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[Fantasy] La nouvelle Aube (10%)

 
n°957
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 10-05-2007 à 22:13:27  profilanswer
 

(Voici une histoire que j'ai également en chantier...)
 
Prologue
 
La nuit était d’encre. Haut dans le ciel, la lune à demi cachée par de lourds nuages projetaient quelques rayons blafards. Ceux-ci venaient caresser la silhouette de l’étrange petit château accroché au flanc d’un piton rocheux, dont les tours effilées se découpaient loin au-dessus de la falaise et l’éclairage lunaire rendait le tableau singulier, les ombres projetées le faisant paraître comme un spectre de pierre planté tout au bord d’une langue de terre.
Sous la voûte céleste, piquetée de scintillantes étoiles, s’amoncelaient d’épais nuages chargés de glace, réduisant peu à peu la clarté au-dessus de l’édifice suspendu entre ciel et roc ; allongeant les ombres et les rendant encore plus fantomatiques.
L’une d’elles, sombre et mouvante, semblait envelopper tout un côté de la bâtisse, lui rendant un profil monstrueux.
Excroissance noire aux dimensions de la plus haute des trois tours, soudée à elle, telle une gigantesque gargouille de pierre d’une taille démesurée. Mais la chose n’était pas une ombre.
La créature titanesque, accrochée au petit château bâti à flanc de rocher, tourna lentement son cou serpentin. La bête apposa son œil énorme à une fenêtre de la tour qu’elle agrippait.
A l’intérieur, un feu mourait dans l’âtre, éclairant faiblement, d’une lumière orangée déclinante, un berceau de bois situé à quelque distance de la cheminée. Un haut fauteuil tournait son large dossier à la fenêtre et l’on y devinait la main d’un dormeur, mollement posée sur l’un des accoudoirs.
Dans le berceau de bois, une petite forme rose dormait paisiblement.
Au dehors, la créature suspendue s’arracha à la contemplation de cette scène innocente et leva son immense cou reptilien vers les cieux chargés de grêle.
Dans l’air glacial de cette nuit de fin d’automne, s’éleva de la forme, une plainte lugubre et déchirante qui s’acheva sur une note sifflante, précédant un puissant jet de flammes, lancé tout droit vers les nuages qui se rejoignirent à cet instant précis.
Comme répondant à la plainte du Dragon, un éclair déchira le ciel lourd, le tonnerre roula sur le piton et la vallée qu’il surplombait.
La créature lâcha prise en déployant d’immenses ailes et s’envola dans la nuit, comme un formidable orage éclatait.
Le tonnerre roula encore quand les premières gouttes s’écrasèrent en crépitant sur le toit pointu de la tour. Dans un dernier battement d’ailes, le dragon disparut à l’horizon.


Message édité par eskael le 10-05-2007 à 23:51:56

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La rose n'a d'épines que pour celui qui veut la cueillir.
n°958
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 10-05-2007 à 22:16:39  profilanswer
 

1 Castel Feylan.
 
 
Le soleil d’un printemps en éveil étirait lentement ses rayons au-dessus de Castel Feylan, comme un dormeur s’éveillant paresseusement d’un agréable sommeil.
Bâtie à l’extrémité du piton rocheux de Tranche-Ciel, c’était une construction surprenante. Une partie reposant sur le roc et l’autre comme accrochée à l’abrupte même de la falaise semblait comme suspendue au-dessus de la vallée de l’Ereduin dont les méandres tranquilles serpentaient nonchalamment près de six cent pieds en contrebas.
La tour unique du départ, plantée à l’extrémité du plateau, s’était étendue progressivement jusqu’à devenir Castel Feylan, qui englobait aujourd’hui la pointe de Tranche-Ciel, dessus et dessous, comme un écrin de pierre taillée construit tout autour de cette langue rocheuse.
Le petit château en suspension entre ciel et roc, plus élancé que massif, comprenait trois tours effilées s’élevant vers l’azur.
Les deux plus hautes, arrondies, recouvertes de toits pointus garnis de lozes vernissées, la troisième, carrée située à l’arrière de l’aérien édifice, possédait un sommet crénelé  garni d’une terrasse. Elles se nommaient, par ordre de taille : l’aiguille, l’ergot et la tour de guet.
 
C’est dans une chambre de l’ergot que pénétrèrent silencieusement deux silhouettes marchant à pas de loups. La plus haute des deux se planta près du petit lit qui garnissait la pièce tandis que l’autre, plus gracile, s’approchait de la haute fenêtre et en tirait vivement les rideaux, laissant les rayons dorés du jour inonder la chambre d’un seul coup de leur matinale lumière.
Les poings sur les hanches, l’homme vêtu de soie et de cuir regarda s’éveiller la petite forme qui dormait encore à poings fermés quelques instants plus tôt. La fillette se frotta un instant les yeux avant de les ouvrir totalement.
- Le soleil est déjà haut et le printemps qui arrive n’attendra pas le bon plaisir des petites filles paresseuses.  
Dit la silhouette masculine qui se découpait à contre-jour entre lit et fenêtre.
- Papa ! S’écria la fillette en tendant les bras ouverts vers la forme campée près de son lit, le visage illuminé d’un sourire rayonnant, avec cette faculté étonnante chez les jeunes enfants à s’éveiller invariablement de bonne humeur.
L’homme se pencha vers elle pour l’enlacer tendrement, se prêtant en souriant aux effusions matinales de sa fille, auxquelles il ne se serait pas soustrait pour un empire, tandis que l’autre silhouette, après s’être approchée du petit cabinet de toilette sis à l’autre bout de la pièce, emplissait d’eau claire, broc en main, la cuvette en céramique posée dessus.
- Et moi je n’ai pas droit à un bonjour, évidemment…Railla sans aucune méchanceté la forme gracile regardant père et fille s’embrasser comme tous les matins. Ce qui, comme elle l’escomptait, déclencha une nouvelle exclamation enfantine.
- Feldarfaël !
La fillette sauta de son lit, sur lequel son père assis la regarda, en souriant,  s’élancer vers la femme à l’autre bout de la pièce les bras grands ouverts.
Celle-ci avait déjà trempé un gant de crin dans l’eau fraîche et le tendit en direction de l’enfant qui s’approchait de toute la vitesse de ses jeunes jambes.
- Ha non, pas de bisou crasseux du matin pour moi, déclara-t-elle de sa voix mélodieuse et cristalline, demoiselle Melissandre, daignez vous débarbouiller d’abord. Puis elle avança la main gantée vers le petit visage pour joindre le geste à la parole. Le rituel était aussi immuable que quotidien et la fillette s’y soumettait de bonne grâce.
Assis sur le lit de bois blanc, Uril de Feylan assistait en souriant à la toilette matinale de sa fille. A trente sept ans, le seigneur de Castel Feylan était un homme assez longiligne à la haute silhouette et à l’indéniable prestance. Sa barbe courte et méticuleusement taillée s’était émaillée de quelques fils d’argent et ses tempes avaient déjà une teinte plus salée que poivrée. Le charme magnétique qu’il exerçait sur les gens ne s’en était nullement trouvé altéré, voire même accru auprès de la gent féminine même s’il n’en avait cure. Son front n’était pas encore plissé et les quelques ridules qui se formaient en ce moment aux coins de ses yeux sombres étaient dues au sourire qu’il arborait en regardant sa fille, qu’il ne se lassait jamais de contempler.  
La petite Mélissandre était une enfant joyeuse et pleine de vie. De longues boucles d’un roux flamboyant ondulaient jusqu’à ses reins et donnaient à ses cheveux la couleur même du feu et semblaient parfois aussi ardents et animés que des flammes, comme s’ils bénéficiaient d’une vie propre. Tout en se laissant frictionner le visage du gant de toilette, elle tourna son regard vers lui, ses yeux verts aux iris pailletés d’or scintillaient dans la lumière du matin et elle gratifia son père d’un sourire joyeux, émaillé ça et là de quelques trous, là où ses quenottes de porcelaine seraient bientôt remplacées par des dents.
Tout en regardant sa fille s’habiller avec l’aide de Feldarfaël, sa nourrice elfe, Uril de Feylan se disait que bien que célibataire, il ne s’en tirait pas si mal dans l’éducation de sa petite fée, puisque jusqu’à présent, elle n’avait jamais réclamé une mère qu’elle n’avait pas connu. Un souvenir traversa l’esprit du seigneur de Castel Feylan qu’il chassa d’un clignement de paupières avant de reporter un regard bienveillant et un sourire ravi sur sa progéniture.
- Alors, quel est votre programme aujourd’hui, demoiselle Mélissandre, princesse de ce château ? Demanda-t-il en regardant Feldarfaël mettre la dernière main à l’ajustage de la toilette printanière de sa fille.
- Avec Feldarfaël, nous voulions aller dans la forêt pour y trouver des fleurs et des plantes odorantes afin de regarnir le château d’odeurs et de couleurs joyeuses. Répondit l’intéressée en regardant dans la direction de son père.
- Je vois, reprit celui-ci en caressant la barbe sur son menton, donc pas de leçon ni de pages d’écriture aujourd’hui….
- Ho Papa, protesta la fillette avec un air suppliant, c’est le premier jour du printemps, on n’est pas sorties de tout l’hiver.
- Ha non ? S’étonna Uril, et cet énorme bonhomme de neige coiffé d’un chapeau et armé d’un balai qui m’a fait loucher durant des semaines dès que je mettais le nez à la fenêtre de mon bureau, il s’est érigé tout seul, par magie ?  
- Mais Papa c’était dans la cour, c’est différent.
- Ha bon ? La cour ce n’est pas dehors ?  Demanda Uril de Feylan, avec un sourire chafouin, continuant le jeu de malice dans lequel il entraînait  sa fille sous le regard amusé de Feldarfaël.
- Rho Papa ! La cour c’est dans le château, ce n’est pas vraiment pareil que sortir…
Devant la moue de la fillette, Uril, amusé leva les deux mains ouvertes en signe de reddition.  
- D’accord, dit-il, je capitule, Mais je vois que c’est tout de même un prétexte pour échapper aux leçons, persifla-t-il à dessein.
- Pas tout à fait, répondit l’elfe, j’en profiterai pour apprendre à Melissandre à reconnaître certaines herbes, plantes et fleurs, ainsi que les essences d’arbres. Ce sera une leçon de nature en quelque sorte.
- Je vois, c’est une coalition. Reprit le seigneur de Castel Feylan, on se ligue contre moi pour échapper à ma bibliothèque, poursuivit-il d’un ton enjoué. Puis il se leva et remit les poings sur les hanches, essayant d’impressionner le duo féminin en un simulacre de posture martiale.
- Mais la forêt peut se montrer dangereuse, lança-t-il pour tenter une sortie qui se voulait digne.
- Pas si on ne traverse pas le ruisseau, répondit Feldarfaël, et vous le savez.
- Et puis Fel aura son arc. Renchérit la fillette pour achever de convaincre son récalcitrant de papa.
Uril éclata de rire, il savait qu’en effet l’elfe pouvait se montrer extrêmement redoutable, arc en main et qu’elle serait aussi opiniâtre à défendre Melissandre qu’elle l’était à la débarbouiller au saut du lit. Il ne se faisait d’ailleurs aucune réelle inquiétude, mais avait protesté pour la forme, tout en sachant que ce genre d’échange, le plaçant comme rabat-joie, renforçait également le lien entre sa fille et sa nourrice, peut-être après tout, se reprochait-il de n’avoir pas pu donner de vraie maman à sa petite princesse aux cheveux de feu.
- Très bien, alors j’espère que vous rendrez des couleurs à Castel Feylan, dit-il en souriant, puis il se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et s’arrêtant juste avant de la franchir. Mel, si tu croise Messires Twigg et Trelogg, transmets leur mes amitiés. Puis il s’en fut dans le couloir avec aux lèvres un sourire malicieux.
- Qui ça ? Demanda la fillette à sa nourrice.
- Ce n’est pas important, répondit Feldarfaël en souriant, ébouriffant affectueusement les boucles orangées.
Melissandre ne posa pas davantage de question sur le sujet, sachant que son père avait coutume de lancer à brûle-pourpoint d’énigmatiques propos et que de toute façon, même si elle savait de quoi il retournait, sa nourrice ne lui répondrait pas. Cela faisait partie de la forme d’éducation qu’avait choisi le seigneur Uril pour sa fille, préférant la laisser découvrir certaines choses par elle-même.
Une fois Melissandre apprêtée, nourrice et fillette sortirent de la chambre pour descendre à la salle à manger, partager le petit-déjeûner du maître des lieux.
 
Une demi-bougie plus tard, Feldarfaël ayant troqué sa robe d’intérieur contre une tenue de marche de toile verte et de cuir brun, et chaussée de bottes souples aux larges revers rabattus, s’engagea, l’arc à l’épaule, escortée de Melissandre qui lui tenait la main, sous la herse du petit château.
Après les rigueurs hivernales, l’air de cette matinée, bien que loin d’être très chaud paraissait agréablement doux. La fillette respirait les senteurs fraîches qu’il transportait, témoignant du renouveau de la nature qui se dessinait.  
A une volée de flèches de la poterne de Castel Feylan se dressait le bois des Charmes, partie occidentale de la forêt des Malices, qui elle-même s’étendait sur et sous le piton Tranche-Ciel et allait bien au-delà des rives de l’Ereduin.
Sur le parapet de pierre, au-delà du pont-levis qu’elles franchissaient, elles virent s’approcher un duo de silhouettes reconnaissables entre mille.
Un homme à la carrure massive et à la tête couronnée de neige se dandinait sur ses courtes jambes arquées de sa démarche caractéristique. Il portait une lourde arbalète au creux de son bras droit replié et sur l’épaule gauche une gibecière gonflée de prises et dont dépassaient des plumes de faisan. Tout à côté de lui trottinait un molosse trapu à la gueule entrouverte laissant pendre de côté une langue aussi rose que large. Le père Magloire et son chien Grognard revenaient de la relève des collets.
En les apercevant, Melissandre resserra instinctivement sa menotte autour des doigts de Feldarfaël. Si elle adorait ce vieux bonhomme bougon à la voix tonitruante, le chien pour sa part, la terrorisait.
De son côté, en les voyant venir à sa rencontre, le vieux braconnier lâcha la bandoulière de sa besace pour venir se saisir du collier de métal qui pendait au cou de son compagnon canin. A peine l’eut-il empoigné que le molosse, reniflant l’approche de la fillette et de l’elfe se mettait à aboyer furieusement.
Tout en continuant d’approcher du binôme de chasseurs, Melissandre se resserra malgré elle contre la cuisse de l’elfe. Celle-ci lui lâcha la main pour venir lui en tapoter les cheveux dans un geste rassurant. Dans le même temps, elle s’assurait qu’ainsi sa main serait libre au moindre geste suspect du canidé massif.
En arrivant à leur hauteur, tenant son chien fermement par le collier, le père Magloire les salua sur un ton désolé.
- Bonjour mam’zelle Melissandre, Dame Feldarfaël. S’cusez Grognard, l’est nerveux ce matin.
Feldarfaël lui sourit et le salua à son tour, Melissandre pour sa part, agita une menotte peu rassurée à l’adresse du vieux bonhomme. Le vieux chasseur s’adressa sèchement à l’animal.
- Assis, toi, et pas bouger, sinon gare !
Obéissant au doigt et à l’œil, le molosse posa immédiatement l’arrière-train au sol, son bout de queue coupée raclant régulièrement la poussière du pavé, son regard brun-fauve braqué sur la fillette, les babines à demi-retroussées, sa gorge émettant un grognement sourd et rauque légèrement atténué.
- J’comprends pas ce qui lui prend, d’ordinaire il aime les enfants. Y grogne qu’après mamz’elle Mellissandre, s’excusa le vieil homme de sa voix de basse où roulaient autant de cailloux que dans le lit d’un torrent de montagne.
Coulant un regard en coin au quadrupède menaçant, Melissandre se demanda si Grognard préférait les enfants crus ou cuits, puis elle reporta son attention sur le maître comme celui-ci, farfouillant d’une main dans sa poche s’accroupissait dans sa direction.
- En tout cas j’ai ramené qu’equ’chose pour toi, Melissandre, dit –il en extirpant son poing fermé d’un repli de sa veste de cuir.
La fillette fit prudemment le tour de Feldarfaël par l’arrière pour approcher son visage de la grande main tendue. Dans la grosse patte calleuse ouverte, elle découvrit deux brindilles tordues et fines où s’accrochaient encore des lambeaux d’une terre essuyée à la hâte, mais l’odeur qui s’en dégageait était agréable bien qu’inconnue.
- C’est des racines de réglisse sauvage, expliqua le vieux coureur des bois. Une fois bien nettoyées c’est très bon  tu verras, mais faut pas y mordre, faut les mâchonner.
Il tendait son présent à la fillette, un sourire de grand-père gâteau fendait sa figure d’ordinaire si rude. Sa peau recuite par des années de soleil avait une teinte brique et dans ses orbites enfoncées, ses yeux d'azur formaient deux petits lacs d’eau claire. Décidément, Melissandre aimait beaucoup ce vieux bonhomme, il avait toujours pour elle des attentions aussi simples que merveilleuses. Elle le gratifia de son plus beau sourire à trous en avançant sa menotte pour saisir les deux racines qui gisaient offertes dans la vieille main rugueuse. Elle la retira bien vite en sursautant de surprise et de peur quand Grognard, tendant le cou vers elle émit un aboiement sec et impératif. Melissandre se recroquevilla de terreur alors que Feldarfaël faisait déjà un pas en avant pour s’interposer entre le molosse et la fillette. Le père Magloire, accroupi asséna un bon coup de doigt sur le museau du chien pour le faire taire.
- Sage ! gronda-t-il, dents serrées à l’adresse de l’animal. Celui-ci détourna la tête en baissant le museau mais son regard ne quitta pas la fillette à moitié cachée derrière l’elfe. Le vieux braconnier tourna à nouveau son visage navré vers Melissandre.
- Je suis désolé, ma p’tite, vraiment je ne comprends pas ce qu’il a. Il ne fait jamais comme ça d’habitude.
Son regard bleu croisa celui farouche de Feldarfaël, elle faisait face au molosse avec une expression pincée. Il remarqua la main crispée sur le pommeau de la dague glissée à la ceinture de la tenue verte. Il s’adressa à elle.
- En fait, j’ai bien réfléchi. Je crois que c’est la couleur de ses cheveux qu’il aime pas. Ca lui rappelle le feu et les chiens ont peur du feu.
La nourrice inhumaine détourna son regard de la bête pour revenir au maître, elle lui fit un sourire amical et la tension retomba d’un cran.
- Je n’ai rien contre Grognard, ni contre vous, maître Magloire, vous le savez. dit-elle, accentuant son sourire, tâchant de le rendre bienveillant. Mais si jamais il….
- Ouais, je sais. Coupa le vieil homme en se relevant. Il croisa à nouveau le regard de l’elfe, tous deux savaient qu’elle n’aurait pas laissé la moindre chance au molosse de s’en prendre à sa protégée.  
Il fit un pas vers Melissandre et lui fourra les deux racines dans la main avec un sourire contrit, puis de sa grosse patte calleuse lui ébouriffa les cheveux. Alors,  saisissant le collier de son chien à pleine main, il l’entraîna à sa suite, et s’en fut vers le château sans ajouter un mot.
Les deux femmes un peu embarrassées le regardèrent s’éloigner de son pas chaloupé. Melissandre serrait les racines dans son petit poing fermé, la joue contre la cuisse de l’elfe.
Feldarfaël s’accroupit à son tour pour mettre son visage à hauteur de celui de la fillette. Même si elle connaissait la réponse d’avance, elle se devait de poser la question.
 
- Mel, regarde-moi. (la fillette obéit) As-tu jamais fait quelque chose à ce chien ?  
- Fait quoi ? demanda l’enfant, ses yeux pailletés scrutant sans comprendre le regard émeraude de sa nourrice.
- Je ne sais pas, lancé une pierre, donné un coup de bâton ou lui avoir marché sur la patte même par inadvertance….
- Ho non ! Se récria la fillette, affolée. Je ne m’approche jamais de Grognard, j’en ai bien trop peur.
Feldarfaël hocha la tête en se redressant, elle savait que jamais Melissandre ne lui aurait menti. Elle changea de sujet en désignant la forêt d’un doigt.
- Je crois que j’aperçois déjà des bourgeons sur les frênes, là bas. Je pense que nous allons sans doute trouver des fougères et des perce-neige.
Melissandre reporta son attention sur la lisière du bois, oubliant l’inquiétant molosse sur-le-champ.
- Tu crois qu’on pourra faire un bouquet ? Demanda-t-elle, enthousiaste.
- Pas en restant ici, répondit l’elfe, malicieusement.
- Alors dépêchons-nous ! dit la fillette en riant, et s’élança vers le bois en courant. Je parie que je serai là bas avant toi.
Avec un fin sourire Feldarfaël s’élança à la suite de l’enfant, dans une course qu’elle s’évertuerait à perdre de la façon la moins ostensible possible.
Quelques instants plus tard, deux silhouettes s’enfonçaient dans le sous bois chargé de senteurs fraîches et boisées. Feldarfaël désignait chaque plante, chaque pousse, chaque fleur en la nommant afin d’instruire sa petite protégée. Assidue et appliquée, Melissandre toucha les fougères, tâta les mousses, observa le lichen et huma les fleurs naissantes avec une concentration soutenue et un intérêt non feint. Partout autour d’elles, la nature s’éveillait d’un long et froid hiver. Les branches bourgeonnaient, la flore se dépliait, étendant déjà quelques feuilles comme pour les défroisser. La forêt émettait mille bruits et mille senteurs qui ravissaient la fillette qui les découvrait une à une, en écoutant les doctes explications de sa nourrice elfique. Elle apprit à reconnaître le frêne, l’orme, le marronnier et bien sûr le majestueux chêne. A un moment elle demanda :
- Pourquoi appelle-t-on cet endroit le bois des Charmes ?
- Hé bien, parce qu’il paraît, répondit l’elfe, qu’ici la magie est plus présente qu’ailleurs.
- Tu crois qu’on verra des lutins ? Demanda-t-elle les yeux brillants de convoitise enfantine.
Feldarfaël eut un sourire.
- Je ne sais pas, mais en général ils se cachent des petites filles bruyantes aux cheveux de feu. Répondit-elle avec un regard en coin.
Pour toute réponse Melissandre fit une moue déçue qui aurait fendu en deux un vieux rocher moussu.
Plus tard elles se mirent à chercher des fleurs susceptibles de faire un bouquet décent. Melissandre contourna un gros orme aux racines proéminentes car elle avait aperçu des fleurettes bleutées. Comme elle s’accroupissait pour en cueillir quelques-unes, une voix pointue, jaillie de nulle part,  la fit sursauter.
- Hé, dis-donc toi, retire tes pieds de mon tabac !
Scrutant les fourrés alentours, la fillette s’était figée, une poignée de fleurs dans une main, à demi-accroupie au-dessus d’un parterre de bleuets.
- T’es sourde ? reprit la voix.
Seuls les yeux de l’enfant remuaient, allant de droite et de gauche, cherchant à localiser l’origine de la voix. Une autre se joignit à la première.
- Peut-être qu’elle comprend pas ce qu’on dit.
- Je m’en fiche qu’elle comprenne ou pas, tout ce que je veux c’est qu’elle cesse de piétiner mon tabac ! Rétorqua la première.
Melissandre statufiée écoutait les voix sans oser esquisser le moindre geste.
- T’es cloche, reprit la seconde voix, si elle ne te comprend pas, comment veux-tu qu’elle t’obéisse ?
Aux pieds de la fillette, une large fougère se mit à bouger, les yeux écarquillés, elle en vit émerger une petite silhouette pas plus haute qu’un pouce d’adulte. Le tout petit homme se planta devant la bottine de Melissandre et posa ses poings sur ses hanches en levant la tête vers son visage criblé de taches de rousseur. La petite créature qui dévisageait l’enfant était vêtue d’une redingote cintrée aux larges pans arrières séparés en deux, de chausses s’arrêtant au genou et prolongées par des bas blancs. Chaussée de souliers à boucles et coiffée d’un chapeau à la haute forme cerclé d’un ruban noir lui aussi pourvu d’une boucle. A l’exception des bas blancs, le costume était d’un vert sombre, identique à celui de la feuille de fougère qui le dissimulait un instant plus tôt. Son petit visage aux sourcils froncés était encadré d’une large paire de favoris touffus et châtains, lui mangeant les joues.
- Est-ce que tu comprends ce qu’on dit ? Demanda le petit être en toisant la fillette de toute sa petitesse.
Melissandre, bouche bée, hocha la tête pour toute réponse, incapable de prononcer le moindre mot.
Une seconde silhouette identique à la première mais vêtue de brun au lieu de vert sortit de derrière une racine et rejoignit l’autre devant la bottine de l’enfant. A part la couleur de son costume, la seule chose qui le différenciait de l’autre petit bonhomme était qu’il portait une courte barbe noire, dépourvue de moustache à la place de favoris. Il s’adressa à son tour à l’enfant.
- Alors si tu comprends, pourquoi ne retires-tu pas tes gros pieds de mon plant de tabac ?
Suffoquée, la fillette recula d’un pas, constatant qu’en effet sa bottine avait écrasé une large feuille brune qui se défroissait tant bien que mal à présent que le poids de la chaussure l’avait quitté.
- Ha, tout de même ! s’écria le petit homme en brun.
- T’aurais pu au moins lui demander poliment. Dit le petit homme en vert.
- Et pourquoi ça ? rétorqua le brun. Elle n’a pas demandé elle, avant de piétiner mon tabac avec ses gros pieds de géante.
- Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une géante, reprit le vert, en se grattant le menton. Même une gamine géante serait plus grande que ça.
- En tout cas c’est pas une ogresse, dit le brun, elle à pas de crocs.
Mélissandre médusée fixait les deux créatures minuscules qui discutaient sur son compte comme si elle n’était pas là.
- C’est trop grand pour être une fée, reprit le vert, dubitatif, et puis elle n’a pas d’ailes…..
- Et c’est pas une elfe non plus, renchérit le brun en scrutant la fillette.
Finalement le vert regarda à nouveau l’enfant d’un œil interrogateur, comme s’il s’apercevait à nouveau de sa présence.
- Si tu n’es ni une elfe, ni une géante, ni une ogresse, qu’est-ce que tu es ? Demanda-t-il le plus naturellement du monde. Sûrement pas un troll, tu ne sens rien.
- Je suis une petite fille, bredouilla Melissandre d’une voix timide.
 Les deux petits hommes s’entreregardèrent interloqués avant de reporter leur attention sur elle.
- Une «petite fille » ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Demanda le brun au vert.
- Je ne sais pas, répondit ce dernier à son comparse, je n’en ai jamais entendu parler.
-  Peut-être que «petite fille » est une nouvelle race hybride crée par un magicien fou… Ou quelque chose dans ce goût là. Hasarda le brun, évasif.
Le vert revint à Melissandre
- Et as-tu un nom, «petite fille » ?
- Oui, balbutia la fillette, je m’appelle Melissandre.
Le vert se découvrit, et chapeau en main fit une profonde révérence.
- Alors, Melissandre de la race des «petites filles », je te salue, dit-il d’un ton solennel. Je suis Twigg et voici mon ami Trelogg.
- Vous, vous êtes des lutins !  s’écria Melissandre, réalisant soudain, émerveillée,  l’évidence de la chose.
A ses mots et à sa grande surprise, elle vit le visage du petit homme vert grimacer, alors que son compagnon brun s’empourprait.
- Non mais tu entends ça ? s’exclama-t-il, visiblement hors de lui à l’adresse de son vert compagnon. Non seulement elle piétine mon tabac mais voilà que maintenant elle nous insulte… Des lutins, des lutins ! Répéta-t-il fou de rage. Et pourquoi pas des trolls tant qu’on y est ? Il tourna son visage furibond vers celui dépité de la fillette. Mon camarade Twigg s’est montré on ne peut plus poli avec vous et vous nous injuriez en retour. Je ne crois pas, finalement que la race des «petites filles » soit décemment fréquentable. Il faisait un effort évident pour se contenir, mais son visage cramoisi et son expression pincée en disait long sur ce qu’il pensait à présent de Mélissandre et de toutes les «petites filles » du monde.
La fillette médusée comprenait confusément qu’elle avait commis une sottise, sans trop savoir laquelle, elle sentit des larmes lui monter aux yeux alors que le dénommé Trelogg se détournait d’elle, tentant de saisir le bras de Twigg pour l’entraîner avec lui.
- Je vous demande pardon, bredouilla Melissandre, d’un ton pitoyable, je croyais que vous étiez des lutins.
Elle eut un instant l’impression que de la vapeur allait sortir des oreilles du petit homme en brun comme il se retournait vers elle, ouvrant la bouche pour lui décocher un trait bien senti, une voix venue de l’autre côté de l’orme le coupa dans son élan.
- Ce sont des farfadets.
Un trio de têtes se tourna vers Feldarfaël qui, en nourrice attentive, lâchait rarement sa protégée du coin de l’œil, et ne la voyant pas reparaître s’était approché. Entendant les voix, elle avait contourné le vieil arbre chenu aussi silencieusement qu’une elfe en est capable pour observer la discussion sans être vue.
A ces mots, et reconnaissant les oreilles pointues, caractérisant l’ethnie elfique, l’intensité de rouge qui colorait la figure de Trelogg diminua d’un ton. La colère qui lui empourprait encore le visage l’empêcha sur l’instant de dire un mot aimable, il inclina néanmoins la tête le plus poliment qu’il put à l’adresse de l’elfe. Retirant son chapeau une nouvelle fois, Twigg la salua, quant à lui avec plus de solennité. Feldarfaël leur rendant la politesse en s’inclinant de la tête et du buste.
- Nous sommes heureux de vous voir, dame elfe,  dit Twigg en recoiffant son chapeau.
- Enfin quelqu’un de poli, grommela finalement Trelogg sans accorder un regard supplémentaire à Mélissandre, décidant visiblement de l’ignorer ostensiblement.
Ne sachant quelle attitude adopter, la fillette restait silencieuse, décontenancée, dardant sur sa nourrice un regard suppliant. Celle ci la gratifia d’un sourire tendre, que ne manquèrent pas de remarquer les deux petits personnages.
- Cette «petite fille » est à vous ? Demanda Twigg à Feldarfaël en désignant Mélissandre du pouce sans daigner se tourner vers elle.
- En quelque sorte, répondit l’elfe, amusée.
- Hé bien elle est très impolie, lâcha sèchement Trelogg, pas encore tout à fait calmé.
- Elle est surtout encore très ignorante de beaucoup de choses, répondit Feldarfaël avec un sourire aimable à l’attention du petit être et sur un ton d’excuse. Je vous assure, messires qu’elle ne cherchait pas à vous offenser.
- Elle nous à tout de même traités de lutins, expliqua Twigg, qui bien que moins en colère que son compagnon, n’avait visiblement pas apprécié la comparaison non plus.
- En fait elle n’a jamais vu ni farfadet ni lutin, ni autre chose d’ailleurs, reprit l’elfe sur un ton diplomate. Je pense que dans son esprit elle aura peut-être confondu les noms. D’ailleurs, je suis certaine qu’elle est prête à vous présenter de sincères excuses. (Elle tourna son visage vers l’enfant), n’est-ce pas ?
- Ho oui ! s’exclama Melissandre, qui ne demandait pas mieux, je vous demande pardon à tous les deux messieurs les farfadets, je ne voulais pas vous mettre en colère.
La sincérité du ton et la moue réellement désolée de l’enfant, convainquirent les deux petits êtres et ils se radoucirent , acceptant de la regarder à nouveau et de lui adresser la parole. Ils finirent même par la gratifier chacun d’un sourire bienveillant. S’approchant alors, en prenant garde à n’écraser aucune feuille de précieux tabac, la fillette leur demanda s’ils accepteraient de lui expliquer la différence entre les lutins et eux, afin qu’elle ne fasse plus la confusion.
- Hé bien les lutins sont plus grands que nous, expliqua Twigg, ils sont très mal habillés et portent souvent des barbes hirsutes et mal taillées, et ils sont fort impolis.
- Je me demande encore comment tu as pu nous confondre avec eux. Dit Trelogg en se hissant sur la pointe des pieds, les farfadets sont tout de même d’une autre classe. Il se rengorgea, glissant les pouces dans les bretelles de son gilet et bombant son minuscule torse.
- Je suis vraiment désolée de vous avoir offensés, répondit Melissandre en baissant le nez piteusement.
- Rassure-toi, c’est oublié, lui dit Twigg avec un sourire, tapotant amicalement le bout de la bottine de l’enfant.
Trelogg se tourna vers Feldarfaël
- Et si vous nous expliquiez à votre tour ce qu’est au juste une «petite fille » et de quelle race elle est issue.
L’elfe eut un sourire amusé. Elle répondit.
- C’est fort simple, les petites filles sont les enfants humaines.
- Quoi ? s’exclamèrent en chœur les deux farfadets.
L’elfe hocha la tête positivement avec le plus grand sérieux. Melissandre vit les deux petites créatures blêmir à cette soudaine révélation. Twigg tourna vers elle des yeux affolés alors que Trelogg s’adressait à Feldarfaël.
- Vous voulez dire que Melissandre est la fille d’un humain ?
- Absolument, répondit la nourrice, sincère.
- Aux abris ! s’écria Twigg en plongeant sous une fougère, à la grande surprise de la fillette.
Trelogg quant à lui, fronça les sourcils et regarda l’elfe d’un drôle d’air.  
- Ce n’est pas très gentil de vous moquer de nous de la sorte, cela m’étonne de votre part, dame elfe. Je ne vous pensais pas capable de ce genre de plaisanterie.
- Je vous assure que je vous dis la vérité, messire Trelogg, répondit Feldarfaël d’un ton aussi sérieux qu’aimable.
Le farfadet haussa les épaules.
- Vous savez bien que c’est impossible, les humains ne peuvent pas nous voir sauf s’ils prononcent notre nom pour nous invoquer. Et Mélissandre ne l’a pas fait puisque c’est nous qui lui avons parlé les premiers.
La nourrice elfe eut un geste d’impuissance.
- Je le sais bien, messire Trelogg, mais le fait est là, je n’y peux rien.
- Cesse de discutailler et cache-toi, gémit Twigg en sortant la tête de sous une feuille, il roulait des yeux apeurés.  
Melissandre hésitait entre le rire, devant le comique de la situation, et l’étonnement devant la réaction des deux petits êtres à la révélation de sa propre nature. Elle vit s’approcher d’elle un Trelogg à la mine décidée. D’un index inquisiteur il se mit à tapoter le bout de sa bottine.
- Dis-donc, toi là haut, lui lança-t-il. Tu peux me jurer que tu es la fille d’un humain ?
- Ho oui monsieur Trelogg, même que ce matin, mon papa m’a demandé de vous faire ses amitiés à vous et à monsieur Twigg, si je vous croisais. Mais il ne m’a pas dit que vous étiez des lu…farfadets, se corrigea-t-elle promptement.
Trelogg leva un sourcil interloqué, il se massa la barbe, signe chez lui de concentration.
- Un humain qui nous connaît ? De plus en plus étrange… Dis moi Mélissandre, qui est ton papa ?
L’enfant fit alors la réponse la plus évidente lorsque l’on a six ans :
- Mon papa, c’est mon papa, affirma-t-elle le plus sérieusement du monde.
- Humpf, oui, forcément, grogna le farfadet, alors que plus loin, Feldarfaël réprimait le rire qui lui montait à la gorge. Le petit homme en brun se caressa à nouveau la barbe un moment, réfléchissant en regardant Melissandre. Puis il finit par s’adresser à elle à nouveau.
- Dis-moi, ce fameux papa, il a un nom autre que «papa » ?
- Oui, bien sûr monsieur Trelogg, reprit la fillette souriante, mon papa s’appelle Uril de Feylan.
Le visage du farfadet s’illumina d’un sourire tandis que la voix et la tête de Twigg émergeaient de concert de sous une feuille de fougère.
- Le sorcier ? s’écria-t-il, tu es la fille du sorcier ?
Devant la révélation, la petite fille en resta bouche bée, n’ayant jamais imaginé que son père puisse être autre chose qu’un «papa ».
Twigg sortit tout à fait de sous sa feuille protectrice en époussetant les pans de sa redingote verte.
- Pourquoi ne pas nous avoir dit cela plus tôt ? demanda-t-il.
Le regard ébahi de Melissandre allait de l’un à l’autre, sa petite bouche demeurant entrouverte dans une expression stupéfaite.  
- Mmh je vois, dit Trelogg en se lissant la barbe, tu ne savais pas que ton papa était un sorcier.
La fillette secoua lentement la tête négativement comme hébétée.
- Hum, hé bien, reprit le farfadet brun, tu sais les papas ne sont pas simplement des papas…Ils ont en général une occupation, et celle du tien c’est d’être sorcier. Il pratique la magie, c’est plutôt agréable d’avoir un papa sorcier tu sais…
Devant le désarroi évident de l’enfant, le farfadet se voulait rassurant sans trop savoir comment s’y prendre. L’esprit de Melissandre perdait pied et elle tourna son regard incrédule vers Feldarfaël.
- Mon papa est un sorcier pour de vrai ? demanda-t-elle, sachant confusément que sa nourrice ne lui mentirait pas.
- C’est même un très grand sorcier, acquiesça l’elfe en souriant.
La fillette regarda longuement le trio, sentant monter en elle un sentiment mêlé de joie devant la révélation soudaine, et de frustration devant ces gens qui savaient sur son propre papa des choses qu’elle même ignorait. Devant sa mine qui se décomposait, Twigg tenta de venir à son aide.
- Tu sais, commença-t-il, un papa sorcier c’est pratique. Il la gratifia d’un aimable sourire. En tout cas c’est mieux que d’avoir un papa troll. Enfin sauf si l’on est troll soi-même je suppose. Encore que si l’on est troll c’est parce que l’on a un papa troll et donc c’est sa faute à lui si l’on est troll. Mais on ne peut pas lui en vouloir d’être troll par sa faute, puisque du coup on est troll soi-même…Heu, il se gratta un favori avec l’air embarrassé de quelqu’un qui ne sait plus où il voulait en venir. En tout cas, conclut-il avec conviction, avoir un papa sorcier, c’est nettement mieux que d’avoir un papa troll.
 
Son explication sans queue ni tête, à défaut d’éclairer la fillette, et ajoutée à sa propre mine embrouillée eut au moins le mérite de faire rire Melissandre. Ce qui, du même coup lui fit oublier son trouble passé. Elle finit néanmoins par demander, pourquoi la révélation de son statut d’humaine avait mit les deux farfadets dans un tel état de panique. Twigg commença l’explication.
- Hé bien, comme tu l’as entendu dire par mon camarade Trelogg à la dame elfe, les humains ne sont pas sensés nous voir ni nous entendre, à moins de nous avoir invoqués en appelant nos noms, encore faut-il pour cela les connaître…
- Mais moi, je vous vois et je vous entends, objecta Melissandre.
- Oui, répondit Trelogg, mais toi tu as un papa sorcier.
- C’est vrai ça, renchérit Twigg, soudain à nouveau circonspect, son père est un sorcier, mais elle ? Que lui puisse nous voir c’est logique puisqu’il pratique la magie, mais sa fille ?
Pour toute réponse, Trelogg tourna vers son compagnon un regard noir aux sourcils froncés, comme s’il l’invitait à ne pas poursuivre cette interrogation plus avant. Twigg, troublé reprit maladroitement.
- Hum, cela dit il existe un autre moyen pour les humains de nous percevoir, c’est de sortir après la pluie avec un trèfle à quatre feuilles dans la poche. Il leva les yeux vers le visage de la fillette. As-tu un trèfle dans ta poche ?
- Non monsieur Twigg, dans ma poche, j’ai des racines de réglisse que m’a donné maître Magloire. Répondit l’intéressée.
- Alors je ne vois pas…commença Twigg, dubitatif.
- C’est pourtant simple, coupa Trelogg, la réglisse sauvage pousse dans le même terreau que les trèfles à quatre feuilles, et celle de Melissandre à du côtoyer assez de racines de trèfles pour en absorber les effets.
Twigg ouvrit des yeux ronds devant l’explication abracadabrante de son camarade farfadet.
- Tu penses vraiment ce que tu viens de dire, Trelogg ? demanda-t-il, en proie à un sérieux doute.  
Trelogg se tourna vers lui avec un nouveau regard furibond
- Evidemment que je le pense, c’est bien sûr la seule explication possible, c’est lu-mi-neux ! Son ton était sans réplique et tout en parlant à son compère, tournant le dos à la fillette il accentuait son regard sérieux et roulait des yeux avec véhémence. D’ailleurs ce sujet est clos et il est inutile d’y revenir !  Conclua-t-il fermement en fusillant son petit camarade vert de son regard furieux. N’ayant pas totalement saisi le message, Twigg, néanmoins se garda bien de contredire Trelogg.
- Alors j’ai eu beaucoup de chance d’avoir précisément ces racines de réglisse là, dit la fillette qui n’avait pas aperçu le manège des deux farfadets.
- C’est nous qui avons de la chance, reprit Trelogg en se retournant vers elle avec un visage recomposé. Une chance qu’il te les ai données à toi, sinon c’est ce vieux sacripant flanqué de son sale cabot qui aurait pu nous voir et nous parler.
- Mais pourquoi avez-vous autant peur des humains ? demanda la fillette.
- Parce que, répondit Twigg, lorsque l’un d’eux nous voit, il nous demande d’exaucer trois vœux et que s’il a respecté la façon de nous trouver, nous sommes tenus de les lui accorder. Et je peux te dire que c’est drôlement épuisant. Alors nous les évitons autant que faire se peut.
Melissandre ouvrait des yeux ronds en entendant l’explication.
- Mais, comment faites-vous pour exaucer ses vœux ? demanda-t-elle, passionnée.
- En voilà une question idiote, trancha Trelogg, en nous servant de la magie pardi !
- De la magie ? Mais comment se sert-on de la magie ?
Pris au dépourvu par l’innocence de la question, les deux farfadets ne surent quoi répondre, Feldarfaël ne leur laissa pas le loisir de chercher une explication.
- Ca c’est une question qu’il vaut mieux réserver pour ton père, Mel. Dit-elle. D’ailleurs il se fait tard, et nous devrions rentrer avant midi, sinon Uril risque de s’inquiéter.
-  Déjà ? s’enquit Melissandre avec une petite moue déçue.
- Oui jeune fille, reprit la nourrice inhumaine, en se levant de la racine sur laquelle elle s’était assise pendant la discussion. Nous n’avons que trop abusé du temps de ces messieurs les farfadets.
- Ho zut, et nous n’avons même pas cueilli assez de fleurs pour faire un bouquet, réalisa l’enfant à haute voix.
- Des fleurs ? tu veux des fleurs ? demanda Twigg
- Oui monsieur Twigg, j’aurais bien voulu en ramener au château pour mettre des couleurs et du parfum dans les pièces.
- Alors tends tes bras comme ceci, lui dit le farfadet en mimant le geste.
La fillette l’imita et comme le petit être claqua des doigts, une gigantesque brassée de fleurs multicolores et odorantes apparut entre les mains de la petite fille qui n’en crut pas ses yeux. De son côté Trelogg fit apparaître une gerbe encore plus imposante dans les bras de Feldarfaël.
- Voilà comment on se sert de la magie, Melissandre, lui dit-il avec un sourire chafouin en se lissant la pointe de la barbe.
L’elfe et la fillette les remercièrent chaleureusement, et reprirent le chemin du château, les bras chargés d’énormes bouquets aux senteurs printanières. Melissandre émerveillée souriait aux anges. Elle n’oublierait pas de sitôt ce premier matin de printemps.


Message édité par eskael le 10-05-2007 à 22:27:46

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La rose n'a d'épines que pour celui qui veut la cueillir.
n°959
eskael
Le bouffon des mots
Posté le 10-05-2007 à 22:17:33  profilanswer
 

2. Magie
 
Debout au sommet de la tour de guet, les mains appuyées sur les créneaux de pierre, Uril vit au loin deux silhouettes ressortir du bois des Charmes, les bras chargés de gerbes de fleurs multicolores. Il eut un sourire bienveillant avant de retourner son attention vers le ponant. Il scruta l’horizon un moment, dressant l’oreille comme s’il cherchait à déceler quelque chose dans les bruits de l’air printanier. Au bout de quelques instants, il ferma les yeux, et secoua la tête avec une petite moue dubitative. Puis après avoir jeté un dernier regard vers l’horizon lointain, il quitta la plate-forme crénelée pour redescendre de la tour.
Lorsqu’il pénétra dans le grand salon attenant au hall d’entrée, un pli soucieux barrait son front, mais il disparut aussitôt qu’il entendit les éclats de voix joyeux de sa fille et qu’il les aperçut toutes deux, Feldarfaël et Melissandre, occupées à disposer des fleurs dans presque tous les vases de la pièce. Pas assez vite cependant, pour que l’œil acéré de l’elfe ne le remarqua quand leurs regards se croisèrent fugitivement.
Le voyant à son tour, la fillette aux cheveux de feu courut vers lui, ses petits bras chargés de fleurs, semant quelques pétales odorants au passage.
- Papa ! Regarde toutes les belles fleurs que nous ont donné messieurs Twigg et Trelogg, s’écria-t-elle, si tu savais ce qui nous est arrivé !
Uril eut un sourire ravi devant l’enthousiasme débordant de sa fille, néanmoins il fronça les sourcils et donna à son visage une expression de reproche.
- Se faire donner des brassées de fleurs par des farfadets complaisants en usant de son charme de petite fille mignonne comme un cœur, ce n’est pas de jeu, dit-il malicieusement. Tu ne les as pas cueillies toi-même, c’est de la triche.
Melissandre stoppa sa course et considéra son père un moment, puis les fleurs qu’elle tenait à pleins bras. Son regard revint au seigneur de Castel-Feylan et elle fronça ses petits sourcils roux avec une expression de gravité, toujours impressionnante chez les jeunes enfants.
- Et me laisser apprendre par d’autres que mon papa est un sorcier, c’est pas de la triche ça ?
Uril resta un instant interdit, trop surpris de se faire réprimander vertement de la sorte par son petit bout de chou adoré. Il chercha quoi répondre et son regard tomba sur Feldarfaël dont il espéra une réaction salvatrice, ce ne fut pas le cas.
- Et vlan, sur le bec ! Gloussa l’elfe avec un sourire amusé. Et elle ponctua sa pique d’un unique hochement de tête signifiant que c’était bien fait.
Uril toussota, légèrement embarrassé, en se grattant la joue. Puis il regarda à nouveau sa fille, dont le regard sérieux ne le lâchait pas d’une once.
- Hum, hé bien, commença-t-il en continuant de triturer les poils de sa barbe sous sa tempe d’un air gêné, je me suis dit que ça aurait plus de poids et que ça ferait plus sérieux que si je te le disais moi-même…
- Comment ça ? Les petits sourcils se rapprochèrent d’avantage, pendant un instant, on eut dit que les rôles étaient inversés, le soi disant grand sorcier se faisait gourmander par sa fillette de six ans, armée d’une gerbe de fleurs.
De son côté, la nourrice avait fini de disposer les siennes et regardait la scène, amusée, les mains sur les hanches. Entrant dans le jeu, Uril de Feylan, prit l’air contrit du gamin surpris avec les deux mains dans la boite à gâteaux. Campée sur ses gambettes, Melissandre attendait une réponse. Son père eut un petit sourire malin avant de répondre.
- Imagine, que je te prenne un jour à part et que je te dise : (il mit une main à plat sur sa poitrine et l’autre sur l’épaule de sa fille dans un geste théâtral) Melissandre, ma fille, Moi, Uril de Feylan, ton père, je suis un grand sorcier !  
Il déclama la phrase comme un tragédien, ce à quoi, comme il l’espérait, sa fille ne put s’empêcher de pouffer. A l’autre bout de la pièce, Feldarfaël secoua la tête en souriant malgré elle. Uril rabaissa ses yeux sur sa fille.
- Si je t’avais dit ça, tu m’aurais cru ?
- Si tu me l’avais dit comme ça, je ne pense pas, dit-elle en riant à demi.
- Alors tu vois, j’ai bien fait. Il est évident que quand deux créatures hautes chacune comme une demi-pomme, qui passent leur temps à se chamailler pour du tabac et à faire apparaître des gerbes de fleurs dans les bras de fillettes innocentes, te disent que ton papa est un grand sorcier, ça fait tout de suite beaucoup plus sérieux, tu ne crois pas ?
Melissandre éclata de rire, de ce rire enfantin si clair et spontané, qu’à côté de lui, le plus mélodieux accord du plus bel instrument de musique du monde n’est qu’un coassement lugubre. Tandis que Feldarfaël s’approchait, Uril, les poings sur les hanches, regardait rire sa petite fille, charmé jusqu’aux tréfonds de son être. Le rire se calmant, la fillette regarda à nouveau son père, les yeux brillants de malice.
- Papa ?
- Oui ?
- Tu es vraiment un vrai sorcier ?
- Oui, il hocha la tête avec un regard sincère.
- Prouve-le alors ! La fillette avait les yeux pétillants.
- Comment ça ? Demanda son père en levant un sourcil, se demandant où était le piège.
- En faisant de la magie.
- Quoi là, tout de suite ?
Melissandre hocha la tête avec l’expression d’un gourmand qui à le nez collé à la vitrine d’une pâtisserie, pendant que Feldarfaël lui débarrassait les bras de son gros bouquet parfumé. Les yeux pailletés d’or de l’enfant scintillaient comme des étoiles. Uril leva les deux mains à hauteur de son visage, avec l’expression du paysan qui découvre son champ de salades ravagé par la grêle.
- Houlala, gémit-il, Mais c’est que c’est très compliqué, commença-t-il d’un ton plaintif, se prenant le crâne à deux mains dans un geste exagéré. Il faut de la préparation, des alambics, des grimoires, des diagrammes, des formules d’incantation, des…
- Messieurs Twigg et Trelogg n’ont eu besoin que d’un claquement de doigts pour faire apparaître des fleurs eux ! Coupa la fillette qui ne goûtait pas la protestation geignarde paternelle.
- Hé oui, mais je ne suis pas farfadet moi, répondit Uril du tac au tac avec un sourire malicieux.
- Papa ! s’écria Melissandre en tapant du pied sur le dallage, prouvant qu’elle ne tomberait pas dans ce panneau là.
- Bon, bon, très bien, soupira son père sans cesser de sourire.
Il tendit la main vers le bouquet que tenait à présent la nourrice elfique et saisit un coquelicot vermillon, puis il cacha la fleur dans son dos.
- Alors voyons, il regarda sa fille d’un air pénétré. De quelle couleur est la fleur que je tiens ?
- Rouge ! s’écria la fillette sans hésiter.
Uril eut un soupir dépité.
- Je suis déçu, je croyais que tu connaissais tes couleurs mieux que cela. Dit-il, nous les avons pourtant apprises ensemble.
- Mais papa, je t’assure que cette fleur est rouge, protesta la fillette, sûre d’elle.
- Et pourtant non, répondit son père avec un nouveau soupir de déception en ressortant la fleur de derrière son dos. La mine était déçue, mais ses yeux pétillaient de malice. Il tendit le coquelicot sous le nez de Melissandre. Tu vois bien qu’elle est jaune.  
La fleur arborait en effet à présent la couleur tendre d’un citron mûr. Le nez sur les pétales, la fillette en loucha de surprise. Elle regarda son père qui tentait de garder un air aussi sérieux que possible.
- Ca ne fait rien, dit-il, essayons autrement. Prends la fleur et recouvre-la de tes deux mains.
L’enfant obéit, prenant précautionneusement le coquelicot jaune et le cacha dans ses menottes, la longue tige pendant le long de son buste.
- Donc, je repose ma question, dit Uril d’un ton docte. De quelle couleur est cette fleur ?
- Heu, jaune, répondit la fillette, moins catégorique que précédemment.
Son père eut un troisième soupir dépité. Il regarda Feldarfaël tristement.
- Ca veut courir les bois, rencontrer des lutins, jouer avec des farfadets et ça ne connaît même pas ses couleurs…
- Mais papa, protesta Melissandre, cette fleur est jaune, tu l’as dit toi-même.
- Tu es sûre ?
Elle hocha vigoureusement la tête.
- Hé bien vérifie.
La fillette écarta lentement les doigts sans faire tomber la fleur. Les pétales du coquelicot arboraient à présent un bleu roi magnifique. Devant sa mine déconfite, le seigneur de Castel-Feylan ne put garder plus longtemps son sérieux et parti d’un grand rire chaleureux. Imité par sa fille qui réalisa soudain le manège, trop concentrée qu’elle avait été jusque là. Même Feldarfaël ne put s’empêcher de sourire.
- Comment fais-tu ça, papa ? demanda finalement la fillette après qu’elle eut retrouvé un semblant de sérieux.
- Alors ça c’est un comble, protesta son père en souriant toujours. Tu me demandes de te faire une démonstration de magie, j’obéis, et tu n’es pas satisfaite…
- Si, mais je voudrais savoir comment tu fais. Elle tenait toujours le coquelicot bleu entre ses deux mains.
Son père se retourna vers elle avec un air matois.
- Hé bien, mais… Par magie. Il la gratifia d’un clin d‘œil complice.
Mellissandre ouvrait la bouche pour protester quand son père la coupa dans son élan, se tournant vers la porte de la salle à manger voisine, il dit.
- Ha, je crois que nous allons passer à table.
En effet, à cet instant, la porte qu’il regardait s’ouvrit, et une femme replète aux cheveux grisonnants apparut dans la pièce, s’essuyant les mains sur le tablier accroché à sa blouse.
- Monseigneur est servi, dit-elle avec une emphase qui contrastait avec son aspect rustique.
- Merci Madame Magloire, répondit Uril en se dirigeant vers elle, accompagné de Feldarfaël et suivi de Melissandre qui trottinait derrière, tenant toujours le coquelicot bleu à deux mains.
Au moment où ils arrivaient devant la femme du braconnier, cuisinière du château, Le sorcier se tourna et saisit la fleur des mains de sa fille pour la glisser dans celle de la servante.
- Tenez, Madame Magloire, un beau coquelicot rouge pour égayer votre cuisine.
Elle remercia d’un sourire, en effet, la fleur avait reprit sa couleur sanguine avant même de toucher les doigts de la vieille femme. Melissandre lança un regard boudeur à son père qui pour toute réponse, lui tira la langue d’un air moqueur avant d’entrer d’un pas vif dans la salle à manger.
Ils déjeunèrent d’un faisan ramené le matin même par le mari de la cuisinière, qu’avaient croisé Melissandre et Feldarfaël au sortir du château. Elles lui racontèrent en détail leur matinée. Uril s’il tiqua sur l’attitude du chien, n’émit pas le moindre commentaire. En revanche, il en fit un lorsque sa fille lui narra sa rencontre avec les deux farfadets.
- Je parie que tu as marché sur une feuille de tabac de ce ronchon de Trelogg, dit-il, d’un air chafouin.
- Comment le sais-tu ? Demanda sa fille étonnée.
- Parce que c’est exactement comme ça que j’ai fait sa connaissance, moi aussi, répondit-il, et que c'est pratiquement la seule raison pour laquelle il prend le risque de s’adresser de lui-même à des grandes gens.
- En tout cas, j’ai eu drôlement de la chance, que monsieur Magloire m’ait donné ces racines de réglisse sauvage, commenta la fillette, sinon je n’aurais pu ni les voir ni les entendre. D’ailleurs, si je veux les voir à nouveau, je suppose qu’il va falloir que je les garde précieusement, conclut-elle.
A ces mots, son père qui repoussait son assiette, prit un air sérieux en la regardant. Il réfléchit un moment en se lissant la barbe, sans quitter sa fille des yeux. Il déclara finalement.
- Profite de ces racines et de leur goût de friandise, tu n’en auras pas besoin pour revoir tes amis farfadets. Je peux te l’assurer.
- Alors ils m’ont menti ? s’écria l’enfant sur un ton étonné.
- Pas exactement, reprit son père, simplement il est des choses un peu trop compliquées à expliquer à une fillette de six ans.
Melissandre baissa le nez dans son assiette presque vide, elle détestait être trop petite pour tellement de choses. Feldarfaël lui parla d’un ton apaisant.
- Comme je te l’ai dit, il y a certaines questions auxquelles il vaut mieux que ce soit ton père qui réponde.
Uril hocha la tête en se massant le menton, réfléchissant, alors que la fillette les regardait tous les deux d’un air interrogatif. Après une longue pose durant laquelle il scruta sa fille de l’air le plus sérieux qu’elle lui eut jamais vu, il déclara d’un ton solennel.
- Cet après-midi, après ta leçon d’écriture, Feldarfaël et moi, nous te parlerons de la magie.
La fillette les regarda les yeux étincelants d’envie.
- Promis ? Ne put-elle s’empêcher de demander.
- Promis. Répondit Uril avec un sourire aussi sincère que bienveillant.
 
Après le déjeuner, Il se rendirent à la bibliothèque située au second étage de l’Aiguille. La pièce circulaire avait un plafond haut et les murs étaient recouverts aux trois quarts de rayonnages où s’entassaient des centaines d’ouvrages, de livres et de grimoires aux tailles différentes, faisant parfois ployer légèrement sous leur poids, les étagères sur lesquelles ils reposaient. Un large bureau de buis verni et patiné par les ans se dressait devant la haute et unique fenêtre de la pièce. Uril y était assis, dos au jour dans un large fauteuil rembourré pourvu d’un haut dossier. Assise à une petite table, Melissandre s’appliquait en tirant la langue, à calligraphier méticuleusement une page d’écriture que Feldarfaël lui avait donné à recopier ; non sans lui avoir préalablement fait reconnaître les lettres une à une. Le seigneur de Castel-Feylan, le regard rivé sur sa fille était songeur. Les coudes posés sur le large bureau, les mains jointes devant la bouche, ses pouces sous le menton et les index tendus sous le nez, le sorcier réfléchissait à la façon dont il allait parler de magie à sa fille. Il se devait de trouver à la fois des mots simples, facilement compréhensibles pour l’enfant de six ans, tout en étant le plus explicite possible. Il réalisa combien il lui serait difficile de parler de quelque chose que pourtant il maniait sans même parfois y songer. Il regardait sans la voir, l’elfe qui penchée sur le travail de Melissandre, surveillait attentivement la progression de la plume de son élève sur le parchemin. Les yeux du sorcier étaient au-delà du duo, au-delà de la bibliothèque, bien au-delà même de Castel-Feylan. Plongé au milieu de ses propres souvenirs, il repassait en revue des milliers d’images afin d’en sélectionner certaines qui feraient mouche à coup sûr et dont l’explication se révélerait assez simple pour le jeune esprit de l’enfant. Plongé au cœur de ses réflexions, il ne vit pas Melissandre poser la plume, sa page d’écriture achevée, ni Feldarfaël la prendre pour la relire et la corriger à haute voix. Il ne vit même pas sa fille se planter devant son bureau avec le regard pétillant et ce n’est qu’à la seconde invective qu’il revint à la réalité.
- Papa, j’ai fini ! Répétait-elle pour la seconde fois quand il reposa les yeux sur Melissandre, semblant la voir à nouveau.
- Hum ? Ha oui, dit-il enfin, esquissant un sourire. Viens par là s’il te plaît. Demanda-t-il en indiquant son fauteuil.
L’enfant fit docilement le tour du grand bureau et il la souleva pour l’asseoir en travers de ses genoux, le dos contre le large accoudoir du siège. Feldarfaël, vint s’asseoir à même le bureau, à côté du fauteuil, les deux mains posées en arrière sur le plateau du meuble. Melissandre leva ses yeux pailletés vers les deux adultes, retenant presque son souffle comme si on allait lui raconter la chose la plus importante du monde. En fait, il se trouve que c’était presque le cas. Uril regarda l’elfe, puis sa fille tour à tour, et il prit une grande inspiration avant de commencer.
- La première chose qu’il faut que tu saches à propos de la magie, c’est qu’elle est semblable à l’air qui nous entoure ou à l’eau dans un océan : elle est partout.
Melissandre ouvrit des yeux ronds mais n’osa pas interrompre son père.
- Disons pour le moment, qu’elle est comme l’air, poursuivit son père. Elle est là mais on ne la voit pas. (La fillette hocha la tête, concentrée). Elle est présente en tous lieux et en toute chose et en théorie, mais en théorie seulement, n’importe qui devrait pouvoir l’utiliser aussi facilement que chacun respire. Cependant, à la différence de l’air, qui ne choisit pas par qui il est respiré, la magie elle, est capable de choisir, disons, qui peut l’utiliser et comment.
Le sorcier fit une pause et regarda sa fille. Melissandre, les sourcils froncés de concentration essayait de se représenter la chose, son père le devina et poursuivit sous un angle différent.
- Prenons maintenant l’exemple de l’eau…(la fillette le regarda intensément). Tu sais que le poisson, la grenouille et même le chien savent nager, et pourtant aucun d’eux ne nage de la même façon. Hé bien utiliser la magie c’est un peu pareil. Certains nagent de façon naturelle, comme le poisson, puisque l’eau est son élément. La grenouille elle, est capable de plonger et de rester longtemps immergée, mais doit remonter à la surface de temps en temps pour respirer. Quant au chien, lui, il peut se déplacer sur l’eau, mais ne le fait pas avec aisance. (Melissandre hocha la tête, se représentant parfaitement les trois animaux). Hé bien pour les utilisateurs de la magie, c’est la même chose. Il y a ceux qui le font d’instinct, sans s’en soucier, parce que ça leur est naturel, ceux qui savent l’utiliser de façon efficace, mais ne sont pas des créatures magiques et enfin ceux qui peuvent éventuellement l’utiliser mais ne s’y trouvent pas tellement à l’aise.
Uril de Feylan marqua une nouvelle pause pour laisser le temps à sa fille d’assimiler ce qu’il venait de dire.
- Si tu ne comprends pas quelque chose, je préfère que tu le dises, lui dit il en lui caressant la joue.
- Il faudrait que tu me donnes des exemples de ceux qui utilisent la magie, comme pour le poisson, la grenouille et le chien, dit la fillette en levant les yeux vers le visage souriant de son père.
- J’allais y venir, justement, répondit-il. Puis certain que Melissandre avait compris la théorie, il poursuivit : Au départ, la magie vient des Dragons. Je ne saurais t’expliquer comment, mais c’est de leur essence que naît la magie. Elle se transmet ensuite à toutes les créatures magiques. Cela dit, elle ne revêt pas la même importance chez chacun, mais tous sont capables de l’utiliser même inconsciemment. Les Dragons, donc, mais aussi les fées, les lutins, les farfadets, les elfes, les ogres et même les trolls sont comme les poissons et usent de magie aussi naturellement qu'ils respirent.
Melissandre sursauta en regardant sa nourrice.
- Les elfes ? Alors Fel est une sorcière ?
- Pas tout à fait, répondit l’intéressée. Comme te l’a dit ton père, chacun utilise la magie d’une façon qui lui est propre. Même chez les poissons, il y a différentes espèces qui chacune nagent différemment.
- Disons pour simplifier, reprit Uril, que les Dragons sont les plus grands et les meilleurs utilisateurs de magie, c’est normal puisqu’elle vient d’eux. Ensuite, viennent les fées, les lutins et les farfadets. Les elfes, les ogres et les trolls viennent ensuite. Chacun à sa magie bien à lui. Seuls les Dragons sont capables de faire par magie exactement ce qu’ils veulent.
- Pour en revenir à nous, les elfes, reprit Feldarfaël, nous entendons et voyons mieux que n’importe qui, même dans le noir. Nous sommes capables de nous déplacer aussi silencieusement qu’un souffle d’air, et de marcher sur de très longues distances sans avoir pratiquement besoin de repos ou de nourriture. Enfin nous résistons naturellement à certaines formes de magie.
Père et nourrice marquèrent une nouvelle pause pour laisser à Mélissandre le temps d’enregistrer ces informations ou le loisir de poser une question. Celle-ci ne tarda pas.
- Alors les elfes ne peuvent pas «faire » de magie ? Je veux dire comme faire apparaître des choses ou lancer des sortilèges et tout ça ?
Uril eut un sourire avant de répondre.
- Attends, ne brûle pas les étapes, pour l’instant, nous te parlons de ceux qui possèdent une magie innée et de ce qu’ils peuvent faire sans même avoir besoin de se concentrer, de façon naturelle. Devant l’air dubitatif de sa fille, il donna un autre exemple. Un petit bébé peut crier, pleurer, mais il ne saura pas parler, ni former des mots si on ne le lui apprend pas.
Melissandre réfléchit longuement à cet exemple avant de hocher la tête en disant :  
- C’est un peu comme un petit oiseau, il a des ailes mais il ne sait pas voler du premier coup…
Le visage d’Uril s’illumina d’un sourire devant la perspicacité de sa fille.
- C’est exactement ça, lui dit il en la gratifiant d’un baiser dans ses cheveux de feu.
- Donc, reprit Feldarfaël, les elfes sont aussi capables de lancer des sortilèges, s’ils apprennent à le faire.
- C’est la seconde chose que tu as à savoir sur la magie, Melissandre, lui dit son père. C’est qu’il y a différentes formes de magie. Prenons les deux essentielles pour simplifier, pour l’instant. Il y a la magie, innée que possèdent naturellement certaines créatures en naissant, et la magie acquise, qui s’apprend avec le temps ou par des leçons.
- Je crois que ça lui fait déjà pas mal de choses à retenir pour le moment, dit finalement l'elfe, sachant que les jeunes enfants ne peuvent longtemps soutenir leur attention sur un seul et même sujet.
- En effet, dit le sorcier. Je pense que c’est suffisant pour aujourd’hui. Et il commença à soulever sa fille pour la faire descendre de ses genoux. Elle s’accrocha à son bras.
- Je peux quand même poser une question ?
- Oui, bien sûr, répondit son père en suspendant son geste.
- Et les humains, où se situent-ils dans les utilisateurs de magie ? Demanda-t-elle.
- En général, les humains sont comme les chiens, ils peuvent utiliser la magie, mais pas de façon innée et la plupart n’en a aucune idée. Lui expliqua-t-il.
- Pourtant tu es un sorcier, s’entêta-t-elle.
Son père eut un de ses sourires chafouins.
- Certains chiens nagent mieux que d’autres, lui répondit-il d’un air malicieux en la déposant au sol.
La fillette sourit en prenant la main de sa nourrice avant de quitter la pièce. Elle venait de recevoir sa première leçon de magie. Il y en aurait bien d’autres…
 
Dans les jours qui suivirent, l’emploi du temps de Melissandre se partagea entre les études et les promenades en forêt où accompagnée de Feldarfaël, elle retrouvait chaque matin messieurs Twigg et Trelogg qui eux aussi lui apprirent de nombreuses choses sur le lieu, les plantes et parfois la magie et ses représentants. Souvent, assis sur une racine, les farfadets lui apprenaient des comptines sur les créatures enchantées et l’enfant les fredonnaient d’une voix cristalline et si mélodieuse, que presque chaque fois, des fées venaient voleter près d’eux ou se poser dans les cheveux couleur de feu pour écouter la mélodie. Melissandre adorait les fées. Ces petits êtres ailés étaient de la taille des farfadets et émettaient en permanence une lumière dorée qui se répandait autour d’eux en paillettes lumineuses. Les fées appréciaient grandement la musique et la voix de la fillette les charmaient. Elles-mêmes se joignaient à son chant de leurs voix de clochettes tintinnabulantes et Feldarfaël fut souvent émue, même si elle ne le montra pas, en regardant le tableau de sa petite protégée entourée de créatures magiques qui l’acceptaient aussi naturellement que si elle avait appartenu à leur monde enchanté. Le bois des Charmes portait bien son nom et résonnait souvent de jeux et de ris en ces matinées de printemps.
Les après-midi étaient consacrées à l’écriture, à l’apprentissage de la lecture et aux leçons que son père et sa nourrice lui distillaient sur la magie de façon générale.
Melissandre apprit donc que les créatures enchantées n’étaient pas toutes affables ni agréables à fréquenter. Que la magie pouvait se montrer hostile autant qu’utile ou bienveillante et qu’elle pouvait revêtir de nombreuses formes et aspects. Ainsi elle découvrit que trolls, lutins et ogres étaient des êtres dangereux dont il fallait éviter de croiser le chemin. L’enfant écoutait tout cela avec un mélange de fascination et d’intérêt et n’éprouvait aucune difficulté à tout retenir.
Un jour, elle chanta pour son père une des comptines que Twigg et Trelogg lui avaient apprises. Après seulement quelques mesures, des fées vinrent se poser sur l’appui de la fenêtre restée ouverte. Uril, émerveillé par le chant de sa fille, profita néanmoins de l’occasion pour agrémenter sa leçon du jour de vivants témoignages. Il invita les fées à entrer et quand sa fille eut fini sa chanson, et après que tout le monde eut applaudit, il demanda aux créatures ailées si elles voulaient bien expliquer à sa fille d’où elles venaient.
L’une d’elle, perchée au sommet du dossier du grand fauteuil prit alors la parole de sa voix de clochette.
- L’Histoire dit, commença le petit être en regardant la fillette, que lorsque la reine des Dragons contempla son tout premier œuf en train d’éclore, elle en versa des larmes de joie. Ses larmes dorées, en touchant le sol donnèrent naissance aux fées.
Uril hochait la tête en observant le regard émerveillé de sa fillette.
- Pouvez-vous expliquer, demoiselle fée, je vous prie, demanda-t-il poliment, en quoi consiste la magie des fées ?
Melissandre n’en perdait pas une miette.
- Hé bien, reprit la petite créature, notre magie se base sur la vue, tout naturellement. Nous pouvons créer des illusions si parfaites que n’importe qui jurerait qu’elles son vraies. Et plus nous sommes nombreuses à nous concentrer sur le même sortilège, plus l’illusion peut être gigantesque.
Devant le regard stupéfait de sa fille, le sorcier poursuivit.
- Auriez-vous l’extrême amabilité de nous donner un exemple, demoiselle fée ? Je souhaite que ma fille comprenne bien ce que vous expliquez.
- Avec joie, Maître sorcier, répondit poliment le doré lumignon, puis elle s’adressa à Melissandre. Mel, regarde bien le gros livre posé sur le rebord du bureau.
L’enfant riva ses deux yeux sur le grimoire. Sous son regard médusé, lorsque la fée claqua des doigts, le volume se changea progressivement en un chaton roulé en boule qui paraissait dormir paisiblement.
- Tu peux le caresser, expliqua la fée, tu verras à quel point il peut sembler réel.
La fillette effleura la fourrure striée et émit un petit cri de surprise.
- Il ronronne ! s’écria-t-elle.
- Oui, dit son père en souriant, et pourtant il n’existe pas.
Quand la fillette eut retiré ses doigts, d’un autre claquement sec, la fée rendit au livre son aspect originel. L’enfant battit des mains, aux anges. Puis, remerciées par l’enfant et son père, les fées prirent congés et s’en furent par la fenêtre ouverte. Après leur départ, la fillette poussa un profond soupir en se tenant la joue, le coude posé sur le coin du bureau.
- C’est pas juste, souffla-t-elle, tout le monde sait faire de la magie sauf moi.
Son père eut un sourire amusé.
- Qu’en sais-tu ? lui demanda-t-il d’un air malicieux. As-tu seulement déjà essayé ?
Melissandre se redressa, le regardant avec des yeux ronds.
- Mais je ne sais pas comment on fait. Protesta-t-elle.
Le sourire de son père s’élargit. Ce fut Feldarfaël qui prit la parole.
- Tu as déjà oublié ce qu’était la magie innée ? Demanda-t-elle en regardant la fillette en coin.
- Bien sûr que non, mais je ne suis pas une créature enchantée moi, gémit l’enfant, plaintivement.
- Ha bon ? s’étonna son père en se lissant la moustache, pourtant, moi qui suis un sorcier, dès que j’ouvre la bouche pour chanter, on me la fait fermer en disant que l’orage menace… Et toi, chaque fois que tu fredonnes, des fées viennent voleter sous ton nez. Mais je suppose que cela, ça te paraît tout à fait normal.
La fillette les regarda longuement, tour à tour, essayant de comprendre. Elle sentait confusément qu’il y avait là une leçon essentielle à retenir, mais elle ne parvenait pas à savoir laquelle. C’est une Melissandre dubitative qu’emmena Feldarfaël à l’office pour goûter…
 
 
Quelques jours plus tard, comme à l’accoutumée, l’elfe et la fillette se rendaient, après le petit déjeuner en direction du bois des Charmes. Elles n’étaient plus qu’à quelques enjambées de la futaie quand elles virent émerger comme des trombes, un Twigg et un Trelogg surexcités. Les deux farfadets s’immobilisèrent à leur vue.
- Ha vous tombez bien, leur lança Trelogg, sans même les saluer. Il vient d’arriver un grand malheur.
- Oui, renchérit Twigg en se tordant les mains, le petit Elvin est tombé dans un trou, ou un piège ou quelque chose comme ça, il va sûrement mourir.
- Nous venions vous chercher à l’aide, expliqua Trelogg, il faut faire vite !
Si Melissandre resta interdite, sa nourrice réagit promptement.
- Messire Trelogg, vous allez me conduire. (elle se tourna vers Melissandre) Toi, tu prends monsieur Twigg avec toi et tu cours chercher ton père.
- Moi ? Protesta le petit bonhomme vert. Mais si je vais chez les humains, ils vont me voir et…
- Mais non triple buse, le coupa Trelogg, ils sont incapables de te voir ou de t’entendre. (Il regarda la fillette) Et ramènes la Soignette aussi, lui dit-il.
- Quoi donc ?  
Demanda une Melissandre aux yeux ronds. L’elfe ne lui laissa pas le temps de réfléchir.
- Cours jusqu’au château et ramènes ton père et Madame Magloire, qu’elle prenne sa trousse.
- Mais…
- Ne discute pas Mel, fais-le. Tout de suite !
Feldarfaël avait presque crié, c’était la première fois que la fillette lui entendait ce ton coupant et péremptoire. Elle réagit sur l’instant. Saisissant un Twigg gesticulant, elle fit volte face et s’en fut en direction du château de toute la vitesse des ses petites jambes. Avec un dernier regard en arrière, la nourrice s’enfonça dans le bois en portant le second farfadet, la dernière chose qu’elle vit avant de plonger sous le couvert des arbres fut une Melissandre courant vers Castel-Feylan, enfonçant à la hâte un petit homme dans sa poche.
La fillette courait à perdre haleine. Au fond de la poche Twigg était secoué comme un prunier, cahotant au rythme des gambettes qui tricotaient à toute allure. S’agrippant au revers de la poche, il se hissa tant bien que mal le long du vêtement afin de sortir la tête. Quand son visage parvint enfin à émerger à l’air libre, il eut une vision d’horreur. Grognard, voyant arriver la fillette était sorti de sa niche et courait à sa rencontre en aboyant comme un diable, l’écume aux babines et tous crocs dehors. L’enfant se figea net, tétanisée de peur. Sachant l’elfe et la fillette sorties, le père Magloire n’avait pas pris la peine d’attacher son chien, pensant qu’il aurait tout  loisir de le faire avant qu’elles ne rentrent pour le déjeuner. Le molosse fondait sur sa proie à une allure vertigineuse, en trois bonds il serait sur elle et la mettrait en pièces. Twigg affolé claqua des doigts in extremis alors que le chien n’était plus qu’à deux pas. Melissandre avait fermé les yeux, se recroquevillant d’instinct attendant l’inéluctable. Mais rien ne se produisit. Un jappement plaintif lui fit rouvrir les yeux. A moins d’un aune Grognard s’était figé, ses pattes semblant tout à coup faire partie du dallage de la cour. Avec des couinements aigus il tentait de s’arracher à l’étreinte de la pierre qui recouvrait ses quatre membres jusqu’aux articulations. Devant l’hésitation de l’enfant, Twigg lança :
- Fonce, il ne peut rien nous faire !
La fillette se remit en route, gravissant quatre à quatre les marches du perron sans accorder le moindre regard au canidé affolé. Twigg, les pouces sur les tempes et la langue sortie le gratifia au passage d’une affreuse grimace narquoise.
 
De son côté, Feldarfaël volait littéralement dans les fourrés, à une vitesse vertigineuse, elle s’enfonçait dans le bois, un Trelogg pas des plus rassuré perché sur son épaule s’accrochant de son mieux aux longues mèches blond cendré de la chevelure de la nourrice. Il tentait de lui indiquer le chemin en lui criant des indications aux oreilles.  
L’arc en bandoulière, Feldarfaël courait comme un fantôme sous les frondaisons touffues. Ecartant les branches à la volée dans sa course, elle bondissait par-dessus les buissons, évitait les racines, sautait les branche mortes, franchissait les talus sans ralentir et sans faire plus de bruit qu’un courant d’air. Trelogg se demanda un instant qui pourrait suivre un tel train avec une telle aisance. Finalement, en un temps record, elle traversa le bois des Charmes dans sa presque totalité pour déboucher en boulet de canon dans la clairière aux lys, tout près du ruisseau des lames. Au pied d’un chêne millénaire elle vit tout à la fois l’attroupement et le trou, elle fonça dans leur direction. Les créatures s’écartèrent en la voyant arriver, elle déposa Trelogg au sol et leur dit d’un ton posé :  
- Calmez-vous, le seigneur Uril arrive.
Elle n’était même pas essoufflée…
 
Au château, le sorcier ne tergiversa pas, voyant sa fillette débouler en trombe dans son bureau, un farfadet dans la poche, il se leva d’un bond de son fauteuil en lâchant le grimoire qu’il tenait. Dès les premiers mots d’explications de Twigg il les entraîna à la cuisine ou ils firent irruption sous l’œil médusé du couple Magloire occupés à dépecer ou à plumer les prises du matin.
- Madame Magloire, prenez votre trousse, je vous prie, dit-il sans préambule, je crains que l’on ait besoin de votre science.
Sans poser la moindre question, la vielle femme se leva et sans même prendre le temps de s’essuyer les mains ouvrit un placard à la volée pour s’en saisir d’un petit sac de cuir bombé muni de deux courtes et larges anses. Puis, son mari sur les talons elle suivit le sorcier qui franchissait déjà la porte de l’office qui donnait dans la cour. Ils furent saisis par la vision de Grognard, geignant au dehors, les pattes à moitié avalées par le pavé. Uril coupa la protestation que le braconnier avait au bord des lèvres.
- On n’a pas le temps maintenant, père Magloire. Je m’occuperai de Grognard au retour.
Puis il sembla s’adresser à la poche de la robe de Melissandre
- Où ? demanda-t-il
- A la clairière aux lys, répondit Twigg que seul le sorcier et sa fille pouvaient voir et entendre.
Uril prit alors la main de sa fille dans l’une des siennes et celle de la vieille servante dans l’autre. Elle-même demandant à son mari de saisir l’autre main de Melissandre et son propre poignet de celle qui tenait sa trousse, le vieux braconnier obéit sans un mot, avec un regard désolé sur son chien.
Uril ferma les yeux un instant, visualisant l’endroit cité par Twigg avec précision et prononça une rune. La ronde formée des quatre personnes et du farfadet dans une poche de robe disparut dans un nuage bleuté.
Le quatuor humain et Twigg se matérialisèrent la seconde suivante au centre de la clairière aux lys. Melissandre resta un moment bouche bée. Outre Feldarfaël et Trelogg, ainsi que quelques fées, il y avait là un petit bonhomme hirsute, qui devait lui arriver aux genoux portant un bonnet d’un rouge passé et des chausses gris vert sur une cotte brune, il gesticulait en criant d’une voix coassante et aiguë
- C’est pas moi, je vous jure que j’ai pas fait ça !  
- Tais-toi, Abel, personne ne t’accuse. Le coupa une voix sépulcrale à côté de laquelle, celle rocailleuse et grave du père Malgoire ressemblait à un sifflement suraigu.
La créature que venait de parler était la plus stupéfiante que Melissandre ait jamais vu. Un corps et des pattes d’équidé étaient surmonté d’un buste d’homme à torse nu à l’imposante musculature. Une barbe longue et frisée tombait du menton de la chose et une couronne de lierre enserrait son front, retenant de longs cheveux bruns et bouclés. Puis le centaure reporta son attention sur les gens qui venaient d’apparaître et s’adressa au sorcier.
- Ha, seigneur Uril, bonjour, dit-il, je vous remercie d’avoir fait diligence.
- Bonjour à vous tous, répondit l’humain en s’avançant vers le trou qui béait au pied du grand chêne. Dites-moi Velchor, que s’est-il passé ?
- Elvin est tombé là dedans, seigneur, répondit le centaure, je crains pour sa vie.
Déjà le sorcier s’agenouillait au bord du trou et se penchait au-dessus pour regarder dedans. Melissandre, suivant le couple Magloire s’approcha à son tour. Comme elle parvenait tout au bord, la fillette sentit les bras de sa nourrice l’entourer pour lui éviter de tomber elle aussi. Elle regarda dans la même direction que son père.
L’orifice mesurait près de neuf pieds de diamètre et semblait profond d’autant. Tout le fond était hérissé de pointes taillées dans d’épaisses branches. Une petite forme gisait au fond, inanimée, Melissandre poussa un cri d’horreur en constatant qu’une des piques avait transpercé la cuisse du petit centaure qui ne bougeait pas. Feldarfaël la tira en arrière.
Uril se redressa, ferma un instant les yeux en se concentrant, puis, les yeux clos, il prononça un seul mot et fit un pas en avant. Melissandre allait crier, quand elle constata médusée que son père, au lieu de choir dans le trou béant semblait flotter dans l’air. Lentement, le sorcier descendit dans le trou en lévitant, porté par la magie. Tous regardaient au fond en retenant leur souffle, un moment plus tard, Uril reparut, comme soulevé par un invisible ascenseur, portant le petit centaure dans ses bras, il le posa au sol une fois sorti du trou afin que la mère Magloire l’examine.
- Le pauvre petit, s’exclama la vielle femme en s’accroupissant auprès du petit corps.
Le centaure adulte s’approcha du sorcier.
- Je vous remercie, seigneur, lui dit-il d’un ton solennel.
- Ce n’est rien Velchor, je vous assure, répondit Uril en souriant, puis il tapota amicalement l’épaule massive de la créature.
Puis il se tourna vers le trou, les poings sur les hanches.  
- Je m’étonne qu’il ne l’ait pas vu, dit-il, dubitatif.
- Il était couvert de branchages et de feuilles, dit alors une fée.
- C’est un piège à ours, glapit le lutin Abel de sa voix de crécelle.
A ces mots tous les regards tombèrent sur le père Magloire. Le vieux braconnier leva les deux mains devant lui avec un visage décomposé.
- Ha non, bredouilla-t-il, ce n’est pas moi, je ne pose que des collets, jamais de piège à loups et je ne creuse pas ce genre de fosses, je vous assure…Vous me connaissez tous, ajouta-t-il d’un ton implorant, ça fait quarante ans que je parcours ces bois, jamais je n’ai maltraité aucun de vous, vous le savez.
Uril leva une main rassurante.
- Nous le savons, père Magloire, mais j’aimerais que vous examiniez ce piège, votre avis peut se révéler utile.
- Ho oui, oui, bien sûr, seigneur, répondit le vieux coureur des bois, rasséréné. Si vous voulez bien me descendre au fond, je vous dirai ce que j’en pense.
Par le même procédé qu’il était lui-même descendu chercher le jeune Elvin, le seigneur de Castel-Feylan fit lentement descendre le vieil homme dans le trou avant de le déposer au fond. Maître Magloire prenant bien soin d’écarter les pieds pour ne pas les poser sur des piques.
Melissandre et Feldarfaël regardaient Madame Magloire. La vielle servante avait ouvert sa trousse et nettoyait la blessure du jeune centaure avec un linge qui embaumait un parfum fleuri. Elle tourna son visage ridé vers la fillette.
- Melissandre, mon petit, tu veux bien aller me chercher de l’eau fraîche au ruisseau ? demanda-t-elle.
- Oui Madame Magloire, mais avec quoi ? répondit l’enfant.
- Avec un seau pardi ! Trancha Trelogg debout devant la bottine de la petite fille.
- Mais je n’ai pas de seau, protesta la fillette.
Le farfadet claqua des doigts et un gros seau de bois apparut instantanément, son anse de fer dans la main de Melissandre.
- Et ce que tu tiens là, c’est un canard sauvage ? Demanda-t-il d’un air malicieux.
La fillette eut un sourire ravi et escortée de sa nourrice s’en fut vers le ruisseau.
Lorsqu’elles revinrent, quelques instants plus tard, le seau plein, elle virent Uril et Velchor, concentrés au bord du trou, écoutant la voix du vieux braconnier qui s’en élevait.
- C’est pas naturel, disait le père Magloire, les parois sont trop lisses pour avoir été creusées à la pelle, et les pieux sont bien trop acérés pour avoir été taillés à la main, ou par une lame quelconque. On dirait que ce piège à été fabriqué par…
- Magie, conclut à sa place le sorcier dans un souffle.
- Ouais, acquiesça la voix rocailleuse, surtout si m’sieur Velchor dit qu’il n’y était pas hier au soir. Faut un sacré bout de temps pour creuser une telle fosse par des moyens conventionnels.
- C’est peut-être Boullur ou Philostène qui ont fait ça, ils voulaient sans doute jouer un sale tour aux habitants du bois des Charmes, émit Abel de sa voix croassante.
Velchor le fusilla du regard alors qu’Uril se tournait vers lui en se massant la barbe.
- Non, répondit le sorcier, ils n’ont pas le droit de franchir le ruisseau et tu le sais, ils ne se risqueraient pas à affronter ma colère. De plus le troll et l’ogre ne s’entendent pas et tout le monde est au courant. Même à eux deux ils n’auraient pas assez de magie pour accomplir un tel travail dans un délai aussi court.
Tout le monde se perdit en conjectures, la voix de Madame Magloire les tira de leurs pensées.
- Le pauvre petit chéri à la patte cassée, dit-elle, et malheureusement, contre ça, mes plantes et mes cataplasmes ne peuvent rien.
- Alors faut aller chercher la vieille Rachel dit le père Magloire du fond de son trou.
- La folle des bois ? Glapit le lutin en roulant des yeux exorbités.
- Elle n’est pas vraiment folle, protesta la servante, et puis de toute façon c’est une très bonne Amaleuse.
- C’est surtout la seule de la région, soupira Uril.
- Seulement pour aller la chercher, dit Twigg en sautant à bas de la poche de Melisandre, il faut franchir le ruisseau et passer sur le domaine de Boullur.
Velchor fit entendre sa voix sépulcrale.
- Ce n’est pas un méchant troll racorni qui m’empêchera de sauver mon fils, tonna-t-il d’un air décidé.
- Je vous accompagne, dit Feldarfaël en se redressant, le vieux Boullur me connaît et il craint la précision de mes flèches.
- Alors grimpe, dit le centaure en se retournant.
L’elfe d’un bond souple et gracieux se retrouva à califourchon sur le dos de la créature qui partit aussitôt d’un trot soutenu en direction du ruisseau des lames.
Sans la blessure, apparemment grave du petit centaure, tout cela aurait comblé d’émerveillement la petite Melissandre. Elle regarda vers le petit corps et vit les compresses et les plantes séchées qui émergeaient de la sacoche de dame Magloire grande ouverte sur le sol herbeux de la clairière. La brave femme agenouillée près du petit Elvin, glissa un regard désolé vers le sorcier.
- Je suis désolée seigneur, dit-elle sur un ton d’excuse, je ne suis qu’un humble Soignette. Il y a des choses qui dépassent mon pouvoir.
- Personne ne vous le reproche, Madame Magloire répondit Uril avec un bienveillant sourire. Puis d’un geste, il fit remonter son mari hors du trou béant.
De son côté, Melissandre s’approcha de Trelogg qui bourrait sa pipe en terre. Twigg n’était pas loin.
- Dites, monsieur Trelogg, chuchota la fillette, pour que les Magloire ne s’aperçoivent pas de la présence des farfadets. Qu’est-ce que c’est une Soignette ? Et comment a-t-elle appelé l’autre dame ?
Le farfadet tira une longue bouffée sur sa longue pipe en terre et allait répondre quand la voix du sorcier, s’élevant derrière eux le coupa dans son élan.
- Ce sont des guérisseuses, dit-il en posant une main sur l’épaule de sa fille et en parlant à mi-voix. Les Soignettes usent de plantes et de cataplasmes, elles peuvent soigner toutes sortes d’infections ou de maladies. Même une morsure de serpent ne leur résiste pas. En revanche sur tout ce qui est douleur, plaies profondes ou fractures, comme c’est le cas ici, leur magie est insuffisante.
- Madame Magloire est magique ? s’exclama la fillette un peu plus fort qu’elle n’aurait voulu en glissant un regard admiratif à la vieille servante.
- Pas exactement, reprit son père en souriant, ou du moins, pas dans le sens où tu l’entends.
- En fait, expliqua Trelogg, la magie des Soignettes réside surtout dans leur connaissance des plantes et de leurs vertus. Si tout un chacun est capable de préparer certaines décoctions d’herbes, elles seules peuvent à coup sûr repérer et utiliser certaines plantes curatives.
- Alors que la vieille Rachel, que tu verras tout à l’heure, dit Twigg en se joignant à la conversation, est pour sa part une Amaleuse…Elle soigne les maux, les bosses, les plaies importante, et même à distance si elle veut.
La fillette regarda tout à tour les trois personnages.
- Ce sont toujours des dames ? Demanda-t-elle soudain, comme prise d’un élan subit.
- En effet, sourit son père, l’art de guérir, ou la magie curative, si tu préfère est toujours exclusivement le domaine des femmes. Il y a même une autre sorte de guérisseuses qui sont les Incandes. Elles forment une sorte d’ordre religieux composé uniquement de femmes. Elles peuvent même soigner les blessures faites par magie ou dissiper des malédictions.
- Ou faire repousser un membre arraché, renchérit Twigg en hochant la tête avec le plus grand sérieux.
Melissandre était impressionnée, elle regarda son père un long moment avant de poser la question suivante.
- Mais pourquoi n’y a-t-il que les femmes qui puissent soigner ?
Son père eut un geste évasif.
- La magie est ainsi faite, répondit-il, je te l’ai expliqué, la magie peut d’une certaine façon choisir qui l’utilise et comment.
Comme il vit que l’explication n’avait pas l’air de totalement satisfaire la fillette, Twigg crut bon d’ajouter.
- Et puis comme il n’y a pas de femmes nécromanciennes, je suppose que ça compense.
Il s’attira un regard noir de la part de Trelogg et du sorcier. Du coup il porta une main à sa bouche avec un air désolé. Evidemment, la question ne tarda pas dans la bouche de Melissandre.
- Qu’est-ce que c’est une nécromancienne ?
Uril poussa un petit soupir entendu, et regarda sa fille d’un air sérieux.
- Ca Melissandre, dit-il, c’est un sujet qui ne regarde en rien une fillette de six ans. Pour ne pas essuyer un regard implorant ou déçu, il ajouta simplement : La Nécromancie, c’est de la très vilaine magie, très dangereuse.
- Alors je suis bien contente si les femmes ne font jamais de vilaine magie, commenta simplement la fillette, d’un air sérieux.
Ce qui lui valut un sourire de son père et une affectueuse caresse sur ses cheveux roux. Puis tout le monde tourna la tête, comme un bruit de cavalcade retentissait en direction du ruisseau. Velchor revenait au petit trot, Feldarfaël trottinant à côté de lui, l’arc en main, une flèche encochée dans la corde. Sur son dos, le centaure portait une femme vêtue de noir, arborant un large chapeau pointu et qui se tenait en amazone sur la créature. Quand le trio entra dans la clairière aux lys, la femme en noir descendit de sa monture, et sans un mot ni un regard pour quiconque, elle s’approcha du petit Elvin étendu sur le sol. Elle portait une sorte de besace, du même noir que sa robe, en bandoulière, elle la défit et la posa dans l’herbe en s’agenouillant au sol. Trelogg, pipe en main, s’approcha d’elle.
- Il a la patte cassée, il est tombé dans un trou et…
- Tu veux m’apprendre mon travail, « lutin » ? Coupa une voix nasillarde qui émergea de sous le chapeau pointu, tranchante comme un rasoir.
Au mot de lutin, le farfadet faillit en avaler sa pipe et son minuscule visage vira au cramoisi sur l’instant. Twigg vint saisir son ami par les épaules pour l’entraîner plus loin.
- Non mais tu as entendu ça ? vociférait Trelogg, furieux en se débattant dans les bras de son vert compagnon.
- Oui, et tu sais aussi bien que moi qu’elle l’a fait exprès, tentait d’expliquer Twigg d’un ton rassurant, oublie la et laisse la faire ce pourquoi elle est venue.
Agenouillée près du petit Elvin, la mystérieuse femme, farfouillait dans sa besace et en sortit une étrange poupée de son qui évoquait grossièrement la forme d’un centaure. Elle la posa près du petit corps et commença à faire des passes au dessus avec les deux mains.
Melissandre fit un pas sur le côté, essayant d’apercevoir le visage que dissimulait le chapeau noir à larges bords. Elle se demandait à quoi pouvait bien ressembler l’étrange femme. La voix nasillarde s’éleva à nouveau, sans même que l’Amaleuse eut tourné la tête.
- Qu’est-ce que tu regardes, gamine ? Ne serais-tu pas plus à ta place dans ta chambre, à coiffer tes poupées ?  
Le ton était persiflant, froid comme une lame et il glaça Melissandre qui recula d’un pas, sous le coup. Le dos de la fillette heurta les jambes de Feldarfaël qui s’était approché, et qui enroulait un bras protecteur autour des épaules de l’enfant.  
Les mains osseuses de la femme continuèrent leurs étranges circonvolutions au dessus de la poupée grossière, mais le chapeau se tourna lentement vers la fillette, tandis que la voix métallique s’élevait à nouveau.
- Ho je vois, dit-elle sur un ton de malice, voilà donc la fameuse petite fille qui est…
- Qui est ma fille ! Coupa Uril en avançant d’un pas.  
Le sorcier avait un air renfrogné et sérieux comme sa fille ne lui avait encore jamais vu. Le regard de Melissandre tomba sur le visage à présent tourné vers elle. Sous le chapeau pointu, Rachel avait des traits anguleux en lame de couteau et un long nez aussi fin que crochu encadré par de petits yeux chassieux et rapprochés, noirs comme la nuit la plus sombre. Pendant un instant, la terrible femme la dévisagea et Melissandre eut l’impression que ce regard perçant la fouillait jusqu’au plus profond de son être. Puis avec un bref ricanement grinçant, la femme en noir reporta son attention sur son petit patient.  
A sa grande surprise, sans que la femme eut rien touché, ni la poupée ni le petit blessé, Melissandre vit progressivement la patte arrière de la poupée se replier dans un angle étrange, alors que celle d’Elvin se redressait toute seule. Quand elle estima l’angle suffisant, la vieille Rachel rangea la poupée et se releva dans un craquement de jointures.
- Voilà qui est fait, croassa-t-elle de sa voix nasillarde. Que la Soignette lui pose un bandage, et il gambadera à nouveau d’ici trois jours.
Puis elle se tourna vers le seigneur Uril qui s’avançait.
- Merci, Dame Rachel, lui dit-il, combien nous devons vous ?
- Ce sera une pièce d’argent, croassa la vieille en tendant sa main osseuse. Vu que je n’ai pas eu à faire le voyage à l’aller.
- Je peux vous ramener chez vous, dit Velchor en s’avançant d’un pas, alors que le sorcier déposait le prix demandé dans la main tendue.
- Pas la peine, coupa la forme noire en levant son autre main décharnée pour arrêter le geste du centaure, vous serez mieux au chevet de votre marmot.
- Une pièce d’argent pour une patte cassée, c’est exorbitant ! S’exclama le père Magloire, ma femme n’en demande pas tant pour une morsure de serpent.
Le chapeau pointu pivota dans sa direction.
- Tout le monde n’a pas la chance de vivre sous la douillette protection d’un sorcier, railla la voix tranchante. Et les temps sont durs de l’autre côté du ruisseau des lames. Tu n’as qu’à lui faire augmenter ses tarifs si tu n’es pas content, vieux voleur de poules. Persifla-t-elle.
Comme les poings du vieux chasseur se serraient, sa femme, déjà occupée à panser la patte du petit blessé lui fit un signe d’apaisement et un sourire confiant. Faisant subitement apparaître un long bâton noueux dans sa main osseuse, la vieille Amaleuse partit en clopinant en direction du ruisseau, sans autre forme de politesse quelconque.
Quand elle eut disparu au loin, Trelogg revint se planter aux pieds de Melissandre en regardant dans la direction prise par la forme en noir.
- Décidément, je n’aime pas cette vieille chouette, lâcha-t-il maussade.
- Moi non plus, dit la fillette, d’une petite voix, elle me fait peur.
Pour sa part le père Magloire cracha au sol, comme pour conjurer un quelconque mauvais sort que l’Amaleuse aurait laissé traîné dans la clairière avant de partir.
De son côté, Uril s’entretint un petit moment à l’écart, avec Velchor. Puis il finit par revenir vers sa maisonnée en disant.
- Nous allons rentrer au château, il faut encore que je m’occupe de ce pauvre Grognard.
Une fois qu’ils furent tous réunis, et après avoir pris congé des créatures enchantées, il téléporta tout le monde à Castel-Feylan.


Message édité par eskael le 10-05-2007 à 23:21:03

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La rose n'a d'épines que pour celui qui veut la cueillir.
n°988
Eridan
Mage noir
Posté le 30-05-2007 à 17:16:06  profilanswer
 

S'il y a bien quelque chose que je déteste plus que le Rap ou le R&B, ce sont bien les histoires de gosses. Déjà que des histoires tout public dépasse rarement le niveau "pour ados".
J'explique un peu mes goûts : une propriété d'un enfant, c'est d'être impuissant, il ne peut agir dans le monde des adultes et donc rien faire d'important. Reste les styles les aventures à la ferme (le Pion Blanc des présages), les malheurs de Poil de Carotte (L'apprenti assassin), ou les aventures cousues de fil blanc d'un super gamin (Pug l'apprenti)
Toutes ces références pour dire que, mon cher Eskael, que toi ou ton histoire n'êtes pas en cause, je n'aime rien du style, même venant plus grands auteurs (considérés par d'autres comme tels)
Je ne pourrai donc formuler aucun avis sur ton histoire.
Reste que je m'étais dis la lire pour faire un travail sur le texte, mais quand j'ai vu que l'histoire s'orientait vers du Lacavernedelarosedorlike (toi qui aime les néologismes, je te laisse celui-ci) je n'ai vraiment pas pu continuer. Désolé. Peut-être quand la môme sera grande, pourrais-je reprendre, si la suite et compréhensible sans les évènements passés ? En attendant, je te souhaite bonne continuation.
 :hello:  
 


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