2. Magie
Debout au sommet de la tour de guet, les mains appuyées sur les créneaux de pierre, Uril vit au loin deux silhouettes ressortir du bois des Charmes, les bras chargés de gerbes de fleurs multicolores. Il eut un sourire bienveillant avant de retourner son attention vers le ponant. Il scruta l’horizon un moment, dressant l’oreille comme s’il cherchait à déceler quelque chose dans les bruits de l’air printanier. Au bout de quelques instants, il ferma les yeux, et secoua la tête avec une petite moue dubitative. Puis après avoir jeté un dernier regard vers l’horizon lointain, il quitta la plate-forme crénelée pour redescendre de la tour.
Lorsqu’il pénétra dans le grand salon attenant au hall d’entrée, un pli soucieux barrait son front, mais il disparut aussitôt qu’il entendit les éclats de voix joyeux de sa fille et qu’il les aperçut toutes deux, Feldarfaël et Melissandre, occupées à disposer des fleurs dans presque tous les vases de la pièce. Pas assez vite cependant, pour que l’œil acéré de l’elfe ne le remarqua quand leurs regards se croisèrent fugitivement.
Le voyant à son tour, la fillette aux cheveux de feu courut vers lui, ses petits bras chargés de fleurs, semant quelques pétales odorants au passage.
- Papa ! Regarde toutes les belles fleurs que nous ont donné messieurs Twigg et Trelogg, s’écria-t-elle, si tu savais ce qui nous est arrivé !
Uril eut un sourire ravi devant l’enthousiasme débordant de sa fille, néanmoins il fronça les sourcils et donna à son visage une expression de reproche.
- Se faire donner des brassées de fleurs par des farfadets complaisants en usant de son charme de petite fille mignonne comme un cœur, ce n’est pas de jeu, dit-il malicieusement. Tu ne les as pas cueillies toi-même, c’est de la triche.
Melissandre stoppa sa course et considéra son père un moment, puis les fleurs qu’elle tenait à pleins bras. Son regard revint au seigneur de Castel-Feylan et elle fronça ses petits sourcils roux avec une expression de gravité, toujours impressionnante chez les jeunes enfants.
- Et me laisser apprendre par d’autres que mon papa est un sorcier, c’est pas de la triche ça ?
Uril resta un instant interdit, trop surpris de se faire réprimander vertement de la sorte par son petit bout de chou adoré. Il chercha quoi répondre et son regard tomba sur Feldarfaël dont il espéra une réaction salvatrice, ce ne fut pas le cas.
- Et vlan, sur le bec ! Gloussa l’elfe avec un sourire amusé. Et elle ponctua sa pique d’un unique hochement de tête signifiant que c’était bien fait.
Uril toussota, légèrement embarrassé, en se grattant la joue. Puis il regarda à nouveau sa fille, dont le regard sérieux ne le lâchait pas d’une once.
- Hum, hé bien, commença-t-il en continuant de triturer les poils de sa barbe sous sa tempe d’un air gêné, je me suis dit que ça aurait plus de poids et que ça ferait plus sérieux que si je te le disais moi-même…
- Comment ça ? Les petits sourcils se rapprochèrent d’avantage, pendant un instant, on eut dit que les rôles étaient inversés, le soi disant grand sorcier se faisait gourmander par sa fillette de six ans, armée d’une gerbe de fleurs.
De son côté, la nourrice avait fini de disposer les siennes et regardait la scène, amusée, les mains sur les hanches. Entrant dans le jeu, Uril de Feylan, prit l’air contrit du gamin surpris avec les deux mains dans la boite à gâteaux. Campée sur ses gambettes, Melissandre attendait une réponse. Son père eut un petit sourire malin avant de répondre.
- Imagine, que je te prenne un jour à part et que je te dise : (il mit une main à plat sur sa poitrine et l’autre sur l’épaule de sa fille dans un geste théâtral) Melissandre, ma fille, Moi, Uril de Feylan, ton père, je suis un grand sorcier !
Il déclama la phrase comme un tragédien, ce à quoi, comme il l’espérait, sa fille ne put s’empêcher de pouffer. A l’autre bout de la pièce, Feldarfaël secoua la tête en souriant malgré elle. Uril rabaissa ses yeux sur sa fille.
- Si je t’avais dit ça, tu m’aurais cru ?
- Si tu me l’avais dit comme ça, je ne pense pas, dit-elle en riant à demi.
- Alors tu vois, j’ai bien fait. Il est évident que quand deux créatures hautes chacune comme une demi-pomme, qui passent leur temps à se chamailler pour du tabac et à faire apparaître des gerbes de fleurs dans les bras de fillettes innocentes, te disent que ton papa est un grand sorcier, ça fait tout de suite beaucoup plus sérieux, tu ne crois pas ?
Melissandre éclata de rire, de ce rire enfantin si clair et spontané, qu’à côté de lui, le plus mélodieux accord du plus bel instrument de musique du monde n’est qu’un coassement lugubre. Tandis que Feldarfaël s’approchait, Uril, les poings sur les hanches, regardait rire sa petite fille, charmé jusqu’aux tréfonds de son être. Le rire se calmant, la fillette regarda à nouveau son père, les yeux brillants de malice.
- Papa ?
- Oui ?
- Tu es vraiment un vrai sorcier ?
- Oui, il hocha la tête avec un regard sincère.
- Prouve-le alors ! La fillette avait les yeux pétillants.
- Comment ça ? Demanda son père en levant un sourcil, se demandant où était le piège.
- En faisant de la magie.
- Quoi là, tout de suite ?
Melissandre hocha la tête avec l’expression d’un gourmand qui à le nez collé à la vitrine d’une pâtisserie, pendant que Feldarfaël lui débarrassait les bras de son gros bouquet parfumé. Les yeux pailletés d’or de l’enfant scintillaient comme des étoiles. Uril leva les deux mains à hauteur de son visage, avec l’expression du paysan qui découvre son champ de salades ravagé par la grêle.
- Houlala, gémit-il, Mais c’est que c’est très compliqué, commença-t-il d’un ton plaintif, se prenant le crâne à deux mains dans un geste exagéré. Il faut de la préparation, des alambics, des grimoires, des diagrammes, des formules d’incantation, des…
- Messieurs Twigg et Trelogg n’ont eu besoin que d’un claquement de doigts pour faire apparaître des fleurs eux ! Coupa la fillette qui ne goûtait pas la protestation geignarde paternelle.
- Hé oui, mais je ne suis pas farfadet moi, répondit Uril du tac au tac avec un sourire malicieux.
- Papa ! s’écria Melissandre en tapant du pied sur le dallage, prouvant qu’elle ne tomberait pas dans ce panneau là.
- Bon, bon, très bien, soupira son père sans cesser de sourire.
Il tendit la main vers le bouquet que tenait à présent la nourrice elfique et saisit un coquelicot vermillon, puis il cacha la fleur dans son dos.
- Alors voyons, il regarda sa fille d’un air pénétré. De quelle couleur est la fleur que je tiens ?
- Rouge ! s’écria la fillette sans hésiter.
Uril eut un soupir dépité.
- Je suis déçu, je croyais que tu connaissais tes couleurs mieux que cela. Dit-il, nous les avons pourtant apprises ensemble.
- Mais papa, je t’assure que cette fleur est rouge, protesta la fillette, sûre d’elle.
- Et pourtant non, répondit son père avec un nouveau soupir de déception en ressortant la fleur de derrière son dos. La mine était déçue, mais ses yeux pétillaient de malice. Il tendit le coquelicot sous le nez de Melissandre. Tu vois bien qu’elle est jaune.
La fleur arborait en effet à présent la couleur tendre d’un citron mûr. Le nez sur les pétales, la fillette en loucha de surprise. Elle regarda son père qui tentait de garder un air aussi sérieux que possible.
- Ca ne fait rien, dit-il, essayons autrement. Prends la fleur et recouvre-la de tes deux mains.
L’enfant obéit, prenant précautionneusement le coquelicot jaune et le cacha dans ses menottes, la longue tige pendant le long de son buste.
- Donc, je repose ma question, dit Uril d’un ton docte. De quelle couleur est cette fleur ?
- Heu, jaune, répondit la fillette, moins catégorique que précédemment.
Son père eut un troisième soupir dépité. Il regarda Feldarfaël tristement.
- Ca veut courir les bois, rencontrer des lutins, jouer avec des farfadets et ça ne connaît même pas ses couleurs…
- Mais papa, protesta Melissandre, cette fleur est jaune, tu l’as dit toi-même.
- Tu es sûre ?
Elle hocha vigoureusement la tête.
- Hé bien vérifie.
La fillette écarta lentement les doigts sans faire tomber la fleur. Les pétales du coquelicot arboraient à présent un bleu roi magnifique. Devant sa mine déconfite, le seigneur de Castel-Feylan ne put garder plus longtemps son sérieux et parti d’un grand rire chaleureux. Imité par sa fille qui réalisa soudain le manège, trop concentrée qu’elle avait été jusque là. Même Feldarfaël ne put s’empêcher de sourire.
- Comment fais-tu ça, papa ? demanda finalement la fillette après qu’elle eut retrouvé un semblant de sérieux.
- Alors ça c’est un comble, protesta son père en souriant toujours. Tu me demandes de te faire une démonstration de magie, j’obéis, et tu n’es pas satisfaite…
- Si, mais je voudrais savoir comment tu fais. Elle tenait toujours le coquelicot bleu entre ses deux mains.
Son père se retourna vers elle avec un air matois.
- Hé bien, mais… Par magie. Il la gratifia d’un clin d‘œil complice.
Mellissandre ouvrait la bouche pour protester quand son père la coupa dans son élan, se tournant vers la porte de la salle à manger voisine, il dit.
- Ha, je crois que nous allons passer à table.
En effet, à cet instant, la porte qu’il regardait s’ouvrit, et une femme replète aux cheveux grisonnants apparut dans la pièce, s’essuyant les mains sur le tablier accroché à sa blouse.
- Monseigneur est servi, dit-elle avec une emphase qui contrastait avec son aspect rustique.
- Merci Madame Magloire, répondit Uril en se dirigeant vers elle, accompagné de Feldarfaël et suivi de Melissandre qui trottinait derrière, tenant toujours le coquelicot bleu à deux mains.
Au moment où ils arrivaient devant la femme du braconnier, cuisinière du château, Le sorcier se tourna et saisit la fleur des mains de sa fille pour la glisser dans celle de la servante.
- Tenez, Madame Magloire, un beau coquelicot rouge pour égayer votre cuisine.
Elle remercia d’un sourire, en effet, la fleur avait reprit sa couleur sanguine avant même de toucher les doigts de la vieille femme. Melissandre lança un regard boudeur à son père qui pour toute réponse, lui tira la langue d’un air moqueur avant d’entrer d’un pas vif dans la salle à manger.
Ils déjeunèrent d’un faisan ramené le matin même par le mari de la cuisinière, qu’avaient croisé Melissandre et Feldarfaël au sortir du château. Elles lui racontèrent en détail leur matinée. Uril s’il tiqua sur l’attitude du chien, n’émit pas le moindre commentaire. En revanche, il en fit un lorsque sa fille lui narra sa rencontre avec les deux farfadets.
- Je parie que tu as marché sur une feuille de tabac de ce ronchon de Trelogg, dit-il, d’un air chafouin.
- Comment le sais-tu ? Demanda sa fille étonnée.
- Parce que c’est exactement comme ça que j’ai fait sa connaissance, moi aussi, répondit-il, et que c'est pratiquement la seule raison pour laquelle il prend le risque de s’adresser de lui-même à des grandes gens.
- En tout cas, j’ai eu drôlement de la chance, que monsieur Magloire m’ait donné ces racines de réglisse sauvage, commenta la fillette, sinon je n’aurais pu ni les voir ni les entendre. D’ailleurs, si je veux les voir à nouveau, je suppose qu’il va falloir que je les garde précieusement, conclut-elle.
A ces mots, son père qui repoussait son assiette, prit un air sérieux en la regardant. Il réfléchit un moment en se lissant la barbe, sans quitter sa fille des yeux. Il déclara finalement.
- Profite de ces racines et de leur goût de friandise, tu n’en auras pas besoin pour revoir tes amis farfadets. Je peux te l’assurer.
- Alors ils m’ont menti ? s’écria l’enfant sur un ton étonné.
- Pas exactement, reprit son père, simplement il est des choses un peu trop compliquées à expliquer à une fillette de six ans.
Melissandre baissa le nez dans son assiette presque vide, elle détestait être trop petite pour tellement de choses. Feldarfaël lui parla d’un ton apaisant.
- Comme je te l’ai dit, il y a certaines questions auxquelles il vaut mieux que ce soit ton père qui réponde.
Uril hocha la tête en se massant le menton, réfléchissant, alors que la fillette les regardait tous les deux d’un air interrogatif. Après une longue pose durant laquelle il scruta sa fille de l’air le plus sérieux qu’elle lui eut jamais vu, il déclara d’un ton solennel.
- Cet après-midi, après ta leçon d’écriture, Feldarfaël et moi, nous te parlerons de la magie.
La fillette les regarda les yeux étincelants d’envie.
- Promis ? Ne put-elle s’empêcher de demander.
- Promis. Répondit Uril avec un sourire aussi sincère que bienveillant.
Après le déjeuner, Il se rendirent à la bibliothèque située au second étage de l’Aiguille. La pièce circulaire avait un plafond haut et les murs étaient recouverts aux trois quarts de rayonnages où s’entassaient des centaines d’ouvrages, de livres et de grimoires aux tailles différentes, faisant parfois ployer légèrement sous leur poids, les étagères sur lesquelles ils reposaient. Un large bureau de buis verni et patiné par les ans se dressait devant la haute et unique fenêtre de la pièce. Uril y était assis, dos au jour dans un large fauteuil rembourré pourvu d’un haut dossier. Assise à une petite table, Melissandre s’appliquait en tirant la langue, à calligraphier méticuleusement une page d’écriture que Feldarfaël lui avait donné à recopier ; non sans lui avoir préalablement fait reconnaître les lettres une à une. Le seigneur de Castel-Feylan, le regard rivé sur sa fille était songeur. Les coudes posés sur le large bureau, les mains jointes devant la bouche, ses pouces sous le menton et les index tendus sous le nez, le sorcier réfléchissait à la façon dont il allait parler de magie à sa fille. Il se devait de trouver à la fois des mots simples, facilement compréhensibles pour l’enfant de six ans, tout en étant le plus explicite possible. Il réalisa combien il lui serait difficile de parler de quelque chose que pourtant il maniait sans même parfois y songer. Il regardait sans la voir, l’elfe qui penchée sur le travail de Melissandre, surveillait attentivement la progression de la plume de son élève sur le parchemin. Les yeux du sorcier étaient au-delà du duo, au-delà de la bibliothèque, bien au-delà même de Castel-Feylan. Plongé au milieu de ses propres souvenirs, il repassait en revue des milliers d’images afin d’en sélectionner certaines qui feraient mouche à coup sûr et dont l’explication se révélerait assez simple pour le jeune esprit de l’enfant. Plongé au cœur de ses réflexions, il ne vit pas Melissandre poser la plume, sa page d’écriture achevée, ni Feldarfaël la prendre pour la relire et la corriger à haute voix. Il ne vit même pas sa fille se planter devant son bureau avec le regard pétillant et ce n’est qu’à la seconde invective qu’il revint à la réalité.
- Papa, j’ai fini ! Répétait-elle pour la seconde fois quand il reposa les yeux sur Melissandre, semblant la voir à nouveau.
- Hum ? Ha oui, dit-il enfin, esquissant un sourire. Viens par là s’il te plaît. Demanda-t-il en indiquant son fauteuil.
L’enfant fit docilement le tour du grand bureau et il la souleva pour l’asseoir en travers de ses genoux, le dos contre le large accoudoir du siège. Feldarfaël, vint s’asseoir à même le bureau, à côté du fauteuil, les deux mains posées en arrière sur le plateau du meuble. Melissandre leva ses yeux pailletés vers les deux adultes, retenant presque son souffle comme si on allait lui raconter la chose la plus importante du monde. En fait, il se trouve que c’était presque le cas. Uril regarda l’elfe, puis sa fille tour à tour, et il prit une grande inspiration avant de commencer.
- La première chose qu’il faut que tu saches à propos de la magie, c’est qu’elle est semblable à l’air qui nous entoure ou à l’eau dans un océan : elle est partout.
Melissandre ouvrit des yeux ronds mais n’osa pas interrompre son père.
- Disons pour le moment, qu’elle est comme l’air, poursuivit son père. Elle est là mais on ne la voit pas. (La fillette hocha la tête, concentrée). Elle est présente en tous lieux et en toute chose et en théorie, mais en théorie seulement, n’importe qui devrait pouvoir l’utiliser aussi facilement que chacun respire. Cependant, à la différence de l’air, qui ne choisit pas par qui il est respiré, la magie elle, est capable de choisir, disons, qui peut l’utiliser et comment.
Le sorcier fit une pause et regarda sa fille. Melissandre, les sourcils froncés de concentration essayait de se représenter la chose, son père le devina et poursuivit sous un angle différent.
- Prenons maintenant l’exemple de l’eau…(la fillette le regarda intensément). Tu sais que le poisson, la grenouille et même le chien savent nager, et pourtant aucun d’eux ne nage de la même façon. Hé bien utiliser la magie c’est un peu pareil. Certains nagent de façon naturelle, comme le poisson, puisque l’eau est son élément. La grenouille elle, est capable de plonger et de rester longtemps immergée, mais doit remonter à la surface de temps en temps pour respirer. Quant au chien, lui, il peut se déplacer sur l’eau, mais ne le fait pas avec aisance. (Melissandre hocha la tête, se représentant parfaitement les trois animaux). Hé bien pour les utilisateurs de la magie, c’est la même chose. Il y a ceux qui le font d’instinct, sans s’en soucier, parce que ça leur est naturel, ceux qui savent l’utiliser de façon efficace, mais ne sont pas des créatures magiques et enfin ceux qui peuvent éventuellement l’utiliser mais ne s’y trouvent pas tellement à l’aise.
Uril de Feylan marqua une nouvelle pause pour laisser le temps à sa fille d’assimiler ce qu’il venait de dire.
- Si tu ne comprends pas quelque chose, je préfère que tu le dises, lui dit il en lui caressant la joue.
- Il faudrait que tu me donnes des exemples de ceux qui utilisent la magie, comme pour le poisson, la grenouille et le chien, dit la fillette en levant les yeux vers le visage souriant de son père.
- J’allais y venir, justement, répondit-il. Puis certain que Melissandre avait compris la théorie, il poursuivit : Au départ, la magie vient des Dragons. Je ne saurais t’expliquer comment, mais c’est de leur essence que naît la magie. Elle se transmet ensuite à toutes les créatures magiques. Cela dit, elle ne revêt pas la même importance chez chacun, mais tous sont capables de l’utiliser même inconsciemment. Les Dragons, donc, mais aussi les fées, les lutins, les farfadets, les elfes, les ogres et même les trolls sont comme les poissons et usent de magie aussi naturellement qu'ils respirent.
Melissandre sursauta en regardant sa nourrice.
- Les elfes ? Alors Fel est une sorcière ?
- Pas tout à fait, répondit l’intéressée. Comme te l’a dit ton père, chacun utilise la magie d’une façon qui lui est propre. Même chez les poissons, il y a différentes espèces qui chacune nagent différemment.
- Disons pour simplifier, reprit Uril, que les Dragons sont les plus grands et les meilleurs utilisateurs de magie, c’est normal puisqu’elle vient d’eux. Ensuite, viennent les fées, les lutins et les farfadets. Les elfes, les ogres et les trolls viennent ensuite. Chacun à sa magie bien à lui. Seuls les Dragons sont capables de faire par magie exactement ce qu’ils veulent.
- Pour en revenir à nous, les elfes, reprit Feldarfaël, nous entendons et voyons mieux que n’importe qui, même dans le noir. Nous sommes capables de nous déplacer aussi silencieusement qu’un souffle d’air, et de marcher sur de très longues distances sans avoir pratiquement besoin de repos ou de nourriture. Enfin nous résistons naturellement à certaines formes de magie.
Père et nourrice marquèrent une nouvelle pause pour laisser à Mélissandre le temps d’enregistrer ces informations ou le loisir de poser une question. Celle-ci ne tarda pas.
- Alors les elfes ne peuvent pas «faire » de magie ? Je veux dire comme faire apparaître des choses ou lancer des sortilèges et tout ça ?
Uril eut un sourire avant de répondre.
- Attends, ne brûle pas les étapes, pour l’instant, nous te parlons de ceux qui possèdent une magie innée et de ce qu’ils peuvent faire sans même avoir besoin de se concentrer, de façon naturelle. Devant l’air dubitatif de sa fille, il donna un autre exemple. Un petit bébé peut crier, pleurer, mais il ne saura pas parler, ni former des mots si on ne le lui apprend pas.
Melissandre réfléchit longuement à cet exemple avant de hocher la tête en disant :
- C’est un peu comme un petit oiseau, il a des ailes mais il ne sait pas voler du premier coup…
Le visage d’Uril s’illumina d’un sourire devant la perspicacité de sa fille.
- C’est exactement ça, lui dit il en la gratifiant d’un baiser dans ses cheveux de feu.
- Donc, reprit Feldarfaël, les elfes sont aussi capables de lancer des sortilèges, s’ils apprennent à le faire.
- C’est la seconde chose que tu as à savoir sur la magie, Melissandre, lui dit son père. C’est qu’il y a différentes formes de magie. Prenons les deux essentielles pour simplifier, pour l’instant. Il y a la magie, innée que possèdent naturellement certaines créatures en naissant, et la magie acquise, qui s’apprend avec le temps ou par des leçons.
- Je crois que ça lui fait déjà pas mal de choses à retenir pour le moment, dit finalement l'elfe, sachant que les jeunes enfants ne peuvent longtemps soutenir leur attention sur un seul et même sujet.
- En effet, dit le sorcier. Je pense que c’est suffisant pour aujourd’hui. Et il commença à soulever sa fille pour la faire descendre de ses genoux. Elle s’accrocha à son bras.
- Je peux quand même poser une question ?
- Oui, bien sûr, répondit son père en suspendant son geste.
- Et les humains, où se situent-ils dans les utilisateurs de magie ? Demanda-t-elle.
- En général, les humains sont comme les chiens, ils peuvent utiliser la magie, mais pas de façon innée et la plupart n’en a aucune idée. Lui expliqua-t-il.
- Pourtant tu es un sorcier, s’entêta-t-elle.
Son père eut un de ses sourires chafouins.
- Certains chiens nagent mieux que d’autres, lui répondit-il d’un air malicieux en la déposant au sol.
La fillette sourit en prenant la main de sa nourrice avant de quitter la pièce. Elle venait de recevoir sa première leçon de magie. Il y en aurait bien d’autres…
Dans les jours qui suivirent, l’emploi du temps de Melissandre se partagea entre les études et les promenades en forêt où accompagnée de Feldarfaël, elle retrouvait chaque matin messieurs Twigg et Trelogg qui eux aussi lui apprirent de nombreuses choses sur le lieu, les plantes et parfois la magie et ses représentants. Souvent, assis sur une racine, les farfadets lui apprenaient des comptines sur les créatures enchantées et l’enfant les fredonnaient d’une voix cristalline et si mélodieuse, que presque chaque fois, des fées venaient voleter près d’eux ou se poser dans les cheveux couleur de feu pour écouter la mélodie. Melissandre adorait les fées. Ces petits êtres ailés étaient de la taille des farfadets et émettaient en permanence une lumière dorée qui se répandait autour d’eux en paillettes lumineuses. Les fées appréciaient grandement la musique et la voix de la fillette les charmaient. Elles-mêmes se joignaient à son chant de leurs voix de clochettes tintinnabulantes et Feldarfaël fut souvent émue, même si elle ne le montra pas, en regardant le tableau de sa petite protégée entourée de créatures magiques qui l’acceptaient aussi naturellement que si elle avait appartenu à leur monde enchanté. Le bois des Charmes portait bien son nom et résonnait souvent de jeux et de ris en ces matinées de printemps.
Les après-midi étaient consacrées à l’écriture, à l’apprentissage de la lecture et aux leçons que son père et sa nourrice lui distillaient sur la magie de façon générale.
Melissandre apprit donc que les créatures enchantées n’étaient pas toutes affables ni agréables à fréquenter. Que la magie pouvait se montrer hostile autant qu’utile ou bienveillante et qu’elle pouvait revêtir de nombreuses formes et aspects. Ainsi elle découvrit que trolls, lutins et ogres étaient des êtres dangereux dont il fallait éviter de croiser le chemin. L’enfant écoutait tout cela avec un mélange de fascination et d’intérêt et n’éprouvait aucune difficulté à tout retenir.
Un jour, elle chanta pour son père une des comptines que Twigg et Trelogg lui avaient apprises. Après seulement quelques mesures, des fées vinrent se poser sur l’appui de la fenêtre restée ouverte. Uril, émerveillé par le chant de sa fille, profita néanmoins de l’occasion pour agrémenter sa leçon du jour de vivants témoignages. Il invita les fées à entrer et quand sa fille eut fini sa chanson, et après que tout le monde eut applaudit, il demanda aux créatures ailées si elles voulaient bien expliquer à sa fille d’où elles venaient.
L’une d’elle, perchée au sommet du dossier du grand fauteuil prit alors la parole de sa voix de clochette.
- L’Histoire dit, commença le petit être en regardant la fillette, que lorsque la reine des Dragons contempla son tout premier œuf en train d’éclore, elle en versa des larmes de joie. Ses larmes dorées, en touchant le sol donnèrent naissance aux fées.
Uril hochait la tête en observant le regard émerveillé de sa fillette.
- Pouvez-vous expliquer, demoiselle fée, je vous prie, demanda-t-il poliment, en quoi consiste la magie des fées ?
Melissandre n’en perdait pas une miette.
- Hé bien, reprit la petite créature, notre magie se base sur la vue, tout naturellement. Nous pouvons créer des illusions si parfaites que n’importe qui jurerait qu’elles son vraies. Et plus nous sommes nombreuses à nous concentrer sur le même sortilège, plus l’illusion peut être gigantesque.
Devant le regard stupéfait de sa fille, le sorcier poursuivit.
- Auriez-vous l’extrême amabilité de nous donner un exemple, demoiselle fée ? Je souhaite que ma fille comprenne bien ce que vous expliquez.
- Avec joie, Maître sorcier, répondit poliment le doré lumignon, puis elle s’adressa à Melissandre. Mel, regarde bien le gros livre posé sur le rebord du bureau.
L’enfant riva ses deux yeux sur le grimoire. Sous son regard médusé, lorsque la fée claqua des doigts, le volume se changea progressivement en un chaton roulé en boule qui paraissait dormir paisiblement.
- Tu peux le caresser, expliqua la fée, tu verras à quel point il peut sembler réel.
La fillette effleura la fourrure striée et émit un petit cri de surprise.
- Il ronronne ! s’écria-t-elle.
- Oui, dit son père en souriant, et pourtant il n’existe pas.
Quand la fillette eut retiré ses doigts, d’un autre claquement sec, la fée rendit au livre son aspect originel. L’enfant battit des mains, aux anges. Puis, remerciées par l’enfant et son père, les fées prirent congés et s’en furent par la fenêtre ouverte. Après leur départ, la fillette poussa un profond soupir en se tenant la joue, le coude posé sur le coin du bureau.
- C’est pas juste, souffla-t-elle, tout le monde sait faire de la magie sauf moi.
Son père eut un sourire amusé.
- Qu’en sais-tu ? lui demanda-t-il d’un air malicieux. As-tu seulement déjà essayé ?
Melissandre se redressa, le regardant avec des yeux ronds.
- Mais je ne sais pas comment on fait. Protesta-t-elle.
Le sourire de son père s’élargit. Ce fut Feldarfaël qui prit la parole.
- Tu as déjà oublié ce qu’était la magie innée ? Demanda-t-elle en regardant la fillette en coin.
- Bien sûr que non, mais je ne suis pas une créature enchantée moi, gémit l’enfant, plaintivement.
- Ha bon ? s’étonna son père en se lissant la moustache, pourtant, moi qui suis un sorcier, dès que j’ouvre la bouche pour chanter, on me la fait fermer en disant que l’orage menace… Et toi, chaque fois que tu fredonnes, des fées viennent voleter sous ton nez. Mais je suppose que cela, ça te paraît tout à fait normal.
La fillette les regarda longuement, tour à tour, essayant de comprendre. Elle sentait confusément qu’il y avait là une leçon essentielle à retenir, mais elle ne parvenait pas à savoir laquelle. C’est une Melissandre dubitative qu’emmena Feldarfaël à l’office pour goûter…
Quelques jours plus tard, comme à l’accoutumée, l’elfe et la fillette se rendaient, après le petit déjeuner en direction du bois des Charmes. Elles n’étaient plus qu’à quelques enjambées de la futaie quand elles virent émerger comme des trombes, un Twigg et un Trelogg surexcités. Les deux farfadets s’immobilisèrent à leur vue.
- Ha vous tombez bien, leur lança Trelogg, sans même les saluer. Il vient d’arriver un grand malheur.
- Oui, renchérit Twigg en se tordant les mains, le petit Elvin est tombé dans un trou, ou un piège ou quelque chose comme ça, il va sûrement mourir.
- Nous venions vous chercher à l’aide, expliqua Trelogg, il faut faire vite !
Si Melissandre resta interdite, sa nourrice réagit promptement.
- Messire Trelogg, vous allez me conduire. (elle se tourna vers Melissandre) Toi, tu prends monsieur Twigg avec toi et tu cours chercher ton père.
- Moi ? Protesta le petit bonhomme vert. Mais si je vais chez les humains, ils vont me voir et…
- Mais non triple buse, le coupa Trelogg, ils sont incapables de te voir ou de t’entendre. (Il regarda la fillette) Et ramènes la Soignette aussi, lui dit-il.
- Quoi donc ?
Demanda une Melissandre aux yeux ronds. L’elfe ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
- Cours jusqu’au château et ramènes ton père et Madame Magloire, qu’elle prenne sa trousse.
- Mais…
- Ne discute pas Mel, fais-le. Tout de suite !
Feldarfaël avait presque crié, c’était la première fois que la fillette lui entendait ce ton coupant et péremptoire. Elle réagit sur l’instant. Saisissant un Twigg gesticulant, elle fit volte face et s’en fut en direction du château de toute la vitesse des ses petites jambes. Avec un dernier regard en arrière, la nourrice s’enfonça dans le bois en portant le second farfadet, la dernière chose qu’elle vit avant de plonger sous le couvert des arbres fut une Melissandre courant vers Castel-Feylan, enfonçant à la hâte un petit homme dans sa poche.
La fillette courait à perdre haleine. Au fond de la poche Twigg était secoué comme un prunier, cahotant au rythme des gambettes qui tricotaient à toute allure. S’agrippant au revers de la poche, il se hissa tant bien que mal le long du vêtement afin de sortir la tête. Quand son visage parvint enfin à émerger à l’air libre, il eut une vision d’horreur. Grognard, voyant arriver la fillette était sorti de sa niche et courait à sa rencontre en aboyant comme un diable, l’écume aux babines et tous crocs dehors. L’enfant se figea net, tétanisée de peur. Sachant l’elfe et la fillette sorties, le père Magloire n’avait pas pris la peine d’attacher son chien, pensant qu’il aurait tout loisir de le faire avant qu’elles ne rentrent pour le déjeuner. Le molosse fondait sur sa proie à une allure vertigineuse, en trois bonds il serait sur elle et la mettrait en pièces. Twigg affolé claqua des doigts in extremis alors que le chien n’était plus qu’à deux pas. Melissandre avait fermé les yeux, se recroquevillant d’instinct attendant l’inéluctable. Mais rien ne se produisit. Un jappement plaintif lui fit rouvrir les yeux. A moins d’un aune Grognard s’était figé, ses pattes semblant tout à coup faire partie du dallage de la cour. Avec des couinements aigus il tentait de s’arracher à l’étreinte de la pierre qui recouvrait ses quatre membres jusqu’aux articulations. Devant l’hésitation de l’enfant, Twigg lança :
- Fonce, il ne peut rien nous faire !
La fillette se remit en route, gravissant quatre à quatre les marches du perron sans accorder le moindre regard au canidé affolé. Twigg, les pouces sur les tempes et la langue sortie le gratifia au passage d’une affreuse grimace narquoise.
De son côté, Feldarfaël volait littéralement dans les fourrés, à une vitesse vertigineuse, elle s’enfonçait dans le bois, un Trelogg pas des plus rassuré perché sur son épaule s’accrochant de son mieux aux longues mèches blond cendré de la chevelure de la nourrice. Il tentait de lui indiquer le chemin en lui criant des indications aux oreilles.
L’arc en bandoulière, Feldarfaël courait comme un fantôme sous les frondaisons touffues. Ecartant les branches à la volée dans sa course, elle bondissait par-dessus les buissons, évitait les racines, sautait les branche mortes, franchissait les talus sans ralentir et sans faire plus de bruit qu’un courant d’air. Trelogg se demanda un instant qui pourrait suivre un tel train avec une telle aisance. Finalement, en un temps record, elle traversa le bois des Charmes dans sa presque totalité pour déboucher en boulet de canon dans la clairière aux lys, tout près du ruisseau des lames. Au pied d’un chêne millénaire elle vit tout à la fois l’attroupement et le trou, elle fonça dans leur direction. Les créatures s’écartèrent en la voyant arriver, elle déposa Trelogg au sol et leur dit d’un ton posé :
- Calmez-vous, le seigneur Uril arrive.
Elle n’était même pas essoufflée…
Au château, le sorcier ne tergiversa pas, voyant sa fillette débouler en trombe dans son bureau, un farfadet dans la poche, il se leva d’un bond de son fauteuil en lâchant le grimoire qu’il tenait. Dès les premiers mots d’explications de Twigg il les entraîna à la cuisine ou ils firent irruption sous l’œil médusé du couple Magloire occupés à dépecer ou à plumer les prises du matin.
- Madame Magloire, prenez votre trousse, je vous prie, dit-il sans préambule, je crains que l’on ait besoin de votre science.
Sans poser la moindre question, la vielle femme se leva et sans même prendre le temps de s’essuyer les mains ouvrit un placard à la volée pour s’en saisir d’un petit sac de cuir bombé muni de deux courtes et larges anses. Puis, son mari sur les talons elle suivit le sorcier qui franchissait déjà la porte de l’office qui donnait dans la cour. Ils furent saisis par la vision de Grognard, geignant au dehors, les pattes à moitié avalées par le pavé. Uril coupa la protestation que le braconnier avait au bord des lèvres.
- On n’a pas le temps maintenant, père Magloire. Je m’occuperai de Grognard au retour.
Puis il sembla s’adresser à la poche de la robe de Melissandre
- Où ? demanda-t-il
- A la clairière aux lys, répondit Twigg que seul le sorcier et sa fille pouvaient voir et entendre.
Uril prit alors la main de sa fille dans l’une des siennes et celle de la vieille servante dans l’autre. Elle-même demandant à son mari de saisir l’autre main de Melissandre et son propre poignet de celle qui tenait sa trousse, le vieux braconnier obéit sans un mot, avec un regard désolé sur son chien.
Uril ferma les yeux un instant, visualisant l’endroit cité par Twigg avec précision et prononça une rune. La ronde formée des quatre personnes et du farfadet dans une poche de robe disparut dans un nuage bleuté.
Le quatuor humain et Twigg se matérialisèrent la seconde suivante au centre de la clairière aux lys. Melissandre resta un moment bouche bée. Outre Feldarfaël et Trelogg, ainsi que quelques fées, il y avait là un petit bonhomme hirsute, qui devait lui arriver aux genoux portant un bonnet d’un rouge passé et des chausses gris vert sur une cotte brune, il gesticulait en criant d’une voix coassante et aiguë
- C’est pas moi, je vous jure que j’ai pas fait ça !
- Tais-toi, Abel, personne ne t’accuse. Le coupa une voix sépulcrale à côté de laquelle, celle rocailleuse et grave du père Malgoire ressemblait à un sifflement suraigu.
La créature que venait de parler était la plus stupéfiante que Melissandre ait jamais vu. Un corps et des pattes d’équidé étaient surmonté d’un buste d’homme à torse nu à l’imposante musculature. Une barbe longue et frisée tombait du menton de la chose et une couronne de lierre enserrait son front, retenant de longs cheveux bruns et bouclés. Puis le centaure reporta son attention sur les gens qui venaient d’apparaître et s’adressa au sorcier.
- Ha, seigneur Uril, bonjour, dit-il, je vous remercie d’avoir fait diligence.
- Bonjour à vous tous, répondit l’humain en s’avançant vers le trou qui béait au pied du grand chêne. Dites-moi Velchor, que s’est-il passé ?
- Elvin est tombé là dedans, seigneur, répondit le centaure, je crains pour sa vie.
Déjà le sorcier s’agenouillait au bord du trou et se penchait au-dessus pour regarder dedans. Melissandre, suivant le couple Magloire s’approcha à son tour. Comme elle parvenait tout au bord, la fillette sentit les bras de sa nourrice l’entourer pour lui éviter de tomber elle aussi. Elle regarda dans la même direction que son père.
L’orifice mesurait près de neuf pieds de diamètre et semblait profond d’autant. Tout le fond était hérissé de pointes taillées dans d’épaisses branches. Une petite forme gisait au fond, inanimée, Melissandre poussa un cri d’horreur en constatant qu’une des piques avait transpercé la cuisse du petit centaure qui ne bougeait pas. Feldarfaël la tira en arrière.
Uril se redressa, ferma un instant les yeux en se concentrant, puis, les yeux clos, il prononça un seul mot et fit un pas en avant. Melissandre allait crier, quand elle constata médusée que son père, au lieu de choir dans le trou béant semblait flotter dans l’air. Lentement, le sorcier descendit dans le trou en lévitant, porté par la magie. Tous regardaient au fond en retenant leur souffle, un moment plus tard, Uril reparut, comme soulevé par un invisible ascenseur, portant le petit centaure dans ses bras, il le posa au sol une fois sorti du trou afin que la mère Magloire l’examine.
- Le pauvre petit, s’exclama la vielle femme en s’accroupissant auprès du petit corps.
Le centaure adulte s’approcha du sorcier.
- Je vous remercie, seigneur, lui dit-il d’un ton solennel.
- Ce n’est rien Velchor, je vous assure, répondit Uril en souriant, puis il tapota amicalement l’épaule massive de la créature.
Puis il se tourna vers le trou, les poings sur les hanches.
- Je m’étonne qu’il ne l’ait pas vu, dit-il, dubitatif.
- Il était couvert de branchages et de feuilles, dit alors une fée.
- C’est un piège à ours, glapit le lutin Abel de sa voix de crécelle.
A ces mots tous les regards tombèrent sur le père Magloire. Le vieux braconnier leva les deux mains devant lui avec un visage décomposé.
- Ha non, bredouilla-t-il, ce n’est pas moi, je ne pose que des collets, jamais de piège à loups et je ne creuse pas ce genre de fosses, je vous assure…Vous me connaissez tous, ajouta-t-il d’un ton implorant, ça fait quarante ans que je parcours ces bois, jamais je n’ai maltraité aucun de vous, vous le savez.
Uril leva une main rassurante.
- Nous le savons, père Magloire, mais j’aimerais que vous examiniez ce piège, votre avis peut se révéler utile.
- Ho oui, oui, bien sûr, seigneur, répondit le vieux coureur des bois, rasséréné. Si vous voulez bien me descendre au fond, je vous dirai ce que j’en pense.
Par le même procédé qu’il était lui-même descendu chercher le jeune Elvin, le seigneur de Castel-Feylan fit lentement descendre le vieil homme dans le trou avant de le déposer au fond. Maître Magloire prenant bien soin d’écarter les pieds pour ne pas les poser sur des piques.
Melissandre et Feldarfaël regardaient Madame Magloire. La vielle servante avait ouvert sa trousse et nettoyait la blessure du jeune centaure avec un linge qui embaumait un parfum fleuri. Elle tourna son visage ridé vers la fillette.
- Melissandre, mon petit, tu veux bien aller me chercher de l’eau fraîche au ruisseau ? demanda-t-elle.
- Oui Madame Magloire, mais avec quoi ? répondit l’enfant.
- Avec un seau pardi ! Trancha Trelogg debout devant la bottine de la petite fille.
- Mais je n’ai pas de seau, protesta la fillette.
Le farfadet claqua des doigts et un gros seau de bois apparut instantanément, son anse de fer dans la main de Melissandre.
- Et ce que tu tiens là, c’est un canard sauvage ? Demanda-t-il d’un air malicieux.
La fillette eut un sourire ravi et escortée de sa nourrice s’en fut vers le ruisseau.
Lorsqu’elles revinrent, quelques instants plus tard, le seau plein, elle virent Uril et Velchor, concentrés au bord du trou, écoutant la voix du vieux braconnier qui s’en élevait.
- C’est pas naturel, disait le père Magloire, les parois sont trop lisses pour avoir été creusées à la pelle, et les pieux sont bien trop acérés pour avoir été taillés à la main, ou par une lame quelconque. On dirait que ce piège à été fabriqué par…
- Magie, conclut à sa place le sorcier dans un souffle.
- Ouais, acquiesça la voix rocailleuse, surtout si m’sieur Velchor dit qu’il n’y était pas hier au soir. Faut un sacré bout de temps pour creuser une telle fosse par des moyens conventionnels.
- C’est peut-être Boullur ou Philostène qui ont fait ça, ils voulaient sans doute jouer un sale tour aux habitants du bois des Charmes, émit Abel de sa voix croassante.
Velchor le fusilla du regard alors qu’Uril se tournait vers lui en se massant la barbe.
- Non, répondit le sorcier, ils n’ont pas le droit de franchir le ruisseau et tu le sais, ils ne se risqueraient pas à affronter ma colère. De plus le troll et l’ogre ne s’entendent pas et tout le monde est au courant. Même à eux deux ils n’auraient pas assez de magie pour accomplir un tel travail dans un délai aussi court.
Tout le monde se perdit en conjectures, la voix de Madame Magloire les tira de leurs pensées.
- Le pauvre petit chéri à la patte cassée, dit-elle, et malheureusement, contre ça, mes plantes et mes cataplasmes ne peuvent rien.
- Alors faut aller chercher la vieille Rachel dit le père Magloire du fond de son trou.
- La folle des bois ? Glapit le lutin en roulant des yeux exorbités.
- Elle n’est pas vraiment folle, protesta la servante, et puis de toute façon c’est une très bonne Amaleuse.
- C’est surtout la seule de la région, soupira Uril.
- Seulement pour aller la chercher, dit Twigg en sautant à bas de la poche de Melisandre, il faut franchir le ruisseau et passer sur le domaine de Boullur.
Velchor fit entendre sa voix sépulcrale.
- Ce n’est pas un méchant troll racorni qui m’empêchera de sauver mon fils, tonna-t-il d’un air décidé.
- Je vous accompagne, dit Feldarfaël en se redressant, le vieux Boullur me connaît et il craint la précision de mes flèches.
- Alors grimpe, dit le centaure en se retournant.
L’elfe d’un bond souple et gracieux se retrouva à califourchon sur le dos de la créature qui partit aussitôt d’un trot soutenu en direction du ruisseau des lames.
Sans la blessure, apparemment grave du petit centaure, tout cela aurait comblé d’émerveillement la petite Melissandre. Elle regarda vers le petit corps et vit les compresses et les plantes séchées qui émergeaient de la sacoche de dame Magloire grande ouverte sur le sol herbeux de la clairière. La brave femme agenouillée près du petit Elvin, glissa un regard désolé vers le sorcier.
- Je suis désolée seigneur, dit-elle sur un ton d’excuse, je ne suis qu’un humble Soignette. Il y a des choses qui dépassent mon pouvoir.
- Personne ne vous le reproche, Madame Magloire répondit Uril avec un bienveillant sourire. Puis d’un geste, il fit remonter son mari hors du trou béant.
De son côté, Melissandre s’approcha de Trelogg qui bourrait sa pipe en terre. Twigg n’était pas loin.
- Dites, monsieur Trelogg, chuchota la fillette, pour que les Magloire ne s’aperçoivent pas de la présence des farfadets. Qu’est-ce que c’est une Soignette ? Et comment a-t-elle appelé l’autre dame ?
Le farfadet tira une longue bouffée sur sa longue pipe en terre et allait répondre quand la voix du sorcier, s’élevant derrière eux le coupa dans son élan.
- Ce sont des guérisseuses, dit-il en posant une main sur l’épaule de sa fille et en parlant à mi-voix. Les Soignettes usent de plantes et de cataplasmes, elles peuvent soigner toutes sortes d’infections ou de maladies. Même une morsure de serpent ne leur résiste pas. En revanche sur tout ce qui est douleur, plaies profondes ou fractures, comme c’est le cas ici, leur magie est insuffisante.
- Madame Magloire est magique ? s’exclama la fillette un peu plus fort qu’elle n’aurait voulu en glissant un regard admiratif à la vieille servante.
- Pas exactement, reprit son père en souriant, ou du moins, pas dans le sens où tu l’entends.
- En fait, expliqua Trelogg, la magie des Soignettes réside surtout dans leur connaissance des plantes et de leurs vertus. Si tout un chacun est capable de préparer certaines décoctions d’herbes, elles seules peuvent à coup sûr repérer et utiliser certaines plantes curatives.
- Alors que la vieille Rachel, que tu verras tout à l’heure, dit Twigg en se joignant à la conversation, est pour sa part une Amaleuse…Elle soigne les maux, les bosses, les plaies importante, et même à distance si elle veut.
La fillette regarda tout à tour les trois personnages.
- Ce sont toujours des dames ? Demanda-t-elle soudain, comme prise d’un élan subit.
- En effet, sourit son père, l’art de guérir, ou la magie curative, si tu préfère est toujours exclusivement le domaine des femmes. Il y a même une autre sorte de guérisseuses qui sont les Incandes. Elles forment une sorte d’ordre religieux composé uniquement de femmes. Elles peuvent même soigner les blessures faites par magie ou dissiper des malédictions.
- Ou faire repousser un membre arraché, renchérit Twigg en hochant la tête avec le plus grand sérieux.
Melissandre était impressionnée, elle regarda son père un long moment avant de poser la question suivante.
- Mais pourquoi n’y a-t-il que les femmes qui puissent soigner ?
Son père eut un geste évasif.
- La magie est ainsi faite, répondit-il, je te l’ai expliqué, la magie peut d’une certaine façon choisir qui l’utilise et comment.
Comme il vit que l’explication n’avait pas l’air de totalement satisfaire la fillette, Twigg crut bon d’ajouter.
- Et puis comme il n’y a pas de femmes nécromanciennes, je suppose que ça compense.
Il s’attira un regard noir de la part de Trelogg et du sorcier. Du coup il porta une main à sa bouche avec un air désolé. Evidemment, la question ne tarda pas dans la bouche de Melissandre.
- Qu’est-ce que c’est une nécromancienne ?
Uril poussa un petit soupir entendu, et regarda sa fille d’un air sérieux.
- Ca Melissandre, dit-il, c’est un sujet qui ne regarde en rien une fillette de six ans. Pour ne pas essuyer un regard implorant ou déçu, il ajouta simplement : La Nécromancie, c’est de la très vilaine magie, très dangereuse.
- Alors je suis bien contente si les femmes ne font jamais de vilaine magie, commenta simplement la fillette, d’un air sérieux.
Ce qui lui valut un sourire de son père et une affectueuse caresse sur ses cheveux roux. Puis tout le monde tourna la tête, comme un bruit de cavalcade retentissait en direction du ruisseau. Velchor revenait au petit trot, Feldarfaël trottinant à côté de lui, l’arc en main, une flèche encochée dans la corde. Sur son dos, le centaure portait une femme vêtue de noir, arborant un large chapeau pointu et qui se tenait en amazone sur la créature. Quand le trio entra dans la clairière aux lys, la femme en noir descendit de sa monture, et sans un mot ni un regard pour quiconque, elle s’approcha du petit Elvin étendu sur le sol. Elle portait une sorte de besace, du même noir que sa robe, en bandoulière, elle la défit et la posa dans l’herbe en s’agenouillant au sol. Trelogg, pipe en main, s’approcha d’elle.
- Il a la patte cassée, il est tombé dans un trou et…
- Tu veux m’apprendre mon travail, « lutin » ? Coupa une voix nasillarde qui émergea de sous le chapeau pointu, tranchante comme un rasoir.
Au mot de lutin, le farfadet faillit en avaler sa pipe et son minuscule visage vira au cramoisi sur l’instant. Twigg vint saisir son ami par les épaules pour l’entraîner plus loin.
- Non mais tu as entendu ça ? vociférait Trelogg, furieux en se débattant dans les bras de son vert compagnon.
- Oui, et tu sais aussi bien que moi qu’elle l’a fait exprès, tentait d’expliquer Twigg d’un ton rassurant, oublie la et laisse la faire ce pourquoi elle est venue.
Agenouillée près du petit Elvin, la mystérieuse femme, farfouillait dans sa besace et en sortit une étrange poupée de son qui évoquait grossièrement la forme d’un centaure. Elle la posa près du petit corps et commença à faire des passes au dessus avec les deux mains.
Melissandre fit un pas sur le côté, essayant d’apercevoir le visage que dissimulait le chapeau noir à larges bords. Elle se demandait à quoi pouvait bien ressembler l’étrange femme. La voix nasillarde s’éleva à nouveau, sans même que l’Amaleuse eut tourné la tête.
- Qu’est-ce que tu regardes, gamine ? Ne serais-tu pas plus à ta place dans ta chambre, à coiffer tes poupées ?
Le ton était persiflant, froid comme une lame et il glaça Melissandre qui recula d’un pas, sous le coup. Le dos de la fillette heurta les jambes de Feldarfaël qui s’était approché, et qui enroulait un bras protecteur autour des épaules de l’enfant.
Les mains osseuses de la femme continuèrent leurs étranges circonvolutions au dessus de la poupée grossière, mais le chapeau se tourna lentement vers la fillette, tandis que la voix métallique s’élevait à nouveau.
- Ho je vois, dit-elle sur un ton de malice, voilà donc la fameuse petite fille qui est…
- Qui est ma fille ! Coupa Uril en avançant d’un pas.
Le sorcier avait un air renfrogné et sérieux comme sa fille ne lui avait encore jamais vu. Le regard de Melissandre tomba sur le visage à présent tourné vers elle. Sous le chapeau pointu, Rachel avait des traits anguleux en lame de couteau et un long nez aussi fin que crochu encadré par de petits yeux chassieux et rapprochés, noirs comme la nuit la plus sombre. Pendant un instant, la terrible femme la dévisagea et Melissandre eut l’impression que ce regard perçant la fouillait jusqu’au plus profond de son être. Puis avec un bref ricanement grinçant, la femme en noir reporta son attention sur son petit patient.
A sa grande surprise, sans que la femme eut rien touché, ni la poupée ni le petit blessé, Melissandre vit progressivement la patte arrière de la poupée se replier dans un angle étrange, alors que celle d’Elvin se redressait toute seule. Quand elle estima l’angle suffisant, la vieille Rachel rangea la poupée et se releva dans un craquement de jointures.
- Voilà qui est fait, croassa-t-elle de sa voix nasillarde. Que la Soignette lui pose un bandage, et il gambadera à nouveau d’ici trois jours.
Puis elle se tourna vers le seigneur Uril qui s’avançait.
- Merci, Dame Rachel, lui dit-il, combien nous devons vous ?
- Ce sera une pièce d’argent, croassa la vieille en tendant sa main osseuse. Vu que je n’ai pas eu à faire le voyage à l’aller.
- Je peux vous ramener chez vous, dit Velchor en s’avançant d’un pas, alors que le sorcier déposait le prix demandé dans la main tendue.
- Pas la peine, coupa la forme noire en levant son autre main décharnée pour arrêter le geste du centaure, vous serez mieux au chevet de votre marmot.
- Une pièce d’argent pour une patte cassée, c’est exorbitant ! S’exclama le père Magloire, ma femme n’en demande pas tant pour une morsure de serpent.
Le chapeau pointu pivota dans sa direction.
- Tout le monde n’a pas la chance de vivre sous la douillette protection d’un sorcier, railla la voix tranchante. Et les temps sont durs de l’autre côté du ruisseau des lames. Tu n’as qu’à lui faire augmenter ses tarifs si tu n’es pas content, vieux voleur de poules. Persifla-t-elle.
Comme les poings du vieux chasseur se serraient, sa femme, déjà occupée à panser la patte du petit blessé lui fit un signe d’apaisement et un sourire confiant. Faisant subitement apparaître un long bâton noueux dans sa main osseuse, la vieille Amaleuse partit en clopinant en direction du ruisseau, sans autre forme de politesse quelconque.
Quand elle eut disparu au loin, Trelogg revint se planter aux pieds de Melissandre en regardant dans la direction prise par la forme en noir.
- Décidément, je n’aime pas cette vieille chouette, lâcha-t-il maussade.
- Moi non plus, dit la fillette, d’une petite voix, elle me fait peur.
Pour sa part le père Magloire cracha au sol, comme pour conjurer un quelconque mauvais sort que l’Amaleuse aurait laissé traîné dans la clairière avant de partir.
De son côté, Uril s’entretint un petit moment à l’écart, avec Velchor. Puis il finit par revenir vers sa maisonnée en disant.
- Nous allons rentrer au château, il faut encore que je m’occupe de ce pauvre Grognard.
Une fois qu’ils furent tous réunis, et après avoir pris congé des créatures enchantées, il téléporta tout le monde à Castel-Feylan.
Message édité par eskael le 10-05-2007 à 23:21:03
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La rose n'a d'épines que pour celui qui veut la cueillir.