Citation :
Des hommes tout de noir vêtus quittèrent leurs maison lorsque la grande voûte d’Esiah prit l’apparence d’un plafond étoilé. Le reste des habitants partit se coucher. Le lendemain, le dôme s’embrasa, les flambeaux s’éteignirent et les Siahnnas se réveillèrent au son des cloches de la Tour des Supplices. L’immense donjon de plus de deux cent mètres de haut, construit dans une pierre blanche semblable à de la craie, émettait des bruits étranges ponctués de hurlements lointains. Les habitants d’Esiah ne les entendaient plus, à force de les ignorer. Mais ce matin-là, les cris avaient cessé, comme si les âmes qui en hantaient les murs avaient senti l’arrivée de leurs bourreaux.
Perchés sur les rebords escarpés de l’édifice, des oiseaux de feu balayaient du regard l’intégralité de la cité. A l’ouest, les habitants sortaient de chez eux et les enfants courraient dans les allées bordées de blocs noirs, jaillissant du sol comme des champignons de pierre. Mais à l’est, dans le quartier des Arcantes, les rideaux étaient tirés et les femmes observaient par la fenêtre les rues désertées. Soudain, un phœnix déploya ses longues ailes de feu et se mit à gémir. La dizaine d’oiseaux suivit le mouvement et leur cri macabre paralysa la cité toute entière. Les hommes en noir n’étaient pas rentrés, mais un autre groupe, armé de lances de bois incrustées de lignes enchevêtrées, arriva en formation. La cinquantaine de soldats s’éparpilla dans le quartier des Arcantes et deux d’entre eux envoyèrent claquer sur le sol un disque, au milieu de la place principale. Un carré lumineux apparut, comme un voile jaune d’une dizaine de mètres sur chaque côté, suspendu dans l’air par des liens invisibles. Dans l’une des maisons située sur la place, Milo rejoignit sa mère, l’expression effrayée et le cœur battant à vivre allure. La jeune femme posa une main sur les épaules de son fils en regardant avec angoisse la horde d’hommes. Elle s’agenouilla devant lui.
— Ton père n’est pas rentré. Nous allons devoir partir avec eux, Milo, dit-elle en lui relevant un peu le menton. Tu ne peux pas prendre tes affaires. Nous verrons certainement papa là où nous allons. Nous serons peut-être séparés, je ne sais pas. Je veux seulement que tu restes courageux, que tu écoutes bien ce qu’on te dira, et que tu gardes toujours espoir, quoi qu’il arrive.
— Qui ils sont ? — Des hommes envoyés par le roi pour nous mettre en isolement.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’il arrive parfois que les Arcantes reviennent malades du Monde des Mortels. Un garde s’approcha de la maison et s’annonça à leur porte :
— Dame, sur ordre du roi Adel, second du nom, selon l’article cent vingt-neuf du code du livre sacré, nous sommes dans l’obligation de vous emmener vous et votre enfant en cellule d’isolement.
D’autres hommes allèrent frapper dans les maisons voisines et le même discours leur fut prononcé.
La mère de Milo quitta son fils et courut dans la pièce d’à côté. Elle ouvrit une petite boîte et en sortit un collier muni d’une pierre rouge incrustée dans une pièce d’argent. Elle le passa au cou de Milo tandis que dehors, les frappes et la voix du garde se faisaient plus insistants.
— Ce pendentif est à toi, dit-elle en enveloppant le visage de son fils avec ses mains. Garde-le précieusement. Elle te portera chance. Il y a des choses que nous ne t’avons pas dites parce que tu n’es pas en âge de les connaître. Je ne pourrais peut-être pas t’en parler, ni ton père. Si tel est le cas, quelqu’un d’autre le fera à ma place, en temps voulu. Le garde donna un cou de lance dans la porte lumineuse de leur maison et réussit à y entrer. Il frappa le bout de son arme à terre et se mit au garde-à-vous.
— Dame, nous devons y aller, prévint-il.
La mère de Milo l’embrassa sur le front et partit à l’extérieur pour rejoindre les autres appelés. Elle invita d’un regard douloureux son fils à faire de même. Dehors, des femmes et des enfants disparaissaient à travers la grande porte de lumière. Des phœnix dessinaient de larges cercles au-dessus de leur tête.
Le garçon n’avait pas tout compris. Il posa ses yeux bleus sur la magnifique pierre rouge de son collier. Elle avait quelque chose de plus que les autres, mais il ne savait pas trop quoi. Il se retourna vers sa mère, voulut la suivre, mais le soldat l’attrapa par la taille. Milo sentit deux doigts se poser sur son front. Il ferma instantanément les yeux et abandonna son corps entre les mains de l’homme au costume noir.
Quelques jours plus tard, le roi Adel fit le déplacement. Il était fort beau : les yeux noirs, le teint pâle. Ses cheveux tombaient au creux de ses reins, bruns, aux reflets violets et bouclés à leur extrémité. Ses traits fins pouvaient laisser croire qu’il était jeune, et pourtant, le monarque était né plus de quatre cent ans auparavant. Réfugié dans une pièce voisine des isolés, Adel les observait avec douleur à travers un écran hologramme. Un jeune homme, au visage intégralement caché par un masque, fit son entrée dans la salle et se posta près du roi. Il était vêtu d’un ensemble de fils de platine et d’argent et portait des gants blancs au-dessus desquels il avait glissé une chevalière identique à celle d’Adel. Ses cheveux châtains, légèrement ondulés, retombaient dans son dos à hauteur de ses omoplates. — Tu crois qu’un jour nous trouverons le moyen de soigner tous ces gens ?
Ému, Adel ne détourna pas son regard de ceux qui souffraient en silence.
— Tu ne dis même pas bonjour à ton père ?
Le jeune homme émit un petit « humm » et posa ses mains sur ses hanches.
— J’ai passé l’âge d’embrasser mon père. Je veux bien le faire, mais ce n’est pas le moment idéal. Et avec ce masque, ce serait assez délicat, à moins que tu n’aimes le contact avec la porcelaine. Je suis venu pour prendre quelques nouvelles et savoir comment évoluait la situation. Je rentre à peine à Esiah et voilà déjà qu’une épidémie sévit. Je dois avoir le don d’attirer les catastrophes. Pour cette raison, et si tu le souhaites, je peux dès à présent laisser le trône à Michael. Il en serait ravi. Je me contenterai de faire mon travail et j’essaierai d’aider ces gens que tu vois à trouver un moyen de sauver leur corps, ce qui n’a toujours pas été fait.
— J’ai toujours beaucoup aimé ta façon de parler mon fils, répondit Adel, les yeux fixés sur l’écran, l’air songeur. Mais tu feras comme moi. Tu vas te trouver une femme, elle te donnera un héritier et tu essaieras de régler tous les problèmes que tu rencontreras avec les moyens mis à ta disposition.
— Père, je vais vous rappeler les moyens dont vous êtes en train de parler. Nous avons tout ce qui est issu du Monde Humain, des méthodes traditionnelles aux plus poussées. Nous pouvons les récupérer grâce à nos pouvoirs psychiques en nous rendant invisibles aux yeux des mortels. Nous copions tout simplement leur technologie. Seulement, nous ne les mettons pas à la disposition de notre peuple. Les Siahnnas ne savent même pas ce qu’il peut bien se passer en haut. Ils croient à tout ce que racontent les Arcantes, et ils ne disent pas toujours la vérité. Je pense qu’il faut savoir évoluer. Les médicaments humains n’ont aucun effet sur nous, mais c’est à nous de découvrir pourquoi, soupira le prince. Même si j’admets qu’il existe peut-être une question de destinée, de fatalité, ou je ne sais comment on pourrait appeler ça… Le futur peut être changé, et ce qui a été fait peut être défait. Je le sais. Tu le sais autant que moi, finit-il par dire, d’un ton grave.
— Toi qui ne veux pas devenir roi, tu parles comme si tu l’étais déjà, constata Adel en examinant à présent son fils. Si tu veux changer les choses, il te faudra parler à quelqu’un d’autre que moi, et je te souhaite bien du courage pour le trouver. Au lieu d’essayer de chercher une personne que tu ne verras probablement jamais, ne crois-tu pas qu’il serait mieux de t’intéresser à ceux qui auront perdu un de leur proche, si ce n’est pas tous ?
Le prince fixa les malades. Beaucoup trop étaient déjà morts. Une nouvelle fois, la maladie n’avait pas épargné le royaume.
— J’ai vécu la même tristesse à la mort de ma mère. Je n’ai pas besoin d’observer pour savoir ce qu’il se passe quand on perd un être cher. Je l’ai vécu, tout comme toi, à cause de l’incompétence des chanceliers. Sache une chose. Il est impossible qu’il n’y ait aucun moyen de les sauver. Et sais-tu pourquoi ? Simplement parce qu’Elohim n’aurait jamais décidé qu’une maladie puisse exterminer toute une population. A moins qu’il ait voulu nous prouver que le temps du chaos était une meilleure solution que celle proposée par nos pères et Eliad. Dans ces conditions, nous ne serions que des pions et il ne tiendrait qu’à nous d’inverser les rôles.
— Avant de mourir, je te dirai tout Lucifel. Nous t’avons appelé ainsi parce que tu étais destiné à régner sur ce que les humains appellent l’Enfer. D’après eux, il y eut un grand roi des Enfers appelé Lucifer. Il ne tient qu’à toi de rendre ce nom aussi grand ici que chez les humains.
— Je ne tiens pas à devenir comme lui. Je tiens à rester tel que je suis. Et de toute façon, qui te dit que je ne sais pas déjà tout ? rétorqua Lucifel en haussant les épaules. Après tout, tu ne sais pas si je t’ai parlé de tous les pouvoirs spéciaux dont je suis pourvu en tant qu’aîné de la couronne. Tu as les tiens, mais jusqu’à preuve du contraire, ils sont différents des miens.
— Dans ce cas, tu as toutes les cartes en main, chuchota le roi à l’oreille de son fils. J’attends tes premiers rapports, n’oublie pas. Je tiens à ce que tu aides ces familles. Veille sur eux.
Le jeune prince se courba devant son père.
— Bien, votre majesté. Une fois l’épidémie passée, je viendrai vous voir, répondit-il en relevant la tête. J’ai une partie à gagner.
— Alors entraîne-toi bien, car ça ne sera pas si facile !
La réflexion fit sourire Lucifel. Le prince sortit de la pièce, après une nouvelle courbette et un geste rapide de la main. Adel secoua la tête avec désarroi puis se saisit de la liste des Arcantes morts. Il la parcourut avant de s’arrêter sur un nom, celui du père de Milo, Idriss.
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