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conte - Le vrai Noël de Pèrédoun.- 100%

n°58
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 20-12-2005 à 16:44:11  profilanswer
 

LE vrai Noël de « Pèrédoun »
( Personnage authentique)
                     
 
 
Le vent souffle du nord. Le « vent noir », comme on l’appelle ici.
Du fond de la grisaille ont surgi des myriades de papillons blancs. Malgré le vent, ils se sont posés, accrochés aux buissons des haies, aux brindilles des branches. Ou bien ils ont roulé sur le chemin durci par le gel pour finir dans le fossé. Et très vite le fossé  s’est comblé.
Alors, le vent effiloche cette laine blanche. Il en fait des dunes froides. De très hautes dunes derrière les talus et les fourrés. Par endroits, ces congères barrent la route.
Les pas deviennent sourds, amortis, sans écho.
Ainsi, marche-t-il sans bruit, de ce pas décalé que lui vaut sa jambe plus courte et son pied bot. C’est de ce pied difforme, arrondi, qu’il tient son surnom : « ped-redon» ou pied-rond en occitan, que les paysans d’ici prononcent « pèrédoun ».
Pèrédoun, comme un baluchon vivant d’où seuls émergent deux yeux brillants, avance sans forcer son allure.
Après tout, s’il n’aime pas le froid, il aime la neige, Pèrédoun, comme un enfant aime la neige. Sa seule crainte serait de perdre son chemin, en déviant, sans vrai repère sur ce plateau dénudé. La tempête brouille tout. Elle confond talus et fossés, le jour et la nuit.
Sur ce chemin, seule la direction du vent peut servir l’éternel itinérant avisé.  
Il doit garder le vent dans le dos et avancer.
 
Pèrédoun n’a ni maison, ni famille.
Sa maison, sa famille, c’est la route, les champs, les forêts, les quatre saisons et toutes créatures qui vivent. Même les humains. Certains humains.
En effet, parmi ces derniers, il y a ceux qui l’accueillent et ceux qui le chassent. Et il y a les enfants et les chiens de ceux-ci et les enfants et les chiens de ceux-là …
A la belle saison, les enfants qui voient venir Pèrédoun de loin, vont de toute façon à sa rencontre et l’accompagnent en dansant à cloche-pied et en chantant en cadence : Pè- rédoun ! Pè-rédoun ! Pè- rédoun !... Ce qui ne déplait pas au mendiant, car il aime les enfants.
 
Pèrédoun a pour habitude et depuis toujours d’aller ainsi de village en village, sans jamais se fixer. Il choisit ses villages et, dans ces villages, il choisit ses hôtes. Il va là où il sait qu’on partagera volontiers le pain avec lui.
 
Le froid n’a pas encore traversé la triple épaisseur de vieux manteaux que Pèrédoun porte l’un sur l’autre. Une écharpe de laine mitée lui enturbanne la tête. Elle écrase le chapeau et fait deux fois le tour du bas de son visage et du cou. A travers la laine pulse la vapeur de sa respiration.
Le mendiant tient ses mains enfouies dans des poches défoncées. En attendant de les fumer, il serre au creux de sa main  de précieux mégots.
Les flocons le débordent en tourbillons affolés. Le ciel s’épaissit encore. Mais Pérèdoun a connu pire. Depuis le temps qu’il marche, qu’il marche… D’ailleurs, il n’est plus très loin du terme de son étape.
 
Chaque année, le même jour, quasiment à la même heure, c’est ici qu’il débarque, quel que soit le temps.
Et si la fatigue est plus forte, comme ce soir, la joie l’est aussi. Car ce village est plus cher que tout autre à son cœur. Il sait qu’on l’aime ici et c’est ici qu’il s’applique à passer à cette date précise : le 23 Décembre tout juste ! Et pour deux nuits.
D’ailleurs, on s’inquiète déjà  à son sujet :
- On n’a pas encore vu Pèrédoun. Il devrait être là…
- C’est vrai. Tu vois pas qu’il soit mort, ce pauvre homme ?... sans qu’on le sache ?
- Non…, il n’est pas si vieux ! Il est encore robuste. Il aura été retardé par le mauvais temps.
- J’espère qu’il est bien couvert. Avec cette tempête!...Vieux ou pas.
- C’est un homme qui n’a pas d’âge.
- Quelle vie, tout de même !...soupire la femme.
- Il ne va pas tarder, rassure le paysan.
Et Pèrédoun arrive, en effet. Quasiment épuisé.
Mais, fidèle à son habitude, c’est chez le voisin de l’autre bout du village que Pèrédoun fait halte ce soir. Sans fanfare pour cette fois, sans enfant ni chien venus au-devant de lui. Il fait bien trop mauvais temps !
 
Le lendemain soir, Pèrédoun traverse le village engourdi, pour rejoindre enfin la ferme où il se sent chez lui.
Le chien jappe deux fois. A l’appel de Pèrédoun : «  Fidèle ! » - l’homme se rappelle - le chien s’approche ; sa queue frétille. Pèrédoun s’est arrêté pour s’accroupir. Il sourit sous sa moustache de givre. Il grogne de plaisir, tout en caressant la tête de Fidèle. Puis le chien se dégage, se retourne et aboie deux fois, pour prévenir son maître.
 
Les plus jeunes des enfants - ils sont nombreux ici – accourent et crient : «  C’est Pèrédoun ! c’est Pèrédoun ! » Et les voilà qui le pressent de questions, sans attendre les réponses : «  D’où tu viens, Pèrédoun ? Où tu vas ? T’as pas eu froid ? Pourquoi tu boîtes ?...  
- Aaaah, fichez-lui un peu la paix, les enfants ! invite le père.
Et Pèrédoun sourit, buvant son petit lait…Il finit d’arriver. Il va poser ses besaces. Il va se reposer. Il ne dit presque rien, Pèrédoun. Sauf si c’est utile.
- Où tu vas dormir, ce soir, demande un enfant.
- Ici . Derrièr’ l’cul des vaches ! lance-t-il, heureux. Avec Fidèle ! »
Et c’est vrai que Pèrédoun ne désire rien d’autre pour son couchage. Non seulement il ne désire rien d’autre, mais encore il exige - condition sine qua non - d’être accueilli à l’étable. Dans la paille fraîche, au milieu des bêtes.  A la cuisine et dans une chambre ?... Non ! Il ne serait pas à l’aise ; il ne mangerait pas bien ; il ne dormirait pas bien. Non ! Et, ici, depuis longtemps, on a compris cela et on s’est fait une raison. Ce qu’il aime plus que tout, Pèrédoun,  c’est la compagnie des bêtes et des enfants. Voilà. Alors, les enfants ne le quittent pas ! Tant qu’ils le peuvent. Ils l’entourent. Ils se soucient de son rustique confort.
Exceptionnellement,  Pèrédoun accepte une couverture pour la nuit. Ils se mettent à deux, les enfants, pour la lui porter, avec cérémonie.
 
Ce soir, c’est Noël !
Pour son dîner, Pèrédoun a droit à son morceau de dinde, du Roquefort, de la bûche de Noël, des chocolats, des mandarines ; le tout arrosé d’une bonne bouteille de vin bouché. Enfin, pour couronner l'ensemble, avec les recommandations de prudence pour le feu, un gros cigare !
Tout ce qu’il aime !
Pèrédoun est aux anges !
Bien installé à l’écart de la paille, il partage son repas avec Fidèle.
Les vaches ruminent en paix.  
Dehors, le vent pointu ne charrie plus que des miettes de neige durcie dans un grésillement sans fin.
Décidément, qu’il fait bon ce soir dans l’étable !
 
Quand les cloches du village appèlent les paroissiens dispersés, un peu avant minuit, le fermier, sa femme et leurs deux aînés, sortent pour rejoindre l’église. Mais auparavant, ils font un crochet par l’étable.
Pèrédoun ne dort pas encore. Il a le sourire. Son petit festin terminé, il s’est allongé à demi sur la paille, entre la dernière vache et Fidèle.  
- Ca va ?  questionne le fermier.
Comme réponse, un geste pour dire : « C’est parfait ! ».
- Pas froid ?  
- Mêm’ pas b’soin d’ la couverture !  
- Gardez-la tout de même près de vous, recommande madame. Au petit jour, vous risquez d’avoir froid.
Il la garde, la couverture, comme il a mis de côté la moitié du cigare. Pour demain. Maintenant - il le sent-  il va bien dormir.
- Alors, fais de beaux rêves, lance l’un des fils.
- Merci fiston ! Et toi, prie pour moi d'vant la crèch' du Bon Dieu.
- Je le ferai ! Joyeux Noël Pèrédoun !
- C’est ça ! Joyeux Noël à tous !
- Quel âge tu as Pèrédoun ? ose demander l’autre fils.
- Tu es indiscret, mon fils, intervient la mère.
- Pas du tout, m’dame, pas du tout ! Mais il y si longtemps que j’suis né, que j’ m’en souviens pas ! »
Et Pèrédoun  éclate d’un rire sonore qui s’étrangle soudain, suivi d’une vilaine toux rocailleuse et longue. Pèrédoun se tourne de côté pour cracher.
Reprenant son souflle, le mendiant maugrée : «  C’est le cigare. J’aurais pas dû fumer.
- Et pourquoi t’as fumé quand même ?! réplique le plus jeune, bouleversé.
- C’est parce qu’aujourd’hui, c’est comm’ qui dirait mon anniversaire, p’tit. Mais c’était bien, va. Hé ! Vous allez êt’ en retard ! La cloch’ vous appelle ! N’ traînez plus. J’ vais bien dormir. Allez !»
Pendant que Pèrédoun tire à lui la couverture en roulant de côté, sur Fidèle, la petite famille s’éclipse dans la nuit glacée.
 
A l’église, la cérémonie a commencé.  
A minuit, comme c’est la coutume ici, le chantre à la voix la plus forte entonne « Minuit chrétien ». Puis la chorale enchaîne : «  Les anges dans nos campagnes …, l’hymne des cieux ... »
Là-bas, dans l’étable, vaches et chien tiennent un vieil homme au chaud .
Là-bas aussi, résonne soudain comme une musique dans l’air. On pourrait croire que c’est la musique du vent dans les lauses du toit, ou encore que c’est le vent qui porte jusqu’ici les cantiques d’Eglise. Peut-être s’agit-il tout simplement du chœur des anges ?... C’est en tous cas une musique bien douce. Ni triste, ni gaie. Une musique céleste pour tout dire.
Les vaches s’arrêtent de ruminer. Celles qui avaient l’oeil fermé l’ouvrent tout rond. Fidèle redresse sa tête et tend l’oreille…
Seul Pèrédoun semble étranger au phénomène.
Alors Fidèle se mêle à la symphonie. Museau pointé vers le ciel, il se met à gémir doucement, longuement.
Pèrédoun n’est plus là.
Pèrédoun s’en est allé.  
Pèrédoun ne tousse plus et n’a plus froid.
Il arrive en un pays de lumière, où la neige est parfumée comme pétale d’églantine, douce comme duvet de cygne, où des voix enfantines chantent dans le lointain et scandent joliment : «  Pèrédoun ! Pèrédoun ! Pèrédoun !... »
 
                                                                                                              Noël 1949


Message édité par mouysset le 23-12-2005 à 18:02:06

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n°59
Seb
tapissier-magicien
Posté le 24-12-2005 à 10:25:57  profilanswer
 

:)


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