Ceci est le début d'un projet actuellement en chantier....Ne tenez pas compte du titre, il n'est là qu'à titre indicatif et n'est certainement pas définitif.
De même les indications de sous chapitres ne sont que provisoires me servant de repères d'écriture pour suivre le plan et la trame que j'ai mis en place.
Bataille
D’abord ce furent quelques vibrations dans le sol, puis elles se muèrent bien vite en tressautements. On les sentait arriver avant même de les voir ou de les entendre. Ensuite ce fut comme un roulement de tonnerre au loin, comme si l’orage se préparait. Et c’est exactement ce qui arrivait se dit Ysmirauthanaël.
- La tempête arrive, et elle se dirige droit sur moi, pensa-t-il.
Le jeune apprenti frémit à cette pensée, puis il secoua la tête et se concentra sur son escouade. Les neuf fantassins se tenaient devant lui en formation compacte, alignés sur trois rangs, formant un carré. Malgré leur professionnalisme et leur habitude du combat, Ysmirauthanaël eut l’impression qu’un léger frisson parcourait la formation.
-Est-ce de l’appréhension ou l’excitation de la bataille ? Se demanda le jeune apprenti.
Au dernier rang une tête se tourna légèrement, un visage juvénile criblé de taches de rousseur coula vers lui un regard mi-inquiet, mi-interrogateur. Le tout jeune soldat devait avoir deux ou trois ans de moins qu’Ysmirauthanël. Il fixa l’apprenti une seconde puis reprit sa pose martiale, tournant à nouveau son visage devant lui, le regard braqué sur la plaine.
- Ils comptent sur moi, pensa Ysmirauthanaël, je suis un mage de guerre, leur mage de guerre, je dois les protéger, je ne dois pas faillir, se dit-il comme pour s’en convaincre, puis instinctivement, sa main droite remonta vers son pendentif et caressa le médaillon de jade pendant que le jeune apprenti repassait mentalement les consignes du manuel de magie en campagne.
Il avait dix neuf ans, c’était sa première bataille, à l’Académie de magie il figurait parmi les plus doués, à l’exercice, sur la théorie, il avait toujours été le meilleur, se dit-il. Mais là il ne s’agissait plus d’un exercice, ces neufs hommes étaient bien réels et il devait mettre en pratique son art pour les aider au mieux de ses capacités, en serait-il capable ? Il chassa cette pensée en se concentrant sur l’horizon.
A présent on les voyait. La masse noire des armées de l’Ouestfold avançait vers eux, se répandant dans la vallée comme une marée sombre. L’écho des tambours et le martèlement des pas lui parvenait distinctement. Il ne distinguait pas encore les silhouettes mais il ressenti le picotement de l’appréhension se diffuser en lui. Les cheveux de sa nuque se hérissèrent tandis qu’il sentait ses paumes devenir moites. Sans vraiment tourner la tête, il glissa son regard vers la droite. Il vit ses condisciples en robe verte alignés derrière leurs escouades respectives, et visiblement tous ou presque aussi nerveux que lui. Il savait sans avoir besoin de les regarder que derrière lui se tenaient les archers elfes. D’après le plan de bataille, la cavalerie humaine se tenait sur la hauteur à sa gauche et sur le flanc droit, à l’autre bord de la vallée il y avait l’infanterie naine. Sur et derrière les collines situées dans son dos se tenaient les renforts, ainsi que les prêtres et les mages plus expérimentés. Les dragons avaient promis qu’ils viendraient, mais pouvait-on réellement se fier à leur parole ?
Ysmirauthanaël savait que les armées de Faerya s’étendaient à perte de vue, englobant tout le tiers est de la vallée des neuf marches, et lui, jeune apprenti magicien se tenait derrière son escouade, en première ligne. Verrait-il la fin de cette journée ? Y aurait-il d’autres batailles ? Ou bien est-ce que sa première ne risquait pas d’être aussi la dernière ? Les apprentis étaient placés là parce qu’ils étaient remplaçables, il le savait et cela ne lui apportait aucun réconfort. Il secoua la tête une nouvelle fois pour chasser toutes ces pensées et se concentrer sur l’immédiat. Il releva les yeux et les fixa sur l’ennemi qui avait cessé de déferler. Le silence qui régnait à présent sur le champ de bataille était encore plus assourdissant et beaucoup plus angoissant que le fracas qui avait précédé.
L’armée de l’Ouestfold s’était arrêtée à environ une centaine de mètres de sa position, il voyait maintenant les étendards noirs frappés d’une lune rouge flotter dans la brise de mai.
Il laissa son regard flotter sur les rangs ennemis et il fut glacé de stupeur. Des ogres ! L’Ouestfold avait mit des ogres en première ligne. Ces brutes de plus de deux mètres étaient dépenaillées, vociférantes et brandissaient des massues larges comme des troncs d’arbres. Ysmirauthanël senti une boule de glace se former au creux de son estomac.
- Comment suis-je sensé protéger mon escouade de « ça » ? Se demanda-t-il. Puis il essaya de couler son regard plus loin et vit que tout de suite après les ogres venaient les clercs. Il reconnaissait les cuirasses et les symboles religieux portés sur les oriflammes. Des ogres suivis de prêtres, il s’interrogeait sur l’aspect insolite de cet ordre de bataille, se demandant à quoi il pourrait bien servir et surtout comment allait-il survivre au choc contre les ogres….
Il fut tiré de ces réflexions par le martèlement de sabots juste derrière lui, un lieutenant à cheval remontait les rangs au galop, déchirant le silence trop pesant en hurlant un ordre :
- Mages de guerre, incantation de protection !
Ysmirauthanaël, que tous ses copains de l’Académie appelaient Ys, réagit automatiquement, psalmodiant à mi-voix la formule du sort prévu, tendant les mains vers son escouade. Il finissait à peine d’incanter quand les premiers projectiles s’écrasèrent en sifflant sur les premiers rangs des fantassins.
Les catapultes Ouestfoldiennes étaient entrées en lice, faisant pleuvoir sur l’armée de Faeryia une grêle de pierre.
Un énorme caillou tomba sur l’escouade voisine, la faisant sauter comme un bouchon, tuant net sept des neuf hommes et projetant le corps du condisciple d’Ys à trois mètres en l’air, il n’avait pas incanté assez vite et n’aurait pas de seconde chance.
Ys vit quelques éclats de pierre ricocher sur le dôme invisible qui entourait son escouade et fut soulagé, son sort de protection contre les projectiles fonctionnait.
Déjà l’artillerie Faeryienne répondait aux catapultes de l’Ouestfold. Les archers elfes lâchaient des volées de traits tandis que les géants, juchés sur la colline derrière eux lançaient d’énormes quartiers de roc, les propulsant sur l’armée noire par la seule force de leurs bras gigantesques.
Les flèches et les rochers tombèrent sur les premiers rangs Ouestfoldiens creusant quelques trous dans les formations serrées.
Déjà les prêtres noirs avaient réagi, invoquant les puissances de leurs dieux maléfiques, et s’étaient presque tous recouvert d’une sorte de peau de pierre les protégeant du bombardement.
Au bout de quelques minutes, de part et d’autre de la vallée des trompettes retentirent et les armées s’ébranlèrent comme cessait la pluie de projectiles.
Les ogres chargèrent en hurlant, agitant leurs terrifiantes massues de bois tandis que l’infanterie Faeryienne s’élançait vers eux en formation plus réglementaire.
Ys venait d’avoir une idée, il incantait un sort de rapidité de groupe qui protégerait quelque peu son unité et surtout, lui permettrait de rencontrer le flot noir avec une vitesse accrue, ce qui, espérait-il, permettrait de résister à la charge de cette masse vociférante.
Curieusement, les clercs noirs recouverts de leur manteau de pierre restèrent quelques peu en retrait, ne chargeant pas tout de suite. Ys, tout en courant derrière son escouade faisait tourner son esprit à cent à l’heure, la peur ayant fait place à l’excitation, tous ses sens semblaient décuplés et cette immobilité des prêtres noirs alluma un signal d’alarme dans son esprit.
Tout en tenant les pans de sa robe relevés, pour suivre son escouade qui fonçait maintenant à la rencontre du premier rang ogre, Ys incanta silencieusement un sort de protection magique qu’il avait eu la prévoyance de mémoriser, bien lui en prit. Grâce aux sorts de rapidité, les fantassins Faeryiens n’étaient plus qu’à trente mètres de leurs adversaires quand l’escouade d’Ys se nimba d’un halo bleuté, au moment même ou le ciel se déchira au-dessus d’eux et où une véritable tempête de feu magique s’abattit sur l’infanterie, fauchant dans leur course effrénée les escouades dont les mages n’avaient pas réagi aussi bien qu’Ys.
Il n’eut pas le temps de se féliciter, déjà les deux armées se rencontraient, le choc fut plus que brutal, monstrueux, titanesque, la rage bestiale des ogres se heurtant violemment à l’infanterie Faeryienne, ordonnée et martiale. Le combat furieux venait de s’engager dans la vallée des neuf marches où seule à présent comptait la lutte pour la vie et où seule la mort ferait une bonne moisson.
De part et d’autre déjà les premiers rangs tombaient. Les fantassins Faeryiens se faisaient écraser par les énormes massues des ogres, tandis que leurs propres lances acérées déchiraient les entrailles des monstres. Lancée à vitesse magique, l’escouade d’Ys tenait bon et avait déjà presque enfoncé le premier rang des monstres.
Tout en enjambant un énorme cadavre, Ys se demandait ce qu’attendaient encore les clercs noirs pour charger à leur tour. Il eut bien vite la réponse. A peine les premiers morts avaient-ils touché le sol que les prêtres Ouestfoldiens s’étaient mis à incanter. Alors que son escouade se frayait un passage dans les rangs des ogres, Ys vit avec horreur les premiers cadavres se relever, un éclair déchira son esprit :
- De la nécromancie ! Ces salauds animent les morts, réalisa-t-il à haute voix.
Déjà son esprit vif cherchait une parade alors que les cadavres animés par magie se relevaient et indifféremment de ce qu’ils avaient été de leur vivant, ils attaquaient les forces Faeryiennes. Frappé un instant par l’horreur de la situation, Ys chercha à toute vitesse dans son esprit un sort capable d’enrayer ça, déjà deux des ses hommes avaient été blessés par des cadavres marchant les prenant à revers. Le jeune soldat aux taches de rousseur s’était retourné et faisait face à un zombie dont la moitié de la tête avait été écrasée par une massue ogre. Sa lance s’était brisée dans l’assaut et il avait dégainé son épée, une horreur sans nom se lisait sur son visage à peine sorti de l’enfance. La peur le tétanisait, seule la vitesse magique prodiguée par le sort d’Ys lui permit d’esquiver le premier coup du cadavre animé.
A cet instant Ys balança un sort de zone sur tout le périmètre qui entourait son escouade, une dissipation de la magie à intensité maximum. Cela éliminerait la vitesse et les protections qu’il avait lancé précédemment, Ys le savait mais il espérait que cela annulerait aussi l’animation des morts dans la zone. Il poussa un soupir de soulagement en voyant les quelques cadavres qui entouraient son escouade retomber inertes sur le sol. Son regard croisa celui du soldat aux taches de rousseur et il put l’espace d’un instant y lire une gratitude silencieuse. Il n’eut pas le temps de répondre par un sourire, une massue ogre venait de s’abattre sur le jeune garçon, écrasant son haubert, lui broyant l’épaule et le propulsant au sol. Ys réagit d’instinct, laissant échapper des ses doigts une nuée de projectiles magiques qui criblèrent l’ogre, les flèches lumineuses l’abattant sur place. Un peu tard pour sauver le garçon aux taches de rousseur. Oubliant la consigne, qui faisait prévaloir l’assistance au groupe au détriment de l’individu, Ys se précipita sur lui et incanta un sort de régénération au moment même ou une vibrante clameur s’élevait devant lui, les clercs noirs chargeaient à leur tour.
La confusion grandit en même temps que la mêlée, sur les flancs de l’armée faeryienne la cavalerie humaine et l’infanterie naine chargeaient, déferlant des collines bordant la vallée dans un ensemble parfait. Arrivant derrière les clercs noirs, les fantassins lourds d’Ouestfold engageaient le combat eux aussi.
Un frisson énorme parcourut tout le front, comme une vague qui s’écrase sur la grève à l’instant où les forces supplémentaires s’entrechoquaient. De premier bord qu’ils étaient, Ys et sa formation se retrouvèrent en instant au cœur de la bataille. Les six hommes de son escouade encore debout se battaient pied à pied contre la masse compacte des armées noires, les clercs étaient maintenant au contact et leur armement plus lourd les rendait au moins aussi dangereux que les ogres de la première vague. Les mages ne portaient pas d’armure, et se retrouver ainsi au centre de la mêlée, entourés de toutes part de combattants autant amis qu’ennemis les empêchait de lancer des sorts offensifs de manière efficace. Alors Ys, comme tous ses condisciples encore debout, fit ce qu’il devait faire en pareil cas, il appliqua la consigne et se rendit invisible. Cela ne le protégeait pas d’un coup malencontreux, mais cela lui évitait au moins d’être pris pour cible volontairement par un ennemi. Il s’entoura ensuite d’un bouclier magique et d’un sort d’armure de mage, ce qui devait au moins lui permettre de ne pas succomber à un coup porté au hasard, ensuite il se mit à réfléchir.
Il compta mentalement les sorts qui lui restaient en mémoire en se demandant s’il n’aurait pas mieux fait de mémoriser moins de sorts offensifs et davantage de sorts de protection.
- C’est étrange, se dit-il, je suis au cœur d’une bataille et n’étant pas combattant j’en suis plus spectateur qu’acteur en définitive. Il s’interrogea aussi sur le fait de rester aussi calme en plein milieu d’un combat furieux, protégé seulement par son invisibilité et un globe magique, il se demanda si c’était toujours ainsi. Il était dans l’œil du cyclone et se demandait comment il pourrait bien en sortir.
Il fut tiré de ses pensées par une violente bourrade qui le projeta au sol. Il se retrouva assis par terre, dans le sang et la boue fixant la cause de sa chute. Un fantassin lourd Ouestfoldien venait d’étriper l’un des soldats de l’escouade d’Ys et se tenait debout devant le magicien assis, Ys remarqua les galons sur son épaulière de métal, « c’est un officier, pensa-t-il. » Déjà le garde noir levait son épée à deux mains comme pour frapper Ys, la lame déchirerait sa robe et le couperait en deux. Ys resta interdit, tétanisé, incapable d’esquisser un geste alors que la mort allait le frapper.
- Il ne peut pas me voir, hurlait son esprit, tout en réalisant qu’il allait mourir quand même.
Au moment où l’épée allait s’abattre, un éclair métallique passa devant les yeux de l’apprenti. Une lame venait de se ficher dans la gorge du garde noir, le garçon aux taches de rousseur appuya de tout son poids sur l’épée qu’il avait planté sous la base du heaume, égorgeant l’officier ennemi qui s’effondra dans un horrible gargouillis.
Le sort de régénération avait été efficace et le jeune soldat semblait en meilleure forme que quelques minutes plus tôt. En se remettant péniblement debout, Ys se bénit d’avoir enfreint une consigne, le garçon, sans le savoir venait de lui sauver la vie à son tour.
Ysmirauthanaël contempla un instant le cadavre qui avait failli l’assassiner et quelque chose attira son regard, le heaume du mort brillait légèrement d’un halo rougeoyant.
- Un casque magique, se dit Ys, il me voyait, réalisa-t-il, leurs officiers ont des casques qui permettent de voir l’invisible, il me voyait, répéta son esprit encore incrédule, ils ont équipé leurs officiers pour être des tueurs de mages ! !
La révélation fut comme un coup de tonnerre dans son esprit, combien de ses condisciples échapperaient à ça ? Se demanda-t-il en un éclair, réalisant que pour lui-même, seule une chance incroyable l’avait sauvé. Il n’eut pas le temps de pousser d’avantage ses élucubrations, un clerc noir était aux prises avec deux hommes de son escouade, dont le jeune homme aux taches de rousseur, le prêtre abattit sa masse d’arme sur le crâne de l’autre soldat, le réduisant ainsi que son casque à une bouillie informe et sanguinolente. Ys réagit instinctivement, lançant un sort de protection sur le gamin qui l’avait sauvé, transformant sa peau en pierre pour le préserver d’un coup de masse. Ys savait qu’un sort de protection ne ferait pas disparaître son invisibilité alors qu’un sort offensif l’aurait fait. Mais son autosatisfaction fut de courte durée. Le prêtre noir avait perdu son casque dans la mêlée et Ys vit son regard flamboyant se darder sur le visage du soldat de pierre aux taches de rousseur, ses lèvres formèrent un seul mot et le gamin se recroquevilla littéralement sous les yeux horrifiés d’Ys, comme s’il avait explosé de l’intérieur.
- De la nécromancie, encore ! Se dit-il, ce fumier l’a fait imploser.
Ys sentit une rage froide s’emparer de lui tandis que le clerc semblait tourner son regard vers lui, la rage d’Ys se mua en terreur lorsqu’il remarqua les petits yeux magiques qui tournaient autour de la tête du prêtre. Son cerveau lui lançait un strident signal d’alerte.
- Fais quelque chose ! Criait son esprit, ce type est sous les effets d’un sort de vision lucide, donc il te voit ! Fais quelque chose, vite !
Déjà le prêtre noir avait fait un pas dans sa direction, levant son morgenstern pour le frapper, la masse hérissée de pointes allait pulvériser le crâne d’Ys.
Ys lança le premier sort qui traversa son esprit : Un sort de contrecoup. Il avança la main et toucha l’armure du clerc, le sort agit au contact, occasionnant une sorte de décharge, comme un violent coup de poing. Bien sûr, cela ne suffisait pas à tuer l’adversaire, mais la secousse fut assez violente pour lui faire sauter son arme des mains. Le sort offensif avait volatilisé son invisibilité mais Ys s’en moquait, ce type le voyait de toute façon, le clerc ne lui laissa pas le temps de chercher un nouveau sort, encore moins de le lancer. Son bras désarmé agrippa Ys et le gantelet de fer passa sous la gorge du jeune mage. La force du prêtre était bien supérieure à celle d’Ys et l’apprenti senti la force de la strangulation en se maudissant de n’avoir rien trouvé de mieux qu’un sort de débutant à lancer à se maudit prêtre qui allait le tuer. Ys se débattait de toutes ses forces mais elles étaient insuffisantes pour échapper à l’étreinte, ses bras battaient l’air inutilement alors que l’asphyxie commençait déjà à embrumer son cerveau.
- Je vais mourir, se dit-il pour la seconde fois de la journée, instinctivement, ses doigts de la main droite se refermèrent sur son pendentif de jade alors que ses dernières pensées cohérentes le quittaient.
C’est alors que l’incroyable se produisit. Le médaillon se mit à étinceler, puis la pierre verte vira au noir et un éclair en jaillit qui frappa le prêtre en plein visage.
Le clerc relâcha Ys en glapissant et s’écroula au sol en tenant son visage à deux mains.
Ys se laissa choir dans la boue, flageolant, suant et pantelant. Il tourna son visage vers le ciel, la bouche grande ouverte, cherchant à reprendre son souffle, haletant comme un poisson hors de l’eau. C’est alors qu’une masse sombre obscurcit le ciel, bientôt suivie d’une autre qui passa au-dessus d’Ys comme un éclair. Une clameur stridente s’éleva du champ de bataille : les Dragons étaient venus et ils attaquaient l’armée noire……
L’archimage Ysmirauthanaël se redressa en sueur. Il cligna deux ou trois fois des yeux et s’aperçut qu’il était assis dans son lit, dans sa chambre, au troisième étage de sa tour de magicien. D’un regard circulaire il embrassa la pièce, reconnaissant les objets et meubles familiers, pour convaincre son esprit qu’il ne risquait rien.
Instinctivement ses doigts étaient remontés sur son torse nu et enserraient le pendentif au médaillon de jade, le caressant machinalement.
- Il y a vingt six ans que cette bataille à eu lieu, pensa-t-il, pourquoi ce maudit rêve revient-il maintenant ?
Ys se leva, rabattant les couvertures, il saisit le broc de céramique posé sur la commode et versa de l’eau dans la vasque assortie, puis avec les deux mains s’aspergea le visage afin de sortir totalement des brumes du sommeil et de ce rêve qu’il refaisait maintenant depuis trois nuits. Il alluma un candélabre en pointant le doigt dessus puis s’approcha du miroir fixé au mur près le l’armoire de chêne en face de son lit à baldaquin. Il se regarda un moment. Bien sûr il avait vieilli depuis cette fameuse bataille de la vallée des neuf marches. Ses cheveux courts et jadis noirs comme de l’encre s’étaient émaillés de fil blancs de plus en plus nombreux, leur donnant une teinte poivre et sel. Ses tempes grisonnaient à présent et quelques rides barraient son front tandis que d’autres formaient de petits sillons aux coins de ses yeux. Mais le bouc qui entourait sa bouche était resté noir jais ainsi que ses sourcils. De taille moyenne, il était plus sec que noueux et s’estimait en bonne forme, même pour un magicien. Ses épaules restaient droites et n’avaient pas commencé à s’affaisser, ses muscles étaient toujours fermes, même s’il ne s’était jamais considéré comme un athlète, il estimait aborder ses quarante cinq ans dans une forme physique plutôt au-dessus de la moyenne et son regard n'avait rien perdu de sa vivacité d’antan ni de son acuité, il brillait toujours de cette lueur d’intelligence supérieure qui avait fait de lui, aujourd’hui, l’un des plus grands mages de Faerya.
Il se retourna pour appeler Lanthelm mais sa bouche se referma en s’avisant que se devait être le milieu de la nuit. Avec un petit sourire, il enfila une robe de chambre en se disant que son apprenti avait bien droit à une nuit complète de repos, après tout.
Il sortit de sa chambre, une lanterne allumée à la main et descendit par l’escalier en colimaçon jusqu’à la bibliothèque, située au premier étage. Il déverrouilla la magie qui tenait closes les doubles portes d’un claquement de doigts et entra dans sa bibliothèque, le sanctuaire, l’antre de tout bon magicien.
Le matin et Lanthelm le trouvèrent assis à son bureau, compulsant un énorme et antique grimoire. Son apprenti portait un plateau d’argent sur lequel se trouvait une théière et une tasse ainsi que du pain encore chaud et de la marmelade.
- Le petit déjeuner, Maître, dit l’apprenti en posant le plateau sur un coin du bureau non encombré de parchemins. Puis avisant les tomes et grimoires sortis il jeta un coup d’œil à Ysmirauthanaël.
- Vous avez encore veillé toute la nuit Maître ? Demanda-t-il.
- Pas toute la nuit Lanthelm, répondit Ys avec un sourire mais sans relever le nez des lignes qu’il parcourait, pas toute la nuit….
Puis il referma le grimoire qu’il lisait et saisit la tasse qu’il tendit à son apprenti afin que celui-ci la remplisse.
- Parle –moi de l’Ouestfold, Lanthelm, que sais-tu à ce sujet ?
- Ho, encore ce cauchemar ? Demanda le jeune magicien en servant le thé à son maître.
Ys sourit, l’intelligence de ce garçon le surprenait encore parfois, mais n’est-ce pas pour cela qu’il l’avait choisi comme apprenti après tout ? Un grand nombre de nobles et de hauts dignitaires de Faerya l’avaient supplié de prendre leur rejeton comme apprenti, on lui avait promit gloire, fortune et récompenses, on lui avait envoyé nombre de lettres de recommandations plus ou moins pompeuses ou prétentieuses vantant les mérites et les capacités de tel ou tel fils d’important personnage du royaume et il avait reçu chacun, examiné chaque cas et interrogé chaque candidat avec une égale attention pour finir par choisir celui-ci, ce fils de petit commerçant qui lui avait simplement déclaré vouloir pratiquer la magie pour avoir l’occasion de se servir de sa tête plutôt que d’armes pour aider son pays. Et même si ce geste lui avait attiré l’inimitié de certains hauts dignitaires de l’état, Ys n’avait jamais eu à regretter ce choix.
- Peut-on qualifier un souvenir de cauchemar Lanthelm ? Demanda Ys, seul l’avenir nous dira si tu as raison de l’appeler ainsi…. Alors, que connais-tu de l’Ouestfold ?
Comme il découpait une tranche de pain, Lanthelm lança un regard étrange à Ys, empreint de curiosité, puis il se mit en devoir de répondre à la question de son maître tout en recouvrant sa tartine de marmelade…
- Hé bien, Maître, l’Ouestfold est une puissance maritime, leur pays s’étend sur plusieurs îles situées au Nord ouest de la mer des embruns, on dit que c’est un peuple rude et belliqueux, qu’ils auraient un culte étrange et maléfique. Il y a une trentaine d’années, poussés par un esprit de conquête, ils ont débarqué à Faerya pour en entreprendre l’invasion, la guerre à duré près de quatre ans et s’est achevée par la bataille de la vallée des neuf marches où l’intervention des dragons fut décisive et à laquelle vous avez vous-même prit part….
Il acheva sa réponse et tendit la tartine à Ys.
- Oui ça c’est un résumé de l’Histoire, commenta le mage mais toi, Lanthelm, apprenti magicien, que sais –tu sur l’Ouestfold et sa puissance ? Il attendit la réponse en mordant à belles dents dans la tartine de marmelade.
Le jeune apprenti réfléchit un moment avant de répondre.
- D’après ce qu’on dit, Maître, la guerre contre l’Ouestfold à permit de faire l’alliance avec les nains, les elfes ainsi que les créatures enchantées comme les dragons ou les géants, que c’est cette alliance qui à permit de remporter la victoire. Les armées de L’Ouestfold ont été rejetées à la mer et ont regagné leurs îles. Ils n’ont jamais essayé de nous envahir à nouveau, en revanche, il paraît qu’ils se seraient rendu maîtres de la grande île de Pandémos au large des côtes de Faerya et y auraient établi leur puissance. On dit que leur magie est puissante et qu’ils n’hésitent pas à employer les sortilèges les plus noirs et la magie la plus sombre, Maître.
Ys hocha la tête avec approbation et déglutit une bouchée de tartine avant de reprendre la parole
- Oui, je l’ai constaté par moi-même, en effet. Puis il se mit à caresser son médaillon de jade, comme à chaque fois qu’il se mettait à réfléchir à des choses importantes. Que sais-tu de la prémonition, mon jeune apprenti, demanda-t-il après une pause.
Lanthelm eut un sourire entendu, il fixa son maître un instant avant de répondre :
- Tout ce que je sais de la prémonition, c’est vous qui me l’avez enseigné, Maître, mais compte tenu des circonstances, de ce que nous savons et de ce qui vous arrive depuis quelques jours, je dirais qu’il a toujours paru étrange qu’une telle puissance n’essaie pas de nous envahir à nouveau, l’Ouestfold n’a rien tenté contre nous depuis plus de vingt cinq ans et ce n’est pas une nation qui semble rechigner à la vengeance ou à la cruauté. Peut-être que ce rêve que vous faites, Maître, et il insista sur le mot cette fois, n’est pas simplement un souvenir d’événements passés……
L’archimage Ysmirauthanaël eut un nouveau sourire, décidément il avait bien décelé l’intelligence chez ce garçon, et il se félicitait encore de l’avoir choisi comme apprenti.
- Puissamment raisonné, mon cher apprenti, reprit Ys, et si nous avons raison, il se pourrait qu’il fasse vilain temps sur Faerya d’ici peu.
Lanthelm sourit, appréciant que ce « nous » lui attribue aussi une partie des réflexions de son maître.
- Seulement, reprit le magicien, nous ne pouvons pas alerter le peuple sur la seule foi d’un rêve de magicien…. Il va falloir étayer ce raisonnement et cette impression que j’ai depuis maintenant trois jours. De plus, si l’Ouestfold à bénéficié de cinq lustres pour accroître sa puissance, nous devons nous attendre au pire. Lanthelm, je n’aime pas ce que je sais d’eux et je n’aime pas ce que je ressens. Tu vas seller mon cheval, je te confie la tour, je dois aller faire un tour à l’Académie, j’ai des choses à vérifier et des conseils à demander….
L’apprenti tressaillit, il considéra son maître avec une expression de surprise mêlée d’incompréhension.
-Vous Maître, le plus grand mage de Faerya demander des conseils ? Mais à qui ?
Ys leva sur lui un regard amusé.
- Tu me flattes, Lanthelm, dit-il en se levant, mais sache que tout archimage que je suis aujourd’hui, moi aussi j’ai eu un maître. Il hocha lentement la tête comme une image fugitive passait devant ses yeux, moi aussi…..
Lanthelm sortit de la pièce et partit à l’écurie, seller le cheval de son maître en proie à des pensées pleines de perplexité.
Incursion
La nuit était glaciale, même pour une fin d’automne, le ciel était sombre et bas, de gros nuages amoncelés cachaient les étoiles et la plus grosse des deux lunes de Faerya. Une bise venue de la terre fouettait la surface de la mer des Embruns, faisant former aux vagues un léger clapot. La longue embarcation à fond plat glissait sur les flots au rythme puissant des ses huit rameurs. A l’avant, se tenait un homme de haute stature, le pied droit sur le rebord de l’embarcation, la main posée sur la haute figure de proue sculptée, représentant une tête de hyène, gueule grand ouverte. L’homme à la haute stature était revêtu d’une armure sombre et drapé dans une immense cape, tête nue, chauve comme un œuf, il regardait droit devant lui en direction de la terre. Une énorme balafre zébrait la moitié gauche de son visage, partant du milieu du front et allant jusqu’au bas de la joue gauche, passant par une sorte de cavité qui avait jadis été un œil. Ses traits étaient marqués, burinés par le soleil et les vents marins, son œil unique scrutait la côte avec acuité, malgré la noirceur de la nuit. Une silhouette noire, encapuchonnée se tenait debout près de lui. La forme sombre tendit un doigt vers la grève indiquant un point qui venait de s’illuminer et bougeait à présent de droite à gauche lentement.
- Voilà le signal, seigneur Strakan, murmura la forme drapée de noir.
Quelques minutes plus tard, les rames se relevèrent et la longue barque courut sur son erre jusqu’à ce que sa proue atteigne le sable de la plage.
Le borgne sauta à terre lestement, malgré sa lourde armure, bientôt imité par les autres occupants de la barque.
Un homme tenant une lanterne masquée sortit de derrière les rochers voisins de la plage et s’approcha de l’embarcation. Il s’inclina devant Strakan avant de parler à voix basse.
- Bienvenue Monseigneur, tout est prêt, les chevaux vous attendent derrière ces dunes.
L’homme chauve hocha la tête tandis que la silhouette encapuchonnée fit quelques gestes brefs, donnant des ordres muets à l’équipage de l’embarcation. Quatre hommes sautèrent à terre et prirent de gros paquetages dans le fond de la barque avant de se diriger dans la direction indiquée par l’homme à la lanterne.
Quelques instants plus tard, la barque reprenait la mer avec seulement quatre hommes à bord, tandis que six silhouettes sombres se tenaient déjà à cheval. Strakan lança une bourse à l’homme à la lanterne, puis rabattit son capuchon avant de se tourner vers ses hommes.
– En route, souffla-t-il, puis il éperonna son cheval.
Dans le grand Nord de Faerya, la neige était déjà tombée abondamment sur les forets et les steppes de la marche des glaces bleues. La forêt de Worg était recouverte d’un épais tapis blanc immaculé.
Le jour venait de se lever, la porte de la hutte de rondins s’ouvrit en grinçant. Une énorme silhouette en sortit à grand pas et se dirigea vers l’appentis qui flanquait son coté est.
Kolya Deux-Ours était un colosse, même parmi les siens. Fruit des amours d’une humaine et d’un géant des montagnes il mesurait plus de deux mètres cinquante. Sa longue tignasse brune était retenue par un bandeau de fourrure noué autour de son large front. Il portait une sorte de demi-pantalon en cuir de morse qui ne couvrait que le devant des ses immenses jambes lourdement musclées et était noué sur l’arrière des cuisses par des lacets du même cuir et il était chaussé de bottes de fourrure qui montaient jusqu’à mi-mollet. Torse nu, à l’exception d’un boléro de cuir, les bras et les épaules recouverts autant de tatouages que de cicatrices. Sa musculature était impressionnante même pour un demi-géant, de ses larges épaules puissantes, saillaient des bras noueux, épais comme des troncs d’arbres. Outres les colliers de griffes d’ours et de dents de lynx qui sautaient sur son énorme poitrine, il ne portait pour tout ornement qu’une large ceinture de cuir très épais fermée par une boucle d’argent.
Kolya était le plus puissant des ravageurs de la tribu des Kodiaks, pour les siens c’était un guerrier sacré, pour les gens plus civilisés du sud de Faerya, c’était simplement un barbare.
Arrivé sous l’appentis, Kolya se mit à fendre des bûches avec une énorme hache, afin de faire provision de bois pour la cheminée de sa hutte.
Il fendait des tronçons d’arbres de la taille d’un billot d’un seul coup de hache, il attaquait bruyamment sa onzième bûche, quand il retint son geste. La hache levée, il resta immobile un moment, humant l’air glacial, les sens aux aguets. Ses yeux mobiles allaient de droite et de gauche comme s’il cherchait à identifier un bruit. De sa bouche s’échappait à chaque respiration un petit nuage de vapeur du à la fraîcheur de la température matinale.
Puis d’un geste souple, il reposa délicatement la hache au sol, contourna l’appentis avec une prestesse qui détonait avec sa silhouette massive et s’enfonça dans le bois sans faire plus de bruit qu’un écureuil dans la neige.
Au bord de la clairière, encore sous le couvert du bois de conifères, juché sur son poney de montagne, Merkham Main-leste se demandait comment aller se présenter au ravageur sans trop encourir sa colère. Il se demanda soudain pourquoi le bruit de la hache avait cessé et qu’il ne voyait pas ressortir le colosse de dessous l’appentis. Il n’eut pas à se poser la question bien longtemps.
Il se sentit soudain soulevé de sa selle par une force gigantesque et se retrouva nez à nez avec une figure trois fois plus grande que la sienne et dont les sourcils froncés n’auguraient rien de bon. Quand il s’aperçut que Kolya le tenait d’une seule main, l’autre lui tenant un couteau sous la gorge, du moins ce qui pour lui aurait été une épée courte mais qui dans la main gigantesque du ravageur ressemblait presque à un canif, il eut toutes les peines du monde à retenir les muscles de sa vessie. Il se mit à bredouiller à toute vitesse :
- Pitié puissant Deux-Ours, je ne voulais pas te déranger, je voulais juste te parler mais j’avais peur que tu ne te mettes en colère si je te dérangeais, alors je ne savais pas comment m’y prendre pour te parler…
Il fut interrompu dans sa tirade grotesque par un grognement sinistre qui lui intima le silence. Kolya le dévisagea un moment, le nez à quelques centimètres du sien, puis le reconnaissant comme étant l’un des membres de sa tribu, il le relâcha. Merkham Main-leste tomba dans la neige avec un bruit mou.
- Maintenant que tu m’as dérangé, parle ! Grogna Kolya d’un ton rogue.
Cela l’ennuyait un peu de se montrer aussi dur avec un membre de sa propre tribu, mais pour être respectés, les ravageurs se devaient d’avoir l’air encore plus impressionnants et impitoyables qu’ils ne l’étaient en réalité.
Merkham Main-leste était plus qu’impressionné, il n’avait rien vu ni entendu avant d’être soulevé de sa selle comme un fétu, il reprit timidement la parole :
- Le conseil des anciens s’est réuni hier soir, et ce matin, ils demandent à te voir, Puissant Deux-Ours….
Merkham s’était toujours demandé pourquoi l’on avait baptisé Kolya «deux-ours », maintenant il le savait. Ce colosse aurait pu le démembrer avec une seule main s’il l’avait voulu. Kolya tourna la tête vers lui.
- Ca veut dire que c’est important. Puis il huma l’air à nouveau, comme s’il percevait quelque chose.
- Je le crois, puissant Deux-Ours, bredouilla Main-leste, toujours assis dans la neige.
Kolya rengaina son coutelas dans sa botte.
- Va leur dire que j’arrive, le temps de prendre mes armes….
Merkham ne se le fit pas dire deux fois, il se releva prestement, enfourcha son poney et piqua des deux vers le village.
Le demi-géant le regarda s’éloigner un moment, puis se dirigea à grands pas vers sa hutte.
Dans la tradition chamanique, les ravageurs des tribus barbares ne vivaient jamais dans l’enceinte même du village, cela avait trait au caractère mystique que leur conférait leur rôle de protecteur sacré. Ces guerriers élus de leur peuple ne devaient faire qu’un avec les éléments de la nature et la sérénité de la solitude leur conférait une plus grande perspective de recueillement et de concentration. Accessoirement, cela évitait de terrifier leurs concitoyens en les croisant continuellement. Dans leurs rituels de guerriers mystiques, les guerriers sacrés acquéraient le pouvoir d’entrer dans une rage divine qui décuplait leur force et leur faisait ignorer la douleur. Le seul inconvénient résidait dans le fait qu’en proie à cette fureur sacrée, ils s’en prenaient à tout ce qui se trouvait à proximité, ennemi ou pas. La rage du ravageur était quelque chose que personne pas même les autres barbares n’avait envie de contempler de trop près.
Kolya entra dans sa hutte de rondins, récupéra ses haches de bataille qu’il fixa à sa ceinture avant de se diriger à son tour vers le village.
Un quart de bougie plus tard, sa haute silhouette faisait une entrée autant remarquée qu’attendue dans le village de bois et de toile qui abritait sa tribu. Les hommes croisaient les bras en inclinant la tête à son passage, les femmes joignaient les mains et les tendaient vers lui en signe de respect, les enfants couraient autour de lui en piaillant et lui faisant de grands signes. Certains auraient bien aimé le toucher pour s’approprier un peu de sa force, mais aucun n’osait, il était le guerrier sacré et tous le révéraient.
Kolya marchait droit devant lui, le regard fixé sur la hutte du conseil au bout du village, il lui répugnait d’être traité ainsi en demi-dieu, mais il devait jouer son rôle et il le savait. Ce qui le contrariait d’avantage, c’était de ne pouvoir se montrer aimable avec les enfants. Il aurait pu en porter une douzaine dans ses immenses bras. Du coin de l’œil, il avisait une petite blondinette d’à peine quatre ans qui lui faisait de grands signes en trottinant tout a coté de lui. Laissant un peu traîner sa main, il ébouriffa les mèches blondes d’un geste léger. Les yeux bleus se levèrent vers lui avec un sourire lumineux, il lui fit un clin d’œil discret en retenant un sourire. La petite fille en fut émerveillée pour le restant de la journée.
Puis Kolya reprit sa marche martiale et presque raide vers la hutte du conseil.
Il s’arrêta aux marches de celle-ci, la foule qui l’avait suivi s’immobilisa à vingt pas derrière lui, les parents retenants leurs enfants. Et tout le monde devint à peu près silencieux.
Sur le perron de la hutte se tenait le chef du village, orné des ses attributs et appuyé sur la lance qui représentait son pouvoir.
Le colosse se frappa la poitrine du poing droit, puis le leva en ouvrant la main en signe de paix.
- Je te salue Vénérable, paix à toi, dit Kolya.
Le chef fit le même salut avant de prendre la parole :
- Paix à toi Ravageur Deux-Ours, le conseil te demande. Puis il s’écarta de devant la porte, Kolya dut se courber profondément pour entrer dans la hutte, le chef le suivit et referma la porte derrière eux.
Dans la hutte, assis en demi-cercle se tenaient les six personnages les plus âgés du village ainsi que le chaman. Le chef vint s’asseoir à son tour, et Kolya s’inclina devant chacun avant de s’asseoir lui aussi, face à eux, en tailleur.
Au centre du demi-cercle, le doyen du village leva la tête vers Kolya, le gratifiant d’un sourire presque totalement édenté. Puis il prit la parole d’une voix aigrelette.
- Le conseil des anciens salue le ravageur Deux-Ours et lui souhaite la bienvenue, dit-il, ce à quoi Kolya inclina la tête en signe de remerciement.
Puis le doyen tendit sa main ouverte et chargée d’ans vers le chaman afin qu’il prit la parole. Ce dernier extirpa une bourse de cuir de ses vêtements de fourrure et en répandit le contenu sur le sol en terre battue de la hutte.
- Les osselets sacrés ont parlé, commença-t-il en désignant les petits morceaux d’os qui étaient sortis de la bourse et qui gisaient à présent devant lui. Les grands troubles qui ont cessé l’année de ta naissance vont reprendre, poursuivit-il, le monde que nous connaissons sera en danger, les forces noires s’approchent, la lune rouge se lève, mais des ténèbres jaillira la lumière. Les morceaux de ce qui fut brisé doivent être rassemblés…..
Kolya écoutait en silence, mémorisant les paroles du chaman, les gravant dans sa mémoire. Celui-ci poursuivit :
- Kolya Deux-Ours, une partie de ce qui doit être rassemblé est en toi, tu es un pisteur, un ravageur, tu vas devoir te mettre en quête. Mais tu ne seras pas seul, les mains du chaman, rassemblèrent les dix osselets au sol et les disposèrent autrement, en conservant trois. Sept autres élus sont sur la piste et un autre, le chaman posa une bille d’agate noire devant les autres, celui là est dangereux, reprit-il. Deux-Ours, méfie-toi de l’œil qui ne voit pas.
Kolya plissa les yeux, imprimant les mots du sorcier dans sa mémoire.
- Tu dois trouver les sept et te joindre à eux, tu les guideras quand ils ne sauront plus où chercher, mais l’œil qui ne voit pas tentera de te détruire, tu dois être prudent comme la martre et dangereux comme le loup, le temps presse, tu dois partir ce soir, vers le sud, après la célébration.
Là s’arrêta le conseil, le soir même une célébration d’adieu fut organisée pour que les esprits veillent sur la route du ravageur et qu’il représente dignement sa tribu, des offrandes lui furent faites, qu’il ne put accepter pour la plupart. Des peaux, des fourrures, des boissons, des armes, des instruments de musique…..Mais il savait qu’il retrouverait tout ça devant sa hutte à son retour…s’il revenait…. Mais son esprit avait du mal à suivre la fête, il cherchait à comprendre l’énigme du chaman, que devait-il assembler ? Comment guider des gens qu’il ne connaissait pas encore vers un but qu’il ignorait ? Et que pouvait être cet œil qui ne voit pas et dont il devait se méfier ? Autant de questions qui lui tiendraient compagnie sur la route. Le seul avantage pour lui de cette fête, était qu’il pouvait enfin se montrer plus humain avec ceux de sa tribu, en particulier les enfants qu’il prenait sur ses genoux, ou qui escaladaient son corps comme une véritable montagne, ce qu’il était d’ailleurs, vu la disproportion entre sa taille et les leurs. Jouer avec les enfants du village le détendit un peu.
Quand la fête s’acheva, quand les feux commencèrent à s’éteindre faute de bois, il ramassa quelques provisions, une couverture qu’il sangla dans son dos après l’avoir roulée, un briquet à silex et, flanqué de ses gigantesques haches à ses cotés, il prit le départ de son aventure vers le sud. Il sortit du village comme les premiers rayons du soleil annonçaient une aube nouvelle il partit vers le sud, sans se retourner, pourtant il aurait bien voulu faire un dernier signe aux enfants, mais il ne pouvait pas, il savait que cela serait interprété comme une marque de faiblesse et cela serait considéré comme un mauvais présage.
Kolya Deux-Ours allongea le pas pour ne pas être tenté de se retourner et, ruminant les questions que le chaman avait soulevé en lui, il disparut des yeux des villageois dans le jour naissant.
3 prêtrise.
Dans les contreforts de la chaîne des Arêtes, aux pieds du mont du Dragon sinuait la tumultueuse et bondissante rivière Anduynn. Elle descendait en torrent des montagnes et traversait notamment le Pas du Géant, un petit vallon encaissé entre deux collines verdoyantes. C’est là que se nichait la petite bourgade de Miremont, bourg qui eut pu être insignifiant, s’il n’avait pas donné son nom à une communauté d’érudits et de savants qui vivaient là, au pied de l’immense falaise granitique à l’intérieur de laquelle avait été édifiée la grande bibliothèque de Mylesha. Cette excavation troglodyte avait été creusée en l’honneur de la Déesse du savoir, de la connaissance et du partage, et son édification avait été menée, disait-on par les plus habiles architectes et ouvriers nains.
La gigantesque bibliothèque s’élevait à l’intérieur même de la falaise de granit. Haute de plus de trois mille pieds, elle renfermait près de trente étages et constituait la plus importante concentration de livres et de savoir de tout Faerya.
La Grande bibliothèque de Mylesha s’élevait à environ deux lieues du bourg de Miremont en direction des montagnes.
Tout en bas de la falaise, sur le replat, avait été édifié un petit bastion, pas vraiment fortifié qui dominait l’ensemble des maisons, huttes et chaumières qui constituaient la communauté proprement dite et qui n’était entouré que d’une palissade de bois.
A l’intérieur de cette muraille de rondins, outre les habitations dévolues aux chercheurs, savants et érudits venus de tous les horizons, s’élevait un temple dédié tout naturellement à Mylesha.
La communauté était constituée d’une cinquantaine de personnes. Humains, elfes, nains et autres ethnies s’y côtoyaient sans heurts et sans aucun incident notable puisque la chose qui les réunissaient tous là était la quête du savoir et la recherche intellectuelle.
En dehors de cela, la bibliothèque était ouverte à tous, et quiconque cherchait un renseignement, une histoire ou un livre particulier était susceptible de le trouver ici.
Seuls les deux derniers étages de la grande bibliothèque étaient d’un accès restreint car ils étaient consacrés à tout ce qui avait trait à la magie, la sorcellerie et aux diverses sciences occultes. Seuls les porteurs d’une lettre de recommandation frappée du sceau de la recherche Royale ou de l’Académie de magie pouvaient prétendre pénétrer dans ce sanctuaire.
C’est pourquoi la petite communauté était dotée d’un bastion où une quinzaine de gardes placés sous le commandement d’un capitaine assurait la sécurité du lieu et des personnes placées sous leur responsabilité.
Bien qu’assez isolé, l’endroit n’était pas désagréable. Le peu d’intérêt stratégique que représentait la grande bibliothèque faisait qu’on y envoyait en garnison que les vétérans ou les éclopés des armées royales qui, vu l’aspect par définition paisible d’une communauté de savants, pouvaient y couler une semi-retraite confortable et où la rigueur militaire était réduite à sa plus simple expression.
Le commandant de la place était à l’image des hommes qu’il commandait. Le Capitaine Jolin Saint-Croix était un homme d’une cinquantaine d’années aux traits marqués par trente années passées sous l’uniforme royal.
Il avait participé à la guerre contre l’Ouestfold et avait perdu un bras lors de la bataille de la vallée des neuf marches. Une masse d’arme noire lui avait broyé le coude droit et il avait du être amputé à l’issue de la bataille.
Tout de suite après la guerre, il avait été affecté là, à la surveillance de cette petite communauté car l’on avait estimé que même avec un seul bras, il pourrait y effectuer son devoir sans réelles difficultés.
Il avait donc passé les vingt-six dernières années dans ce coin reculé du royaume de Faerya à régler les chamailleries anodines et les petites rivalités parfois mesquines de cette poignée de savants, âgés pour la plupart et parfaitement inoffensifs.
Mais le capitaine Jolin Saint-Croix n’était pas amer, son affectation avait été assortie un an plus tard de son anoblissement, faisant de lui le chevalier Saint-Croix de Miremont, et par-dessus tout lui avait permit de rencontrer sa merveilleuse épouse, Fedywell, fille d’un sorcier elfe, qui était venu faire quelques recherches à la bibliothèque et y avait séjourné quelque temps.
A l’époque, elle seule l’avait regardé autrement que comme un soldat mutilé au regard triste. Elle seule avait su voir derrière ses yeux bleus fatigués autre chose qu’un éclopé. Lui se sentait comme une épave brisée, échouée après une terrible tempête et devenue parfaitement inutile. Mais dans les yeux de Fedywell, il n’était jamais apparu diminué. Cette elfe à la beauté irréelle l’avait aimé, avait lié son destin au sien, restant près de lui quand son père repartait vers les forêts elfiques et lui avait donné la plus merveilleuse petite fille qu’un père puisse rêver.
Syl, sa fille unique avait grandi dans cette communauté. Issue de deux races, elle avait retiré de chacune les traits essentiels. Elle avait hérité la beauté de sa mère, sa vivacité et sa grande sagesse. De son père elle avait gardé la stature élancée, l’esprit combatif et le regard d’azur.
Au contact de cette communauté, Syl avait développé sa curiosité et rencontré la foi. Fascinée par le culte de Mylesha, elle en avait appris la doctrine et embrassé les préceptes. Elle était aujourd’hui la vestale du temple de la communauté, assurant les fonctions de prêtresse et de guérisseuse. C’était heureux car cela avait permit à son père de la garder près d’elle et il en était fier «même si elle force parfois un peu trop sur la notion de partage » songeait-il un léger sourire aux lèvres.
Accoudé à l’un des créneaux de son bastion, le capitaine Saint-croix de Miremont lissait son épaisse moustache de sa main unique en regardant approcher au loin ces six cavaliers qui montaient vers lui par la route du vallon.
C’était jour de marché dans la petite bourgade de Miremont, une foule bigarrée se pressait devant les étals. Toutes les échoppes avaient laissé leur porte ouverte malgré la fraîcheur de cette fin d’automne. Le ciel était dégagé et le soleil brillait en cette fin d’après-midi, même si la température n’était pas très chaude. Une troupe de bateleurs et de jongleurs de foire créait de l’animation et un attroupement s’était formé autour d’eux. Les auberges regorgeaient de monde et des rires et des bruits joyeux sortaient des trois tavernes de la ville.
Syl Saint-Croix de Miremont arpentait la rue principale, encombrée de marchands et de badauds, d’un pas alerte et le sourire aux lèvres. Ses longs cheveux châtains étaient dénoués et battaient ses reins au rythme de ses pas. Elle portait un corset de métal court au généreux décolleté et un short de cuir très ajusté. Ses jambes fuselées étaient chaussées de hautes bottes en cuir brun et ses cuisses recouvertes de plaques de métal. L’ensemble moulait et soulignait ses formes avantageuses, ne laissant rien ignorer de sa sculpturale anatomie. Les têtes se tournaient sur son passage, de la gent masculine surtout, et à chaque pas, le roulement de ses hanches provoquait des regards concupiscents braqués sur sa chute de reins. Regards dont elle n’ignorait rien et qui l’amusaient plutôt.
Si certains des hommes qui la regardaient passer nourrissaient parfois l’idée de la toucher autrement qu’avec les yeux, un simple coup d’œil sur le lourd marteau de guerre qui battait son flanc droit chassait aussitôt cette pensée.
Quittant l’artère principale, la jeune prêtresse s’engagea dans une rue plus étroite sur sa droite et entra bientôt dans l’atelier du maréchal-ferrant.
- Salut Eld, s’écria-t-elle en entrant avec un sourire et en levant la main, mon cheval est-il ferré de neuf ?
Eldemond Boisseau, le forgeron et maréchal-ferrant du bourg était un homme robuste, trapu au torse et aux bras aussi velus que son crâne était dégarni. Vêtu seulement d’un pantalon de grosse toile et de son grand tablier de cuir, il transpirait abondamment à proximité de sa forge. Il leva le nez de son enclume quand Syl l’interpella.
- B’jour mam’zelle Syl, répondit-il en souriant à son tour. Ho oui vot’ cheval est ferré et à l’écurie. Et d’un geste de sa grosse patte il désigna le bâtiment adjacent à son atelier.
- Parfait, reprit la jeune femme en souriant toujours. Où est Thom ton apprenti ? Demanda-t-elle en posant une poignée de pièces sur l’établi.
- Eh ben, il est à l’écurie, lui aussi, répondit Eld, il manie la fourche pour nourrir les chevaux. Pourquoi ? Vous le cherchez ?
- Oui, reprit Syl en posant un pied sur l’enclume et en avançant son visage près de celui, rougeaud, d’Eld. Il se pourrait que j’aie autre chose que de l’avoine à lui faire enfourcher, murmura-t-elle avec un sourire de conspirateur. Puis elle haussa deux fois les sourcils.
Le forgeron partit d’un gros rire et secoua la tête avant de se remettre à taper sur son enclume, au moment où Syl sortait de l’atelier pour entrer dans l’écurie.
Syl se réveilla en sentant qu’une main la secouait doucement, elle sourit sans ouvrir les yeux.
- Mmmh mais tu es insatiable, ronronna-t-elle, Thom tu m’as épuisée et…
- Syl, c’est sérieux, réveille toi, coupa Thom, je crois que quelque chose brûle sur ton caillou.
Cela la réveilla tout à fait, la jeune femme se leva d’un bond, quittant le tas de foin où elle était allongée, nue, pour rejoindre Thom.
Ils étaient en haut de l’écurie, sur la plate-forme de bois qui servait de grenier à foin et qui surplombait les stalles des chevaux. Le bâtiment en bois n’avait qu’un toit à double pente et le pignon en était dépourvu. De là où ils étaient, ils apercevaient parfaitement le haut de la colline au loin où se dressait la grande bibliothèque. La nuit était tombée et l’on voyait distinctement une sorte de rougeoiement qui s’élevait de derrière les sapins. Thom pointait le doigt pour l’indiquer à Syl, ne pouvant s’empêcher de contempler son corps, dont les rayons de lune soulignaient les courbes harmonieuses.
- On dirait qu’il y a le feu chez toi, reprit Thom en enroulant le bras autour de la taille de la demi-elfe.
La lueur qu’on apercevait au loin ne pouvait être en effet que celle d’un brasier.
- Par Mylesha ! ! S’exclama Syl et s’arrachant à l’étreinte de Thom qui se voulait protectrice et rassurante, elle se mit à rassembler ses affaires à tâtons et à s’habiller à la hâte.
Une minute plus tard une cavalière déboula en trombe de l’écurie, traversa le village à toute allure, renversant un étal au passage et quitta le bourg pour foncer en direction de la bibliothèque à bride abattue.
Syl déboucha sur le replat moins d’un quart d’heure plus tard, elle vit les hautes flammes qui montaient du bastion, la porte de la palissade était grande ouverte, elle s’y engouffra et pénétra dans l’enceinte.
Si l’incendie était moins grave et moins spectaculaire qu’elle l’avait envisagé, elle fut néanmoins glacée d’horreur par ce qu’elle vit.
Seules deux maisons étaient la proie des flammes, ainsi que la porte de bois du bastion fortifié. En revanche des douzaines de silhouettes gauches et lentes se profilaient dans l’enceinte, Syl sut immédiatement ce que c’était.
- Des morts-vivants ! Cracha-t-elle en sautant à bas de son cheval écumant.
En effet, des zombies, des goules, des squelettes et quelques nécrophages avaient envahi la place et convergeaient à pas lents vers le temple. Sur les marches de celui-ci elle vit deux des gardes de son père qui tentaient à la fois de repousser les premiers morts-vivants, et de refermer les lourdes portes sur eux.
Syl comprit que les savants survivants devaient s’y être réfugiés en compagnie des quelques gardes fatigués.
La jeune prêtresse empoigna son marteau de guerre d’une main, saisissant dans l’autre le chapelet qui était glissé dans sa ceinture et se dirigea d’un pas déterminé vers «son » temple tout en chuchotant une prière.
Tout en se dirigeant vers le temple d’un pas décidé, elle écrasa d’un revers de marteau la tête du zombie le plus proche, le renvoyant définitivement là d’où il n’aurait jamais dû revenir.
Puis elle se planta à peu près au milieu de l’enceinte, à environ vingt toises du temple et s’écria d’une voix forte :
- Morts, moi Syl, Vestale de Mylesha, gardienne de ce temple, je vous bannis de mon église !
L’écho du défi roula un instant sur la place, et tous les cadavres marchants tournèrent leur regard vide vers la demi-elfe. Puis lentement, ils commencèrent à se traîner vers cet apport de chair fraîche, abandonnant leur lutte contre les gardes aux portes du temple.
Les deux vétérans qui avaient abattu une demi-douzaine de morts-vivants les regardèrent se diriger vers la silhouette campée au centre de l’espace, le marteau et le chapelet brandis.
- Elle est folle, murmura l’un d’eux, ils vont la bouffer toute crue !
- Non, intervint l’autre sèchement, c’est une prêtresse, tu l’as oublié ? Elle va en faire de la charpie !
- Mais c’est Syl, notre Syl, on l’a tous fait sauter sur nos genoux, on peut pas la laisser se faire….
L’autre l’interrompit d’un geste impérieux de la main, et tendant le menton vers la vestale il intima à son vieux compagnon l’ordre muet d’observer la suite.
– Ne pas paniquer, les laisser s’approcher assez près, se répétait Syl, surtout ne pas paniquer…..Malgré tout elle sentait ses genoux trembler légèrement en voyant approcher ces abominations décharnées qui tendaient déjà leurs mains mortes vers elle pour déchirer sa chair chaude et vivante et s’en repaître avidement.
Syl ferma les yeux, elle priait sans discontinuer à l’adresse de sa Déesse, serrant le manche de son marteau à s’en faire pâlir les jointures. Lentement, inexorablement, la troupe de morts-vivants l’encercla et se rapprocha d’elle, attirée par cette vie qui les défiait aussi sûrement qu’un papillon de nuit s’approche de la lumière qui signera sa perte.
Quand Syl rouvrit les yeux, les mains crochues des premiers rangs n’étaient plus qu’à quelques centimètres de son visage et de sa peau, elle en sentait déjà qui effleuraient ses cheveux, d’un geste vif elle leva le chapelet bien haut et se mit à crier de toute la puissance de ses poumons :
- VADE RETRO MORTIS !
L’espace d’une seconde, le corps de Syl tout entier brilla d’une aveuglante lumière dorée et une gigantesque onde de choc circulaire, dont elle était l’épicentre balaya le périmètre autour d’elle dans un rayon de dix mètres.
Quand la vague d’énergie divine les frappa, les cadavres animés se mirent instantanément à exploser les uns après les autres du centre vers l’extérieure, jonchant le sol de petits fragments minuscules.
Quand le dernier zombie fut désintégré, Syl poussa un profond soupir et se rua vers le temple.
Elle y fut accueillie par les deux gardes qui la serrèrent dans leurs bras.
- T’es une vraie championne ma poupée, s’exclama l’un d’eux, une vraie tueuse de…machins. Par superstition il refusait de dire le mot.
Syl répondit par un sourire sans révéler qu’elle avait eu la peur de sa vie.
- Combien êtes vous là dedans ? Demanda-t-elle, et où est mon père ?
- Presque tout les résidants sont là ma p’tite, répondit l’autre, quelques gardes un peu blessés aussi, mais ça va aller. Le capitaine est en haut de la bibliothèque avec six gardes mais…Il n’eut pas le temps d’achever, la jeune prêtresse courait déjà à toute allure vers l’entrée de la grande bibliothèque troglodyte.
Elle franchit les immenses portes grandes ouvertes en courant. Sans ralentir, elle écrabouilla deux zombies au passage en maniant son marteau. Il semblait que les morts-vivants s’étaient également répandus dans le gigantesque édifice. Dédaignant le grand ascenseur qui était actionné par des ânes tournant en rond dans une sorte de cage pour enrouler l’énorme corde autour d’une poulie géante, elle entreprit l’ascension du grand escalier de pierre, gravissant les marches quatre à quatre. Trente étages à gravir à pied et au pas de course, c’était impossible, elle le réalisa au septième pallier. Elle s’arrêta pour reprendre son souffle et exterminer une goule au passage. Le souffle court, elle incanta un sort d’endurance, et reprit sa course folle vers les étages supérieurs.
Au cours de sa montée, elle remarqua que plus elle s’élevait, moins les morts-vivants étaient nombreux, une chance, pensa-t-elle, ses pieds volant littéralement au-dessus des marches.
Après une course ascensionnelle qui avait duré un bon quart de bougie et gravit plusieurs milliers de marches, elle déboucha enfin sur le pallier du vingt-neuvième étage, le premier des deux étages d’accès restreints. Elle constata que les lourdes portes de bois aux nombreuses ferrures avaient été enfoncées et que quatre cadavres de gardes gisaient entourés de morts qui ne seraient plus jamais vivants. Elle chercha du regard son père et ne le trouvant pas, elle se précipita en avant.
Les deux étages qui constituaient le sommet de la grande bibliothèque de Mylesha étaient disposés en mezzanine avec un hall central circulaire, dallé de pierre, duquel partaient en étoile les rangées de rayonnages contenant le savoir interdit, ou tout du moins réglementé.
Syl fit irruption dans le hall pour constater qu’une quinzaine d’autres cadavres y étaient étendus, elle repéra son père de loin, allongé près des premières marches qui menaient à l’ultime étage et se précipita vers lui.
Le capitaine Jolin Saint-croix de Miremont respirait encore péniblement, serrant dans sa main unique, la garde de son épée ensanglantée. Une vilaine blessure lui barrait la poitrine, quatre profondes entailles parallèles, comme le coup de griffe d’un énorme animal. Syl mit un genou au sol et passa une main sous la nuque de son père pour lui redresser la tête.
- Père, père ! Chuchota-t-elle doucement en lui caressant les cheveux.
Le chevalier Saint-Croix de Miremont ouvrit les yeux et posa sur sa fille un regard trouble.
- Ha c’est toi ma chérie, tu n’as rien ?
Elle secoua la tête négativement, incapable de répondre, de grosses larmes roulant sur ses joues de velours, la gorge serrée d’émotion.
- Ils..Ils étaient trop nombreux, trop forts, poursuivit le capitaine d’une voix faiblissante, et puis tous ces morts-vivants…. Je…Nous n’avons pas pu tous les repousser, ils ont fini par m’avoir aussi…il fut prit d’une quinte de toux, sa fille le serra plus fort contre elle. Retrouvant un semblant de respiration, il acheva : Mais je me suis défendu, j’en ai abattu douze, il désigna ses victimes du bout de l’épée puis il la lâcha pour caresser la joue de sa fille ruisselante de larmes et lui remettre une mèche en place, comme il l’avait toujours fait. Il fixa son regard vitreux dans celui de sa fille unique.
- Douze, répéta-t-il, pas trop mal pour un manchot, puis il eut un vague sourire, un hoquet et ses yeux devinrent fixes comme un filet de sang s’échappait du coin de ses lèvres.
Syl poussa un hurlement de désespoir dont l’écho se répercuta longuement dans les étages inférieurs de l’immense bibliothèque troglodyte.
Au dehors, les gardes et les savants survivants étaient sortis du temple et avaient entrepris d’éteindre l’incendie des maisons et d
Message édité par eskael le 15-05-2007 à 15:26:56