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Fantasy - Les compagnons- (+ ou - 50% environ)

n°877
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 17-02-2007 à 02:26:22  profilanswer
 

Reprise du message précédent :
10 Destinations.
 
 
 
 
Ils marchaient depuis l’aube et le soleil était à présent presque à l’apogée de sa course. De ses longues foulées souples, Kolya se maintenait aisément à hauteur de Loalline, dont la monture avançait tranquillement. Elle parlait, beaucoup, riait souvent et chantonnait parfois. Le ravageur avait l’habitude des longues randonnées solitaires et silencieuses, mais la voix de la petite elfe et son rire clair comme de l’eau ne le dérangeaient pas. La route du sud passait par la forêt de Vielbois et ils s’y étaient engagés depuis un bon moment déjà. Tout en cheminant, Loalline avait entrepris de conter au barbare quelques anecdotes de sa vie de cambrioleuse. Elle lui narrait un passage particulièrement amusant quand Kolya saisit la bride du cheval pour l’arrêter et leva sa grande main, intimant le silence à la voleuse. Loalline se tut aussitôt et jeta à son compagnon un regard tant surpris qu’interrogateur.
- Qu’y a-t-il ? Murmura-t-elle.
- Les oiseaux, souffla Kolya.
La petite elfe aux cheveux ébouriffés tourna la tête de tous côtés, ses oreilles pointues aux aguets.
- Je n’entends rien, chuchota-t-elle après un moment.
- Justement, répondit Kolya, ils chantaient il y a un instant.
Puis le gigantesque barbare renifla l’air en dodelinant de la tête, comme un chien de chasse humant une piste.
- Des chevaux. Murmura-t-il, beaucoup.
Puis, lâchant la bride du destrier, il s’agenouilla sur le sentier et colla son oreille au sol un long moment. Loalline le regardait faire, intriguée mais se retint de briser le silence. Enfin, le ravageur géant se releva.
- Ils ne bougent pas, mais il y a d’autres bruits, comme un piétinement d’hommes, lâcha-t-il en fixant sa petite compagne. Il y a trois, peut-être quatre mains de personnes un peu plus loin, reprit-il, le bruit ne se rapproche ni ne s’éloigne, comme s’ils attendaient quelque chose. Certains pas sont lourds d’autres légers. Il y a des bottes de métal.
- Il n’y a pas de campement militaire dans cette forêt, sourit Loalline. Puis elle plissa les yeux comme une idée germait dans son esprit. Des brigands tu crois ? Une embuscade ?
- Possible. Reprit Kolya, trop de bruits, trop confus. Mais la distance est proche, peut-être cent foulées, pas plus.
Loalline regarda la route devant eux. Le sentier obliquait légèrement sur la droite à faible distance, l’empêchant de voir au-delà d’une soixantaine de toises. Ses yeux revinrent sur Kolya.
- Que fait-on ? Demanda-t-elle.
- Toi tu continues ton chemin, comme si de rien n’était. Moi je passe par les bois, dit Kolya. S’il y a du danger laisse moi faire.
- Ho je ne suis pas une grande combattante, avoua-t-elle, mais je sais me défendre au besoin.
- Oui, répondit le barbare, mais ne fais pas d’imprudence, n’oublie pas que tu n’as qu’une main.
Le regard de Loalline tomba sur son bras en écharpe puis avec une grimace indignée elle releva la tête pour répondre quelque chose, mais Kolya disparaissait déjà dans les fourrés bordant la route. Elle écouta un instant, mais ne perçut rien. Après un petit soupir, elle agita ses rênes et remit sa monture au pas. Elle franchit le coude du chemin et les vit. A moins de trente pas devant elle, se tenait une petit groupe de silhouettes hétéroclites, debout au milieu du chemin. Un tronçon d’arbre barrait la route et un gros chariot avait une roue dans le fossé et menaçait de verser. Deux chevaux très nerveux y étaient attelés et trois hommes essayaient de les calmer tandis qu’une douzaine d’autres personnes au moins, tentaient de déplacer l’obstacle, tous tournaient le dos à la cavalière. Elle fit encore quelques toises avant d’immobiliser sa monture. Quelque chose n’allait pas. Kolya avait parlé de beaucoup de chevaux et elle n’en voyait que deux. D’autres part, les silhouettes penchées et arc-boutées sur le tronc avaient des allures étranges. Ils étaient tous armés et vêtus de cottes de mailles ou de restes d’armures mal assorties. Ils étaient dépenaillés mais ne ressemblaient ni à des marchands ni à des voyageurs ordinaires. Soudain elle s’avisa que quelques formes étaient trop massives pour être humaines alors que deux autres semblaient au contraire trop petites et malingres. Elle songea à faire demi-tour en tirant sur les rênes, mais à cet instant, ils se tournèrent tous et une voix l’apostropha.
- N’y penses même pas ma belle.
La voix venait d’en haut, quelque part dans les branches au-dessus du chemin. Loalline reporta son attention sur les autres. Outre les humains, il y avait trois orques massifs ainsi que deux gobelins et la créature qui s’avançait à présent lentement vers elle avait une stature imposante et un faciès affreux. Elle réalisa qu’il s’agissait d’un demi-ogre. Celui-ci se campa à dix pas de sa monture et se redressa de toute sa taille.
- Bonjour à vous, noble voyageuse, dit-il d’une voix rocailleuse.  
Son ton était moqueur et il s’inclina outrageusement dans un simulacre de révérence narquoise. Des sourires malsains naquirent sur les visages de ses compagnons qui toisaient la petite elfe.
- Ho mais que vois-je, S’étonna le demi-ogre, vous êtes blessée, vous ne pourrez donc pas nous aider à sortir notre chariot de l’ornière. C’est fâcheux. En revanche, vous pourriez, par une modeste contribution nous redonner du cœur à l’ouvrage et nous persuader de vous laisser partir au plus vite et aussi saine que possible.
Des ricanements sinistres saluèrent sa tirade alors que certains s’avançaient déjà et que d’autres portaient leurs mains à leurs armes.
- Je suis navrée pour vous, répondit Loalline, mais je ne puis vous prêter assistance. En outre, je crains bien de n’avoir rien à vous offrir.
Le visage monstrueux prit une expression moins souriante.  
- Votre second cheval est lourdement chargé et peut-être y trouverons-nous de quoi nous contenter. Nous autres gueux avons un appétit modeste.
Loalline réfléchit un instant et décida de jouer franc-jeu.
- Ecoutez, mes beaux sires, je comprends votre motif et vos besoins, mais hélas, vous tombez fort mal. Je suis moi-même membre de la guilde des voleurs de Nelbourg. Elle enchaîna se forçant à sourire : Il serait dommage de se détrousser entre collègues non ?
Le demi-ogre cessa ses simagrées et planta un regard mauvais sur la petite elfe.
- Tu crois que ce boniment va te sauver ? Cracha-t-il. Sache que les écumeurs n’ont d’autre maître que moi ni d’autre loi que la mienne. Et même si tu dis vrai, cela ne change rien. Moi, Krongash suis le seul à décider qui doit ou non s’acquitter du péage pour traverser cette forêt. En outre tu n’es pas laide et certains de mes hommes n’ont pas vu de ribaude depuis fort longtemps, alors collègue ou pas, ma petite, tu vas payer le prix fort. Désolé pour toi, mais tu n’as pas choisi la bonne route et la tienne s’arrête ici.  
Puis Krongash se tourna vers les hommes qui l’avaient rejoint.
- Allez, vous autres, faites descendre madame, et ne l’abîmez pas trop, moi aussi je veux m’amuser.
Pendant le laïus du demi-ogre, Loalline avait glissé sa main valide  à sa ceinture, un petit dard dissimulé dans un passant de cuir se trouvait de chaque côté de la boucle. Ses doigts le firent discrètement coulisser pendant que son esprit se demandait où restait Kolya. Elle dénombra rapidement quinze comparses autour du chef. Quatre s’étaient détachés du groupe et s’approchaient d’elle. Elle leva rapidement les yeux et estima approximativement la position de deux tireurs potentiels, dissimulés dans les frondaisons. Quand le premier des quatre brigands fut assez proche, d’un geste vif elle détacha le dard de sa ceinture et le lui lança. Sans attendre de savoir si elle avait fait mouche, elle se jeta en arrière, roulant sur la croupe de son cheval et retomba sur ses pieds avant de bondir derrière le tronc le plus proche.
Le ladre s’écroula avec un gargouillis, la pointe fichée dans la gorge, le chef vociféra pendant que les trois hommes les plus proches s’élançaient.
- Haro sur cette garce compagnons, mais ne me la tuez pas.
Les autres restés autour de lui sortirent leurs armes. Au moment où ils allaient s’élancer à leur tour, un craquement sinistre retentit dans les branchages et un corps sans vie tomba au sol, la nuque tordue dans un angle anormal. La troupe s’immobilisa étonnée.
Une forme gigantesque se laissa tomber au milieu d’eux du haut d’une branche. Kolya, haches en main, se reçut en souplesse, effectuant un rapide roulé-boulé, tranchant deux jarrets dans le mouvement. Le demi-ogre fut le premier à réagir.
- Abattez-moi ça ! Hurla-t-il en empoignant son énorme gourdin hérissé de pointes.
Instinctivement, tous se ruèrent sur le colosse qui se relevait déjà.
Derrière une grosse racine, Loalline avait prestement décroché la fronde à sa ceinture, sortant son bras blessé de son écharpe, elle grimaça en plaçant une bille d’acier dans la poche de cuir. Deux hommes apparurent de derrière les chevaux restés au milieu de la chaussée. Le premier reçut un projectile en plein front et s’écroula sans un cri, le second était trop proche pour que la petite elfe recharge, elle lui décocha son second dard qui le faucha dans sa course. Le dernier larron avait contourné les chevaux et surgit comme un diable de derrière le tronc, l’épée haute. Vive comme l’éclair, la voleuse accroupie lui enfonça sa dague à la jointure du genou et faucha la jambe blessée d’un coup de pied. Le brigand s’effondra en glapissant, la lame effilée de la dague plongea dans sa gorge et le fit taire définitivement. Loalline jeta alors un bref coup d’œil vers l’attroupement.  
En se relevant, Kolya avait étendu ses énormes bras, ses deux francisques fauchant deux écumeurs simultanément. Puis il pivota sur lui-même avec une rapidité foudroyante, ses gigantesques lames fendant l’air en vrombissant contraignirent les autres à reculer d’un bond pour ne pas se faire trancher un membre. En un instant, la foudre s’était abattue sur les bandits, réduisant leur troupe de près de la moitié de ses effectifs. Sur vingt qu’ils étaient au départ, neuf gisaient déjà morts ou blessés.
Acculé au tronc qui barrait le chemin, le ravageur se redressa de toute sa taille et poussa un hurlement sauvage de défi, faisant front aux hommes qui se regroupaient face à lui. La danse de mort allait commencer.  
De derrière sa racine, Loalline vit les brigands se figer, elle allait crier un avertissement au barbare géant quand une volée de trois flèches tomba des frondaisons pour venir se ficher dans l’abdomen de Kolya. La voleuse fut saisie d’effroi en voyant son ami se plier en deux sous le choc.
Krongash eut un rictus satisfait et fit un pas en direction du colosse qui se tenait devant lui, courbé sous l’impact. Kolya ne tomba pas, il resta un instant les bras pendants le long du corps, ses haches dégouttantes de sang effleurant la poussière du chemin, le buste penché et sa longue chevelure frôlant le sol. Le demi-ogre allait saisir cette tignasse pour lui relever la tête avant de l’éclater de son gourdin clouté quand un grondement rauque retint son geste. Une sorte de grognement sourd sortait de la gorge de Kolya, quelque chose qui n’avait pas de sonorité humaine, comme le rugissement d’un fauve qui alla en s’amplifiant, pendant qu’à la surprise générale, le colosse se redressait lentement.
Loalline avait ajusté de sa fronde une des position supposée des archers, elle ne décocha pas sa pierre, figée par ce qu’elle voyait au milieu du chemin.
Le demi-géant s’était relevé, les flèches plantées dans le buste, un feulement guttural s’élevait de sa gorge, ses yeux étaient révulsés et ses bras se mirent à trembler tandis que l’écume lui montait aux lèvres. La petite elfe, interdite contempla le corps de son compagnon, pétrifiée par ce qu’elle voyait. Le rugissement gagna en puissance, le barbare déjà immense sembla grandir encore. Il y eut un craquement sinistre quand ses épaules s’élargirent, son poitrail gigantesque se gonfla et son cou doubla de volume. D’énormes veines tendues saillirent sous sa peau qui prenait une teinte grisâtre. Tous les brigands reculèrent quand le rugissement se mua en hurlement féroce. La bave aux lèvres, le ravageur darda sur eux des yeux injectés de sang, ses prunelles étaient à présent rougeoyantes comme des brandons et l’éclat qu’elles jetaient n’avait plus rien d’humain. Un monstre bestial venait de surgir devant eux, Loalline réalisa, tétanisée que le gentil Kolya venait d’entrer en rage.
- Abattez-le, glapit Krongash en reculant de terreur.
Mais il était trop tard, déjà la chose monstrueuse fondait sur eux, ses haches énormes s’abattirent en sifflant, tranchant deux corps entiers. Loalline se ressaisit et descendit un archer d’une bille de sa fronde au moment ou deux autres flèches tombèrent du couvert. L’une se perdit et l’autre vint se ficher dans l’épaule de Kolya. Mais le ravageur ne sentait plus rien, seule une rage bestiale le dominait et sa force décuplée faisait des ravages dans les rangs des brigands. Il venait de décapiter un des orques et de sa botte, il écrasa un gobelin comme un puceron. De son côté, Loalline abattit coup sur coup les deux derniers archers. Bondissant, virevoltant et rugissant, la chose inhumaine était partout, ses haches semaient la mort à chaque mouvement. Deux autres brigands qui avaient essayé de parer ses coups formidables furent lacérés en même temps que leurs boucliers. Krongash tenta une manœuvre désespérée en tentant de broyer se sa massue un genou du monstre pour le jeter à terre. Avec une agilité incroyable, le ravageur esquiva le coup et d’un revers surpuissant trépana le demi-ogre, lui fendant crâne et cervelle. Sans ralentir, le demi-géant acheva les deux hommes restés au sol depuis qu’il leur avait fauché les jambes en dégringolant de l’arbre. Les deux orques et le gobelin rescapés tentèrent alors de s’enfuir, ils enjambèrent prestement le tronc qui barrait la route et se précipitèrent vers l’endroit où ils avaient caché les chevaux. Le ravageur se retourna et lâchant ses francisques, saisit l’arbre mort à pleine main. Dans un effort titanesque, sa force colossale le souleva et il le projeta sur eux avec une puissance inouïe. Puis le fauve enragé bondit sur les trois corps coincés par le morceau de bois. Il saisit la tête d’un orque de ses deux mains et lui fit craquer les cervicales dans un cri de fureur animale. De sa botte il écrasa le gobelin et martela de ses poings la face du dernier survivant, jusqu’à la transformer en bouillie informe et sanguinolente. Une voix plaintive s’éleva dans son dos.
- Arrêtes ! Loalline était sortie de sa cachette et tenait sa fronde dans sa main valide.  
Elle avait fait quelques pas dans sa direction. Frappée par l’horreur du carnage, des larmes perlaient au coin de ses yeux verts. La bête tourna la tête avec un grognement rauque puis se releva, les mains couvertes de sang jusqu’aux avant-bras. Il s’avança vers elle en grondant comme un molosse menaçant.
- Je t’en supplie, Kolya, ça suffit. Gémit-elle.
Il se planta devant elle, ses yeux rougeoyants la dévisagèrent un moment, elle n’osa pas bouger.  
Soudain une main gigantesque la saisit à la gorge et la souleva de terre comme un fétu. Elle ouvrit la bouche pour chercher de l’air en gargouillant comme le visage monstrueux la reniflait en penchant la tête de droite et de gauche, comme un animal cherchant à identifier une odeur familière. Elle sentit une force titanesque l’étrangler lentement, tandis que ses yeux s’écarquillaient de terreur. Puis brutalement, l’étreinte se desserra et Loalline chut au sol quand la main de Kolya s’ouvrit. La bouche grande ouverte pour aspirer de l’air et les larmes aux yeux, elle recula en rampant jusqu’à ce que son dos heurte le tronc derrière lequel elle s’était cachée durant le combat. Glacée d’horreur, elle vit les mains ensanglantées du barbare se saisir des flèches fichées dans son corps et les arracher rageusement avec un cri bestial. Puis la chose tomba à genoux à deux pas d’elle. Les veines dégonflèrent, ses épaules parurent se rétracter et le grondement rauque fit place à un halètement essoufflé. Enfin, la chevelure brune se releva et les yeux de Kolya croisèrent son regard affolé. Il voulut dire quelque chose mais il retomba inerte sur le sol, face contre terre.
Le regard redevenu humain avait sorti Loalline de sa torpeur. Elle se précipita, oubliant son bras blessé, elle tenta de le retourner, en vain. Paniquée, elle courut à son cheval et le saisit par la bride, puis elle enroula ses longues rênes autour du torse du barbare et fit lentement reculer son destrier. Dès qu’il roula sur le dos, elle stoppa la monture et fouilla dans ses fontes pour prendre des compresses et des onguents qu’elle s’empressa d’appliquer là où les flèches avaient percé la chair et où le sang coulait doucement.
Après ce qui parut à la petite elfe un temps interminable, Kolya ouvrit à nouveau les yeux. Son regard croisa celui de Loalline penchée sur lui.
- Je suis désolé, bredouilla-t-il.
L’elfe aux cheveux en bataille fut secouée d’un rire nerveux et se laissa retomber sur la poitrine puissante du colosse qui la prit maladroitement dans ses bras.
Tenant Loalline, Kolya se redressa et la mit assise. Il la sentait tressauter contre sa poitrine, secouée de spasmes nerveux. Sans bouger, il attendit qu’elle se calme.  
- Je t’ai cru mort. Murmura-t-elle enfin.
Il se décolla d’elle pour la regarder dans les yeux.
- Pardon de t’avoir effrayée. Dit-il doucement.
Puis il l’adossa contre l’arbre et se releva. Il contempla les corps éventrés et le massacre qu’il avait provoqué avant de tourner à nouveau le regard sur elle. Il ne prononça pas une parole, mais elle vit de la tristesse dans ses yeux. Il finit par se détourner et sans un mot alla décrocher une gourde sur le cheval de bât, il nettoya ses mains couvertes de sang avant d’aller, de sa démarche souple, récupérer ses haches qui gisaient au sol avant de les rengainer à sa ceinture.
- J’ai cru que tu allais me tuer moi aussi. Pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
Il la regarda longuement avant de répondre :
- Je ne sais pas. En état de rage nous perdons toute conscience. Nous n’en gardons aucun souvenir par la suite. Puis après un temps, il répéta : Je ne sais pas.
- Je n’oublierai jamais ce moment, dit-elle, le regard vague.
Kolya lui adressa un autre regard triste avant de retourner auprès du tronc et de le faire rouler sur le côté.
Ils trouvèrent un peu plus loin les chevaux des brigands. Kolya sortit le chariot de l’ornière et y entassa les corps avant d’y attacher les brides des montures. Puis il remit Loalline en selle et montant sur le chariot, ils reprirent leur route pour sortir de la forêt. A l’orée de Vielbois, ils s’arrêtèrent et firent un gigantesque bûcher dans la plaine. Loalline avait récupéré tout ce qui pouvait avoir un peu de valeur sur les corps ainsi que les armes. Enfin, ne sachant pas si la bande avait d’autres complices pouvant être alertés à la vue du brasier, ils se remirent en chemin, emmenant chariot et chevaux pour mettre le plus de distance possible entre la forêt et eux avant le coucher du soleil. Ils cheminèrent tout le jour sans échanger une seule parole.
Quand le soleil commença à décliner à l’horizon, ils firent halte au creux d’un petit vallon à quelques encablures de la route. Kolya dressa le campement et entreprit d’allumer un feu tandis que Loalline sautant dans le chariot entreprit de le fouiller de fond en comble.
- Que cherches-tu ? Demanda le barbare, accroupi auprès de l’âtre crépitant.
- Une cache, un coffret, une cassette. Répondit Loalline tout en farfouillant dans l’amas d’équipement récupéré sur les brigands. Tu comprends, comme ils rançonnaient les voyageurs, ils ont dû cacher leur butin quelque part.
Elle se mit à tapoter les ridelles et le fond du chariot, les sondant à petit coups. Elle poussa un petit cri de satisfaction quand une des planches rendit un son différent.  
- Je crois que j’ai trouvé ! Lança-t-elle, souriante.
Kolya s’approcha et la vit faire coulisser un morceau du plancher du véhicule, révélant une petite cache. La petite voleuse en extirpa deux grosses bourses et un petit coffret.
- Hé hé, rit-elle, voilà qui ne sera pas perdu pour tout le monde.
Le barbare ne manifestait aucun intérêt pour les espèces sonnantes et trébuchantes, il commença à préparer le dîner pendant que la petite elfe comptait le butin des bandits.
Un peu plus tard, ils discutaient tout en mangeant, de la suite de leur voyage.
- Je suggère que nous allions à Karakh Larn, la cité naine. Proposa Loalline en mastiquant un morceau de viande rôtie. Là bas on pourra vendre tout ce qu’on a ramassé et améliorer notre équipement. Ce n’est qu’à une demi-journée d’ici.
Kolya fit une petite grimace.
- Encore une ville ? Demanda-t-il. J’espère qu’il n’y aura pas autant de monde qu’à Nelbourg.
Loalline manqua de s’étouffer avec sa bouchée tant elle rit à cette remarque. Elle dut boire une gorgée d’eau pour reprendre haleine.
- Nelbourg n’est qu’une petite ville. Karakh Larn est au moins dix fois plus grande. Devant la mine renfrognée du barbare elle s’empressa d’expliquer. Mais rassure-toi, l’entrée de la cité proprement dite est interdite aux « grandes gens » comme disent les nains. Seuls des invités ou des officiels peuvent y pénétrer à l’exception des habitants. Le marché permanent qui se tient dans la basse ville nous est ouvert en revanche. Et nous n’aurons pas besoin d’aller plus loin. Et puis tu sais, je pense qu’une bonne armure te serait utile, sans compter que les forgerons nains sont les meilleurs et les plus réputés de Faerya.
- Je n’aime pas porter du métal, avoua Kolya. C’est lourd et ça entrave les mouvements.
- Je te comprends, reconnut Lola, mais tu changeras peut-être d’avis sur place en voyant la qualité du travail d’Almund’r. C’est le plus réputé des maîtres forgerons nains. Sa production est hors de prix mais elle les vaut largement.
Kolya lui lança un regard dubitatif. La voleuse poursuivit.
- Et puis là bas, nous trouverons peut-être des renseignements sur ta quête, ou d’autres compagnons.
Cette dernière assertion acheva de convaincre le barbare et ils passèrent le reste du repas à manger et discuter de choses et d’autres.
Le lendemain, il se dirigèrent donc vers le mont d’airain, l’un des sommets de la chaîne des arêtes toute proche.
Cette montagne, d’altitude assez moyenne contenait l’entrée du royaume Nain et était le site de Karakh Larn, leur capitale. En fin de matinée, quittant la route principale qu’ils suivaient vers le sud, ils obliquèrent légèrement à l’est, prenant un sentier largement pavé qui grimpait dans les contreforts montagneux. Le sentier, sinueux était curieusement en bien meilleur état que la route qu’ils avaient quitté et bien que moins large, sa chaussée était de bien meilleure facture. Grimpant toujours, ils débouchèrent sur un replat, un petit plateau rocheux qui dominait le vallon qu’ils venaient de gravir. Le mont d’airain se dressait là, au bout de cet espace plat. Deux gigantesques portes de pierre étaient taillées dans la montagne et le sentier y menait. Au pied de l’entrée se dressait un poste fortifié en pierre garni de nombreux hommes d’armes nains. Quelques chariots formaient une petite file attendant de rentrer après le contrôle de la brigade postée devant les portes. Ils se mirent dans la queue et Loalline en profita pour faire quelques recommandations à Kolya.
- Surtout pas de manifestation d’agressivité. Dit-elle. Les nains sont très chatouilleux sur l’ordre et la discipline. Ils ont un amour immodéré pour l’or et les richesses, sans cela, ils n’auraient jamais toléré la création du marché permanent au pied de leur cité. Alors quoi qu’il arrive, tu ne fais rien sans me prévenir et surtout tu ne te fâche pas. Le mieux serait que tu me laisse parler.
Le demi-géant acquiesça d’un signe de tête.
Quelques minutes plus tard, leur chariot subissait l’inspection naine.
- Motif de la visite ? Demanda un garde à l’air peu commode.
- Commerce, répondit Loalline, nous venons vendre quelques affaires ainsi que des chevaux et acheter une ou deux armes à la forge.
Le garde la dévisagea, méfiant. Il avait espéré que le géant répondrait au lieu de cette  fichue oreilles pointues. Il inspecta vaguement le contenu du chariot, remuant l’amas de ferraille du bout de sa pique.
- Z’en tirerez pas grand chose, grommela-t-il. C’est de la sacrée camelote.
Puis sans les regarder d’avantage, il leur fit signe de passer.
Le chariot s’ébranla sous la conduite de Kolya et se dirigea vers les immenses portes ouvertes.
A peine furent elles franchies que le barbare fut abasourdi par le spectacle qui se tenait devant lui.
La rue pavée sur laquelle avançait le chariot était bordée d’énormes colonnes polies taillées dans la pierre, qui montaient dans les ténèbres de la montagne dont l’intérieur avait été plus que largement excavée par les architectes et ouvriers nains. Face à lui une place colossale s’étendait où s’entassaient boutiques, échoppes, étals de bois et de toile, tavernes, auberges et autres constructions en pierre. Une foule grouillante se pressait là, tournoyant autour des points formés par les marchands. Un gigantesque parterre de gens ondulant comme un océan chamarré. Il y avait des nains, bien sûr mais également des elfes, des humains, des demi-orques et une infinité d’ethnie dont il n’avait jamais vu aucun représentant. Comparé au marché permanent de Karakh Larn, la foire de Nelbourg était un petit attroupement. Au fond de l’immense esplanade envahie de monde, deux pans inclinés s’élevaient, de chaque côté d’une énorme fontaine de marbre et donnaient accès à une autre place, plus petite au bout de laquelle se dressaient deux immenses grilles de fer forgé, menant à la cité naine proprement dite. Il avait stoppé le chariot et la voix rugueuse d’un garde le sortit de sa contemplation.
- Hé là le grand truc, fais avancer ton attelage par ici.
Ils furent dirigés sur le côté vers de gigantesques écuries où ils durent louer un emplacement afin que chariot et chevaux soient enfermés sous bonne garde. Puis, à pieds, aux côtés de Loalline, il s’avança vers cette marée humaine qui constituait la chalandise incessante du marché permanent de Karakh Larn.
Kolya prit bien soin de ne pas perdre sa petite compagne de vue et ne la quittait pas d’une semelle. Ils s’enfoncèrent dans la foule comme on entre dans l’eau. Le regard du barbare ne savait plus où se poser, tant il y avait de sollicitations. Comme ils passaient devant une haute estrade sur laquelle se tenaient des gens de races et de provenances diverses, un gros humain joufflu et adipeux les aborda, saisissant le poignet de Loalline.
- Combien pour ton puissant barbare ? Demanda-t-il en fixant ses petits yeux porcins sur la stature de Kolya.
- Il n’est pas à vendre, répondit la voleuse.  D’ailleurs ce n’est pas un esclave, prie qu’il ne t’ait pas entendu.
Le gros homme recula prestement d’un air effrayé comme le regard courroucé du demi-géant tombait sur lui. Kolya aurait bien été tenté d’assommer l’importun mais il avait promis à Loalline de ne pas réagir de façon inconsidérée. Fendant la foule, la voleuse l’entraîna vers l’un des pans inclinés. Parvenus au sommet, elle se dirigea vers une porte flanquée d’un écriteau de pierre. « Forge d’Almund’r »  portait la pancarte. Ils franchirent la herse et se retrouvèrent dans un couloir qui tournait vers la gauche. Face à eux et sur la droite, s’ouvraient deux portes qui menaient à des échoppes.
- En face les armures, à droite les armes, précisa Loallline.
Le précédant, elle pénétra dans le magasin d’armures.
Les murs de la pièce étaient tapissés de présentoirs où s’entassaient casques, armures, cottes de mailles et boucliers. Des morceaux de métal, de cuir, d’écaille gisaient ça et là, dans des recoins les plus improbables. Derrière un large comptoir bas se trouvaient une naine et un nain juchés sur des margelles, occupés à trier et ranger un monceau de tricots de mailles, de cuirasses et de broignes entassés pêle-mêle derrière eux.
Loalline toussota pour attirer leur attention, la naine se retourna.
- Oui ? Je peux vous renseigner ? Demanda-t-elle d’une voix haut perché.
- Nous aimerions trouver une armure de cuir pour moi et quelque chose de léger et solide pour protéger mon ami.
La naine leva les yeux sur Kolya et resta un instant bouche bée.
- C’est que, bredouilla-t-elle finalement, je ne sais pas si nous aurons quelque chose pour lui.
- Ne dis pas n’importe quoi Liz, grogna le nain qui avait le dos tourné, ici nous avons toujours de quoi contenter tout le monde. Notre réputation n’est plus à faire, et aucun client ne repart mécontent.  
Comme la naine lui tirait sur la manche avec insistance, il finit par se retourner également. Il resta un instant interdit devant la stature du colosse.
- Hum, en effet…Articula-t-il après un temps, je crois que votre ami aura besoin de quelque chose sur mesure.
- Hélas, répondit Loalline, nous n’aurons pas le temps d’attendre que vous réalisiez quelque chose à sa mesure.
- Alors, reprit le nain, dans ce cas, je ne vois pas ce que nous pouvons faire pour lui à part lui vendre un casque ou un bouclier.
- Je ne porte pas de casque, dit Kolya, cela entrave l’ouïe. Et je n’utilise pas de bouclier non plus.
Le nain prit un air désolé.
- A part une cuirasse ogre, je n’aurai rien à votre taille je le crains… Et elle est fort lourde et déjà bien usée.
- Tant pis, dit Kolya en haussant les épaules.
La petite elfe le regarda d’un air dépité et le nain retourna à son tri. La vendeuse, pour sa part, contourna le comptoir et commença à l’aide d’une pique à décrocher des modèles en cuir qui pendaient au plafond. La naine avait l’œil et avait tout de suite évalué la taille de Loalline, tout ce qu’elle lui proposa lui allait parfaitement. Finalement, la petite voleuse aux cheveux ébouriffés se décida pour une tunique de peau pas trop épaisse mais garnie de renforts aux épaules et munies de nombreuses poches et recoins où dissimuler armes, outils et larcins.
Elle paya son acquisition avec de l’argent provenant du butin des brigands. Puis ils sortirent de l’échoppe aux armures pour entrer dans l’armurerie.  
Là encore s’entassaient un peu partout des armes, des lames, des lances et épées dans tous les endroits possibles de la pièce. Le comptoir était chargé de petites armes de poing comme des dagues ou des épées courtes. Il y avait également toutes sortes d’armes exotiques : Kukris, katanas, cimeterres courbes ou droits, des lames arrondies dont la poignée était au milieu, des armes d’hast aux longues hampes, de la hallebarde au bec de corbin. Il y avait même des fouets, des coutelas, des mains gauches. Mais surtout une profusion de haches de toutes tailles, de toutes dimensions et de toutes factures. Un vieux nain aux sourcils et à la barbe grisonnante tenait cette échoppe, à demi dissimulé derrière son comptoir.
- Bonjour, messire armurier, Salua poliment Loalline en entrant. Nous aurions tout un lot d’armes et de pièces d’armures à vous vendre.
- Alors il faut voir cela avec le maître, répondit le vieux nain, puis il se mit à héler : Liz, va voir si Maître Almund’r est disponible et ramène-le ici.
Ils entendirent la vendeuse d’à côté partir en trottinant le long du couloir qu’ils avaient aperçu en arrivant. Quelques instant plus tard elle rejoignait son échoppe tandis qu’un nouveau personnage entrait dans l’armurerie. C’était un nain massif, sans âge, au crâne dégarni et à la barbe touffue et longue. Vêtu d’un simple tablier de cuir il avait des bras énormes et de grosses mains calleuses. A sa vue, le vieux nain s’inclina et Loalline, par respect, en fit autant. Bien entendu, Almund’r demanda à examiner le lot et la petite elfe le conduisit, laissant Kolya seul sur la petite esplanade qui dominait la grand place. Tout en attendant leur retour, le demi-géant se mit à contempler l’endroit où ils se trouvaient. Il se tenait non loin des énormes grilles donnant accès à la ville naine, qui étaient gardées par une escouade de guerriers nains armés de pied en cape et dont les lourdes armures leur donnaient un air impressionnant. Levant la tête, le barbare vit que le cœur de la montagne avait été creusé jusqu’à des hauteurs vertigineuses. Des multitudes de petits trous percés dans le roc extérieur laissaient filtrer les rayons du soleil et nimbait l’endroit d’une lumière diffuse, renforcée par de nombreuses torchères, et d’étranges globes lumineux volants, comme suspendus dans les airs. A travers les grilles, il pouvait deviner la ville qui s’étendait sous la montagne. Il vit des constructions de pierre, un temple gigantesque et une majestueuse volée de marches tout au fond qui devait sans doute mener au palais du roi nain. Les parois de l’endroit étaient taillées, sculptées, polies. Des tours et donjons fins ou larges émergeaient des flancs même de la montagne et devaient renfermer logis et appartements. Le barbare des grandes steppes du Nord, contempla un long moment ce monde souterrain qui s’étendait majestueusement devant lui. L’inspection d’Almund’r ne prit qu’un instant et Loalline et lui retrouvèrent Kolya assez peu de temps après l’avoir laissé. Le maître forgeron les convia à son bureau pour négocier la transaction. Ils retraversèrent le couloir et empruntèrent une porte gardée par deux hommes d’armes nains. Almund’r les fit passer dans la forge proprement dite. Dans une grande salle, ils virent de nombreux nains s’affairer autour de brasiers et d’enclumes dans une chaleur et un vacarme infernal où raisonnaient coups de marteaux, cliquetis métalliques, ordres aboyés et grincements de soufflets. Le tout ponctué par le crépitement des feux et le chuintement du métal en fusion qu’on plonge dans l’eau glacée. Arrivés dans le bureau du maître, celui –ci les fit asseoir en contournant sa large table de travail jonchée de parchemins. Après un moment de réflexion, il prit la parole.
- Je suppose que vous voulez de l’argent pour votre lot.
- A vrai dire, maître Almund’r, dit Loalline, j’avais espéré pouvoir obtenir en échange l’une ou l’autre des armes de votre facture.
Le maître forgeron eut un sourire chafouin. La petit elfe savait que les nains n’aimaient jamais délier leur bourse et avait espéré à juste titre qu’Almund’r, aussi habile artisan fut-il n’échapperait pas à cette règle.
- Quel genre d’arme vous intéresse ? Demanda-t-il.
- Hé bien j’aurais aimé que vous examiniez les haches de mon compagnon afin de voir si vous pouviez, le cas échéant les améliorer. Expliqua la voleuse. Pour ma part, j’ai vu sur le comptoir de votre échoppe, une épée courte de fort belle facture, dont le fourreau possédait de nombreuses runes ciselées et quelques pierres enchâssées.
- Tu as l’œil pour une elfe, reprit le forgeron avec un air malicieux. Cette arme est magique et son nom est Rieuse. Je l’ai forgée jadis pour un maître voleur, elle détient le pouvoir de désamorcer certains pièges. Mais elle est fort chère. Puis il reporta son attention sur Kolya. Montre-moi ces haches mon garçon. Dit-il en contournant son bureau.
Le barbare se leva et dégaina une de ses francisques qu’il tendit au nain. Malgré la taille démesurée de l’arme qui était aussi grande que lui, le forgeron la saisit dans ses bras puissants et la fit tourner dans ses mains en la fixant de son œil d’expert.
- Humpf, lame trop lourde, manche en bois quelconque, mauvais équilibre, poignée en peau grossière : camelote ! s’exclama-t-il en la posant sur le bureau. Je parie que la seconde ne vaut pas mieux.
- Ces armes sont sacrées, rugit Kolya, menaçant.
Loalline lui saisit le poignet dans l’instant pour le calmer, tandis que le maître forgeron levait des yeux sévères sur lui.
- Ecoute, mon garçon, reprit-il, je comprends ce que tu veux dire. D’accord, le chaman ou le sorcier de ton clan à béni ces armes, les élevant au rang de reliques. Je ne conteste ni tes croyances ni leur côté mystique. Mais du point de vue de l’objet, le travail de celui qui à forgé ça n’est ni fait ni à faire. Regardes (il empoigna à nouveau la hache et la mit sous le nez du demi-géant) le tranchant est trop épais, le bord d’attaque est trop arrondi, le poids est mal réparti, ce qui rend leur maniabilité hasardeuse, même pour quelqu’un de ta force. Et le manche est fendu ici et là (il indiqua deux points que ni Loalline ni Kolya ne distinguèrent). Alors au prochain coup très puissant que tu porteras avec ça sur un ennemi cuirassé ou contre un bouclier d’acier, toute sacrée qu’elle est ton arme va se briser et ni ton sorcier ni ton chaman n’y pourront rien. Tu comprends ?
Le ravageur se radoucit, même si son esprit savait confusément que le maître artisan avait sans doute raison, il lui répugnait de voir ses haches sacrées traitées de la sorte.
- Pouvez-vous y faire quelque chose ? Demanda Loalline.
- Humpf, grogna le forgeron, vexé. Est-ce que je te demande moi si les elfes font de bons archers ? La voleuse encaissa la pique sans broncher pendant que le nain poursuivait. La forge en général et les haches en particulier sont la spécialité des nains. Donnez-moi une semaine et je vous forge deux haches dont on parlera encore dans mille ans. Par contre, je ne vous cache pas que le prix risque d’être très élevé. La taille des ces armes va demander beaucoup de matériel et d’énergie.
- Malheureusement, nous ne disposons pas d’une semaine, maître Almund’r. Répondit Lola sur un ton désolé.
Les sourcils du nain se froncèrent.  
- Vous êtes pressés, seriez-vous en fuite ou recherchés ?
- Non, pas du tout mais nous avons une quête à mener. Répondit Kolya simplement.
Le maître forgeron de Karakh Larn les considéra longuement, caressant son énorme barbe broussailleuse.
- Bon, reprit-il finalement. Le défi m’intéresse. Créer quelque chose d’aussi difficile en un temps aussi court constitue un challenge passionnant. De plus vous m’êtes plutôt sympathiques pour des grandes gens. Laissez-moi deux jours et je vous bricole quelque chose, et je vous laisse Rieuse en prime pour la totalité de votre lot, chariot et chevaux compris.
- Ho merci, maître Almund’r, s’écria Loalline en se levant, elle se retint de sauter au cou du nain mais l’intention y était.
- Hum, oui, bon, filez maintenant, j’ai du travail moi. Répondit-il d’un air faussement renfrogné. Je garde celle-ci comme base, dit-il à Kolya en montrant la hache qu’il tenait, je te laisse l’autre.
Une fois dehors, la voleuse prit le poignet du ravageur.
- Tu te rends compte ? Tu vas avoir les meilleures haches de toutes les tribus de la marche des glaces bleues. Dit-elle avec un grand sourire.
- Je me rends surtout compte que le prix est exorbitant, répondit Kolya. Vingt chevaux, un lot d’armes et d’armures et un chariot contre trois objets, c’est un très mauvais troc, je croyais que les voleurs savaient négocier mieux que ça.
- Tu ne comprends pas, rétorqua Loalline en riant. Trois armes dont une magique forgées par Almund’r valent au moins deux fois ce qu’il nous a demandé. Et puis ce lot nous ne l’avons même pas payé. Crois-moi, nous faisons une excellente affaire. En plus, cela nous débarrasse d’un encombrant équipage, ça nous arrange sur toute la ligne. Devant l’air ahuri du colosse elle se mit à rire à gorge déployée.
Plus tard ils déambulaient dans la foule qui tournait sans cesse autour des échoppes et étals disposés partout sur la gigantesque place. Il virent un oiseleur vendant des volatiles colorés dont certains, affirmait-il étaient doués de parole. Ils regardèrent les estrades des marchands d’esclaves mais ne s’y arrêtèrent pas, de trop nombreux négociants coulaient des regards intéressés sur la puissante stature du colosse. Les produits proposés allaient du plus simple au plus exotique, des marchands de potions côtoyaient des vendeurs de sortilèges et des charlatans voisinaient avec des diseuses de bonne aventure ou des commerçants spécialisés en porte-bonheur, amulettes et autres gris-gris. Kolya regardait tout ça d’un œil tantôt émerveillé, tantôt incrédule, découvrant mille et une chose qu’il n’avait jamais vu ni même soupçonné l’existence. Tout à coup, comme ils passaient devant un marchand de racines aux propriétés aussi variées que douteuse, Loalline rentra par inadvertance dans un demi-orc qui arrivait de l’allée adjacente. La petite elfe s’excusa platement en reculant prestement. Le chaland qui portait une lourde cotte de maille grogna quelque chose mais se retint de faire une remarque en croisant le regard du demi-géant qui avait posé une main énorme sur l’épaule de l’elfe aux cheveux en bataille. Le demi-orc poursuivit son chemin en grommelant, s’enfonçant à nouveau dans la foule.
- Tu n’es pas très attentive pour quelqu’un de ta condition, plaisanta Kolya. Je t’aurais crue plus agile.
- Tu crois ça ? Répondit Lola d’un air malicieux en levant ses grands yeux verts vers le visage du barbare.  
Puis avec un petit sourire, elle sortit de sa main valide une bourse de sous l’écharpe qui retenait son bras blessé et qu’elle avait subtilisé au passant. Le regard suffoqué de Kolya provoqua chez elle un nouvel éclat de rire.
- Ce n’est pas prudent, grinça le barbare, tu m’as dit toi-même que les nains étaient chatouilleux sur l’ordre et la discipline.
- Je sais, mais quelle plus belle occasion qu’un marché comme celui-ci pour faire le sien ? Demanda-t-elle, narquoise. Et puis je ne m’en suis pas prise à un nain mais à un lourdaud de demi-orc. Il fera beau temps avant qu’il s’aperçoive du tour qu’on lui a joué.
Kolya ne répondit rien d’intelligible mais maugréa entre ses dents ce qui amusa Lola à nouveau.
- Tiens, regardes là bas, le halfelin. Lui dit-elle en le prenant par le poignet.  
Elle désigna du menton un petit être malingre, un peu plus petit qu’un nain et qui possédait lui aussi des oreilles pointues. Kolya posa ses yeux sur le personnage.
- Observe-le bien, reprit Loalline.
Kolya fixa son regard dessus et ne le lâcha plus. Il vit le petit bonhomme chétif accoster un chaland, un humain qui marchait dans l’allée, visiblement il lui demandait un renseignement. Quand l’homme tourna la tête pour désigner un point au halfelin, Kolya vit la main du semi-homme saisir quelque chose à la ceinture de son interlocuteur et le fourrer sous sa tunique à la vitesse de l’éclair. L’homme n’avait rien senti ni rien vu et il reprit sa marche nonchalante après que le halfelin l’eut remercié avec forces courbettes.
- Tu vois, dit Lola, vitesse, agilité, coup d’œil et choix de la victime. Le reste est une question de dextérité. L’ensemble n’était pas trop mal exécuté, jugea-t-elle ce petit bonhomme n’est pas un mauvais voleur.
- Oui, heu, peut-être, grommela Kolya, mais ce n’est pas une raison pour faire un concours.
- Rassure-toi, répondit Loalline en riant, à cet exercice je ne suis pas mauvaise non plus, et puis je ne prendrai pas de risques inconsidérés. Il n’y aura aucun problème. Je ne ferai que quelques bourses histoire de ne pas perdre la main.
Le ravageur aurait bien répondu quelque chose, mais savait d’avance que ce serait inutile. Ils quittèrent le marché pour aller réserver des chambres dans une des auberges. Malheureusement, beaucoup de celles-ci étaient complètes et ils ne purent trouver qu’une chambre pour deux. Le soir venu, ils s’arrangèrent comme ils purent. Kolya laissant l’unique lit à la voleuse s’installa aussi confortablement que possible sur le sol, enroulé dans sa couverture et la tête sur un oreiller fourré de son.
Le lendemain, ils arpentaient à nouveau le marché, s’arrêtant aux étals les plus exotiques ou les plus improbables. Kolya s’attardait devant un marchand de poudres aux vertus soi-disant autant magiques que miraculeuses quand il vit du coin de l’œil Loalline bousculer maladroitement un humain portant une longue robe brune. Il allait pousser un soupir de dépit quand un sifflement aigu et perçant jaillit de l’endroit où se tenait sa compagne. Il se retourna prestement. En heurtant l’humain, la petite elfe lui avait subtilisé la bourse qu’il tenait cachée dans un des replis de sa longue robe. Quelle ne fut pas sa surprise quand l’objet dans sa main se mit à émettre un sifflement, ressemblant à une alarme. La bourse était magique et Loalline se retrouva prise la main dans le sac. Déjà l’humain vociférait et des gardes nains accouraient de toute part, arme au poing, fendant la foule et bousculant les badauds. Kolya fit un pas vers la voleuse comme elle laissait tomber le bruyant objet au sol, comme sous l’effet d’une brûlure. Ils étaient encerclés de gardes barbus et menaçants qui pointaient lames et hallebardes sur eux. Le barbare porta la main à sa ceinture pour empoigner la hache qui lui restait quand Loalline s’interposa, ses yeux verts plantés dans les siens.
- Non. Lui dit-elle en posant la main sur son poignet, ne fais pas ça, je t’en prie. Calme-toi tout ira bien.
Comme les armes se pointaient sur Kolya, elle s’écria à la cantonade :
- Laissez-le, c’est mon esclave, il n’est pour rien dans cette affaire, il ne fera rien, ne lui faites pas de mal.
 
 
- « Je ne prendrai pas de risques inconsidérés. Il n’y aura aucun problème. » Gronda Kolya. « Calme-toi tout ira bien. » Tu parles !
La petite elfe baissa la tête, piteuse.
- Tu aurais du me laisser te défendre, reprit le barbare, rageur. J’aurais peut-être pu tailler une percée et nous sortir de là.
- Non Kolya, rétorqua Loalline en redressant la tête, tu nous aurais fait tuer tous les deux. Même avec ta force et ta rage, tu n’aurais pas pu massacrer toute la garde naine ni la foule, tu le sais bien.
Ils étaient à présent enfermés dans un des cachots de la cité naine de Karakh Larn. Kolya avait les bras levés, enchaînés au mur et d’énormes fers aux chevilles. La position inconfortable lui permettait de se tenir assis, d’étendre les jambes le cas échéant mais lui interdisait formellement de se lever ou de s’allonger pour dormir. Lola, quant à elle n’avait que son poignet valide d’enchaîné au mur, on lui avait laissé son bras en écharpe et ses chevilles étaient libres.
- On va s’en sortir, reprit la petite elfe aux cheveux ébouriffés.
- Bien sûr, grommela Kolya cynique, tu auras la main tranchée et moi je serai désarmé et banni à jamais de cet endroit. J’y aurai perdu mes armes sacrées et toi un membre, joyeux programme.
La loi naine était claire et la justice impitoyable, tout voleur serait amputé des deux mains et jeté hors des murs à jamais. Dans le cas de Loalline une seule main serait tranchée vu que l’autre était déjà blessée et n’avait pu servir dans l’affaire présente. Kolya ne serait pas maltraité puisqu’il n’y avait pris aucune part mais serait banni sans armes avec sa supposée maîtresse. En disant cela, Lola l’avait certainement sauvé d’un traitement beaucoup plus radical. Toutefois, à cause de sa stature impressionnante, les nains n’avaient pris aucun risque et l’avaient solidement enchaîné dans l’attente de l’exécution de la sentence.
- Je suis désolée Kolya, reprit Loalline à mi-voix, mais je ne peux pas me laisser couper une main sans tenter quelque chose.
- Ha oui ? Et que vas-tu faire ? Te transformer en courant d’air et disparaître dans un nuage de fumée ?
- Non, bien sûr, répondit-elle avec un sourire triste.  
Puis elle dégagea tant bien que mal son bras bandé et se mit à trifouiller le revers d’une de ses hautes bottes de cuir souple. Elle parvint du bout des ongles à couper quelques fils de la doublure et y enfonça doucement deux doigts. L’instant d’après, elle les ressortit, extirpant de sa cachette une longue et fine tige de métal dont elle recourba l’extrémité avec les dents avant de l’enfoncer dans la serrure de ses fers. Kolya la regarda faire ébahi.
- Tu aurais pu me dire que tu avais un moyen de nous sortir de là. Dit-il, rassuré.
Le cadenas émit un léger cliquetis et Loalline libéra son poignet avant de se lever prestement. Elle posa des yeux désolés sur le barbare.
- Non Kolya, dit-elle d’un ton où perçait la tristesse. Pas nous, moi toute seule. Je vais sortir d’ici et je vais essayer de m’enfuir de cette cité. Je suis navrée mais toi tu restes ici.
- Mais tu es folle ? Rétorqua Kolya, hagard. Je nous croyais amis, et notre quête ?  
- Justement, tu ne risques rien. Elle expliqua. Nous les voleurs savons évoluer discrètement, nous fondre dans les ombres, grimper sur des surfaces presque lisses, nous déplacer sans bruit. Je sais que tu peux te montrer étonnamment discret, toi aussi, mais ta silhouette est par trop repérable. Moi je vais tenter de trouver une cape ou un manteau pour me dissimuler, me fondre dans la foule et sortir de la ville en me cachant sous un chariot ou au milieu d’un groupe. Toi tu ne le pourrais pas. Les nains en voyant que je me suis enfuie sans toi ne te feront pas de mal. Tu n’auras qu’à leur dire que je t’ai abandonné et ils te jetteront certes hors de la ville mais indemne. Je t’attendrai en me cachant près de la route du sud. Nous trouverons bien à nous procurer des armes plus tard.
Kolya resta un long moment interdit à la contempler. Les recommandations du chaman de sa tribu lui revenaient en mémoire. Il devait guider des personnes et les défendre. Son esprit se refusait à envisager d’autres possibilités. Il savait que la petite voleuse elfe tentait encore une fois de lui sauver la vie, mais il ne pouvait s’y résoudre. Lola s’était détournée de lui et tentait de crocheter la serrure de leur cachot.
- Détache-moi au moins les jambes que je puisse m’allonger. demanda Kolya d’un ton neutre.
- Ca paraîtrait louche, répondit Lola sans se retourner.
- Non, je leur dirai qu’en m’abandonnant ma maîtresse a voulu me laisser un peu de confort, comme un cadeau d’adieu.
La serrure émit un déclic et Loalline eut un petit sourire. Elle se retourna et regarda longuement Kolya dans sa posture inconfortable.
- Bon d’accord dit-elle en s’approchant de lui.
Elle parvint à défaire les entraves de ses chevilles et reporta son attention sur la porte. La serrure était à présent ouverte mais une barre de fer pivotante située à l’extérieur la maintenait fermée, agissant comme un loquet géant. Du bout de son fil de fer, elle tenta en passant sa main fine par le judas d’en saisir l’extrémité pour la lever. Elle en était à son troisième essai infructueux quand une sorte de grognement rauque se fit entendre derrière elle. Elle se retourna prestement. Kolya s’était levé et retourné face au mur. Il avait posé un pied contre la pierre et enroulé les chaînes autour de ses poignets. Arc-bouté, il tirait à présent de toutes ses forces sur les maillons fixés au mur, tentant de desceller de sa traction le piton qui les y rattachaient. Des gouttes de sueur perlaient à son front, sous l’effort gigantesque qu’il fournissait.
- Mais que fais-tu ? souffla l’elfe.
- Je ne te laisse pas, souffla le colosse, les dents serrées.
- Tu es fou, tu ne peux pas m’aider.
- Si, je ferai diversion au besoin pour te permettre de t’enfuir.
La petite elfe secoua la tête. Le geste de Kolya l’attendrissait mais elle refusait de le laisser se faire tuer pour elle.
- Tu n’y arriveras pas, souffla-t-elle. Les nains sont les meilleurs forgerons et bâtisseurs de tout Faerya. Même si tu entrais en rage ta force ne parviendrait pas à te libérer.
Tout à son effort, le demi- géant ne répondit pas. Avec une moue navrée, la voleuse se remit à titiller le loquet de leur cachot avec sa tige de métal. Au sixième essai elle parvint enfin à le soulever et poussa doucement la porte pour l’entrouvrir, afin que le loquet s’il retombait ne le fasse pas dans sa gorge qui bouclerait à nouveau la sortie. Maintenant l’huis entrouvert, elle se tourna une dernière fois vers Kolya.
- Je suis désolée, Kolya mais je…
Elle n’acheva pas sa phrase. Suant et soufflant, le demi-géant fournissait un effort titanesque, les veines saillaient de son cou, tous ses muscles bandés étaient tendus à se rompre, soudain, au milieu de la phrase de la petite elfe, la boucle de la ceinture du barbare se mit à scintiller d’une lumière bleutée. Le halo se répandit sur tout le corps du ravageur l’entourant d’un éclat lumineux. Lentement, sous l’effet d’une formidable traction, le piton scellé au mur frémit puis se mit à bouger doucement, arraché petit à petit de la pierre par une force colossale. Il céda brutalement, projetant Kolya au sol dans un fracas métallique quand les chaînes tombèrent sur le pavement du cachot. Loalline retint son souffle, elle fit une grimace en percevant des pas précipités dans le couloir. Le bruit avait attiré le geôlier. Kolya se releva prestement et se colla contre la porte.
- Ouvre dès qu’il arrive, souffla-t-il.
Le nain arriva devant leur cellule et porta la main au trousseau de clés pendu à sa ceinture pour l’ouvrir. Il n’eut pas le loisir de le faire, la porte s’ouvrit toute grande au moment où il approchait la clef. Surpris, il n’eut pas le temps d’esquisser un geste, la chaîne de Kolya lui passa autour du cou et l’étrangla sur l’instant sans qu’il émit le moindre bruit. Le barbare tira le cadavre dans le cachot et le délesta de son trousseau et de son gourdin ferré tandis que Lola ramassait la lanterne qu’il avait tenu à la main.
- Défais tes chaînes à présent chuchota-t-elle.
- Non, ça fait une bonne arme, toi prends son gourdin. Dit-il en le lui tendant.
- Et maintenant ? Demanda-t-elle en saisissant l’arme.
- On essaie de se faufiler discrètement, répondit Kolya, nous sommes dans un des donjons de la cité naine, je pense qu’il faut descendre.
Ils progressèrent à pas de loup jusqu’à l’extrémité du couloir, passant devant d’autres portes de cachots. Ils débouchèrent sur un palier. Face à eux, un escalier en colimaçon descendait, un autre montait sur la droite et à gauche, un couloir plus large s’enfonçait dans la montagne.
- Restes-ici, je vais descendre voir ce qu’il y a plus bas. Souffla la petite roublarde.
Kolya se recula dans l’ombre du corridor qu’ils venaient de longer pendant que Loalline entamait une descente prudente et silencieuse. Kolya fit une grimace en entendant des pas claquer sur le dallage et se rapprocher de sa position. Il glissa un coup d’œil vers la porte entrouverte qui devait être la cellule du geôlier et d’où s’échappait un faible rai de lumière. Il se plaqua au mur et s’assura d’être bien dans les ombres de la voûte. Le garde nain passa devant le couloir, une lanterne masquée en main et une hache sur l’épaule. Il fit demi-tour devant les escaliers et reprit sa ronde sans avoir rien remarqué, au grand soulagement du barbare. Quelques instants plus tard, une ombre furtive et silencieuse remonta les marches et vint se couler contre lui.
- Il y a une salle d’arme en bas, chuchota Loalline. Une dizaine de gardes armés et tous éveillés. Il y a bien une porte mais j’ignore si elle donne dans la rue. Avec nos armes rudimentaires, pas question de les attaquer, poursuivit-elle, devançant les pensées de Kolya. Soit on trouve une autre issue, soit on trouve une idée.
- Il y a un nain qui patrouille ce couloir, lui apprit Kolya.
La petite elfe émit un grognement de dépit.
- C’est trop bête de se retrouver coincés comme ça, murmura-t-elle.
- Les prisonniers, souffla le ravageur. Si on les libère, ils vont essayer de s’enfuir et attireront l’attention des gardes. Nous avons une chance de filer dans la cohue provoquée.
- Je n’aime pas l’idée de faire du tapage, répondit Lola.
- Tu as une autre idée ?
- Non, dut-elle reconnaître après un moment.
Le demi-géant prit le trousseau de clefs dans sa grosse main pendant que Loalline faisait le guet au coin du couloir. Il déverrouilla les portes des cachots et entreprit discrètement de détacher les prisonniers. En quelques minutes, il avait réuni une quinzaine de personnes dans le couloir et voulut leur chuchoter des conseils, mais trop pressés de s’évader, aucun ne l’écouta et ils se précipitèrent tous dans l’escalier en vociférant. Le garde du couloir accourut au pas de charge comme les derniers s’engouffraient dans l’issue en colimaçon. Il criait pour appeler des renforts quand la lourde chaîne de Kolya s’abattit sur son crâne, faisant voler son casque et lui cinglant le visage. Il s’écroula comme une masse. Le barbare fit sauter ses entraves avec les clefs et ramassa la lourde hache du nain.
Une clameur s’éleva de l’extrémité du couloir quand une escouade déboucha au coin. D’en bas montaient des cris affolés et des grognements rageurs, Le barbare vit la voleuse remonter au galop.
- Il se font tailler en pièces, lança-t-elle, les gardes vont monter.
- Et d’autre arrivent de là, indiqua Kolya en désignant le couloir.
- On monte ! Affirma Loalline en désignant l’autre escalier du pouce.
Kolya allait protester mais elle s’y engouffrait déjà et il dut se résoudre à la suivre. Montant les marches quatre à quatre, il se désolait de s’éloigner de la sortie, se demandant comment ils allaient trouver une issue là haut. Au palier suivant, Lola lui fit signe de la suivre, le couloir où ils avaient débouché était vide et elle s’y engagea en courant, courbée et en rasant les murs. Ils passèrent devant de nombreuses portes de bois sans ralentir, faisant aussi peu de bruit que possible. Un coup d’œil rapide à l’une des fenêtres du couloir, apprit à Kolya qu’ils se trouvaient au-dessus de la ville naine et s’enfonçaient dans la montagne. Il fit une grimace désapprobatrice en suivant Lola qui filait devant lui comme un courant d’air. Ils allaient tourner le coin du corridor quand une cavalcade précipitée résonna de l’angle opposé. Un parti de gardes nains remontait vers leur position au pas de course. Ils rebroussèrent chemin précipitamment, des lueurs provenant de l’escalier qu’ils avaient gravi leur apprirent que d’autres renforts devaient monter eux aussi. Pris entre deux feux, ils se trouvaient dans le couloir qui allait grouiller de nains dans un instant. Kolya resserra sa prise sur le manche de la hache de bataille subtilisée au garde pendant que Lola testait les poignées des portes. Les deux premières étaient verrouillées et elle n’avait pas le temps de les crocheter. Par chance la troisième s’ouvrit et ils s’engouffrèrent dans la pièce juste avant que les deux groupes de gardes ne fassent irruption aux deux extrémités du couloir. Ils avaient déboulé dans une antichambre richement décorée et bien éclairée. La pièce était vide, à l’exception d’un petit canapé couvert de velours et d’une commode. Une double porte leur faisait face, tandis qu’une autre, plus petite et arrondie s’ouvrait dans le mur de gauche. De la double porte de bois ils entendirent vaguement les échos d’une conversation, Lola ouvrit prestement la petite porte de côté. Ils débouchèrent dans une sorte de petite cuisine tenant lieu d’office, une servante naine écarquilla les yeux à leur entrée soudaine mais n’eut pas le temps de pousser un cri, la voleuse l’assomma d’un coup de gourdin et Kolya la rattrapa d’une main, pour éviter que sa chute ne fasse de bruit. L’elfe souffla les bougies pendant que le barbare dissimulait le corps dans un recoin. Une autre porte se trouvait sur le mur est, au coin de l’office. Il l’ouvrirent avec précaution et se retrouvèrent dans un petit couloir, faiblement éclairé. Il y avait d’autres portes sur la droite et une seule à gauche, de celle-ci montaient des bribes de conversation. Loalline, faisant signe à Kolya de reculer, l’entrouvrit précautionneusement avant d’y glisser un œil. La pièce était carrée et devait être un cabinet de travail. La porte derrière laquelle se trouvaient les fuyards donnait dans un angle. De là où elle était, Loalline voyait le dossier d’un large fauteuil et un coin de bureau. Elle vit également un autre siège, de trois-quarts dont les larges montants lui masquaient l’occupant, elle voyait néanmoins le bas d’une robe verte en émerger et la position lui indiquait que les jambes, trop longues pour être celles d’un nain, étaient croisées. Elle perçut distinctement deux voix, donc l’homme qu’elle devinait devait discuter avec celui assis dans le fauteuil qui lui tournait le dos. La conversation semblait houleuse…
 


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n°886
Eridan
Mage noir
Posté le 20-02-2007 à 11:22:27  profilanswer
 

Chapitre 9
C'est bien tout ça.  :)  
- J'aime bien l'idée que la légende soit racontée en même temps pour les différents groupes.
- J'aime bien aussi le principe d'avoir fait garder les objets de la légende par des gens de valeur. Je te l'avais dis, je crois, que je ne suis pas très enchanté par les histoires de prophéties, je trouve ça un grand moyen de facilité et c'est aussi consommé que l'est l'amnésie. Justement, ce n'est pas vraiment ton cas. Tel que tu présentes l'histoire, on pourrait même se passer du mot "prophétie". On a partagé l'héritage du champion et, quand le mal revient, il faut qu'il se rassemble, point. C'est un héritage, le mode d'emploi des objets en quelque sorte, rien a voir avec la vision d'un devin, tu vois ce que je veux dire ? A ce propos, du mal qui revient, j'ai peut-être oublié l'information, mais quels sont les problèmes des sociétés bonnes pour le moment, à part un petit groupe qui débarque ? Il faudrait peut-être quelque chose de plus conséquent pour déclencher le regroupement de l'héritage…
 
Sinon ta plume est toujours très bonne : lecture facile, bons combats, orthographe et vocabulaire très corrects pour ce que je peux en juger. C'est dommage que la ponctuation soit toujours problématique, c'est curieux d'avoir des ennuis avec quelque chose de si dérisoire. Enfin… je suppose que la plupart de tes lecteurs potentiels ne le remarqueront même pas.
 
Je continue avec plaisir  :hello:  


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n°887
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 23-02-2007 à 21:02:48  profilanswer
 

Merci Eridan.
 
J'ai bien reçu ton mail avec les nouvelles corrections, outre la ponctuation, toujours déficiente chez moi, en effet.
Je me réjouis de voir qu'il y a moins de choses qui accrochent.
Toujours un plaisir de savoir que tu te penches sur mes pattes de mouche informatiques.
 
 
Oui, je ne voulais pas du vieux cliché de la propéthie/élu/divination foireuse de quelque devineresse chauve et aveugle.
Même si je ne savais pas à l'époque où je le rédigeais que tu partageais ce point de vue.
Mais en effet nous en avions parlé et je suis d'accord pour essayer de ne pas tomber dans les vieux clichés éculés. C'est en effet un héritage, fort ancien et très largement oublié, sauf par une petite poignée d'érudits, mais un héritage tout de même.
 
 
Les problemes des societés bonnes en effet, comme tu le souligne ne sont pas véritablement évoqués, à part le fait que l'on sache qu'il semble y avoir des dissensions parmi les dragons. Mais j'avais prévu de dévelloper cela un peu plus tard dans le cours du récit.
Est-ce selon toi une erreur? Vaut-il mieux poser d'emblée la situation géopolitque?


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n°888
Eridan
Mage noir
Posté le 24-02-2007 à 10:54:00  profilanswer
 

eskael a écrit :

Mais j'avais prévu de dévelloper cela un peu plus tard dans le cours du récit.
Est-ce selon toi une erreur? Vaut-il mieux poser d'emblée la situation géopolitque?


 
Très certainement oui. On peut s'en passer dans une nouvelle où l'on a des nécessités de concision et de rythme, mais pas dans un roman comme le tien où l'introduction est déjà conséquente.
 
Ce qui est à mon sens nécessaire, c'est que le besoin précède l'acte. Le chevalier ne va pas partir en quête et s'apercevoir qu'il y a une princesse à sauver.
 
Laisser le mystère un certain temps sur la quête des compagnons est tout à fait acceptable, mais quand Ys discute avec son maître, tu laisses entendre que tout va bien dans le royaume. "Le roi ne peut mettre le pays en état d’alerte sur la seule foi des conclusions d’un mage et d’un dragon à propos d’une légende oubliée"
Là j'aurais dis que le royaume à d'autres sourcils que de se préoccuper de cette légende.
D'ailleurs, je l'ai dis, je n'aime pas trop non plus cette assertion car pour eux ce n'est pas une légende et ils pourraient convaincre le Roi. Mais à quoi bon une armée ? Ne serais-ce pas dans l'ordre des choses que les héritiers s'occupent eux même de ce qui leur incombe ? Avec Ys et les deux chevaliers il y assez de responsables au nom du royaume pour laisser l'affaire en l'état.
 
Mais pour en revenir à ta question, c'est encore un peu plus tôt qu'il faudrait énoncer certains problèmes des nations bonnes, sans nécessairement faire dans la géopolitique.  


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n°890
Eridan
Mage noir
Posté le 26-02-2007 à 16:58:39  profilanswer
 

Chapitre 10.
 
Avant, une remarque sur l'univers des nains :
Si j'ai bien compris, tu décris leur ville comme une grande excavation dans leur montage dans laquelle ils auraient bâti une ville ordinaire (quoi que belle avec beaucoup de tours) C'est une vision très humaine d'une ville souterraine.
Depuis que notre espèce s'est relevée sur ses pattes arrières pour voir au dessus des hautes herbes, on peut imaginer qu'elle a apprécié les grands points de vue dégagés; on y voit les proies de loin et également le danger. Aujourd'hui, ouvrir une fenêtre qui donnerait à un mètre de la maison voisine tient du cauchemar. Mais si on part de l'hypothèse que les nains sont l'espèce troglodyte par excellence, qu'ils ont évolués sous terre, quel serait pour eux le comble de la domination et de la sécurité, un thème qui se retrouverait donc dans ce qui serait pour eux une cité luxueuse ?
Pour la domination, je ne vois pas. Pour la sécurité, j'imagine un recoin dans du bon roc. On peut toujours imaginer que la moindre perspective pourrait leur donner des angoises tout comme nous, nous pourrions être clostrophobles dans des mines.
 
Berf, c'était juste pour opposer l'imaginaire et le réalisme. Maintenant il faudrait que les paléonthologue nous disent si les nains ont bien vécu toute leur évolution sous terre.
 
Revenons à ton chapitre 10. On touche là, ce qui est pour moi le problème de ton roman. Alors que l'histoire vient juste de commencer (on connais le fil contucteur), et que des personages sont un peu partout dans la nature, tu nous narres les aventures "ordinaires" de deux d'entre eux. La partie brigands est très bien. D'ailleurs j'aime bien ces deux là. Mais l'histoire dans la cité naine m'a ennuyé. Ce n'est pas qu'elle est mal faite, loin de là, ce serait parfait s'il n'y avait que ces deux héros, mais il y en a plein d'autres et la vraie histoire n'a pas avancé d'un iota.
A mon sens, il faudrait vraiment condencer tout ça.
Bien sûr, les romans fleuve sont légion (ou les feuilleton Top model, Lost)  mais pour commencer, dans l'optique où tu veux te faire éditer ou te faire connaître, je pense qu'il faudrait un premier livre plus percutant, accrocheur.
 
Sinon tant pis, je le redis, l'essenciel tu l'as tout de même : une bonne plume et de bons persos.
 
Autre point : La fin du chapitre 10 m'inquiète un peu. Tu veux dire qu'alors qu'ils sont poursuivis, que les gardes vont peut-être rentrer dans les appartements où ils se trouvaient, la voleuse prend le temps de s'intéresser à une discussion à priori quelconque entre deux personnes quelconques ?
Je supute que ceci aura un intérêt majeur par la suite… Donc de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes, il faut que les fugitifs passent à cet instant. C'est le genre de coincidence qui horripile. C'est sur ces coups du destin cousus de fils blancs que j'ai arrèté de lire les cycles de la Roue du Temps de Jordan ou du Trône de Fer de Martin (et aussi de relire les bon vieux Conan de Howard)
 
Dis-moi  que je me trompe.
 
 
 


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n°893
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 02-03-2007 à 11:23:46  profilanswer
 

Hé bien j'avoue très honteusement que les nains n'ont jamais été mes personnages fétiches dans les univers d'Héroic Fantasy, d'ailleurs il n'y a pas de nain dans les porteurs d'artefact...Coincidence? Sûrement pas)
Oui tu as raison sur ma description très "humanisée" de la ville naine et j'avoue qu'elle ne me passionnait pas et que je l'ai sans doute un peu bâclée....Je voulais plus me focaliser sur l'action et sur l'idée (que je croyais bêtement originale) du marché permanent ouvert à tous au pied de la ville proprement dite.
 
Pour ce qui est de ta vision des choses...Je vais être franc: Non ce n'était pas un artifice de ma part visant à faire un roman fleuve, ce n'est ni mon objectif, ni mon propos.
En fait, j'attends ton avis définitif sur le procédé après ta lecture du chapitre 11 que je vais mettre à la suite...
Je t'expliquerai ensuite pourquoi j'ai construit ces deux chapitres ainsi.
 
Quand aux coincidences cousues de fil blanc..ben heu...Même réponse que quelques lignes au-dessus, je ne souhaite pas déflorer de choses avant que tu ne te sois fait l'idée toi même.
 
Te dire que tu te trompe? Humm connaissant ton oeil acéré ce serait prétentieux.
Esperons simplement que le texte qui suit changera ton optique.... :)

Message cité 1 fois
Message édité par eskael le 02-03-2007 à 12:48:05

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La rose n'a d'épines que pour celui qui veut la cueillir.
n°894
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 02-03-2007 à 11:25:08  profilanswer
 

11 Relique
 
 
La nuit était tombée depuis longtemps déjà. Une pluie torrentielle s’abattait sur la plaine. Les roulements du tonnerre résonnaient dans les nues. De lourds nuages noirs se déchiraient d’éclairs, de violentes bourrasques couchaient herbes hautes et arbustes. Quelques arbres dressés en guise de clôtures dessinaient de leurs ombres des corps  fantomatiques. Déjà grossissaient les ruisseaux et les rus, gonflés par le déluge que provoquait le gigantesque orage. Sur les bords de la route coulaient deux fins torrents où venaient se noyer les pavés inégaux. Dans la boue des fossés l’eau creusait des ornières. Sous la colère du ciel aux accents redoublants, peinait un cavalier avançant au rythme saccadé du pas de son destrier luttant contre les éléments déchaînés. Le pauvre et sa monture semblaient être la cible de la furie des cieux qui s’abattait sur eux. L’homme, était emmitouflé dans une large capeline dont les plis se marquaient sous le poids de tant d’eau. Penché sur l’encolure de son cheval fourbu, il prenait garde à ce que les sabots ne dérapent pas sur les pavés glissants. Les étoiles et les lunes étaient invisibles derrière les lourds nuages bas, la seule clarté provenait des éclairs qui tombaient au hasard. Le rideau liquide gênait la visibilité et l’équipage progressait péniblement. Au détour d’un coude du chemin, il aperçut au loin une lueur. Une chaumière isolée se dressait dans les champs, la lumière émanant des fenêtres déchiraient les ténèbres d’une clarté diaphane. S’approchant de l’humble demeure, le cavalier mit pied à terre et vint glisser un œil à travers les carreaux. Une jeune fermière gironde, assise près de l’âtre nourrissait de son sein un bébé dans ses bras. A côté d’une table grossière, un homme sur un banc contemplait la scène en souriant. Le spectacle touchant réchauffa l’âme du voyageur et malgré les trombes d’eau qui lui tombaient dessus, il ne put lui aussi s’empêcher de sourire. Se détournant de la vitre épaisse, il jugea inopportun de déranger cette famille et remonta en selle. A peine eut-il fait quelques toises sur le pavé de la route, qu’un grincement retentit derrière lui et qu’une voix l’interpella.
- Hola, messire pèlerin, il ne fait pas si beau. Au lieu de voyager par cette nuit infernale, ne seriez-vous pas mieux, près d’un feu et au sec ? La route sera encore là demain, venez donc vous mettre au chaud.
Le cavalier eut un nouveau sourire et fit volter sa monture. Le fermier n’ayant pas d’écurie, ils mirent le cheval à l’étable. Puis le brave homme fit entrer chez lui le voyageur trempé. Il rabattit son capuchon sur le pas de la porte et sourit à la fermière qui berçait l’enfant repu. L’homme lui désigna le banc en s’y asseyant et Ys s’avança dans la pièce. Personne ne s’avisa que l’immense manteau qui le couvrait était sec tout à coup. Le paysan lui offrit une bolée de cidre pendant que son épouse, ayant couché le nourrisson dans un berceau de bois, près du feu, allait vers la cuisine. Elle revint un instant plus tard avec une assiette de soupe fumante.
- Ca va vous réchauffer, dit-elle avec un sourire aimable en déposant le récipient plat devant le voyageur.
- Je vous remercie, dit Ys en lui souriant à son tour.
- Le potage et une belle portion de cochonnailles, c’est tout ce qu’on aura à vous offrir comme souper, malheureusement. Dit-elle un peu embarrassée.
- On m’a déjà offert beaucoup pour mes services, mais jamais tout ce qu’on avait, répondit Ys en inclinant la tête et souriant toujours.
La jeune et ronde fermière rosit sous le compliment.
- Et où alliez-vous comme ça, messire ? Demanda le fermier en remplissant à nouveau de cidre clairet, le bol qu’Ys venait de terminer.
- Je me rends à Karakh Larn, la cité naine. Répondit l’intéressé, j’ai des affaires à y traiter.
- Elles attendront bien demain, que l’orage soit passé, reprit l’homme goguenard.
- Pour sûr, renchérit son épouse, accompagnant son assertion d’un mouvement de tête.
Ys ne répondit rien, se contentant de sourire à l’hospitalité simple et aimable dont il était l’objet. La soupe chaude, fit du bien au corps transi de l’archimage. Quand il eut terminé son assiettée, la fermière accorte apporta le plat de charcuteries. Puis elle s’assit à son tour et ils commencèrent à dîner en devisant tous les trois. Quand il demanda s’il y avait une auberge non loin, la brave femme s’indigna.
- Il n’y en a point par ici, dit-elle,  mais même s’il y en avait, pas question d’aller gaspiller vos écus. Nous ne sommes pas riches nous autres, mais on ne laissera pas un pauvre hère coucher dehors sous la pluie. Vous dormirez ici, au chaud et au sec, je vous ferai un bon lit dans le grenier.
Touché par cette sympathie aussi simple que spontanée, Ys allait faire une réponse aimable quand la porte de la chaumine s’ouvrit à toute volée. Il crut d’abord à l’effet d’une violente bourrasque de vent, mais comme le fermier se levait pour refermer l’huis, six hommes armés entrèrent en trombe dans l’humble fermette. De toute évidence, songea Ys, ce devaient être des brigands qui rançonnaient et pillaient les paysans. La femme fut glacée d’effroi à leur vue et se précipita vers le berceau. Son mari voulut s’interposer mais une des brutes le projeta à terre sans ménagement. L’archimage, n’avait pas esquissé le moindre geste encore, assis à sa place il s’écria soudain :
- Mais quelles sont ces manières ? Des butors viennent troubler mon repas et agresser mes hôtes ? Messires je vous conseille d’aller vous amuser dehors avant que ma colère ne vous frotte les reins.
Tous les regards des marauds tombèrent sur lui. Celui qui semblait être le chef se campa devant la table et dégaina sa rapière qu’il agita sous le nez du voyageur assis.
- Je suis curieux de voir la colère d’un maigrichon désarmé face à six hommes bien entraînés. Lança-t-il en guise de défi.
- A votre aise répondit Ys entre ses dents, braquant un regard glacial sur l’importun.  
Le rire du ruffian se figea quand Ys, agitant rapidement les doigts dans sa direction le changea en statue de glace. Quatre des bandits restèrent stupéfaits, mais le cinquième réagit promptement et se précipita sur la fermière qui tenait son bébé pour la prendre en otage. Ses mains n’étreignirent jamais la jeune mère, jaillissant des doigts de l’archimage, une longue langue de feu lui grilla l’arrière train et il bondit en l’air, glapissant comme un goret qu’on égorge. Ys, repoussant le banc se dressa sur ses jambes, son image grandissait et semblait remplir tout l’espace entre sol et plafond, ses yeux jetaient des éclairs.
- Craignez ma colère, maroufles, gronda-t-il d’une voix de tonnerre.
A la vue de ce nouveau prodige, les brigands détalèrent sans demander leur reste, Ys les suivit sur le pas de la porte et les vit enfourcher leurs montures et partir au triple galop, sous l’orage, comme s’ils avaient le diable en croupe. Jugeant tout danger écarté, Ys rentra dans la maison et referma la porte. Il aida le fermier à se relever avant de lui désigner la statue de glace.
- Je gage que celui-ci ne vous ennuiera plus, dit-il en souriant. Mis à part d’épouvantail, je ne vois pas à quoi il pourrait vous servir, j’ai bien peur qu’à sa vue tous les oiseaux s’enfuient.
La femme avait recouché son bébé et s’était rapprochée. Le couple de fermiers tomba à genoux devant Ys et lui baisa les mains.
- Mille mercis à vous Seigneur magicien disait la brave femme, le regard ébloui.
- Allons, relevez-vous dit Ys gêné, je préfère que les gens soient debout pour me parler.
Et il les fit relever en leur prenant les épaules.
- Vous m’avez accueilli si gentiment, m’arrachant à la colère du ciel et m’offrant chaleur et sympathie. Je ne pouvais décemment pas laisser ces brutes vous piller.  
Comme le couple voulut s’incliner à nouveau il les en empêcha et leur dit en souriant d’un air malicieux :
- Et puis j’aime manger dans le calme. Il fit un sourire aimable à la fermière. Et ce gentil bébé est trop jeune et trop beau pour être déjà maltraité. Il ponctua sa phrase d’un clin d’œil.
Puis, comme si soudain les rôles avaient été inversés, il se rassit à table et invita ses hôtes à l’imiter. Ils achevèrent de dîner dans une ambiance beaucoup plus détendue. Dehors, l’orage avait cessé, preuve que l’humeur d’Ys s’était apaisée. Il leur fit quelque tours pour les divertir avant que la femme ne lui prépare son lit au grenier, comme elle l’avait dit. Elle commençait à s’excuser de la rusticité de la couche quand Ys la coupa.
- Un lit de paille offert de bon cœur est bien plus confortable qu’un baldaquin de plume prêté de mauvaise grâce.
La fermière, les joues empourprées alla rejoindre son mari un grand sourire aux lèvres. Ys passa en effet une excellente nuit. Au matin, après avoir déjeuné avec eux, il se prépara à se remettre en route. Se penchant sur le berceau il sourit à l’enfant et fit apparaître dans sa main potelée un hochet de bois aux grelots de cuivre. Quand il vit les fermiers s’approcher, il devança leurs intentions :
- Ne me remerciez pas, dit-il avec malice, car je crains que le bruit de ce jouet agité ne vous rende fous sous peu.
Ils tinrent quand même à lui donner des vivres pour son périple et garnirent ses fontes d’une large miche de pain, d’imposants saucissons et de deux bouteilles de leur cidre. Ys n’osa pas refuser les présents et se remit en selle avec un grand sourire. Il reprit son chemin en se tournant vers eux et leur fit de grands signes.
 
Au milieu de l’après-midi, il arriva devant les gigantesques portes de pierre qui s’ouvraient au flanc du mont d’airain, menant à la cité fortifiée des nains. Tout en prenant place dans la file qui attendait l’inspection des gardes nains, Ys repensa à ces derniers jours. En sortant des appartements de son ancien maître, à l’Académie, il avait rejoint ce bon et brave Gareth. Il lui avait succinctement parlé de ce qu’il devait faire et glissé un mot sur la légende sans entrer dans les détails. Comme à son habitude, le distrait mage blanc n’y avait vu que prétextes à discuter de connaissances enfouies et avait admiré le destin d’Ys qui voulait qu’il soit chargé d’une importante mission par le Prime Magister. Ils s’étaient rendus dans une petite taverne que connaissait Gareth, non loin de l’Académie et avaient discuté de souvenirs de leurs études et s’étaient livrés, chope en main, aux joies d’amicales retrouvailles. Là, les sujets anodins épuisés, Ys avait parlé brièvement de sa mission, et sans montrer les parchemins que lui avait confié Eldaïr, il avait vaguement évoqué la légende. Comme il s’y était attendu, Gareth en connaissait des bribes, bien plus complètes que celles dont Ys s’était souvenu, quand son ancien maître lui avait posé la question. La distraction chronique de son coreligionnaire cachait, comme Ys s’en souvenait, une profonde érudition. La difficulté avec Gareth consistait bien souvent a extirper de sa mémoire mal organisée les choses qui s’y trouvaient souvent profondément enfouies et surtout à éviter qu’il perde le fil de ce qu’il disait. Mais Ys avait pratiqué cet exercice durant quatre ans et semblait n’avoir pas trop perdu la main. Il avait donc fini par apprendre, de la bouche de son ancien camarade, que les écrits concernants les légendaires artefacts, s’accordaient tous sur un point précis, il n’était pas besoin de pratiquer soi-même la magie pour les utiliser et leur magie faisait qu’ils s’adaptaient naturellement à la taille de leur porteur. La révélation avait allumé dans l’esprit de l’archimage quelque chose qui ne s’était encore jamais manifesté sous cette forme là. Là où son maître voyait un devoir et où son ami Gareth ne percevait qu’une immense source de savoir, lui avait deviné la base d’un pouvoir incommensurable. Sa condition d’humain ne lui prédisait pas une longévité immense et la magie était une exigeante maîtresse. Mais la puissance détenue dans chacun de ces objets lui promettait un pouvoir inouï, à plus forte raison s’ils étaient tous réunis. Bien sûr, en tant que mage, il n’avait que faire d’une épée flamboyante à la lame de feu et la lumière des fées ne constituait pas un artefact à proprement parler. Mais les neuf autres réunis dans la main d’un être tel que lui ne pouvaient que s’avérer une source de pouvoir quasi-divin. Il avait songé à tout cela en quittant Gareth pour se mettre en route le soir même et tout en chevauchant, l’égoïsme dont il s’était vanté sous forme de plaisanterie devant son ami, pour expliquer son succès d’archimage, avait pris une ampleur et une signification soudain bien différentes. Sa conscience l’avait aussitôt assailli, lui remettant en mémoire la guerre contre le Wostland, cette bataille dont il rêvait encore vingt six années plus tard et son devoir de citoyen et d’archimage envers son maître et son royaume. Le conflit intérieur auquel avait alors été confronté son esprit avait altéré son humeur au point de déclencher, par le truchement du médaillon, le terrible orage auquel l’avaient arraché ces braves paysans, lui rendant un service bien plus grand qu’ils ne pouvaient le deviner. A cause de leur gentillesse et de la menace des bandits, ils lui avaient fait perdre sa mauvaise humeur en même temps qu’il avait repoussé ses pensées contradictoires. Absorbé par ses réflexions, il n’entendit pas le garde nain lui demander le motif de sa venue à Karakh Larn et l’homme d’arme barbu lui aboya si fort la seconde demande qu’il en sursauta sur sa selle.
- Je viens voir le grand Thaumaturge Alguerre Pierredeflamme, répondit Ys en revenant à la réalité. J’ai une lettre de recommandation émanant du Prime Magister Eldaïr, ajouta-t-il en sortant un parchemin roulé, frappé du sceau de la magie royale.
Le sous-officier nain se garda bien de toucher le parchemin. A de très rares exceptions près, les représentants de sa race montraient une défiance naturelle pour tout ce qu’ils ne comprenaient pas et la magie était pour eux une très grande énigme. Les mages nains étaient une denrée fort rare et s’ils étaient respectés par leurs frères barbus, ils n’en passaient pas moins pour des gens dont la santé mentale laissait sans doute à désirer. Le sergent du poste fortifié était probablement de ceux là. Il fit signe à Ys de se mettre sur le côté des portes et appela un autre garde pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Le second homme d’arme s’en fut aussitôt en direction de la cité. Durant son attente, l’archimage Ysmirauthanël se força à fixer son attention sur les chariots de marchands qui se pressaient pour entrer ou sortir de la capitale naine. Cela lui permettait de ne pas replonger dans des considérations qu’il n’avait pas envie d’approfondir pour le moment. Un quart de bougie s’écoula avant que le garde nain ne réapparaisse, flanqué de trois autres hommes d’armes arborant des couleurs différentes. Si les armures des factionnaires de la porte avaient une teinte argentée et des parements de cuir bruns, ceux qui se présentaient à présent portaient la plate noire aux ornements dorés, commune à la garde royale naine. Les trois gardes d’élite conduisirent Ys aux écuries où il fit placer son cheval, puis l’escortèrent à travers la place monumentale où se tenait le marché permanent. Tandis qu’ils fendaient la foule, un bruit strident retentit, et l’instant d’après un frisson parcourut la marée humaine des chalands quand des gardes s’élancèrent de toutes parts, bousculant les gens. Ys regarda dans la direction d’où provenait le chahut, il ne vit rien à part peut-être ce qui lui sembla être une tête hirsute dominant le toit de toile d’un étal. Mais il était trop loin pour distinguer quelque chose.
- Que se passe-t-il ? Demanda-t-il à l’un des gardes qui l’escortaient.
- Rien d’important, sûrement un roublard qu’on arrête, répondit l’officier nain en haussant les épaules.
Puis, sans plus de considération pour l’incident, ils se dirigèrent vers les pans inclinés menant aux portes de fer de la cité. Arrivés devant les immenses grilles en fer forgé, On demanda à Ys de bien vouloir patienter, le temps qu’on aille prévenir le grand Thaumaturge. Il dut remettre sa lettre de créance à l’un des gardes qui s’enfonça dans la cité. L’archimage attendait debout près du poste de garde auquel toute une escouade d’élite était affectée quand il vit monter vers eux une petite troupe, tandis que les portes de fer s’ouvraient toutes grandes. Un groupe de soldats nains entraînait deux prisonniers sous la menace de leurs armes vers l’intérieur de la cité. Ys vit passer sous son nez le plus gigantesque colosse qu’il eut jamais vu, flanqué semblait-il d’une elfe aux cheveux en bataille. Les gardes nains arrivaient à peine à hauteur de genou du géant et brandissaient leurs hallebardes, méfiants et menaçants. L’attention d’Ys fut détournée du cortège par une voix qui lui demandait s’il était bien l’archimage Ysmirauthanaël.
- Oui, c’est bien moi, répondit-il en tournant la tête.
Son interlocuteur était un jeune nain à la barbe encore courte qui s’inclina profondément devant lui à cette réponse.
- Je suis Dwalin Rocfer, apprenti du grand Thaumaturge Alguerre Pierredeflamme, dit le jeune nain, je vais vous conduire à mon maître.
Ys lui emboîta le pas sans un regard pour la petite troupe qui était passé devant ses yeux l’instant d’avant. La cité naine, taillée à même le roc dans les parois intérieures de la montagne constituait un véritable dédale d’escaliers et de couloirs où se perdre était un véritable jeu d’enfant. Par chance, Ys avait un excellent sens de l’orientation et une fabuleuse mémoire. De plus, il bénéficiait d’un guide, ce qui lui facilitait grandement la tâche de repérage. Ils montèrent au second étage d’une tour et longèrent un vaste et long couloir. Dwalin finit par y ouvrir une splendide porte de bois avant de s’effacer pour laisser l’hôte y pénétrer. Ys entra dans ce qui était une petite mais très cossue antichambre. Sur un signe de Dwalin, il s’assit dans un confortable canapé.
- Je vais prévenir mon maître, s’excusa l’apprenti avant de frapper à une double porte de bois qui se trouvait au bout de la pièce.
Il entra et revint un instant plus tard, inclinant la tête à l’attention d’Ys et l’invita à entrer. L’archimage se leva et pénétra dans ce qui était le bureau du grand Thaumaturge de la cité fortifiée naine.
Alguerre Pierredeflamme contourna son large bureau, croulant sous les volumes et les parchemins, pour venir accueillir l’émissaire du Prime Magister. Il était chenu, sa longue barbe grise portait quelques nattes fines serties de perles et il arborait une longue robe pourpre et or. Le magicien nain était connu pour ses qualités guerrières et sa grande maîtrise des sorts de combat. Il prit les mains d’Ys dans les siennes en arborant un large sourire.
- Ha, dit-il, je suis fort aise de vous rencontrer, archimage, pour une fois que ce n’est pas un apprenti qu’on nous envoie. J’espère que mes congénères ne vous ont pas fait d’ennuis, ils ne sont pas très farauds devant les puissances de l’arcane, ils ont tendance à s’en méfier.
- Non, rassurez-vous, grand Thaumaturge, répondit Ys en souriant, j’ai été traité avec respect.
Il nota que Dwalin s’esquivait par une petite porte au coin de la pièce.
- Parfait, reprit le vieux nain en s’asseyant dans un immense fauteuil à son bureau et invitant Ys à en faire autant dans un des larges sièges qui se dressaient devant celui-ci. Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous amène à Karakh Larn sur la recommandation de ce vieux sacripant d’Eldaïr ?
La remarque était faite avec bonhomie et ne reflétait aucune animosité à l’adresse du Prime Magister mais exprimait plutôt une certaine complicité.
- Quelque chose de fort important, je le crois, reprit Ys avec un sourire aimable. Il se pourrait que l’avenir du royaume nain soit encore une fois lié au destin de celui des humains.
- Mmmh mmh, commenta le vieux nain, en prenant un air pénétré. Racontez-moi cela, je vous prie.
- Hé bien, tout cela à trait à la légende du chevalier-tempête, que vous connaissez sans doute. Dit Ys.
- Hum, cela me rappelle quelque chose en effet, grommela le vieux magicien.
Il se leva de son bureau et s’approcha d’un des murs dont le pan entier était couvert de rayonnages jusqu’au plafond et rempli de livres, ouvrages et grimoires. Il saisit un escabeau monté sur roulettes et commença à scruter les étagères.
- Je dois avoir quelque chose qui parle de cette légende quelque part…Expliqua-t-il le nez levé.
- Ne vous donnez pas cette peine, grand Thaumaturge, reprit Ys en souriant, j’ai ici le résumé de cette légende, recopié par le Prime Magister dans l’un des grimoires d’Elrauth.
- Vraiment ? Demanda le mage nain en tournant un visage intéressé sur les parchemins roulés que son invité sortait de sa large manche. Voilà qui est fort passionnant.
Ys lui tendit le rouleau lié d’un ruban rouge et le vieux magicien les prit précautionneusement en retournant s’asseoir à son vaste bureau. Il les déroula et les posa à plat devant lui, chaussant sur son gros nez, des lunettes en demi-lune, aux verres épais et à la monture d’acier. L’archimage en robe verte se cala dans son grand fauteuil pour laisser tout loisir au vieux mage d’en prendre tranquillement connaissance.
Son attente fut de courte durée, le vieillard ne parcourant qu’un ou deux paragraphes releva la tête aussitôt en retirant ses besicles.
- Ha cette légende là, commenta-t-il, oui je la connais en effet. Il est vrai que nous les nains avons forgé certains de ces objets, par le passé. En quoi cela intéresse-t-il le Prime Magister aujourd’hui ?
Ys remarque immédiatement que le ton était moins badin et que son interlocuteur prenait soudain une distance évasive avec les éléments.
- Hé bien il se pourrait que des espions venus du Wostland recherchent ces artefacts, commença-t-il prudemment.
Le magicien nain réfléchit un long moment en tapotant ses lèvres de son gros pouce âgé.
- Ce pourrait être fâcheux, en effet, reprit-il, finalement. Mais je ne vois pas en quoi cela nous concerne à présent ni ce qu’Eldaïr attend de votre visite ici.
- Il semblerait que votre peuple soit le dépositaire de l’un de ces objets. Dit Ys, circonspect.
- Peuh, ce n’est qu’une légende, lança le vieux thaumaturge en se levant à nouveau pour s’approcher du fauteuil de son hôte. On vous a dérangé pour rien, je le crains.
D’un geste il invitait Ys à se lever, comme si l’entretien était clos mais l’archimage ne bougea pas. Il regarda son aîné d’un air tout à fait sérieux.  
- Je tiens ce renseignement d’Eldaïr lui-même. Dit-il doucement.
- Bah, il se sera trompé, voilà tout. Trancha le nain en indiquant à nouveau la porte.
Ys ne fit même pas mine de se lever. Il fixa le regard du vieux nain et le soutint.
- Depuis quand, le Prime Magister de Faerya se trompe-t-il ? Demanda-t-il d’un ton qui laissait deviner qu’il n’était pas dupe.  
Comme l’autre allait répondre quelque chose, il poursuivit d’un ton plus aimable.
- Grand Thaumaturge, comme vous l’avez dit vous-même, l’on ne vous a pas envoyé un apprenti. Je pense qu’il serait inopportun de me prendre pour un imbécile. Et si vous avez des raisons pour tenter de me cacher des choses, je suis prêt à les entendre.
Alguerre Pierredeflamme planta ses yeux ridés dans ceux de ce jeune humain qui n’avait qu’un dixième de son âge et qui pourtant respirait l’intelligence. Devant son hésitation, Ys décida d’abattre une autre carte.
- Le roi a lancé une quête pour retrouver ces artefacts, expliqua-t-il, et puisque vous connaissez la légende, vous savez que les objets doivent être à nouveau réunis si un nouveau grand danger se présente. Il se trouve que je suis moi-même le dépositaire d’un de ces artefacts. (Les yeux du vieux nain s’écarquillèrent). Je détiens le pendentif de tonnerre que voici, affirma Ys en sortant le médaillon de sous sa robe. Et le Prime Magister m’a chargé de réunir les autres si cela était possible, avant que les Wostlandiens ne s’en emparent.
Le Grand Thaumaturge riva des yeux plus qu’intéressés sur l’objet de jade. Puis il regarda longuement Ys et scruta son regard. Finalement il poussa un soupir mécontent et décida de donner une explication.
- Nous possédons en effet l’un de ces artefacts, admit-il à voix basse. Mais je ne puis vous le confier. En revanche, je peux vous assurer que jamais le Wostland ne pourra s’en emparer, il leur faudrait anéantir la cité de Karakh Larn et tout le royaume nain pour cela.
- Mais je ne vous demande pas de me le remettre, répondit Ys avec un sourire affable. Je suppose que les nains sont en mesure de désigner un champion pour les représenter dans cette quête. Cet élu de votre peuple pourra ainsi m’accompagner, porteur de l’objet en question.
- Non, reprit le vieux mage vêtu de pourpre. Cela ne sera hélas pas possible. Puis il se mit à déambuler dans la pièce en grommelant pour lui-même, je savais que tout ceci était une erreur, et en plus ça tombe mal.
Puis il reporta son attention sur Ys qui lui lançait un regard interrogateur.
- Ce serait extrêmement long à vous expliquer, alors je vais vous montrer.
Puis il invita Ys à le suivre. L’archimage se leva et emboîta le pas au vieux magicien. Il sortirent du bureau par l’antichambre et revinrent dans le couloir qu’Ys avait emprunté à la suite de Dwalin. Il franchirent le coude en angle droit et parcoururent le couloir jusqu’à son extrémité. Ils empruntèrent un escalier en colimaçon et montèrent d’un étage, là un autre corridor, encore plus large que le précédent s’étendait devant eux. A peu près au centre de l’espace, deux gardes d’élite armés jusqu’aux dents étaient en faction devant une large double porte de bois. Ils inclinèrent la tête quand le vieux magicien entra, entraînant Ys à sa suite. Ils pénétrèrent dans une vaste salle de pierre, aux murs recouverts de tentures et flanquées de chaque côté de majestueuses colonnes sculptées et ornées de motifs guerriers. Quatre marches de marbre menaient à un espace plat au centre duquel s’élevait un tombeau de pierre décoré de bas reliefs, représentant de scènes de batailles et des tableaux festifs. Cinq gardes d’élite à l’armure noire et or montaient la garde dans la pièce. Quatre aux coins du tombeau et un en retrait, portant des insignes d’officier se tenait devant un immense rideau fermé en son milieu par un cordon doré. Ys, respectueux du protocole, resta en bas des marches pendant que le vieux magicien les gravissait. Il vint se poster devant l’officier, qui s’inclina à sa vue.
- Bonjour capitaine, dit le grand Thaumaturge, voici un émissaire du Prime Magister Eldaïr, venu ici avec le crédit du roi Lormyr.
L’officier inclina la tête vers Ys et l’invita d’un geste à s’approcher. L’archimage monta les quatre marches et s’inclina profondément devant le tombeau. Il fut frappé de surprise en lisant l’inscription portée en commun sous l’épitaphe gravée en langue naine : « Ci-gît Thoirin Poignedacier, Roi de Karakh Larn »
- J’ignorais qu’un tel malheur venait de vous frapper, dit-il sur un ton désolé. Je puis vous assurer, en ce moment pénible, de toute ma profonde sympathie et de celle de mes frères humains.
Puis il s’inclina à nouveau devant la tombe de pierre, l’officier et le magicien le remerciant d’un signe de tête, les autres gardes restant parfaitement impassibles. Sur un signe du grand Thaumaturge, Ys s’approcha du rideau.
- Ce drame est survenu il y a seulement trois jours, expliqua le vieux magicien, en inspectant les travaux d’une nouvelle mine sous la montagne, notre bon souverain fut victime d’un tragique accident. Une énorme stalactite s’est décrochée de la voûte pour venir s’écraser sur l’escorte royale. Notre roi et six de ses gardes d’élite furent tués dans l’accident. Nous avons envoyé des messagers aux autres peuples mais peut-être ne sont ils pas encore arrivés.  
Ys leur présenta ses condoléances à nouveau, en son nom et en celui de l’Académie de magie.
- Naturellement, les grands du royaume seront convié aux obsèques qui auront lieu dès que la cérémonie d’embaumement sera achevée, reprit le grand Thaumaturge.  
Puis il fit signe au capitaine d’ouvrir le rideau. L’officier s’exécuta et écarta le tissu au moyen d’un cordon, révélant une énorme vitre polie. Le vieux mage nain invita Ys à s’approcher.
- Voici le trésor qui sera porté au tombeau de notre souverain, dit-il, à cela, il faudra naturellement ajouter les présents que feront sans doute les autres peuples.
Ys s’avança vers l’immense glace et remarqua tout de suite une aura de magie, il prit bien garde à ne pas toucher le verre très épais sans que personne ne lui en donne le conseil. A travers la vitrine il contempla des coffres en bois précieux renfermant sans doute d’inestimables trésors, des armes magnifiquement travaillées aux lames couvertes de runes et aux poignées incrustées de pierreries. Il vit des boucliers ciselés, des meubles de bois rares et des fourrures élégamment tannées, faisant soit des parures soit des tapis précieux. Mais surtout, au centre de l’alcôve, ses yeux se posèrent sur une cage aux fins barreaux d’acier, qui renfermait un présentoir sur lequel reposait une étincelante armure. Faites d’écailles entremêlées, sa couleur était indéfinissable. Selon l’angle  sous lequel se posait le regard, elle semblait tantôt bleue, tantôt rouge avec des reflets noirs ou des éclats d’émeraude scintillante. Sans qu’on eut besoin de le lui préciser, Ys devina immédiatement la nature de l’objet.
- L’armure des dragons, pensa l’archimage sans le dire.
Puis il se recula et tourna les yeux vers le grand Thaumaturge. Celui-ci lui fit un étrange sourire et d’un geste indiqua au capitaine qu’il pouvait refermer le rideau. Le vieux nain remercia et salua les gardes, et invita à nouveau Ys à le suivre. Ils revinrent au bureau d’Alguerre Pierredeflamme, où le vieux magicien ordonna qu’on leur fasse porter une collation qu’ils prendraient dans le cabinet de travail. Tandis que la servante retournait s’activer à l’office, le vieux nain reporta son attention sur Ys.
- Vous comprenez maintenant pourquoi il est impossible d’accéder à votre requête, dit-il d’un ton d’excuse.
Ys, les sourcils froncés, réfléchissait en caressant machinalement son médaillon. Un bruit de cavalcade retentit dans le couloir, le tirant de ses réflexions.
- Que se passe-t-il, demanda-t-il en se redressant dans son fauteuil.
Le vieux mage eut un geste évasif.
- Rien de sérieux, je pense, répondit Alguerre, des prisonniers qui font du tapage sans doute. Il faut vous dire que les cachots sont situés juste en dessous de nous, à l’étage inférieur.
Ys se remémora un instant le colosse qu’il avait vu emmener à son arrivée et s’imaginait fort bien ce qu’un tel mastodonte pouvait provoquer comme tapage. Il se reconcentra sur le problème présent.
- Si l’on suit la légende dit-il, les artefacts doivent être transmis d’un dépositaire à l’autre au fil des générations.
- Hélas, notre bon roi n’avait pas encore de descendance, répliqua le vieux nain.
- Sans doute, reprit Ys, mais comment une telle relique peut-elle échouer dans un tombeau ?  Malgré tout le respect que je vous dois, grand Thaumaturge, je pense que c’est là une erreur.
- Sans doute, reconnut le vieux magicien mais telle était la volonté de notre souverain et le conseil des sept sages a tranché.
- Mais vous, vous connaissiez l’importance et la valeur de cet objet. Ne pouviez-vous en faire part au conseil ? Demanda Ys.
- Je l’ai fait, mais vous connaissez le crédit que portent mes frères aux conseils d’un magicien. Et puis au moins ainsi, vous serez certain que ni le Wostland ni quiconque ne pourra s’en emparer. Le ton du vieux magicien devenait plus sec.
- Faerya est aujourd’hui en danger, reprit Ys, s’enflammant un peu, sa sauvegarde passera sans doute par la réunion de ces artefacts. Les nains ne peuvent pas à eux seuls mettre en péril la survie du royaume. Il faut réunir votre conseil, je tenterai de les en convaincre.
- Ce n’est qu’une légende ! S’emporta le vieux mage en frappant du poing sur son bureau. Croyez-vous qu’un humain pourrait aller contre les traditions millénaires de mon peuple, fut-il archimage ?
A cet instant, la petite porte d’angle du bureau s’ouvrit en grand, en un éclair une forme furtive surgit et d’un coup de gourdin assomma le vieux nain par derrière. Ys n’eut pas le temps de réagir, une forme massive fondit sur lui comme la foudre et avant qu’il réalise, il se retrouva avec la lame d’une hache sous la gorge
- Attends, ne le tue pas, sauf s’il crie, souffla une voix féminine.
Une incantation mourut sur les lèvres d’Ys mais il ne cria pas. Il leva les yeux sur son agresseur en même temps que ses mains ouvertes. Il reconnut sans peine le colosse qu’il avait vu passer entouré de garde quelques heures plus tôt devant les portes de fer. L’elfe aux cheveux ébouriffés qu’il avait vu tantôt sortit prudemment de derrière le fauteuil du grand Thaumaturge. La petite femme contourna le bureau et s’assit dessus face à Ys, elle tenait un gourdin au bout ferré à la main, son autre bras était en écharpe. Elle leva des yeux verts sur le géant.
- C’est un magicien, s’il fait un geste tu l’écrabouille.
- Qui êtes vous ? Demanda Ys, forçant sa voix à rester aussi calme et neutre que possible.
La lame se fit plus pressante sous sa gorge et il la sentit entamer légèrement sa peau.
- C’est elle qui pose les questions. Souffla le colosse, hargneux.
Ys aurait pu les terrasser aisément d’un seul mot, mais il était en train de réfléchir à quelque chose et ces deux là pouvaient peut-être lui servir.
L’elfe se pencha vers lui.
- Vous avez parlé de légende et d’artefacts, le nain et toi. De quoi s’agit-il ?
La question surprit l’archimage, il aurait pensé que ces deux criminels songeraient plutôt à s’enfuir discrètement et le plus vite possible au lieu de s’intéresser à sa conversation.  
- En quoi cela vous intéresse-t-il ? Demanda-t-il pour se donner le temps de réfléchir.
La hache se rappela douloureusement à son souvenir, il en sentit le fil entailler sa peau.
- Tu ferais mieux de répondre, reprit l’elfe sur un ton malicieux, mon ami n’est pas très patient.
Un grognement menaçant du géant ponctua l’assertion de la jeune femme.
- Ce sont des affaires de mages, vous n’y comprendriez rien. Répondit Ys le plus sérieusement qu’il put.
- Tu me prends pour une naine ? Rétorqua l’elfette. Tu as parlé de réunir des objets magiques pour sauver Faerya du Wostland. Ca nous intéresse. Alors explique.
Ys se demanda s’il pouvait s’agir d’espions wostlandiens. Le colosse avait la stature d’un garde noir mais pas la tenue et la petite elfe avait le bras bandé, cette hypothèse ne collait pas. Il allait répondre quelque chose quand la petite porte s’ouvrit à nouveau. Avec une sorte de sixième sens, le colosse, délaissant Ys se tourna en même temps avec une rapidité fulgurante pour quelqu'un de sa taille et son énorme poing s’abattit sur Dwalin qui venait d’entrer, l’assommant net au moment où il se mettait à crier. A l’instant où le géant avait écarté sa lame de la gorge d’Ys, l’elfe avait bondit et lui ferma la bouche du bout ferré de son gourdin, l’appliquant sous son menton. Le cri avait été bref mais suffisant pour que des pas s’approchent précipitamment. Le cerveau d’Ys tournait à toute vitesse, ces gens répugnaient à tuer, donc ils ne s’agissait sûrement pas d’espions encore moins de wostlandiens. Comme la porte entre l’antichambre et le couloir s’ouvrait il prit l’initiative.
- Pas un bruit, pas un mot, souffla-t-il.
Puis de ses deux mains il fit un geste rapide vers chacun d’eux en prononçant une seule rune, les rendant invisibles au moment même où la double porte du bureau s’ouvrait à la volée.
- Ils ont assommé le grand Thaumaturge et son apprenti et sont partis par là. S’écria Ys en se levant prestement et indiquant du doigt la petite porte restée ouverte.
Une demi-douzaine de gardes d’élite nains s’engouffra dans la direction indiquée par l’archimage. Un sergent s’arrêta près de lui.
- Vous allez bien ? Demanda-t-il
- Oui ils ne m’ont pas fait trop de mal, répondit Ys en montrant l’estafilade qui zébrait sa gorge, ils n’en ont pas eu le temps.
- Voulez vous que je vous laisse un garde ? Demanda le sous-officier.
- Non merci, répondit Ys en souriant, vu la taille de l’un d’eux vous aurez besoin de tous vos hommes. Je vais boucler les po