire la doctoresse Delaunay.
« Ainsi tu as perçu mes mots ! J’espérais cela depuis si longtemps ! »
Matt sursauta en entendant à nouveau la Voix, mais il se força à cacher son trouble. Il ne désirait plus s’épancher auprès de sa thérapeute et encore moins qu’elle sache, combien l’horreur l’étreignait en cet instant. La confiance entre eux n’était plus de mise.
— Oui, la pluie, la mer, l’océan, l’eau quoi ! s’emporta Matt. D’un geste impatient, il tendit son poignet et regarda le cadran de sa montre. Je dois y aller, désolé !
— Attendez, Matt ! s’écria la psychiatre, alors qu’une partie d’elle-même désirait qu’il quitte au plus vite son cabinet.
« Écoute-moi, je t’en supplie ! ».
— Je… Je ne peux pas ! hurla Matt, tournant les talons.
Il passa en trombe devant la secrétaire, qui n’hésitant plus, appuya sur le bouton d’appel de la sécurité.
Peine perdue, le jeune homme arpentait déjà la rue, et sous le regard soupçonneux des passants, entretenait une conversation solitaire animée.
***
Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l'écheveau du temps lentement se dévide !
De profundis clamavi
Bienfaisant sommeil, tu me prends dans tes rets et mes angoisses meurent au rythme de mon abandon. Le Prozac agit enfin. Encore quelques secondes et plus rien n’aura d’importance. J’arpenterai bientôt des paysages vierges de douleur.
Matt étreignait l’oreiller, comme le naufragé s’accroche à la planche de salut. Cette journée l’avait épuisé à un point tel, qu’un instant, il avait songé à avaler une boîte entière d’antidépresseurs, afin que tout s’achève, que les paroles sibyllines et le chant s’effacent à tout jamais de son esprit. Puis, revenant à la raison, il s’était contenté de deux pilules qui ajoutées à celle prise précédemment l’assommèrent, le plongeant dans un sommeil sans rêve.
Le tic-tac de la pendule ponctua cinq bonnes heures avant que Matt ne recouvre ses sens, la bouche pâteuse et le cerveau confus. La nuit drapait de sa moire indigo les fenêtres et les ombres étiraient sur le sol leurs longues silhouettes tentaculaires.
Dans la salle de bains, le jeune homme but une gorgée à même le robinet. Sa fraîcheur le rasséréna un peu. Il quitta ses vêtements souillés de terre et se glissa sous un jet d’eau chaude, à la limite du supportable. Matt se frictionna avec vigueur, comme si le liquide pouvait chasser les brumes qui assombrissaient son esprit.
Le ruissellement de la douche frappait son corps, le meurtrissant de baisers rouge-souffrance, et son grondement empêchait Matt de penser à rien d’autre que cette pluie terrible et salutaire.
La vapeur embuait les parois vitrées de la cabine et gagnait déjà le miroir, quand toujours avec en fond sonore cette musique — qui n’en était pas réellement une, — la plainte s’éleva, plus poignante, plus insistante, que les fois précédentes.
« Je t’en prie, toi seul peut m’aider ! ».
Matt secoua vivement la tête, expulsant le savon qui dégoulinait dans ses yeux et obstruait ses oreilles.
Était-ce un résidu de l’antidépresseur ou le désir de mettre un terme à son incertitude ?
Il n’en demeure pas moins que le jeune homme ne ressentait plus qu’une colère teintée d’impatience.
— Me laisseras-tu ensuite en paix ?
« Je t’en fais le serment ».
— Bien. Profites-en aussi pour ne pas trop encombrer mon esprit. Je suis fatigué de t’entendre. Je pourrais bien ne pas survivre à une autre de tes interventions !
Le silence seul répondit à sa requête, et peut-être aussi, — mais c’était si infime que Matt douta de sa perception, — un sanglot, lourd, amer, d’une tristesse sans fin.
***
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes…
À une Madone
Nuit noire, énigmatique, où même les étoiles n’osaient parader, se terrant derrière les nuées funèbres. La brume intensifiait l’obscurité et étouffait dans ses gazes immatérielles les bruits du quotidien. Tel un phare dans une mer d’ombres, le réverbère dardait le feu de son œil unique sur l’imposante et fière grille de fer forgé.
Des cyprès longilignes et des sapins sévères, s’évadait l’hommage éventé des écorces humides, détrempées jusqu’à la fibre, la moelle chavirée. La terre exhalait des soupirs aigrelets de limon et de regrets pourrissants.
Sans cesser de pester après son idiotie, Matt escalada le muret d’enceinte du cimetière.
— Je me vois mal expliquer ma présence, si on me découvre ! Direct au poste, ou avec un peu de chance à l’asile le plus proche !
L’expédition dans le lieu de repos, justement pour lui, n’était pas de tout repos !
La crainte viscérale de l’être humain à se retrouver seul dans les ténèbres le tenaillait, l’obligeant à prêter l’oreille et se retourner au moindre bruissement que son cerveau n’identifiait pas. Et le crachin maussade qui depuis le matin n’avait cessé de déverser son trop plein de désespoir n’arrangeait en rien la situation.
Cependant, y avait-il un autre moyen d’échapper au joug de la Voix ?
Matt voulait essayer. Ne serait-ce que pour ne pas regretter plus tard, d’avoir laissé s’envoler une chance d’en être débarrassé.
La mélodie passait encore. Mais, ne plus connaître de répit, être poursuivi par la Voix quelque soit l’instant, c’était au-dessus de ses forces. La seule idée d’une autre journée, comme celle qu’il venait de vivre, lui répugnait.
Et si la Voix n’existe que dans mon imagination ?
D’un hochement de tête agacé, Matt chassait cette pensée dans les recoins les plus obscurs et secrets de son esprit. Là, où lui-même ne s’y risquait qu’à reculons et pour ainsi dire jamais.
« Suis l’allée principale. Après le Funérarium, longe le Jardin du Souvenir. Lorsque tu l’auras dépassé, prends à gauche, tu rejoindras la partie la plus ancienne du reposoir ».
La Voix n’intervenait plus que sporadiquement. Elle énonçait ses directives, puis regagnait les limbes lui donnant naissance.
Le jeune homme rechigna un peu, mais n’en prit pas moins la direction indiquée.
Le faisceau fragile de sa lampe-torche peinait à dissiper les ténèbres. L’espace de quelques secondes, il animait d’une vie tremblante les monuments funéraires. Aussitôt que le rai les quittait, les croix, les stèles, les anges, les christs, les madones et les ombres tapies — trop difformes et denses pour que la lueur les disperse en totalité, — retournaient à leur inexorable attente.
« C’est ici la fin du périple ».
Pluie de pétales fanés et tourbillons de poussière pleuraient leur mélancolie dans la Voix.
Bouleversé par le désarroi contenu dans ces mots, le jeune homme coinça la torche sous son bras. Il se frotta les tempes que le flux rapide du sang malmenait, sans cesser d’observer le but de son expédition.
— Bon sang ! Une sépulture et une statue ! La belle affaire, tu parles d’une trouvaille ! Et tu cours comme un damné à une heure impossible, pour trouver ça !
Qu’espérais-tu d’autre, dans un cimetière ? C’est plutôt signe que tu ne dérailles pas complètement, mon vieux, se raisonna-t-il.
Matt balaya du rayon blafard le monument funéraire. C’était un caveau de belles dimensions, assurément ancien — les tombes de nos jours, n’ont plus une telle ampleur, ni une telle majesté, à croire que l’on n’attache plus autant d’importance à sa dernière demeure —, et que nul ne venait plus fleurir. Sans pudeur, un vase désespéramment vide de fleur en soulignait l’abandon. L’herbe folle avait gagné son pari et essaimait ici et là ses plumets échevelés.
Un pied de glycine décharné grimpait à l’assaut des murs, s’y accrochant de toute la détresse de ses crampons végétaux et se mariait au lierre mordoré, qui en guirlandes amoureuses, assurait son emprise sur la sépulture. Agenouillé sur le fronton, un ange veillait l’antre de ses ailes épanouies et couvait de ses prunelles absentes, les visiteurs qui prendraient la peine d’en franchir le seuil et la grille fermée d’un cadenas.
Matt effleura la paroi en partie dévorée par la mousse. D’un revers de la main, il déblaya les feuilles incrustées sur le monument et frotta jusqu’à ce que les écritures soient à nouveau lisibles.
DAVID MATTHIEW SAINTBREE
1883 – 1946
En dessous de l’inscription, une autre :
Trop tôt enlevée à mon amour, ici repose ma bien-aimée
EVY DORA SAINTBREE
1887 – 1925
— Je suppose que tu es Evy ? Ou du moins, son fantôme ? soupira Matt, désormais persuadé qu’un séjour en chambre capitonnée s’imposait.
« C’est bien plus compliqué que cela… ».
***
Je suis belle, ô mortels! Comme un rêve de pierre…
La Beauté
— Me diras-tu à la fin ce que tu attends de moi ? s’impatienta Matt.
Il n’était pas d’humeur à jouer aux devinettes.
L’idée d’avoir affaire à un spectre, — si ce n’était pas là le signe qu’il perdait la raison, cela y ressemblait beaucoup ! —, ainsi que la proximité des « habitants » du cimetière, le rendaient nerveux. Matt n’était pas particulièrement peureux, mais la situation et l’endroit n’étaient pas faits pour le rassurer.
« À présent, tu me réclames et espères mes propos… Quelle importance, laissons cela... Éclaire le visage de l’ange », dit la Voix.
La main en visière, afin de se protéger de la pluie qui ne tarissait pas, Matt obéit.
Les gouttes d’eau dessinaient de longs sillons irisés sur les joues de pierre.
— Nom de Dieu !
De surprise, il lâcha sa lampe-torche, qui en tombant, s’éteignit, le plongeant dans une obscurité, dont il se serait bien passé ! À tâtons, Matt la chercha. L’ayant trouvée, et tapoté son culot pour qu’elle se rallume ; troublé, il braqua la lumière sur la statue.
— Une illusion… Un jeu de lumière !
La lueur de la torche se lovait dans les orbites vides, y glissant par un funeste hasard, un semblant de vie. L’ange l’observait de son regard impassible. Ses ailes se creusaient d’ombres et enchâssaient de deux arcs parfaits le corps drapé dans sa robe minérale, à quelques trois mètres de haut.
— Pendant un instant…
« Je suis bien là, coincée à l’intérieur », l’interrompit la Voix.
Un ange de pierre qui parle…Tu touches le fond, mon vieux !
La gorge nouée, Matt fouilla dans sa poche, à la recherche du cachet réconfortant. Il renonça presque aussitôt à son soutien, songeant qu’il valait mieux ne pas s’embrumer l’esprit, plus qu’il ne l’était déjà.
Après tout, n’est-ce pas logique que cet après-midi bizarre commencé au cimetière s’achève sur une note plus bizarre encore au même endroit ?
— D’un seul regard le basilic t’a transformée en statue ? Ou mieux encore, pourquoi pas la Gorgone ? Cette mégère a la réputation d’agir de la sorte, railla-t-il, le souffle court, mais néanmoins surpris de son aplomb.
Dans l’état de stupeur où Matt se trouvait, seule la dérision pouvait encore l’aider à recouvrer assez de sang froid, pour ne pas se mettre à hurler et prendre ses jambes à son cou.
« Si je n’avais pas si peu le goût à rire, j’aurais trouvé ta remarque plaisante. Pourtant, vois-tu, je suis plus démunie, plus misérable qu’aucun de ceux qui hantent ce cimetière ne le sera jamais, car moi, je ne puis briser le carcan de ma geôle... Il me semble que cela suffit pour mettre un frein à mon humour… Qu’importe, il y a si longtemps que je t’appelle, si longtemps que j’attends ta venue ! Ma complainte n’est plus vaine, puisque tu es là ».
***
Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts?
Remords Posthume
Matt porta la tasse de café noir à ses lèvres, et en but une gorgée amère, brûlante, qui lui soutira une grimace. Les cernes mauves sous ses yeux accusaient la courte nuit de sommeil. Son regard se perdit un instant sur les rayonnages avantageusement garnis de la bibliothèque municipale. À cette heure, le bâtiment était presque vide. Seule la responsable poussait un chariot chargé de livres, et deux employés déambulaient entre les étagères.
En un flux irrégulier, des bribes de mots et de rires lui parvenaient, éventés par la distance.
Matt finissait par douter de la réalité de son expédition au cimetière. Elle semblait si loin, si peu crédible, dans ce décor rassurant de banalité !
Avait-il tout simplement rêvé son éprouvante marche de la veille, le long des allées, où les tombes s’alignaient dans un ordre quasi militaire ?
Avait-il imaginé la Voix ?
Matt secoua la tête.
Il jouait machinalement avec le collier qui lui ceignait le cou. Au bout de la chaînette, un cabochon en pierre de lune, d’un blanc laiteux, accrocha la lumière du néon, et brilla d’un éclat maladif. Indécis, le jeune homme pianota quelques secondes sur le plateau de la table, comme s’il voulait en éprouver la réalité. Puis, il glissa le bijou sous sa chemise, reportant son attention sur les épais registres oranges. À l’intérieur, soigneusement classées, se trouvaient les coupures de presse ayant trait aux faits divers les plus marquants de la région. Et ce depuis plus d’une centaine d’années.
« Les disparus de Haubetaire. Consulte les articles des quotidiens du début du siècle, tu y trouveras sans doute quelques réponses… Un lien nous relie. Lequel ? Je l’ignore. Nos destinées empiètent l’une sur l’autre. Même si tu en doutes encore, je te suis nécessaire, tout comme tu l’es pour moi… Sache que sous ce manteau minéral, mon existence est aussi vide de sens et aussi cruelle que celle des pierres, immobiles, silencieuses, soumises aux caprices du vent, de la terre, et dont nul n’entend les plaintes amères… Qu’il me tarde de connaître enfin la délivrance ! », avait dit la Voix.
Une vague de disparitions avait ponctué l’actualité de 1907 à 1914. Des hommes et des femmes s’étaient évaporés dans la nature sans explication.
En mal de sensationnel, ou à cours d’idées, les journalistes émettaient plusieurs hypothèses, dont la moins saugrenue était celle d’un loup errant qui se serait attaqué aux victimes, les déchiquetant jusqu’à n’en rien laisser. C’est dire si les autres propositions étaient farfelues !
Dans un élan romanesque, d’autres chroniqueurs signalaient la présence d’un cygne d’une rare beauté qui aurait été vu lors de chaque volatilisation.
Là encore, rien ne venait étayer leurs dires.
Durant le laps de temps que dura la guerre, les disparitions cessèrent.
Sans doute, les morts à pleurer étaient-ils trop nombreux — et les préoccupations autrement plus pressantes, — pour que l’on fasse une distinction entre ceux fauchés par les armes, et ceux dont on ignorait le destin.
Quelques mois après l’armistice, deux nouveau cas furent consignés dans les registres. Et jusqu’en 1925, à raison d’une ou deux tous les trimestres, les disparitions s’échelonnèrent, créant un véritable climat de terreur parmi les habitants de Haubetaire.
L’espoir que la guerre n’avait pas réussi à décimer, le mystère entourant ces absences — ces morts ? — l’entamait sérieusement.
— Pourquoi ne suis-je pas étonné, Evy, de voir ton nom figurer dans la liste des disparus ? soupira Matt.
Silence.
Le ronronnement du radiateur, les chuchotis des employés, le faux silence...
Il ne pleuvait plus, et les écharpes de brumes s’étaient évanouies pour laisser place à un soleil d’automne fragile. Nulle étendue d’eau à proximité, pas plus de vapeurs insistantes. Cela expliquait-il le silence de la Voix ?
Depuis son retour du cimetière, la nuit passée, elle ne s’était plus manifestée. Le fait aurait eu de quoi rassurer le jeune homme, pourtant il n’en était rien. Matt avait mis le doigt dans un engrenage qui le broyait, et malgré lui l’emportait vers une issue, qu’il se doutait devoir regretter.
Je ne suis ici que depuis un an, et par le plus grand des hasards ! Sans ma mutation, je n’aurais sans doute jamais mis les pieds à Haubetaire.
Dans son cahier à la suite des autres, Matt inscrivit le nom d’Evy Dora Saintbree. La dernière victime des disparitions inexpliquées. Et après avoir songé que cette occupation ressemblait à celle à laquelle il s’attelait chaque matin, avec de moins en moins d’ardeur : le triage des petites annonces ; le jeune homme reprit son examen et la lecture des coupures de presse.
Une autre histoire à sensation marqua l’actualité du début du siècle, au cours de l’année 1927. L’arrestation et le jugement de Rodrigue Sansevers. Le dossier contenait de nombreux articles. Plusieurs avaient agrémenté la première page des quotidiens.
Rodrigue commit de telles monstruosités dans la région de Haubetaire, que sa famille préféra le renier, et quitter les lieux, plutôt que de subir l’opprobre.
À la période des faits, l’homme était un sculpteur de renommée internationale, au sommet de son talent. Ses oeuvres figuraient pour la plupart des créatures mystiques dans un style d’une grande expressivité. Elles se vendaient sur le marché de l’Art, à des sommes abordables, mais pour les plus fortunés. Il était de bon ton dans les sphères de la bonne société d’exhiber dans son salon, une sculpture délicieusement effrayante de réalisme. Tels étaient les termes en lesquels les connaisseurs s’extasiaient sur les créations du grand Rodrigue Sansevers.
Pourtant, semble-t-il la gloire monta à la tête de l’artiste, — ou ses gênes étaient-ils seuls responsables ? L’humour macabre autant que l’originalité du sculpteur avaient souvent défrayé la chronique.
Par hasard, la tristement célèbre affaire fut dévoilée au grand jour. Voulant trouver un coin retiré pour s’aimer à loisir, un couple passa outre les interdictions et les murs de La Mauvielle, la propriété de Rodrigue Sansevers. De crainte d’être surpris, les amoureux s’enfoncèrent profondément dans les bois, jouxtant le manoir. L’endroit était connu pour sa discrétion. C’était un fait établi, le maître des lieux ne s’y rendait que rarement. Mais alors que les amants laissaient libre court à leurs élans, un glissement de terrain exhiba une fosse. Des os — lors des examens, ils se révélèrent humains, — pointaient, et parsemaient la terre noire du sous-bois de débris ivoires !
Les mystérieuses disparitions trouvaient enfin une cruelle explication. Elles ne découlaient d’aucun phénomène fantastique apte à enflammer l’imagination. Seulement d’un esprit dérangé.
Le comportement pour le moins étrange de Rodrigue Sansevers eut tôt fait de le désigner comme un coupable plausible aux yeux de tous. L’homme n’apporta aucune explication à la découverte des ossements, se drapant dans une dignité offensée. Et ses nombreuses frasques jouèrent contre lui, tel ce bal costumé donné en l’honneur de l’équinoxe d’automne. Certains prétendent qu’en guise de digestif, les domestiques y avaient servi aux invités, du sang dans des timbales d’argent !
La rumeur aidant, le sculpteur fut reconnu responsable du meurtre d’au moins une vingtaine de personnes.
Bizarrement, David Matthiew Saintbree, le veuf inconsolable d’Evy, persista à ne pas blâmer Rodrigue, son ami d’enfance, et l’épaula tout au long du procès. Ce dernier se résuma à un simulacre, tant la culpabilité de l’homme était une évidence pour chacun.
Condamné à la peine capitale, avant de passer sa tête dans la lunette de la guillotine, en guise de bravade — déclenchant murmures et protestations, — Rodrigue Sansevers repoussa le crucifix que le prêtre lui présentait. D’un filet de voix, il clama ses regrets à la foule en colère qui revendiquait son quota de sang et souffrance. Comme si cela pouvait rendre vie aux victimes et apaiser la douleur des familles en deuil.
Le rythme endiablé de la 7ème Symphonie de Beethoven arracha Matt à ses pensées moroses. Il déchiffra sur le cadran de son portable le numéro et le nom qui s’y inscrivaient.
La Doctoresse Delaunay.
Décidé à ne pas répondre, le jeune homme haussa les épaules. Mais, tandis qu’il s’apprêtait à retourner à ses recherches, il croisa le regard de la bibliothécaire. La petite femme replète à la mine sympathique semblait si contrariée du désordre qu’apportait la sonnerie dans son univers ouaté, empli du froissement évanescent des feuilles que l’on tourne, et des murmures juste assez audibles pour ne pas craindre d’être sourd, que Matt s’empressa de décrocher.
« Enfin ! Depuis que vous avez quitté mon cabinet, je me faisais un sang d’encre, Matt ! À plusieurs reprises, j’ai cherché à vous joindre. Sans succès ! Pourquoi n’avoir pas répondu ? Où êtes-vous ? Tout va bien, vous prenez toujours vos médicaments ? », débita d’une seule traite la psychiatre.
— Oui, oui, ça va. J’avais juste besoin de dormir un peu et réfléchir. Le Prozac, je laisse tomber, Docteur...
« Nous allons en discuter, Matt, et trouver une solution. Quatorze heure, cet après-midi ? ».
— Non… je… C’est impossible, désolé.
Un silence accueillit son bafouillage. L’espace de quelques secondes, seul le souffle hésitant de la thérapeute emplit l’écouteur. L’effort que la psychiatre faisait pour ne pas perdre le contrôle de la situation était si tangible, que Matt en éprouva un léger malaise.
— Je ne vous ai pas menti…
« Mais, je n’ai jamais… », le coupa la Doctoresse Delaunay.
— Il y a un lien entre la Voix et une femme morte, voilà près de quatre-vingt ans, poursuivit Matt, ignorant l’interruption. Une tombe porte son nom. C’est difficile à croire. J’ai de la peine aussi à accepter ça, sans penser que je perds la boule ! Mais… Je ne peux pas lâcher maintenant. Je veux savoir ! Pourquoi moi ? Pourquoi, après tout ce temps ?
Un nouveau silence, plus long, plus grave que le précédent.
La Doctoresse Delaunay s’interrogeait sur les motivations de Matt. Au ton de sa voix, elle sentait confusément que le jeune homme était sincère. Pourtant, si elle voulait bien être honnête avec elle-même, et réfléchir en femme posée qu’elle était, elle arriverait à cette conclusion : tous les patients étaient convaincus de la véracité de leur obsession. Et l’accent de sincérité qui suintait de leurs mots ne constituait pas une preuve de bonne foi. Combien de cas avait-elle vu défiler dans son cabinet, et combien avaient fini par admettre — pour les moins atteints — l’absurdité de leurs agissements ?
Toutefois, dans la circonstance présente, il y avait autre chose. Une certitude ancrée au plus profond de son être lui soufflait que Matt ne délirait pas. Qu’il était impératif de lui apporter son aide dans sa quête, même si elle devait le déplorer par la suite. Le choix ne lui était pas donné. L’assurance d’une telle nécessité tordit ses entrailles et lui donna le courage d’ajouter :
« Dites-moi où et quand, Matt, je viendrai ».
— Je ne crois pas… Ce n’est pas une bonne…
« Inutile, je ne changerai pas d’avis. Où et quand ? », l’interrompit la thérapeute, d’un ton qui n’admettait aucune discussion.
— Ce soir… Vingt-et-une heure, devant la grille d’entrée du cimetière, lâcha à contre-cœur Matt.
Un soupir.
« J’y serai ».
***
- Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante…
Spleen
Adossé au mur d’enceinte, Matt observait la femme drapée des brumes vespérales se diriger vers lui d’un pas énergique. Il faillit ne pas reconnaître en elle, sa thérapeute. Elle avait troqué ses tailleurs habituels pour un blouson et un jean, mettant en valeur son corps élancé, ses longues jambes. Le chignon banane avait été détrôné par une queue de cheval qui non seulement donnait un air moins guindé à la psychiatre, mais aussi plus jeune, et les lunettes aux verres épais avaient disparu, sans doute remplacées par des lentilles.
Matt ne manqua pas de lui en faire la remarque.
— Mes yeux sont sensibles à la lumière du jour. Le reste du temps, cela ne pose pas de problème.
— Vous êtes en retard, Docteur, constata le jeune homme ne sachant trop quoi ajouter.
— Je sais. Matt ?
— Oui ?
— Dina. Ce n’est pas dans mes habitudes. Mais me rendre dans les cimetières à la nuit tombée, en compagnie de mes patients, non plus.
Matt sourit, rassuré de ne pas avoir droit à un sermon sur le non sens d’un tel rendez-vous. Il était agréablement surpris et avait l’impression — d’une certaine manière c’était le cas — de se trouver face à une inconnue. Il ne regrettait plus que la jeune femme se soit imposée. Cette entrevue, qu’il avait redoutée toute la journée, commençait à lui procurer un certain plaisir.
De son sac à dos, Matt sortit des lampes-torches, un cahier de notes, un jeu de photocopies des divers articles sur les disparitions, ainsi qu’un daguerréotype sépia, qu’il tendit à la psychiatre.
Dina examina la femme de la photographie. Elle souriait d’un air mutin. Les cheveux courts « à la garçonne » accentuaient l’espièglerie qui se dégageait de sa personne et que la pose figée ne réussissait pas à amoindrir.
— C’est elle ?
— Evy Dora Saintbree, la dernière victime du tueur en série Rodrigue Sansevers qui sévit dans la région, durant les années folles, énonça avec solennité Matt.
La Doctoresse Delaunay fronça les sourcils. Son corps se raidit. Les cours d’autodéfense — rarement nécessaires dans son travail, où l’esprit devait maîtriser le corps, mais sait-on jamais ? — avaient enseigné à la jeune femme, à parer à l’imprévu. Si elle ne doutait pas nécessairement de la bonne foi de Matt, elle n’en demeurait pas moins sur ses gardes et n’ignorait pas que tout être, — à fortiori un patient, — représentait un prédateur en puissance…
— Si vous m’expliquiez ?
Le jeune homme raconta l’histoire des disparus de Haubetaire et de leur assassin, appuyant ses dires sur le dossier qu’il avait constitué. Nimbée du halo du réverbère, Dina l’écouta en silence, parcourant les coupures de journaux.
Les rares passants se hâtaient et posaient des regards déconcertés sur le couple. En cette nuit brumeuse d’octobre, nul ne traînait sans raison dans les rues dévorées d’ombres. Le vent charriait les crissements révoltés des feuillages, — tels des soupirs nés à l’aube des temps, quand la Terre était un vaste jardin luxuriant et que le germe de l’humanité somnolait encore dans ses entrailles.
***
Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde,
Dont sa famille rougirait,
Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret.
Confession
Dina et Matt s’immobilisèrent devant le monument funéraire du couple Saintbree. La Doctoresse Delaunay laissa libre court à son émerveillement, tant la majesté du tombeau la subjuguait, tandis que la beauté poignante de l’ange animait ses yeux d’étoiles.
— Les autres mausolées font pâle figure à côté !
— Pas étonnant. J’ai fait des recherches sur les Saintbree. Leur famille était une des plus riches de la région.
— Je vois… Elle vous parle en ce moment ?
— Plus de Voix et plus de mélodie ! Allez savoir pourquoi !
— Ne vaudrait-il pas mieux s’en tenir là ? Peut-être le fait d’avoir entendu sa peine a-t-il libéré Evy, et lui a permis de reposer en paix ? murmura la jeune femme.
— C’est possible… Mais, je ne peux pas abandonner maintenant. Je dois trouver des réponses cette nuit même. Demain, il sera peut-être trop tard… Je vous raccompagne jusqu’à l’entrée ?
— Je reste ! J’ai tenu à venir ! Que comptez-vous faire, Matt ?
Le jeune homme examina le cadenas. Malgré la couche de crasse, l’acier était solide.
— Pas d’outil ? interrogea Dina, déçue. Si seulement, j’avais une épingle à cheveux…
Pris d’une soudaine inspiration, Matt exhiba le médaillon de sous sa chemise. Enchâssée dans son berceau d’or, la pierre laiteuse miroitait faiblement. Le jeune homme examina le bijou. Il tâtonna tant et si bien, que lorsqu’il appuya sur un minuscule bourrelet, situé sur le pourtour de la gemme, un déclic récompensa ses efforts.
— Bingo !
Le mécanisme avait mis au jour la partie crantée d’une petite clef.
Et si…
Sous le regard tout à la fois, intrigué et dubitatif de Dina, Matt glissa la clef dans la serrure. Elle s’y adaptait à la perfection. Après quelques grincements enroués, le cadenas céda.
— D’où tenez-vous ce collier ? questionna la thérapeute, s’écartant imperceptiblement de lui.
— Oh, ça ? C’est un souvenir de ma mère. Une babiole, achetée dans une brocante. Si on m’avait dit que la pierre renfermait un passe, et que ce dernier ouvrait la grille d’un caveau ! Je commence à croire au destin !
La psychiatre réprima un frisson.
Le vent soufflait avec plus d’insistance. Les sapins se contorsionnaient et leurs pointes se pliaient dans des révérences sinistres, telle une armée de géants dodelinant de la tête.
— Éclairez-moi, Dina.
Matt s’engouffra entre les grilles qui rechignèrent un peu de cette intrusion. L’air était poussiéreux et le salpêtre y distillait une amertume marine. Le jeune homme descendit les dix marches qui menaient à une petite alcôve. Il se retrouva face à deux cercueils de pierre.
Derrière lui, un bruit infime incita le jeune homme à se retourner.
— J’ai préféré vous suivre. Je… C’était si sombre là-dehors, dit un peu honteuse Dina. L’endroit, le vent… Ce n’est pas dans mes habitudes de me troubler ainsi.
Dans un geste de réconfort, Matt lui pressa légèrement l’épaule.
— Jetez un œil à la frise de celui de droite.
La psychiatre obtempéra. Elle braqua sa torche sur le sarcophage d’Evy, reconnaissable à la silhouette féminine qui s’y profilait en relief sur le dessus.
— Matt ! Vous ne croyez tout de même pas…
— Bien sûr que non ! Avouez pourtant, l’histoire prend une toute autre tournure, sous cet éclairage ! Voyant la mine contrariée de Dina, il rit. Je plaisante !
Le jeune homme promena la lumière vacillante de sa lampe-torche dans le caveau, tandis que la thérapeute examinait avec intérêt la structure du mausolée. C’était une belle sépulture, d’un sombre romantisme. Dans la minutie apportée à chaque détail de la construction : les torchères de cuivre ouvragé — exubérance de feuilles et fleurs tendrement enlacées, — les dalles de marbre au sol, sculptées d’un motif de trèfle, et les cercueils richement ornés, l’impression dominait que David Matthiew Saintbree avait souhaité pour son épouse et lui, un écrin digne d’abriter leur amour, — qui pouvait en douter, devant tant de grâce ? — et conçu pour braver le temps.
— Je peux vous laisser seule, un instant ? dit Matt, interrompant le flot de pensées contradictoires assaillant Dina.
Elle ne savait plus que penser, tiraillée entre son désir de croire à l’inconcevable et celui de reprendre pied dans sa réalité, où fantôme et voix désincarnée étaient les signes de la confusion mentale. Dina n’osait trop s’interroger sur sa présence en ce lieu. De peur sans doute d’arriver à la conclusion, d’être allé à l’encontre de tous ses principes de médecin.
Son visage livide trahissait l’angoisse, mais ses yeux pâles étaient animés d’une volonté implacable.
— Mon sac est resté là-haut, reprit Matt, désignant du menton la grille. J’aimerais prendre quelques photos. Qui sait ? La réponse à mes questions se trouve peut-être ici, sur ce bas-relief ? Je ne serai pas long, Dina.
La psychiatre acquiesça, grimaçant un pauvre sourire, résolue à ne pas montrer son désarroi.
— Lisez. Ça vous aidera à patienter.
Matt sortit de sous sa veste un petit agenda à la couverture défraîchie et le posa sur le coffre de pierre. Répondant à l’interrogation muette de Dina, il lui assura qu’elle ne perdrait pas son temps en le feuilletant.
Sans attendre, il grimpa les marches. Arrivé en haut, il se retourna un peu inquiet pour observer la jeune femme. Cette dernière gagnait déjà de sa démarche féline le cercueil d’Evy. Songeuse, elle laissa courir sa main sur la frise qui l’ornait, appréciant sous ses doigts la délicatesse des ciselures et des modelés. Une ribambelle d’êtres ailés gambadait joyeusement sur le pourtour.
Dina prit le livre aux pages gondolées. À peine eut-elle le temps de l’ouvrir et déchiffrer les mots sur la page de garde, qu’elle entendit la grille se refermer avec un grincement sournois. Et juste après, la clé tourner dans la serrure.
Elle s’élança.
Trop tard ! De l’autre côté du portail, Matt l’observait, la mine satisfaite.
— Ce n’est pas drôle, ouvrez ! ordonna-t-elle, furieuse après lui, mais bien plus de ne pas avoir anticipé sa manigance.
— Au contraire, je m’amuse beaucoup !
— J’appelle la police !
La psychiatre avait déjà dégainé son portable de sa poche de blouson.
— Allez-y. Il n’y a pas de couverture réseau. Je m’en suis assuré la nuit dernière.
— Oh… Et bien entendu, il n’y a jamais eu de Voix ?
— Je l’entends, moi. À vous d’en tirer les conclusions, Docteur.
Le jeune homme sifflotait, sans cesser de fixer la thérapeute derrière les barreaux.
— Que voulez-vous ?
Dina avait repris son ton professoral. Il était inutile de se lamenter. Sa confiance — voire sa sottise — lui avait valu de se retrouver piégée, dans un cimetière à une heure indue, en compagnie d’un patient potentiellement dangereux. Elle n’ignorait pas que son salut dépendait de son calme à gérer la situation.
— Vous savez ce que je veux. Vous ne pouvez le nier. C’est une particularité qui a ses avantages… Désolé, d’en abuser.
À ces mots, la psychiatre baissa la tête. Elle devait à tous prix jouer le jeu.
— Comment avez-vous compris ?
Matt éclata d’un petit rire sans joie et ses yeux sondèrent en vain l’obscurité, à la recherche du monticule de terre, sous lequel reposait désormais son ancienne voisine.
— Au début, j’ai cru que Cynthia était la cause. Que son décès avait tout déclenché. Après tout, c’est lors de ses funérailles que la Voix s’est fait entendre pour la première fois ! Ensuite, votre insistance m’a mis la puce à l’oreille, Dina.
— Quelle sotte !
— Quiconque aurait refusé de venir à la nuit tombée, d’autant plus avec un fou. Oh, ne vous en défendez pas, à votre place, c’est ce que je penserais, moi ! Mais, nous savons tous deux, pourquoi vous êtes là, n’est-ce pas ?
Dina ne broncha pas, se contentant de hocher la tête.
— Après votre coup de fil, et ce jusqu’à votre venue, j’ai attendu à quelques rues du cimetière, redoutant de voir débarquer un fourgon de police. Mais, rien ! C’est là que j’ai su que votre intérêt n’était pas aussi bienveillant que vous le prétendiez.
— Et maintenant ?
— Consultez le journal de Rodrigue Sansevers, page quatre.
— Votre mère l’a aussi déniché dans une brocante, je suppose ? railla la jeune femme.
Matt cligna de l’œil.
— Hum… Je vois que mon mensonge est éventé. L’agenda se trouvait dans le caveau d’Evy. Un petit mécanisme le protégeait des curieux. Les vieilles pierres recèlent parfois des trésors… Le passe du médaillon, une fois encore a fait merveille. Mon escapade de la nuit passée a été fructueuse, on dirait !
— Quel rapport avec vous ?
— Vous comprendrez, Dina, pour le moment contentez-vous de lire.
JOURNAL DE RODRIGUE SANSEVERS
13 mai 1906
…Mon atelier est trop exigu. En voulant abattre le mur du cellier, j’ai fait une découverte étonnante. Un œuf énorme ! Sphérique, d’un mauve pâle, tâché de stries orangées, il semble en bon état de conservation, grâce au cocon de paille qui le protégeait.
Si je laissais courir mon imagination, j’envisagerais la progéniture d’un dinosaure…
Allons, soyons sérieux !
20 juin
À tout hasard, même si l’idée est ridicule, j’ai entreposé ma trouvaille près de l’âtre, dans un nid constitué de chiffons. La température sera-t-elle suffisante ? Est-ce la bonne ?
Qui sait ce qu’il en sortira, si jamais un jour ce satané œuf éclot ?
Quelque race de volatile désormais éteinte ?
Tout cela est si farfelu, je garde pour ce journal mes impressions au sujet de cette expérience…
11 juillet
Mes recherches dans les manuels d’ornithologie n’ont pas abouti. J’ignore toujours de quelle sorte d’oiseau, l’œuf est issu.
La Mauvielle appartient aux Sansevers depuis au moins trois siècles. Ce mur a-t-il été érigé en même temps que le manoir, ou plus tard ? Et pour quelle raison emmurer un œuf, si étrange soit-il ?
Cette histoire m’intrigue au plus haut point. Elle attise en moi un élan romanesque qui donne des ailes à mes créations. Des créatures fabuleuses prennent vie sous mes mains.
Je crains que mon imagination ne prenne le pas sur la raison. Je m’égare…
30 septembre
Il me faut être prudent, la curiosité des domestiques est éveillée. Ils complotent contre moi. Je les entends chuchoter dans mon dos. J’ai surpris le petit Thomas essayant de briser la coquille ! Dieu soit loué, l’œuf n’a pas pâti de ses mauvais traitements !
À présent, je cache mon trésor dans mes appartements.
Ils veulent me le dérober !
21 octobre
Des rêves me visitent de plus en plus fréquemment.
J’ai couru sur la lande balayée par le vent. L’endroit m’est inconnu, pourtant, j’y retourne nuit après nuit. Au bas des falaises, les vagues se fracassaient avec un bruit infernal. Gris, rose, bronze oxydé, ardoise, sel…
La Doctoresse Delaunay interrompit sa lecture et leva les yeux du journal de Rodrigue.
— C’est en ces termes que lors de notre dernière séance, vous avez parlé de la mélodie…
— Curieuse coïncidence, non ? J’ai pris connaissance de ce journal, la nuit passée, bien après notre entretien. Mais poursuivez, Dina, je sais que vous ne serez pas déçue.
…et il y a surtout ce chant qui emplit mon esprit et parfume d’espérance l’air que j’inhale. Il m’enivre jusqu’à me faire perdre pied.
Non sans mal, mais c’est mieux ainsi, je me suis enfin décidé à congédier les domestiques. Leur présence m’insupportait !
Nous sommes enfin seuls, l’œuf et moi !
7 décembre
Je ne puis contenir ma joie. La coquille s’est légèrement lézardée ! La délivrance approche, tandis que mon exaltation atteint son paroxysme ! Emporté dans le tourbillon de cette frénésie, je me suis lancé dans une nouvelle création : un ange.
Chaque nuit, mes rêves me transportent en ce lieu, que je sais ne pas connaître, et qui pourtant est le berceau de mes origines…
Je redoute leur venue et dois rester vigilant.
Ils veulent s’emparer de mon inestimable trouvaille!
S’ils essaient, je les tue !
Oui, s’ils essaient, que le Tout Puissant m’en soit témoin, je les tue !
11 décembre
Ouvre-toi ! Pour l’amour du ciel, ouvre-toi !
Chaque jour qui passe, mon cœur, mon âme, se lassent de cette cruelle attente. Il y a un lien si subtil entre toi et moi, plus fort que tout ce que j’ai pu éprouver auparavant. Ne le ressens-tu pas également, au travers de cette fragile membrane ? Si je m’adresse à toi, c’est que j’ai la sensation que tu peux me comprendre.
Ou peut-être que mon esprit défaille, comme le prétendent les autres, tous ces autres qui ne rêvent que de dérober ma trouvaille !
Ce ne sont que des jaloux !
J’ai si peur de perdre ma raison… d’être.
Dans cet œuf se niche mon avenir…
24 décembre
Alléluia ! Elle a enfin quitté son abri ! Oh, Seigneur, a-t-on jamais vu plus belle créature ? Et n’est-ce pas logique que la naissance se soit produite en cette veille de Noël ?
25 décembre
Elle a la taille d’un nouveau-né, mais son allure est celle d’une jeune fille. Quand elle dort, ses ailes se replient sur elle, et la couvrent d’un duvet de plume irisées.
Je la couve de mon regard. C’est un tel enchantement que de la contempler.
Elle chante.
Oh, ce chant ! Je le reconnaîtrais entre mille, il est la sève de mes songes. Ses mots, qui à mon oreille sont incompréhensibles, prennent tout leur sens dans mes rêves. C’est ainsi qu’elle communique ! Grâce à ses conseils, je sais comment la nourrir…
Elle est encore trop fragile pour ne pas dépendre totalement de moi.
Hélas, je doute de tous, et ne peux partager mes observations sur ce prodige avec quiconque.
Cette situation me pèse.
Seul mon ami David serait à même de me comprendre. Toutefois, même à lui je n’ose dévoiler la grâce qui m’est offerte.
Et s’il lui prenait l’envie de me la prendre ?
Non, tout compte fait, je ne lui dirai rien ! D’autant plus qu’il vient de prendre épouse, et que tous deux voyagent à travers l’Europe.
— Cet homme était atteint de paranoïa à un stade avancé ! Un ange ! Tout ceci n’a aucun sens ! Vous n’avez pas pu croire aux délires d’un tueur en série ? s’écria Dina, jetant furieusement l’agenda à ses pieds.
Matt se baissa pour le ramasser et le lui tendit, prenant bien soin de ne pas trop s’approcher de la grille du caveau.
— Rodrigue Sansevers était mon grand-oncle paternel.
« Voilà donc le lien. Je comprends mieux pourquoi, toi seul m’entends… » gémit la Voix.
À ces mots, le jeune homme frémit. Il posa le regard sur le visage de la statue. Au-dessus du fronton, l’ange recueilli se morfondait dans une attente sans fin, et la lune osant enfin une timide apparition l’auréolait d’un halo spectral.
Insondable tristesse, béatitude forcée, regrets d’une vie gravés dans les sillons de la pierre...
Grisaille, rose moribond des roses défraîchies, bronze corrodé par les humeurs salines, ardoise des falaises…
Haussant les épaules, Matt reporta le faisceau sur Dina qui éblouie, se protégea les yeux de la main. La psychiatre déglutit avec peine. Elle se força néanmoins, à ne rien laisser paraître de la terreur qui l’assaillait de se retrouver ainsi à la merci d’un patient à l’hérédité chargée !
— Grand-père Stéphane, le frère de Rodrigue, un peu après que la disgrâce de ce dernier fut connue, emmena femme et enfants loin de Haubetaire, pour les soustraire à la vindicte des villageois. Moyennant un joli pactole je suppose, il fit modifier notre nom de Sansevers en Danvers.
— Vous prétendiez ne rien savoir…
— C’est vrai. Le journal de mon grand-oncle m’a appris ces faits. Jamais, je n’avais entendu un membre de ma famille faire allusion à Rodrigue ! J’ignorais tout de lui. Même sur leur lit de mort, aucune confidence ! Un criminel dans notre arbre généalogique, c’était impensable ! Ils auront voulu me protéger…
Dina acquiesça, puis reprit sa lecture. Et tandis que la thérapeute lisait, son esprit cherchait désespérément un moyen de la sortir de ce mauvais pas.
21 avril 1907
Je délaisse mon journal, et n’ai guère eu le temps d’écrire par le menu toutes les nouveautés qui bousculent mon quotidien depuis sa venue.
C’est merveilleux la vitesse à laquelle elle grandit ! Durant ces quatre mois, son développement autant physique que psychique s’est accru à une vitesse folle. Elle mesure autant qu’une femme adulte de taille moyenne. Au vu de ses courbes épanouies, force m’est de constater, qu’il n’y a plus trace en elle de l’enfant qu’elle était. Rien ne la distingue plus désormais des femmes de nos contrées, hormis ses traits d’une miraculeuse candeur et ses ailes, semblables à celles d’un cygne.
Pourtant, ces appendices ne sauraient trahir sa différence, si tel n’est pas son désir. Ses ailes ont la particularité de s’estomper jusqu’à disparaître totalement, selon ses souhaits.
Cela me porte à m’interroger. Y a-t-il d’autres créatures comme elle, de par le monde ?
Elle dit n’en rien savoir.
J’ai la conviction qu’elle ne ment pas.
Le mensonge lui est impossible…
3 août
Le fait le plus marquant est son incroyable capacité à apprendre. Elle parle couramment notre langue, et désire tout comprendre. Sans cesse, elle requière mes modestes lumières. Je ne puis que satisfaire à ses requêtes, quand elle me sourit, de ce sourire qui fait chavirer mon être.
La bibliothèque bientôt ne suffira plus pour assouvir son appétit de culture.
14 septembre
Je l’aime.
Sans crainte du ridicule, je peux l’écrire, et l’écrire encore et encore, jusqu’à en couvrir chaque page de ce journal. Toutefois, cela ne suffit pas. Mon cœur voudrait le crier au monde entier !
Je l’aime.
Elle est celle que j’ai espéré, dès l’instant où mon âme a pris conscience de son immense solitude et d’avoir enfin trouvé sa jumelle.
Un ange descendu sur Terre pour moi !
Je ne vois pas d’autre explication à sa venue.
Toi, mon enfant, ma sœur, ma compagne, je t’ai vue naître, et pourtant, c’est toi qui m’a façonné et a fait de moi, un homme !
Ceux qui ont approché au plus près l’amour, dans ce qu’il a de plus éthéré, comprendront. Les autres blâmeront ma conduite.
Que m’importe.
Je jette ici mes pensées, sans m’encombrer des lois qui régissent les hommes. Ce miracle me dépasse — les dépasse — et ne peut se borner à des contingences si bassement humaines.
29 novembre
J’ai relu mes notes et ne peux m’empêcher de croire que j’avais perdu l’esprit ces derniers mois. La fièvre qui me dévorait s’estompe, ne reste que cet éternel émerveillement devant ma compagne.
Séléné. Le nom de la déesse lui sied à ravir. Elle l’a choisi pour son aura de mystère et l’attrait que la lune revêt pour elle.
Mes craintes se sont envolées. Si nécessaire, Séléné est de taille à se défendre…
Oh, oui ! Elle en est tout à fait capable. Je plains ceux qui lui chercheraient noises.
Séléné n’est pas un ange. Je l’ai appris à mes dépends.
Et bien que cela me chagrine, j’ai assisté à l’une de ses chasses nocturnes…
Le cerf n’avait aucune chance, quand elle a fondu sur lui. La vie palpitait encore à son cou, quand elle s’est abreuvée de son sang. Quelle vision d’horreur ! Ma tendre compagne, le visage barbouillé de traînées vermeilles ! À coups de dents, ses petites dents si cruellement pointues, Séléné a déchiqueté l’animal. Quel carnage ! Mon estomac en est encore tout révulsé.
Pourtant, rien en elle ne me répugne assez pour me détourner d’elle.
Je l’aime.
11 juillet 1908
Je ne prends plus le temps d’écrire mes impressions. Ou peut-être n’en ai-je plus le goût ?
Les doutes m’assaillent et font de moi le pantin du Destin…
Le comportement de ma compagne, ma déesse lunaire, change imperceptiblement. Elle se désintéresse de ce qui était sa joie auparavant. Les livres ne la passionnent plus, pas plus que les exquises conversations, où j’apprenais de sa bouche, des détails sur son peuple. Car fait étrange, mon insaisissable amante connaît tout de ses origines. C’est un savoir instinctif, inscrit dans ses gènes.
La lande et les vagues venant mourir au bas des falaises, ces images qui hantent mes songes, voilà sa terre, celle que peuplaient ses ancêtres.
Longtemps, Séléné demeure silencieuse. Et ses non-dits me blessent. Je voudrais tout partager avec elle. Même ses repas sanglants ne me rebutent plus. J’ai appris à ne voir là que coutumes différentes.
Séléné me fuit. Elle glisse, telle une anguille d’entre la prison charnelle de mes bras aimants, et erre de plus en plus souvent dans les bois.
Elle, si câline, se montre parfois cruelle.
Puis honteuse, Séléné revient vers moi, plus tendre, plus amoureuse qu’elle ne l’a jamais été.
Et, je pardonne… Encore et toujours, je pardonne.
Il m’arrive de penser qu’elle règne sur mon cœur par des sortilèges issus des temps immémoriaux, quand sa race était maîtresse du monde…
Mais peut-être, seul mon esprit me dicte-t-il cela pour m’ôter toute trace de culpabilité, de la garder ainsi auprès de moi ?
Ne suis-je qu’un égoïste de vouloir la retenir parfois contre son gré ? Invoquer l’amour et la faiblesse qui en découle n’est-ce pas me mentir, tout en abusant de sa liberté ?
Que faire ?
Si seulement, je le savais ! Mais, je ne sais plus ! Je ne sais plus ri…
Un raclement, suivi d’une vibration ébranla légèrement le mausolée. Dina sursauta, bien plus par réflexe, — la secousse avait été si faible, que la thérapeute douta de sa réalité, certaine de l’avoir imaginée, vu l’état de tension, où elle se trouvait. Le bruit pourtant, cet horrible crissement, pareil à la lame du couteau s’escrimant avec rudesse sur la meule, Dina ne l’avait pas inventé ! En hâte, elle lâcha le journal de Rodrigue et colla son visage contre les barreaux. Le croissant de lune grignoté en partie par les nuées outremer éclaboussait le seuil d’une flaque ambrée et allongeait toute chose de son double difforme et sombre.
Matt avait disparu.
***
Ce qui dit à l'un : Sépulture !
Dit à l'autre : Vie et splendeur !
Alchimie de la Douleur
Les jambes de Matt pendaient dans le vide !
— Mais, qu’est-ce que vous fichez ? s’exclama Dina, la moitié du visage pressé contre les barreaux et le menton dressé vers
Message édité par amria le 22-06-2006 à 18:43:38