Eléazar Hillbrand
Monique
ou
Le Miracle d' Aimer
- Roman -
déposé sous n° 2004.07.0262 à la Société des Gens de lettres à Paris
A ceux qui, chaque jour,
Travaillent pour l'amour,
S 'efforçant d ‘ inventer
Les sources d'un espoir,
A ceux qui, sans relâche,
Gardent les yeux ouverts
Pour offrir une attache
A ceux qui désespèrent,
A cette femme aimée
Qui m'offre le bonheur,
Et qui a su m'aider
Aux jours des tristes heures,
A ceux dont l'amitié
A fait naître ce conte,
Et en particulier
A cet homme qui chante, (*)
Pèlerin d'espérance
Aux chemins de l'espoir,
Pèlerin en partance
J'ai écrit cette histoire,
Pour qu'au fond de leur coeur,
Quelquefois bien lassé,
Fleurisse le bonheur
D'espérer !
(*) Raymond Fau. Sans lui, cette histoire n'aurait jamais vu le jour
PROLOGUE
Le Quinze Janvier Mille Neuf Cent Soixante Douze, par¬venait en grand secret au Vatican, un dossier en prove¬nance de Lourdes sous le titre:
DOSSIER MARC X,
QUINZE ANS, LEUCEMIQUE,
GUERI DE FACON INEXPLICABLE
LE PREMIER DECEMBRE
MILLE NEUF CENT SOIXANTE DIX
A LOURDES
Durant dix longues années, d'analyse en analyse, d'ex¬pertise en expertise, le dossier MARC X fut étudié et tenu secret. Le Quinze Janvier Mille Neuf Cent Quatre Vingt Deux, le Vatican entérinait les termes du rap¬port de la commission de Lourdes :
"Le jeune Marc x, guéri à Lourdes le Premier Décembre Mille Neuf Cent Soixante Dix n'a pu l'être que grâce à l'intervention divine".
Plus de vingt années ont passé. A notre demande, et devant notre insistance, Marc et tous ceux qui l'ont ac¬compagné dans sa guérison ont accepté que nous vous fassions part de leur his¬toire. La voici...
PREMIERE PARTIE
DE LA NUIT A L'AURORE
OU
QUAND L'ESPOIR PARAIT
AU MILIEU DES TENEBRES
- I -
Monique grogna en entendant la sonnerie monotone et triste du réveil. Cinq heu¬res du matin. Elle alluma sa lampe et, les yeux encore lourds, regarda sa chambre. C'était une petite pièce nue, aux murs bla¬fards. Au plafond, une simple ampoule électrique sus¬pendue à un bout de câble brillait d'un éclat froid.
La jeune femme se leva, et se dirigea vers le lavabo où coulait sans discontinuer un mince filet d'eau froide. Il faudrait qu'elle se décide à faire venir le plombier un de ces jours ! enfin ...quand elle aurait de quoi le payer ! Le maigre salaire mensuel que lui rap¬portait son nouveau tra¬vail suffisait à peine à payer le loyer, et à les faire vivre , elle, son père et son frère.
Elle fit sa toilette, sans bruit pour ne pas les réveiller, puis elle s'habilla. Quand elle fut prête, elle consulta sa montre. Mon Dieu ! Déjà Cinq Heures trente ! Elle prendrait son café en arrivant à la clinique! Elle mettait son manteau quand Marc s éveilla et appela sa soeur.
" - Monique, où tu vas ?"
Frêle et maladif, âgé de quinze ans, Marc en paraissait à peine dix, et il avait trouvé en sa soeur de dix-neuf ans une mère qu'il n'avait jamais connue.
Elle vint l'embrasser.
" - Je vais travailler. Sois sage, aujourd'hui. Et essaie d'être gentil avec ton père. Il a en¬core trop bu, hier soir ! J'ai du le mettre au lit à deux heures du matin !"
Marc resta un instant silencieux, méditant ce que sa soeur venait de lui dire, puis en la regardant dans les yeux, il lui dit:
" - Sois tranquille, je veillerai sur lui!"
Si le corps de Marc était resté celui d'un enfant, son esprit en revanche avait mûri plus vite que la moyenne des autres enfants. Très lu¬cide, trop sensible, Marc ennuyait ceux de son âge, effrayait les plus jeu¬nes, et dérangeait les adultes.
"- Bon, il faut que j'aille travailler" dit elle
En sortant de chez elle, Monique prit son vélo, et partit en direction de la clinique. Il lui faudrait environ quinze minutes pour y arriver.
Elle commençait son travail à six heures du matin, comme toutes les infirmières de l'équipe de jour. Si elle avait voulu exercer ce métier, c'était pour ne pas s'apitoyer sur son propre sort. En trois mois, la jeune femme qu'elle était avait appris à connaître ses collègues mais, trop timide, elle n'osait pas encore prendre part à leurs conversations.
Même si la Clinique Saint André se trouvait à l'extrémité Nord de la ville, elle se voyait de très loin. En effet, cet immense bloc représentait un formidable "U". Une aile était occupée par la maternité. Ultra moderne, elle comptait trois niveaux: Un rez de chaussée et deux étages. Les deux étages étaient réservées aux futures mamans et aux jeunes accou¬chées. On n'y trouvait pas moins de cinq salles d'accouchements, dix salles de travail, cinquante chambres individuelles, et vingt chambres doubles. La cafétéria, la librairie, le fleuriste, et même une chapelle occupaient le rez-de-chaussée. Une autre aile était réservée au département Médecine et Chirurgie. Au rez-de-chaussée, les sept blocs opératoires re¬cevaient chaque jour les quelque cinquante plus grands chirurgiens, car¬dio¬logues, infirmiers et anesthésistes. Chaque instant de la moindre in¬tervention chirurgi¬cale était surveillé par l'ordinateur central qui, en cas d'anomalies, alertait l'équipe grâce aux terminaux installés dans chaque bloc. C'était la seule clinique en France à pou¬voir garan¬tir par contrat un risque opératoire inférieur à un pour mille. Au premier étage, une cen¬taine de chambres individuelles ou collectives étaient mises à la disposi¬tion des blessés ou des malades. Au deuxième étage, dans les salles de soins intensifs, les machi¬nes les plus perfectionnées veillaient avec un soin presque maternel sur les grands bles¬sés. Au troi¬sième étage enfin, le bureau et les appartements de Vincent Todd, le jeune et brillant di¬recteur de la clinique. Très direct, d'un dynamisme hors du commun, Vincent Todd, surnommé affectueusement Monsieur Vincent, avait su immédiate-ment gagner la confiance et l'estime de son per¬sonnel.
De plus, ce médecin ex¬ceptionnel possédait un jugement si sûr que des confrères de toute la région lui en¬voyaient des ma¬lades, afin de re¬cueillir son diagnostic. L'équipe de médecins, d'infir¬miers, d'anesthésis¬tes, de secrétaires, il l'avait recrutée lui même. C'était lui qui recevait les candidats à un poste dans sa clinique, et qui décidait ou non de leur em¬bauche. Il avait également com¬posé personnellement son équipe de cui¬siniers. Et puis il y avait l'aile numéro 3. Celle que personne n'aimait visi¬ter. Celle qui faisait peur: le quartier des con¬damnés. C'était là que, con¬scients ou déjà inconscients, les incurables attendaient la fin. Au rez de chaussée, les moins diminués vivaient la vie la plus douce possible, en atten¬dant le jour où, enfin ...Au premier étage, gisaient ceux qui étaient encore conscients, mais dont l'état nécessi¬tait la surveillance constante d'une infirmière..
Et puis là haut, tout là haut, le plus près du ciel, les in¬conscients. Ceux qui ne survivaient que grâce aux appa¬reils de relais des fonc¬tions vitales. Ceux dont les yeux étaient déjà clos à jamais, mais que la loi, bon gré mal gré, protégeait encore.
En pensant à cela, Monique frissonna. On arrivait. Elle rangea son vélo, traversa le vaste hall d'accueil de la maternité, et se rendit aux ves¬tiaires des personnels médicaux, où elle s'habilla. A six heures , elle était prête. La sonnerie retentit. La journée commen¬çait.
Le tableau des servi¬ces lui indiqua qu'elle devait se rendre en salle de stérilisation, afin de préparer tout ce qui serait nécessaire aux visites de la matinée. Personne n'aimait cette grande salle triste et blanche où il faisait toujours froid, mais elle s'y rendit pourtant. Elle stérilisa les instruments, puis sortit le linge et les compresses dont le médecin de service pourrait avoir besoin. A sept heures trente, tout fut prêt. Elle allait avoir un quart d'heure pour boire un café. Devant le dis-tributeur auto¬matique de boissons, Monique ren¬contra Martine, sa collè¬gue, de trois ans son aînée.
" - Tu sais qui est de service, ce matin ?
- Non " reconnut Monique
" - C'est Jean Mercier ! "
Monique sourit. Ce bon, ce très bon médecin de cinquante ans pas¬sés la connais¬sait depuis qu'elle était enfant, et c'est d'ailleurs sur sa re¬commandation qu'elle avait pu être affectée au service maternité.
A dire vrai, Jean Mercier reportait sur Monique la ten¬dresse pater¬nelle qu'il n'avait pas su donner à sa propre fille, cause peut être de son sui¬cide par injection d'une dose massive d'héroïne, le jour de ses vingt ans.
A sept heures quarante cinq précises, Jean arriva. Le coeur battant, Monique lui emboîta le pas. Non pas qu'elle le trouvât séduisant, bien sûr ! Mais bien plutôt parce qu'elle avait peur. Peur de ce qu'elle allait devoir lui demander, peur aussi de sa réponse, peur enfin de ne pas s'être trompée !
- II -
La première série de visites était consacrées aux jeunes accou¬chées. A chaque fois, le médecin énonçait le cas tel qu'il se présentait, donnait les soins éventuels, expli¬quait la conduite à tenir dans telle ou telle situation, puis passait au cas suivant.
A neuf heures, Jean Mercier proposa aux jeunes femmes une pause café de cinq minutes. Il les laissa se servir, se servit lui même, puis ob¬serva attentivement Monique. La pâleur de son visage l'inquiétait. En bon médecin, observateur et expérimenté, il avait compris que la jeune femme était en proie à une émotion intense, qu'elle voulait lui en faire part, mais qu'elle n'osait pas. Il décida de venir à son aide.
" - Monique ?
- ...
- Monique !!!"
La jeune femme sursauta.
" - Oui, docteur ?
- Monique, qu'est ce qui ne va pas ?"
Monique se troubla. Que devait elle faire ? Allait elle le lui dire ? Non ! il fallait sauver la face! fuir! elle s'obligea à sourire au médecin.
" - Mais rien, Docteur! je vais très bien, je vous assure !
- C'est à moi que tu viens dire cela, Monique, toi que j'ai fait sauter sur mes genoux, toi qui me tutoies, m 'appelles par mon prénom, et qui viens me dire avec ta petite mine d'oi¬seau blessé, que "Tout va bien, Monsieur le Docteur !" ? Alors dis moi la vérité. Qu'est ce qui t'arrive ?"
Croisant le regard de Martine, Jean comprit que Monique ne parle¬rait pas tant qu'ils ne seraient pas seuls.
" - Mon Dieu, Martine, j'oubliais !
- Quoi donc, Docteur ?
- Votre tante a appelé ce matin. Elle tenait à vous parler, et j'ai promis que vous la rap¬pelleriez dans la matinée. Appelez la maintenant. Nous vous attendons ici."
Martine n'ayant jamais eu de tante, elle comprit aussitôt le sens du message du Docteur Mercier, remercia celui ci, et s'éclipsa.
Aussitôt, Jean changea de tactique. Il passa son bras autour du cou de la jeune femme, et affectueusement il lui demanda:
" - Alors, ma grande ?
- Jean ?
- Oui, Monique ...
- Jean, j'ai peur pour Marc !
- Il est malade ?
- Pas vraiment, mais depuis quelques semaines, son état se détériore...
- Alors, bien sûr, tu voudrais me poser une question ...
- Oui, Jean. Je suis inquiète, mais j'ai besoin de savoir la vérité.
- Vas y, je t'en prie, pose la moi, ta question !"
Le médecin avait presque supplié Monique...
" - Jean, comment ça commence, une leucémie ? "
Du coup, Jean Mercier éclata de rire, d'un grand rire qui déconcerta la jeune femme. Elle ne savait plus ce qu'elle devait faire. Devait elle rire aussi ? Ou laisser couler les larmes qui déjà perlaient à ses yeux ?
" - Alors, comme ça, c'est à cela que tu penses ? A une leucémie? Je vois que j'ai eu tort de te faire visiter l'aile numéro 3, l'autre jour ! ça t'a mar¬qué !
- Jean, je t'en prie , arrête ! Je n'ai pas du tout envie de rire!"
Jean regarda avec tendresse celle qui aurait pu être sa fille...
" - Tu aurais plutôt envie de pleurer, c'est ça ? "
En disant cela, le Docteur Mercier ouvrit les bras, où la jeune femme se précipita. Alors, il se sentit désemparé, devant le chagrin de cette presque femme, encore enfant, qu'il avait fait souffrir d'avantage, au lieu de la consoler. Il comprenait soudain qu'une seule chose, désormais, pouvait l'apaiser, ou la projeter définitivement dans une course pour¬suite entre un enfant et sa mort, course inutile dont il connaissait d'avance le Vainqueur !!! Il frissonna puis, se reprenant, il demanda à Monique :
"- Monique ?
- Oui, Jean ?
- Amène le moi demain matin, ton frère. Je l'examinerai moi même.
- Tu dois me trouver bête, n'est ce pas?"
Jean eut pour la taquiner un hochement de tête affirmatif, et aussi¬tôt la jeune femme sécha ses larmes. Elle parvint même à sourire.
A ce moment là, Martine revint, et Jean proposa que l'on continue les visites. Les deux jeunes femmes acceptèrent, et le trio reprit sa lente progression dans les chambres de la maternité.
- III -
A midi, Monique se rendit à la cafétéria, en compagnie de Martine. A 23 ans, cette belle jeune femme, fille unique d'un riche industriel de la région, avait étonné tout son entourage quand elle avait annoncé qu'elle refusait de succéder à son père à la tête de ses affaires, et qu'elle avait décidé de devenir infirmière, affichant très haut une ardente foi chré¬tienne. Questionné à ce sujet, le père avait répondu avec gentillesse que puisque telle était sa volonté, il n'avait pas à aller contre! Le rêve de Martine était de partir prochaine¬ment avec une équipe de Médecins Sans Frontières.
Elle raconta cela à Monique durant le succulent repas qu'el¬les par¬tagèrent, tant il est vrai que les meilleurs dialogues ont lieu autour d'une bonne table. Monique félicita son amie sur l'excellence de ses sen¬ti¬ments re¬ligieux, lui souhaita bonne chance pour son départ éventuel, mais resta muette quant à ses propres problèmes.
" - Tant pis " , pensa Martine, ne la brusquons pas ! Elle me racontera son histoire quand elle se sentira suffisamment aimée...Aussi, elle engagea la conversation sur un tout autre terrain. Elle eut d'abord l'im¬pression que Monique lui en savait gré, et qu'elle allait la suivre sur cette voie. Mais, au bout de quelques minutes, elle se rendit compte que son amie avait "décroché ". Elle vi¬vait son drame intérieur, sans l'aide de quiconque, et personne d'ailleurs ne pouvait rien pour elle. Alors Martine se révolta, et dans sa prière à Dieu, lui enjoignit de lui donner l'ins¬piration qui l'aiderait à apaiser les tourments de sa jeune col¬lègue.
Et Dieu l'entendit, et Dieu l'exauça !
En effet, brusquement, elle hasarda la question qui venait à ses lè¬vres:
" - A propos, Monique, qu'est ce qui s'est passé, ce matin ?"
Alors, ce que Martine espérait se produisit. Monique parla. Ou plutôt elle vomit d'une traite sa triste histoire, triste et hélas horriblement banale ! Elle raconta comment sa mère les avait abandonnés, un an après la naissance de Marc, pour suivre un inconnu, comment son père s'était mis à boire, comment il s'était retrouvé au chômage, comment elle était parvenue à résister grâce à la Foi et à l'optimisme permanent de son frère, puis elle termina son déchirant discours en parlant des récents malaises du jeune garçon.
Un long silence s'installa alors. Martine avait reçu la détresse de son amie en plein coeur. Il ne fallait pas qu'elle reste dans cet état là. Surtout pas un jour comme aujour¬d'hui ! C'est ce moment précis que choisit Cathy pour arriver à leur table.
Malgré sa jeu¬nesse ( 18 ans seulement ), Cathy promettait d'être une in¬firmière hors pair. Lorsqu'ils parlaient d'elle, ses supérieurs ne ta¬rissaient pas d'éloges! Martine fit les présentations. Les 3 jeunes femmes prirent le café ensemble.
Lorsque Monique regagna son travail, Martine expliqua la situation à Cathy, qui accepta avec empressement de faire une belle surprise à son amie. D'ailleurs, aujourd'hui ...Les deux femmes rirent en constatant qu'elles avaient la même source d'information.
A quinze heures trente, Monique quitta la clinique pour aller faire ses courses. Il était exactement dix sept heures trente lorsqu'elle parvint devant chez elle. Elle ouvrit la porte et s'arrêta net !!!
- IV -
Elle s'arrêta net car elle eut un choc ! De deux choses l'une: soit elle rêvait, soit elle s'était trompée d'appartement ! Ce matin elle avait quitté un logement sale, triste, qui sentait la misère et l'alcool. Et voilà que ce soir elle retrouvait un appartement aéré, net¬toyé, fleuri, et où il devait faire bon vivre!
Pourtant elle ne rêvait pas ! En s 'avançant un peu plus, Monique aperçut sur la table de la cuisine couverte d'assiettes multicolores, un gâteau portant 20 bougies, du jus d'orange, et même du champagne ! Calé dans son fauteuil, Joe, rasé de près, costume im¬peccable, tenait son fils sur ses genoux, et parlait gentiment avec lui. Marc était son seul fils, et il lui vouait un amour sans limites.
La jeune femme toussa un peu, pour faire remarquer qu'elle était là.
- Coucou ! Je vous dérange ?
- Idiote ! dit son frère en lui sautant au cou. Il ne manquait plus que toi !
- Et moi, alors ?" tonna le père, feignant la déception, "je n'ai pas droit à la bise de ma fille ?"
Le ton était si comique que Marc éclata de rire !
"- Bien sur que si ! " dit elle en riant à son tour . Et elle vint l'embrasser. Soudain, elle reconnut une voix derrière elle.
" - Tu es bien sûre que tu n'oublies personne ?
- Oui, réfléchis bien !" renchérit une autre voix !
Elle se retourna. Devant la porte de sa chambre, Cathy et Martine l'attendaient, ap¬paremment ravies de l'air surpris de leur amie.
" - Mais, ... Que se passe t 'il ici ? " finit elle par demander
- Ne t'inquiète pas, Monique ! Nous, on est là, peut être, mais ton père aussi. Et ça, c'est une idée de ton père ! "
La jeune fille se tourna vers son père.
" - C'est toi qui ... ?
- Heu, seulement un peu ! mais ..."
Marc, qui trépignait, lui coupa la parole.
- Bon, alors, tu lui dis, ou je lui dis?"
Joe ne put résister aux yeux brillants de joie de son fils. Il se gratta la gorge, comme pour mieux éclaircir sa voix, et commença.
" - Hmm ! Monique, ma chérie, tu sais que je n'ai jamais aimé le chô¬mage. Certaines personnes s'y complaisent, pas moi. Mais, bien sûr, peu d'employeurs veulent entendre parler d'un poivrot comme moi...Alors, tu sais ce qui s'est passé. La déprime, ton soutien admirable, les sacrifices que tu as consenti pour moi..."
La voix du bonhomme s 'étranglait, et les larmes lui venaient aux yeux, mais il se reprit, se racla à nouveau la gorge, et continua.
" - Et puis l'autre jour, Jean Mercier, ton ami, est venu me voir. Il n'était pas seul. Il était en compagnie de Monsieur Todd, ton patron ... "
Ebahie, Monique regarda ses deux collègues, qui avaient un sourire "angélique" ! On aurait dit deux petites saintes !
Joe reprit son discours
" - Tu sais peut être que la clinique Saint André était à la recherche d'un magasinier. Alors, s'il te plaît, demain matin, pense à me réveiller lorsque tu partiras. Je ne veux pas être en retard pour mon premier jour de travail !
- Quoi ! Tu veux dire que ...
- Je veux dire qu'à partir de maintenant, nous sommes entre collègues"
Il fallut à Monique près d'une minute pour parvenir à articuler une phrase. Ce fut Marc qui intervint, pour demander à son père:
" - Dis, Papa, pour qui c'est, ce beau gâteau d'anniversaire?
- C'est pour ta soeur. A l'occasion de ses 20 ans !
- Mon Dieu, dit la jeune femme, je n'y pensais même plus ! Mais qui vous l'a dit ?
- Ton confident, répondit Martine .
- Jean Mercier ?
- Bien sûr ! Qui veux tu qui sache tout de toi, jusqu'à ta date d'anniver¬saire ? D'ailleurs, c'est lui qui nous a aidé à choisir le cadeau .."
Monique fronça les sourcils.
" - Le cadeau ? quel cadeau ?"
Martine sourit.
" - Il est impossible de concevoir un anniversaire sans cadeau ! alors, bon anniversaire, ma grande !"
En disant ceci, Martine tendit à son amie un joli petit paquet en¬touré d'une belle fi¬celle dorée. Les mains tremblantes d'émotion, Moni¬que ouvrit fébrilement le paquet et en ex¬tirpa un ravissant bracelet en or, qu'elle passa aussitôt à son poignet .
" - Vraiment, je ne sais plus quoi dire. C'est tellement merveilleux ! votre présence, la maison nettoyée, le travail de papa, J'ai vraiment l'impression de vivre dans un rêve ! que vous dire pour traduire mes sentiments ?..."
Elle n'en dit pas plus, la voix cassée par l'émotion.
" - Alors Ne dis rien, ton regard vaut largement le plus éloquent des dis¬cours !"
Monique embrassa ses deux amies, puis on passa enfin à table, où Marc fit hon¬neur au gâteau, et même au champagne. Très vite, le déli¬cieux dessert ne fut plus qu'un agréable souvenir.
Pendant deux heures, l'orangeade coula à flots, les rires allèrent bon train, et il flottait dans l'air un parfum de bonheur si fort qu'on aurait presque pu le tou¬cher!
Et puis, peu à peu, un sentiment nouveau vint s'installer, qui fit palpiter les coeurs. Un quelque chose inconnu qui parlait de levers de soleil sur la nature encore endormie, d'immensités bleues vierges de toute violation des hommes, un sentiment que Monique n'avait encore jamais ressenti, fort, presque douloureux. Dans le fond de son coeur, elle eut alors la certitude que sa vie passait de la grisaille à la lumière, et qu'un chemin s'ou¬vrait à elle. Un chemin bordé de ronces, mais aussi de roses, un chemin spirituel auquel elle donna simplement le nom d'espoir!
DEUXIEME PARTIE
DE L'AURORE
A L'ARC EN CIEL
OU
QUAND L'ESPERANCE
EST PLUS FORTE
QUE LA FATALITE
- V -
La soirée touchait à sa fin. Tout le monde se sentait bien. Le bon¬heur avait apaisé les coeurs. Martine et Cathy proposèrent de faire la vaisselle. Monique les rejoignit et, un quart d'heure plus tard, on se dit au revoir. Ce fut d'ailleurs difficile, après une telle soi¬rée !
Joe regagna son fauteuil, tandis que Monique finissait de ran¬ger les provisions qu'elle avait ramenées. Marc alla chercher dans sa chambre un cahier, sur lequel il écri¬vait tous les poèmes qui lui traversaient l'esprit. Dans le fond de son coeur, Monique pensa que la découverte qu'ils fai¬saient en ce moment était voulue par Dieu. Et elle pria cette simple phrase du Notre Père, revue par elle:
" Que Votre Volonté soit fête!"
Soudain, elle sursauta;
" - Moni-i-i-que !"
C'est Joe qui avait hurlé. Marc venait de s'effondrer, incon¬scient, le nez sur son cahier. En une seconde, Monique fut auprès de son frère. Elle l'examina rapidement puis, avec une émotion conte¬nue, dit à son père :
" - Ne t'inquiète pas ! Ce n'est pas grave. Il est seulement très fati¬gué. Et puis je crois qu'il a un peu trop fait honneur au champagne ! Une bonne nuit de sommeil le remettra sur pied ."
Une fois Marc couché et son père endormi, Monique retourna au¬près de son frère, l'examina de nouveau, puis se redressa, blême, persua¬dée cette fois de ne pas s'être trom¬pée. Alors elle s'agenouilla au pied du lit et commença à prier. Elle ne savait pas vraiment qui était Dieu, mais elle établissait avec ce Père Céleste qu'elle ne faisait que deviner, une relation faite de confiance, de franchise et d'espoir. Ce soir, elle se sentait démunie, toute petite et fragile, incapable d'affronter lucidement la situa¬tion. Sans le vouloir, elle re¬trouva dans son coeur les mots d'un poème que Marc avait écrit il y a quel¬ques jours.
" Dans son berceau, l'enfant sourit
Devant l'aurore de sa vie,
Pourtant il ne sait pas encore
Qu'il va au devant de sa mort !
Age heureux que celui des enfants,
Age heureux où l'on rêve des grands,
Age heureux où l'on ne sait que rire,
Age heureux qui ne veut pas mourir !
Pourtant, Mon Dieu, Tu as choisi !
Pour nous, Ton Fils a dû mourir,
Mais il est monté vers Ton Ciel
En nous laissant Ton Espérance !
Pour ceux que j'aime, je Te prie,
Entre Tes mains garde leur nuit!
Et si demain, je m'éveillais
Auprès de Toi protège les !"
Puis elle s'assit sur le lit de Marc. Sentant une présence, l'en¬fant ouvrit les yeux et regarda sa soeur avec tendresse. Il lui sourit.
" - Chut !" dit elle en lui rendant son sourire. " Tout va bien, dors!".
Aussitôt, Marc se rendormit.
Les pensées de Monique se tournèrent alors vers sa mère. Sa mère qui était partie il y a quatorze ans déjà, et n'avait jamais plus donné signe de vie. Monique en voulait pro¬fondément à cette femme jalouse et fri¬vole, infidèle de surcroît. Mais dans le fond de son coeur, elle se souve¬nait qu'elle avait quand même été sa mère. Alors elle pria sa mère.
" Maman, tu es bien loin de moi,
Maman, toi mon sang, toi ma joie,
Maman, mais pourtant souviens toi,
Maman, celle que j'aime c'est toi !
Maman, pourquoi es tu partie ?
Maman, tu nous manques aujourd'hui,
Maman, si tu savais les pleurs,
Maman, si longues sont les heures
Loin de toi !
Maman, tu ne m'entendras pas
Mais, je l'espère, un jour
Tu sentiras l'Amour
Et tu nous reviendras ! "
Quelques minutes plus tard, sans même avoir la force de se dé¬vêtir, elle s'allongea sur son lit, et sombra dans un profond som¬meil. L'ombre de la mort la poursuivit cette nuit là jusque dans ses rêves. Son père ra¬contera plus tard que toute la nuit il l'avait en¬ten¬due gémir !
- VI -
Quand Monique s'éveilla, il était déjà très tard. Le soleil froid de ce début de ma¬tinée brillait de l'autre coté de la fenêtre. La jeune femme consulta sa montre. Neuf heures ! Elle se précipita dans la cuisine. Son père était déjà parti. Pourquoi ne l'avait il pas ré¬veillé ? On verrait bien. Pour l'instant, il fallait partir. Et vite!
" - Monique, Monique !"
Marc était debout sur son lit, pâle. Il essaya d'avancer mais, trop faible, il vacilla et retomba inconscient. Monique n'hésita pas une se¬conde. Elle dévala les escaliers, sonna chez la concierge, téléphona à la clinique, puis remonta chez elle. Elle habilla son frère comme elle pouvait, et le prépara pour son transfert vers la clinique. Lorsque l'ambulance ar¬riva avec son klaxon triste, Monique fris¬sonna. Elle avait déjà entendu arriver un bon nombre d'ambulances, mais au¬cune ne lui avait semblé aussi im¬pressionnante. Car celle ci était pour son frère! et aussi pour elle !
Jean Mercier entra comme un fou dans l'appartement. Sans un mot, il examina Marc, le prit dans ses bras, et le descendit dans l'ambulance. Sirène hurlante, celle ci prit la direction de la clinique. Tout en tenant la main de son frère, Monique serrait les dents. Il ne fallait pas craquer ! Pas maintenant, en tous cas ! En sortant de l'ambulance, Moni¬que eut la surprise d'apercevoir Cathy au service des urgences. Mais elle n'eut pas le temps de lui parler. La jeune femme emmena aussitôt Marc en salle de soins intensifs.
Un haut parleur grésilla.
" - Monsieur Vincent, vous êtes demandé aux soins intensifs. Mon¬sieur Vincent, Merci !"
Monique serra les dents encore plus fort. Si on faisait appel à lui, c'est que c'était très grave !
" - Monique !"
Elle sursauta.
Cathy venait de poser la main sur son épaule.
" - Jean t'attend dans son bureau !"
Comme une automate, elle se rendit au bureau du Docteur Mercier.
- VII -
" - Entre, Monique. Assieds toi. !"
Un ange passa, tirant derrière lui son long manteau de silence, lourd de significa¬tion. Jean cherchait ses mots. Elle le savait. Mais elle ne voulait pas parler la première. Elle savait qu'elle n'en n'au¬rait pas la force. Finalement, Jean prit une profonde inspira¬tion, posa ses mains à plat sur son bureau, et commença.
" - Je me suis trompé, hier. C'est plus grave que je ne le pensais.
- Quel est le diagnostic ?
- Tu le sais aussi bien que moi ! leucémie aiguë "
Un long frisson glacé parcourut l'échine de Monique. Elle eut l'im¬pression qu'on faisait couler la mort dans ses veines. La bouche pâteuse, elle articula pourtant :
" - Il en a pour combien de temps ?
- Honnêtement, je ne peux pas te dire. Il faut attendre !
- Il reprendra connaissance ?
- Bien sûr ! sans doute même avant la fin de la journée. Il vivra même tout à fait nor¬ma¬lement, le temps que sa maladie évolue.
- Peut on espérer une rémission ?
- Je te répète que je sais pas. Crois moi, si je savais quoi que ce fût, je te le dirais. Il faut attendre les résultats de la série d'examens qui est faite ce matin.
- Tu les auras quand ?
- Là, vois tu, ce n'est pas moi qui peux te dire. Todd a décidé de confier cela à une équipe de spécialistes ! son bureau compte en ce moment tout ce que la science possède d'esprits avisés, et de génies en herbe.
- De spécialistes ? Mais pourquoi ? C'est tellement rare, ce que Marc a ?"
Sa voix s 'étranglait ...
Jean la serra dans ses bras. Il tenta du mieux qu'il put de la ré¬con¬forter. Puis sou¬dain, elle se ressaisit.
" - Bon, alors, qu'est ce que tu me conseilles de faire?
- Attendre que Todd te convoque. il te sera de meilleur conseil que moi.
- A propos, tu as prévenu papa?
- Il savait déjà. Il est venu me trouver ce matin, il m'a dit qu'il sa¬vait que Marc était ma¬lade, et que c'était sans doute une leucémie !
- Quoi !!!
- Oui, moi aussi j'ai été surpris. Il m'a expliqué qu'il s'était déjà docu¬menté sur la ques¬tion ."
Tous deux se turent un moment, puis Monique reprit:
" - A propos, Jean ?
- Oui ?
- Merci !
- Merci pour quoi, ma grande?
- Pour ce que tu as fait !
- Ce n'est pas moi que tu dois remercier, mais tes deux amies Mar¬tine et Cathy.
- J'ai vu Cathy, en arrivant. Qu'est ce qu'elle fait aux urgences ?
- Elle était venue accueillir Marc. Quand elle a été prévenue de ce qui se passait, je te prie de croire qu'elle ne s'est pas faite prier pour venir !"
Monique eut un sourire. Triste, certes, mais un sourire quand même. Jean le lui fit remarquer.
" - Je pensais à Martine et à Cathy. C'est formidable de voir que des filles comme elles existent encore !
- Oui, c'est aussi ce que pense Vincent! C'est sans doute pour cela qu'il va les incorporer au groupe qui s 'occupera de Marc. Comme tu en feras partie, tu auras tout le temps d'être avec elles ".
Spontanément, elle vint l'embrasser.
" - Merci, Jean !"
De plaisir, Jean rougît jusqu'aux oreilles. Il proposa :
- Je vais manger un morceau en ville. Tu m'accompagnes ?
- Tu sais, soupira t'elle, je n'ai vraiment pas faim !
- Mais qui te parle de manger, hé, nouille ?.Moi, je te parle de te changer les idées!
- Tu as raison, Jean, je viens avec toi !"
Lorsque le déjeuner fut terminé, Jean et Monique regagnèrent la clinique. A 13 heures 30, ils arrivaient . On les pria de monter au bureau de Monsieur Vincent.
- VIII -
Monique n'était entrée qu'une seule fois dans le bureau de son pa¬tron, et elle avait été très impressionnée. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la vaste pièce transformée pour l'oc¬casion en salle de confé¬rence, ils virent tout ce que la médecine comptait d'éminences grises. Monique remarqua surtout la présence du professeur Victor MARKSEN, ce jeune savant suédois auquel ses travaux sur la leu¬cémie avaient failli valoir le prix Nobel de médecine, il y a de cela quelques années. Elle aperçut aussi Martine et Catherine, qui vin¬rent l'embrasser. D'autres infirmières, qu'elle ne connaissait pas, at¬tendaient également le début de la conférence. A quatorze heures, tout le monde étant présent, Vincent Todd ferma la porte de son bu¬reau et présenta les savants. Il salua les infirmières et les méde¬cins, présenta Monique en quelques mots , puis demanda à Jean Mercier de commenter l'analyse de sang effectuée sur Marc. Il en profite¬rait pour commenter l'analyse de la moelle épinière. La chute du nombre de globules rouges était impressionnante, autant que l'était celle de son nombre de plaquettes. La concentration de globules blancs, elle, était si caractéristique qu'elle semblait issue d'un exercice de labora¬toire pour étudiant en méde¬cine ! Pendant près d'une heure, les questions se succé¬dèrent à un rythme rapide.
" - Au moins, le cas de Marc les intéresse !" pensa Monique.
Vers quinze heures trente, une infirmière vint prévenir Vincent Todd que Marc était en train de reprendre connaissance. On se diri¬gea vers la salle d'examens, qui venait d'être spécialement adaptée au séjour prolongé d'un enfant. C'est Vincent Todd qui avait de¬mandé que cette salle soit claire et gaie. Assis dans un confortable fauteuil, très calme, Marc regarda atten¬tivement tous les médecins, les infirmières, infirmières qui en¬traient dans la pièce. Il eut un sourire gentil pour Cathy et Martine, un regard profond et an¬goissé pour sa soeur, et il prit pour ses inter¬locuteurs l'air d'un chef guerrier, prêt à con¬duire à la victoire ses meilleurs hom¬mes...
Brusquement, il demanda à un médecin:
" - Alors, docteur, j'en ai pour combien de temps avant de mourir? "
Surpris, le médecin ne sut pas quoi répondre. Victor Marksen in¬tervint alors. Son expérience des enfants des malades lui avait permis de découvrir que les enfants leucé¬miques étaient très lucides quant à leur état, et qu'ils fallait jouer franc jeu avec eux, si on voulait qu'ils luttent et gagnent. Si on les cabrait, tout était perdu.
" - Personne ne sait exactement, et même personne ne peut affirmer que ta maladie résis¬tera au traitement. Tout ce que l'on sait, c'est que nous ferons tout ce que nous pourrons pour t'aider à te libérer de ta leucémie. Nous t'aiderons, mais n'oublie pas que c'est toi qui luttes, pas nous !"
Marc sourit au savant. Le courant passait. C'était bon signe.
" - Tout ce que vous voudrez, docteur !"
Les médecins se détendirent. Allons, tout se passerait bien, et on guérirait ce petit bonhomme ! L'atmosphère se réchauffait nota¬blement quand une infirmière annonça l'ar¬rivée du père de Marc.
Joe fit son entrée dans le laboratoire. Il avait vieilli de dix ans dans la journée. Voûté, ridé, les yeux rouges, les mains tremblantes, vêtu d'une blouse trop courte pour lui, il avança d'un air pourtant digne vers son fils. Il le serra un long moment dans ses bras, sans dire un mot. Puis il lui dit simplement:
" - Marc, je t'aime ! ne me laisse pas tomber! surtout pas mainte¬nant !"
Puis il fit demi tour et sortit.
Un ange passa en pleurant, et ses larmes silencieuses et glacées comme la mort inéluctable d'un enfant firent soudain chuter la tem¬péra¬ture pourtant chaude de la pièce. Puis Monique brisa le silence en de¬mandant aux médecins ce qu'ils comptaient faire pour soigner Marc. Jean expliqua que dans le cas précis, il fallait déterminer ce qui relevait de la leu¬cémie, et ce qui relevait d'autres causes. En ef¬fet, une bonne connais¬sance des symptô¬mes permettrait peut être de sauver d'autres enfants. Néanmoins, une chimiothé¬rapie classique donnerait sans doute de bons résultats.
L'équipe se mit au travail. Docile, Marc se pliait à leurs exigen¬ces. En fait, son esprit était ailleurs. A quinze ans, enfant qu'il était, il commençait à avoir envie de vivre des émotions encore inconnues de lui, et ce désir même le plon¬geait dans des abîmes de perplexité.
Le soir, lorsque Monique vint éteindre sa lampe de chevet, elle trouva ce poème qui lui était destiné.
"Petite soeur,
Je vais mourir un jour,
Peut être est ce demain,
Petite soeur,
Mais je sais que toujours
Tu me tiendras la main !
Il est des paysages que je voudrais voir,
Et puis te les offrir lorsque tombe le soir,
Mais aurai je le temps ?
Me laisseront ils le temps?
Petite soeur,
Dors sans peur cette nuit,
Dieu veille, crois en lui,
Va te reposer un peu
Que demain je retrouve l'Espoir en tes yeux."
Monique serra très fort le papier sur son coeur, puis se ressai¬sit, le plia en quatre, le glissa dans sa poche, puis sortit. Il était envi¬ron 23 heures quand elle s 'endormit, bri¬sée de fatigue et d'émotion, dans un fauteuil de la salle d'examens.
- IX -
Quand elle s'éveilla, il était six heures du matin. Quatre fois déjà dans la nuit, elle s'était réveillée en sursaut, et elle se sentait très fati¬guée. Elle décida de prendre le temps de rentrer chez elle et de voir son père. Elle en profiterait aussi pour se laver. Dans le pe¬tit matin brumeux et froid, Monique se laissa aller à regarder les voitures, les gens, les mai¬sons, les arbres, et ne leur trouva qu'un seul qualificatif: Sales! Sales au point qu'elle sentit la nausée s'emparer d'elle ! Marc, lui, était propre, pur. Peut être était ce pour cela que le mal venait de s'abattre sur lui ! Puis elle se ressaisit. Elle savait très bien que la maladie de Marc n'avait rien a voir avec la saleté ! Elle se dépêcha de chasser cette idée de son esprit.
Lorsqu'elle parvint devant chez elle, elle marqua un temps d'arrêt. Tout semblait calme. Son père serait il déjà parti? pourtant elle ne l'avait pas croisé!
Elle entra. Affalé sur la table, une bouteille de vin près de lui, Joe dormait. Elle al¬lait continuer son tour d'horizon quand un détail attira son regard.
La bouteille de vin était pleine!
Elle n'était même pas entamée. Ainsi, malgré son chagrin, Joe ne s'était pas soûlé. Quelle force nouvelle habitait donc son père, pour qu'il trouvât soudain la force de résis¬ter à la boisson dans des circonstances aussi dramatiques? Dans son coeur, elle fit cette courte prière:
" Mon Dieu, pourvu qu'elle lui vienne de Vous !"
A ce moment là, Joe grogna, ouvrit un oeil, puis l'autre, bailla, s'étira, se gratta vi¬goureusement la tête, puis regarda sa fille. Il lui sourit, puis se souvenant que Marc était à la Clinique, il redevint grave.
" - Alors ? demanda t ‘ il
- Il dort. Il reprend du poil de la bête. Il en a besoin, tu sais !"
Comme s'il n'avait pas entendu la fin de la phrase, Joe se leva, se mit torse nu, et commença une toilette énergique. Monique l'ob¬serva un moment en silence, puis s'adressa à lui alors qu'il commen¬çait à se raser.
" - Papa ?
- Oui, ma chérie ?
- Papa, tu connaissais le type qui est parti avec maman ! "
Surpris par la question, ou plutôt par l'affirmation de sa fille, Joe soupira. Il posa son rasoir, essuya la mousse à raser qu'il venait d'étaler sur son visage, et fit face à Moni¬que. A dire vrai, il avait toujours redouté cet instant. Il tenta une ultime dérobade. On ver¬rait bien ...
" - Mais enfin, ma chérie, je t'ai dit tout ce que je savais. Tu en sais aussi long que moi. Tu dois bien te souvenir comment les choses se sont pas¬sées....
- Ne mens pas, papa ! tu sais très bien que c'est toi qui nous as in¬formé du départ de maman, et que nous savons tout cela à travers toi ! ...Je suis certaine que tu sais où est ta femme, et je veux qu'elle vienne.
Je veux qu'elle voie ce qu'elle a réussi à faire de nous !!! "
Sa voix commençait à se casser. Elle était à bout de nerfs. Joe s'approcha d'elle, et voulut la prendre dans ses bras, mais elle se dé¬gagea de son étreinte, en réprimant un sanglot de chagrin. Il parvint quand même à l'attraper par l'épaule, et à obliger sa fille à le regar¬der droit dans les yeux.
" - Monique, calme toi ! tu sais bien que ta mère n'a rien à voir dans la maladie de Marc...pas directement, en tous cas ! ..."
Il marqua un temps d'arrêt, troublé par son propre doute. Monique mit à profit ce silence pour attaquer de nouveau son père:
" - Qui a emmené maman ?
- ...
- Qui ? !!!
- Tu veux vraiment le savoir ?
- Oui !
- Tu tiens donc tant à souffrir ?
- Et Marc, tu ne crois pas qu'il souffre, lui? "
Elle hurlait. D'une main qui tremblait elle sortit de sa poche le poème de Marc et le jeta à la figure de son père. Il le lut rapide¬ment, puis se résigna. Après tout, il avait réussi à se taire pendant près de 15 ans, ce n'était pas si mal !
" - Tu tiens vraiment à savoir? alors je vais te le dire..."
Le coeur de Monique battait la chamade...
" - C'était mon frère ! "
Monique vacilla sous le choc. Son propre frère ! Cela expliquait beaucoup de cho¬ses: le silence, l'alcool pour noyer le désir de ven¬geance face à un frère...l' amour était quand même plus fort que la haine...
Joe, en fait, avait deux frères. L'un avait disparu pendant la seconde guerre, alors qu'ils étaient enfants et déjà orphelins, à l'oc¬casion de l'éva¬cuation de l'orphelinat qui les accueillait. Maintes fois, Joe avait essayé de retrouver son frère, et il n'y était jamais par¬venu. De ce frère, il ne possédait qu'une demie photo jaunie, qui représentait un enfant, tenant par la main deux autres enfants, que l'on ne voyait que partiellement.
L'autre frère, lui, Joe ne l'avait ja¬mais perdu de vue, et pour cause ! Cette véritable loque humaine, pa¬rasite éhonté, avait souvent abusé de la gen¬tillesse de son frère. Belle reconnaissance que celle ci ! Reconnaissance du ventre? Plutôt du bas ventre! Presque machinalement, Mo¬ni¬que serra son père dans ses bras. En fait, elle se demandait maintenant si elle avait vrai¬ment envie de revoir sa mère. Elle résolut de s'en ouvrir à Mar¬tine et à Cathy. On verrait bien ce qu'elles en pensaient.
- X -
Après une toilette soigneuse, Monique regagna la clinique. Là, elle retrouva ses amies, qui étudiaient ce matin les résultats des examens de Marc. Elles décidèrent de se retrouver ensemble pour le déjeuner. Puis Monique gagna l'appartement laboratoire de son frère.
Celui ci était ins¬tallé comme un prince: Tourne disque, télévi¬sion, bandes des-si¬nées...Lorsqu'elle entra, Monique le trouva en pleine discussion passion¬née avec le pro¬fesseur Marksen et Jean Mercier. Le sujet était grave: il s'agissait de déterminer quelle était la meilleure B.D. française du mo¬ment! Jean fit signe à Monique que Todd désirait les voir dans son bu¬reau. Ils sortirent. Dans le bureau, Todd fit le point avec les sa¬vants. La leucémie de Marc était très sé¬rieuse. Celle ci s 'attaquait à tous les globu¬les rouges en même temps. De ce fait, l'espoir d'une rémission totale était mince. Néanmoins, de bons espoirs étaient permis, car Marc coopé¬rait totalement avec ses médecins. Un méde¬cin psychiatre alla même jusqu'à affir¬mer que l'attitude de Marc pourrait même déclencher un processus d'auto guérison. Devant l'air surpris de Monique, Jean Mercier expliqua qu'une théorie américaine affir¬mait que l'espoir de la guérison apportait au moins 50% de l'énergie nécessaire à la gué¬ri¬son d'une maladie, quelle qu'elle soit. Néanmoins, il ajouta que les cas de guérison spon¬tanée étaient excessivement rares et qu'il ne valait mieux pas compter avec cette éven-tualité.
A midi précises, Monique et ses deux amies se retrouvèrent à la cafétéria. On parla de tout et de rien, mais on parla pas un instant de la maladie de Marc. Martine avait en ef¬fet expliqué à ses amies que parler d'un problème sans arrêt, c'est lui donner une légi¬timité et une énergie qui seraient plus nécessaire à la guérison de la maladie. A la fin du re¬pas, Monique raconta ce qui la tracassait. Elle raconta le départ de sa mère et la brutale révélation de son père. Cette fois, c'est Cathy qui sut trouver les mots pour apaiser son amie.
" - Ne charge pas ton coeur avec de la haine ! Elle te détruirait ! Cherche au fond de ton coeur les mots pour retrouver la paix, et pardonner à ta mère. Ce n'est qu'à ce prix que ton coeur s'ouvrira réellement à l ‘ Amour divin !
Ne cherche pas systématiquement à re¬trou¬ver ta mère! Crois moi, si vos chemins doivent se croiser, rien ne pourra vous empê¬cher de vous retrouver. Vos routes sont déjà tracées. Mais en attendant, occupe toi de toi, et de ceux qui ont be¬soin de toi en ce moment."
Monique sourit. Elle savait que son amie avait raison. De nou¬veau, elle rendit grâce à Dieu pour la Lumière qu'il venait une fois encore de lui envoyer, pour qu'elle voie le chemin à suivre...
- XI -
Aussi, à partir de ce jour là, et durant quinze jours, Monique par¬tagea son temps entre la clinique et son père. Elle n'eut ainsi pas un instant pour penser à se torturer l'esprit. L'amitié et la prière fu¬rent ses meilleurs alliés contre la détresse. Pendant ces quinze jours, le traite¬ment de Marc avait fait des merveilles. Bien sûr, il ne lui res¬tait plus beaucoup de cheveux, mais les globules semblaient maintenant évoluer de façon satisfaisante. Quoi qu'il en soit, le der¬nier jour, Todd avait redemandé une ultime série de tests pour véri¬fier l'état de la leu¬cémie de l'enfant.
Vers onze heures, à l'approche des résultats, Marc se sentit ner¬veux. O, bien sûr, il ne se faisait pas d'illusion sur sa maladie, mais, peut être, si des fois ...
Todd entra, le dossier de Marc sous le bras. Les résultats étaient très encoura-geants, voire même satisfaisants. Il y avait en¬core un peu d'affolement dans la proliféra¬tion des globules, mais Marc pourrait quit¬ter la clinique cet après midi. Un peu déçu mais feignant l'insouciance, Marc interpella sa soeur.
" - Hé, Monique !
- Oui, Marc?
- Tu sais ce qui me ferait plaisir en ce moment ?
- Non, mais demande toujours !
- D'abord un gros baiser, et puis une glace avec de la vanille, du ci¬tron, du chocolat, de la pistache, de la fraise, ...
- C'est tout?" demanda la jeune femme en riant
" - Non !" dit il en redevenant soudain sérieux...
Monique sentit qu'il allait lui demander quelque chose de sé¬rieux. Pourtant, c'est en pleine figure qu'elle prit ce poème de Marc:
"Je voudrais voir
Avant de mourir
Papa et Maman réunis,
Tes yeux scintillants d'Espoir;
Je voudrais voir,
Avant de partir
Pour le paradis des enfants,
Tes yeux enfin brillants de joie !
Je voudrais voir
Avant de souffrir
Les montagnes et les océans
Scintillants sous l'or du soir
Je voudrais voir
Avant de sourire
Au repos éternel
Le monde entier sans guerres.
Je voudrais voir
Avant de partir,
Des gens main dans la main,
Amis d'un soir ou d'un matin ...
Avant..."
Il se tut. Visiblement, tout le monde était bouleversé. Aperce¬vant Jean, qui était au bord des larmes, il l'interpella.
" - Et alors, cette glace, elle vient?"
Tout le monde saisit l'occasion pour se rire un peu .Puis, d'un geste discret, Todd invita Monique à le suivre dans son appar¬tement. Ils sortirent, empruntèrent l 'as¬censeur, et gagnèrent le bu¬reau privé du di¬recteur.
" - Entrez, Monique."
La jeune femme, très intimidée, entra. C'était l'univers secret du di¬recteur, là où il aimait venir quand il avait besoin de calme, pour se re¬laxer ou se concentrer. Elle se trouva alors dans une vaste pièce, très moderne, éclairée d'une immense baie vitrée. De¬vant cette baie, un grand bureau de bois, et , de chaque côté, une bibliothèque entière¬ment remplie d'ouvrages médicaux en tous gen¬res: Encyclopédies, traités, essais, matiè¬res médicales, précis, index, etc. ...Les murs étaient recouverts d'un tissu uni bleu clair. Ca et là, des naïfs accrochés au mur portaient la signature de Todd.
" - Je vous sers quelque chose, Monique?
- Oui, un jus d'orange, s'il vous plaît.
- Vous regardez les tableaux?
- Oui. c'est vous qui les avez peints?
- C'est vrai. Moches, n'est ce pas?
- Oh, non. Moi, au contraire, je les trouve très beaux!" répliqua t'elle vi¬vement, avec l'accent de la sincérité.
" - Vous êtes bien indulgente, jeune fille ! Mais maintenant passons aux choses sérieu¬ses. Si je vous ai fait venir dans mon appartement, c'est pour vous rappeler que votre première mission est le soin des malades. Je veux dire, de tous les malades. sans excep¬tion. Et qu'à cet effet, les contingen¬ces personnelles doivent rester au second plan !
- Mais, enfin, monsieur ..."
Monique avait pâli. Qu'est ce que son patron était en train d'insi¬nuer ?
" - Ah, mais, coupa t'il, allez vous me laisser finir ma phrase? Il est bien évident que le cas de votre frère vous préoccupe profondément, et je le comprends bien. Son état de santé est certes satisfaisant, mais il risque encore d'évoluer. L'équipe de chercheurs et de médecins qui s'est occupé de Marc est arrivée à la conclusion que votre sou¬tien sera son meilleur allié dans la lutte qu'il a engagé contre sa maladie. Aussi j'ai décidé de vous atta¬cher à son service durant les 18 mois qui viennent, période au terme de laquelle nous pourrons considérer que Marc est en mesure de se débrouiller seul. Vous réin¬tégrerez alors mon équipe, du moins je le souhaite ardemment !"
En prononçant ces mots, le regard de Vincent Todd s'était sin¬guliè¬rement adouci. Monique le remarqua et en fut touchée. Elle al¬lait quitter son patron quand celui ci la rappela.
" - Ah, Monique ..."
Elle fit volte face
" - Excusez moi, mais j'allais oublier ..."
Monique attendit, vaguement inquiète.
" - Vous savez, la religion n'a jamais fait bon ménage avec moi. Mais je dois vous avouer que votre gentillesse, votre foi, votre op¬timisme m'ont profondément impressionné. Aussi je tenais à vous remettre ceci."
Il lui tendait un gros paquet, assez lourd. Stupéfaite, Monique en sortit une bible de Jérusalem, illustrée, modèle prestige, et dotée de nombreuses annotations comparati¬ves et explicatives. Elle ne sût quoi répondre. Après un court silence, elle murmura seu¬lement:
" - Monsieur le Directeur...",
et tourna les talons, avant de s'enfuir, pour que Todd ne la voie pas pleurer d'émotion Elle alla tout droit à la chambre de son frère, et s'aper¬çut qu'il était en train de piquer un somme en attendant l'heure du repas. Elle le regarda avec tendresse, un moment, avant de le réveiller douce¬ment.
" - Coucou, Monseigneur !"
Marc ouvrit les yeux et sourît en reconnaissant sa soeur.
" - Quelle heure est il ?
- L'heure de déjeuner. Allez, habille toi, et viens déjeuner avec nous à la cafétéria. En guise d'apéritif, une bonne surprise...
- La quelle? demanda t'il, les yeux brillants ...
- Ca, Monsieur mon frère, il te faudra attendre un peu pour le sa¬voir. Allez, zou! dépê¬che toi, sinon quand on va arriver il n'y y aura plus de dessert."
Un quart d'heure plus tard, à la cafétéria, Monique, Marc, Martine et Cathy discu¬taient plaisamment. Très vite, Martine entra dans une vi¬brante discussion avec Marc sur l'adaptation à l'écran des grandes bandes dessinées françaises et américaines. Elle avait révisé son sujet, et ses connaissances en la matière semblaient pas¬sionner Marc autant qu'elles étonnaient Cathy et Monique.
Après un rapide clin d'oeil à Monique, Cathy demanda soudain à Marc:
" - Dis moi, Marc, tu dois être fier de la nouvelle promotion de ta soeur?
- Quelle promotion?
- Comment, tu n'es pas au courant? Elle ne t'a rien dit? Après tout, peut être que je n'au¬rais pas du t'en parler...Elle ne veut peut être pas que ça se sache..."
Marc tourna vers sa soeur un regard interrogateur et amusé... Voyons, qu'est ce que cela pouvait bien être?
Finalement, Monique ne put résister aux yeux de son frère. Elle commença :
" - Mon cher frère..."
Mais elle fut obligée de se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire. Elle par¬vint à y résister quatre secondes et trois dixièmes! Puis elle laissa libre cours à sa joie, et dix secondes plus tard, tout le monde riait.
Un peu plus tard, Monique parvint à expliquer à son frère qu'elle allait pouvoir passer 18 mois avec lui, tout en étant encore considérée comme infirmière! Marc en fut très heureux, et embrassa tendrement sa soeur.
Vers 14 heures, Vincent Todd donna une petite réception en l'hon¬neur de Marc et de tous les médecins qui avaient participé au traitement, et remit à Monique le lourd dos¬sier Mé¬dical de son frère. Puis on se sé¬para. Ce soir là, en rentrant chez elle, Monique se sen¬tait bien. Elle ignorait combien de temps Marc irait suffisamment bien, mais peu lui im¬por¬tait. Elle savait qu'il y aurait encore des couchers de soleil sur la terre endormie, et que l ‘ Amour de son frère les lui ferait voir d'une façon in-oubliable.
- XII -
Ainsi, durant quinze jours, la vie reprit son cours normal. Marc se reposa beau¬coup, Monique et son père le surveillaient. Dès que l'enfant dormait, Joe et sa fille se re¬trouvaient au salon pour discuter. En fait, ils préparaient activement le projet qu'ils avaient échafaudé depuis le jour où Marc avait émis l'idée de voyager. Oui, pourquoi ne feraient ils pas un grand voyage, eux aussi?
Et puis, un soir, l'idée jaillit au fond de leur coeur: Un pèlerinage à pied jusqu'à Lourdes ! Un long voyage, mais à son rythme, avec les nuits sous la tente, pour s 'arrêter où et quand ils vou¬draient...Il suffirait que Marc puisse être assez près de n'importe quel hôpital, pour faire face à toutes les situations. Todd lui prêta immédiate¬ment son con¬cours. Il lui délivra des messages pour les direc¬teurs de tous les hô¬pitaux de leur parcours..
Un soir, Marc parla lui même de son envie de voir Lourdes, avec ses sanctuaires, mais aussi Lourdes avec ses hôtels, ses statuet¬tes Made in Taiwan.
A sa soeur qui lui demandait ce soir là si il espérait trouver là bas la guérison dé-finitive de sa maladie, il répondit vivement qu'il n'en était pas question, et qu'il n'était pas assez pur pour cela. Il voulait voyager sur¬tout pour être heureux avec eux. C'était son seul but. Et point final !
Un soir, pendant que ses enfants étaient partis faire les courses, Joe commença les préparatifs.
" - Monique ?
- Oui, Marc?
- Pourquoi papa n'est pas venu en courses avec nous?
- Oh, tu sais, papa n'a jamais beaucoup aimé les commissions. Il trouve que faire la queue est une perte de temps... Mais ça, tu le sais aussi bien que moi !
- Hum !
- Quoi, hum?
- Je doute que ton explication soit exacte.
- Et pourquoi ça, je te prie ?
- Parce que !
- OK. Tu me crois si tu veux, moi, ce n'est pas mon problème.
On arrivait devant la porte. Marc dressa l'oreille.
" - Tiens, de la musique, maintenant ?"
En ouvrant la porte, il ne put retenir une exclamation. Sur la table, des sacs à dos, des duvets, une tente, des vêtements, de la nourriture, ...Bref, tout pour voyager à pied...Il se tourna vers sa soeur et lui adressa un clin d'oeil affectueux.
" - Alors, comme ça, tu ne savais rien ?"
Marc semblait heureux comme jamais il ne l'avait été aupara¬vant. Cette idée qu'un jour il ne le serait plus, que dans quelques di¬zaines de mois tout au plus il serait peut être mort, bouleversa pro¬fondément la jeune infirmière, mais elle n'en laissa rien paraître. Souvent, les enfants ont devant la maladie une attitude sage, coura¬geuse, et d'une lucidité qui laissent les adultes admiratifs.
" - Hé bien, petit frère, tu ne vas pas saluer ton vieux père?"
- Hé oh, doucement, tonna Joe... Je ne suis pas vieux ! d'ailleurs, si vous regardez bien, vous verrez que je rajeunis de jour en jour...."
Tous trois rirent de bon coeur.
" - Alors, Marc, on s'y met? Il faut tout préparer avant de partir !
- Ou çà ?
- Où tu veux, à condition que ce ne soit pas sur la lune ou sur mars !
- Merci papa!"
Marc embrassa son père avec une telle fougue que celui ci en eut le souffle coupé.
" - Ouufff! dis donc, si cela continue, il va falloir que je tienne mes distances. Il va m'étouffer, ce gars !"
Monique alla se servir un verre de lait, puis observa son père. Marc et lui se regar¬daient en silence. Soudain, un bref éclair de joie passa dans leurs yeux, et ils se transfor¬mèrent en déménageurs ! En moins de temps qu'il n'en faut à une mère pour endormir son bébé, trois sacs à dos furent remplis. A l'issue de ce tour de force, Joe se laissa tom¬ber dans son fauteuil, soufflant comme un phoque, suant comme une fontaine, mais heu¬reux comme un enfant à qui on vient de dire "je t'aime !"
" - Ouf! quelle vitalité !" souffla Joe
" - Pour combien de temps encore?" soupira Monique
Joe regarda sa fille avec tendresse. Il l'aimait. Avec sa vigueur, sa faiblesse, son charme, bref, sa fille était devenue une femme !
" - Ne meurtris pas d'avantage ton coeur, ma chérie. Dieu nous a laissé Marc. Pourquoi crois tu qu'il a fait cela?
- ...
- Parce qu'il attend quelque chose de nous. Tu le sais bien. Ce soir, ma chérie, Dieu nous a interpellés. C'est un bonheur extraordinaire que d'être ainsi appelé. J'ai toujours espéré cette grâce ..."
Devant l'air choqué de sa fille, il s'empressa d'ajouter:
" ... pas de cette façon, bien sûr!"
Emerveillée, Monique regarda son père. Jamais, au grand ja¬mais, elle ne l'avait entendu parler ainsi.
" - Tu as raison papa, Merci !"
Après le dîner, Joe s'assit dans son fauteuil , ses enfants à ses pieds, et il rendit grâce à Dieu pour le bonheur qu'ils ressentaient ce soir, au coeur de la terrible épreuve qu'il leur imposait.
Neuf heures sonnèrent dans le lointain. Marc frissonna. Il sen¬tait que quelque chose allait se passer.
- XIII -
Trois coups discrets furent frappés à la porte. Surpris, Joe faillit se lever, mais sentant la main de sa fille se poser doucement sur la sienne, il se rassit et tourna vers elle un regard interrogateur. Elle lui sourit simplement. Il comprit qu'il n'en saurait pas plus..
Marc se leva, et alla voir qui avait frappé. Personne n'était sur le palier. Personne, soîte. Mais quelque chose. Et quelle chose! pas besoin d'être devin pour comprendre ce que contenait le magnifique écrin de tissu rouge déposé sur le palier, avec une enveloppe à l'adresse de Marc: Une guitare classique ! L'enfant prit le tout, et revint annoncer la formidable découverte qu'il venait de faire. Joe regarda de nouveau sa fille et cette fois il eut le temps d'apercevoir dans ses yeux un sourire malicieux. Mais il n'en souffla pas un mot à Marc.
Celui ci sortit de l'enveloppe une carte postale représentant un enfant africain. Au dos de cette carte, un poème:
" Petit frère,
Sur les routes des hommes,
Tu verras la guerre,
Tu verras des gens qui souffrent,
D'autres qui ont fermé leur coeur.
Avec cette guitare,
Joue leur
La mélodie de l'Espoir,
La symphonie du Bonheur !
Petit frère,
Je te connais et je t'aime,
On se verra bientôt j'espère !"
Raymond.
" - Mais, finit par demander Marc, qui est ce Raymond? Je ne le connais pas !"
- Lui semble te connaître, en tous les cas !
- Et puis je ne sais pas jouer de guitare !
- Raison de plus pour apprendre à en jouer !"
Joe regarda avec tendresse ses enfants, puis estimant qu'il se faisait tard, donna le signal du départ en émettant un vigoureux, long et sonore bâillement. Quelques minutes plus tard, Monique re¬gagna la petite pièce nue aux murs blafards qui lui servait de cham¬bre, s'allongea sur son lit, et commença a prier.
Son père arriva alors pour lui dire bonsoir.
" - que fais tu, ma grande?
- Je prie, papa!
- Tu pries? Tu sais prier, toi?"
Une soudaine tristesse venait de s'emparer du bonhomme.
" - Tu vois, je n'ai jamais su prier, moi. Je ne sais qu'offrir à Dieu mes joies et mes misè¬res. Ta mère, elle, savait prier. Elle était très belle, quand elle priait..."
Monique grinça des dents.
" - Ca ne l'a pas empêché de nous planter là, en partant avec ton propre frère !"
Elle hurlait presque. Son père la raisonna.
" - Calme toi, bon sang ! Tu sais bien que Dieu est Amour!, et que la première exigence de l'Amour est le pardon!"
Monique en resta muette. Elle savait qu'il n'y avait rien à ra¬jouter à ce que son père venait de lui dire. Elle s'apercevait soudain que, jusqu'alors, elle avait vécu à ses côtés sans le connaître. Au coeur de leur tempête, le soleil venait de faire naître un arc en ciel d'Espoir, si¬gne éternel de la réconciliation de Dieu avec l'homme, de L'homme avec Dieu !!!
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TROISIEME PARTIE
DE L'ARC EN CIEL
AU ZENITH
OU QUAND
LES VOIES DE DIEU
SONT VRAIMENT
IM¬PENETRABLES
- XIV -
Cinq heures du matin. Monique ne grogna pas en entendant la sonnerie du réveil. Elle ouvrit instantanément les yeux. Elle alla ré¬veiller son père, puis elle s'habilla chau¬dement. Aujourd'hui, un bon pull ne serait sans doute pas superflu. Elle mit aussi, chose as¬sez rare pour qu'elle le remarque, un pantalon long. Puis elle pré¬para le petit déjeuner. Ce matin, le menu était copieux. Jus d'orange, 2 oeufs sur le plat, bacon, tartines de pain grillé, beurre et, avec ces victuailles, café ou chocolat chaud.
Marc s'éveilla à cinq heures trente. De savoureuses odeurs vin¬rent chatouiller ses narines. Il se leva, et mangea de bon appétit. Lorsque Jean fit son apparition en costume de marcheur, il fit sen¬sation. Il s'était habillé comme s'il allait attaquer la montée de l 'Everest. Marc le lui fit remarquer, et tous rirent. Puis on rangea l'appartement.
Enfin, à sept heures, sac au dos, on ferma la porte. Laissant un instant Marc et son père, Monique descendit porter les clés à la concierge. Celle ci leur souhaita bon voyage et leur demanda de prier pour elle. Monique promit, et sortit rejoindre Joe et Marc. Ils se mirent en route. Ils prenaient la direction de la côte bretonne. Marc n'avait encore jamais vu la mer, et la côte la plus proche était la Bretagne. Ils étaient heureux, Marc en pleine forme. Tous sa¬vaient que cela ne durerait pas, mais peu importait l'avenir. Ils vi¬vaient le présent, intensément, sans se préoccuper des passants qui, étonnés, les regardaient débu¬ter leur étonnant voyage. Et pourtant!
Et pourtant, parmi ces errants, sans visage, sans nom, une om¬bre observait le groupe. Maigre, chauve, muni d'une ridicule mous¬tache sous un nez démesurément long, Christophe Griseaux était la terreur des gens sans histoire. Il signait, dans le tristement célèbre journal " Du Nouveau dans le Sensationnel " les articles de " Souve¬rain Juge." Cet être, ignoble aux dires mêmes de ses collègues, ne reculait devant rien pour obtenir un scoop. Il dissimulait en perma¬nence un minuscule bloc note, sur lequel il no¬tait les moindres faits, pour peu qu'il y flairât du louche. Dès que les trois voyageurs dis¬pa¬ru¬rent à l'horizon, Griseaux se rua vers la première cabine télépho¬nique.
Pendant ce temps, l'incroyable voyage commençait dans la joie et la bonne hu-meur. Si tout se passait normalement, on serait en vue de la côte dans six jours. La mati¬née fut consacrée surtout à la mise en forme. On parcourut ainsi quinze kilomètres au bout des¬quels Joe, soufflant comme une forge, proposa:
" - Monique, on devrait s 'arrêter. Je suis certain que Marc com¬mence à avoir très faim!"
Marc éclata de rire.
" - Hé, croulant, tu dis ça parce que tu as mal aux pieds !
- Mal aux pieds, moi ? Tu veux rire ! je n'ai - aie ! - absolument pas mal aux pieds.! D'ailleurs, je ne les sens plus du tout ...mes pieds... depuis le premier kilomètre. !"
Monique et Marc éclatèrent de rire. Ils consentirent à s 'arrê¬ter, d'autant que Marc avait, effectivement, très faim. Marc mangea de bon appétit, c'est à dire comme quatre adultes! Joe le plaisanta.
" - Dis donc, fils, si tu fais ça pour alléger les sacs à dos, c'est gentil, mais ne te force pas ! Je m'en voudrais que tu attrapes une indiges¬tion à cause de nous."
Après le repas, Marc sortit sa guitare et commença à essayer de jouer. Bien sûr, ce ne fut pas tout à fait Alexandre Lagoya ou Nar¬ciso Yepes, mais son public attentif et bienveillant affirma que c'était un très bon début. Ils s 'apprêtaient à reprendre la route lorsqu'
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Ceux qui médisent dans mon dos, mon cul les contemple.