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La Provende
Chaque pays possédait la sienne. Ces machines sophistiquées appelées les "Provendes" fournissaient désormais à l’humanité obligée son unique source d’alimentation. On leur devait d’avoir enfin enrayé l’hécatombe causée par l’effroyable famine mondiale, due à l’appauvrissement progressif des dernières ressources alimentaires de la planète dévastée. Les précieuses Provendes procuraient à chaque homme de la terre ces deux indispensables gélules énergétiques que l‘on prenait accompagnée d‘un verre d‘eau de mer déstalinisée, vingt quatre heures sur vingt quatre, par les mêmes machines. Une capsule jour, une capsule nuit, il n’existait plus aucun moyen de se nourrir autrement sur la terre.
Deux techniciens triés sur le volet cajolaient ces machines du matin au soir, avec la responsabilité écrasante de nourrir par cet expédient extraordinaire leurs compatriotes reconnaissants. Un système immuable s’était organisé autour de la maintenance de la provende nationale. Un unique expert en chef s’accompagnait dans l’autorité suprême de sa tâche d’un assistant moins expérimenté, qu’il formait lui-même durant une période de cinq années. En échange de ce glorieux service, il se voyait ensuite octroyer par le gouvernement une retraite anticipée autant que méritée, généralement prise sous de lointains tropiques. Ce maître absolu de la machine confiait ensuite les rênes de la Provende à son collègue, évidemment alors très fier de cette nouvelle et très attendue promotion. Ces courtes carrières formaient le sommet d’un parcours d’exception, la concrétisation d’un rêve professionnel quasiment inaccessible à la majorité des ingénieurs, mêmes les plus brillants.
Précisément, je tenais à présent entre les mains l’ordre confirmant ma précieuse promotion, qui me voyait nommé expert en chef à mon tour, après avoir consciencieusement décodé les arcanes de notre Provende et assuré son service pendant ces dernières longues années d’un labeur assidu. J’étais arrivé au sommet de mon projet professionnel, je vivais en plein l’aboutissement d’une sorte de rêve éveillé et magnifique. J’allais, avec mon nouvel acolyte, que je ne connaissais pas encore et que je m’apprêtais à former, posséder les commandes d’un incroyable et complexe système de production énergétique qui pondrait jour et nuit une alimentation savamment dosée, hyper-vitaminée, complète et accessible à tous, coiffant toute la gamme des besoins vitaux de l’organisme humain. Cette manne gratuite accessible à tous était le fruit splendide d’un long travail de transformation d’une matière première, une formule obscure qui constituait un secret bien gardé par les plus hautes sommités politiques mondiales. J’en ignorais moi-même les précieux composants, malgré ma fonction éminente aux commandes de la provende !
Cette prodigieuse machine utiliserait pendant le temps de mon service la dose unique de son précieux combustible afin de le décupler, l’enrichir et fournir à chacun sa part de nutriments essentiels à sa propre survie. Comme Hector Ziolber, mon nouvel assistant que j‘allais bientôt rencontrer, j’avais autrefois moi-même suivi un itinéraire sans faille afin de parvenir à ce poste unique et jalousé d’assistant expert de la provende. Pour ma part, en devenant finalement expert en chef, je cédai à cet Hector un strapontin très envié. Mais avant de connaître un jour la consécration dont je bénéficiais à présent, Hector venait de suivre, comme toute les nouvelles recrues, un long séminaire de formation, au terme duquel il avait éliminé, par ses indiscutables compétences, un nombre impressionnant de concurrents malchanceux.
C'était un quadra dont l'aspect négligé masquait en réalité un esprit vif doublé d'une profonde intelligence. Mal rasé, la chemise continuellement hors du pantalon, un air débonnaire qui ne présageait aucune assiduité, voir présumait d'une certaine paresse, cet homme que j'allais côtoyer pendant cinq années me fit au premier abord une impression défavorable. J’allais pourtant découvrir en lui des qualités rares qui me porteraient à réviser complètement ce premier jugement. Après les salutations d'usage, je le guidais dans le labyrinthe de couloirs, d'escaliers interminables que formait le vaste complexe abritant l'imposant système. Je voyais et comprenais parfaitement l'excitation qui gagnait mon camarade en approchant du saint des saints de la Provende :
- Mon cher Hector, ce que vous allez découvrir n'a pas grand chose à voir avec les simulateurs sur lesquels vous avez jusqu'à présent travaillé. Attendez vous à recevoir le choc de votre vie !
Je devinais sans mal que l'émotion d'Hector se trouvait à son comble. J'enfonçais ensuite successivement nos cartes d'identification personnelle dans leur étroit logement, pour ouvrir l'énorme porte blindée qui nous séparait encore de la Provende. Les yeux d'Hector s'agrandirent de stupeur lorsque la machine se présenta finalement à nous. Je le laissais tranquillement s'abreuver du prodigieux spectacle, en me remémorant ma propre fascination lorsque je fus moi aussi promu assistant-expert, cinq années plus tôt.
La Provende trônait au centre de sa salle d'exploitation. Ce monument parfaitement monstrueux dégageait une silhouette à la forme massive faite principalement de pièces de tôlerie cuivrée largement dimensionnées. Solidement rivée à ses parois, de nombreuses armatures de tiges d'acier frôlaient les plafonds presque trop bas. De plusieurs trappes d'accès, jaillissaient sur ses flancs de gros sabots en saillie, veinés de tubes plastifiés, lesquels rejoignaient en étoiles des pistons rotatifs, des barres stabilisatrices, qui déclinaient sans interruption dans la pièce une douce musicalité. De grosses pompes de mise en pression alimentées par injection veillaient à la régularité essentielle des échanges thermiques. Le pont rigide d'une étroite passerelle cerclait de son diaphragme chromé le ventre de la Provende, dans le but de permettre un contrôle visuel du dessus de la cuve. Sur sa gauche, d'imposants tuyaux contournés charriaient en permanence leurs liquides mystérieux en direction du poste de pilotage truffé de lampes rouges, vers lequel j'entraînais Hector, de plus en plus envoûté par le spectacle. Sur la large console, scintillaient sagement des diodes lumineuses, encadrées par une multitude de cadrans groupés. Je m'appuyais négligemment contre l’un des épaulements d’acier bichromaté, regardant Hector en m’amusant presque de le voir cacher si mal sa grande impatience.
- Alors ? Cette machine produit dans ses veines métalliques la nourriture exclusive de cent vingt millions de personnes, c’est intéressant, n’est ce pas ?
- Surtout lorsque l’on s’en voit confier les leviers de commande !
Précisément, je notais d’un oeil exercé une difficulté d’écoulement sans gravité signalée depuis deux minutes par l’un des voyants correspondant à l’un des circuits hermétiques. Je laissais Hector analyser et corriger le problème à sa guise, mais je savais pouvoir lui faire une entière confiance :
- Votre baptême du feu, cher assistant !
Passant pour la première fois de la théorie à la pratique, Hector jeta un rapide regard aux anodes alignées devant lui, puis il se pencha sur la grande tablette afin de pousser à peine l’un des curseurs régulant la température des électrodes incriminées. L’une des crémaillère de l’un des volumes latéraux articulés s’anima à peine. Un filetage au déclencheur souple rétablit rapidement l’équilibre fragile des échanges complexe du système. Nous partageâmes ensuite un regard satisfait, enchanté tous les deux par l’inauguration de cette prometteuse collaboration. Tout le reste de cette journée, je donnais encore à Hector de nombreuses explications, alors que rien ne devait plus venir perturber le déroulement des étranges digestions de la machine, heureusement strictement automatisées.
Bien évidemment, ce type d'alimentation normalisée avait définitivement banni chez les couples l’habitude plaisante des dîners intimes. Pourtant, ce soir là, lorsque je retrouvais Menolla dans notre nouvel appartement de fonction, on n'aurait pas omis d’observer qu’elle avait placé selon une expression empruntée aux temps révolus, « les petits plats dans les grands ! ». Au milieu d’une ambiance doucereusement érotique, savamment orchestrée aux quatre coins du salon par une infinité de photophores colorés, Menolla m’offrit le triomphe de sa somptueuse beauté physique. Je savais que ma promotion donnait le coup d’envoi à la satisfaction du désir d’enfant de mon amie. Dans un langoureux corps à corps où j’abreuvais Menolla d’un arsenal de caresses inédites autant que voluptueuses, nous nous acharnâmes à mettre ce projet en action, jusqu’au bout de la fatigue la plus extrême.
Cinq années se sont écoulées depuis ces heures enchanteresses. Hector est finalement devenu mon égal et pourrait se permettre de diriger la Provende les yeux fermés. J’ai atteint la limite temporelle imposée à ma digne fonction. Avec Menolla et Lia, notre fille de cinq ans, nous partirons bientôt terminer nos jours sous les rayons généreux d’un soleil mérité, éternel et chaleureux. Je bénéficierais d’une pension de retraite confortable, ce qui n’est qu’un pâle euphémisme pour parler d’une rente considérable, laquelle m’assurerait une jolie fortune. Je nageais au comble du parfait bonheur.
La Provende était devenue pour moi plus qu’une simple machine à nourrir l’espèce humaine. Elle personnifiait pour moi une amie intime, une confidente muette dont, en vétéran, je décodais chaque jour le langage discret. Je tirais dans les coulisses de la bête le meilleur parti de son étrange complexité. Avec l’autorité de mon expertise, je posais ma patte, apportant des réponses parfaites pour renforcer la vitalité de ses cellules en multiplication constante. J’entrais au cœur d’une relation intime avec la Provende enfermée dans la monotonie des processus laborieux de minéralisation soumis aux activateurs biotiques, je lui prêtais non sans audace un corps et même, à la limite, une sorte d’inconscient...
Au sein des transmissions en constante évolution, je restais pourtant son maître, le guide précieux. Je traquais les marquages, jour après jour, gérant au mieux une flopée de micropoudres, jaugeant l’efficacité des actifs, examinant la flore et les omégas. Je visualisais sans repos la position des curseurs, dans une ambiance électrique, afin de contraindre les surplus d’hormones à activer certains enzymes. Au milieu d’une constante brume aromatique, je me satisfaisait d’une excellente prolifération bactérienne et virale. J’était enchanté de sentir viscéralement la Provende brûler ses calories, avant de régurgiter patiemment son lot de molécules complexes. Je rendais le système de défense réactif, pour mieux prévenir la machine des maladies métaboliques. Attentif aux pics de l’index glycémique, je freinais les sucres, plaçant par ailleurs au meilleur taux les matières grasses, les vitamines B et C, le zinc et la cystine. Je limitais particulièrement les échauffements et Hector prenait de plus en plus souvent le relais pour faciliter ma tâche, stimulé quand à lui par un zest d’ambition, car il prendrait bientôt ma place.
Ce jour vint enfin. Les reins brisés après une ultime nuit de veille, toussant dans l’air climatisé, je passais mes dernières minutes seul aux commandes de la Provende, attentif comme toujours à optimiser ses précieux équilibres. Nous arrivions au terme de ma précieuse mission. Parallèlement, le combustible premier de la machine serait à nouveau renouvelé, fidèlement approvisionné sur la règle d’un cycle-temps invariable. J’étais attentif à contrôler le contenu d’une ampoule, lorsqu’un panneau s’ouvrit sans faire de bruit, sur l’un des côtés de l’énorme cuve. Je restais stupéfait car j’ignorais tout de cette singulière fonctionnalité. Intrigué, je m’approchais de l’ouverture qui ne dégageait qu’une sorte de cabine d’ascenseur en acier. Un écran allumé, incrusté dans la paroi me faisant face, m’ordonna d’avancer complètement dans ce mystérieux réduit. J’obtempérais. Le panneau d’ouverture coulissa pour se refermer brutalement dans mon dos. Plongé soudain dans le noir absolu car l’écran s’était aussitôt éteint, j’entendais mon cœur battre follement, au milieu de cette nuit incompréhensible.
Puis je sentis les organes vitaux de la Provende se mettre en branle. Je me vis baigner peu à peu dans une sorte de liquide poisseux et nauséabond qui montait rapidement le long de mes jambes, inondant peu à peu la cabine. En vain, je tentais d’appeler à l’aide, mais pour finir, je me dissolvais totalement pour devenir le fameux sérum physiologique, l’indispensable combustible secret, l’énergie primordiale tirée de chacune de mes propres cellules que la Provende saurait démultiplier et enrichir à son avantage pour une nouvelle période de cinq ans, au bénéfice du pays tout entier.
Gourmande de cette attendue matière première, la machine feulait comme jamais de ses suintements bienheureux. Plus tard, le gouvernement y veillerait, Menolla emmènerait malgré tout notre petite Lia au soleil lointain, maudissant pour elle-même mon inexplicable disparition.
Message édité par talbazar le 16-04-2006 à 12:03:15