Voici un texte paru dans Eclats de Rêves n°5 en juin 2005.
(le site du fanzine : http://www.eclatsdereves.fr.st)
Je n'ai pas l'habitude de poster des textes directement dans un forum (je n'arrive pas à lire un texte non mis en page), j'ai essayé d'aérer un peu, j'espère que c'est lisible.
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Chassé-croisé
Cattie courait. Elle bondissait dans le noir, silhouette menue et déliée, l’oreille aux aguets. Derrière elle, des souffles rauques. Parfois, un peu plus loin, d’autres fois se rapprochant. Elle était terrifiée.
Bien sûr, elle était plus rapide, plus silencieuse, plus souple aussi, que n’importe lequel d’entre eux. Mais elle était seule, perdue et n’avait aucun moyen de savoir, quand un embranchement se présentait devant elle, si la route qu’elle choisissait ne se terminerait pas par un cul de sac un peu plus loin.
Elle avait l’impression de fuir ainsi depuis des heures. Le décor, autour d’elle, changeait insensiblement. Les beaux immeubles surplombant le parking sur lequel le cirque dressait son chapiteau avaient laissé place à d’autres, plus hauts, plus sales, tous semblables. Et maintenant, Cattie courait dans des ruelles étroites et crasseuses, mal éclairées, bordées de maisons en piteux état et de poubelles laissant échapper leur contenu puant sur les pavés inégaux. Elle songea un moment à grimper le long d’un mur et à rester accrochée là, tapie dans l’ombre, le temps que ses poursuivants la dépassent, mais elle y renonça bien vite. Elle pouvait le faire, sans l’ombre d’un doute, mais eux savaient qu’elle le pouvait, et ils ne se contentaient pas de regarder par terre. Ils étaient plus lents qu’elle, mais méthodiques. Équipés et armés. Acharnés à la retrouver et pour tellement de raisons que Cattie sentait le découragement l’envahir peu à peu.
Il ne lui restait qu’un fragile espoir : qu’ils se fatiguent avant elle. Mais elle en doutait aussi. Elle était affamée – elle n’avait rien mangé depuis deux jours quand elle avait fugué – et son dos et ses jambes portaient encore la marque des coups qu’il lui avait infligés. Avant qu’elle ne le tue. Au souvenir de cet instant, ses lèvres se retroussèrent sur ses dents et un sourd grognement jaillit de sa gorge pendant qu’elle continuait sa course éperdue. La mèche du fouet qui s’abattait sur elle, sa fourrure poisseuse de sang, le rire cruel de l’homme pendant qu’il lui expliquait en détail ce qu’il allait lui faire, sa rage silencieuse et sa peur et puis d’un seul coup, le miracle. L’homme qui se tordait la cheville dans sa danse moqueuse, qui relâchait son emprise sur son fouet pendant quelques secondes. Qui la quittait des yeux un bref instant. Comme un ressort comprimé trop longtemps, ses muscles s’étaient détendus et Cattie avait laissé agir le fauve qui était en elle. En deux bonds, elle s’était retrouvé derrière son dompteur. Un dernier l’avait propulsé sur son dos et tous deux étaient tombés à terre, les crocs de la jeune prisonnière solidement plantés dans la nuque de l’homme. La lutte avait été brève : elle s’était relevée en chancelant, le goût fade du sang dans la bouche, à la fois écœurant et enivrant comme le vin qu’elle avait goûté, un jour. L’homme, quant à lui, gisait par terre, sa tête formant avec son corps un angle invraisemblable. La porte de la cage n’était pas fermée à clef et Cattie s’était enfuie, laissant dans son sillage une traînée de leurs sangs mêlés qui leur avait permis de la suivre à la trace.
Ses blessures ne saignaient plus depuis longtemps mais ils avaient des chiens avec eux. Et ceux-là connaissaient son odeur. Combien de fois ne s’étaient-ils pas postés devant sa prison en aboyant à pleine gorge, fous de colère : ce que les humains avaient mis quelques semaines à réaliser, le moindre canidé le comprenait en un clin d’œil. Cattie n’était pas humaine. Et même si sa forme était très proche de celle du bipède, son sang, son odeur, tout en elle leur soufflait la part de chat qui faisait d’elle une chimère, un accident de laboratoire.
C’était la deuxième raison qui faisait qu’ils devaient absolument la rattraper. Encore plus que le fait qu’elle ait tué un humain. Il était totalement illégal de détenir un hybride non déclaré, sans parler de le produire en spectacle. Quiconque s’y risquait encourait de très lourdes peines. En temps normal, le cirque s’en sortait en la maquillant de telle sorte que les gens qui la voyaient croyaient avoir affaire à une petite jeune fille, déguisée en hybride. Pour parfaire la supercherie, un ventriloque lui faisait prononcer quelques mots pendant son numéro. Et sachant les hybrides dépourvus de cordes vocales, les rares personnes qui auraient pu avoir des soupçons se rassérénaient aussitôt et profitaient pleinement du spectacle.
Bien entendu, Cattie n’avait pas une conscience très claire de tout cela. Elle comprenait le langage humain, cependant. Si ceux qui l’avaient élevée s’étaient donnés la peine de l’éduquer, ils auraient découvert en elle une vive intelligence, bien que différente de la leur. Ce n’était bien sûr pas le cas. La chimère ignorait donc jusqu’à ce soir qu’elle faisait partie de toute une série « d’accidents ». C’est ainsi que la presse scientifique avait qualifié cela, à l’époque. Accidents.
Les généticiens, obnubilés par les fécondations in vitro permettant aux gens riches et stériles d’avoir des enfants alors que des millions d’orphelins déjà nés croupissaient ailleurs, avaient mis au point un système fabuleux. Faire produire à des animaux de laboratoire des ovules et des spermatozoïdes humains, afin de réaliser les FIV sans passer par la phase préalable de prélèvement d’ovules chez la femme avec toutes les injections d’hormones que cela impliquait. Ensuite, l’œuf fécondé était placé en éprouvette, ou implanté chez la future mère, ou bien encore chez une mère porteuse, au choix. Selon les envies et le porte-monnaie de la clientèle.
Tout d’abord réalisée sur des souris, l’expérimentation avait été un succès total et le premier bébé humain biologiquement issu de Mus Musculus avait vu le jour. Parfaitement normal, ainsi que tous ceux qui suivirent. Deux décennies plus tard, la méthode était au point pour d’autres animaux porteurs, dont les chats. Les chances de succès étaient en effet meilleures avec des mammifères de plus grande taille et la forte fécondité des chats, bien qu’inférieure à celle des souris, en faisait des cobayes idéaux. Une fois de plus, le succès fut au rendez-vous. Au fur et à mesure des naissances et des années, les contrôles sur les fœtus ou nouveaux-nés furent de moins en moins sévères, jusqu’à devenir facultatifs. Il n’y eut aucune complication, aucun indice alarmant jusqu’à la naissance du premier hybride ; Le bébé paraissait normal, si l’on exceptait son incroyable souplesse. Cependant, quelques jours après sa naissance, des poils étaient apparus sur son corps, et les cris qu’il poussait rappelaient désagréablement des miaulements. Dans les quelques semaines qui suivirent, d’autres cas analogues firent leur apparition, au grand embarras des chercheurs. Sommés par des parents furieux d’expliquer comment, au nom du ciel, les gênes d’humains et de chats pouvaient ainsi se combiner pour donner un individu viable, ces augustes savants marmonnèrent dans leur barbe qu’il était peu probable que le ciel y soit pour quelque chose mais qu’ils allaient se pencher sur la question. Puis ils se retirèrent dignement dans leurs laboratoires pour réfléchir. L’élevage des chats et autres animaux génétiquement modifiés s’arrêta bien entendu sur le champ et de nombreux couples stériles durent avoir de nouveau recours aux bonnes vieilles méthodes.
Il faut bien le dire, cinq ans après ce scandale, au moment où Cattie s’était enfuie, les généticiens n’étaient pas plus avancés. Ils se doutaient bien que la barrière génétique qui séparent habituellement deux espèces était tombée suite à leurs manipulations, mais pourquoi d’un seul coup, sans préavis et partout au même moment, mystère. En attendant de savoir quoi faire des chimères, ils les avaient parqués dans une sorte de zoo sous haute surveillance. De rares parents avaient tenté de protester contre ce sort indigne, mais la majorité étaient plutôt contents d’être débarrassés de ces monstres, et peu soucieux d’étaler leurs liens de parentés avec eux.
Une exception toutefois : Cattie. Sa naissance était passée inaperçue, sa mère, une écuyère, était morte quelques jours plus tard et son père génétique, le directeur du cirque, avait très vite compris les bénéfices qu’il pourrait retirer d’une hybride non déclarée dans sa troupe.
Tout cela, Cattie l’ignorait. Le peu qu’elle savait, c’était les divagations de son dompteur qui le lui avaient appris. Il lui avait toujours dit qu’elle était une bête, comme les chevaux ou les lions. Mais ce soir-là, particulièrement en forme, il avait porté la main à sa braguette et commencé à exhiber une partie de son anatomie qu’il gardait habituellement enfermée dans son caleçon. De son discours pâteux, il ressortait essentiellement deux points : que Cattie était en grande partie humaine, et donc qu’il pouvait s’en servir sans que cela ne fasse de lui un zoophile ou un pervers. Tout au plus un violeur, mais ça ne rentrait manifestement pas dans sa définition de la perversité.
Encore plus que la révélation de sa vraie nature, c’était de connaître ses intentions qui avait donné à la jeune captive la force de saisir sa chance et de s’enfuir. Ce à quoi elle n’avait jamais osé songer jusque-là.
Cattie s’arrêta brusquement. Ce qu’elle avait redouté venait de se produire : la ruelle dans laquelle elle s’était engouffrée était une impasse. Elle leva les yeux sur les bâtisses qui fermaient la rue : même pour elle, ils étaient trop hauts, trop lisses, elle n’arriverait pas jusqu’en haut.
En frémissant nerveusement, elle fit demi-tour et détala. Quelques dizaines de mètres la séparaient encore de la bifurcation quand elle vit danser sur les murs la lueurs des torches électriques. Encore quelques secondes et les chiens se déchaînèrent, sentant leur proie toute proche, excités sans doute aussi par l’odeur de sa peur. Cattie reculait, le poil hérissé, un feulement sourd au fond de la gorge, qui éclata en crachements furieux quand les molosses apparurent dans son champ de vision. Ils étaient trois, deux dobermans et un rottweiler, trois chiens plus grands qu’elle et bien mieux armés par la nature. Et derrière eux, trois hommes qu’elle reconnut sans peine : le frère du dompteur mort, et sa doublure occasionnelle, un trapéziste et le clown qui, s’il lui avait toujours fait peur avec son grand sourire factice, était encore bien plus effrayant sans.
Froidement, Cattie évalua ses chances. Elle seule contre trois chiens dressés à l’attaque, trois hommes fous de rage, un fouet et deux massues. Elle gonfla encore son pelage, se ramassa sur elle-même, prête à mourir plutôt que de se retrouver en cage. Le premier doberman bondit en même temps qu’elle et les deux combattants se percutèrent en plein vol, avant de retomber à terre en grognant. Folle de rage, Cattie esquiva les crocs qui se tendaient vers sa gorge et planta ses griffes aiguisées dans les yeux du chien. Les hurlements de douleur qu’il poussa la galvanisèrent et elle profita de son avantage pour l’égorger en un clin d’œil.
Sans lui laisser le temps de savourer son triomphe, les deux autres chiens attaquèrent en même temps. Elle roula sur elle-même, et avec une rapidité surnaturelle, parvint à foncer entre eux deux, droit vers le clown qui recula malgré lui en la voyant surgir ainsi, les yeux écarquillés, paraissant avoir doublé de volume. Elle profita de son geste instinctif de protection pour lui arracher le fouet des mains. Jonglant maladroitement avec, elle parvint néanmoins à le faire claquer au bout de la troisième tentative. Le quatrième coup toucha le doberman restant au flanc, le faisant pirouetter sur lui-même. Le suivant cingla le rotweiller en pleine tête, lui ouvrant le front et l’aveuglant momentanément sous un flot de sang. Cattie, si elle avait été encore en état de penser, se serait étonnée elle-même de sa virtuosité. Il faut dire qu’elle avait eu un bon professeur.
Encore quelques coups bien assénés et les deux chiens se tordaient de douleur, hurlant leur soumission. Cattie ne montra aucune pitié et les acheva l’un après l’autre. Puis elle se tourna vers les humains, le fouet à la main.
Ces derniers, ahuris, reculèrent, oublieux de leurs gourdins. Ils avaient vu cette hybride massacrer trois chiens d’attaque en quelques secondes, ils se savaient perdus.
Presque nonchalamment, Cattie fit claquer la longue lanière devant eux, sans les toucher. Le temps qu’ils reprennent leur sang-froid, elle s’était littéralement envolée au dessus de leurs têtes et recommençait son manège dans leurs dos. Cette fois, ils étaient coincés dans l’impasse, comme elle quelques minutes auparavant. Elle lut cette prise de conscience dans leurs yeux quand ils se retournèrent. Elle savoura la peur qui rendait leur sueur acide. À leur tour, ils déchiffrèrent son regard et tombèrent à genoux. Ils implorèrent la part d’humanité qui était en elle, elle les cingla impartialement de son fouet pour toute réponse. Ils lui demandèrent pardon, elle recommença, prenant plaisir à ce jeu, à être du bon côté du manche. Un coup plus fort qu’un autre étendit le trapéziste et il ne bougea plus. Le frère du dompteur se tut et laissa retomber ses mains, résigné, attendant la mort.
Le clown, lui, insistait encore. Entre deux estafilades, il parlait. Il raconta ses origines, elle l’écouta et le crut, tout en jouant avec lui. Il lui parla des autres hybrides qui étaient enfermés, eux aussi, elle s’en moquait bien. Enfin, il lui parla du remède à sa solitude. Interloquée, elle cessa un instant de frapper et il redoubla d’éloquence.
Les chercheurs n’avaient certes toujours pas trouvé la cause de ces accidents. Mais ils avaient consacré beaucoup d’effort à découvrir un traitement. Par thérapie génique, ils seraient bientôt en mesure de remplacer les gènes anormaux par leurs équivalents humains. Cela prendrait du temps, chuchotait le clown, mais c’était sa seule chance de devenir humaine. De faire partie d’une famille. Mais si elle les tuait maintenant, alors que sa vie n’était plus menacée, cet espoir s’évanouirait en fumée.
Cattie resta longtemps immobile, choquée par ce qu’elle venait d’apprendre. Le clown, bien que motivé par la peur, avait dit la vérité. Elle l’avait senti.
Devenir humaine ? Elle regarda les deux hommes encore en vie, le cadavre du trapéziste. Elle n’avait aucune envie de devenir comme ça. Elle se sentait très bien comme elle était, et bien plus belle qu’eux. Tout ce qu’elle demandait, c’était la liberté et la paix. Dans sa mémoire dansait encore le goût du sang du dompteur, sensation qui la mettait mal à l’aise, certes, mais pas pour une stupide question d’humanité latente. C’était son bourreau, il était devenu sa victime, rien de plus. C’est tout au moins ce qu’elle essayait de se dire.
Le tableau était figé. D’un côté, l’hybride et son fouet, de l’autre, un clown sanglant et un autre homme, tendus vers sa décision.
Cattie les regarda, essayant de faire passer tout son mépris dans son regard. Vous avez de la chance que je ne veuille pas être humaine, hurlaient ses yeux. Sinon je vous tuerais, là, maintenant. Délibérément, elle lâcha le fouet et se mit à quatre pattes, élégante et gracieuse. Le message ne pouvait être plus clair ; le clown tressaillit devant cette insolence et l’hybride, sans se presser, leur tourna le dos et repartit en trottant, savourant cette nouvelle posture bien plus confortable, se demandant pourquoi elle n’y avait jamais pensé. Elle tendait l’oreille, guettant le moindre bruit qui aurait trahi une ultime tentative pour la capturer, mais rien ne bougeait. Les deux hommes n’arrivaient pas à croire que Cattie les ait épargnés. Quand elle eut disparu, ils se regardèrent, ahuris, et éclatèrent de rire. C’était un rire nerveux, sans joie, de pur soulagement. Il n’était pas bien fort, mais Cattie l’entendit.
En un éclair, elle fit demi-tour. Ce bruit lui avait rappelé le cirque. Les rires des spectateurs, la cruauté du dompteur. Elle retourna dans l’impasse au galop.
Les deux hommes ne se virent pas mourir. En un rien de temps, Cattie les avait égorgés tous les deux et leur rire avait trouvé écho dans sa propre gorge. Après tout, les chats aussi tuent pour le plaisir.
Cattie souffla nerveusement, se battant les flancs de sa queue, allant de cadavre en cadavre. En hésitant, elle se pencha sur le clown. Lécha sa blessure. Le goût du sang humain la fit grimacer. Elle testa un chien. Pas mal. Elle resta un instant accroupie, le nez dressé, à flairer les odeurs de la nuit. Puis ayant décrété qu’aucun danger ne la menaçait, elle se mit à festoyer sans se presser. Elle ne savait pas où elle irait ensuite, mais ça serait très loin d’ici et elle aurait besoin de toutes ses forces pour voyager. Elle était à jeun depuis deux jours.
Et finalement, l’humain, ça n’était pas si mauvais. C’était même plutôt bon. Après avoir fini le clown, tandis qu’elle se léchait les babines, le ventre plein, gagnée par une douce somnolence, Cattie se dit qu’elle allait peut-être bien rester en ville après tout.
Fin.
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NB : je donne ici le lien vers l'article qui m'a inspiré cette histoire qui n'est peut-être finalement que de l'anticipation
http://news.nationalgeographic.com [...] meras.html (dernière moitié de la page 2 pour ce qui concerne la naissance d'un enfant humain avec 2 souris comme parents biologiques)
Message édité par menolly le 10-12-2005 à 14:10:10