Voilà, voilà. C'est encore trop court ?
Pour les phrases nominales, désolée d'insister, mais qu'est-ce que tu entends par "crédible" ? Parce que la littérature "moderne" (XX° siècle par exemple, mais c'est pas vraiment une question de date), les auteurs sont bien moins stricts sur ce genre de chose. L'écriture de Marguerite Duras, par exemple, pourtant étudiée en classe, emploie des phrases nominales et des choses de ce style ("Lol n'était pas - elle dit : là", c'est pas très très français, si tu compares à la langue académique...). Et même Flaubert met des incorrections dans son texte, volontairement ( le "célèbre" "Ce fut comme une apparition", deux points à la ligne, est même grammaticalement incorrect !). Je ne me compare aps à l'un de ces auteurs, hein ! C'est juste les exemples qui me viennent à l'esprit parce qu'on les a étudiés en classe. Ce que je veux dire c'est que, je pense, il faut permettre une certaine souplesse dans les textes. Je ne suis pas non plus en train de te dire que tu es trop sévère avec mon texte, loin de là ! J'aime les commentaires précis et sévères ! Si je réponds et que je me justifie, c'est que je pense que c'est comme ça qu'on avance, en comprenant les raisons des critiques, et en faisant la part des choses entre ce avec quoi on est d'accord et ce qu'on veut maintenir... Enfin, je ne suis pas très claire. Tu vois ce que je veux dire ?
Et pour la parodie... Ben c'est pas vraiment pareil, satire et parodie. Quand tu dis qu'il n'y a pas d'auteur sérieux de fantasy, tu parles d'héroic fantasy, ou de fantasy en général ? Parce que l'héroic fantasy, style Conan, je connais pas trop, mais la fantasy médiévale, il me semble qu'il y a quand même de bons auteurs. Robin Hobb, par exemple. Ou dans un genre plus difficile à classer, Philip Pullman. Et ils font des textes sérieux. En plus, parmi tous ceux qui font de la fantasy humoristique, ce n'est pas que de la parodie... Enfin, là n'est pas le débat, mais ce serait intéressant d'ouvrir un sujet dans la partie du forum appropriée, pour en parler !
Je ne suis pas très calée en auteurs, je me fournis encore pas mal au rayon enfants, d'ailleurs (mais je trouve que le rayon enfant est souvent injustement rejeté... mais c'est encore un autre sujet ! lol)
Bon, j'arrête ici cette entre en matière qui va être plu longue que le texte, si ça continue ! Merci d'avance pour tes critiques, même si elles doivent être négatives ! (d'après ce que tu dis, je ne sais pas si tu vas aimer le ton de cette novella :S)
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Bérénice ne put retenir un mouvement de recul devant cet inquiétant spectacle qui semblait tout droit venu des Enfers (en panne de chauffage, alors). « A la garde ! » voulut-elle s’écrier, mais sa voix s’éteignit dans sa gorge ; sa poitrine résonnait des palpitations effrénées de son cœur. C’est qu’une princesse qui se respecte fait déjà un malaise à la vue d’une goutte de sang, alors à celle d’un tel spectacle, je te laisse imaginer, lecteur.
- Oh, mon Auteur, fit-elle dans un souffle. Que faire ? Rester ici, torturée à l’idée qu’on puisse entrer à la dérobée dans mes appartements ; faire refermer au plus vite ce démoniaque passage pour attendre raisonnablement la date de mon mariage, confinée entre ces murs ; ou prendre la poudre d’escampette, là, maintenant, tout de suite ? Non, je ne dois pas, ce serait mal, ce serait dangereux… Et pourtant c’est probablement la seule chance que j’aurai jamais de réaliser mes rêves… Cependant je suis une princesse, j’ai des devoirs… (Ndlr : je m’accorde ici le droit de couper la suite de cette touchante tirade, qui se prolongea pendant plus d’une demi-heure, pour ne pas te plonger dans un sommeil profond, ami lecteur. Nous en arriverons donc à la conclusion de Bérénice, à savoir : ) … oh et puis zut pour tout le monde, je pars, c’est décidé !
Sur ce, la douce princesse retroussa de plus belle jupes et jupons, et s’enfonça dans les profondeurs du passage secret. L’humidité était si forte qu’elle prit la jeune fille à la gorge, et le froid lui donna la chair de poule. Ses pieds glissaient sur la boue du sol toujours plus pentu, et sa nuque lui faisait mal à force de la maintenir pliée inconfortablement, la hauteur du passage ne lui permettant pas de se tenir droite. Elle ne voyait pas où se portaient ses pas, en raison de la faible lumière dispensée par quelques torches, insérées à intervalle régulier dans les encoches du mur. La descente lui parut interminable.
Enfin, au bout d’un très long moment, le terrain se redressa quelque peu, et le plafond s’éleva sensiblement. Saisie d’un regain de courage, Bérénice accéléra le pas, le cœur battant. Il lui fallut néanmoins encore bien longtemps avant de parvenir à ce qui semblait être le bout du tunnel, dans tous les sens du terme : un mur aveugle, hérissé de barreaux métalliques rouillés, qui constituaient une échelle rudimentaire menant à une trappe de bois sombre. Bérénice dut s’y prendre à plusieurs fois pour arriver en haut, sa robe à volant ayant la fâcheuse tendance de se glisser entre son pied et le barreau, pour la faire déraper. La trappe s’avéra fort lourde, mais la vaillante princesse parvint à la faire pivoter sur ses gonds dans un rugissement d’outre-tombe (de la trappe, pas de la princesse) ; la lumière du soleil pénétra d’un seul coup dans le passage, aveuglant Bérénice après tellement de temps de semi obscurité oppressante.
Elle s’extirpa du souterrain dans un piteux état, à bout de forces, et totalement égarée. Elle se trouvait dans un petit bois aux arbres touffus, qui bourdonnait de l’activité des insectes et des petits oiseaux. L’odeur de feuilles était plus forte que tout ce que Bérénice avait eu l’occasion de sentir, et même à travers les branches, le soleil lui picorait la peau de tous ses rayons.
- Oh, miséricorde, gémit-elle en se laissant tomber au sol à côté de la trappe toujours ouverte. Où suis-je donc ? Ma robe est déchirée, mes mains sont couvertes de boue, j’ai faim et j’ai soif, et je suis plus fatiguée qu’après le plus éreintant des travaux de broderie… (Ndlr : ne jamais remettre en question le caractère éreintant d’un travail de broderie, lecteur. Tu ignores tout des pouvoirs cachés d’une épingle récalcitrante, ou de la puissance sournoise d’un fil de laine. Prends garde, si un jour tu en croises un, le péril est immense…) Que vais-je donc faire ? Je veux mon papa …
Le visage barbouillé de terre de la jeune fille fut rapidement lavé par ses larmes, et elle passa ce qui restait de la matinée à hoqueter, seule, perdue, dans la forêt. Etant donnée la pente glissante qu’elle venait de descendre dans le souterrain, repartir par où elle était venue semblait chose infaisable. Lorsqu’enfin elle parvint à se ressaisir, son estomac gargouillait d’une façon peu princière, et ce fut la raison principale pour laquelle elle résolut de se lever.
- Allons ! fit-elle. Je ne vais pas m’apitoyer sur mon sort, je vais chercher un de mes sujets qui me portera assurément secours ! Louiiiiise ! Ah non, j’oubliais qu’elle n’est pas là. Tant pis, je peux y arriver, je le sais, je le sens !
Certes, une musique triomphale eût été de mise, mais je te rappelle que nous sommes dans un texte, ami lecteur, alors nous ferons sans. C’est donc sans trompette ni tambour ni synthétiseur, que Bérénice se mit en route au hasard à travers bois, ses longues manches échancrées laissant des lambeaux blancs accrochés un peu partout sur son passage, tels des flocons de neige immortels.
Avant de continuer cette histoire, je me dois de procéder à une petite digression fort profitable pour ta culture générale, lecteur. Tu n’es pas sans savoir que les forêts des contes de fées sont truffées de toutes sortes de créatures, hideuses ou splendides, de farfadets et de loups, de nains insupportables et d’ogres sans pitié. Et de bûcherons. De beaucoup de bûcherons. Mais il est une espèce dont on parle peu, qui n’est jamais évoquée sous la plume de messieurs Perrault ou Grimm, et qui pourtant mériterait d’être mieux connue. Il s’agit du tétras lyre. Mesurant une cinquantaine de centimètres, avec une queue en forme de lyre qui lui donne son poétique petit nom, cette espèce d’oiseau vit six à neuf ans en général, sauf par intervention de l’un de ses prédateurs redoutables : autours, renards, sangliers, mustélidés, corneilles et pies pour les couvées et les œufs. Son plumage est noir à reflets bleus, ses ailes brunes, avec une charmante barre blanche, couleur du dessous des ailes et de la queue. Majoritairement végétarien, le tétras lyre se nourrit de feuilles, de bourgeons, de graines, de fleurs et de baies, et il complète son alimentation avec des insectes, des araignées et des invertébrés. On dénombre plusieurs sous espèces aux noms musicaux et évocateurs, tels le Lyrurus mlokosiewiczi, responsable de nombreuses crises de bégaiement, le Lyrurus tetrix mongolicus, à l’intelligence éclatante, ou encore le Lyrurus tetrix tetrix, sans doute très doué pour manier des briques virtuelles.
Or donc, Bérénice se remit en route, s’enfonça dans les bois, et se perdit aussitôt entre branches et buissons. Au bout d’un long moment, elle entendit un bruit, tout proche, un bruissement entre les feuilles. Elle s’arrêta, aux aguets, prête à recevoir avec toute la bienséance de la princesse qu’elle était, sa première rencontre de l’histoire, se demandant avec crainte et excitation quel être étrange pouvait se tapir de la sorte dans la forêt. Par contre, toi, lecteur attentif, tu sais évidemment ce qu’elle allait rencontrer, bien sûr. Mais non, pas un tétras lyre, voyons, un bûcheron ! Pourquoi j’ai parlé du tétras lyre, dans ce cas ? Je te l’ai dit : pour ta culture générale – j’ai recopié ça d’une encyclopédie. Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos princesses. Ce fut donc une main large et velue, puissante, qui écarta d’un geste sans appel la branche la plus proche, le feuillage fut repoussé sur le côté, et le nouveau venu se dressa face à notre vulnérable Bérénice, de toute sa hauteur, soit un mètre cinquante, pour une quarantaine de kilos. A noter : le concept de « main puissante » est très relatif.
- Heu… bonjour monsieur, articula Bérénice avec une courbette avortée, se souvenant de justesse des rites de politesse que sa jeunesse princière lui avait inculqués.
- ‘Jour, m’zelle ! répondit en retour le gamin.
Car un s’agissait bien d’un gamin, tout frêle, avec une chemise à carreaux trop large pour lui, et sur l’épaule, une hache massive dont on se demandait comment il avait fait ne serait-ce que pour la soulever. Ses cheveux d’un noir de jais étaient coupés plus courts que ceux de tous les chevaliers ou pages que Bérénice eût jamais vus de sa fenêtre, et qui portaient tous un petit catogan – quant à son père, sa queue de cheval lui descendait de notoriété publique jusqu’en bas du dos. De toute évidence, ce… charmant jeune homme… n’était pas noble.
- Damoiseau, auriez-vous la gentillesse de m’indiquer le château de votre Seigneur, je vous prie ? reprit-elle, évitant pour le moment de mentionner son identité par mesure de prudence, ou plutôt pour ménager ses effets au moment de la révélation subite de sa prestigieuse ascendance.
- Heu… répondit-il dans un long et profus développement fourni en explications topographiques des plus précises.
Il regarda autour de lui d’un air expert, se gratta élégamment le haut du crâne, et plissa les yeux en fronçant les sourcils.
- Cela signifie-t-il que vous ne savez pas ? insinua Bérénice, que son estomac torturait de plus en plus.
- Non non, mam’zelle, c’est juste que... c’est difficile à indiquer…
Il pivota sur ses talons, scruta l’horizon végétal derrière lui, reproduisit le même rituel sur le côté, puis hocha la tête d’un air satisfait.
- Cinq cent pas vers le nord, puis douze vers l’est, tournez à droite après le chien, puis deux pas direction nord-nord-ouest, un saut à cloche pied, treize pas vers le nord, et huit vers le sud, et vous y êtes, mam’zelle ! débita-t-il enfin.
Bérénice plissa les yeux en fronçant les sourcils à son tour. Elle n’avait jamais eu le sens de l’orientation, et s’était révélée incapable de lire une carte ; le discours du jeune garçon était par trop technique pour elle, se dit-elle. Elle enroula avec grâce une mèche de cheveux autour de son doigt.
- Je crains de ne pouvoir cheminer bien longtemps dans ces broussailles, avoua-t-elle en papillonnant des yeux
- Je peux vous conduire, proposa alors le jeune bûcheron.
- Vous feriez ça pour moi ? se crut-elle obligée de s’exclamer.
- Non, pas pour vous, mam’zelle, mais pour les pièces d’or que vous allez me payer si je remplis ma mission.
« Rustre ! » songea Bérénice, se retenant de justesse de penser à voix haute. Elle lança un regard désespéré alentour, à la recherche d’un guide moins onéreux et… oui, un peu plus fiable physiquement, parce que la demi-portion d’en face ne ferait assurément pas le poids devant un ours sauvage. Mais il fallait se rendre à l’évidence : elle était absolument seule, perdue dans un milieu hostile, à la merci du premier bûcheron venu, demi-portion ou non.
- Soit ! capitula-t-elle théâtralement. Comment dois-je vous appeler, mon cher ?
- Oh, ma mère m’a baptisé Tusillanime, mais tout le monde m’appelle P’tit Tus. Et vous ?
- Bérénice, répondit-elle dignement en tendant le bras pour recevoir le baisemain d’usage, mais le garçon se contenta d’une poignée de main cordiale.
Une fois cet arrangement conclu, les deux se mirent en route prestement vers ce qui semblait être le nord, lui sifflotant avec nonchalance, elle haletant avec élégance.
* * *
Je pense que ces deux là sont bien partis. Il me faut à présent donner un petit coup de pouce au récit par un autre côté. Une histoire, c’est comme une course d’escargots : bien que tu agites la feuille de salade du dénouement au bout de la piste, les protagonistes sont incapables d’avancer par cette seule motivation, il faut sans cesse les houspiller un peu. C’est pourquoi, direction le château seigneurial, sa garde en alerte, et son donjon plus rempli que jamais. J’espère que tu as bien en tête la menue description de tout à l’heure, parce que je ne compte pas revenir là-dessus.
Le salon richement décoré, aux lourdes tentures de couleurs vives, élevait son haut plafond de toute la force de ses murs de pierre et de lambris, et le parquet de bois noir était en partie recouvert d’un tapis tissé à l’emblème du royaume. Il grouillait à présent de gardes et de serviteurs, de conseillers, de pages, tous s’activant autour du sofa où gisait, abandonné, le travail de broderie incomplet qu’avait laissé Bérénice derrière elle. Le soleil de midi lançait ses rayons depuis sa fenêtre, comme si même les éléments étaient curieux de savoir de quoi il retournait. Le roi se tenait, bien droit, devant le passage secret.
- Oh, malheur ! se lamentait le royal papa de notre héroïne. Qu’est-il arrivé à mon héritière, ma fille, le fruit de mes entrailles ?
- M’est d’avis qu’elle s’est barrée, chuchota un galant chevalier de l’assemblée, mais des coups de coude le firent terre. Oups, j’ai fait une faute : le firent taire.
- Page ! Où sont mes consultants !
- Ils arrivent, sire, répondit le jeune homme aux cheveux ternes qui se tenait tout près. Nous avons fait venir les plus réputés de toutes les régions du royaume – et retiens ce « en si peu de temps ? » qui te brûle les lèvres, lecteur. Sache que si l’amour donne des ailes, les contes de fées aussi.
En effet, comme pour confirmer ces dires, la porte du donjon s’ouvrit à la volée, et l’un des pages, essoufflé, ordonna à chacun de faire place aux nouveaux venus qui le suivaient. Ils étaient trois. Dans un roulement de tambour, leurs silhouettes se dessinèrent solennellement dans le sombre encadrement de la porte, le port digne et le front haut, baignées de fumée triomphale qui s’élevait en panaches héroïques – eh bien quoi, ce n’est pas parce que ceci est un conte à petit budget, qu’on ne peut pas se permettre quelques effets spéciaux.
- Votre majesté, la Prêtresse ! clama le premier page.
La vieille femme en guenilles sombres, et aux rides marquées comme des coups de cuillère dans un pot de margarine, s’avança, sa bouche édentée continuellement agitée d’un tremblement. Les plus anciens chevaliers se souvinrent de ce jour terrible, où elle avait de sa voix grave annoncé le danger qui planait sur la princesse.
- Grande Prêtresse, commença le roi. Ma fille a disparu. Tu nous avais prévenus, il y a quinze ans, lors de sa naissance ; j’aurais dû t’écouter. A présent, je t’en conjure, aide-nous à la retrouver !
La vieille femme s’avança jusqu’à la porte secrète, et posa sa main sur le bord, exactement comme Bérénice l’avait fait quelques heures plus tôt. Elle ferma ses yeux qui disparurent dans les plis de ses paupières, et se mit à fredonner quelques mots barbares et inconnus. Tout le monde retint son souffle.
- Cette enfant est en grrrand dangeeeer…, annonça-t-elle finalement, faisant tinter ses boucles d’oreilles contre ses multiples colliers chargés d’amulettes. Je le sens, je le pressens, quelqu’un… quelque chose… lui en veut… Il faut… la mettre à l’abri, les signes ne mentent pas….
Une rumeur de panique parcourut l’assemblée tel un vent de frayeur. La mine du Roi était totalement déconfite, il avait pâli d’un seul coup, comme l’intérieur d’un esquimau à la vanille – le fait d’être un narrateur sans existence n’empêche pas un soupçon de gourmandise.
- Où se trouve-t-elle ? demanda-t-il, implorant.
- Dans… dans… – tout son corps se convulsa, elle rejeta brusquement la tête en arrière, les yeux révulsés. Dans la… dans la FORÊT !
Puis elle s’effondra, à bout de forces, tas de haillons décharné sur le sol du donjon. Cette démonstration de sa puissance de divination n’avait pas laissé de marbre, la moyenne des teints des spectateurs se rapprochait de plus en plus de celui du roi, lequel avait agriffé sa barbe dans le plus grand état de nervosité. Deux pages se précipitèrent pour aider la vieille prêtresse à se relever, et on l’emmena aux cuisines pour la revigorer. Une fois qu’elle eut quitté la pièce, les deux autres conseillers spéciaux s’avancèrent, la mine concentrée. L’un était grand, maigre, brun, avec une casquette à carreaux à l’ancienne et une pipe ; l’autre, son assistant, se voyait affublé d’une moustache.
- Consultants, je vous en prie, dites-le moi : où se trouve-t-elle ? répéta le roi, une larme à l’œil, en se tournant vers eux.
Le grand brun se pencha en avant, tira d’un geste vif une loupe de sa poche, et se mit à examiner en silence la porte de l’entrée du passage.
- Avez-vous touché à quoi que ce soit ? demanda son second pendant ce temps.
- Non, nous vous attendions, répondit le roi.
- Des traces, cher ami, des traces, marmonna le premier en ramassant du bout des doigts un peu de terre du passage. Des traces de pas.
- Elle a été enlevée ? s’étrangla quelqu’un dans l’assistance.
Le silence s’établit, un silence lourd, pesant, dense. On eût entendu le sang circuler dans les veines de son voisin, pour peu qu’on n’eût pas la totalité de son attention focalisée sur le grand homme penché dans le passage secret. Il se redressa, rangea sa loupe et, les sourcils sévèrement froncés, dit :
- Seulement ses traces de pas, fins et légers. Elémentaire, mon cher, il n’y a aucun doute : il s’agit d’une fugue.
L’assemblée eut un mouvement de surprise. La princesse s’était enfuie, de son plein gré ? Elle avait abandonné son père et son royaume ! La consternation se lisait sur bien des visages, mais le roi était déterminé à ne pas laisser souiller l’honneur de sa fille chérie qui, quelles que fussent les circonstances, avait bel et bien disparu et se trouvait en danger. La prêtresse l’avait dit. Un détachement de gardes royaux fut envoyé fouiller le passage secret, et revint bredouille. Le souterrain ne menait qu’à un mur aveugle, et à une trappe verrouillée de l’extérieur, que l’on résolut de détruire au plus tôt pour partir à la recherche de la jeune disparue.
Au repas, le roi apparut encore plus abattu, et la reine Clarence ne se départit pas de son air préoccupé de tout le repas. Le château entier se sentait en deuil, comme ralenti, ce qui contrastait singulièrement avec l’effervescence du quartier des gardes, où les allées et venues avaient pour le moins triplé depuis l’annonce de la terrible disparition, tout le monde étant réquisitionné pour partir à la rescousse de la princesse Bérénice.
* * *
A quelques kilomètres de là, la princesse en question marchait d’un bon pas sur les talons de son guide de fortune. Ils cheminaient depuis un long moment, et malgré le morceau de fromage et de pain sec qu’ils avaient partagé, l’estomac délicat de la jeune fille ne la laissait pas en paix.
- C’est encore loin ? s’enquit-elle pour la cent quatre-vingt deuxième fois.
- Non non, on arrive… bientôt…, répondit P’tit Tus pour la cent douzième fois – toutes les autres, il avait soit ignoré la question, soit déplacé sa réponse dans le vaste champ des synonymes existants au mot « bientôt ».
Mais cette fois-là, c’en était trop. Bérénice s’arrêta net, sa robe toute déchirée, et croisa les bras d’un air boudeur.
- Je ne ferai pas un pas de plus, décréta-t-elle. Je suis épuisée, j’exige que vous me disiez exactement où l’on est.
- Eh bien, c'est-à-dire que…, répondit P’tit Tus pour la cinquante-troisième fois.
- Et j’exige également une réponse un peu plus fournie ! Sinon, je ne vous paierai point, damoiseau. Et d’ailleurs, je repars immédiatement, je ne veux plus rien avoir à faire avec vous !
Il laissa tomber sa hache à terre, la mine déconfite. En son for intérieur, Bérénice se sentit incommensurablement satisfaite de son sens de l’autorité. Voilà comment devait se faire obéir une vraie future reine. Elle tourna sur ses talons et tenta de se remémorer les explications premières du jeune bûcheron. Voyons, ils avaient déjà dû parcourir les cinq cent pas vers le nord…
- Nom d’un axolotl enragé, ne faites pas ça, mam’zelle ! s’écria P’tit Tus.
- Oh que si, je peux très bien me débrouiller seule ! répliqua la princesse en passant pompeusement la main dans ses cheveux. Laissez-moi, à présent !
Toutefois, elle ne put rien ajou…ter. Le jeune bûcheron venait de la plaquer au sol de toutes ses forces, et brandissait sa hache, ses yeux sombres luisant soudain d’un éclat terrifiant.
- Aaaaaaaaaaaaaaaaaah ! s’égosilla Bérénice en portant une main à sa poitrine.
La hache s’abattit, le sang gicla, le cri se tut brusquement, ne laissant que son écho mourir entre les cimes des arbres sombres de la forêt. P’tit Tus se releva lentement, ses jambes tremblantes, les yeux fixés sur sa victime.
- Ça va ? demanda-t-il en lâchant sa hache.
Bérénice hocha la tête, incapable d’articuler un son. Le corps tranché de l’immense serpent gisait à côté de son bras, frémissant encore de l’adrénaline qu’il avait failli mettre à profit, une demie seconde auparavant, pour le royal petit déjeuner qu’il tentait de prendre. La jeune princesse se releva, les restes de sa manche maculés de rouge, les larmes aux yeux.
Sans qu’on pût vraiment dire en quoi, l’attitude de P’tit Tus avait changé notablement.
- D’accord, gente dame, dit-il. J’ai une confession à vous faire.
Bérénice retint un mouvement de surprise face à ce ton si différent et assuré, mais son état de choc ne lui permit pas de prononcer le moindre mot. Même la voix du jeune garçon s’était faite plus profonde, moins agreste.
- Je vous avoue, gente dame, qu’il y a une certaine probabilité de chance pour que nous soyons, heu, comme qui dirait, perdus.
Cette (pseudo)révélation tomba comme un coup de massue sur les épaules de la jeune et fragile princesse, qui sentit sa gorge et ses poings se serrer. Elle était perdue, dans un bois regorgeant d’horribles serpents carnivores, du fait d’un guide menteur à peine plus petit qu’elle. Oh, ça, il le lui paierait, ce misérable bûcheron, papa en entendrait parler !
- Et comment cela se fait-il ? questionna-t-elle. Avez-vous tenté de m’égarer dans les bois pour me faire du mal ?
- Gente dame, sauf votre respect, vous étiez déjà égarée, ce me semble. Non, la réalité est toute autre. C'est-à-dire que… je ne suis pas véritablement un bûcheron.
- Oh, fit la princesse en se grattant à son tour le haut du crâne. Êtes-vous un chevalier en quête de sa monture enlevée ? Un seigneur dépouillé par des brigands sauvages ? Avez-vous tenté sans me l’avouer de me sauver des griffes de quelque dragon sanguinaire rôdant dans les parages, tout à l’heure, en m’éloignant de là d’où je venais ? – un regain d’espoir la secouait subitement.
- Ma foi non, je suis chevrier dans le village d’à côté ; ou tout du moins qui se trouvait à côté au moment où je vous ai rencontrée.
- Oh, répéta la demoiselle de plus en plus en détresse. Mais alors, quelle est la raison de votre curieux comportement ?
- Je suis en fuite, gente dame.
La jeune fille ne put s’empêcher de porter ses mains à ses joues, son cœur manqua un battement. Un renégat ! Un fugitif dangereux l’accompagnait depuis plusieurs heures ! Elle faillit défaillir, si tu me pardonnes la répétition, ami lecteur.
- Avez-vous tué quelqu’un ? s’étrangla-t-elle.
- Ma foi non. Pour être franc, je fuis ma famille vers de plus vastes horizons ; j’aspire à devenir scribe itinérant.
- Oh, répéta encore Bérénice.
- Je vous prie de croire que je voulais sincèrement vous conduire au château, quelle que soit la raison pour laquelle vous souhaitiez vous y rendre. Cela dit, mes chèvres ne restaient guère que dans leur enclos, et j’ai peu vu du pays. Je vous conjure donc de bien vouloir me pardonner.
- Mais certainement pas, décréta Bérénice en relevant ce qui restait de sa jupe pour se remettre en route dans la direction opposée à celle du soi-disant bûcheron-chevrier-scribe itinérant.
Les épaules de ce dernier s’affaissèrent. Il adressa à la jeune princesse un signe de la main qu’elle ne vit pas, car elle avait repris son chemin, le plus loin possible de la dépouille du serpent. Elle trébucha, se releva, boitilla quelque peu, fit encore quelques pas hésitants, puis sursauta. Quelque chose s’approchait d’elle. Elle tourna la tête.
- C’est aussi ma direction, déclara P’tit Tus. Cheminons ensemble, si vous ne me voulez plus pour guide.
- Je ne cheminerai point d’égal à égal avec un enfant, non noble qui plus est, laissa-t-elle échapper.
- Un enfant ! s’insurgea P’tit Tus. J’ai tout de même quinze ans !
La remarque la surprit quelque peu ; elle l’examina attentivement, ses bras maigres, son visage fin, ses yeux noirs et brillants. Elle s’était sentie généreuse en lui attribuant douze ans. « Je comprends son surnom », se dit-elle. Elle parcourut du regard la forêt sombre et inquiétante, l’absence de sentier, la dépouille encore chaude du reptile, et la hache salvatrice de P’tit Tus.
- En ce cas, je vous concède l’insigne honneur de m’escorter, sentencia-t-elle d’un ton sans réplique.
Et ils se remirent en route.
Ou du moins ils essayèrent.
Une flèche sifflante vint se ficher dans un tronc, à sept centimètres et demis de la joue gauche de la princesse. Ce que viennent faire des Indiens dans un conte de fée ? Rien : ce n’en sont pas.
- Nom de l’Auteur ! jura P’tit Tus – pardonne-moi pour cette grossièreté, c’est que je n’aime guère censurer mes personnages.
Les deux se jetèrent en avant, cherchant le refuge de quelque buisson touffu. Un autre projectile trancha l’air non loin, puis des pas se firent entendre.
- Il faut fuir ! chuchota P’tit Tus avec une perspicacité sidérante.
Ils se mirent à ramper entre genets et ronces, s’enfonçant des épines dans la peau et des insectes dans les cheveux. Par malheur, la robe (presque) immaculée de la jeune princesse miroitait dans la forêt ; chacun eut beau se faire le plus petit possible, deux mains puissantes – et cette fois-ci, l’adjectif « puissantes » n’est plus aussi relatif – fouillèrent les sous-bois et en extirpèrent la princesse gesticulante, qui les maudit entre deux glapissements étouffés. On lui banda les yeux, on entrava ses poignets avec de la corde rude et épaisse, et on la fit avancer, encore et encore, entre les arbres à l’écorce rugueuse qui lui râpaient les bras, dès qu’elle déviait de son chemin par excès de fatigue. Un voyage infernal commençait.
Je te laisse deviner que « on », ce sont les méchants.
Message édité par Milora le 02-05-2007 à 19:58:49
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"Maudit démon ! C'en est fini de toi ! Le Feu Réducteur te guette ! Je vais répandre ta vile Essence dans tout le bâtiment comme... euh, comme de la vulgaire margarine, et... et en couche épaisse en plus !"