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Fantasy - Les compagnons- (+ ou - 50% environ)

n°551
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 25-02-2006 à 21:28:05  profilanswer
 

Ceci est le début d'un projet actuellement en chantier....Ne tenez pas compte du titre, il n'est là qu'à titre indicatif et n'est certainement pas définitif.  
De même les indications de sous chapitres ne sont que provisoires me servant de repères d'écriture pour suivre le plan et la trame que j'ai mis en place.  
 
Bataille
 
 
D’abord ce furent quelques vibrations dans le sol, puis elles se muèrent bien vite en tressautements. On les sentait arriver avant même de les voir ou de les entendre. Ensuite ce fut comme un roulement de tonnerre au loin, comme si l’orage se préparait. Et c’est exactement ce qui arrivait se dit Ysmirauthanaël.
- La tempête arrive, et elle se dirige droit sur moi, pensa-t-il.
Le jeune apprenti frémit à cette pensée, puis il secoua la tête et se concentra sur son escouade. Les neuf fantassins se tenaient devant lui en formation compacte, alignés sur trois rangs, formant un carré. Malgré leur professionnalisme et leur habitude du combat, Ysmirauthanaël eut l’impression qu’un léger frisson parcourait la formation.  
-Est-ce de l’appréhension ou l’excitation de la bataille ? Se demanda le jeune apprenti.
Au dernier rang une tête se tourna légèrement, un visage juvénile criblé de taches de rousseur coula vers lui un regard mi-inquiet, mi-interrogateur. Le tout jeune  soldat devait avoir deux ou trois ans de moins qu’Ysmirauthanël. Il fixa l’apprenti une seconde puis reprit sa pose martiale, tournant à nouveau son visage devant lui, le regard braqué sur la plaine.
- Ils comptent sur moi, pensa Ysmirauthanaël, je suis un mage de guerre, leur mage de guerre, je dois les protéger, je ne dois pas faillir, se dit-il comme pour s’en convaincre, puis instinctivement, sa main droite remonta vers son pendentif et caressa le médaillon de jade pendant que le jeune apprenti repassait mentalement les consignes du manuel de magie en campagne.
Il avait dix neuf ans, c’était sa première bataille, à l’Académie de magie il figurait parmi les plus doués, à l’exercice, sur la théorie, il avait toujours été le meilleur, se dit-il. Mais là il ne s’agissait plus d’un exercice, ces neufs hommes étaient bien réels et il devait mettre en pratique son art pour les aider au mieux de ses capacités, en serait-il capable ? Il chassa cette pensée en se concentrant sur l’horizon.
A présent on les voyait. La masse noire des armées de l’Ouestfold avançait vers eux, se répandant dans la vallée comme une marée sombre. L’écho des tambours et le martèlement des pas lui parvenait distinctement. Il ne distinguait pas encore les silhouettes mais il ressenti le picotement de l’appréhension se diffuser en lui. Les cheveux de sa nuque se hérissèrent tandis qu’il sentait ses paumes devenir moites. Sans vraiment tourner la tête, il glissa son regard vers la droite. Il vit ses condisciples en robe verte alignés derrière leurs escouades respectives, et visiblement tous ou presque aussi nerveux que lui. Il savait sans avoir besoin de les regarder que derrière lui se tenaient les archers elfes. D’après le plan de bataille, la cavalerie humaine se tenait sur la hauteur à sa gauche et sur le flanc droit, à l’autre bord de la vallée il y avait l’infanterie naine. Sur et derrière les collines situées dans son dos se tenaient les renforts, ainsi que les prêtres et les mages plus expérimentés. Les dragons avaient promis qu’ils viendraient, mais pouvait-on réellement se fier à leur parole ?
Ysmirauthanaël savait que les armées de Faerya s’étendaient à perte de vue, englobant tout le tiers est de la vallée des neuf marches, et lui, jeune apprenti magicien se tenait derrière son escouade, en première ligne. Verrait-il la fin de cette journée ? Y aurait-il d’autres batailles ? Ou bien est-ce que sa première ne risquait pas d’être aussi la dernière ? Les apprentis étaient placés là parce qu’ils étaient remplaçables, il le savait et cela ne lui apportait aucun réconfort. Il secoua la tête une nouvelle fois pour chasser toutes ces pensées et se concentrer sur l’immédiat. Il releva les yeux et les fixa sur l’ennemi qui avait cessé de déferler. Le silence qui régnait à présent sur le champ de bataille était encore plus assourdissant et beaucoup plus angoissant que le fracas qui avait précédé.
L’armée de l’Ouestfold s’était arrêtée à environ une centaine de mètres de sa position, il voyait maintenant les étendards noirs frappés d’une lune rouge flotter dans la brise de mai.
Il laissa son regard flotter sur les rangs ennemis et il fut glacé de stupeur. Des ogres ! L’Ouestfold avait mit des ogres en première ligne. Ces brutes de plus de deux mètres étaient dépenaillées, vociférantes et brandissaient des massues larges comme des troncs d’arbres. Ysmirauthanël senti une boule de glace se former au creux de son estomac.  
- Comment suis-je sensé protéger mon escouade de « ça » ? Se demanda-t-il. Puis il essaya de couler son regard plus loin et vit que tout de suite après les ogres venaient les clercs. Il reconnaissait les cuirasses et les symboles religieux portés sur les oriflammes. Des ogres suivis de prêtres, il s’interrogeait sur l’aspect insolite de cet ordre de bataille, se demandant à quoi il pourrait bien servir et surtout comment allait-il survivre au choc contre les ogres….
Il fut tiré de ces réflexions par le martèlement de sabots juste derrière lui, un lieutenant à cheval remontait les rangs au galop, déchirant le silence trop pesant en hurlant un ordre :
- Mages de guerre, incantation de protection !
Ysmirauthanaël, que tous ses copains de l’Académie appelaient Ys, réagit automatiquement, psalmodiant à mi-voix la formule du sort prévu, tendant les mains vers son escouade. Il finissait à peine d’incanter quand les premiers projectiles s’écrasèrent en sifflant sur les premiers rangs des fantassins.
Les catapultes Ouestfoldiennes étaient entrées en lice, faisant pleuvoir sur l’armée de Faeryia une grêle de pierre.
Un énorme caillou tomba sur l’escouade voisine, la faisant sauter comme un bouchon, tuant net sept des neuf hommes et projetant le corps du condisciple d’Ys à trois mètres en l’air, il n’avait pas incanté assez vite et n’aurait pas de seconde chance.
Ys vit quelques éclats de pierre ricocher sur le dôme invisible qui entourait son escouade et fut soulagé, son sort de protection contre les projectiles fonctionnait.
Déjà l’artillerie Faeryienne répondait aux catapultes de l’Ouestfold. Les archers elfes lâchaient des volées de traits tandis que les géants, juchés sur la colline derrière eux lançaient d’énormes quartiers de roc, les propulsant sur l’armée noire par la seule force de leurs bras gigantesques.
Les flèches et les rochers tombèrent sur les premiers rangs Ouestfoldiens creusant quelques trous dans les formations serrées.  
Déjà les prêtres noirs avaient réagi, invoquant les puissances de leurs dieux maléfiques, et s’étaient presque tous recouvert d’une sorte de peau de pierre les protégeant du bombardement.  
Au bout de quelques minutes, de part et d’autre de la vallée des trompettes retentirent et les armées s’ébranlèrent comme cessait la pluie de projectiles.
Les ogres chargèrent en hurlant, agitant leurs terrifiantes massues de bois tandis que l’infanterie Faeryienne s’élançait vers eux en formation plus réglementaire.  
Ys venait d’avoir une idée, il incantait un sort de rapidité de groupe qui protégerait quelque peu son unité et surtout, lui permettrait de rencontrer le flot noir avec une vitesse accrue, ce qui, espérait-il, permettrait de résister à la charge de cette masse vociférante.
Curieusement, les clercs noirs recouverts de leur manteau de pierre restèrent quelques peu en retrait, ne chargeant pas tout de suite. Ys, tout en courant derrière son escouade faisait tourner son esprit à cent à l’heure, la peur ayant fait place à l’excitation, tous ses sens semblaient décuplés et cette immobilité des prêtres noirs alluma un signal d’alarme dans son esprit.
Tout en tenant les pans de sa robe relevés, pour suivre son escouade qui fonçait maintenant à la rencontre du premier rang ogre, Ys incanta silencieusement un sort de protection magique qu’il avait eu la prévoyance de mémoriser, bien lui en prit. Grâce aux sorts de rapidité, les fantassins Faeryiens n’étaient plus qu’à trente mètres de leurs adversaires quand l’escouade d’Ys se nimba d’un halo bleuté, au moment même ou le ciel se déchira au-dessus d’eux et où une véritable tempête de feu magique s’abattit sur l’infanterie, fauchant dans leur course effrénée les escouades dont les mages n’avaient pas réagi aussi bien qu’Ys.
Il n’eut pas le temps de se féliciter, déjà les deux armées se rencontraient, le choc fut plus que brutal, monstrueux, titanesque, la rage bestiale des ogres se heurtant violemment à l’infanterie Faeryienne, ordonnée et martiale. Le combat furieux venait de s’engager dans la vallée des neuf marches où seule à présent comptait la lutte pour la vie et où seule la mort ferait une bonne moisson.
De part et d’autre déjà les premiers rangs tombaient. Les fantassins Faeryiens se faisaient écraser par les énormes massues des ogres, tandis que leurs propres lances acérées déchiraient les entrailles des monstres. Lancée à vitesse magique, l’escouade d’Ys tenait bon et avait déjà presque enfoncé le premier rang des monstres.  
Tout en enjambant un énorme cadavre, Ys se demandait ce qu’attendaient encore les clercs noirs pour charger à leur tour. Il eut bien vite la réponse. A peine les premiers morts avaient-ils touché le sol que les prêtres Ouestfoldiens s’étaient mis à incanter. Alors que son escouade se frayait un passage dans les rangs des ogres, Ys vit avec horreur les premiers cadavres se relever, un éclair déchira son esprit :
- De la nécromancie ! Ces salauds animent les morts, réalisa-t-il à haute voix.  
Déjà son esprit vif cherchait une parade alors que les cadavres animés par magie se relevaient et indifféremment de ce qu’ils avaient été de leur vivant, ils attaquaient les forces Faeryiennes. Frappé un instant par l’horreur de la situation, Ys chercha à toute vitesse dans son esprit un sort capable d’enrayer ça, déjà deux des ses hommes avaient été blessés par des cadavres marchant les prenant à revers. Le jeune soldat aux taches de rousseur s’était retourné et faisait face à un zombie dont la moitié de la tête avait été écrasée par une massue ogre. Sa lance s’était brisée dans l’assaut et il avait dégainé son épée, une horreur sans nom se lisait sur son visage à peine sorti de l’enfance. La peur le tétanisait, seule la vitesse magique prodiguée par le sort d’Ys lui permit d’esquiver le premier coup du cadavre animé.
A cet instant Ys balança un sort de zone sur tout le périmètre qui entourait son escouade, une dissipation de la magie à intensité maximum. Cela éliminerait la vitesse et les protections qu’il avait lancé précédemment, Ys le savait mais il espérait que cela annulerait aussi l’animation des morts dans la zone. Il poussa un soupir de soulagement en voyant les quelques cadavres qui entouraient son escouade retomber inertes sur le sol. Son regard croisa celui du soldat aux taches de rousseur et il put l’espace d’un instant y lire une gratitude silencieuse. Il n’eut pas le temps de répondre par un sourire, une massue ogre venait de s’abattre sur le jeune garçon, écrasant son haubert, lui broyant l’épaule et le propulsant au sol. Ys réagit d’instinct, laissant échapper des ses doigts une nuée de projectiles magiques qui criblèrent l’ogre, les flèches lumineuses l’abattant sur place. Un peu tard pour sauver le garçon aux taches de rousseur. Oubliant la consigne, qui faisait prévaloir l’assistance au groupe au détriment de l’individu, Ys se précipita sur lui et incanta un sort de régénération au moment même ou une vibrante clameur s’élevait devant lui, les clercs noirs chargeaient à leur tour.
 
La confusion grandit en même temps que la mêlée, sur les flancs de l’armée faeryienne la cavalerie humaine et l’infanterie naine chargeaient, déferlant des collines bordant la vallée dans un ensemble parfait. Arrivant derrière les clercs noirs, les fantassins lourds d’Ouestfold engageaient le combat eux aussi.
Un frisson énorme parcourut tout le front, comme une vague qui s’écrase sur la grève à l’instant où les forces supplémentaires s’entrechoquaient. De premier bord qu’ils étaient, Ys et sa formation se retrouvèrent en instant au cœur de la bataille. Les six hommes de son escouade encore debout se battaient pied à pied contre la masse compacte des armées noires, les clercs étaient maintenant au contact et leur armement plus lourd les rendait au moins aussi dangereux que les ogres de la première vague. Les mages ne portaient pas d’armure, et se retrouver ainsi au centre de la mêlée, entourés de toutes part de combattants autant amis qu’ennemis les empêchait de lancer des sorts offensifs de manière efficace. Alors Ys, comme tous ses condisciples encore debout, fit ce qu’il devait faire en pareil cas, il appliqua la consigne et se rendit invisible. Cela ne le protégeait pas d’un coup malencontreux, mais cela lui évitait au moins d’être pris pour cible volontairement par un ennemi. Il s’entoura ensuite d’un bouclier magique et d’un sort d’armure de mage, ce qui devait au moins lui permettre de ne pas succomber à un coup porté au hasard, ensuite il se mit à réfléchir.
Il compta mentalement les sorts qui lui restaient en mémoire en se demandant s’il n’aurait pas mieux fait de mémoriser moins de sorts offensifs et davantage de sorts de protection.  
- C’est étrange, se dit-il, je suis au cœur d’une bataille et n’étant pas combattant j’en suis plus spectateur qu’acteur en définitive. Il s’interrogea aussi sur le fait de rester aussi calme en plein milieu d’un combat furieux, protégé seulement par son invisibilité et un globe magique, il se demanda si c’était toujours ainsi. Il était dans l’œil du cyclone et se demandait comment il pourrait bien en sortir.
Il fut tiré de ses pensées par une violente bourrade qui le projeta au sol. Il se retrouva assis par terre, dans le sang et la boue fixant la cause de sa chute. Un fantassin lourd Ouestfoldien venait d’étriper l’un des soldats de l’escouade d’Ys et se tenait debout devant le magicien assis, Ys remarqua les galons sur son épaulière de métal, « c’est un officier, pensa-t-il. » Déjà le garde noir levait son épée à deux mains comme pour frapper Ys, la lame déchirerait sa robe et le couperait en deux. Ys resta interdit, tétanisé, incapable d’esquisser un geste alors que la mort allait le frapper.
- Il ne peut pas me voir, hurlait son esprit, tout en réalisant qu’il allait mourir quand même.
Au moment où l’épée allait s’abattre, un éclair métallique passa devant les yeux de l’apprenti. Une lame venait de se ficher dans la gorge du garde noir, le garçon aux taches de rousseur appuya de tout son poids sur l’épée qu’il avait planté sous la base du heaume, égorgeant l’officier  ennemi qui s’effondra dans un horrible gargouillis.
Le sort de régénération avait été efficace et le jeune soldat semblait en meilleure forme que quelques minutes plus tôt. En se remettant péniblement debout, Ys se bénit d’avoir enfreint une consigne, le garçon, sans le savoir venait de lui sauver la vie à son tour.
Ysmirauthanaël contempla un instant le cadavre qui avait failli l’assassiner et quelque chose attira son regard, le heaume du mort brillait légèrement d’un halo rougeoyant.
- Un casque magique, se dit Ys, il me voyait, réalisa-t-il, leurs officiers ont des casques qui permettent de voir l’invisible, il me voyait, répéta son esprit encore incrédule, ils ont équipé leurs officiers pour être des tueurs de mages ! !  
La révélation fut comme un coup de tonnerre dans son esprit, combien de ses condisciples échapperaient à ça ? Se demanda-t-il en un éclair, réalisant que pour lui-même, seule une chance incroyable l’avait sauvé. Il n’eut pas le temps de pousser d’avantage ses élucubrations, un clerc noir était aux prises avec deux hommes de son escouade, dont le jeune homme aux taches de rousseur, le prêtre abattit sa masse d’arme sur le crâne de l’autre soldat, le réduisant ainsi que son casque à une bouillie informe et sanguinolente. Ys réagit instinctivement, lançant un sort de protection sur le gamin qui l’avait sauvé, transformant sa peau en pierre pour le préserver d’un coup de masse. Ys savait qu’un sort de protection ne ferait pas disparaître son invisibilité alors qu’un sort offensif l’aurait fait. Mais son autosatisfaction fut de courte durée. Le prêtre noir avait perdu son casque dans la mêlée et Ys vit son regard flamboyant se darder sur le visage du soldat de pierre aux taches de rousseur, ses lèvres formèrent un seul mot et le gamin se recroquevilla littéralement sous les yeux horrifiés d’Ys, comme s’il avait explosé de l’intérieur.
- De la nécromancie, encore ! Se dit-il, ce fumier l’a fait imploser.
Ys sentit une rage froide s’emparer de lui tandis que le clerc semblait tourner son regard vers lui, la rage d’Ys se mua en terreur lorsqu’il remarqua les petits yeux magiques qui tournaient autour de la tête du prêtre. Son cerveau lui lançait un strident signal d’alerte.
- Fais quelque chose ! Criait son esprit, ce type est sous les effets d’un sort de vision lucide, donc il te voit ! Fais quelque chose, vite !
Déjà le prêtre noir avait fait un pas dans sa direction, levant son morgenstern pour le frapper, la masse hérissée de pointes allait pulvériser le crâne d’Ys.
Ys lança le premier sort qui traversa son esprit : Un sort de contrecoup. Il avança la main et toucha l’armure du clerc, le sort agit au contact, occasionnant une sorte de décharge, comme un violent coup de poing. Bien sûr, cela ne suffisait pas à tuer l’adversaire, mais la secousse fut assez violente pour lui faire sauter son arme des mains. Le sort offensif avait volatilisé son invisibilité mais Ys s’en moquait, ce type le voyait de toute façon, le clerc ne lui laissa pas le temps de chercher un nouveau sort, encore moins de le lancer. Son bras désarmé agrippa Ys et le gantelet de fer passa sous la gorge du jeune mage. La force du prêtre était bien supérieure à celle d’Ys et l’apprenti senti la force de la strangulation en se maudissant de n’avoir rien trouvé de mieux qu’un sort de débutant à lancer à se maudit prêtre qui allait le tuer. Ys se débattait de toutes ses forces mais elles étaient insuffisantes pour échapper à l’étreinte, ses bras battaient l’air inutilement alors que l’asphyxie commençait déjà à embrumer son cerveau.
- Je vais mourir, se dit-il pour la seconde fois de la journée, instinctivement, ses doigts de la main droite se refermèrent sur son pendentif de jade alors que ses dernières pensées cohérentes le quittaient.  
C’est alors que l’incroyable se produisit. Le médaillon se mit à étinceler, puis la pierre verte vira au noir et un éclair en jaillit qui frappa le prêtre en plein visage.
Le clerc relâcha Ys en glapissant et s’écroula au sol en tenant son visage à deux mains.
Ys se laissa choir dans la boue, flageolant, suant et pantelant. Il tourna son visage vers le ciel, la bouche grande ouverte, cherchant à reprendre son souffle, haletant comme un poisson hors de l’eau. C’est alors qu’une masse sombre obscurcit le ciel, bientôt suivie d’une autre qui passa au-dessus d’Ys comme un éclair. Une clameur stridente s’éleva du champ de bataille : les Dragons étaient venus et ils attaquaient l’armée noire……
 
 
L’archimage Ysmirauthanaël se redressa en sueur. Il cligna deux ou trois fois des yeux et s’aperçut qu’il était assis dans son lit, dans sa chambre, au troisième étage de sa tour de magicien. D’un regard circulaire il embrassa la pièce, reconnaissant les objets et meubles familiers, pour convaincre son esprit qu’il ne risquait rien.
Instinctivement ses doigts étaient remontés sur son torse nu et enserraient le pendentif au médaillon de jade, le caressant machinalement.
- Il y a vingt six ans que cette bataille à eu lieu, pensa-t-il, pourquoi ce maudit rêve revient-il maintenant ?
Ys se leva, rabattant les couvertures, il saisit le broc de céramique posé sur la commode et versa de l’eau dans la vasque assortie, puis avec les deux mains s’aspergea le visage afin de sortir totalement des brumes du sommeil et de ce rêve qu’il refaisait maintenant depuis trois nuits. Il alluma un candélabre en pointant le doigt dessus puis s’approcha du miroir fixé au mur près le l’armoire de chêne en face de son lit à baldaquin. Il se regarda un moment. Bien sûr il avait vieilli depuis cette fameuse bataille de la vallée des neuf marches. Ses cheveux courts et jadis noirs comme de l’encre s’étaient émaillés de fil blancs de plus en plus nombreux, leur donnant une teinte poivre et sel. Ses tempes grisonnaient à présent et quelques rides barraient son front tandis que d’autres formaient de petits sillons aux coins de ses yeux. Mais le bouc qui entourait sa bouche était resté noir jais ainsi que ses sourcils. De taille moyenne, il était plus sec que noueux et s’estimait en bonne forme, même pour un magicien. Ses épaules restaient droites et n’avaient pas commencé à s’affaisser, ses muscles étaient toujours fermes, même s’il ne s’était jamais considéré comme un athlète, il estimait aborder ses quarante cinq ans dans une forme physique plutôt au-dessus de la moyenne et son regard n'avait rien perdu de sa vivacité d’antan ni de son acuité, il brillait toujours de cette lueur d’intelligence supérieure qui avait fait de lui, aujourd’hui, l’un des plus grands mages de Faerya.
Il se retourna pour appeler Lanthelm mais sa bouche se referma en s’avisant que se devait être le milieu de la nuit. Avec un petit sourire, il enfila une robe de chambre en se disant que son apprenti avait bien droit à une nuit complète de repos, après tout.
Il sortit de sa chambre, une lanterne allumée à la main et descendit par l’escalier en colimaçon jusqu’à la bibliothèque, située au premier étage. Il déverrouilla la magie qui tenait closes les doubles portes d’un claquement de doigts et entra dans sa bibliothèque, le sanctuaire, l’antre de tout bon magicien.
 
Le matin et Lanthelm le trouvèrent assis à son bureau, compulsant un énorme et antique grimoire. Son apprenti portait un plateau d’argent sur lequel se trouvait une théière et une tasse ainsi que du pain encore chaud et de la marmelade.
- Le petit déjeuner, Maître, dit l’apprenti en posant le plateau sur un coin du bureau non encombré de parchemins. Puis avisant les tomes et grimoires sortis il jeta un coup d’œil à Ysmirauthanaël.
- Vous avez encore veillé toute la nuit Maître ? Demanda-t-il.
- Pas toute la nuit Lanthelm, répondit Ys avec un sourire mais sans relever le nez des lignes qu’il parcourait, pas toute la nuit….
Puis il referma le grimoire qu’il lisait et saisit la tasse qu’il tendit à son apprenti afin que celui-ci la remplisse.
- Parle –moi de l’Ouestfold, Lanthelm, que sais-tu à ce sujet ?
- Ho, encore ce cauchemar ? Demanda le jeune magicien en servant le thé à son maître.
Ys sourit, l’intelligence de ce garçon le surprenait encore parfois, mais n’est-ce pas pour cela qu’il l’avait choisi comme apprenti après tout ? Un grand nombre de nobles et de hauts dignitaires de Faerya l’avaient supplié de prendre leur rejeton comme apprenti, on lui avait promit gloire, fortune et récompenses, on lui avait envoyé nombre de lettres de recommandations plus ou moins pompeuses ou prétentieuses vantant les mérites et les capacités de tel ou tel fils d’important personnage du royaume et il avait reçu chacun, examiné chaque cas et interrogé chaque candidat avec une égale attention pour finir par choisir celui-ci, ce fils de petit commerçant qui lui avait simplement déclaré vouloir pratiquer la magie pour avoir l’occasion de se servir de sa tête plutôt que d’armes pour aider son pays. Et même si ce geste lui avait attiré l’inimitié de certains hauts dignitaires de l’état, Ys n’avait jamais eu à regretter ce choix.
- Peut-on qualifier un souvenir de cauchemar Lanthelm ? Demanda Ys, seul l’avenir nous dira si tu as raison de l’appeler ainsi…. Alors, que connais-tu de l’Ouestfold ?
Comme il découpait une tranche de pain, Lanthelm lança un regard étrange à Ys, empreint de curiosité, puis il se mit en devoir de répondre à la question de son maître tout en recouvrant sa tartine de marmelade…
- Hé bien, Maître, l’Ouestfold est une puissance maritime, leur pays s’étend sur plusieurs îles situées au Nord ouest de la mer des embruns, on dit que c’est un peuple rude et belliqueux, qu’ils auraient un culte étrange et maléfique. Il y a une trentaine d’années, poussés par un esprit de conquête, ils ont débarqué à Faerya pour en entreprendre l’invasion, la guerre à duré près de quatre ans et s’est achevée par la bataille de la vallée des neuf marches où l’intervention des dragons fut décisive et à laquelle vous avez vous-même prit part….
Il acheva sa réponse et tendit la tartine à Ys.
- Oui ça c’est un résumé de l’Histoire, commenta le mage mais toi, Lanthelm, apprenti magicien, que sais –tu sur l’Ouestfold et sa puissance ? Il attendit la réponse en mordant à belles dents dans la tartine de marmelade.
Le jeune apprenti réfléchit un moment avant de répondre.
- D’après ce qu’on dit, Maître, la guerre contre l’Ouestfold à permit de faire l’alliance avec les nains, les elfes ainsi que les créatures enchantées comme les dragons ou les géants, que c’est cette alliance qui à permit de remporter la victoire. Les armées de L’Ouestfold ont été rejetées à la mer et ont regagné leurs îles. Ils n’ont jamais essayé de nous envahir à nouveau, en revanche, il paraît qu’ils se seraient rendu maîtres de la grande île de Pandémos au large des côtes de Faerya et y auraient établi leur puissance. On dit que leur magie est puissante et qu’ils n’hésitent pas à employer les sortilèges les plus noirs et la magie la plus sombre, Maître.
Ys hocha la tête avec approbation et déglutit une bouchée de tartine avant de reprendre la parole
- Oui, je l’ai constaté par moi-même, en effet. Puis il se mit à caresser son médaillon de jade, comme à chaque fois qu’il se mettait à réfléchir à des choses importantes. Que sais-tu de la prémonition, mon jeune apprenti, demanda-t-il après une pause.
Lanthelm eut un sourire entendu, il fixa son maître un instant avant de répondre :
- Tout ce que je sais de la prémonition, c’est vous qui me l’avez enseigné, Maître, mais compte tenu des circonstances, de ce que nous savons et de ce qui vous arrive depuis quelques jours, je dirais qu’il a toujours paru étrange qu’une telle puissance n’essaie pas de nous envahir à nouveau, l’Ouestfold n’a rien tenté contre nous depuis plus de vingt cinq ans et ce n’est pas une nation qui semble rechigner à la vengeance ou à la cruauté. Peut-être que ce rêve que vous faites, Maître, et il insista sur le mot cette fois, n’est pas simplement un souvenir d’événements passés……
L’archimage Ysmirauthanaël eut un nouveau sourire, décidément il avait bien décelé l’intelligence chez ce garçon, et il se félicitait encore de l’avoir choisi comme apprenti.  
- Puissamment raisonné, mon cher apprenti, reprit Ys, et si nous avons raison, il se pourrait qu’il fasse vilain temps sur Faerya d’ici peu.
 Lanthelm sourit, appréciant que ce « nous » lui attribue aussi une partie des réflexions de son maître.
- Seulement, reprit le magicien, nous ne pouvons pas alerter le peuple sur la seule foi d’un rêve de magicien…. Il va falloir étayer ce raisonnement et cette impression que j’ai depuis maintenant trois jours. De plus, si l’Ouestfold à bénéficié de cinq lustres pour accroître sa puissance, nous devons nous attendre au pire. Lanthelm, je n’aime pas ce que je sais d’eux et je n’aime pas ce que je ressens. Tu vas seller mon cheval, je te confie la tour, je dois aller faire un tour à l’Académie, j’ai des choses à vérifier et des conseils à demander….
L’apprenti tressaillit, il considéra son maître avec une expression de surprise mêlée d’incompréhension.
-Vous Maître, le plus grand mage de Faerya demander des conseils ? Mais à qui ?
Ys leva sur lui un regard amusé.
- Tu me flattes, Lanthelm, dit-il en se levant, mais sache que tout archimage que je suis aujourd’hui, moi aussi j’ai eu un maître. Il hocha lentement la tête comme une image fugitive passait devant ses yeux, moi aussi…..
Lanthelm sortit de la pièce et partit à l’écurie, seller le cheval de son maître en proie à des pensées pleines de perplexité.
 
 
 
 
Incursion
 
 
La nuit était glaciale, même pour une fin d’automne, le ciel était sombre et bas, de gros nuages amoncelés cachaient les étoiles et la plus grosse des deux lunes de Faerya. Une bise venue de la terre fouettait la surface de la mer des Embruns, faisant former aux vagues un léger clapot. La longue embarcation à fond plat glissait sur les flots au rythme puissant des ses huit rameurs. A l’avant, se tenait un homme de haute stature, le pied droit sur le rebord de l’embarcation, la main posée sur la haute figure de proue sculptée, représentant une tête de hyène, gueule grand ouverte. L’homme à la haute stature était revêtu d’une armure sombre et drapé dans une immense cape, tête nue, chauve comme un œuf, il regardait droit devant lui en direction de la terre. Une énorme balafre zébrait la moitié gauche de son visage, partant du milieu du front et allant jusqu’au bas de la joue gauche, passant par une sorte de cavité qui avait jadis été un œil. Ses traits étaient marqués, burinés par le soleil et les vents marins, son œil unique scrutait la côte avec acuité, malgré la noirceur de la nuit. Une silhouette noire, encapuchonnée se tenait debout près de lui. La forme sombre tendit un doigt vers la grève indiquant un point qui venait de s’illuminer et bougeait à présent de droite à gauche lentement.
- Voilà le signal, seigneur Strakan, murmura la forme drapée de noir.
 
Quelques minutes plus tard, les rames se relevèrent et la longue barque courut sur son erre jusqu’à ce que sa proue atteigne le sable de la plage.
Le borgne sauta à terre lestement, malgré sa lourde armure, bientôt imité par les autres occupants de la barque.
Un homme tenant une lanterne masquée sortit de derrière les rochers voisins de la plage et s’approcha de l’embarcation. Il s’inclina devant Strakan avant de parler à voix basse.
- Bienvenue Monseigneur, tout est prêt, les chevaux vous attendent derrière ces dunes.
L’homme chauve hocha la tête tandis que la silhouette encapuchonnée fit quelques gestes brefs, donnant des ordres muets à l’équipage de l’embarcation. Quatre hommes sautèrent à terre et prirent de gros paquetages dans le fond de la barque avant de se diriger dans la direction indiquée par l’homme à la lanterne.
Quelques instants plus tard, la barque reprenait la mer avec seulement quatre hommes à bord, tandis que six silhouettes sombres se tenaient déjà à cheval. Strakan lança une bourse à l’homme à la lanterne, puis rabattit son capuchon avant de se tourner vers ses hommes.
– En route, souffla-t-il, puis il éperonna son cheval.
 
 
 
 
 
 
 
Dans le grand Nord de Faerya, la neige était déjà tombée abondamment sur les forets et les steppes de la marche des glaces bleues. La forêt de Worg était recouverte d’un épais tapis blanc immaculé.
Le jour venait de se lever, la porte de la hutte de rondins s’ouvrit en grinçant. Une énorme silhouette en sortit à grand pas et se dirigea vers l’appentis qui flanquait son coté est.
Kolya Deux-Ours était un colosse, même parmi les siens. Fruit des amours d’une humaine et d’un géant des montagnes il mesurait plus de deux mètres cinquante. Sa longue tignasse brune était retenue par un bandeau de fourrure noué autour de son large front. Il portait une sorte de demi-pantalon en cuir de morse qui ne couvrait que le devant des ses immenses jambes lourdement musclées et était noué sur l’arrière des cuisses par des lacets du même cuir et il était chaussé de bottes de fourrure qui montaient jusqu’à mi-mollet. Torse nu, à l’exception d’un boléro de cuir, les bras et les épaules recouverts autant de tatouages que de cicatrices. Sa musculature était impressionnante même pour un demi-géant, de ses larges épaules puissantes, saillaient des bras noueux, épais comme des troncs d’arbres. Outres les colliers de griffes d’ours et de dents de lynx qui sautaient sur son énorme poitrine, il ne portait pour tout ornement qu’une large ceinture de cuir très épais fermée par une boucle d’argent.
Kolya était le plus puissant des ravageurs de la tribu des Kodiaks, pour les siens c’était un guerrier sacré, pour les gens plus civilisés du sud de Faerya, c’était simplement un barbare.
Arrivé sous l’appentis, Kolya se mit à fendre des bûches avec une énorme hache, afin de faire provision de bois pour la cheminée de sa hutte.
Il fendait des tronçons d’arbres de la taille d’un billot d’un seul coup de hache, il attaquait bruyamment sa onzième bûche, quand il retint son geste. La hache levée, il resta immobile un moment, humant l’air glacial, les sens aux aguets. Ses yeux mobiles allaient de droite et de gauche comme s’il cherchait à identifier un bruit. De sa bouche s’échappait à chaque respiration un petit nuage de vapeur du à la fraîcheur de la température matinale.
Puis d’un geste souple, il reposa délicatement la hache au sol, contourna l’appentis avec une prestesse qui détonait avec sa silhouette massive et s’enfonça dans le bois sans faire plus de bruit qu’un écureuil dans la neige.
 
Au bord de la clairière, encore sous le couvert du bois de conifères, juché sur son poney de montagne, Merkham Main-leste se demandait comment aller se présenter au ravageur sans trop encourir sa colère. Il se demanda soudain pourquoi le bruit de la hache avait cessé et qu’il ne voyait pas ressortir le colosse de dessous l’appentis. Il n’eut pas à se poser la question bien longtemps.  
Il se sentit soudain soulevé de sa selle par une force gigantesque et se retrouva nez à nez avec une figure trois fois plus grande que la sienne et dont les sourcils froncés n’auguraient rien de bon. Quand il s’aperçut que Kolya le tenait d’une seule main, l’autre lui tenant un couteau sous la gorge, du moins ce qui pour lui aurait été une épée courte mais qui dans la main gigantesque du ravageur ressemblait presque à un canif, il eut toutes les peines du monde à retenir les muscles de sa vessie. Il se mit à bredouiller à toute vitesse :  
- Pitié puissant Deux-Ours, je ne voulais pas te déranger, je voulais juste te parler mais j’avais peur que tu ne te mettes en colère si je te dérangeais, alors je ne savais pas comment m’y prendre pour te parler…
Il fut interrompu dans sa tirade grotesque par un grognement sinistre qui lui intima le silence. Kolya le dévisagea un moment, le nez à quelques centimètres du sien, puis le reconnaissant comme étant l’un des membres de sa tribu, il le relâcha. Merkham Main-leste tomba dans la neige avec un bruit mou.
- Maintenant que tu m’as dérangé, parle ! Grogna Kolya d’un ton rogue.
 Cela l’ennuyait un peu de se montrer aussi dur avec un membre de sa propre tribu, mais pour être respectés, les ravageurs se devaient d’avoir l’air encore plus impressionnants et impitoyables qu’ils ne l’étaient en réalité.
Merkham Main-leste était plus qu’impressionné, il n’avait rien vu ni entendu avant d’être soulevé de sa selle comme un fétu, il reprit timidement la parole :  
- Le conseil des anciens s’est réuni hier soir, et ce matin, ils demandent à te voir, Puissant Deux-Ours….
Merkham s’était toujours demandé pourquoi l’on avait baptisé Kolya «deux-ours », maintenant il le savait. Ce colosse aurait pu le démembrer avec une seule main s’il l’avait voulu. Kolya tourna la tête vers lui.
- Ca veut dire que c’est important. Puis il huma l’air à nouveau, comme s’il percevait quelque chose.
- Je le crois, puissant Deux-Ours, bredouilla Main-leste, toujours assis dans la neige.
Kolya rengaina son coutelas dans sa botte.
- Va leur dire que j’arrive, le temps de prendre mes armes….
Merkham ne se le fit pas dire deux fois, il se releva prestement, enfourcha son poney et piqua des deux vers le village.
Le demi-géant le regarda s’éloigner un moment, puis se dirigea à grands pas vers sa hutte.
 
Dans la tradition chamanique, les ravageurs des tribus barbares ne vivaient jamais dans l’enceinte même du village, cela avait trait au caractère mystique que leur conférait leur rôle de protecteur sacré. Ces guerriers élus de leur peuple ne devaient faire qu’un avec les éléments de la nature et la sérénité de la solitude leur conférait une plus grande perspective de recueillement et de concentration. Accessoirement, cela évitait de terrifier leurs concitoyens en les croisant continuellement. Dans leurs rituels de guerriers mystiques, les guerriers sacrés acquéraient le pouvoir d’entrer dans une rage divine qui décuplait leur force et leur faisait ignorer la douleur. Le seul inconvénient résidait dans le fait qu’en proie à cette fureur sacrée, ils s’en prenaient à tout ce qui se trouvait à proximité, ennemi ou pas. La rage du ravageur était quelque chose que personne pas même les autres barbares n’avait envie de contempler de trop près.
Kolya entra dans sa hutte de rondins, récupéra ses haches de bataille qu’il fixa à sa ceinture avant de se diriger à son tour vers le village.  
 
 
Un quart de bougie plus tard, sa haute silhouette faisait une entrée autant remarquée qu’attendue dans le village de bois et de toile qui abritait sa tribu. Les hommes croisaient les bras en inclinant la tête à son passage, les femmes joignaient les mains et les tendaient vers lui en signe de respect, les enfants couraient autour de lui en piaillant et lui faisant de grands signes. Certains auraient bien aimé le toucher pour s’approprier un peu de sa force, mais aucun n’osait, il était le guerrier sacré et tous le révéraient.
Kolya marchait droit devant lui, le regard fixé sur la hutte du conseil au bout du village, il lui répugnait d’être traité ainsi en demi-dieu, mais il devait jouer son rôle et il le savait. Ce qui le contrariait d’avantage, c’était de ne pouvoir se montrer aimable avec les enfants. Il aurait pu en porter une douzaine dans ses immenses bras. Du coin de l’œil, il avisait une petite  blondinette d’à peine quatre ans qui lui faisait de grands signes en trottinant tout a coté de lui. Laissant un peu traîner sa main, il ébouriffa les mèches blondes d’un geste léger. Les yeux bleus se levèrent vers lui avec un sourire lumineux, il lui fit un clin d’œil discret en retenant un sourire. La petite fille en fut émerveillée pour le restant de la journée.
Puis Kolya reprit sa marche martiale et presque raide vers la hutte du conseil.
Il s’arrêta aux marches de celle-ci, la foule qui l’avait suivi s’immobilisa à vingt pas derrière lui, les parents retenants leurs enfants. Et tout le monde devint à peu près silencieux.
Sur le perron de la hutte se tenait le chef du village, orné des ses attributs et appuyé sur la lance qui représentait son pouvoir.
Le colosse se frappa la poitrine du poing droit, puis le leva en ouvrant la main en signe de paix.
- Je te salue Vénérable, paix à toi, dit Kolya.
Le chef fit le même salut avant de prendre la parole :
- Paix à toi Ravageur Deux-Ours, le conseil te demande. Puis il s’écarta de devant la porte, Kolya dut se courber profondément pour entrer dans la hutte, le chef le suivit et referma la porte derrière eux.
Dans la hutte, assis en demi-cercle se tenaient les six personnages les plus âgés du village ainsi que le chaman. Le chef vint s’asseoir à son tour, et Kolya s’inclina devant chacun avant de s’asseoir lui aussi, face à eux, en tailleur.
Au centre du demi-cercle, le doyen du village leva la tête vers Kolya, le gratifiant d’un sourire presque totalement édenté. Puis il prit la parole d’une voix aigrelette.
- Le conseil des anciens salue le ravageur Deux-Ours et lui souhaite la bienvenue, dit-il, ce à quoi Kolya inclina la tête en signe de remerciement.
 Puis le doyen tendit sa main ouverte et chargée d’ans vers le chaman afin qu’il prit la parole. Ce dernier extirpa une bourse de cuir de ses vêtements de fourrure et en répandit le contenu sur le sol en terre battue de la hutte.
- Les osselets sacrés ont parlé, commença-t-il en désignant les petits morceaux d’os qui étaient sortis de la bourse et qui gisaient à présent devant lui. Les grands troubles qui ont cessé l’année de ta naissance vont reprendre, poursuivit-il, le monde que nous connaissons sera en danger, les forces noires s’approchent, la lune rouge se lève, mais des ténèbres jaillira la lumière. Les morceaux de ce qui fut brisé doivent être rassemblés…..
Kolya écoutait en silence, mémorisant les paroles du chaman, les gravant dans sa mémoire. Celui-ci poursuivit :
- Kolya Deux-Ours, une partie de ce qui doit être rassemblé est en toi, tu es un pisteur, un ravageur, tu vas devoir te mettre en quête. Mais tu ne seras pas seul, les mains du chaman, rassemblèrent les dix osselets au sol et les disposèrent autrement, en conservant trois. Sept autres élus sont sur la piste et un autre, le chaman posa une bille d’agate noire devant les autres, celui là est dangereux, reprit-il. Deux-Ours, méfie-toi de l’œil qui ne voit pas.
Kolya plissa les yeux, imprimant les mots du sorcier dans sa mémoire.
- Tu dois trouver les sept et te joindre à eux, tu les guideras quand ils ne sauront plus où chercher, mais l’œil qui ne voit pas tentera de te détruire, tu dois être prudent comme la martre et dangereux comme le loup, le temps presse, tu dois partir ce soir, vers le sud, après la célébration.
 
Là s’arrêta le conseil, le soir même une célébration d’adieu fut organisée pour que les esprits veillent sur la route du ravageur et qu’il représente dignement sa tribu, des offrandes lui furent faites, qu’il ne put accepter pour la plupart. Des peaux, des fourrures, des boissons, des armes, des instruments de musique…..Mais il savait qu’il retrouverait tout ça devant sa hutte à son retour…s’il revenait…. Mais son esprit avait du mal à suivre la fête, il cherchait à comprendre l’énigme du chaman, que devait-il assembler ? Comment guider des gens qu’il ne connaissait pas encore vers un but qu’il ignorait ? Et que pouvait être cet œil qui ne voit pas et dont il devait se méfier ? Autant de questions qui lui tiendraient compagnie sur la route. Le seul avantage pour lui de cette fête, était qu’il pouvait enfin se montrer plus humain avec ceux de sa tribu, en particulier les enfants qu’il prenait sur ses genoux, ou qui escaladaient son corps comme une véritable montagne, ce qu’il était d’ailleurs, vu la disproportion entre sa taille et les leurs. Jouer avec les enfants du village le détendit un peu.
 
Quand la fête s’acheva, quand les feux commencèrent à s’éteindre faute de bois, il ramassa quelques provisions, une couverture qu’il sangla dans son dos après l’avoir roulée, un briquet à silex et, flanqué de ses gigantesques haches à ses cotés, il prit le départ de son aventure vers le sud. Il sortit du village comme les premiers rayons du soleil annonçaient une aube nouvelle il partit vers le sud, sans se retourner, pourtant il aurait bien voulu faire un dernier signe aux enfants, mais il ne pouvait pas, il savait que cela serait interprété comme une marque de faiblesse et cela serait considéré comme un mauvais présage.
Kolya Deux-Ours allongea le pas pour ne pas être tenté de se retourner et, ruminant les questions que le chaman avait soulevé en lui, il disparut des yeux des villageois dans le jour naissant.
 
 
 
3 prêtrise.
 
 
Dans les contreforts de la chaîne des Arêtes, aux pieds du mont du Dragon sinuait la tumultueuse et bondissante rivière Anduynn. Elle descendait en torrent des montagnes et traversait notamment le Pas du Géant, un petit vallon encaissé entre deux collines verdoyantes. C’est là que se nichait la petite bourgade de Miremont, bourg qui eut pu être insignifiant, s’il n’avait pas donné son nom à une communauté d’érudits et de savants qui vivaient là, au pied de l’immense falaise granitique à l’intérieur de laquelle avait été édifiée la grande bibliothèque de Mylesha. Cette excavation troglodyte avait été creusée en l’honneur de la Déesse du savoir, de la connaissance et du partage, et son édification avait été menée, disait-on par les plus habiles architectes et ouvriers nains.
La gigantesque bibliothèque s’élevait à l’intérieur même de la falaise de granit. Haute de plus de trois mille pieds, elle renfermait près de trente étages et constituait  la plus importante concentration de livres et de savoir de tout Faerya.  
La Grande bibliothèque de Mylesha s’élevait à environ deux lieues du bourg de Miremont en direction des montagnes.  
Tout en bas de la falaise, sur le replat, avait été édifié un petit bastion, pas vraiment fortifié qui dominait l’ensemble des maisons, huttes et chaumières qui constituaient la communauté proprement dite et qui n’était entouré que d’une palissade de bois.
A l’intérieur de cette muraille de rondins, outre les habitations dévolues aux chercheurs, savants et érudits venus de tous les horizons, s’élevait un temple dédié tout naturellement à Mylesha.
La communauté était constituée d’une cinquantaine de personnes. Humains, elfes, nains et autres ethnies s’y côtoyaient sans heurts et sans aucun incident notable puisque la chose qui les réunissaient tous là était la quête du savoir et la recherche intellectuelle.
En dehors de cela, la bibliothèque était ouverte à tous, et quiconque cherchait un renseignement, une histoire ou un livre particulier était susceptible de le trouver ici.
Seuls les deux derniers étages de la grande bibliothèque étaient d’un accès restreint car ils étaient consacrés à tout ce qui avait trait à la magie, la sorcellerie et aux diverses sciences occultes. Seuls les porteurs d’une lettre de recommandation frappée du sceau de la recherche Royale ou de l’Académie de magie pouvaient prétendre pénétrer dans ce sanctuaire.
C’est pourquoi la petite communauté était dotée d’un bastion où une quinzaine de gardes placés sous le commandement d’un capitaine assurait la sécurité du lieu et des personnes placées sous leur responsabilité.
Bien qu’assez isolé, l’endroit n’était pas désagréable. Le peu d’intérêt stratégique que représentait la grande bibliothèque faisait qu’on y envoyait en garnison que les vétérans ou les éclopés des armées royales qui, vu l’aspect par définition paisible d’une communauté de savants, pouvaient y couler une semi-retraite confortable et où la rigueur militaire était réduite à sa plus simple expression.
 
Le commandant de la place était à l’image des hommes qu’il commandait. Le Capitaine Jolin Saint-Croix était un homme d’une cinquantaine d’années aux traits marqués par trente années passées sous l’uniforme royal.  
Il avait participé à la guerre contre l’Ouestfold et avait perdu un bras lors de la bataille de la vallée des neuf marches. Une masse d’arme noire lui avait broyé le coude droit et il avait du être amputé à l’issue de la bataille.  
Tout de suite après la guerre, il avait été affecté là, à la surveillance de cette petite communauté car l’on avait estimé que même avec un seul bras, il pourrait y effectuer son devoir sans réelles difficultés.
Il avait donc passé les vingt-six dernières années dans ce coin reculé du royaume de Faerya à régler les chamailleries anodines et les petites rivalités parfois mesquines de cette poignée de savants, âgés pour la plupart et parfaitement inoffensifs.
Mais le capitaine Jolin Saint-Croix n’était pas amer, son affectation avait été assortie un an plus tard de son anoblissement, faisant de lui le chevalier Saint-Croix de Miremont, et par-dessus tout lui avait permit de rencontrer sa merveilleuse épouse, Fedywell, fille d’un sorcier elfe, qui était venu faire quelques recherches à la bibliothèque et y avait séjourné quelque temps.  
A l’époque, elle seule l’avait regardé autrement que comme un soldat mutilé au regard triste. Elle seule avait su voir derrière ses yeux bleus fatigués autre chose qu’un éclopé. Lui se sentait comme une épave brisée, échouée après une terrible tempête et devenue parfaitement inutile. Mais dans les yeux de Fedywell, il n’était jamais apparu diminué. Cette elfe à la beauté irréelle l’avait aimé, avait lié son destin au sien, restant près de lui quand son père repartait vers les forêts elfiques et lui avait donné la plus merveilleuse petite fille qu’un père puisse rêver.
Syl, sa fille unique avait grandi dans cette communauté. Issue de deux races, elle avait retiré de chacune les traits essentiels. Elle avait hérité la beauté de sa mère, sa vivacité et sa grande sagesse. De son père elle avait gardé la stature élancée, l’esprit combatif et le regard d’azur.
Au contact de cette communauté, Syl avait développé sa curiosité et rencontré la foi. Fascinée par le culte de Mylesha, elle en avait appris la doctrine et embrassé les préceptes. Elle était aujourd’hui la vestale du temple de la communauté, assurant les fonctions de prêtresse et de guérisseuse. C’était heureux car cela avait permit à son père de la garder près d’elle et il en était fier «même si elle force parfois un peu trop sur la notion de partage » songeait-il un léger sourire aux lèvres.
Accoudé à l’un des créneaux de son bastion, le capitaine Saint-croix de Miremont lissait son épaisse moustache de sa main unique en regardant approcher au loin ces six cavaliers qui montaient vers lui par la route du vallon.
 
 
C’était jour de marché dans la petite bourgade de Miremont, une foule bigarrée se pressait devant les étals. Toutes les échoppes avaient laissé leur porte ouverte malgré la fraîcheur de cette fin d’automne. Le ciel était dégagé et le soleil brillait en cette fin d’après-midi, même si la température n’était pas très chaude. Une troupe de bateleurs et de jongleurs de foire créait de l’animation et un attroupement s’était formé autour d’eux. Les auberges regorgeaient de monde et des rires et des bruits joyeux sortaient des trois tavernes de la ville.
Syl Saint-Croix de Miremont arpentait la rue principale, encombrée de marchands et de badauds, d’un pas alerte et le sourire aux lèvres. Ses longs cheveux châtains étaient dénoués et battaient ses reins au rythme de ses pas. Elle portait un corset de métal court au généreux décolleté et un short de cuir très ajusté. Ses jambes fuselées étaient chaussées de hautes bottes en cuir brun et ses cuisses recouvertes de plaques de métal. L’ensemble moulait et soulignait ses formes avantageuses, ne laissant rien ignorer de sa sculpturale anatomie. Les têtes se tournaient sur son passage, de la gent masculine surtout, et à chaque pas, le roulement de ses hanches provoquait des regards concupiscents braqués sur sa chute de reins. Regards dont elle n’ignorait rien et qui l’amusaient plutôt.
Si certains des hommes qui la regardaient passer nourrissaient parfois l’idée de la toucher autrement qu’avec les yeux, un simple coup d’œil sur le lourd marteau de guerre qui battait son flanc droit chassait aussitôt cette pensée.
Quittant l’artère principale, la jeune prêtresse s’engagea dans une rue plus étroite sur sa droite et entra bientôt dans l’atelier du maréchal-ferrant.
- Salut Eld, s’écria-t-elle en entrant avec un sourire et en levant la main, mon cheval est-il ferré de neuf ?
Eldemond Boisseau, le forgeron et maréchal-ferrant du bourg était un homme robuste, trapu au torse et aux bras aussi velus que son crâne était dégarni. Vêtu seulement d’un pantalon de grosse toile et de son grand tablier de cuir, il transpirait abondamment à proximité de sa forge. Il leva le nez de son enclume quand Syl l’interpella.
- B’jour mam’zelle Syl, répondit-il en souriant à son tour. Ho oui vot’ cheval est ferré et à l’écurie. Et d’un geste de sa grosse patte il désigna le bâtiment adjacent à son atelier.
- Parfait, reprit la jeune femme en souriant toujours. Où est Thom ton apprenti ? Demanda-t-elle en posant une poignée de pièces sur l’établi.
- Eh ben, il est à l’écurie, lui aussi, répondit Eld, il manie la fourche pour nourrir les chevaux. Pourquoi ? Vous le cherchez ?
- Oui, reprit Syl en posant un pied sur l’enclume et en avançant son visage près de celui, rougeaud, d’Eld. Il se pourrait que j’aie autre chose que de l’avoine à lui faire enfourcher, murmura-t-elle avec un sourire de conspirateur. Puis elle haussa deux fois les sourcils.
Le forgeron partit d’un gros rire et secoua la tête avant de se remettre à taper sur son enclume, au moment où Syl sortait de l’atelier pour entrer dans l’écurie.
 
 
Syl se réveilla en sentant qu’une main la secouait doucement, elle sourit sans ouvrir les yeux.
- Mmmh mais tu es insatiable, ronronna-t-elle, Thom tu m’as épuisée et…
- Syl, c’est sérieux, réveille toi, coupa Thom, je crois que quelque chose brûle sur ton caillou.
Cela la réveilla tout à fait, la jeune femme se leva d’un bond, quittant le tas de foin où elle était allongée, nue,  pour rejoindre Thom.
 
Ils étaient en haut de l’écurie, sur la plate-forme de bois qui servait de grenier à foin et qui surplombait les stalles des chevaux. Le bâtiment en bois n’avait qu’un toit à double pente et le pignon en était dépourvu. De là où ils étaient, ils apercevaient parfaitement le haut de la colline au loin où se dressait la grande bibliothèque. La nuit était tombée et l’on voyait distinctement une sorte de rougeoiement qui s’élevait de derrière les sapins. Thom pointait le doigt pour l’indiquer à Syl, ne pouvant s’empêcher de contempler son corps, dont les rayons de lune soulignaient les courbes harmonieuses.
- On dirait qu’il y a le feu chez toi, reprit Thom en enroulant le bras autour de la taille de la demi-elfe.
La lueur qu’on apercevait au loin ne pouvait être en effet que celle d’un brasier.
- Par Mylesha ! ! S’exclama Syl et s’arrachant à l’étreinte de Thom qui se voulait protectrice et rassurante, elle se mit à rassembler ses affaires à tâtons et à s’habiller à la hâte.
Une minute plus tard une cavalière déboula en trombe de l’écurie, traversa le village à toute allure, renversant un étal au passage et quitta le bourg pour foncer en direction de la bibliothèque à bride abattue.
Syl déboucha sur le replat moins d’un quart d’heure plus tard, elle vit les hautes flammes qui montaient du bastion, la porte de la palissade était grande ouverte, elle s’y engouffra et pénétra dans l’enceinte.
Si l’incendie était moins grave et moins spectaculaire qu’elle l’avait envisagé, elle fut néanmoins glacée d’horreur par ce qu’elle vit.
Seules deux maisons étaient la proie des flammes, ainsi que la porte de bois du bastion fortifié. En revanche des douzaines de silhouettes gauches et lentes se profilaient dans l’enceinte, Syl sut immédiatement ce que c’était.
- Des morts-vivants ! Cracha-t-elle en sautant à bas de son cheval écumant.
En effet, des zombies, des goules, des squelettes et quelques nécrophages avaient envahi la place et convergeaient à pas lents vers le temple. Sur les marches de celui-ci elle vit deux des gardes de son père qui tentaient à la fois de repousser les premiers morts-vivants, et de refermer les lourdes portes sur eux.
Syl comprit que les savants survivants devaient s’y être réfugiés en compagnie des quelques gardes fatigués.
La jeune prêtresse empoigna son marteau de guerre d’une main, saisissant dans l’autre le chapelet qui était glissé dans sa ceinture et se dirigea d’un pas déterminé vers «son »  temple tout en chuchotant une prière.
Tout en se dirigeant vers le temple d’un pas décidé, elle écrasa d’un revers de marteau la tête du zombie le plus proche, le renvoyant définitivement là d’où il n’aurait jamais dû revenir.
Puis elle se planta à peu près au milieu de l’enceinte, à environ vingt toises du temple et s’écria d’une voix forte :  
- Morts, moi Syl, Vestale de Mylesha, gardienne de ce temple, je vous bannis de mon église !
L’écho du défi roula un instant sur la place, et tous les cadavres marchants tournèrent leur regard vide vers la demi-elfe. Puis lentement, ils commencèrent à se traîner vers cet apport de chair fraîche, abandonnant leur lutte contre les gardes aux portes du temple.
Les deux vétérans qui avaient abattu une demi-douzaine de morts-vivants les regardèrent se diriger vers la silhouette campée au centre de l’espace, le marteau et le chapelet brandis.
- Elle est folle, murmura l’un d’eux, ils vont la bouffer toute crue !
- Non, intervint l’autre sèchement, c’est une prêtresse, tu l’as oublié ? Elle va en faire de la charpie !
- Mais c’est Syl, notre Syl, on l’a tous fait sauter sur nos genoux, on peut pas la laisser se faire….
L’autre l’interrompit d’un geste impérieux de la main, et tendant le menton vers la vestale il intima à son vieux compagnon l’ordre muet d’observer la suite.
– Ne pas paniquer, les laisser s’approcher assez près, se répétait Syl, surtout ne pas paniquer…..Malgré tout elle sentait ses genoux trembler légèrement en voyant approcher ces abominations décharnées qui tendaient déjà leurs mains mortes vers elle pour déchirer sa chair chaude et vivante et s’en repaître avidement.
Syl ferma les yeux, elle priait sans discontinuer à l’adresse de sa Déesse, serrant le manche de son marteau à s’en faire pâlir les jointures. Lentement, inexorablement, la troupe de morts-vivants l’encercla et se rapprocha d’elle, attirée par cette vie qui les défiait aussi sûrement qu’un papillon de nuit s’approche de la lumière qui signera sa perte.
Quand Syl rouvrit les yeux, les mains crochues des premiers rangs n’étaient plus qu’à quelques centimètres de son visage et de sa peau, elle en sentait déjà qui effleuraient ses cheveux, d’un geste vif elle leva le chapelet bien haut et se mit à crier de toute la puissance de ses poumons :  
- VADE RETRO MORTIS !
L’espace d’une seconde, le corps de Syl tout entier brilla d’une aveuglante lumière dorée et une gigantesque onde de choc circulaire, dont elle était l’épicentre balaya le périmètre autour d’elle dans un rayon de dix mètres.
Quand la vague d’énergie divine les frappa, les cadavres animés se mirent instantanément à exploser les uns après les autres du centre vers l’extérieure, jonchant le sol de petits fragments minuscules.
Quand le dernier zombie fut désintégré, Syl poussa un profond soupir et se rua vers le temple.
Elle y fut accueillie par les deux gardes qui la serrèrent dans leurs bras.
- T’es une vraie championne ma poupée, s’exclama l’un d’eux, une vraie tueuse de…machins. Par superstition il refusait de dire le mot.
Syl répondit par un sourire sans révéler qu’elle avait eu la peur de sa vie.
- Combien êtes vous là dedans ? Demanda-t-elle, et où est mon père ?
- Presque tout les résidants sont là ma p’tite, répondit l’autre, quelques gardes un peu blessés aussi, mais ça va aller. Le capitaine est en haut de la bibliothèque avec six gardes mais…Il n’eut pas le temps d’achever, la jeune prêtresse courait déjà à toute allure vers l’entrée de la grande bibliothèque troglodyte.
 
 
Elle franchit les immenses portes grandes ouvertes en courant. Sans ralentir, elle écrabouilla deux zombies au passage en maniant son marteau. Il semblait que les morts-vivants s’étaient également répandus dans le gigantesque édifice. Dédaignant le grand ascenseur qui était actionné par des ânes tournant en rond dans une sorte de cage pour enrouler l’énorme corde autour d’une poulie géante, elle entreprit l’ascension du grand escalier de pierre, gravissant les marches quatre à quatre. Trente étages à gravir à pied et au pas de course, c’était impossible, elle le réalisa au septième pallier. Elle s’arrêta pour reprendre son souffle et exterminer une goule au passage. Le souffle court, elle incanta un sort d’endurance, et reprit sa  course folle vers les étages supérieurs.  
Au cours de sa montée, elle remarqua que plus elle s’élevait, moins les morts-vivants étaient nombreux, une chance, pensa-t-elle, ses pieds volant littéralement au-dessus des marches.  
Après une course ascensionnelle qui avait duré un bon quart de bougie et gravit plusieurs milliers de marches, elle déboucha enfin sur le pallier du vingt-neuvième étage, le premier des deux étages d’accès restreints. Elle constata que les lourdes portes de bois aux nombreuses ferrures avaient été enfoncées et que quatre cadavres de gardes gisaient entourés de morts qui ne seraient plus jamais vivants. Elle chercha du regard son père et ne le trouvant pas, elle se précipita en avant.
Les deux étages qui constituaient le sommet de la grande bibliothèque de Mylesha étaient disposés en mezzanine avec un hall central circulaire, dallé de pierre, duquel partaient en étoile les rangées de rayonnages contenant le savoir interdit, ou tout du moins réglementé.
Syl fit irruption dans le hall pour constater qu’une quinzaine d’autres cadavres y étaient étendus, elle repéra son père de loin, allongé près des premières marches qui menaient à l’ultime étage et se précipita vers lui.
Le capitaine Jolin Saint-croix de Miremont respirait encore péniblement, serrant dans sa main unique, la garde de son épée ensanglantée. Une vilaine blessure lui barrait la poitrine, quatre profondes entailles parallèles, comme le coup de griffe d’un énorme animal. Syl mit un genou au sol et passa une main sous la nuque de son père pour lui redresser la tête.
- Père, père ! Chuchota-t-elle doucement en lui caressant les cheveux.
Le chevalier Saint-Croix de Miremont ouvrit les yeux et posa sur sa fille un regard trouble.
- Ha c’est toi ma chérie, tu n’as rien ?
Elle secoua la tête négativement, incapable de répondre, de grosses larmes roulant sur ses joues de velours, la gorge serrée d’émotion.
- Ils..Ils étaient trop nombreux, trop forts, poursuivit le capitaine d’une voix faiblissante, et puis tous ces morts-vivants…. Je…Nous n’avons pas pu tous les repousser, ils ont fini par m’avoir aussi…il fut prit d’une quinte de toux, sa fille le serra plus fort contre elle. Retrouvant un semblant de respiration, il acheva : Mais je me suis défendu, j’en ai abattu douze, il désigna ses victimes du bout de l’épée puis il la lâcha pour caresser la joue de sa fille ruisselante de larmes et lui remettre une mèche en place, comme il l’avait toujours fait. Il fixa son regard vitreux dans celui de sa fille unique.  
- Douze, répéta-t-il, pas trop mal pour un manchot, puis il eut un vague sourire, un hoquet et ses yeux devinrent fixes comme un filet de sang s’échappait du coin de ses lèvres.  
Syl poussa un hurlement de désespoir dont l’écho se répercuta longuement dans les étages inférieurs de l’immense bibliothèque troglodyte.
 
Au dehors, les gardes et les savants survivants étaient sortis du temple et avaient entrepris d’éteindre l’incendie des maisons et d


Message édité par eskael le 15-05-2007 à 15:26:56
n°552
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 25-02-2006 à 22:16:13  profilanswer
 

un puissant sort de guérison pour panser les profondes blessures de son père, toujours inconscient, mais vivant.
L’intensité de la prière et de la concentration de Syl avaient été tels qu’elle n’avait pas entendu le zombie s’approcher lentement depuis la porte, convoitant, dans les limbes de ce qui avait été un esprit cette vie qui luisait devant lui. D’ailleurs même sans cette concentration, Syl ne l’aurait pas entendu, car en dépit de leur infinie lenteur, les zombies étaient absolument silencieux.  
La vestale de Mylesha fut tirée de sa concentration par un bruit mat, elle sursauta en tournant la tête pour voir le corps d’un zombie s’affaler mollement sur le sol, la tête littéralement broyée par un gigantesque coup de maillet.
- Ben mam’zelle Syl, dit Eld en posant son maillet tête au sol et en appuyant son gros bras velu sur le manche, m’est avis qu’on tombe à pic pas vrai ? Puis il ajouta en souriant : Sacré beau rituel en tout cas, z’êtes une sacrée bonne prêtresse !
Syl le gratifia d’un sourire fatigué, puis reporta son attention sur son père qui respirait faiblement mais régulièrement.
 
Porté par le robuste maréchal-ferrant, le capitaine Saint-Croix fut redescendu de la bibliothèque, mis dans son lit et pansé par quelques femmes du village.
Malgré son épuisement, ramener son père à la vie avait été une épreuve plus que fatigante et traumatisante, Syl consacra le reste de la nuit avec l’aide des villageois et des deux gardes valides, à éliminer le moindre mort-vivant resté dans la bibliothèque, à finir d’éteindre les restes d’incendies et à dispenser de nombreux sorts de guérison aux différents blessés.
Les cadavres furent rassemblés sur la place de la communauté, les «vrais » morts d’un côté, les restes des morts-vivants de l’autre et Syl organisa une dernière cérémonie, devant les villageois assemblés et d’un sort de lumière brûlante, fit disparaître par le feu divin les derniers restes de ces abominations au grand soulagement de tous les survivants de cette nuit d’horreur.
Elle bénit les autres corps au nom de Mylesha et expliqua qu’elle était trop épuisée pour s’occuper de leurs obsèques sur-le-champ, ce que tout le monde comprit.
Quand le soleil se leva enfin, il n’y avait plus aucun danger dans la bibliothèque, et plus un seul brandon rougeoyant dans les décombres des deux maisons incendiées.
Certains des villageois reprirent le chemin de Miremont, mais d’autres, dont le brave forgeron décidèrent de rester jusqu’à ce que tout soit redevenu à peu près normal.
A la troisième heure après le lever du soleil, Syl entra dans la chambre paternelle, remerciant le ciel que sa mère fut en visite dans sa famille elfique. Elle s’assit dans un fauteuil à haut dossier au chevet de son père, lui prit la main et, recrue de fatigue, s’endormit en un instant.
 
 
 
Le surlendemain de cette nuit affreuse, le capitaine Saint-Croix de Miremont s’entretenait avec sa fille. Il était encore bien trop faible pour se lever mais son esprit s’était parfaitement réveillé.
- Syl, il faut faire l’inventaire des deux derniers étages, voir ce qu’il manque, visiblement « ils » étaient venus chercher quelque chose et « ils » ont du l’emporter.
-  Ce sera fait, père, d’ailleurs c’est déjà en cours, le professeur Athalmis s’en occupe, il est habilité à y entrer et en connaît parfaitement le contenu.
Le capitaine hocha la tête en signe d’approbation. Puis il expliqua à sa fille ce qui s’était réellement passé. Six cavaliers s’étaient présentés à la poterne de la communauté. Ils étaient tous vêtus de couleurs sombres, drapés dans des immenses capes et coiffés de larges capuchons. Ils prétendirent avoir des recherches à faire dans la bibliothèque ce que les gardes n’avaient aucune raison de leur interdire. Celui qui les conduisait disait avoir une autorisation pour entrer dans les deux étages supérieurs, il furent donc conduits devant le capitaine qui examina la lettre de recommandation, son œil exercé examina le sceau présenté et s’aperçut qu’il s’agissait d’un faux habilement contrefait.
– C’est à partir de là que tout s’est gâté, confia le capitaine Jolin à sa propre fille, Je leur ai dit que je ne pouvais pas les laisser accéder aux derniers étages car le sceau était faux. Leur chef à agité la main et je me suis retrouvé subitement dans le noir le plus total, quelqu’un m’a poussé en arrière et j’ai entendu la serrure de la porte se refermer, ils m’avaient enfermé dans mon propre bureau.
- Un sort de ténèbres, murmura Syl, pas bon ça papa.  
- Oui sans doute, reprit son père, qui en bon guerrier qu’il était n’avait jamais rien entendu à la magie. Ensuite ces fameuses ténèbres se sont dissipées, j’ai attrapé mon épée et d’un coup d’épaule j’ai enfoncé la porte et je leur ai couru après en appelant les gardes. Quand je suis arrivé dehors, ils étaient presque arrivés à l’entrée de la bibliothèque, leur chef faisait des tas de gestes et à chaque fois des cadavres sortaient de terre et nous attaquaient.
- De la nécromancie, commenta Syl avec dégoût, mais continue père.
- Hé bien je me suis frayé un chemin à coups d’épées parmi les morts-vivants, j’ai pris quatre hommes avec moi pour les suivre dans la bibliothèque et j’ai ordonné aux autres de rassembler les chercheurs et de s’enfermer dans le temple. Puis on est tous les cinq montés dans l’ascenseur direction le vingt-neuvième étage…..En arrivant la haut, on s’est fait attaquer par tout un groupe de morts-vivants, les deux gardes en faction aux portes étaient déjà morts et celles-ci avaient été enfoncées, Mylesha seule sait comment.
- Magie papa, répondit Syl, sans aucun doute.
- Bref, reprit le capitaine, on a tenté de se frayer un chemin parmi les morts-vivants, j’y ai perdu deux autres gardes mais nous avons finalement débouché à trois dans le hall où tu m’as trouvé. Sur les six hommes qui étaient arrivés, quatre fouillaient les étagères, et seul celui qui semblait être le chef et un autre, complètement enroulé dans une grande cape noire se trouvaient dans le hall. Le supposé chef à encore fait apparaître quelques zombies pour nous attaquer, mais ils sont lents et on en serait facilement venu à bout. Ils s’en sont rendu compte et là, le type à la cape a tendu le doigt vers mes hommes et l’un après l’autre ils sont tombés raides morts ! Mais il se sont aussitôt relevés sous forme de zombies pour m’attaquer à leur tour. La voix du capitaine se brisa, Ho Syl, c’était affreux, j’ai du combattre mes propres hommes changés en morts-vivants, j’ai du frapper des gars que je côtoyais depuis près de trente ans, tu te rends compte ?
La jeune prêtresse serra la main de son père en essayant de le réconforter :  
- Ils n’étaient plus humains papa et si tu ne les avais pas abattus ils t’auraient tué, sans remords ni conscience…
- Oui, tu as sûrement raison, mais, c’est affreux tout de même.
- Je sais papa, elle lui adressa un sourire compatissant et il reprit le cours de son récit :
- J’ai fini par tous les abattre, c’est alors que l’un d’eux, surgissant d’une rangée d’étagères s’est jeté sur moi l’arme haute. Il devait penser qu’un manchot serait une proie facile, mais ils ne savaient pas que j’ai eu vingt-six ans pour m’entraîner à manier mon épée de la main gauche, et même s’il était bien plus rapide que les zombies, je l’ai vaincu quand même. Quand il est tombé, sa cape s’est écarté et j’ai vu la lune rouge sur son armure en cuir noir, Syl c’est la marque de l’Ouestfold !
La vestale de Mylesha resta interdite en entendant cette révélation, son capitaine de père acheva son récit.
- Quand j’ai eu tué cet Ouestfoldien, je me suis tourné vers eux, mais je nai pas eu le temps de les attaquer, la silhouette noire encapuchonnée s’est jeté sur moi et sa main est sortie de sous sa cape pour me frapper, ce n’était pas une vraie main Syl, on aurait dit une sorte de patte griffue. Je n’ai quasiment pas eu le temps de la voir, ce, cette chose m’a lacéré la poitrine et je suis tombé en arrière, là où tu m’as trouvé. Je les ai vus ressortir et l’un d’eux tenait quelque chose sous le bras mais je n’ai pas pu voir ce que c’était. Voilà, tu en sais autant que moi. Par contre, je ne comprends pas pourquoi ils ont mit le feu aux maisons.
- Ce n’est pas eux papa, expliqua Syl à son tour, les savants on expliqué aux gardes que les zombies avaient peur du feu, ce qui n’est pas tout à fait exact mais bon, et en essayant de les repousser avec des torches, l’un des gardes a mit le feu à une maison, c’est ce qu’ils m’ont raconté, après, le feu s’est propagé tout seul.
- Les vieux idiots, cracha le capitaine.
- Non papa, sourit sa fille, sans le feu je n’aurais jamais su que vous étiez en danger et je serais arrivée trop tard. Cette bêtise aura tout de même servi à quelque chose.
Le capitaine Saint-Croix de Miremont parvint à sourire à son tour, heureux que sa fille ait pu accomplir un tel miracle. A cet instant, on frappa à la porte, et ayant reçu la permission d’entrer, un petit personnage portant une longue robe brune et un étrange chapeau pointu pénétra dans la pièce. Père et fille saluèrent poliment le gnome.
- Ha professeur Athalmis, dit le capitaine, avez vous découvert ce qui manquait ?
- Hé bien oui, répondit le tout petit bonhomme en ôtant son drôle de chapeau, à vrai dire c’est assez curieux, il manque trois choses dont une me surprend particulièrement.
 
Syl et son père portèrent sur le gnome un regard plein de curiosité. Encouragé par ce regard, Athalmis poursuivit :  
- Hé bien ils se sont emparés d’un traité de démonologie et d’un grimoire de nécromancie, ce qui, vu les méthodes qu’ils emploient ne pas m’a pas surpris outre-mesure. En revanche, ce qui est beaucoup plus surprenant, c’est qu’en redescendant, ils ont volé dans les étages inférieurs, qui sont pourtant accessibles à tous, prit-il la peine de préciser, un livre traitant des légendes Faeryiennes.
Le capitaine et sa fille furent en effet assez surpris par cette révélation.
- Si ce sont bien des Ouestfoldiens comme le pense papa, dit Syl, ce n’est pas complètement étonnant qu’ils ne connaissent pas bien les légendes de Faerya, cela dit, je ne vois pas très bien ce qu’ils pourraient en faire.
Pendant de longues minutes, ils se perdirent tous les trois en conjectures.
Au bout d’un long moment de réflexion, Syl se leva et s’adressa à son père :
- Papa je dois te laisser, il faut que je m’occupe de la cérémonie des obsèques de ces malheureux qui ont péri cette nuit là.
- Bien sûr ma chérie, dit le capitaine en hochant tristement la tête, j’aimerais tant y assister….Ne serait-ce que par respect pour ces gens que je connaissais tous et que je n’ai pas su défendre.
- Ne vous accablez pas chevalier, dit le professeur en répondant avant la jeune femme, vous avez fait plus que votre devoir et avez même failli mourir pour l’accomplir.
- Il a raison papa, dit Syl avant d’ouvrir la porte, et puis, reprit-elle, ce ne sera pas très gai de toute façon. Et elle sortit pour se rendre au temple afin d’y accomplir ce qu’elle détestait le plus dans son ministère.
 
 
Après la cérémonie funéraire, Syl était retournée au temple. Elle s’y trouvait seule, rangeant quelques affaires en s’interrogeant sur la signification des malheureux événements de ces derniers jours. Elle se tourna alors vers la statue de sa Déesse qui surplombait l’autel et lui adressa une prière silencieuse. A sa grande surprise, le visage de la sculpture s’illumina et ses yeux de pierre s’ouvrirent, avant qu’une voix douce ne raisonne dans le temple, ou n’était-ce que dans la tête de Syl ? Elle n’aurait pu le dire mais écouta avec respect et dévotion :  
- Syl Saint-croix de Miremont, dit la voix, l’une de me vestales. Tu me sers bien aussi je vais répondre à certaines de tes questions…
Le jeune demi-elfe tomba aussitôt à genoux devant sa déesse.
- Les heures sombres reviennent pour ton pays, reprit la statue, ce qui fut dispersé doit être à nouveau rassemblé pour que le destin s’accomplisse et que revive la légende. Le savoir du livre volé n’est pas unique, ma bibliothèque fut profanée par des mains impies et des créatures contre nature. De toi ma servante je fais aujourd’hui mon émissaire et pour t’aider dans ta quête je te livre une partie de la réponse. Prends cet objet que t’as remit ton grand-père elfe et ne t’en sépare plus. Où que tu ailles garde le bien, car il te protégera et t’ouvrira la voie. La quête est déjà commencée, trouve les autres participants et apporte leur ta sagesse et ton savoir, car des ténèbres doit toujours jaillir la lumière.
 
La statue se tut, les yeux de pierre se refermèrent et la lumière qui l’enveloppait s’estompa. Syl resta agenouillée un long moment encore à prier avant de se relever et de sortir du temple pour rejoindre son père.
Arrivée dans sa chambre, elle lui raconta ce qui venait de se passer, répétant les paroles de la déesse presque mot pour mot. Son père l’écouta de bout en bout sans l’interrompre. A la fin elle lui dit :  
- Mais je ne sais pas de quel objet elle à voulu parler, je ne me souviens pas de ce que grand-père m’aurait offert et me serait utile aujourd’hui.
- Moi je sais, répondit son père dans un sourire, regarde dans le coffre au pied de mon lit.
La jeune fille s’exécuta et sortit du coffre un casque de mithril, le métal enchanté que seuls les elfes savent travailler, brillant de mille feux. C’était en fait un cabasset, couvrant presque tout le visage de son porteur à l’exception des yeux, du nez et de la bouche. Il était destiné à recouvrir le crâne, la nuque et les joues. Celui ci ne portait aucun ornement ni plumet à l’exception d’une bande de la largeur d’une main sur tout le dessus du front, ciselé de fines inscriptions elfiques et de nombreuses runes.
- Ton grand-père me l’a remit pour toi le jour de ton dixième anniversaire, expliqua le capitaine Jolin Saint-Croix à sa fille, mais tu étais beaucoup trop petite pour le porter, alors ta mère et moi l’avons rangé ici, et…hum, il toussota, je crois bien que nous l’avons oublié, avoua-t-il sur le ton de l’excuse, ce qui fit sourire sa fille. Et je crois me souvenir qu’en me le remettant ton grand-père à dit qu’une petite fille de légende devait avoir un casque de légende... J’avoue qu’à’ l’époque je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire et j’ai juste pris ça pour un compliment.
- Ca ne fait rien papa, l’essentiel est que Mylesha elle, s’en soit souvenu et que nous l’ayons retrouvé. Puis elle essaya le cabasset en souriant qui étonnement lui allait parfaitement, mais aucun des deux n’en fut réellement surpris.
- Maintenant que tu as un joli casque, reprit son père, par où vas-tu commencer cette fameuse quête ? Tu ne sais même pas ce que tu cherches ni par quel bout la prendre.
- Ho si papa, répondit Syl, Mylesha a parlé de légende, Grand-père aussi et les ouestfoldiens ont volé entre-autre un livre sur les légendes. Alors je vais commencer par aller chez Grand-père, pour qu’il m’explique cette histoire de légende justement. En outre, la Déesse a dit que le savoir de ce livre n’était pas unique et si quelqu’un en sait long sur les légendes de Faerya, ce sont sans nul doute les elfes. Puis elle ajouta avec un sourire narquois, j’en profiterai pour embrasser maman.
Son père acquiesça en souriant. Et même s’il se sentait tout à coup très inquiet pour sa fille, il n’essaya pas de l’empêcher de partir. Il savait bien qu’il serait vain de tenter de dissuader un prêtre de suivre une quête commandée par son propre Dieu en personne, dans le même temps il plaignit quelque peu ceux qui auraient la mauvaise idée de se mettre en travers du chemin de sa fille, mais pas tant que ça.
 
Le lendemain matin, ayant emballé quelques affaires dans un grand sac à dos de cuir et après avoir fait d’émouvants adieux à son père et à la communauté,  Syl se mit en selle coiffée du cabasset de mithril et agita la main à l’attention de tous ceux qui assistaient à son départ. Son père avait tenu à se lever et la regardait, appuyé sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, agitant sa main unique avec une expression qui se voulait confiante. Syl vit volter son cheval et partit vers l’aventure d’un bon trot. Le capitaine Jolin Saint-Croix de Miremont la regarda longuement s’éloigner, et fixa encore la route même après qu’elle eut totalement disparue à l’horizon en priant Mylesha de veiller sur sa fille.
 
4. guerriers
 
 
L’ambiance était morose et tendue au manoir Windstorm. Depuis cinq jours, les serviteurs rasaient les murs, les deux belles-filles du maître des lieux se faisaient le plus discrètes possible et interdisaient à leurs cinq enfants d’aller déranger leur grand-père. Tout en obéissant, les bambins âgés de quatre à douze ans ne comprenaient pas pourquoi leur « papy » ne venait plus jouer avec eux ni leur raconter ses fameuses histoires de batailles.
Ce que ses petits-enfants ne pouvaient savoir, et encore moins comprendre, c’était que depuis cinq jours, le général Arkadyus Windstorm avait été démis de ses fonctions de commandant en chef des armées royales. Pour goûter, lui avait-on dit, une retraite paisible et amplement méritée après quarante longues années passées à défendre et protéger le royaume de Faerya.
Depuis cinq jours, l’ex-général Arkadyus Windstorm arpentait son bureau. Marchant de long en large de son pas lourd et réglementairement raide de soldat de métier, ruminant ses pensées. Malgré ses cinquante-neuf hivers, c’était encore un homme robuste, à la large carrure et au pas alerte. Son visage buriné était encadré d’une barbe grise bien fournie et surmonté de gros sourcils broussailleux. Depuis cinq jours, il faisait le bilan de sa carrière. Il avait connu de nombreuses batailles pendant ces quarante ans, blessé de nombreuses fois, comme l’attestaient ses innombrables cicatrices. Il avait tout donné pour son royaume, y laissant son fils aîné, soldat comme lui qui dix ans plus tôt était mort dans une escarmouche contre des orcs à la frontière. Cela avait également coûté au général son épouse, morte de chagrin quelques mois après la tragique disparition de leur enfant. Du coup il avait interdit à son fils cadet d’embrasser la carrière militaire et celui-ci était devenu ingénieur naval. Il était sur la côte actuellement, surveillant la construction d’un navire. Tout ça pour qu’on le mette aux rencards, comme un vieil objet devenu inutile, alors qu’il était encore en pleine force de l’âge et parfaitement capable de commander ses hommes.
Depuis cinq jours, Arkadyus Windstorm ne décolérait pas.
 
Il marchait de long en large, les mains dans le dos et les sourcils froncés, une expression sévère sur le visage, comme avant chaque bataille qu’il avait dû livrer. Trois coups frappés à la porte de son bureau le sortirent de ses noires pensées.
- Quoi ? Aboya-t-il d’une humeur massacrante.
La porte s’ouvrit et la silhouette d’Argan apparut dans l’encadrement. Le vieux sergent avait servi Arkadyus depuis trente ans sur tous les champs de batailles. Lui servant successivement de sous-officier, puis d’ordonnance, d’aide de camp et surtout de confident et d’ami. Détaché du service lui aussi, en même temps que son supérieur et ami, il y était resté attaché et l’avait suivi dans sa retraite comme un vieux chien fidèle.
- Mon général, commença Argan après avoir rectifié sa position, un visiteur demande à vous voir.
- Qu’il aille au diable ! Rugit Windstorm avec un brusque geste d’énervement, je ne reçois pas !
Argan connaissait les mouvements d’humeur et les colères spectaculaires de son supérieur, mais il dut constater que le « vieux » avait vraiment l’air furibard. Sans se démonter il reprit d’une voix posée :
- Je crois que c’est important, mon général, c’est un capitaine du Cœur Courage.
Arkadyus cessa de déambuler et fixa son vieux subalterne avec un éclair de surprise dans le regard.
- Que me veut-il ? Demanda-t-il du même ton rogue.
Argan haussa légèrement les épaules en signe d’impuissance.
- Il ne l’a pas dit mon général.
Pour toute réponse, l’ex-général émit un grognement accompagné d’un geste de la main en direction de la porte. Argan l’interpréta aussitôt comme la permission qu’elle était. Et après avoir effectué le demi-tour réglementaire, il sortit du bureau sans en  refermer la porte derrière lui pour aller chercher le visiteur resté dans le hall.
En attendant son visiteur, le vieux général se demandait bien ce que l’Ordre lui voulait.
L’Ordre du Cœur Courage était un corps d’élite. Les paladins et les prêtres qui le composaient étaient tous au service de Tamhar, Dieu de la guerre et du combat. Leur foi était pour eux une arme aussi dangereuse que l’épée à deux mains qu’ils employaient et leur octroyait des pouvoirs que les guerriers traditionnels ne possédaient pas. Les paladins se considéraient comme les champions du bien et leur morale ainsi que leurs principes rigides, dictés par la stricte observance des préceptes de leur Dieu, n’avait d’égal que leurs qualités martiales. Investis d’une mission divine, ils luttaient farouchement contre toute manifestation du mal ou de ce qu’ils considéraient comme tel. Et même s’il reconnaissait qu’ils étaient d’excellents soldats, Arkadyus les avait toujours plus ou moins considérés comme des fanatiques. Il se demandait ce que l’Ordre pouvait bien vouloir à un vieux soldat en retraite, il n’allait pas tarder à le savoir.
Une minute plus tard Argan s’effaçait devant la porte du bureau pour y laisser entrer le visiteur. L’homme entra d‘un pas vif, et se tourna immédiatement vers Arkadyus, le heaume sous le bras et se mit au garde-à-vous en claquant les talons de fer de son armure.
- Capitaine Phylias de l’Ordre du Cœur Courage, puis il inclina légèrement la tête en ajoutant : Mes respects mon général.
Arkadyus hocha vaguement la tête pour toute réponse, tandis qu’il examinait le nouvel arrivant de son œil professionnel.
L’homme qui se tenait devant lui ne devait pas avoir plus de vingt-deux ou vingt-trois ans, estima le vieux général. Plus petit et moins massif qu’Arkadyus, il respirait néanmoins la force de la jeunesse. Ses cheveux blonds et raides étaient coupés au bol et la nuque était rasée. Il arborait l’étincelante armure de parade de son ordre, frappée du profil de la tête de lion tenant un cœur stylisé dans sa gueule. La longue cape d’apparat immaculée touchait presque le sol dans son dos et la poignée de son épée à deux mains dépassait de son épaule droite de la distance réglementaire. Ses yeux gris clair étaient fixés sur un point droit devant lui et son visage arborait la froide inexpression militaire. La position était parfaite et la tenue impeccable.
- Un capitaine de moins de vingt-cinq ans, soupirait intérieurement Arkadyus sans rien laisser paraître. Il regarda un moment le jeune officier avant de prendre la parole.
- Alors capitaine, commença-t-il de sa grosse voix, que me vaut l’honneur d’une visite impromptue du Cœur Courage ?
- Sa majesté vous à fait mander, mon général, je dois vous escorter jusqu’au palais royal. Répondit le capitaine au regard fixe.
- Bien, répondit Arkadyus, accordez-moi un moment pour me préparer. Puis il se tourna vers la porte avant de poursuivre : Argan raccompagne le capitaine et fais seller mon cheval.
Phylias salua d’un geste raide et sortit du bureau, emboîtant le pas au vieux sergent.
Tout en enfilant sa vieille cuirasse de bataille, le général Arkadyus Windstorm se demandait pourquoi on avait prit la peine de lui envoyer un capitaine de l’Ordre au lieu d’un hérault du palais. Puis il ouvrit un petit coffret posé sur son bureau, qu’il appelait «sa boite à souvenirs » et considéra ses décorations, se demandant s’il devait les porter. Après un instant de réflexion il estima qu’il n’en avait pas besoin, en revanche il sortit le vieux gantelet de métal qu’il traînait depuis toutes ces années et y enfila la main droite. Puis il sortit de chez lui en espérant que le roi allait lui annoncer une bonne nouvelle. Peut-être qu’on ne lui avait pas trouvé de remplaçant valable après tout.
Dans la cour, le capitaine était déjà en selle et Argan debout près du cheval du général lui en tendit les rênes. Arkadyus les saisit et sauta en selle avec l’aisance que confère l’habitude et une agilité étonnante pour un homme de son âge. S’il le remarqua, le capitaine Phylias ne fit aucun commentaire et l’instant d’après, les deux cavaliers prirent ensemble la direction du château du roi.
 
Une demi-bougie plus tard, ils pénétrèrent dans la cour du château royal en empruntant l’immense pont-levis et après avoir confié leurs chevaux à un palefrenier, furent conduit vers le cabinet privé du roi par un sergent hallebardier.
Arrivés dans le couloir, à quelques pas de la porte que leur indiquait le garde, Arkadyus se tourna vers le capitaine :
- Merci de ce bout de conduite, capitaine, vous pouvez disposer dit-il en le saluant d’un mouvement de tête.
Pour la première fois, le blond capitaine le regarda dans les yeux en formulant sa réponse :
- Non, mon général, je vous accompagne, il se trouve que je suis également convoqué.
La réponse ne laissa pas de surprendre Arkadyus et le capitaine le remarqua, il vit aussi que cela semblait profondément contrarier le vieux soldat, il se demanda un instant pourquoi avant de décider que ce n’était pas son problème.
Le hallebardier leur ouvrit la porte du cabinet royal et ils y pénétrèrent tous deux, le paladin se laissant, comme il se devait, précéder du vieux général.
 
Situé dans une aile du château, le cabinet privé du roi n’était pas aussi vaste qu’on aurait pu se l’imaginer. Le plafond était voûté et deux arches gothiques perpendiculaires se rejoignaient au-dessus du centre de la pièce. Les murs étaient tapissés de rayonnages où s’entassaient de fort nombreux ouvrages et le sol de la petite salle était recouvert de précieux et larges tapis. Un grand bureau de bois rare et patiné occupait le fond de la pièce.
 
Le roi Lormyr de Faerya était d’un homme qui frisait la cinquantaine, son port était altier et son visage plutôt débonnaire. Il était habillé de riches atours de velours brodé, et s’il avait jadis reçu un entraînement martial, son début d’embonpoint trahissait son manque d’assiduité à l’entretenir.
A l’entrée des deux hommes, il se tenait debout, devant son bureau devisant avec l’Archimage Eldaïr, son vieux conseiller qui était également le premier magicien du royaume.
Sitôt en présence du roi, le capitaine Phylias avait mit un genou en terre et avait braqué son regard au sol dans une respectueuse attitude. Arkadyus quant à lui se contenta d’incliner légèrement le buste en fixant les motifs du tapis a ses pieds.
A leur arrivée, la conversation s’interrompit et le visage du roi se tourna vers eux en s’ornant d’un large sourire.  
- Haaa Arkadyus, mon ami, s’écria-t-il en se dirigeant vers le vieux soldat et en le prenant par les épaules.
- Ex-ami, majesté, rappelez-vous. Répondit Arkadyus d’un ton glacial en gardant le regard rivé au sol.
Toujours tête basse, le capitaine fut frappé de stupeur par l’inconvenance de la réponse autant que par le ton employé pour s’adresser au souverain. Dans son coin, l’archimage porta la main devant sa bouche pour dissimuler un sourire moqueur. Ce que Phylias ignorait, mais qu’Eldaïr savait parfaitement, était que le vieux général avait été en son temps, le maître d’arme ainsi que l’instructeur militaire du roi. Ce qui pouvait peut-être, ajouté à trente ans de respect et d’amitié réciproque, expliquer sinon  justifier une attitude aussi peu protocolaire. Le roi quant à lui prit une mine contrite en levant les deux mains vers le ciel en un geste plus d’impuissance que d’agacement.
- Ho Arkadyus, reprit-il sur un ton désolé, ne soyez pas cynique, allez vous me reprocher de n’être plus mon général en chef à chacune de nos rencontres ? Vous savez très bien que les règlements militaires sont stricts et que ce n’est pas moi qui les ai rédigés. Puis son regard tomba sur Phylias toujours agenouillé et s’adressa à lui en lui touchant légèrement l’épaule : Mais relevez-vous, capitaine. Puis il reporta son attention à nouveau sur le vieux soldat, tandis que Phylias se redressait. Et puis quoi, Arkadyus ? Reprit-il, n’estimez-vous pas que quarante années à risquer votre vie sous l’étendard royal soit un tribut suffisant ? Arkadyus Windstorm releva la tête et fixa son regard sur son souverain, les mâchoires crispées.
- Majesté, j’estime que le devoir n’a jamais été une question d’âge. Si l’on est capable de le remplir c’est que l’on est pas trop vieux pour le faire, laissa-t-il tomber sur un ton à peine moins rogue.
Phylias était outré, comment ce vieux soudard osait-il s’adresser à son roi de la sorte ? Il toisa l’ex-général en chef d’un regard plein de honte et de colère, mais celui-ci étant placé juste devant lui ne pouvait pas le voir. De plus, Phylias ne pouvait rien dire puisque personne ne lui avait encore adressé la parole et encore moins invité à intervenir. Il garda donc le silence mais ses lèvres pincées en disaient long sur ce qu’il pensait de l’attitude de ce vieux bonhomme mal embouché, à l’égard de son souverain. Attitude que le vieil archimage avait remarqué depuis son coin de la pièce mais lui aussi se garderait bien d’intervenir, laissant se dérouler la scène sous ses yeux et en en goûtant tout le piment, en spectateur averti qu’il était.
Le roi s’était détourné d’Arkadyus et faisait quelques pas vers son bureau, tournant un instant le dos à ses deux hôtes. Le sourire madré qu’il esquissa alors rappela au vieux magicien que ce souverain, bien que jovial et débonnaire était bien plus rusé que son attitude paternaliste ne le laissait souvent supposer.
Lormyr s’assit derrière son grand bureau et se cala contre le haut dossier de son fauteuil, les avant-bras reposant sur les accoudoirs et les doigts joints devant son visage. Pendant un moment il sembla considérer les deux personnages cuirassés qui se tenaient devant lui. Puis fixant à nouveau ses yeux sur Arkadyus, il reprit enfin la parole d’un ton un peu moins badin :
- Et que diriez-vous, mon vieil ami, si précisément, je vous offrais une nouvelle occasion d’accomplir ce fameux devoir, même si cela n’implique pas le commandement d’une force militaire ?
Eldaïr nota avec satisfaction la lueur d’intérêt que la question du roi venait d’allumer dans l’œil d’Arkadyus Windstorm. Décidément, le souverain savait manier les hommes, pensait-il, et il trouvait toujours à actionner les bons leviers pour déclencher leur motivation.
Pour sa part, Arkadyus se disait que finalement, général ou pas, il était toujours celui vers qui le roi se tournait en cas de problème épineux à résoudre. Car, à n’en pas douter, la réunion en petit comité, dans le cabinet du roi, agrémenté de la présence du vieux mage et de celle de ce jeune loup de l’Ordre, ne pouvait rien annoncer d’autre qu’un problème important, pensait-il.  Et même si son instinct de baroudeur lui soufflait qu’il risquait à nouveau de plonger dans les ennuis, il éprouvait une grande fierté à cette nouvelle sollicitation, pour ne pas dire un certain plaisir, qu’il ne dissimulait pas aussi bien qu’il le croyait. Il se radoucit un peu et répondit au roi d’un ton cette fois plus aimable :
- Sa majesté sait parfaitement qu’elle peut compter sur moi en toute circonstance.
Phylias estima qu’il était grand temps que le vieux soldat revienne enfin à des considérations plus modérées, tandis que le souverain et son conseiller arboraient chacun un sourire satisfait.
- Nous le savon tous, reprit le roi, et je vous en remercie Arkadyus. Puisque j’ai votre accord de principe, je vais maintenant laisser le Prime Magister Eldaïr vous exposer la situation.
Le vieux mage s’avança de deux pas pour faire face aux deux militaires.
- Il se pourrait que nous ayons un problème, commença-t-il.
« Nous y voilà » Songea Arkadyus, tandis que derrière lui, le capitaine Phylias se redressait et reportait toute son attention sur le premier magicien du royaume.
- Nous avons reçu hier un étrange rapport émanant de Miremont, reprit l’archimage. Rapport alarmant si l’on considère que la bibliothèque fut attaquée, la garde en grande partie décimée et que certains ouvrages «interdits » y aient été dérobés. En outre, il apparaît que l’un au moins des assaillants faisait partie des forces Ouestfoldiennes. L’archimage laissa planer un silence pour observer les réactions de ses interlocuteurs.
Les mâchoires du vieux général s’étaient crispées à l’évocation du vieil ennemi de son royaume, tandis que les yeux du jeune paladin s’étaient passablement arrondis.
Satisfait de son petit effet, le Prime Magister de Faerya reprit :
- D’autre part, il se trouve que j’ai eu ce matin une assez longue conversation avec Elrauth….
- Le Dragon d’Or ? Ne put s’empêcher de demander le capitaine Phylias suffoqué, coupant ainsi la parole au conseiller du roi. Celui-ci ne sembla pas s’en offusquer et adressa un petit sourire mi-condescendant, mi- malicieux au jeune paladin.
- Lui-même, capitaine, répondit-il avant de poursuivre. Elrauth m’a dit que de noirs nuages s’amoncelaient à nouveau au-dessus de Faerya. Mais que ce qui avait été dispersé devait être à nouveau rassemblé et que des ténèbres rejaillirait alors la lumière. Ce qui est plus grave, c’est qu’il m’a également fait part de certaines dissensions entre les dragons, mais que nous étions toujours assurés du concours des créatures enchantées. Enfin, après avoir examiné les éléments en notre possession, Elrauth et moi, avons estimé qu’une quête semblait d’ores et déjà en route vers un but légendaire. Et il a été décidé, en accord avec sa majesté naturellement, Eldaïr inclina la tête vers le roi, que vous seriez, messires, ses représentants officiels dans cette quête.
Le vieux magicien se tut et le roi et lui observèrent les réactions des deux hommes.
Droit comme un i, Phylias se frappa la poitrine du poing et déclara avec l’enthousiasme du autant à sa jeunesse qu’a sa foi vibrante :  
- L’Ordre du Cœur Courage et moi-même serons honorés de servir Faerya en accomplissant cette quête.
Le roi Lormyr le remercia d’un sourire, Arkadyus Windstorm fut quant à lui plus circonspect.
- De quelle légende s’agit-il ? Demanda-t-il, ses sourcils broussailleux tournés vers le Prime Magister.
Celui –ci eut un sourire chafouin et un geste évasif.
- Hélas, général Windstorm, répondit-il, il ne m’appartient pas de fournir une réponse à cette question. Puis il ajouta : Mais en revanche, sachez qu’Elrauth détachera un représentant des créatures enchantées pour vous accompagner et vous assister dans cette quête. Vous devrez le rencontrer dans trois jours, au carrefour des trois fontaines.
- Trois jours ? Se récria Arkadyus, alors il faut partir au plus tard demain matin !
- Je le crains mon vieil ami, répondit le roi avec un sourire affable, mais je suis certain que vous trouverez dans le capitaine Phylias un agréable compagnon de voyage. Puis il se leva et contourna son bureau pour les raccompagner lui-même à la porte de son cabinet.
 
Une fois revenu dans la cour du château, Arkadyus Windstorm se dirigea directement vers les écuries, afin de récupérer son cheval et rentrer au plus vite chez lui préparer ses affaires. Quelques pas derrière lui, la voix de Phylias l’interpella.
- Un instant s’il vous plaît !
Arkadyus se retourna lentement, laissant le jeune capitaine le rattraper.
- Messire, j’ai trouvé votre attitude envers le roi plus qu’inconvenante et j’ose espérer que vous vous conduirez autrement dans l’accomplissement de votre devoir ! L’apostropha le paladin.
Arkadyus nota immédiatement que « mon général » avait fait place à un «messire » méprisant et le ton du paladin ne lui plaisant pas plus que l’arrogance de ses paroles, il décida de remettre les pendules à l’heure et ce morveux insolent à sa juste place.
- Ecoute petit, commença-t-il, ce qui désarçonna totalement le jeune paladin, quand tu auras vu autant de batailles et de morts que moi, que tu auras tué autant d’ennemis et récolté autant de cicatrices que j’en ai et que tu seras un peu plus courageux et moins fanfaron, peut-être que tu auras droit à mon respect. D’ici là cesse de jouer au roquet parce que j’en ai muselé de plus féroces que toi. Et si tu n’es pas sage tu ramasseras une trempe, vu ?
Puis sans attendre aucune réponse, le vieux soldat se détourna pour reprendre sa marche vers l’écurie.
Phylias resta un instant interdit, comme s’il venait de recevoir une gifle cinglante en pleine figure. Personne ne s’était jamais adressé à lui de la sorte. Il ouvrit la bouche et allait répondre quelque chose quand l’ex-général fit demi-tour et revint à la charge, tapotant du doigt le plastron de l’armure du paladin.
- Autre chose, gronda Arkadyus, demain matin, on part en campagne, on va pas à la messe, alors faudra te dégotter une tenue moins voyante que cette boite de conserve en fer blanc. Tu brilles comme un miroir en plein soleil ! Et faudra aussi laisser ta belle cape blanche au clou. J’ai pas envie qu’un archer Ouestfoldien me troue le cuir parce que monsieur « je fais ma coquette » sera repérable à deux-cent toises. Dernière chose, soldat, si t’es pas devant chez moi avec ton barda au lever du soleil, je pars sans toi !
Puis sans un regard il le planta là et entra dans l’écurie. Le capitaine Phylias, paladin de l’Ordre du Cœur Courage, resta un bon moment bouche bée au milieu de la cour du château royal.
Tout en chevauchant vers sa demeure, Arkadyus Windstorm se disait qu’il avait du drôlement secouer ce jeune prétentieux, cela lui avait fait du bien de retrouver le jargon du soudard qu’il avait été. Et même s’il se rendait compte qu’il avait déchargé sa colère des cinq derniers jours sur le paladin, il se dit que le gamin n’en mourrait pas.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Après le départ des deux militaires, le roi Lormyr resta un moment dans son cabinet particulier à s’entretenir avec le Prime Magister Eldaïr.
-    Sire, dit le magicien, vous avez été parfait. Vous avez su amener ce vieux grognard exactement là où il fallait, je vous en félicite.
- Ne pensez-vous pas que nous aurions dû leur en dire d’avantage avant de les envoyer ainsi dans une quête qui risque de s’avérer aussi dangereuse que difficile ? Demanda le roi.
- Sire, répondit le vieux magicien, les présages et la légende sont clairs. Il appartient aux porteurs de la quête de découvrir par eux-mêmes le but définitif de leur mission et de choisir ou pas de l’accomplir. Tranquillisez-vous, Sire, vous avez agi dans l’intérêt du royaume. Conclut-il
Et le roi poussa un profond soupir, espérant qu’une fois de plus, son conseiller ait eu raison.
 
 
 
Le lendemain à l’aube, le général Arkadyus Windstorm eut le plaisir de constater que son jeune compagnon de route était non seulement ponctuel, mais qu’il s’était revêtu d’une armure moins clinquante et dépourvue de cape. Il le salua d’un signe de tête auquel Phylias ne répondit pas. L’expression de son visage en disait assez long sur ce qu’il pensait du vieux soldat et de son attitude de la veille, mais il n’eut pas l’indécence, ou la sottise de le manifester. Arkadyus se tourna vers Argan qui comme toujours, fidèle au poste, lui tendait les rênes de son cheval.  
- Mon vieux compagnon, dit Arkadyus, cela me fait tout drôle de partir en campagne sans toi, mais je te confie le fort. Veille bien sur ma famille et sur ma maison mon vieil ami. Puis il l’étreignit avec la virilité des vieux compagnons d’armes et sauta en selle pour couper court à l’émotion du moment. Puis il fit tourner son cheval et flanqué de son jeune compagnon de route silencieux, il partit au petit trot vers l’Est, en direction du carrefour des trois fontaines, aux premières lueurs du jour.
 


Message édité par eskael le 25-02-2006 à 22:23:09
n°553
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 25-02-2006 à 22:23:45  profilanswer
 

5. Forêt
 
 
 
La marche des terres vertes s’étendait à l’est de Faerya, de l’autre côté des monts des arêtes. Elle était recouverte pour la plus grande partie de son paysage, d’immenses forêts d’arbres plusieurs fois centenaires. La marche des terres vertes était le siège du Grand Cercle des feuilles, sorte de gouvernement de la Nature qui chapeautait tous les bosquets druidiques de Faerya. Pour la plupart des autres habitants du royaume, la marche des terres vertes était un endroit étrange et mystérieux où, disait-on, hommes et bêtes vivaient en harmonie sous l’œil bienveillant des druides. Et où l’on croyait que nombre de créatures enchantées ou féeriques avaient élu domicile et vivaient là quasiment à l’écart du reste du royaume, protégées par la chaîne des arêtes du côté ouest et bien à l’abri sous les branches protectrices des vastes forêts d’arbres séculaires.
Au sud de la marche des terres vertes, s’étendait la grande forêt des Vénérables, constituée dans sa majorité de chênes immenses aux troncs si larges que six hommes se tenant par les mains n’auraient pas pu en faire le tour et où les frondaisons culminaient à cent cinquante pieds du sol.
Depuis deux jours maintenant, Lein’welld, rôdeur du bosquet des chênes, suivait de loin cette petite troupe de cinq cavaliers vêtus de sombre qu’il avait vu pénétrer dans « sa » forêt. Ils cheminaient lentement, leurs chevaux suivant au pas la petite sente qui serpentait aux pieds des arbres millénaires. Une pluie fine mais pénétrante tombait depuis la veille, obligeant les cavaliers à se tenir courbés en selle pour se protéger au mieux de l’humidité qui les assaillait et trempait leurs longs manteaux sombres, les faisant ressembler à des fantômes.
La pluie pénétrait mal l’épaisse couverture des arbres mais s’insinuait le long des troncs, gorgeant leurs énormes racines de cette eau bienfaisante qui les nourrissait depuis des générations. L’humidité suintait, faisant remonter dans toute la forêt comme une sorte de brume ouatée, assourdissant les sons et réduisant la visibilité.
Lein’welld avait la peau mate, tirant sur le brun-vert commune à tous les elfes sylvestres. Il était revêtu d’une cotte de cuir brun, recouverte du manteau vert à large capuche du bosquet des chênes ; le rendant quasiment invisible sous le couvert où il se tenait, observant la progression de ces cinq cavaliers à l’allure lente et fatiguée. Dissimulé dans les taillis, sur le côté gauche du sentier, il se déplaçait à pieds, avec maîtrise et agilité, ne faisant pas plus de bruit qu’un souffle d’air, restant à bonne distance de la sente mais sans jamais perdre la petite troupe de vue, comme un spectre observant des fantômes.
Celui qui cheminait en tête, les fit s’arrêter, à l’approche du soir, dans un espace dégagé au bord du ruisseau des fées, qui serpentait dans la forêt des Vénérables. Descendant de cheval, il ordonna à ses compagnons de dresser le camp pour la nuit. Lein’welld vit trois hommes sauter à terre et se mettre immédiatement à l’ouvrage. La dernière silhouette, la plus emmitouflée était restée en selle. Le rôdeur la vit se redresser, comme si elle se mettait debout dans ses étriers, et tourner sa tête encapuchonnée lentement, de tous côtés, comme si elle respirait l’atmosphère du lieu. Lein’welld frissonna comme le cavalier braquait le regard juste dans sa direction. Il se tint totalement immobile, retenant son souffle, se demandant si la silhouette pouvait l’apercevoir, tout en sachant qu’avec toutes les précautions qu’il avait prises cela était totalement impossible. Puis la silhouette tourna la tête ailleurs et finit, elle aussi, par descendre de sa monture. Lein’welld avait noté que ce personnage avait une stature moins imposante que les quatre autres, que sa silhouette était plus petite, malgré l’immense manteau qui la drapait, le rôdeur trouvait que cette forme avait quelque chose de féminin.
Comme à l’accoutumée, nota Lein’welld, les cavaliers avaient dressé trois tentes. Deux petites et une plus grande. Depuis deux jours qu’il les suivait, il avait observé que le chef et la « femme » occupaient chacun une tente et que les trois autres partageaient la plus grande, se relayant toutes les deux heures pour monter la garde au dehors. Ce que vit Lein’welld ensuite ne lui plut pas du tout. Après avoir dressé les tentes, les hommes avaient ramené quelques grosses pierres qu’ils avaient disposées en cercle et s’affairaient à présent à rassembler du bois mort qu’ils entassaient dans le cercle. Visiblement, pour la première fois depuis deux jours, ces hommes allaient allumer un feu de camp.
- Les imbéciles, songea Lein’welld, allumer un feu au cœur d’une forêt millénaire. Fallait-il qu’ils soient sots.
Il regarda les hauts et larges troncs tout autour, craignant instinctivement que ces arbres gigantesques ne pâtissent de l’inconséquence de ces cavaliers. Comme tout membre d’un bosquet, Lein’welld estimait que le feu était la chose la plus préjudiciable pour les bois dont il se considérait l’un des gardiens. Mais ils s’aperçut bien vite que les hommes étaient prudents. Ils avaient fait leur feu au milieu d’un espace dégagé, loin du tronc le plus proche. Et qu’au lieu d’un grand brasier aux flammes hautes et menaçantes, ils n’avaient fait qu’un petit feu qu’ils surveillaient continuellement en prenant bien garde de ne pas le laisser trop grandir. Le rôdeur fut quelque peu rassuré, ces hommes savaient y faire et « ses » arbres ne risquaient rien.
Sachant qu’ils ne partiraient pas avant le matin et avant que la pénombre ne soit trop complète, Lein’welld grimpa souplement et dans le silence le plus total, le long d’un gros tronc et s’installa dans le plus bas nœud des branches maîtresses.
Puis, une fois aussi confortablement installé que possible, Lein’welld sortit de son petit sac à dos un morceau de pain de marche des elfes et se mit à le mâchonner, en continuant d’observer le campement près du ruisseau des fées.
Les cavaliers s’étaient réunis autour du feu et y faisaient cuire quelque chose dont le rôdeur, d’où il était ne pouvait distinguer la nature mais dont l’odeur lui révéla qu’il devait s’agir de mouton.
La nuit était totalement tombée à présent et Lein’welld les regarda manger de son perchoir. Celui qui semblait être le chef avait rabattu sa large capuche en arrière, et s’il ne pouvait distinguer ses traits, vu la distance, le rôdeur nota qu’il était totalement chauve.
Après avoir mangé, les cavaliers regagnèrent chacun leur tente à l’exception d’un seul qui resta assis près du feu, assurant le premier tour de garde. Jugeant qu’il pouvait s’accorder un peu de repos lui aussi, Lein’welld se carra au mieux dans son nid improvisé et rabattant sa capuche sur ses yeux, chercha le sommeil à son tour.
 
Au petit jour, la pluie avait cessé, nota Strakan avec satisfaction en sortant, comme toujours, le premier de sa tente. Mais le spectacle qui l’attendait dehors ne lui fit pas vraiment plaisir. Le veilleur du dernier tour de garde c’était assoupi et ronflait, assis sur le morceau de bois qui lui servait de siège, dans une position révélatrice. Mais ce qui augmenta considérablement le déplaisir de Strakan fut de voir une silhouette brun-vert, accroupie près du feu éteint, farfouillant dans les cendres avec une brindille. Il ne dit rien sur le coup mais réalisa en crispant les mâchoires que cet elfe, car c’était visiblement un elfe, aurait pu s’approcher et les tuer dans leur sommeil s’il avait voulu.
Lein’welld se releva souplement et lâchant sa brindille, regarda l’homme sorti de la tente avec un petit air malicieux. Il constata que le chauve possédait une large et puissante stature et que son visage portait une énorme balafre qui zébrait tout son côté gauche. Avant que le chauve eut dit un mot, Lein’welld ouvrit ses mains paumes vers le ciel, pour bien montrer qu’elles étaient vides et inclina la tête en un salut poli.
- Je vous souhaite le bonjour voyageur dit-il. Bienvenue dans la forêt des Vénérables.
Avant de répondre, Strakan jeta un bref coup d’œil au garde assoupi et Lein’weld devina sa pensée.
- Bonjour messire elfe, répondit Strakan sur un ton révélant sa surprise, puis il secoua la forme endormie en lui parlant sur un ton plus sec.
- Réveille-toi Llardd et ranime le feu, imbécile.
L’homme sursauta et obéit sur-le-champ avec une lueur de terreur dans le regard, ce que nota Lein’welld avec un petit sourire intérieur.
- Ne le blâmez pas, reprit-il à l’adresse du chauve, nous autres rôdeurs savons êtres parfaitement silencieux et si j’avais voulu vous agresser, le fait qu’il fut éveillé n’y aurait rien changé.
- Sans doute, lâcha Strakan, les dents serrées, mais ce n’est pas une raison pour dormir à son poste. Puis son expression changea, il se radoucit et reprit d’un ton plus agréable