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Le Maestro

n°427
orcusnf
les dents de l'amer...
Posté le 08-04-2007 à 16:33:04  profilanswer
 

Nouvelle version de ma première nouvelle, à (re)découvrir sans se priver.
 
Le Maestro
 
 
     La pièce brillait de mille feux. Les lustres surchargés d’ampoules illuminaient la scène et les pistes de danse, tandis que les appliques murales diffusaient une lumière beaucoup plus discrète, qui donnait une atmosphère tamisée aux box où mangeaient les invités. Une foule de serveurs, de pique-assiettes, de flatteurs et de danseurs se pressaient entre les tables, se trémoussant sur la mélodie, se frayant laborieusement un chemin, les bras chargés d’assiette ou de projets.  
     Assis sur un tabouret, au milieu de la scène, le seul endroit plongé dans l’ombre,  une silhouette occupée était attablée à un piano. Pas un vulgaire instrument, mais plutôt une pièce de collection, un de ces pianos à queue assemblés à la main par un maître, qui avait passé de longues heures plongé dans les entrailles du mécanisme, afin de lui donner les meilleures sonorités. Et elle jouait, ses doigts dansaient sur les touches dans une étrange et tout aussi déconcertante sarabande.
     De temps en temps, un projecteur révélait le musicien. C’était un homme, grand, beau, harmonieusement bâti, les traits fins et fermes, vêtu d’une veste queue-de-pie et d’une chemise à jabot. Il était beau, il était riche, il était le meilleur, le clou de la soirée.
     Quand il finissait son morceau, le temps semblait se suspendre. Pendant un moment, alors que ses doigts interrompaient leur course et qu’il portait son regard vers la prochaine partition, les mille-et-un sons environnants cessaient à leur tour. Les fourchettes s’arrêtaient à mi-chemin entre l’assiette et la bouche, les verres étaient remplis jusqu’à déborder, les pas de danses immortalisés. Souffles coupés, tous les spectateurs observaient le pianiste, attendaient sa décision. Et puis il ouvrait le livret suivant, et se remettait à jouer. Tout autour de lui, la joyeuse ambiance de la soirée reprenait son cours normal.
     Sur les cadrans des horloges, les aiguilles tournaient sans fin. Et l’heure fatidique se rapprochait de plus en plus. Tout fut mis en oeuvre pour y remédier. On lui glissa des enveloppes rebondies,  des verres aux alcools grisants, des femmes aux parfums envoûtants, mais rien n’y fit. Il était incorruptible, insensibe à tous ces charmes terrestres. A chaque fois, ses yeux pétillaient de colère, et, recouvrant ses traits d’une moue boudeuse, exprimaient son refus. Tous se résignèrent, et tentèrent de finir leur soirée dans la bonne humeur, profitant au mieux des secondes qu’ils leur restaient.
     Et là, alors que le temps semblait pris de frénésie, comme conscient de ses ultimes possibilités, le compte à rebours apparut. Soixante secondes, puis cinquante neuf, et ainsi de suite jusqu‘à leur terme. Il se matérialisa en plein milieu d’un mur resté vierge, et commença à décroître, lentement mais insidieusement. Le pianiste ne sembla pas y prêter attention. Mais, quelques centièmes avant la fin, il conclut son morceau avec brio, écrasant les dernières touches dans l’ultime instant d’orgie.
 
     C’était le grand jour pour toi, celui de la rentrée. Lorsque la sonnerie aigre retentit, tu fis comme tes camarades et te mis en rang. Le silence s’imposa au bout de quelques secondes, et une flèche s’inscrivit en surbrillance dans le sol. Vous la suivîtes et, après avoir gravi quelques escaliers et erré dans les couloirs, parvîntes jusqu’à votre nouveau foyer, la salle de classe. De taille moyenne, juste assez grande pour t’accueillir toi et les les vingt quatre autres élèves de ta promotion, sobre, nue,  meublée d’autant de pupitres et de chaises que vous. Impassiblement dressé sur son estrade, le maître vous dévisageait d’un air froid, calculateur. Son profil d’aigle reflétait exactement ses pensées inhumaines. Vous vous dispersâtes et vous assîtes à une table. Le tout sans un bruit, évidemment.
     Le maître passa entre les rangs, distribuant des feuilles. Il n’avait pas besoin de parler, tout était clair, bien expliqué, facile à remplir. Coordonnées, pensées personnelles, antécédents scolaires, des choses banales qui, de tout temps, avaient déjà été demandées à des générations d’élèves. Lorsque vous eûtes fini, il ramassa les feuilles et les fit avaler à une machine qui trônait au fond de la pièce. Gloutonnement, elle les avala, les digéra, et recracha les informations récoltées. Tes camarades se tenaient cois, toi aussi d’ailleurs. Tu n’avais pas peur, pas plus que les autres du moins. Il n’y avait pas de raison, tu ne faisais rien de mal.
     Pourtant, lorsqu’il eut fini de compulser les conclusions de l’analyse préliminaire, le maître resta songeur un instant. Il eut un moment de faiblesse et son masque glacial sembla se fissurer lorsqu’il se massa les tempes du bout des doigts. Puis il reprit ses esprits et se dirigea vers toi. Ses yeux d’acier accrochèrent les tiens, et les transpercèrent d’un éclair de rage mal contenue. Il te tendit la feuille te concernant, indiqua une ligne et une case cochée. Il te posa une question, cruciale pour ton avenir. Et celui de l’humanité par la même occasion. A cet instant précis, alors que tous les élèves se retournaient vers toi, tu étais serein, détendu, sûr de toi. Tu hochas vigoureusement du chef, entérinant ta décision. Il hésita, te demanda à nouveau si tu étais bien certain de toi, mais tu répondis avec une assurance non feinte que rien ne pourrait t’y faire renoncer. Il soupira, et t’annonça que tu ne pouvais plus rester ici. Tu le savais déjà tu étais le seul à ne pas avoir encore déballé tes affaires. C’était toujours la même histoire. Tu sortis, la flèche te mena jusqu’à un autre bureau.

 
     D’un geste las, le pianiste appuya pour finir sur une télécommande posée sur une desserte mise à sa disposition. Et tout disparut. Les lumières baissèrent jusqu’à ne plus consister qu’ en une faible ampoule qui grésillait dans son dos. Les murmures se turent, remplacés par le ronflement d’un ordinateur. La pièce diminua, jusqu’à être réduite à un étroit cagibi, où ne se tenait plus qu’une seule personne, le pianiste. Progressivement, toutes les illusions créées par l’holographe s’évanouirent, alors que l’appareil refroidissait, et se rechargait.
     La scène parut moins irréelle, mais beaucoup moins belle aussi.  
     Il resta quelques instants sans bouger, revivant mentalement tout ce qu’il avait imaginé en jouant, avant de revenir à sa triste et morne existence. Après ces quelques instants de répit, notre musicien étira ses doigts , puis se massa sa nuque endolorie par sa position courbée. Il fit jouer les autres parties de son corps auxquelles il avait demandé un effort soutenu, puis se leva enfin.
     Il regarde la salle où il se trouvait, une porte, un interphone, une lampe, une table avec une bouteille d’eau et des barres énergétiques. Sans oublier l’appareil, celui sur lequel il venait de jouer. Ce n’était pas un piano, mais plutot un de ses lointains descendants, fruit de mutations et d’innovations hasardeuses. Finalement, les gens comme lui en étaient arrivés à jouer sur ça. Une sorte de grosse armoire dans laquelle étaient imbriqués des claviers hérissés de centaines de touches, plusieurs écrans remplis de colonnes de chiffres, et encore d’autres bizarreries comme des leviers, des interrupteurs, des imprimantes. Tout un bric à brac superfétatoire, voire gênant dans un concert ordinaire, mais qui était indispensable dans le cas présent.
     Lui même n’avait plus rien du play boy flamboyant d’il y a quelques minutes. Finis la beauté supérieure, le corps juvénile et fort, il n’était qu’un pauvre hère dont le seul talent était de savoir - bien - jouer du piano. Il avait d’ailleurs tout du pianiste, des joues hâves et mal rasées, des traits grêles, un teint maladif, des cheveux longs et secs, et une paire de lunettes qu’il ne cessait de remonter. Il était frêle, maigre, courbé par les heures passées sur son instrument. Ses longs doigts étaient son bien le plus précieux. D’ailleurs, même s’il l’avait désiré, on ne lui aurait pas permis de faire du sport, de se fortifier un peu. Il était efficace ainsi, alors c’était bien.  
     Il se pencha et ramassa méthodiquement les feuilles qui s’étaient amassées langoureusement sur le plancher de mâchefer, puis les rangea dans une serviette. Il prit soin d’éteindre son instrument, de ranger ses composants, et de ne laisser aucune trace de son passage. A peine avait-il fini que l’interphone grésillait.
_ Maestro, avez vous fini ? Je dois vous ramener à vos quartiers.
     Il marmonna un vague assentiment, et enfila une veste pendue à une patère. Dans un claquement sec, la porte de la cellule s’ouvrit, et vint se ranger dans un compartiment mural. Un homme apparut, tellement banal et insignifiant dans son uniforme noir, étriqué, et complété par des bottes et des gants similaires, que le pianiste ne lui prêta guère attention. Le garde était figé dans un garde-à-vous impeccable, et le maestro faisait mine de réfléchir.
_ Je suis prêt, finit-il par dire.
      Et il suivit le garde. Les deux hommes s’engagèrent dans un long couloir aux parois molletonnées, où les chaussures s’enfonçaient sans bruit dans le sol mou, et où l’éclairage un tantinet trop sombre laissait imaginer toutes sortes d’horreurs se déroulant dans les recoins.
     Ce n’était qu’une succession de portes aveugles, d’où s’échappaient des lueurs hésitantes et des staccatos de doigts martyrisant probablement des claviers semblables au sien. Des dizaines de pièces qui contenaient à priori autant de musiciens plongés dans l’observation de leurs écrans. Tout n’était que silence et concentration, le moindre bruit semblait malvenu et déplacé.
     Mais comme tout avait toujours une fin, ils arrivèrent à l’entrée d’une nouvelle zone, qui se caractérisait par une activité nettement plus bruyante.
 
     Tu as grandi maintenant, tu es même beaucoup plus vieux. Déjà, un semblant de moustache ourle ta lèvre supérieure. Tu as l’air d’avoir plus confiance en toi, tes années d’entrainement ont été fructueuses, tu as appris ce que tu voulais savoir. Malgré tous ses défauts, le système t’a inculqué exactement ce que tu demandais. La tâche n’a pas toujours été facile, mais elle a été faite.
     Ton professeur te montrait les airs les plus beaux, ceux des grands anciens, ceux des véritables virtuoses du piano, qui en avaient fait un instrument noble. Mais il n’était pas toujours là, il apparaissait et disparaissait aléatoirement, sans raisons, sans intervalles clairement définis. Ce n’était qu’un moindre mal, puisqu’en son absence, d’autres professeurs venaient t’enseigner d’autres matières, certes plus prosaïques, mais pas dénuées d’utilité. Car, tu le savais, ton avenir était tracé avant que tu ne t’engages, il était presque impossible que tu lui échappes. Tu t’étais forgé toi-même ton propre destin, à toi de l’assumer.
    Et aujourd’hui, c’est l’examen final. Seras-tu ou non digne des efforts consentis à ton égard? Tu vas devoir démontrer devant l’assistance l’étendue de ton talent. La lumière s’abaisse, le rideau s’écarte doucement, une chape de silence se répand lentement, les têtes s’inclinent et s’absorbent dans leur muette contemplation. Tu es au centre de tout, tu retiens leur attention. Pour le moment. Mais rien ne t’est acquis, tu dois garder cet intérêt pour ta personne.
     Tes doigts s’avancent caressent la surface de nacre, se font légers sur sa peau de givre, cherchent la meilleure entrée. Tu te décides enfin, commence à jouer la partition. Tes mains s’envolent, passent d’une touche à l’autre en un éclair, et les notes se réjouissent de sortir enfin de leur infinie torpeur. Le marathon dactyle commence, ton épreuve est de longue haleine, mais tu n’en est que plus heureux. Autour de toi, les sons et les mélodies exultent à tes oreilles. C’est l’apothéose, tu sens la divinité monter en toi. Tu es un démiurge, d’un instrument terne et impassible, tu fais un dispensateur de vie, de passion, d’amour. L’environnement autour de toi, par une étrange alchimie dont toi seul a le secret, se modifie subtilement. Les visages se détendent, la tension se relâche. Tu as réussi, tu es un maestro.
     A peine as-tu fini que la lumière se rétablit, et que les examinateurs se dirigent vers toi. Tu ne veux pas les voir, tu ne veux pas regarder leurs uniformes de cuir noir. Tu prétends encore t’enfuir dans une dimension parallèle, où ils auraient des tenues de prince et d’esthète, seraient des passionnés venus t’écouter pour le plaisir et pour l’Art. Oui, l’Art, et non pas par un utilitarisme que tu ne connais que trop bien. Les cours de mécanique, de tactique, de pilotage te reviennent en tête. Tu ne veux pas,  pourtant tu dois.
       
     
     Des dizaines de personnes se croisaient, se bousculaient, s’interpellaient, s’échangeaient des fardeaux. Il distinguait les uniformes noirs de soldats, les blouses blanches des techniciens, les bleus de travail graisseux, les vêtements de tous les jours et au milieu de ce joyeux charivari, le sien, le costume pourpre des compositeurs.
     Aussitôt chacun s’écarta de son trajet, de cet habit lourd de menaces et de symboles dans leur imaginaire de pauvres employés. Les têtes, rouges, noires, jaunes ou blanches, s’inclinèrent, se détournèrent, les mouvements se firent moins vifs, le silence pesant. Heureusement, au fur et à mesure que les pas du couple s’éloignaient, le désordre reprenait le pouvoir et se faisait encore plus bruyant, comme si les secondes perdues devaient absolument être récupérées. Les portes s’ouvraient et se refermaient bruyamment, les semelles résonnaient exagérément sur le sol de métal, le souffle devenait plus court à mesure que chacun adoptait un pas plus rapide.
     Les deux hommes continuèrent leur silencieuse avancée jusqu’à une porte, vers laquelle personne ne se pressait. La sentinelle postée devant eut vite fait de commander l’ouverture, avant de s’écarter précipitamment, hors d’atteinte de l’aura du maestro.
     Devant eux s’étendait un long boyau éclairé par quelques lampes et parsemé de portes closes. La longue traversée commença. Sur leur passage s’ouvraient d’anonymes portes, dont les occupants sortaient et saluaient révérencieusement le maestro, tandis que le soldat restait un anonyme, une pièce de rechange.
     D’autres militaires sortirent d’une pièce en poussant un chariot, usant d’un tel luxe de précaution, qu’il eut tôt fait d’en deviner le contenu fragile, dangereux, voire les deux. Pourtant, devant lui, les hommes eurent le réflexe de se figer dans une position déférente, omettant même de serrer le frein à main du chariot qui commença à rouler vers une des extrémités du couloir.  Il les laissa faire, indifférent.
     Finalement, ils s’arrêtèrent devant une porte qui s’ouvrit dans un discret chuintement. On pouvait distinguer à l’intérieur des hommes assis devant des consoles, en train de taper sur des claviers, de donner des ordres dans un micro ou  de régler des manettes. Soudain les écrans se vidèrent, un grésillement prit la place de l’agitation d’il y a une minute. Les écrans reprirent vie après quelques instants, et une grille assez grande apparut, composée de centaines de cases en longueur, pour quelques dizaines seulement de hauteur. Les cases se  remplissaient tour à tour, formant un mélange de couleurs aux tons et aux intensités différentes.
     Devant ce spectacle, les techniciens réagirent au quart de tour et recommencèrent leur travail. Une baie vitrée courait sur le mur d’en face. Le musicien se planta devant elle et observa le vide interstellaire qui s’étendait devant ses yeux. Mais il n’était pas si vide que ça aujourd’hui.  
 
     Tu avais bien essayé de fuir, mais en vain. Les portes de sortie restaient obstinément closes devant toi, ton badge t’ouvrant toutes les portes sauf les plus importantes à tes yeux. Alors, tu commis un acte que tu devais toujours regretter par la suite. Tu assomas un garde et t’en servis pour te frayer un chemin vers la liberté. Simple hasard ou manipulation haut placée, personne ne se mit en travers de ton chemin. Avant la fin de la journée, tu t’étais fondu dans la masse sans nom des travailleurs urbains.
     En tout et pour tout, tu n’avais qu’un peu de liquidités les vêtements que tu portais, des souvenirs que tu avais pu emporter, les maigres restes de dix années d’apprentissage, et un clavier de poche. Un petit instrument à quarante touches, aux sonorités limitées, parfois pré-enregistrées, mais qui était la seule chose à se rapprocher le plus de tes chers pianos. Le lien n’était pas rompu, il était encore là.
     Un moment, tu as cherché à nouer contact avec les collègues de ton maître, mais tu constatas rapidement qu’ils n’existaient plus. Tout simplement effacés des registres civils, disparus de la circulation. Le piano était désormais classé secret défense, ses techniciens étaient parmi les biens les plus précieux des Etats. Et toi, tu étais l’un d’entre eux, et pas n’importe lequel, le plus jeune, et aussi le mieux formé à sa tâche.
     Tu eus vite l’idée de rabattre une capuche pour dissimuler tes traits. Et tu fis bien, car les autorités n’eurent aucun scrupule à te faire rechercher en tant que terroriste.  Et plus les soupçons se précisaient autour de toi, plus tu t’enfonçais. Tu finis par t’engouffrer définitivement dans le métro.
     Tu devins noctambule, au coin d’un couloir, assis sur un drap, tu distillais quelques notes de musique. Mais tes tentatives desespérées ne suscitaient aucun écho chez tes contemporains. Conditionné par le synthétique, le technologique et le discordant, ils ne pouvaient accepter la gamme des Mozart et des Haydn, tu jouais faux, tel était leur jugement. Heureusement, quelques âmes charitables te donnaient de temps à autre une pièce, juste de quoi survivre en attendant le lendemain. Tu ne te plaignais pas, la liberté avait un goût incroyable que tu ne te lassais pas de découvrir. Libre mais pauvre, le marché était équitable, et les mois passèrent ainsi.
     Et puis un jour, je t’ai trouvé. Et j’ai retrouvé à mon tour la liberté. C’était le marché, un pianiste contre un autre pianiste. Dix années durant, je t’ai inculqué les grands classiques humains, et tu les as retenus, et je savais que tu serais capable de t’en servir pour leur noir dessein. Grâce à toi, je suis de nouveau libre, toi contre moi, l’échange était simple, mais il fallait le faire. Tu sais ce qu’il te reste à faire.

 
     Des milliers de vaisseaux s’affrontaient et les projectiles, les rayons d’énergie et les fins rayons des lasers fusaient pour se perdre dans l’espace ou éclater contre les coques adverses. Des chasseurs se poursuivaient, certains s’écrasaient dans une spirale de flammes, tandis que des escadrilles lâchaient leurs traits mortels sur les vaisseaux spatiaux. Son propre navire, un des plus grands, entra en lice. Il exécuta alors une bien étrange danse, dans laquelle ses boucliers s’éteignaient sporadiquement pour laisser passer les tirs des canons abrités derrière eux. Bien réglé comme du papier à musique, la symphonie faisait en sorte qu’aucun tir ennemi ne vienne se fracasser contre le navire, en profitant des brèches laissées par les boucliers désactivés. Et outre une protection efficace de son vaisseau, le mélomane assurait en même temps une répartition efficace de l’arsenal. Torpilles , missiles, lasers, obus et autres armes de puissances et d’utilités différentes jaillissaient des profondeurs du navire pour se diriger vers l’ennemi. Il jouait pour eux, il les commandait, ils n’étaient que les membres de son orchestre philcacophonique.
     Se retournant vers l’interieur, il suivit le spectacle des techniciens avec le même interêt un peu lointain. Ces derniers, calmes, accordaient la récitation de leurs instructions avec le contenu de son morceau. Quand la note finale se répercuta dans leurs oreilles, ils poussèrent un cri de joie qui retentit dans toute la pièce. Des officiers se penchèrent sur leurs écrans pour mieux observer le résultat.
_  Le canon à particule, le canon à particule! Crièrent-ils à l’unisson.
     Se retournant vers la bataille, le maestro assista au tir depuis un angle de vue privilégié. Bien à l’abri dans la salle des commandes, située juste au dessus de la gueule du canon, il put alors observer le rasssemblement des particules en un maelström de formes et de couleurs, puis  leur course en avant vers la cible. Les particules s’y ruèrent et rencontrèrent un navire de ligne , qui, sous la puissance du tir, explosa en des milliers de morceaux tranchants. L’onde de choc se répandit aux alentours et detruisit encore plusieurs cannonnières et cuirassés. Le tout sans un bruit, le vide de l’espace empêchant le son de se répandre. C’était une victoire, celle de la mort. De la dissonance.
_ Et dire que j’ai sacrifié mon art pour ça.      
     Une fois la représentation finie, il se détourna, regagnant à pas lents, le dos voûté, sa loge.
 
                                            Fin
 
 
 


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les 2 éléments les plus répandus de l'univers sont l'hydrogène et la connerie.
 
n°448
Eridan
Mage noir
Posté le 24-05-2007 à 10:09:58  profilanswer
 

Avis :
 
Eh bien, j'avais préféré la première mouture. Deux raisons à cela.
Tout d'abord, qu'un truchement narratif fasse passer un programmeur en système de combat pour un organiste, d'accord, c'est amusant et donne à la chute tout son piquant. Mais que de la musique, de la vraie, puisse devenir une tactique offensive et défensive, je dis non, c'est trop farfelu pour moi. Ensuite, à mon sens la nouvelle est trop longue, trop descriptive. Pour le seul intérêt de la chute, il faudrait pouvoir la lire d'un trait, autrement dit, la réduire de moitié. Bien sûr, tu insuffles dans ce texte pas mal d'ambiance et certains pourront apprécier l'univers que tu esquisses. Mais je crois savoir que Tolkien est une référence pour toi, alors que pour moi il est la référence de ce qu'il ne faut pas faire. Nous avons donc un point de vue inconciliable sur ce qui est du rapport action(dialogue) /description.
 
Voilà pour le fond, à présent la forme :
Ton vocabulaire et ton orthographe (pour ce que je suis capable de juger de ce dernier point) sont de haut niveau. J'y ai trouvé quelques répétitions et l'anglicisme "play-boy" qui faisait tache dans l'ensemble. Si tu le souhaites, je t'enverrai par mail mes annotations complètes.
Sinon, voici en voici les remarques principales :
- Les insertions en italiques : la première est au passé, la seconde au présent et retour au passé pour la troisième.
- Je te l'avais déjà fait remarquer (libre à toi de persister et de signer) il y a un contraste entre l'importance de la fonction de Maestro et certains qualificatifs miséreux.
- Dans le même ordre, tu mets des dizaines de cabines où se trouvent d'autres Maestros. Que font-ils puisque seul le nôtre à orchestré le combat ?
- J'en profite pour d'enjoindre à toujours mettre une majuscule à Maestro, comme tu l'as fait dans le titre.
- Dans le dernier paragraphe en italiques, pourquoi tente-t-il de "fuir". Je pensais au début que la scène était liée à la précédente insertion qui le laissait au milieu d'officiers. Mais, à la réflexion, il s'agirait plutôt de "s'enfuir" de "s'évader de l'école", non ?
- Même paragraphe : c'est sûr qu'avec un piano à quatre touches, il va avoir du mal à faire "accepter la gamme des Mozart et des Haydn" à ses contemporains.
 
Voila pour l'essenciel.


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n°449
orcusnf
les dents de l'amer...
Posté le 26-05-2007 à 13:49:48  profilanswer
 

Adepte de tolkien, moi ? beurk, parle pas de malheur, ça me fait gerber tous ces petits morveux qui disent que tolkien a inventé la fantasy, alors je vais pas en faire mon maître !! Moi je suis plus sf de l'âge d'or.
 
Ouais pour play boy, maintenant que tu m'y fais penser, je vais le remplacer par dandy, c'est mieux. Sinon, faut vraiment que je fasse un truc pour l'italique, parce que personne n'a compris. vais essayer de retravailler ça en profondeur, voir le supprimer si ça embrouille autant. Pour la majuscule, bon conseil que je vais appliquer de suite, pareil pour les cabines, c'est pas logique, surtout avec la conclusion.
 
Par contre, pourquoi tu parles d'un piano à quatre touches ? ( moi béotien total en musique)
 
En fait, il n'y a pas de musique comme tu sembles le croire, il n'y a qu'un homme, qui a appris à jouer du piano, mais qui, sur ce qui ressemble vaguement à un piano, écrit la stratégie d'attaque d'une flotte avec le jeu des canons et le ballet des vaisseaux, la musique est imaginaire, même si son vocabulaire imprègne le texte.


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n°450
Eridan
Mage noir
Posté le 27-05-2007 à 14:43:40  profilanswer
 

Autant pour moi pour Tolkien, c'était une conclusion sans doute un peu hâtive de ma part suite à une critique que tu avais faite d'Eragon, comme quoi on ne pouvait le comparer à Tolkien. Pour dire qu'Eragon ne valait pas grand chose. J'avais donc cru que tu avais une certaine estime pour Tolkien.
 
"Quatre touche" : Méa Culpa ! Tu a écris quarante touche. Bo, je me suis juste trompé de dix fois  :sweat:
 
Quant à la musique, je dirais qu'à force de faire le parallèle, on finit par croire qu'il y en a vraiment. Alors, dans les italiques, quand tu dis que le piano est interdit, c'est parce que la musique est devenue subversive, ou quelque chose comme ça ? Et non pas qu'elle est devenue secret défense pour être une arme en programmation ? C'est ce que j'avais cru comprendre. Effectivement à ces lumières je comprends que le gamin a été exclu pour aimer la musique, alors que j'avais compris que ceux qui veulent devenir "Maestro de la mort" reçoivent une éducation à part (école militaire).
 
Bon si j'ai lu tout le texte comme le "quarante" c'est normal que je sois tombé complètement à côté. Je ne pense tout de même pas. En tous cas, je l'avais déjà dis, l'idée du parallèle entre la musique est le combat reste intéressante. Mais, je dirais, comme tu es très descriptif, que peut-être quelques mots clefs se perdent dans l'ensemble. (je lis les descriptions en diagonale, je l'avoue). Un peu plus de clarté serait sans doute nécessaire, comme lorsqu'à l'école, il marque son option, dire clairement : "musique" ou "piano".
 
In fine, est-ce qu'un bon musicien peut faire un bon informaticien ? Je dirais que ce sont deux personnages aux antipodes l'un de l'autre, l'un est logique et technique, l'autre est créatif et artistique. Sauf si la programmation de ces ordinateurs de combat relève de quelque chose d'organique, une sorte de communication d'un niveau très différent d'un ordinateur tel qu'on l'imagine. Il y aurait quelque chose à dire là-dessus au niveau SF.


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n°455
orcusnf
les dents de l'amer...
Posté le 01-07-2007 à 14:29:18  profilanswer
 

Voilà la dernière version revue et corrigée à partir de tes conseils eridan !
 
Le Maestro  
 
 
     La pièce brillait de mille feux. Les lustres surchargés d’ampoules illuminaient la scène et les pistes de danse, tandis que les appliques murales diffusaient une lumière beaucoup plus discrète, qui donnait une atmosphère tamisée aux box où mangeaient les invités. Une foule de serveurs, de pique-assiettes, de flatteurs et de danseurs se pressaient entre les tables, se trémoussant sur la mélodie, se frayant laborieusement un chemin, les bras chargés d’assiettes ou de projets.  
     Assis sur un tabouret, au milieu de la scène, le seul endroit plongé dans l’ombre, une silhouette était courbée sur un piano. Pas un vulgaire instrument, mais plutôt une pièce de collection, un de ces pianos à queue assemblés à la main par un maître instrumentier, qui avait passé de longues heures plongé dans les entrailles du mécanisme afin de le doter des meilleures sonorités. Et elle jouait, ses doigts dansaient sur les touches dans une étrange et tout aussi déconcertante sarabande. Et la mélodie s'envolait, rebondissait sur les murs, filait entre les doigts des auditeurs captivés, et s'échappait en riant, impalpable jeune fille dispensatrice de volupté et d'oubli pour tous ceux qui, hommes bénis des dieux, réussissaient à la contempler ne serait-ce qu'une seconde.
De temps en temps, un projecteur révélait le musicien. C’était un homme, grand, beau, harmonieusement bâti, les traits fins et fermes, vêtu d’une veste queue-de-pie et d’une chemise à jabot. Il était beau, il était riche, il était le meilleur, le clou de la soirée.  
     Quand il finissait son morceau, le temps semblait se suspendre. Pendant un moment, alors que ses doigts interrompaient leur course et qu’il portait son regard vers la prochaine partition, les mille-et-un sons environnants cessaient à leur tour. Les fourchettes s’arrêtaient à mi-chemin entre l’assiette et la bouche, les verres étaient remplis jusqu’à déborder, les pas de danses immortalisés. Souffles coupés, tous les spectateurs observaient le pianiste, attendaient sa décision. Et puis il ouvrait le livret suivant, et se remettait à jouer. Tout autour de lui, la joyeuse ambiance de la soirée reprenait son cours normal.  
     Sur les cadrans des horloges, les aiguilles tournaient sans fin. Et l’heure fatidique se rapprochait de plus en plus. Tout fut mis en oeuvre pour y remédier. On lui glissa des enveloppes rebondies, des verres aux alcools grisants, des femmes aux parfums envoûtants, mais rien n’y fit. Il était incorruptible, insensible à tous ces charmes terrestres. A chaque fois, ses yeux pétillaient de colère, et, recouvrant ses traits d’une moue boudeuse, exprimaient son refus net. Tous se résignèrent, et tentèrent de finir leur soirée dans la bonne humeur, profitant au mieux des secondes qu’ils leur restaient.  
     Et là, alors que le temps semblait pris de frénésie, comme conscient de ses ultimes possibilités, le compte à rebours apparut. Soixante secondes, puis cinquante-neuf, et ainsi de suite jusqu‘à leur terme. Il se matérialisa en plein milieu d’un mur resté vierge, et commença à décroître, lentement mais insidieusement. Le pianiste ne sembla pas y prêter attention. Mais, quelques centièmes avant la fin, il conclut son morceau avec brio, écrasant les dernières touches dans un ultime instant d’orgie sonore.  
 
     C’était le grand jour pour toi, celui de la rentrée. Lorsque la sonnerie aigre retentit, tu fis comme tes camarades et te mis en rang. Le silence s’imposa au bout de quelques secondes, et une flèche s’inscrivit en surbrillance dans le sol. Toi et tes condisciples la suivîtes et, après avoir gravi quelques escaliers et erré dans les couloirs, parvîntes jusqu’à votre nouveau foyer, la salle de classe. De taille moyenne, juste assez grande pour accueillir les les vingt cinq élèves de ta promotion, sobre et nue. Impassiblement dressé sur son estrade, le maître vous dévisageait d’un air froid, calculateur. Son profil d’aigle reflétait exactement ses pensées inhumaines. Vous vous dispersâtes et vous assîtes à une table. Le tout sans un bruit, évidemment.  
     Le maître passa entre les rangs, distribuant des feuilles. Il n’avait pas besoin de parler, tout était clair, bien expliqué, facile à remplir. Coordonnées, pensées personnelles, antécédents scolaires, des choses banales qui, de tout temps, avaient déjà été demandées à des générations d’élèves. Lorsque ce fut fini, il ramassa les feuilles et les fit avaler à une machine qui trônait au fond de la pièce. Gloutonnement, elle les avala, les digéra, et recracha les informations récoltées. Tes camarades se tenaient cois, toi aussi d’ailleurs. Tu n’avais pas peur, pas plus que les autres du moins. Il n’y avait pas de raison, tu ne faisais rien de mal.  Tu suivais juste ta voie.
     Pourtant, lorsqu’il eut fini de compulser les conclusions de l’analyse préliminaire, le maître resta songeur un instant. Il eut un moment de faiblesse et son masque glacial sembla se fissurer lorsqu’il se massa les tempes du bout des doigts. Puis il reprit ses esprits et se dirigea vers toi. Ses yeux d’acier accrochèrent les tiens, et les transpercèrent d’un éclair de rage mal contenue. Il te tendit la feuille te concernant, indiqua une ligne et une case cochée. Il te posa une question, cruciale pour ton avenir. Et celui de l’humanité par la même occasion. A cet instant précis, alors que tous les élèves se retournaient vers toi, tu étais serein, détendu, sûr de toi. Tu hochas vigoureusement du chef, entérinant ta décision. Il hésita, te demanda à nouveau si tu étais bien certain de toi, mais tu répondis avec une assurance non feinte que rien ne pourrait t’y faire renoncer. Il soupira, et t’annonça que tu ne pouvais plus rester ici. Tu le savais déjà tu étais le seul à ne pas avoir encore déballé tes affaires. C’était toujours la même histoire. Tu sortis, la flèche te mena ailleurs.

 
     D’un geste las, le pianiste appuya pour finir sur une télécommande posée sur une desserte mise à sa disposition. Et tout disparut. Les lumières baissèrent jusqu’à ne plus consister qu’ en une faible ampoule qui grésillait dans son dos. Les murmures se turent, remplacés par le ronflement d’un ordinateur. La pièce diminua, jusqu’à être réduite à un étroit cagibi, où ne se tenait plus qu’une seule personne, le pianiste. Progressivement, toutes les illusions créées par l’holographe s’évanouirent, alors que l’appareil refroidissait, et laissait son usager revenir à la réalité de sa condition.  
      La scène parut moins irréelle, mais beaucoup moins belle aussi.  
Il resta quelques instants sans bouger, revivant mentalement tout ce qu’il avait imaginé en jouant, avant de revenir à sa triste et morne existence. Après ces quelques instants de répit, notre musicien étira ses doigts , puis se massa sa nuque endolorie par sa position courbée. Il fit jouer les autres parties de son corps auxquelles il avait demandé un effort soutenu, puis se leva enfin.  
      Il regarde la salle où il se trouvait, une porte, un interphone, une lampe, une table avec une bouteille d’eau et des barres énergétiques. Sans oublier l’appareil, celui sur lequel il venait de jouer. Ce n’était pas un piano, mais plutot un de ses lointains descendants, fruit de mutations et d’innovations hasardeuses. Finalement, les gens comme lui en étaient arrivés à jouer sur ça. Une sorte de grosse armoire dans laquelle étaient imbriqués des claviers hérissés de centaines de touches, plusieurs écrans sur lesquels défilaient de longues colonnes de chiffres, et encore d’autres bizarreries comme des leviers, des interrupteurs, des imprimantes. Tout un bric à brac superfétatoire, voire gênant dans un concert ordinaire, mais qui était indispensable dans le cas présent. Et au dessus de tout ça, tournant sur son axe métallique, visible uniquement par sa diode rougeoyante, la caméra le surveillait, l'observait de son oeil inquisiteur. Mais il ne s'en souciait pas, et même, il l'oubliait toujours au bout de quelques minutes.
     Lui même n’avait plus rien du dandy flamboyant d’il y a quelques minutes. Finis la beauté supérieure, le corps juvénile et fort, l'apparence flamboyante,  il n’était qu’un pauvre hère dont le seul talent était de savoir - bien - jouer du piano. Il avait d’ailleurs tout du pianiste, des joues hâves et mal rasées, des traits grêles, un teint maladif, des cheveux longs et secs, et une paire de lunettes qu’il ne cessait de remonter. Il était frêle, maigre, vouté par les heures passées sur son instrument. Ses longs doigts étaient son bien le plus précieux. D’ailleurs, même s’il l’avait désiré, on ne lui aurait pas permis de faire du sport, de se fortifier un peu. Il était efficace ainsi, alors c’était bien.  
     Il se pencha et ramassa méthodiquement les feuilles qui s’étaient amassées langoureusement sur le plancher de mâchefer, puis les rangea dans une serviette. Il prit soin d’éteindre son instrument, de ranger ses composants, et de ne laisser aucune trace de son passage. A peine avait-il fini que l’interphone grésillait.  
_ Maestro, avez vous fini ? Je dois vous escorter jusqu'à vos quartiers.  
      Il marmonna un vague assentiment, et enfila une veste pendue à une patère. Dans un claquement sec, la porte de la cellule s’ouvrit, et vint se ranger dans un compartiment mural. Un homme apparut, tellement banal et insignifiant dans son uniforme noir, étriqué, et complété par des bottes et des gants similaires, que le pianiste ne lui prêta guère attention. Le garde était figé dans un garde-à-vous impeccable, et le maestro faisait mine de réfléchir.  
_ Je suis prêt, finit-il par dire.  
     Et il suivit le garde. Les deux hommes s’engagèrent dans un long couloir aux parois molletonnées, où leurs chaussures s’enfonçaient sans bruit dans le sol mou, et où l’éclairage un tantinet trop sombre laissait imaginer toutes sortes d’horreurs se déroulant dans ses recoins. Un couloir si long menant à une salle aussi éloignée n'avait qu'un intérêt, celui de l'isoler du reste du vaisseau, de lui donner à la fois le calme nécessaire à son talent et de rendre toute évasion impossible.  Il n'était pas vraiment prisonnier, mais il avait trop de valeur pour que soit pris le moindre risque à son égard.      
     Mais comme tout avait toujours une fin, ils arrivèrent à l’entrée d’une nouvelle zone, qui se caractérisait par une activité nettement plus bruyante.  
 
     Tu étais grand, tu etais même devenu beaucoup plus vieux depuis l'époque de ta réorientation. Déjà, un semblant de moustache ourlait ta lèvre supérieure. Tu avais l’air d’avoir plus confiance en toi, tes années d’entrainement avaient été fructueuses, tu avais appris ce que tu voulais savoir. Malgré tous ses défauts, le système t’avais inculqué exactement ce que tu demandais. La tâche n’avait pas toujours été facile, mais elle avait été faite.  Sauf qu'elle ne correspondait pas à ce que tu attendais. Ton enfance avait été bercée par les vieux airs d'opéras et les symphonies qui retentissaient dans l'appartement de tes parents, derniers adeptes d'une musique aujourd'hui désuète. Et tu avais tout naturellement aimé cette musique, jusqu'à vouloir apprendre à la jouer. Mais si ton professeur avait exaucé ton voeu, ce n'était que sous le couvert du secret, car il devait avant toute chose t'apprendre à utiliser l'Instrument, à en faire une extension de ton propre corps, à le rendre aussi simple d'utilisation que les outils les plus primitifs. Et il avait doublement réussi, tu étais un Maestro, celui de l'harmonie, et celui de la mort.      
     Et aujourd’hui, c’était l’examen final. Seras-tu ou non digne des efforts consentis à ton égard? Tu allais devoir démontrer devant l’assistance l’étendue de ton talent. La lumière s’abaissa, le rideau s’écarta doucement, une chape de silence se répandit lentement, les têtes s’inclinèrent et s’absorbèrent dans leur muette contemplation. Tu étais au centre de tout, tu retenais leur attention. Pour le moment. Mais rien ne t’étais acquis, tu devais garder cet intérêt pour ta personne.  
     Tes doigts s’avancèrent, caressèrent la surface de nacre, se firent légers sur sa peau de givre, cherchèrent la meilleure entrée. Tu te décidas enfin, commença à jouer la partition. Tes mains s’envolèrent, passèrent d’une touche à l’autre en un éclair, et les notes se réjouirent de sortir enfin de leur infinie torpeur. Le marathon dactyle commença, ton épreuve était de longue haleine, mais tu n’en étais que plus heureux. Autour de toi, les sons et les mélodies exultaient à tes oreilles. C’était l’apothéose, tu sentais la divinité monter en toi. Tu étais un démiurge, d’un instrument terne et impassible, tu faisais un dispensateur de vie, de passion, d’amour. L’environnement autour de toi, par une étrange alchimie dont toi seul avait le secret, se modifiait subtilement. Les visages se détendirent, la tension se relâcha. Tu avais réussi, tu étais un Maestro.  
     A peine avais-tu fini que la lumière se rétablissait, et que les examinateurs se dirigaient vers toi. Tu ne voulais pas les voir, tu ne voulais pas regarder leurs uniformes de cuir noir. Tu prétendais encore t’enfuir dans une dimension parallèle, où ils auraient des tenues de prince et d’esthète, seraient des passionnés venus t’écouter pour le plaisir et pour l’Art. Oui, l’Art, et non pas par un utilitarisme que tu ne connaissais que trop bien. Les cours de mécanique, de tactique, de pilotage te revennaient en tête. Tu ne voulais pas, pourtant tu devais.  
     Mais tu avais choisi, oui tu avais choisi en t’asseyant sur ce tabouret. Tu aurais le droit de jouer, mais pour eux, jamais pour toi.  Quelques minutes quotidiennes de torture à leur service , un peu de rêve dans la machine, une solitude soulageante, et un jour des élèves. Oui, ton destin était tracé, dès que tu avais vu leurs sourires, tu avais su ce que tu ferais de ta vie. Mais tenir l’instrument au bout de tes doigts valait bien les pires sacrifices. Oui, je te reconnais bien, tu étais comme moi quand j'avais ton âge. J'avais les mêmes aspirations, les mêmes réticences, et finalement la même honte.

 
     Des dizaines de personnes se croisaient, se bousculaient, s’interpellaient, s’échangeaient des fardeaux. Il distinguait les uniformes noirs de soldats, les blouses blanches des techniciens, les bleus de travail graisseux des mécanos,  et au milieu de ce joyeux charivari, le sien, le costume pourpre du Maestro.  
     Aussitôt chacun s’écarta de son trajet, de cet habit lourd de menaces et de symboles dans leur imaginaire de pauvres employés. Les têtes, rouges, noires, jaunes ou blanches, s’inclinèrent, se détournèrent, les mouvements se firent moins vifs, le silence pesant. Heureusement, au fur et à mesure que les pas du couple s’éloignaient, le désordre reprenait le pouvoir et se faisait encore plus bruyant, comme si les secondes perdues devaient absolument être récupérées. Les portes s’ouvraient et se refermaient bruyamment, les semelles résonnaient exagérément sur le sol de métal, le souffle devenait plus court à mesure que chacun adoptait un pas plus rapide. Le charivari de la foule vibrait comme une ritournelle gaie dans les couloirs froids du complexe, réjouissant le coeur du Maestro tout en lui faisant mal, car lui n’y aurait jamais droit. Les deux hommes continuèrent leur silencieuse avancée jusqu’à une porte, vers laquelle personne ne se pressait. La sentinelle postée devant eut vite fait de commander l’ouverture, avant de s’écarter précipitamment, hors d’atteinte de l’aura du Maestro.  
     Devant eux s’étendait un autre long boyau éclairé par quelques lampes et parsemé de portes closes. La longue traversée commença. Sur leur passage s’ouvraient d’anonymes portes, dont les occupants sortaient et saluaient révérencieusement le maestro, tandis que le soldat restait un anonyme, une pièce de rechange.  
     D’autres militaires sortirent d’une pièce en poussant un chariot, usant d’un tel luxe de précaution, qu’il eut tôt fait d’en deviner le contenu dangereux sans voir le sigle qui devait l'orner. Pourtant, devant lui, les hommes eurent le réflexe de se figer dans une position déférente, omettant même de serrer le frein à main du chariot qui commença à rouler vers une des extrémités du couloir. Il les laissa faire, indifférent.  
     Finalement, ils s’arrêtèrent devant une porte qui s’ouvrit dans un discret chuintement. On pouvait distinguer à l’intérieur des hommes assis devant des consoles, en train de taper sur des claviers, de donner des ordres dans un micro ou de régler des manettes. Soudain les écrans se vidèrent, un grésillement prit la place de l’agitation d’il y a une minute. Les écrans reprirent vie après quelques instants, et une grille assez grande apparut, composée de centaines de cases en longueur, pour quelques dizaines seulement de hauteur. Les cases se remplissaient tour à tour, formaient un mélange de couleurs aux tons et aux intensités différentes.  
     Juste avant que la danse des couleurs sur l'écran ne se déclenche, les techniciens s'étaient remis au travail, leurs doigts courant sur les claviers de leurs pupitres de commande. Une baie vitrée courait sur le mur d’en face. Le Maestro se planta devant et observa le vide interstellaire qui s’étendait devant ses yeux. Il découvrit sans surprise la bataille stellaire en cours..  
 
     Tu avais bien essayé de fuir ton devoir, mais en vain. Les portes de sortie restaient obstinément closes devant toi, ton badge t’ouvrant toutes les portes sauf celle ouvrant vers la liberté. Alors tu assommas un garde et te frayas un chemin vers la sortie à l'aide de son badge. Simple hasard ou manipulation haut placée, personne ne se mit en travers de ton chemin. Avant la fin de la journée, tu t’étais fondu dans la masse sans nom des travailleurs urbains.  
     En tout et pour tout, tu n’avais qu’un peu de liquidités les vêtements que tu portais, des souvenirs que tu avais pu emporter, les maigres restes de dix années d’apprentissage, et un synthé de poche. Un petit instrument à quarante touches, aux sonorités limitées, parfois pré-enregistrées, mais qui était la seule chose à se rapprocher le plus de tes chers pianos. Le lien n’était pas rompu, il était encore là.  
Un moment, tu as cherché à nouer contact avec les collègues de ton maître, mais tu constatas rapidement qu’ils n’existaient plus. Tout simplement effacés des registres civils, disparus de la circulation. Le piano était désormais classé secret défense, ses techniciens étaient parmi les biens les plus précieux des Etats. Et toi, tu étais l’un d’entre eux, et pas n’importe lequel, le plus jeune, et aussi le mieux formé à sa tâche.  
Tu eus vite l’idée de rabattre une capuche pour dissimuler tes traits. Et tu fis bien, car les autorités n’eurent aucun scrupule à te faire rechercher en tant que terroriste. Et plus les soupçons se précisaient autour de toi, plus tu t’enfonçais. Tu finis par t’engouffrer définitivement dans le métro. Là, les mouvements de foule et les dédales reliant les stations te permirent de te dissimuler aux yeux de tes poursuivants.
     Tu devins noctambule, au coin d’un couloir, assis sur un drap, tu distillais quelques notes de musique. Mais tes tentatives desespérées ne suscitaient aucun écho chez tes contemporains. Conditionné par le synthétique, le technologique et le discordant, ils ne pouvaient accepter la gamme des Mozart et des Haydn, tu jouais faux, tel était leur jugement. Heureusement, quelques âmes charitables te donnaient de temps à autre une pièce, juste de quoi survivre en attendant le lendemain. Tu ne te plaignais pas, la liberté avait un goût incroyable que tu ne te lassais pas de découvrir. Libre mais pauvre, le marché était équitable, et les mois passèrent ainsi.  
     Jusqu'au jour où tu as été repris, tout simplement à cause de ta nature même. Depuis longtemps les recherches s'étaient portées sur les couloirs sombres du métro, et un Maestro les arpentaient pour essayer de te débusquer, car il paraissait évident que tu rejouerais puisque cela était inscrit au plus profond de ton être. Et tu rejouais, évidemment, et tu provoquas ainsi ta perte.

     Des milliers de vaisseaux s’affrontaient et les projectiles, les rayons d’énergie et les fins rayons des lasers fusaient pour se perdre dans l’espace ou éclater contre les coques adverses. Des chasseurs se poursuivaient, certains s’écrasaient dans une spirale de flammes, tandis que des escadrilles lâchaient leurs paquets mortels sur les vaisseaux spatiaux. Son propre navire, un des plus grands, entra en lice. Il exécuta alors une bien étrange danse, dans laquelle ses boucliers s’éteignaient sporadiquement pour laisser passer les tirs des canons abrités derrière eux. Bien réglée comme du papier à musique, le plan d'attaque du vaisseau  faisait en sorte qu’aucun tir ennemi ne vienne se fracasser contre le navire, et ce malgré les brèches laissées par les boucliers désactivés. Il revoyait ses doigts enfoncer une touche, et, réponse muette à cet ordre lointain, un canon cracher sa charge mortelle. Une note, un tir, sa partition impitoyable était jouée à la perfection par les ordinateurs dirigeant le vaisseau.  
     En son for intérieur, il entendait résonner les coups sourds des canons crachant leur charge de mort, les trilles aigus des lasers filant dans le vide, les sonorités mélancoliques des missiles s'arrachant de leurs berceaux, les lamentations plaintives des leurres envoyés contrer les charges adverses. Il contemplait les panaches de fumée et les trainées multicolores jaillir des profondeurs du navire pour se diriger vers l’ennemi. Il jouait pour eux, il les commandait, ils n’étaient que les membres de son orchestre philcacophonique.  
     Se retournant vers l’interieur, il suivit le spectacle des techniciens avec le même interêt un peu lointain. Ces derniers, calmes, accordaient la récitation de leurs instructions avec le contenu de son morceau. Quand la note finale se répercuta dans leurs oreilles, ils poussèrent un cri de joie qui retentit dans toute la pièce. Des officiers se penchèrent sur leurs écrans pour mieux observer le résultat.  
_ Le canon à particule, le canon à particule! Crièrent-ils à l’unisson.  
     Se retournant vers la bataille, le Maestro assista au tir depuis un angle de vue privilégié. Bien à l’abri dans la salle des commandes, située juste au dessus de la gueule dudit canon, il put alors observer le rasssemblement des particules en un maelström de formes et de couleurs, puis leur course en avant vers la cible. Les particules s’y ruèrent et rencontrèrent un navire de ligne , qui, sous la puissance du tir, explosa en des milliers de morceaux tranchants. L’onde de choc se répandit aux alentours et detruisit encore plusieurs cannonnières et cuirassés. Le tout sans un bruit, le vide de l’espace empêchant le son de se répandre. C’était une victoire, celle de la mort, celle du silence.
     Il se retourna, et les vit, là, cachés dans l'ombre de leurs pupitres, ses élèves. Tous des jeunes loups, les dents aiguisées pour mieux dépasser le voisin, l'écraser et occuper la première place. La tenue soignée, stricte, sans fantaisie, un costume de militaire, un costume d'éxécutant. Il le savait. Et ces yeux, il en tremblait d'effroi en les contemplant, des yeux fixes, froids, concentrés sur un seul et unique objectif : la maitrise de la machine, de ce qu'il appelait encore par nostalgie un piano. Ils étaient douze, comme les disciples du messie, mais parmi eux, tous avaient reçu leurs trente deniers. Pas un seul pour en racheter les autres. Aucun n'avait manifesté l'envie d'aller au-delà de ses cours, aucun n'avait voulu découvrir la beauté d'un Beethoven , l'émotion d'un Schubert, la légéreté d'un Chopin. Non, ils absorbaient, lui prenaient tout ce qu'ils pouvaient, mais seulement de la technique. Ils ne voulaient que la souplesse déliée des doigts dansant sur le clavier, l'esprit affuté et réactif du joueur face à la partition se déroulant sans discontinuer, la sérénité de l'homme qui assène ses notes sans se soucier de leur effet sur le reste de l'univers. Ils voulaient apprendre à tuer, pas à émouvoir, et il les y aidait.
     Et eux applaudirent à la fin de la représentation, ils se levèrent, empressés, pour accueillir leur maître et le féliciter de son brillant succès. Son cours avait été magistral, époustouflant, inoubliable.Ca aussi, il le savait. Mais il était conscient de la laideur de son jeu, de l'absurdité de sa vie, de la fidélité qu'il manifestait à l'égard de l'enseignement de ses maîtres. Ils avaient compris la voie qu'empruntait leur art et avaient vu sa disparition dans les abîmes insondables du progrès triomphant. Alors, plutôt que de laisser se perdre une tradition millénaire, ils avaient préféré le rendre utile à une caste de technocrates, qui s'en étaient emparés pour en faire un outil de mort. Et au fil des générations, les derniers concerts avaient disparus, les derniers aficionados étaient morts, l'héritage artistique s'était perdu, les disques s'étaient rayés, les instruments s'étaient désaccordés, les salles s'étaient désaffectées, s'étaient reconverties. Le Maestro ne savait même pas que, dans l'ancien temps, on l'aurait appelé pianiste. Ses maîtres lui avaient juste dit qu'il servait l'instrument, lui enseignant presque à contre-coeur le secret des partitions anciennes, sachant bien qu'il ne saurait pas le transmettre.
     Ils avaient raison, il avait échoué, il n'était plus que le dernier survivant d'une race d'artistes obsolètes.
     Une fois la représentation finie, il se détourna, quitta sa chaire et regagna à pas lents, le dos voûté, sa loge.  
 
                                                 Fin


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les 2 éléments les plus répandus de l'univers sont l'hydrogène et la connerie.
 

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