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Heroic Fantasy - Le sabre de l'aigle - 100% - libre

n°712
talbazar
solve et coagula
Posté le 14-06-2006 à 15:14:42  profilanswer
 

Reprise du message précédent :
on avance, on avance, on avance, c'est une évidence, on avance !

 


CHAPITRE 13

 

La prisonnière d’Aoz

 

L’arrivée intempestive du chevalier au milieu des barbares d’Aoz ne déclencha pas de réactions parmi eux, tant leur attention se focalisait sur un spectacle qui tétanisa Phéder, figeant son sang dans les veines : on torturait Udzina devant lui !... La Reine du camée d’argent, la douce amie, l’aimée tant recherchée, l’unique but de sa quête à travers Obyn la maléfique, gisait inerte au pied d’un poteau lugubre, toute entachée de son sang. Ses tendres poignets liés par une corde cruelle tiraient ses bras fragiles levés d’une façon atroce, alors que son beau corps sombre gisait dénudé dans la poussière. De faibles râles s’échappaient de sa jolie poitrine martyrisée. Pheder ne pouvait détacher son regard de ce spectacle immonde, de son bonheur enfin atteint et qu’un infâme bourreau ne fouettait plus, tant sa pauvre victime pitoyable semblait incapable de souffrir davantage. La crise montait dans les veines de Pheder en même temps que la colère. Soutenu par un désir de vengeance inouïe autant que déraisonnable, Pheder se sentait prêt à trancher les têtes attentives, à faire un massacre de ces infâmes spectateurs ! Dublin Rakal doit mourir car Moud l’exige, se dit Pheder en grinçant les dents.
 Par-dessus son épaule, un barbare jeta vers lui son regard bovin et la brute laissa échapper un rire puant de vinasse en voyant défaillir la douce Udzina. Pheder tenait le poing crispé sur le manche de son sabre. Udzina semblait évanouie ou morte et la foule commençait à se disperser, perdant tout intérêt pour la scène écœurante. Le bourreau au visage cagoulé détacha sa prisonnière avant de lui jeter un baquet d’eau fraîche sur la figure. La belle princesse émit un cri à peine audible, mais ne bougea pas. Son dos portait, sanguinolentes, les marques du fouet. Une immense détresse s’abattit soudain sur les épaules de Pheder, un vide énorme creusa sa poitrine à l’instant même où le bourreau chargeait Udzina sur ses épaules pour l’emporter vers le haut donjon. Abattu, tétanisé par la crise qu’il sentait monter en lui, Pheder fendit la foule qui s’éclaircissait, en prenant machinalement le chemin des écuries. La force de Moud quittait ses artères et le seigneur d’Ukbar perdait tout désir de lutter. Dans les odeurs épicées par l’urine des chevaux, il plia les genoux sur la paille, terrassé par son ancienne douleur. Si les gens de cette île l'avaient pris pour l'un des leurs et n'avaient pas trouvé sa présence incongrue, il devinait quand à lui ne pouvoir espérer lutter seul contre une ville entière. Mais au fond de lui-même, le seigneur d'Ukbar était furieux, car il savait qu’il aurait dû extirper Udzina de sa pitoyable position, qu’il aurait du faire parler le sabre et l’arc contre ces barbares au cerveau embrumé. Toute lucidité l’abandonnait peu à peu pour laisser place aux larmes du désespoir. Le sabre connaissait la colère, la main apprenait la patience. Avant de sombrer dans l’inconscience traîtresse, un couplet d’Ar la Divine enroba d’une musique céleste sa dernière pensée :

 

« Que fait la colombe sous la pluie ? »
Si elle s’envole, elle est trempée !
Si elle  se pose, c’est le froid qui la terrasse !
Elle ne fait rien
Elle est déjà dans l’abri de la grotte »

 

La crise le laissa longtemps sans vie apparente, avec son épouvantable cortège de fièvre et de visions infernales. Udzina fuyait ses rêves, pourtant elle n’avait jamais été aussi proche et gisait, bien réelle, dans un cachot abject, la signature de Dublin Rakal écorchant sa peau nue. Un palefrenier trouva enfin Pheder, plus mort que vif. La chance inouïe de Pheder fut que ce jeune serviteur fut ce jour-là accompagné de sa maîtresse qui lui ordonna aussitôt la plus grande discrétion. Sous le prétexte peu convaincant qu'il portait à son doigt deux anneaux d’or de l’archipel d’Aoz, il fut traité avec soin par cette jeune noble de la forteresse, dans la maison de laquelle il s’éveilla enfin. Étendu sur un lit confortable, il détailla la chambre qui jouissait d’un luxe particulier, comme en témoignait à elle seule la lourde armoire en cerisier massif qui faisait face au lit. De la fenêtre ouverte, agrémentée de vitraux colorés, Pheder distinguait le haut donjon, l’antre de son ennemi juré. De temps en temps, une mouche géante transportait sur son dos un barbare, dans le ciel merveilleusement bleu. L’eau de jouvence se mit enfin à affluer dans les veines du chevalier, chassant de ses tempes une migraine tenace, seul souvenir de sa crise passée. Pourtant au geste qu’il esquissa pour sortir du lit, il se rendit compte que son corps n’obéissait pas et que ses jambes semblaient paralysées.
 Il n’eut pas le temps d’examiner les conséquences de son infirmité, car un bruit de pas se fit entendre derrière la porte qui s’ouvrit en grinçant sur ses gonds. Il simula immédiatement un sommeil profond et entre ses cils à demi clos, il entrevit qu’une magnifique femme d’Aoz se penchait au-dessus de lui. En découvrant les grands yeux azurés de son infirmière, Pheder faillit ouvrir les siens pour de bon mais il s’en garda bien. Au contraire, il plissa davantage les paupières, emportant dans ses ténèbres feintes l’image du  beau et nouveau visage. L’inconnue lui parla et les intonations de sa voix lui rappelèrent celles d’Udzina. Cette connotation douloureuse eut sur Pheder l’effet du sabre en action, parce qu’au rappel brutal de son bonheur flagellé, il ouvrit les yeux en hurlant. Son infirmière cria aussitôt de stupeur, reculant vivement. Elle se calma pourtant bien vite pour se mettre à sourire et la grâce féminine de ce geste acheva de torturer Pheder. Anéanti par le visage serein qui lui faisait face, Pheder cessa de lutter contre lui-même et la belle barbare s’assit sur le bord du lit en remettant de l’ordre dans ses nattes qui tressaient joliment sa chevelure dorée. Le parfum de sa peau embaumait la rose. L’adorable visage souriait toujours sans émettre un mot et quand elle se pencha sur lui Pheder put sentir la douce caresse de ses seins. Cette furtive étreinte laissa longtemps sa marque dans l’esprit de Pheder : la rose n’est-elle pas couverte d’épines qui ne se révèlent qu’au dernier moment ? La main de Moud, ou d’Ar, ou d’Armoud flottait sur sa tête et lui arrachait les cheveux.
 Cette femme sublime qui lui prodiguait ses soins s’appelait Axais Malkom, fille unique du connétable Ergeis Malkom, absent au moment des faits, et vivait seule avec lui dans de vastes appartements. Il était certes inconcevable qu'une noble Dame de l'archipel ait pu offrir sa protection à un inconnu, eut-il ceint aux doigts les anneaux d'Aoz. Pourtant Axais avait succombé à l'empire d'une émotion irrésistible en découvrant Pheder. Elle avait recueilli le chevalier de sa propre autorité, en proie à une impulsion irrationnelle, car le feu d'une sauvage passion lui dévorait la raison. Sa noble condition lui permettait d'imposer à ses gens cet étrange, iconoclaste et dangereux caprice de femme. Elle se savait séduite au fond de son âme par ce beau jeune homme qui lui ressemblait physiquement si singulièrement, qui masculinisait si bien ses propres traits, jusqu'à arborer une chevelure épaisse d'une blondeur absolument identique à la sienne... Axais savait n’avoir jamais ressenti en elle-même, avec autant d’acuité, ce brasier cuisant de l’amour pour un homme. Peu lui importait la colère légitime de son père quand il découvrirait son audace, ou la réprobation muette de ses domestiques, voire de l‘île d’Aoz toute entière, elle ne pensait qu’à s’enivrer de la présence de son protégé, subjuguée par lui d’une incommunicable complicité. En veillant ce bel inconnu, Axais parcourait avec délice le chemin de ses propres émotions et cela constituait pour elle seule, dans sa féminine intimité, une sorte de mission sacrée. Elle espérait plus que tout rendre son désir contagieux et veillait sur le jeune homme comme sur la prunelle de ses yeux, parce qu’elle trouvait enfin dans son acte, sans doute insensé, sa définition personnelle de l’amour véritable. Il n’existait pour elle aucun malentendu fondamental à s’occuper de Pheder et elle se contentait de vivre à son chevet des instants bienheureux, bouleversée par son propre abandon.
 Peu après ce discret sauvetage, Axais passa des journées entières aux côtés de Pheder qui ne pouvait toujours pas se lever. Elle glissait sans bruit sa robe de soie dans cette chambre aux bougeoirs étincelants, aux tentures cramoisies et aux couverts en argent, qui attestaient à eux seuls de la noblesse des lieux. Elle s’exprimait comme tous les barbares de l’archipel d’Aoz dans la vieille langue des pères d’Oberayan que Pheder n’avait jamais autant pratiqué. L’esprit tutélaire du jeune homme se réjouissait fort bien de la présence de la jeune beauté et traduisait naturellement les mots difficiles dans un Oberoy plus récent. Son accent hésitant fit hurler de rire Axais quand il raconta longuement ses aventures. Les mains de Pheder s’agitaient beaucoup, il parlait frénétiquement à s’en éteindre la voix. Les djinns mettaient souvent des tisons enflammés dans ses paroles, quand il évoquait l’image d’Udzina, sur laquelle il s’endormait invariablement en chuchotant des mots dictés par l’amour. Une grande mélancolie se dessinait alors sur le visage d’Axais qui connaissait, comme tous les habitants de Zao le martyre de la princesse d’Anamaying. Pheder ne vit jamais le beau visage d’Axais se pencher sur le sien pour lui voler ainsi un baiser furtif, avant qu’elle ne quitte discrètement la chambre en essuyant ses larmes.
  Aux questions empressées de son malade, Axais lui révéla enfin que le roi de l’île, Dublin Rakal, terrible tyran, détenait la fille du Roi d’Anamaying, l’Udzina de Pheder (elle parlait en appuyant douloureusement sur le nom), et qu’il avait réclamé à ce dernier cent fois le poids de la jeune fille en émeraudes pour sa libération. Ulric Tsuk avait en réponse donné l’ordre d’égorger le messager Nawok, avant d’envoyer lui-même une amazone suicidaire pour dire au tyran qu’un chevalier de l’Oberayan mythique arrivait. La main d’Ar la Divine veillait sur lui et ferait payer au barbare son triste forfait en lui ôtant la vie. Mais Dublin Rakal ne croyait pas à l’existence d’Oberayan, alors il avait simplement offert l’amazone à ses gardes. Dans la synthèse des confidences échangées, le chevalier et Axais en vinrent à se craindre mutuellement. Axais comprenait que Pheder était bien le chevalier promis, arborant la licorne noire sur son blason. De son côté, Pheder s’imaginait que la très belle barbare de Zao pouvait exprimer quelque remords, car elle restait sujette de Dublin Rakal et pouvait très bien le trahir... Plusieurs jours passèrent pourtant et Pheder se remettait, gardant sous son oreiller le fourreau noir de son sabre. Axais le découvrit un jour et ses yeux myosotis révélèrent une infinie tristesse. Elle regarda le jeune homme le menton tremblant et se jeta sur le lit en sanglotant, avec la même fougue que les flots d‘un barrage sur un fleuve qui se met à céder :
- « Il y a un moment que je sens dépassée la phase initiale d’attraction en ce qui me concerne. Je me sens si vulnérable ! Si je sors de mon rôle, je commence à souffrir... »
  Déchiré, Pheder eut du mal à l’apaiser et dut user de mots très tendres et gentils. Inévitablement leurs bouches se rencontrèrent mais Pheder la repoussa avec une brutalité qu’il se reprocha aussitôt. Malgré tout, contente d’avoir gagné ce baiser si peu réciproque, la main d’Armoud fit sourire Axais de nouveau.
 Il se mit à pleuvoir doucement sur l’île d’Aoz. Le jeune seigneur entendit soudain le bruit d’une foule agitée s’accumulant sur la place située au pied de la maison. Axais avait toujours soigneusement clos la fenêtre aux heures du supplice d’Udzina. En effet, pour punir le roi de la grotte d’Ar la Divine, Dublin Rakal infligeait chaque jour en public, à la même heure, quelques coups de fouet sur le dos de sa prisonnière. Ces coups ne pouvaient la tuer et n’étaient destinés qu’à la faire souffrir, comme une déraison de plus de son bourreau, lequel jouissait ainsi puérilement de tenir entre ses doigts la vie fragile d‘Udzina. Informé de cette infamie par ses espions Nawoks, Ulric Tsuk ne possédait pas une armée suffisante pour combattre les barbares, et n’imaginait pas faire franchir la mer d’Anyg à une telle troupe. Il ne pouvait réagir et se rongeait les sangs. Réciproquement, un vent maudit d’Armoud soufflait en permanence venant du nord et empêchait les mouches de voler vers le continent. C’était d’ailleurs en mettant à profit une miraculeuse accalmie du vent maudit que les barbares d’Aoz avaient effectué un raid sur l'Anamaying et enlevé la princesse. Inversement et en temps normal, le rempart serré des arbres d’Obyn suffisait quant à lui pour protéger la grotte d’une invasion terrestre. Sous la fenêtre, les voix augmentaient de volume, jurant sur l’œil d’Armoud et poussant des acclamations ordurières... Pheder devina aussitôt ce qui retenait l’attention de cet immonde troupeau et bondissant hors de son lit, ayant retrouvé l’usage de ses jambes, il offrit sa nudité à la belle Axais plus envieuse qu’effarouchée. Il agrafa rapidement ses chausses et demanda sa cape. Axais comprit ses intentions... Elle venait justement dans la chambre dans le but de clore les lourds volets de bois. Troublée par le regard du chevalier, elle avait oublié l’heure fatidique et regardait à présent le seigneur d’Ukbar s’armer de son arc et de son bouclier. Pressentant l’imminence d’une séparation définitive, elle supplia Pheder de ne pas intervenir, mais la foule saluait déjà le premier coup de fouet qui fit hurler Udzina.
 A cet instant, sans prévenir, le père d’Axais, le connétable Ergeis Malkom, rentra chez lui après une longue mission dans les îles d’Aoz. Il arrivait, essoufflé, ivre de colère après avoir appris que sa fille accueillait chez lui un étranger. Surgissant dans la chambre comme un djinn courroucé,  il aperçut Pheder armé de pied en cap et crut sa fille en danger. Le connétable pointa sur Pheder la lame effilée d’une précieuse dague et Pheder sauva sa vie en projetant sur son adversaire un lourd coussin brodé. Axais, incapable de se contenir, poussa un cri strident qui alla rejoindre celui d’Udzina que l’on frappait toujours. Sans attendre, après une courte mais vigoureuse lutte, la pointe du sabre de Pheder traversa le corps d’Ergeis Malkom dans un flot de sang. A cette vue, Axais défigurée, hors d’elle, recula machinalement vers la fenêtre ouverte et chuta malencontreusement dans le vide, s’écrasant dans la rue où son corps tomba lourdement. Hébété par l’extrême rapidité et l’enchaînement tragique de ces funestes événements, Pheder fit appel à l’enseignement d’Ushidi pour se ressaisir. Il se pencha par la fenêtre et contempla le magnifique corps d’Axais figé dans la mort selon un angle bizarre. Les longs cheveux blonds de la malheureuse déroulés sur le sol lui faisaient une triste couronne. La pluie redoublait de vigueur et glissait sur le fin visage comme des larmes tragiques. Autour d’elle, la foule s’agitait sans comprendre et le bourreau avait cessé de frapper Udzina. Les barbares du sud levaient à présent la tête vers Pheder avec la volonté de capturer l’assassin d’une fille de noble. Comme tout semblait dit pour la pauvre Axais, Pheder ne voyait plus qu’Udzina, toujours liée à son poteau.
 Il descendit fougueusement l’escalier de bois rare et s’élança dans la cour comme porté par les ailes de Moud. A peine passée la porte cochère, une meute hurlante se jeta sur lui. Il traça son chemin à la pointe du sabre en répandant dans la vaste cour le sang maudit des barbares d’Aoz. Malgré le tumulte, Udzina ne releva pas sa gracieuse tête, le bourreau joignit les assaillants et la princesse resta muette dans le mystère de sa souffrance. Le seigneur d’Ukbar fendit les crânes et les membres, supprimant à ses assaillants la possibilité de l’encercler, manœuvrant pour empêcher que ses assaillants ne l'encerclent. Les cadavres jonchaient le sol. Un des hommes de guet, profitant de sa position élevée, banda un arc étrange et décocha sa flèche sur Pheder, lequel ressentit une douleur fulgurante à l’épaule qui l’envoya rejoindre l’enfer d’Udzina. Alors ils se retrouvèrent en rêve sur un lit de nuages lumineux où Udzina prit dans ses doigts fins le menton du chevalier, l’embrassant tendrement de ses lèvres parfaites.
 Revenant soudain à la funeste réalité des choses, le chevalier d’Oberayan se réveilla brutalement pour se retrouver solidement entravé par de lourdes chaînes en compagnie de l’innocente Udzina. Les fers lui encerclaient douloureusement les poignets et il trembla de rage impuissante. Sa compagne, la glorieuse amie du bijou d’argent, leva enfin ses yeux rougis sur l’ami tant attendu. Même si leurs tristes positions soulignaient le contraire, Pheder se sentait libre et augurait la fin définitive de ses crises, car malgré leur triste position, la resplendissante Udzina Tsuk lui faisait don de ses larmes dans la crasse immonde du cachot. La flèche aiguë lui avait méchamment percé l’épaule, pourtant une main paradoxalement généreuse avait retiré le trait et recouvert la plaie d’un amalgame verdâtre. Probablement un onguent de plantes qui paraissait avoir comme première qualité de chasser la douleur. Malgré toute logique, les barbares d'Aoz ne l'avait pas tué...  Alors que Pheder prodiguait à sa voisine ses encouragements, Udzina, trop faible pour émettre en retour le moindre son, retomba dans son atroce coma.
 Une petite lucarne munie de barreaux claquait sur un ciel bleu. Sans cette mince ouverture l’obscurité aurait été totale. Un rat apparut en se dandinant, inspectant le sol tapissé de paille défraîchie. Il ne craignait rien et inspectait de ses longues moustaches les dalles glissantes et vertes d’algues poussiéreuses. Le rongeur salua un moment le soleil en lui offrant son pelage roux et disparut dans un coin de mur. Du plafond voûté de moellons humides, Pheder observa une fuite vagabonde et la goutte d’eau sale lui tomba sur le nez. Le rat revint et flaira Udzina d’un museau interrogateur; Pheder bomba le torse en tendant ses chaînes et cria sur l’animal qui ne bougea pas. Par contre l’action réveilla la douleur du chevalier qui retomba contre la cloison malsaine. Une fois, leur geôlier vint les voir dans la pièce putride, un homme maigrelet et pervers, bandé de cuir des pieds à la tête, celle-ci enfermée dans une cagoule rouge  lui masquant le visage. Cet homme peu engageant consentit à répondre aux questions de Pheder qui les confronta avec ce qu’il avait déjà appris d’Axais : L’île d’Aoz était la plus grande de l’archipel d’Aoz nichant lui-même dans le sein de la mer d’Anyg. Seules les mouches géantes permettaient de relier facilement les îles entre elles car la mer était pleine de puissants courants antagonistes. Par l’action inexpliquée des djinns aériens, un vent contraire permanent et continu souffllait du nord, entravant le vol des mouches qui ne pouvaient rejoindre les mythiques cités des terres citées par Armoud dans ses versets. Contraints de tous côtés, les barbares du sud vivaient dans leurs îles dans une grande autarcie. Un jour, l‘espace d‘une seule journée, le vent mystérieux autant que maudit s’était levé, il y avait à peine une année. Ivre de joie et de mauvais vin, Dublin Rakal avait ordonné de seller les mouches pour une expédition en direction du nord. Après le survol de la forêt d’Obyn, ils découvrirent l’Anamaying qu’ils attaquèrent  sans attendre, obéissant  à Armoud qui ordonnait de détruire l’Anamaying si le vent tombait. Dublin Rakal, le maître du donjon de Zao,  possède d’ailleurs le verset consacré gravé sur la garde de son épée...  Ainsi parlait Armoud :

 

D’Ar
Rien
D’Armoud
Tout
Pourtant le vide est l’égal d’Armoud

 

Ainsi s’expliquait la capture d’Udzina... Après une nuit silencieuse qui vit Pheder se guérir totalement de sa blessure par la grâce d’un baume mystérieux, le jour les retrouva pendus à leurs chaînes, leurs têtes penchées l’une vers l’autre dans une ultime tentative pour se rejoindre. La lucarne éclaira enfin leurs corps inertes. Le coq chanta le réveil de Zao et la grille de la porte s’ouvrit en les tirant du sommeil. L’unique présence du gardien envahissait la prison d’une pestilentielle cruauté. Il réveilla le couple à coup de pied :
- « Le Roi ! »
 Il annonçait en effet l’entrée du monarque barbare, le noir seigneur d’Aoz, Dublin Rakal. Ce dernier montrait une exubérante jovialité et achevait de pourrir l’air à peine respirable du cachot. Dans une longue toge beige, il regardait Pheder avec une intense acuité. Ce dernier, la cuisse endolorie par le coup du gardien, leva les yeux sur son ennemi mortel. L’homme de grande taille vomissait la richesse et puait le parfum. Sur ses doigts poupons brillaient les rubis des rois. Toutefois sa laideur repoussante lui donnait un air fourbe, lui qui aimait souligner par tous les moyens qu’il régnait sans partage sur l’archipel barbare. Impuissant, le seigneur d’Ukbar lutta un instant vainement contre ses fers mais les chaînes retombèrent en émettant un sinistre bruit métallique. Justifiant sa réputation de barbare Dublin Rakal aurait sans doute dut ordonné la mort immédiate du jeune homme, mais guidé par une sorte de vice orgueilleux, il se réjouissait de le voir à sa merci. Il eut pour finir une moue amusée, puis, sans plus jeter un regard sur ses proies, il rota bruyamment et retourna chez lui.

 



Message édité par talbazar le 03-08-2008 à 15:54:15

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n°713
talbazar
solve et coagula
Posté le 16-06-2006 à 10:37:48  profilanswer
 

CHAPITRE 14

 

Dublin Rakal

 

La civilisation de l'archipel d'Aoz n'était pas moins raffinée que celle d'Oberayan ou que celle d'Anamaying, loin de là, et ses habitants n'étaient pas foncièrement plus cruels. Cette récurrente appellation de "barbares du Sud" dont le monde connu les affublait provenait sans doute de la traduction confuse et erronée, en Oberoy ancien, d'un mot Nawok qui signifiait "volants", ou "ceux qui volent". C'était pourtant sous ce nom péjoratif qu'on désignait communément les gens d'Aoz, alors que les temps de violence engendrés par l'époque n'avaient qu'une seule et unique source personnifiée par l'actuel souverain d'Aoz, ce Dublin Rakal qui s'entourait si bien des pires barons ayant jamais gouverné ces îles isolées. L'actuelle mainmise de Rakal sur le trône d'Aoz masquait douloureusement la sophistication inhérente aux cités des dix îles de l'archipel, en y faisant régner sournoisement un climat de guerre délétère.
 Plongé dans la noirceur de sa cellule, Pheder pinça le nez et voulu y porter la main, mais ses chaînes l’en empêchèrent. Une soudaine odeur de menthe chassa les miasmes de la prison, car Udzina venait de se réveiller. Elle se portait mieux et les traces de fouet sur sa nuque fragile, ne se voyaient plus. Stupéfait de cet enchantement, comme de sa propre guérison, Pheder exprima son immense compassion à sa voisine. Udzina esquissa une faible réponse, et Pheder, ravi, écouta ces mots enfin prononcés par son amour en chair et en os :
- « Mon chevalier, merci d'être venu... merci... »
 Le son de sa voix envoya une volée de cloches tintinnabuler  dans les oreilles de Pheder. Il avoua sa flamme d’un  concert de ses chaînes :
- « Grâce à toi j’acquiers des compétences qui modifient les fausses croyances. Je me suis rendu jusqu’à toi parce que tu m’en as prié, mais pour un seul de tes regards, j’aurais de toute façon trahi le tabou d’Obyn !..»
 Udzina semblait récupérer tout à fait ses forces :
- « La réalité de ton rêve peut enrichir la partie réaliste de toi-même. Je te remercie mon brave Pheder, de te joindre à ma douleur, et je t'assure en retour d'un amour sincère. Qu’Ar la Divine ait pitié de nous !!! »
- « Et que la dent de Moud ronge cette tour à jamais et prenne la tête de Dublin Rakal. »
 Comme une réponse à l’appel de Pheder, le Roi d’Aoz pénétra dans la geôle. Il portait des chaussons spéciaux pour fouler la paille du cachot. Le barbare répugnant toisait ses prisonniers de son air supérieur, jouant d’un cure-dent sur lequel ses lèvres fines se refermaient bruyamment ; il se rapprocha de Pheder :
- « Qui est tu, chiure d’Armoud ? »
 Udzina s’écria, des flammes dans les yeux. :
-  « La mort que tu sentira sans doute bientôt venir ! »
 Dublin Rakal ne broncha pas sous l’injure et se planta de nouveau devant Pheder en répétant sa question. Pheder  lâcha toute la haine dont il pouvait charger ses mots :
- « Je suis le seigneur d’Ukbar, le chevalier Pheder d’Oberayan et je prendrai ta vie pour laver l'ignominie de tes actes et venger la mort de ceux qui bénissent Ar la Divine, que tu as lâchement attaqués, Dublin Rakal ! »
 Le Roi d’Aoz cracha sur le sol. Il se tut un court instant, mais sa main empoigna férocement les beaux cheveux noirs d’Udzina :
- « Alors fille de Tsuk ! Glorieuse princesse d’Anamaying ! que penses-tu de voir mourir ce piteux héros, cette pelure de djinn  ? »
- « Monstre ! »
 Udzina s’était jetée en avant avec violence dans l’espoir de mordre le monarque. Son geste vain lui valu une gifle formidable que Pheder essaya de venger, mais ses chaînes entravaient tous ses mouvements. Dublin Rakal revint vers Pheder en inspectant des yeux les fers solidement ancrés dans le mur et préféra se tenir à bonne portée des prisonniers :
- « Demain sur la plage j’organise un tournoi. Il réunira les plus grands barons de l’archipel sous la bannière de l’hippocampe d’Aoz, mais toi, si tu l'acceptes, tu combattras mon propre champion. Si tu vaincs, ce dont je doute, tu mourras quand même, bien sûr, mais je libérerai la fille d’Ulric. Un homme qui sort vivant de la forêt d’Obyn promet un excellent spectacle ! »
 Pheder l’interrompit en hurlant de rage :
- « C’est contre toi que je demande le combat. Si tu n’es pas aussi lâche que les djinns du corps qui  sortent puants du bas parce qu’ils ont peur de sortir par le haut. »
 Dublin Rakal déglutit une nouvelle fois sous l’injure sans pourtant cesser d'afficher un sourire sardonique et caressa sa joue de sa main baguée. Reprenant sa vaine contenance, il salua ses captifs en se fendant d’un rictus mauvais. Quand il fut sorti, l’odeur de la menthe se fit plus forte, Udzina supplia en vain le chevalier de reprendre sa parole car elle était prête à mourir avec lui :
- « Par Ar la Divine, chasse cette volonté d’aimer un pur esprit ! Je sais que tu es capable de douceur et de respect ! Ne combats pas ce fou, tu perdras la vie ! »
- « Tu l'as entendu comme moi, la mort ne m'est-elle pas promise, quoi qu'il arrive ! »
 Pheder ne voulut rien savoir, replongeant dans la boue de la forêt d’Obyn, il combattait à nouveau un à un par la pensée ses sortilèges infernaux. Il appela Moud de toutes ses forces éternelles afin que son sabre fende le crâne de Dublin Rakal. Puis le gardien vint libérer à regret ses prisonniers. L’ignoble bourreau à la cagoule rouge fit grincer la grille solide :
- « Sa majesté espère que vous ne tenterez rien contre sa personne et vous invite à passer la soirée dans ses appartements. »
 Affichant un cynisme qui prouvait le déséquilibre pervers de sa raison, ce Rakal passait du tortionnaire odieux au jeu de l’hôte accueillant, feignant d’oublier les injures dont l’avaient abreuvé ses prisonniers... Malgré tout Pheder calma sa colère en acquiesçant car cela signifiait qu’il pouvait enfin tenir Udzina contre lui. Escortés par deux hommes d’armes, Pheder et Udzina furent conduits dans une grande salle où ils se lavèrent et s’habillèrent de vêtements propres et parfumés. Udzina enfila une splendide robe de brocart cramoisi, brodée de fil d’or et sertie de pierreries magnifiques, un vêtement superbe qui prouvait une fois de plus le talent subtil de ces îliens. Une escorte patibulaire les conduisit au logis du monarque qui les attendait. Pheder serrait la main d’Udzina en l’embrassant. Il n’osait demander à sa brune amie par quelle magie ils s’étaient déjà rencontrés dans les vapeurs du bijou d’argent. N'était-ce pas l'une des plus étranges énigmes qui peuplaient ce vaste monde ? N’était-il d'ailleurs pas merveilleux que la vie puisse s’organiser si loin au-delà des remparts d’Ukbar ?...  Toutefois, la liberté leur échappait encore, comme la pointe des glaives dans leurs dos se chargeait de le leur rappeler. La première chose que vit Pheder en pénétrant dans la pièce circulaire fut une petite cage dorée où se morfondait le petit Arda. Sa pauvre tête tombant sur l’épaule, il regardait son maître sans le voir en agitant faiblement sa queue d’un geste las. Pheder fut transporté de joie à la vue de son animal qu’il croyait avalé pour toujours dans les entrailles d’Anyg, il se mit à maudire les djinns et demanda sur le champ la libération du petit singe.
 Encore perdu dans ses pensées, Pheder fut tout à coup brutalement rejeté en arrière par la poigne d’un des gardes qui l’obligea à s’asseoir, pendant qu’Udzina vint le rejoindre sur un grand divan de velours vert clair. Dublin Rakal mangeait goulûment de gros raisins noirs et le jus des fruits coulait sur sa toge beige. Dans le ciel chargé de foudre de l’île d’Aoz virant à l’outremer, une mouche géante harnachée pour la guerre passa en vrombissant, emportant sur son dos un barbare protégé d’une solide armure. Pheder ignora l’insecte fantastique qui s’éloigna rapidement dans le soir naissant, car le tyran venait vers lui en portant un petit coffret sculpté dans l’os d’un dauphin. Dublin en sortit une pincée d’herbe à mâcher d’Anamaying et en proposa à ses prisonniers. Enivré doucement par la main d’Ar la Divine, le chevalier détailla la pièc: le blason rouge étoilé en son centre de l’hippocampe jaune trônait partout. D’exubérantes calligraphies,  peintes en lettres d’or, récitaient sur les murs des versets d’Armoud

 

Quand AR voit
Tu comprends
Quand MOUD écoute
Tu retiens un moment
Mais seul ce qu’ ARMOUD fait tu sais

 

Le chevalier tourna la tête vers Udzina, qui essayait de se détendre sans quitter le tyran des yeux, ses grands cheveux noirs nattés avec recherche sur son dos nu tranchaient avec les serpents fous qu’elle affichait tout à l’heure. La peau veloutée de sa nuque révélait une douceur soyeuse et ses yeux si beaux ne pleuraient plus. Pheder en rapprocha la couleur sombre du fourreau de son sabre qu’il chercha du regard inconsciemment. Dublin Rakal cracha dans le foyer allumé le noyau d’une datte qui dérangea les flammes. Une nuée de serviteurs glissait à présent sur les peaux de loup étalées sur le sol et la présence de ces fourrures apportait la preuve d’un commerce effectif avec les Nawoks d’Obyn. Portant de grandes torches, ces domestiques chassèrent l’obscurité qui commençait à envahir la salle. Les longues langues de feu, se dit Pheder, donnaient à l’endroit une vision véridique de l’enfer de Moud. Dublin Rakal semblait lui aussi perdu dans un songe hors du temps. Il posa sa grappe de raisin sur une table basse dont l’unique pied venait d’un gros coquillage d’Aoz :
- « Pourquoi avoir ôté la vie de mon connétable, seigneur Pheder ? »
- « Légitime défense ! »
- « N’en parlons plus, ce n’était qu’un âne et sa mouche est une aubaine pour le trésor d’Aoz. Ces bêtes coûtent horriblement cher au royaume ! De toute façon, l’île n’a pas de meilleur diplomate que moi. Votre père et moi sommes en pleine négociation, le savez-vous, ma chère Udzina ? »
 Dublin Rakal porta un regard insistant sur la poitrine parfaite de la princesse et les yeux de celle-ci devinrent instantanément deux lames tranchantes. Elle siffla entre ses dents :
- « Comme il est chanté par notre déesse, toute cause produit son effet ! Qui triomphe par le glaive périra par le glaive, ! »
 Dublin ignora une fois de plus l’affront méprisant et se dirigea lentement vers la cage d’Arda dont il frappa le sommet du plat de la main avant de taquiner le singe. Il se tourna vers Pheder :
- « On dit que cette chose vous appartient.Vous y tenez vraiment, seigneur d’Ukbar ?»
- « Libérez-le ! Il n’a jamais connu les barreaux... »
 Toutefois, le barbare n’en fit rien et revint vers ses invités en tapant dans ses mains lourdement baguées pour demander du vin :
- « J’aime sa queue. »
 Puis, sans transition, pendant que les serviteurs proposaient des coupes de corne, il reprit sa place et ajouta :
- « Parlons de notre tournoi, voulez-vous ? Savez-vous que les lices d’Aoz sont les plus fameuses de l’archipel. C’est un grand honneur que je vous fais, seigneur Pheder. »
- « Vous devriez apprendre le dénuement, l’humilité, mais peut-être êtes-vous déjà passé de l’autre côté de la vie... En tout cas, ma joie ne sera pas moindre lorsque je séparerai votre tête du reste de votre corps ! »
 Pheder n’avait jamais été aussi sincère en disant ces mots. Dublin porta sa coupe à ses lèvres :
- « Vous aurez un autre honneur ce soir, chevalier, celui d’un vrai lit, en compagnie de votre maîtresse, bien sûr... Comme vous avez raison de vouloir chasser ce petit gibier. n’est ce pas... princesse ? »
 A la pensée de retrouver Udzina sur une couche moelleuse, pour un temps éloigné des périls du présent, Pheder voulu bondir vers son amie, mais le gant de cuir clouté d’un garde s’abattit brutalement sur son épaule au moment où Pheder essaya de se lever. Dublin Rakal frappa dans ses mains :
- « Je constate que cette idée vous impressionne favorablement; Soit, mon seigneur ! que la vie soit douce à ceux qui vont la perdre. Les larmes d’Armoud ne sont-elles pas infinies ? »
 Le rubis de sa main gauche fut une braise échappée du foyer. Une escorte conduisit ensuite le couple dans une chambre agréable où des peaux d’agneaux couvraient le grand lit et une bonne partie du sol carrelé. Une cruche de vin et deux coupes attendaient les amoureux sur la table de chevet dont le pied était fait d’un énorme coquillage en forme de conque. On les laissa seuls, mais un garde se posta en faction devant la porte à l’extérieur, et sa longue hallebarde luisait dans le long couloir en pierres apparentes et massives. Ils ignoraient que Dublin les observait, du judas camouflé dans une pièce voisine, et que le tyran impuissant se satisferait du voyeurisme de leurs ébats, comme une perverse consolation de son esprit corrompu. Se croyant seul avec elle, Pheder caressa longuement les cheveux d’Udzina plaqués en désordre contre sa poitrine. Ils s’embrassèrent fougueusement, le désespoir décuplant l’étreinte passionnée. Pheder allongea Udzina sur les fourrures en dégrafant la robe splendide et constata que le grain de la peau d’Udzina était d’abricot. De tous les mouvements de sa maîtresse se dégageait une indicible odeur de menthe.
 Le lendemain, les gardes conduisirent Pheder dans une petite salle d’armes aux murs nus. Au centre de la pièce, sur un mannequin de bois, dormait une lourde armure de bronze et d’or. Un barbare au crâne rasé le salua alors qu’il s’activait sur les plaques d’épaule de l’armure, il avait tout d’un charcutier, et rien d’un tailleur :
- « Le Roi exige que vous la passiez. »
 On passa au seigneur d’Ukbar la lourde protection métallique, lui qui ne connaissait que les plastrons de cuir. Etait-il possible de combattre équipé de cette pesanteur ? Pheder marcha dans la salle en faisant entendre des cliquetis désagréables. La démarche en canard et le comportement de nourrisson souillé parurent plaire au garde qui enfila ensuite à Pheder les gantelets de fer. Le chevalier s’habitua peu à peu à sa housse de métal et put déambuler plus souplement. Il finit par redevenir maître de ses mouvements, seul l’énervait un filet de sueur désagréable qui coulait le long de ses aisselles. Il enleva ensuite péniblement l’armure avec l’aide du barbare. Dans la cour du château, un nombre impressionnant de chevaliers fourbissaient leurs armes. Les écus reflétaient le soleil contre les murs de l’écurie. Sur la grande plage d’Aoz, les gradins de la lice dessinaient un carré parfait. Les buccins sonnèrent dans Zao, accompagnés des récitants qui louaient les paroles d’Armoud. Dans une charrette bâchée, on poussa enfin le couple sans courtoisie et le véhicule brinquebalant prit la direction de la grève, escorté d’une multitude de gens d’armes. Un chemin serpentait à travers les pentes de la colline surplombant le rivage d’Anyg. La piste poussiéreuse contournait les hautes falaises. Pheder serra Udzina contre son épaule dans le cahotement anarchique de la charrette. Quelques mouches tournoyaient très haut au-dessus de la forteresse de Zao, uniquement révélées par les éclats scintillants de leurs ailes. Arrivés sur le lieu du tournoi, Pheder et Udzina descendirent de la remorque branlante. On les sépara, Udzina étant contrainte de rejoindre les gradins, tandis qu’un autre garde dirigeait Pheder vers une tente rouge peinte d’hippocampes jaunes. On lui passa une nouvelle fois l’armure pesante qu’il détestait, puis il insista pour porter le sabre des ancêtres, qui lui fut rendu. De nombreux chevaliers s’affrontèrent sans discontinuer et de ceux que Pheder assaillaient, très peu restaient sur leur selle. Puis vint le moment pour le jeune homme d’affronter Dublin Rakal et Pheder revécu sa première victoire, lorsque la force de Moud avait prit la vie de l’amazone d’Ukbar. Il s’avança à sa droite, la lance levée et Moud lui parla par l’intermédiaire de son esprit tutélaire, étrangement muet depuis la présence d’Udzina  :

 

Ce n’est pas en le voulant
Que le sabre
Tranche l’air
Ce n’est pas en le voulant
Que celui ci l’attend
C’est la balance
De Moud

 

On appela Pheder qui montait un bon destrier mais dépourvu de la splendeur de la licorne noire. Stimulés par les hérauts les gradins s’animèrent et la foule se leva à l’arrivée de son roi. Il paradait dans son armure la plus luxueuse, étonnant Pheder par l’impression de force qui se dégageait de cet homme avachi par la mauvaise graisse. Pheder prit ses aises sur la large selle, tenant fermement une longue lance noire et or. Son écu d’or lui avait été rendu et protégeait son flanc. Le casque d’or s’empanachait d’un plumet noir mais ne valait pas pour l’instant le heaume totalement clos du tyran, qui cachait totalement son visage mesquin. Le roi d’Aoz caracolait sous les ovations délirantes du public. Les deux combattants se tenaient de part et d’autre d’une barrière qui arrivait au poitrail de leurs chevaux et contre laquelle ils devaient galoper sans la toucher. Les sonneries de clairon se firent plus pressantes, signalant l’ordre d’entrer en lice. Aux signaux des juges, les bannières de la licorne et de l’hippocampe montèrent aux mats, et la foule en se régalant vit partir les combattants au galop dans un nuage de poussière qui masqua presque le choc effroyable. L’eau de jouvence et la puissance de Moud coulaient dans les veines de Pheder, en plus d’une haine mortelle et incommensurable. L’assistance se taisait car Dublin Rakal venait de lâcher le tronçon de sa lance éclatée et s’affaissait sur le cou de son cheval, menaçant de tomber, pendant que sa monture livrée à elle-même rejoignait l’extrémité de la carrière.
 Folle d’inquiétude, Udzina appela tout haut Ar la Divine sur la tête de son héros. On n’entendit plus que le bruit précipité du cheval de Pheder qui venait porter l’estocade, le sabre levé. Dublin  Rakal se laissa vivement choir sur le sol, obligeant Pheder à quitter sa monture selon le règlement, des esclaves coururent précipitamment écarter les chevaux qui s’affolaient. Le Roi barbare regardait en haletant son écu plié, sous les hurlements soudain irrespectueux de ses sujets extasiés. Il se redressa avec peine, encore sonné, pour fondre sur Pheder qui arrivait sur lui le sabre levé. Les armes ferraillèrent rudement. Un court instant, Pheder tomba sur le sable et contra la lame ennemie qui cherchait le défaut de l’épaule. Le chevalier trouvait son adversaire d’une force anormale et il se colla au sable, le grand écu d’or tenu d’une main ferme, protégeant surtout son visage. Le Roi d’Aoz passa son épée sur le flanc de Pheder d’un coup presque habile, appliqué de côté. La lourde lame grinça sur le bronze de l’armure en l’éraflant largement et sa pointe parvint à percer le ventre de Pheder, causant une blessure peu profonde, mais qui se mit à saigner abondamment. Le seigneur d’Ukbar roula sur lui-même malgré sa douleur et coinça rapidement la lame du Roi sous son poids. Dans la même action, voyant le monarque se pencher sur lui il fit pénétrer la pointe du sabre des ancêtres à travers le heaume. Une gerbe de sang fusa à travers les fines grilles en tuant Dublin Rakal qui tomba à genoux, râlant péniblement et vomissant sa vie dépravée. Écœuré mais vainqueur incontestable, Pheder porta sa main à son côté et s’approcha du royal cadavre. Dans les gradins un immense éclat de rire secoua l’assistance...

 


Message édité par talbazar le 03-08-2008 à 16:47:24

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n°714
talbazar
solve et coagula
Posté le 18-06-2006 à 12:15:16  profilanswer
 

CHAPITRE 15
 
La délivrance
 
 Intrigué par le comportement de la foule, le chevalier Pheder se releva en soufflant et dut s’aider de l’écu d’or pour y parvenir. Il essaya de faire quelques pas. Blessé, alourdi par son armure et maladroit de fatigue, il put enfin saisir le heaume de sa victime sanguinolente. Mais ouvrant enfin facilement le casque teinté de rouge, il constata dépité que le sabre d’Oberayan avait percé un crâne inconnu. Pestant de rage devant la veulerie perverse de Dublin Rakal, il chercha ce dernier des yeux dans l’assistance qui riait toujours, ravie de l’imposture. Bientôt, hypnotisée par l’aspect terrifiant que prenait le chevalier encore armé en guerre, elle le regarda sans broncher défaire une à une les plaques et les sangles de l’armure de bronze. Au bout de la carrière, les gardes se gardaient d’intervenir. Dans les gradins, lentement, fière, insensible à la foule immobile qui la cernait, Udzina descendit vers Pheder d’un pas résolu... La tunique rose de Pheder flottait à présent librement à la brise qui soufflait de la mer d’Anyg toute proche; et lorsqu’il s’empara de son sabre et de son écu d’or, les gardes bondirent enfin. Deux d’entre eux reçurent la même gifle mortelle de la part du sabre des ancêtres, et Pheder s’élança pour rejoindre Udzina après avoir écrasé le nez d’un troisième barbare. L’action chassa totalement la douleur pourtant vive de sa blessure mais celle-ci se mit à saigner abondamment. Pheder siffla un cheval qui se tenait là, isolé, et celui-ci s’approcha docilement en se laissant monter, puis, il empoigna Udzina, qui s’agrippa prestement à la selle pour grimper à son tour. Ils s’enfuirent à brides abattues vers le château de Zao. Tétanisée, la foule ne bougeait toujours pas, alors que sous les gradins, une main ornée de rubis referma sur elle les plis d’une longue tenture brodée d’hippocampes jaunes.  
 L’œil de Moud surplombait sans aucun doute le couple à cette heure et la main d’Ar la Divine plaça sur leur chemin une grande mouche royale, qui suçait sans surveillance un champ de lupins en fleurs. Ils se transbordèrent de la selle du cheval à celle de la mouche. En se rappelant sa précédente expérience, Pheder tapa prestement mais fermement sur l’énorme tête, entre les poils gras et sombres. Immédiatement, la mouche réagit au signal et ils s’élancèrent dans le ciel d’Anyg, sous une nuée de flèches acérées que leur décochèrent les gardes qui accouraient enfin. Pheder vit avec horreur quelques flèches pénétrer avec un bruit flasque dans le thorax foncé de l’insecte qui les portait. Pour la première fois depuis la rencontre du couple dans la chambre du château, Udzina souriait vraiment en caressant les côtes du seigneur d’Ukbar, devenu à présent le pilote d’un insecte géant et luisant.
  L’île d’Aoz fut bientôt un minuscule point posé sur la mer d’Anyg qui miroitait impassible, indifférente au vent qui la parait d’écume, ainsi qu’aux cruelles affaires humaines. Ils montaient encore, dans un vrombissement étouffé par l’air qui rafraîchissait, traversant un nuage rond et de grandes vapeurs cotonneuses chargées d’humidité qui défilèrent autour d’eux en glissant sur les ailes aux battements frénétiques. La mouche blessée perdit de l’altitude alors que Pheder voyait avec horreur s’écouler un pus blanc et huileux des plaies causées à la bête par les flèches barbares. Les grandes ailes transparentes se mirent à battre de moins en moins vite dans le vent fort qui défaisait les nattes d’Udzina en un long ruban noir ondulant. Alors qu’ils quittaient le nuage ils entendirent derrière eux des vrombissements qui se rapprochaient, et se virent poursuivis par les soldats de Dublin Rakal, montés eux-mêmes sur des mouches de combat très rapides. Arc-boutés sur leurs larges selles, des archers décochaient rapidement leurs flèches, luttant pour conserver un équilibre précaire. Quelques traits percèrent les deux membranes délicates qui les soutenaient et la mouche de Pheder, grièvement blessée, se mit à tomber rapidement vers la mer. Elle agita faiblement ses ailes trouées qui ralentissaient encore heureusement la terrible chute, mais le couple vit avec horreur la surface d’acier de la mer d’Anyg se rapprocher à une vitesse vertigineuse. Udzina se cramponna en ceinturant vigoureusement son ami. Quelques flèches les accompagnèrent encore ; puis, les croyant perdus à jamais, les poursuivants firent demi-tour vers Aoz en voyant la mouche chuter inexorablement vers la mer. Dans une gerbe d’écume brillante, la mouche moribonde écrasa enfin son ventre fragile sur la plaque mouvante et impartiale de la mer d’Anyg.  
 Le choc acheva le diptère en lui déchirant l’abdomen et Pheder et Udzina, projetés dans les airs, tombèrent au milieu des vagues. Une aile émaillée d’arc en ciel battait encore nerveusement dans l’air, plongeant dans l’eau comme une rame et faisant tourner le grand cadavre sur lui-même. Nageant et essayant de se soutenir mutuellement, ils revinrent rapidement vers la masse flottante, désormais immobile et ballottée par la houle. Péniblement, car Pheder souffrait toujours de sa blessure, ils parvinrent à reprendre leur place sur la selle en bois. Les grandes pattes bleues de la mouche morte rayonnaient autour d’eux comme des troncs effilés et leur procuraient en cassant la houle une certaine stabilité. Ils restèrent pensivement silencieux sur leur radeau de chair sombre et Udzina, trempée, remarqua les bouillonnements que les djinns s’amusaient à provoquer à la base de leur étrange navire. Un jet d’écume s’éjecta en fusant brutalement devant les yeux à facettes à demi submergés et revint par à coup en produisant des borborygmes inquiétants. Udzina comprit que la bête coulait lentement :
- « Si c’est le cas, nous n’aurons pas d’autre choix que de la suivre dans les profondeurs. »
 L’insecte dériva pendant des heures sur la mer tranquille en s’enfonçant peu à peu. Seul le gargouillis tumultueux et sporadique s’échappant de leur proue monstrueuse heurtait le silence, accompagné parfois du concert des goélands qui tournoyaient et nageaient autour d’eux, attentifs à ce monstrueux festin. L’écu d’or accroché à la selle brillait de tous ses feux. Le ciel vide ne livrait au regard qu’un petit point à l’horizon qui signifiait qu’ils s’éloignaient de l’île d’Aoz. Celle-ci avait disparu depuis longtemps alors que Pheder et Udzina se tenaient désespérément sur la petite portion du thorax de la mouche encore émergée, ne voyant pas comment échapper à la noyade. Udzina s’était débarrassée de sa robe mouillée et s’efforçait de porter secours à Pheder inconscient, dont la blessure se remettait à saigner. La fin semblait imminente et la princesse d’Anamaying en prenait son parti, car elle mourrait en compagnie de son amour. « Seule je suis venue dans ce monde, pensait-elle, mais avec Pheder je repartirai... »  
 Soudainement, des voiles apparurent à l’horizon, Udzina n’eut pas le courage de réveiller Pheder qui gisait comme mort, craignant l’arrivée des vaisseaux de guerre d’Aoz. La princesse se laissa glisser mollement le long du corps du chevalier, empoignant une flèche qui perçait la mouche pour en utiliser  la pointe acérée dans le but de se trancher les veines. Un râle à peine audible sortant de la gorge de son compagnon arrêta son geste et l’interpella aussitôt en la faisant se précipiter vers lui. Toutefois, le jeune homme ne se réveilla pas, et Udzina resta longtemps interdite, son arme dans le creux de la main. Soudain, la découverte du dessin ornant la voile unique des bateaux qui s’approchaient la fit bondir de joie, alors qu’elle jetait la flèche loin d’elle, animée d’une puissante et heureuse résolution, car elle venait de reconnaître la colombe d’Anamaying. Elle se leva en s’accrochant aux poils humides de la mouche qui s’enfonçait toujours dans la mer et ne protégeait plus que très partiellement le corps de Pheder de l’engloutissement. Agrippée aux soies gluantes du crâne énorme de la bête, ragaillardie, pleine de reconnaissance envers Ar la Divine pour lui avoir épargné un geste définitif, elle se mit à hurler et gesticuler pour attirer sur leur pitoyable radeau l’attention des hommes de la grotte. Enfin les drakkars virèrent de bord et le son des cornes de brume dans lesquelles les marins soufflaient à pleins poumons, indiquaient qu’ils venaient à la rencontre des naufragés. Raide de fatigue, encore submergée par les émotions et le sentiment de désespoir qu’elle venait de vivre, Udzina  essaya de réveiller Pheder en lui prodiguant les caresses les plus douces et les encouragements les plus sincères dont elle se sentait capable, mais elle ne parvint qu’à lui faire bafouiller son propre nom, d’une voix privée de force.
  Un des drakkars présenta enfin sa proue devant eux, s’approchant avec mille précautions, et deux solides gaillards aidèrent la princesse à embarquer, impressionnés malgré eux de tenir entre leurs bras le corps splendide et fragile de leur princesse qu’ils venaient de reconnaître. Udzina se jeta dans les bras de son père en sanglotant, laissant exploser toute l’énergie émotionnelle qu’elle était incapable de contenir plus longtemps. Elle n’oublia pourtant pas son compagnon d’infortune et insista pour que l’on se hâte de le hisser à bord. Elle eut la satisfaction de voir les hommes d’Anamaying s’emparer du corps inerte de Pheder avec d’énormes précautions. Enfin, sur le pont de chêne du bateau, ils assistèrent au naufrage définitif de la mouche qui coula sans vague. Le transbordement réveilla brutalement la douleur de Pheder. Il vit Ulric Tsuk embrasser sa fille les larmes aux yeux et crut encore marcher sur les chemins du rêve et de l’illusion. Pour finir il laissa les gens d’Ar la Divine le coucher dans un lit soyeux. L’eau de jouvence irriguait à présent joyeusement ses tempes ; écoutant les chants sacrés des marins qui remerciaient Ar la Divine, il finit par s’endormir dans les bras de Moud.  
 Aucun vent ne soufflait plus et la grande voile restait carguée sur sa vergue unique. Les rameurs ne calmaient pas leur chant et berçaient des couplets de la grotte bénie le sommeil de leur princesse retrouvée, qui s’abandonna elle aussi à un sommeil réparateur. Dans le lointain, quelques mouches virèrent rapidement dans les nuages mais repartirent précipitamment vers Zao, car les drakkars approchant avaient dû provoquer la stupeur de leurs pilotes. En arrivant en vue de l’île d’Aoz, Ulric Tsuk décida d’ancrer les drakkars dans l’eau profonde et regarda les Nawoks qu’il avait embarqués se mêler aux amazones qui affûtaient leurs glaives. Aucun navire ennemi ne se montrait. Ulric Tsuk expliqua à Pheder que certains Nawoks du littoral connaissaient les secrets d’Anyg et commerçaient avec les barbares du sud, les très rares fois où le courant se montrait favorable. Dans ce cas ils naviguaient toujours sur des pirogues non toilées et de taille modeste, qui, malgré la distance considérable, surfaient sur les vagues admirablement.  
 La tradition théologique de ces Nawoks annonçait le retour du grand dieu dévoreur « Falkin Wallus » précisément sur l’archipel d’Aoz. Cela faisait des barbares du sud des privilégiés respectés, de sorte que ces Nawoks du rivage ne mangeaient jamais un porteur de l’anneau d’or. Une grande tribu vivant plus à l’intérieur des terres et qui était l’alliée objective d’Anamaying, chassait au contraire intensément les barbares. Leurs mouches représentaient pour eux, à l’inverse, des incarnations du chef des djinns aériens, « le grand Léviat ». Pour cette raison, les barbares du sud, qui ne pouvaient rejoindre Obyn par les airs à cause du vent maudit, ne pouvaient pas non plus se risquer trop longtemps dans la forêt, à cause des cannibales hostiles. Seule une mystérieuse accalmie de la tempête divine venait de rapprocher les deux mondes. Après le départ de Pheder de la grotte bénie, les Nawoks alliés avaient permis la traversée d’Obyn et la construction sur la grève des drakkars à la colombe. Sur les bordages de la coque effilée de certains bateaux, la poix du calfatage était à peine séchée. La flottille signait là les navires les plus parfaits jamais exécutés par les maîtres de hache d’Anamaying. De larges boucliers s’alignaient au-dessus du dernier bordage, retenus par leur umbo central et, montrant leurs faces colorées vers la mer, ils indiquaient les intentions guerrières des marins...
 La nuit tomba sur la mer d’Anyg avec sa brutalité coutumière. Appuyé aux cordages en prenant garde de ne pas raviver sa blessure, Pheder penchait la tête sous la voûte étoilée. Il regardait la lune en regrettant « l’œil de Moud », perdu dans la contemplation des mystères célestes. Il se voyait les pieds sur la terre et les bras tendus vers le ciel, avec son nombril au centre de l’univers. Il se sentait transcendé par l’amour d’Udzina, dans cette bienheureuse concomitance de l’homme pleinement évolué. Sa pauvre mécanique humaine prenait soudainement conscience des cycles qui régissaient son existence, et sa poitrine se gonflait d’un sentiment dualiste d’humilité et de victoire. Une pluie d’étoiles filantes illumina un instant le silence infini et l’arrivée d’Udzina mit un terme à sa rêverie. Comme lui, elle semblait impressionnée par la profondeur des cieux et se serra tendrement contre lui :
- « Les amazones ont entamé une danse de mort en prévision des prochains combats. Cela me fait peur de voir la grotte retrouver ses anciens rituels guerriers. »
 Il lui mit le doigt sur les lèvres, d’une manière impérieuse, impérative :
- « Notre amour est une surprise, une découverte, un étonnement, mais la vie se construit au fil de ce qui est vécu, comme la mer si pleine de ressources qui glisse sous la coque de ce navire... »
 Udzina posa sur Pheder un regard attentionné et le gratifia d’un sourire plus qu’amical :
- « ... Je suppose qu’il faut accepter les risques d’un bonheur fondé sur la différence... »
  Le tangage berçait leur embrassade et Pheder cessa de fixer l’île d’Aoz qui brillait toujours de ses feux . Enfin ils s’arrachèrent aux griffes des ténèbres et s’allongèrent sur les lits de fourrure couverts par la grande tente centrale, deux corps chauds de la fièvre de leur dissemblance. Dans le roulis provoqué par la caresse jalouse de la mer d’Anyg, ils écoutèrent les tambours Nawoks cadencer les danseuses amazones, et ils s’endormirent enfin apaisés, sous le charme d’un chant d’Ar la Divine venant du drakkar voisin. Mais c’est une citation de Moud qui ferma les paupières du seigneur d’Ukbar :
Ce que désire  
Le sabre
C’est de devenir
Sa lame
Tranche l’obstacle
Mais n’exige rien
De la division
 
 Ils furent éperonnés au petit jour par le rostre métallique d’une suicidaire galère d’Aoz. L’unique bateau capable de rivaliser avec les drakkars d’Ulric Tsuk sombra malgré tout dans un grand fracas de poutres brisées. Les amazones massacrèrent sans pitié les marins survivants et recueillirent Pheder et Udzina sur un autre drakkar, car le leur coulait également d’avoir reçu ce formidable coup de boutoir. En toute hâte, les drakkars ramèrent à cadence de guerre vers le rivage d’Aoz où ils débarquèrent en vomissant un flot de Nawoks belliqueux et d’amazones fanatisées. Le cliquetis des armes parvint aux oreilles de Dublin Rakal, rageant dans son château et donnant l’ordre aux mouches de combat de contrer cet incroyable débarquement. Les grands insectes se couvrirent d’archers qui s’élevèrent dans d‘impressionnants vrombissements. Leurs grandes ombres glissèrent sur l’armée d’Anamaying dont les fantassins se dispersèrent sous un déluge de flèches, laissant sur le sol de nombreux corps transpercés.
  Les archers d’Ulric n’avaient pas tout à fait terminé leur débarquement. Voyant les amazones et les Nawoks en si mauvaise posture, ils cessèrent de vouloir atteindre la plage pour envoyer de concert une formidable pluie de traits rapides et cuisants, dans un mouvement parfaitement synchrone. Beaucoup de mouches hérissées de flèches multicolores accompagnées de leurs occupants, plongèrent dans la mer sans recours. Une autre tactique fut employée avec un grand succès sur une deuxième vague d’assaut qui venait de coucher pour toujours un nombre conséquent d’amazones. On décocha des flèches enflammées et les mouches recouvertes par la nature d’une substance huileuse extrêmement inflammable devenaient de grosses boules de feu qui retombaient en grésillant sur la plage ou dans la mer. L’une d’elle s’écrasa malheureusement sur un drakkar où elle massacra sous sa masse de  nombreux Nawoks. Le ciel se vida enfin mais la bataille laissait de nombreux morts et blessés de part et d’autre. La colombe d’Anamaying pour l’instant victorieuse se lança à l’attaque de la forteresse de Zao. Pheder fit part de ses inquiétudes au Roi, car il craignait un assaut des autres îles de l’archipel, qu’une mouche avait sans doute prévenues. La troupe se hâta sur le chemin sableux de la colline, portant l’étendard de la colombe dans un concert intimidant de cris de guerre et l’entrechoquement des boucliers d’écorce Nawoks, qui donnaient à ceux-ci des allures de djinns maléfiques. Prévenues, Oaz,  Zoa,  Azo, Oza, Ao, Az, Oa, Zo, Za, les neuf autres îles du sud trahirent Dublin Rakal dont la tyrannie les étouffait, mais elles refusèrent aussi de porter des coups sur leurs frères barbares, préférant une prudente neutralité. Dans la cour centrale de la forteresse assiégée, Dublin Rakal fit brûler de colère la mouche qui lui apportait cette nouvelle et le grand cadavre calcina la roche ou les marques en sont encore visibles aujourd’hui. Beaucoup plus tard, les Nawoks y dressèrent un petit temple en l’honneur du « grand Léviat », pour y offrir de grands festins à Falkin Wallus.
 Les combats durcissaient en intensité et Ulric avait disposé ses troupes tout autour de l’île, n’ayant plus que le château pour objectif. Dans une indicible cohue, les archers Nawoks et les amazones ne s’animaient plus que d’une unique volonté de carnage. Le pont-levis dressé à l’entrée ne cédait pas, et les barbares lançaient de terribles cris à l’adresse de leurs assiégeants. Les traits qui pleuvaient des archères étroites prenaient parfois l’initiative des attaques. De leur côté, les gens de la grotte édifiaient des bastilles et des terrassements, sous les jets de pierres et de madriers lancés des créneaux par les barbares en furie. Le siège s’éternisa et Dublin Rakal se défendait encore âprement dans la formidable forteresse de Zao. Il le prouva encore à la troisième attaque d’Ulric, quand les grandes échelles construites sur place par les Nawoks s’élancèrent à l’assaut des créneaux garnis d’archers habiles. Sous la maigre protection de leurs boucliers de bois, les Nawoks montèrent hardiment à l’assaut, mais furent repoussés avec une telle violence qu’ils durent abandonner leurs échelles enflammées, obligés parfois de sauter dans le vide. Le bélier massif, dont les servants recevaient une averse de roches sur la tête, frappa sans résultat la porte du château lourdement ferrée, en émettant des bruits sourds, sorte de furieux coups de gong qui dominaient la fureur des hommes. La lutte s’enlisait et Ulric fit appeler Pheder dans sa tente afin d’examiner la situation. La confusion atteignait un sommet dans le campement des assiégeants d’où les amazones injuriaient les hommes de la citadelle encerclée, qui leur répondaient en lançant de terrifiantes volées de flèches. L’une de celle-ci traversa la tente royale, où se tenait Ulric et Pheder, en se plantant dans la couche du roi, émettant un son mat. Dublin Rakal demeurait invisible et Ulric Tsuk désespérait de faire rendre gorge au bourreau d’Udzina. Cette dernière restait prostrée à l’écart sans mot dire, n’ayant d’yeux que pour Pheder, estimant avec lucidité que la proximité du chevalier sur son cœur n’exigeait plus nécessairement la mort du tyran. Certes, le scorpion pouvait encore frapper, malgré la mésalliance des îles de l’archipel, indifférentes, mais elle tremblait aussi car elle connaissait la farouche détermination de Pheder à détruire le donjon de Zao, la bête et son nid...  
 La princesse concevait avec difficulté toutes les implications que l’ouverture du tabou d’Obyn signifiait pour la grotte d’Anamaying, comme par exemple l’abolition des interdits et rituels ancestraux. La seule chose pourtant vraiment importante pour Udzina consistait en la présence sur son sein du seigneur d’Ukbar. Il lui avait donné son deuxième anneau d’or, celui qu’il avait retiré du premier barbare qu’il avait rencontré, et qu’elle faisait tourner machinalement sur son doigt fin. Elle sortit en faisant le tour des tentes bleues, pour se diriger vers celles des vivandiers. Elle y commanda une coupe de vin d’Aoz qu’on lui servit avec déférence. Elle croisa une femme immensément belle drapée d’une longue robe blanche, qui attirait comme un aimant tous les regards des soldats par son port altier, sa taille fine et sa blondeur magnifique. Souriant à la princesse d’un air presque contraint, elle s’esquiva rapidement derrière un empilement de barriques et Udzina subjuguée autant qu’intriguée ne la revit plus. Que faisait cette blonde créature au milieu des brunes amazones d’Anamaying ? Son physique excluait qu’elle puisse appartenir à la grotte sacrée... Était-elle une espionne barbare ? La chose intrigua longtemps la princesse qui préféra garder pour elle ses réflexions. Toutefois elle garda un certain temps le visage en mémoire, car elle était certaine d’avoir déjà vu cette femme dans le brouillard de ses rêves. Elle ne pouvait s’y tromper, car l’inconnue témoignait d’une exceptionnelle beauté, et laissait dans le sillage de ses hanches parfaites d’inénarrables effluves de jasmin.
  Peu après les hommes aux catapultes appelèrent Ulric et Pheder car ils venaient de trouver dans la poche à boulet d’un de leurs trébuchets un étrange cristal transparent qui captait joliment la lumière du soleil. A la vue de la boule mystérieuse, Pheder reconnu immédiatement une « larme de Moud » mais d’une taille énorme, sans parvenir à s’expliquer la provenance d’un tel objet dans la pierrière. S’assurant de la précision  de la machine de guerre, il ordonna l’envoi du projectile en direction des murailles de Zao. Une explosion colossale, démentielle, eut lieu, soufflant les tours du château et assurant la victoire définitive aux assiégeants. Au-dessus des murailles, une grosse colonne de fumée signalait à tout l’archipel la chute définitive d’Aoz et de son tyran. Certaines amazones indiquèrent en pointant du doigt, une grosse mouche qui fuyait le désastre en essayant de prendre la direction de la forêt d’Obyn. L’armée d’Ulric Tsuk voulut constater sa victoire divine, indéniablement inspirée par la main d’Ar la Suprême, et remonta la colline.  
 Toutefois, ils n’eurent pas un long chemin à parcourir avant de s’apercevoir que la forteresse de Zao n’existait plus et que les ruines fumantes du haut donjon ressemblaient, avec la distance, à un triste cadavre de mouche noircie. Des centaines de Nawoks se préparèrent à faire la fête et les amazones les rejoignirent pour danser au son des tambours. Bien sur, on ne peut nier que quelques barbares survivants furent mangés, malgré les recommandations d’Ulric Tsuk. Alors que les drakkars tentaient de reprendre la mer pour fuir Aoz dont le château n’existait plus, le petit singe Arda sortit d’une grande jarre en terre cuite en braillant, obligeant les Nawoks à plonger dans l’eau de frayeur. Sans prendre garde aux cris d’effroi qu’il provoquait, il sauta sur Pheder à la cape duquel il se cramponna. Assis sur la nuque de son maître, il salua avec l’armée triomphante les falaises abruptes d’Aoz, où les masques de djinns creusés dans la roche érodée se taisaient désormais.
 


Message édité par talbazar le 03-08-2008 à 17:21:06

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n°715
Seb
tapissier-magicien
Posté le 19-06-2006 à 10:24:44  profilanswer
 

Hello Tal,
 
Moi je préfère avoir tout le reste d'un coup... Enfin, tout le reste du tome 1  :D .
 
Si tu me l'envoies par mail, je rentrerai dedans assez vite, sinon, j'attendrai que tu sois prêt.
 
 :hello:


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°716
talbazar
solve et coagula
Posté le 19-06-2006 à 22:10:08  profilanswer
 

http://img387.imageshack.us/img387/1165/aoz4za.png


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n°717
talbazar
solve et coagula
Posté le 19-06-2006 à 22:18:44  profilanswer
 

CHAPITRE 16
Le krakaten

 

Les drakkars d’Ulrik fendaient les eaux d’Anyg en longs sillons blancs. Le singe Arda, ravi de sa nouvelle partenaire, tressait les nattes de celle-ci dans un style très personnel. Udzina montra ensuite le désordre de sa coiffure à Pheder qui se força à rire car les grandes touffes de cheveux redonnaient à sa bien-aimée l’allure lugubre qu’elle présentait dans le sombre cachot. Les Nawoks chantaient sur le pont un hymne sauvage à Falkin Wallus. Ulric Tsuk s’approcha de Pheder en marchant d’un pas vif, l’air préoccupé :
- « Les Nawoks ont peur. D’après eux, qui connaissent après tout ces eaux mieux que moi, le courant maudit nous a fait dériver vers le repaire du Krakaten, qui est un des plus hideux sortilège d’Anyg, une sorte d’horrible monstre. Pour illustrer ses dires, le roi d’Anamaying sortit d’un coffre en pin un grand exemplaire du livre d’Armoud où l’on trouvait cette allusion :

 

Armoud surgit des eaux d’Anyg
Le krakaten voulu s’en emparer pour le dévorer
Armoud n’est-il pas le maître du rien-faire ?
Et la mer d’Anyg un perpétuel changement ?
« Je m’y oppose » déclara Armoud.
Le Krakaten vint, menaçant, à ces mots
Armoud débloqua son « ka »
Et fit disparaître le monstre
Dix écailles flottèrent à la surface d’Anyg
Donnant naissance à l’archipel d’Aoz

 

Pheder scrutait l’horizon, les amazones s’agitaient d’une nervosité semblable à celle qui parcourait les rangs des Nawoks. La mer était parfaitement calme. Les drakkars aux voiles blanches tranchant l’azur suivaient docilement le sillage du drakkar amiral. De temps en temps pourtant, ils s’inquiétaient de curieux tourbillons creux qui agitaient la surface d’Anyg, en circonvallations d’écume blanchâtre. Pheder penchait pour l’hypothèse d’un banc de maquereaux ou de dauphins. Peut-être un drakkar arrêterait-il sa course pour tendre ses filets ?... Mais les poissons n’apparurent jamais et aucun bateau ne s’attarda. Pheder tournait en rond sur le pont, inquiet de voir les contours de la forêt d’Obyn tarder à venir. Le chevalier espérait qu’ils ne s’étaient pas perdus sur l’immensité liquide d’Anyg. Il se rassura en pensant que les Nawoks avaient parfaitement repéré l’île d’Aoz à l’aller, dans leur raid pour libérer Udzina, et mit ses craintes sur le compte d’une fatigue excessive. Soudain un Nawok pénétra dans la pièce, les yeux agrandis par la présence de l’invisible :
- « Trakon kapt Nawok, lumig ! »
Pheder lui répondit dans le langage grondant des sauvages d’Obyn qu’il commençait à maîtriser :
- « Trakon kapt nitra oblumij, benerg lumir dzag ? »
 « Trakon » semblait être le nom Nawok pour désigner le Krakaten du Livre d’Armoud. Les sauvages paraissaient craindre à l’extrême le fameux Trakon. Comme pour saluer la performance linguistique de Pheder, un éclair zébra le ciel devenu gris et la pluie se mit à tomber abondamment sur la flottille d‘Anamaying. La mer d’Anyg entraîna les drakkars dans une ronde infernale, comme si les eaux se pétrissaient de l’intérieur par la force d’une main invisible, et quelques navires plongèrent dans l’abîme sans espoir de retour. Aspirés, puis rejetés avec une force inouïe, le drakkar du chevalier Pheder glissa en entamant une chute infernale sur la tranche d’un vortex phénoménal. Atteignant une vitesse démentielle, le bateau s’accrocha par la force centrifuge à la crête émergeante du siphon. Cette catastrophique tornade interne se mit à broyer l’océan. Pheder et Udzina, trempés par les embruns, s’accrochaient au bastingage, pris de nausées, et la princesse finit par s’évanouir à la vue du mur d’eau défilant sous eux en une spirale rugissante. « L’effet n’est-il pas dans le prolongement de la cause ? ». Pheder eut une pensée pour le vieux maître Ushidi et se pencha pour vomir; quand la bile fut sortie, il lui sembla un moment apercevoir le fond même de la mer d’Anyg, et il perdit à son tour connaissance près d’Udzina, alors que tout l’équipage du drakkar dormait déjà d’un profond coma.
 Ils se réveillèrent dans le ventre du monstre, et les habitants de cet endroit, car ils y avaient des gens qui habitaient ce lieu, se montrèrent doux et bons. Le krakaten mesurait plus que toute l’île d’Aoz de la tête à la queue, sa peau vert émeraude évoquait les grandes profondeurs d’Anyg. Son long corps reptilien portait une tête de djinn effroyable, sorte de vipère aux yeux rouges, arborant une mâchoire vaste comme l’Oberayan, parsemée de crocs longs comme les arbres d’une forêt d’ivoire. A l’intérieur de ce continent de chair, ayant par d’étranges méandres migré de l’estomac complexe du monstre pour rejoindre ses cavités pulmonaires, vivaient les Erkils, peuple enfoui dans la mémoire du monde, dévoré au temps d’avant Moud par le Krakaten affamé. Désormais les Erkils partageaient avec le Krakaten, qui les maintenaient en vie malgré lui, le secret des abysses d’Anyg. Après leur chute désespérée dans la mouvance du cataclysme marin, les drakkars happés par le monstre gisaient inutiles et brisés sur une vaste plage, gluante et palpitante, mais pourtant nullement désagréable. Sur un lit étrange sculpté dans la nacre d’un coquillage rouge vif,  Pheder et Udzina prenaient un repos parsemé de rêves salés. Deux Erkils, vêtus de pagnes blancs, les incitèrent à se réveiller. Le chevalier Pheder découvrit un environnement enchanteur et son front se rida d’étonnement. L’abri qui protégeait leur sommeil se constituait d’un crâne de gros poisson, qu’il quitta en redescendant un petit escalier taillé dans la masse, et qui conduisait à l’extérieur. L’habitation de cartilage, loin d’être isolée, jouxtait en réalité un petit village. Des gens de tous les âges allaient et venaient, sortant où rentrant de ces crânes énormes, et d’autres Erkils se groupaient à l’intérieur de gigantesques coquilles agrémentées de gracieux balcons. Le sol vivait d’une infime vibration, une pulsation discrète, rappelant aux hommes qu’ils respiraient l’air du Krakaten, le Trakon des Nawoks.
 Dans cette ambiance fantasmagorique, les Erkils chantaient des mélopées pleines de charme exprimant les louanges du monstre Krakaten qui les faisaient vivre. Ulric Tsuk se trouvait en grande conversation avec le chef élu des Erkils. Tous les nouveaux arrivants s’émerveillaient de ce monde étrange, les amazones pleuraient de joie, s’imaginant revenues dans la grotte divine. Dans un coin, les Nawoks s’entretenaient dans un conciliabule menaçant. Répondant aux interrogations de Pheder qui utilisait leur propre vocable, ils expliquèrent que le Trakon étaient une incarnation du « grand Léviat » et qu’il fallait manger sur l’heure les Erkils en offrande à Falkin Wallus. Les sauvages d’Obyn refusèrent tout contact avec le peuple du monstre, ce dernier paraissant avoir rejoint les abysses pour dormir, son grand museau écailleux enfoui quelque part sous les profondeurs de la forêt tabou. Pheder et Udzina succombaient au charme de l’ahurissante cathédrale organique qui formait un univers clos sous les eaux d’Anyg.
 De grands stalactites tremblotants d’un rouge criard, fouettés par un souffle invisible d’une senteur étrangement marine et agréable, frôlaient le village Erkil en masses vibrantes. Tout l’espace baignait d’une curieuse lumière rose orangée, diffusée par la peau de milliers de petits poissons morts, dont on avait cloué la peau tannée et phosphorescente sur le lard épais des cloisons. Il régnait dans cet endroit une chaleur proprement fœtale. Les Erkils, somme toute peu nombreux, portaient des vêtements simples en fibres d’algues et possédaient tous une pilosité exclusivement blanche, qui donnait aux plus jeunes l’aspect des sages anciens. De temps en temps, comme c’était encore le cas, le krakaten avalait quelques forceurs du tabou d’Anyg, et les nouveaux venus résolvaient le problème de la consanguinité en se mélangeant au peuple du monstre. Au cours des années, les naufragés s’habituaient à cette vie surnaturelle et voyaient leurs poils et leurs cheveux blanchir, ressemblant à s’y méprendre aux Erkils natifs. Au bout d’un certain temps, la petite communauté pacifique s’inquiéta de l’attitude menaçante des Nawoks, qui se construisaient à l’écart un village de cases avec les planches récupérées sur les drakkars échoués. Pheder et Udzina furent autorisés à rester dans leur tête de poisson et se faisaient lentement à l’idée de finir leurs jours dans les entrailles du légendaire Krakaten. Leurs jours suivants furent employés à explorer l’habitat Erkil. On y trouvait des souterrains prohibés qu’on ne devait pas franchir sans risquer de faire « tousser » le Trakon, et les Erkils s’arrachaient alors des touffes de leurs cheveux blancs à cette idée. Les amazones d’Anamaying, une fois passées les premières heures enthousiastes, se lassèrent de ce monde sans fleurs et rejoignirent les Nawoks, formant des couples stables dont des enfants naquirent, sans que cette communauté cohabite réellement avec les Erkils.
 Chaque jour les groupes distincts partaient relever leurs filets tendus sur un gouffre brunâtre, recueillant une microscopique portion des poissons avalés par le monstre, et qui constituait l’unique nourriture des Erkils, avec le plancton et les algues comestibles. L’eau douce provenait de petites glandes suintantes aux couleurs chatoyantes, disséminées sur des diverticules sanguinolents. Les amazones firent des tentatives répétées pour convertir les Nawoks au culte d’Ar la Divine, mais les anciennes coutumes tenaient bon dans le cœur des sauvages d’Obyn. Les sortes d’anchois lumineux cloués aux parois par des éclats d’os, rendaient les habitants du Krakaten indifférents aux jours et aux nuits. Pheder alla cueillir quelques « algues à écrire » et se munit d’un calame en os et d’un pot d’encre de seiche. Il entreprit la rédaction d’un journal, le noircissant de sépia des caractères étranges d’Oberayan. On peut aujourd’hui consulter la copie de ce texte traçant les heures du seigneur d’Ukbar dans le corps du Krakaten dans la partie première du « rajout au livre de Moud », non traduite ici, mais dont s’inspire le texte suivant :

 

« Nous passons Udzina et moi des heures bénies de Moud. Nous ignorons à présent le passé et le futur. Je réfléchis au moyen de lui faire partager mon immortalité. Le puits de Radja Minesh est-il devenu à jamais inaccessible ?... Evidemment, comme je l‘ai vu ici, les Erkils connaissent la mort. J’ai moi-même fermé la bouche à plusieurs d’entre eux. Depuis quelques jours, les Nawoks veulent la guerre. Ils ont fabriqué de curieux tambours avec des peaux de raies séchées et leur musique résonne contre les parois humides en les faisant vibrer. De temps en temps, à de minces contractions du sol nous savons que le Trakon a bougé. Hier il s’est mis à tousser brutalement et Udzina qui entamait l’ascension d’un pic de chair a été déséquilibrée et a failli tomber. Notre maison, mis à part sa façade en gueule de djinn, est confortable. Nous faisons tout notre possible pour éviter les  pièges de ce décor vivant. Les Erkils ont en ce sens d’étranges coutumes... »

 

les Nawoks, aux corps nus et tatoués, avaient peint sur la plage lisse de longues arabesques à l’encre de seiche et firent trembler le Trakon en frappant sur leurs tambours. Ils devenaient de plus en plus dangereux et les amazones semblaient vaincues par leur détermination. Les sauvages d’Obyn s’obstinaient à vouloir manger les Erkils aux cheveux blancs... Le chevalier Pheder passa des heures en compagnie des chefs des deux clans pour obtenir une illusoire garantie de paix. Ulric Tsuk appela les amazones à la raison en se rappelant à elles comme étant leur monarque. Le singe Arda lui-même s’efforça de ne pas provoquer l’irritation des Nawoks en s’invitant inopinément dans leurs cases. Udzina admirait les Erkils qui ne voulaient pas la guerre. Inévitablement, les tambours d’Obyn finirent par donner le signal de l’attaque redoutée, et ce fut un massacre des Erkils qui n’avaient que de faibles harpons d’os à opposer aux lourds glaives Nawoks. Mais surtout, ce peuple pacifique n’avait aucune chance de résister à une telle pression, ayant abandonné depuis des temps immémoriaux les réflexes guerriers. Ulrik Tsuk ne contrôlait plus la situation et regretta amèrement d’avoir équipé les Nawoks de glaives métalliques pour attaquer Aoz, et encore plus de les leur avoir laissés après leur arrivée dans le monstre. Les pauvres Erkils aux cheveux blancs furent traqués et exterminés au milieu des cases en coquillage, dont les fines façades sculptées se teintèrent de leur sang. Les sauvages d’Obyn, enhardis par leur victoire facile voulurent prendre les vies de Pheder et d’Udzina, mais les amazones les firent revenir à la raison en s’élançant devant eux, leurs enfants dans les bras.
 La paix revint peu à peu dans les poumons du monstre, mais le peuple des Erkils disparut à jamais dans les viscères glauques et titanesques. A la suite de ce déplorable intermède, la vie reprit malgré tout son cours dans le Krakaten abritant sous ses voûtes charnues l’amour sans faille de Pheder et Udzina. Un grand voilage de soie bleue, retiré d’un drakkar, tendait au-dessus d’eux une nuit fictive. De temps à autre, le Krakaten toussait. Ce monde ignorait le feu et les Nawoks mangeaient leur poisson cru. Pheder, Udzina et Ulric connurent un moment d’effroi lorsque les sauvages et les amazones organisèrent une cérémonie en l’honneur de Falkin Wallus et mangèrent à cette occasion un des leurs, qu’il dévorèrent sans cuisson. Le chevalier et sa princesse voyaient avec horreur le temps venir ou les sauvages s’élimineraient entre eux, dans de sordides orgies cannibales. Mais ils n’avaient pas d’autre choix que de laisser les Nawoks tracer eux-mêmes l’histoire du Krakaten, au milieu des anchois roses, qui ne s’éteignaient jamais. La paix réinstallée fut un jour troublée par d’étranges étirements de la plage aux arabesques talismaniques, et ces secousses ne possédaient rien de commun avec les prémices rythmés préludant la toux sporadique du monstre. Lorsque des paquets d’eau de mer éclatèrent sur la plage carminée en fulgurantes gerbes salées, Pheder dut conclure que le krakaten remontait rapidement sous le soleil d’Anyg. L’eau s’évacuait mystérieusement par d’étroites ravines qui striaient le sol de la plage, en inondant de ses flots bouillonnants les hautes colonnes musculaires et les tapis de muqueuses rosâtres. Tous les regards présents fixaient avec intensité la gigantesque valve trépidante qui les avait plongés un jour dans la moiteur vivante du royaume Erkil.
 D’un seul coup, le diaphragme marbré de veines bleues, se détendit en produisant un bruit assourdissant, et expulsa le cadavre noyé d’une mouche géante du pays d’Aoz, où Dublin Rakal s’accrochait désespérément. Les Nawoks se saisirent de leurs arcs, décochant en hurlant des flèches taillées dans les arêtes des poissons... La mouche déjà morte s’écrasa sur le pseudo-rivage, en démolissant quelques fragiles structures du village en coquillage. Glacé d’effroi, Dublin Rakal se mit à fuir en direction des tunnels vermillons les plus proches. Il venait en effet de reconnaître Pheder et Udzina et, sans prendre le temps de réfléchir à ce prodige, il chercha seulement à éviter la grêle de traits qui s’abattait dangereusement autour de lui. Saisi d’une commune détermination et d’un sentiment de vengeance identique, le chevalier et la princesse s’élancèrent aussitôt à la poursuite du monarque barbare. Les Nawoks ne participèrent pas à la poursuite, regrettant de ne pouvoir incinérer le corps de la mouche, incarnation pour eux du « grand Léviat ». Pheder courrait en brandissant le sabre des ancêtres qu’il venait d’extirper de son fourreau noir, guidé par les bruits de pas pressés du tyran qui frappaient le sol mou devant lui. Les lumières se faisaient plus rares au fur et à mesure qu’ils progressaient, mais, le chevalier Pheder possédait un énorme avantage sur le barbare du sud : il connaissait les lieux...
  Aussi, lorsqu’il vit Dublin Rakal s’engager dans l’un des tunnels tabous des Erkils, il sut que le Krakaten allait tousser violemment et se recula vivement. Effectivement, émettant des bruits de succion ignobles et d’innombrables gargouillis liquides, le tunnel qui protégeait la fuite du barbare se referma sur lui avec un bruit de pet indécent. Il se rouvrit aussitôt, expulsant sur la paroi qui lui faisait face, les restes déchiquetés du roi d’Aoz, persécuteur d’Udzina. Respirant difficilement après sa course folle, Pheder resta un moment figé en contemplant la dépouille démembrée de son ennemi juré et retourna au village maintenant en partie détruit. En chemin, il retrouva Udzina qui voulut voir de ses yeux l’odieuse carcasse de son tourmenteur. Mais quand elle revint vers Pheder, sa peau brune noircissait de colère car le cadavre avait disparu. Pheder lui porta encore témoignage de l’horrible scène et rassura sa bien aimée, lui certifiant que Dublin Rakal reposait dans les enfers de Moud. Le petit singe Arda se précipita au-devant de son maître.
 A peine sa jolie queue rousse avait-elle franchie une squameuse paroi sanguinolente, que celle-ci s’obtura en chuintant en condamnant le chemin du village. Le monstre cacochyme s’annonçait vaincu par une toux d’une violence exceptionnelle. Le passage de Dublin Rakal dans la zone interdite devait expliquer cette inhabituelle et violente réaction. Pheder et Udzina s’enlacèrent, déconfits, avant d’être brusquement rejetés en arrière et projetés au fond d’un cul-de-sac moelleux, parcouru d’ondulations reptiliennes. Le tunnel s’inclina violemment et l’eau de mer s’engouffra en masse dans les canaux profonds des bronches du Krakaten, qui toussa d’un flux cataclysmique dans les profondeurs D’Anyg, créant un raz de marée énorme sur les rivages d’Aoz. La mythique créature remontait à présent vers la surface, étourdissant le couple enlacé de pressions cruelles et ils se sentirent aspirés avec force vers le gouffre laissé ouvert par l’étirement des parois adipeuses. Ils atterrirent sans ménagement sur un lit de tendons distendus qui les projeta de nouveau vers l’avant plus vite qu’une flèche quittant sa corde. Un souffle fétide et chaud les propulsa à une allure folle vers la large et sombre langue du dragon géant, dont le seul crâne aurait pu loger toute entière l’île citadelle d‘Oberayan. Porté sur ce coussin d’air nauséabond, Pheder, Udzina et Arda passèrent au travers de salles magnifiques et insoupçonnées qu’ils n’eurent pas le temps de détailler. Le petit singe s’accrochait désespérément au col de Pheder qui ne lâchait pas la main d’Udzina.
 La turbulence malodorante s’accompagna progressivement d’air plus frais et la vaste luette grelottante apparut devant eux, haute colonne de la taille du donjon d’Ukbar. Elle vibrait comme une cloche endiablée en aspergeant les airs de torrents de salive mêlés d’eau de mer. Le chevalier et sa princesse plaquaient leur corps sur un sol mouvant en essayant d’adhérer à la langue immense, tandis que de gigantesques piliers d’eau se rejoignaient au-dessus d’eux. Par l’ouverture d’une grotte insensée, ils découvrirent le ciel d’Anyg d’un bleu merveilleux qui leur blessa les yeux. Les crocs du Trakon les caressèrent un instant sans les blesser et l’haleine puante les expira dans les airs en direction de la forêt d’Obyn. Ils continuaient encore à voler dans la course du front d’air lorsque les mâchoires du Krakaten se refermèrent en mordant la surface d’Anyg. La bête disparut aussitôt dans un geyser d’écume haut comme une montagne, gardant en son sein les Nawoks et les amazones, successeurs des Erkils. La vague de fond qui s’ensuivi porta rapidement et sans dommage le jeune couple vers le continent. Par la parole d’Ar la divine, l’œil de Moud et la main d’Armoud, Pheder, Udzina et le petit singe se virent échouer, sur une plage léchant la pente herbeuse d’une haute colline, située au Nord-Est de la forêt d’Obyn.

 


Message édité par talbazar le 22-08-2008 à 10:09:01

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n°719
Seb
tapissier-magicien
Posté le 20-06-2006 à 09:41:16  profilanswer
 

Oohh...
De l'archéologie.
 
 :D


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°720
talbazar
solve et coagula
Posté le 20-06-2006 à 11:48:23  profilanswer
 

C'est cela même, fiston.
Les aventuriers du joint de hash perdu, somme toute !
bon, je mettrais bien tout le tome 1 en ligne, histoire d'en finir et passer au tome 2, ça me plairait bien.  :)

 

[CHAPITRE 17
Le roi d’Anamaying

 

Rassuré d’être encore vivant, le seigneur d’Ukbar remarqua immédiatement la perte de son sabre. Le fourreau noir en piteux état de l’arme sacrée pendait encore à sa ceinture, privé de la lame des ancêtres, mais qu’importait l’étui sans l’épée ? À proximité, Udzina massait son corps douloureux dont les longs membres bruns et veloutés se couvraient de vilains hématomes. Le chevalier remercia Moud de les avoir libérés des entrailles du Krakaten et regarda sa compagne inspirer profondément et en silence l’ombre silencieuse d’Obyn, saluant l’aigle d’Oberayan qui planait sous les nuages. Elle connaissait cette région et son cœur, transpercé de douleur par la perte de son père, pleura de joie en découvrant à ses pieds, à une journée de marche, le « lac aux fées » ou vivaient les Nawoks lacustres. La proximité de cette tribu inquiéta Pheder, qui avait choisi son jeune otage dans leurs rangs après un massacre dont ils devaient garder le cuisant souvenir. Le fait que cette peuplade dont ils voyaient au loin les feux, soient les alliés d’Anamaying, ne changerait sans doute rien à leur désir de vengeance. La traversée de cette région vers la grotte bénie s’annonçait périlleuse. Une mer de collines verdâtres léchait l’horizon, encerclant le lac tranquille aux eaux profondes et énigmatiques. Udzina se demandait si le petit Arda ressentait la même émotion devant ce spectacle d’une rare beauté, car le singe grimpé sur son épaule paraissait très méditatif à la vue du pelage vert sombre d’Obyn. Un bruit de branches brisées interrompit la contemplation du petit groupe. Pheder s’empara d’un solide gourdin en regrettant le sabre une fois de plus. Derrière eux, les fourrés se mirent à bouger et deux formes, l’une noire et l’autre blanche, surgirent prestement. Alors que Pheder s’apprêtait à combattre ce nouveau maléfice, il vit avec une immense surprise surgir la majestueuse licorne noire, caracolant en compagnie d’une superbe jument blanche ailée. Apercevant cette dernière, Udzina se précipita les bras en avant sous l’oeil interrogateur du chevalier :
- « Paîkis !, ma douce Paîkis ! Par la main d’Ar la Divine, je suis contente de te revoir ! »
 Elle flattait l’encolure de son cheval extraordinaire en expliquant à Pheder qu’il voyait devant lui la jument sacrée d’Anamaying, puis elle questionna Pheder à son tour sur l’étrange corne de Ramej. Paîkis se cabra, écartant de larges ailes éclatantes de blancheur au soleil naissant. La longue crinière immaculée se mariait superbement avec les crins noir de suie de l’étalon. Arda, au comble de la joie, sauta sur le dos de la jument qui s’effraya en hennissant, et Udzina s’efforça de la rassurer en lui parlant doucement. Elle venait juste de faire remarquer à son compagnon que les chevaux n’étaient pas sellés quand une troupe de Nawoks aux corps peints se rua sur eux en bondissant dans les fougères. Pheder  empoigna fermement son solide gourdin  dans ses deux mains. Une flèche zébra l’air et vint se planter au pied des chevaux; aussitôt la grande jument blanche plia un genou au sol dans un geste d’invite. Après avoir éventré un assaillant de sa corne dure, Ramej s’enfuit dans l’abri du sous-bois. Sans perdre de temps, le couple enfourcha Paîkis qui déploya ses grandes ailes en s’envolant d’un saut vif, stupéfiant les Nawoks et les obligeant à cesser le tir. Du haut de leur fougueux animal, ils virent les sauvages craintifs et dépités abandonner la partie, mais peut-être aussi avaient-ils reconnus Udzina, princesse de la grotte alliée...
 La crinière de neige fouettait l’air en balayant les visages ravis de ses cavaliers, car cette escapade aérienne ne ressemblait en rien à  la lourde progression bruyante des mouches d’Aoz. Elle offrait au contraire un vol régulier et silencieux, l’animal battant doucement l’air de ses ailes magnifiques. Planant sur l’immensité d’Obyn, la jument se dirigea vers les volutes de fumées lentes qui s’élevaient devant eux, et se posa sur la colline qui cachait en son sein la grotte d’Anamaying. Le corps frémissant, Paîkis replia ses ailes et laissa descendre le chevalier et la princesse. Celle-ci la flatta avec des larmes dans les yeux qui ne devait rien au vent de la course, mais traduisait l’émoi des retrouvailles dont la jeune femme était submergée. Sans difficulté, Udzina ouvrit la marche et ne tarda pas à frapper sur la lourde porte en fer qui obstruait l’entrée de la grotte. La belle amazone qui se présenta laissa exprimer une joie évidente à la vue de sa princesse et Pheder s’amusa de leur sincère et peu protocolaire accolade.
 Ils redescendirent le grand escalier qui s’emplissait d’un ténu brouillard rosé, puis ils traversèrent les diverticules cultivés qu’Udzina retrouva avec un plaisir inexprimable. Elle suivait cette fois son joyeux compagnon qui cueillit pour sa princesse une rose pourpre dans les petits jardins cavernicoles. En arrivant dans la cité, un cortège impressionnant les suivait et malgré la peine causée par l’absence du roi, le retour de la princesse captive combla les sujets de la grotte de ravissement. Les ruelles d’Anamaying s’animèrent grandement de cette foule excitée qui rendait vivantes toutes les nuances du bleu. Une odeur de jasmin effleura pourtant les narines de Pheder en chassant presque les effluves de menthe qui traînaient dans le sillage de la future reine d’Anamaying, trop grisée pour remarquer qu’une étrange femme blonde fixait ses yeux sur elle. Comme cette couleur de cheveux inhabituelle pour la grotte ne pouvait longtemps passer inaperçue, Argamone se dévoila en faisant un pas en avant. Tous les gens présents se figèrent instantanément et littéralement, arrêtant leurs gestes pour devenir aussi immobiles qu’une armée d’automates. Intriguée par ce sortilège qui ne pouvait être que l’œuvre d’une fée, Udzina regarda l’auteur de ce charme.
  Surprise, elle reconnut la femme énigmatique du siège d’Aoz, alors que Pheder, qui revoyait Argamone, poussait un juron sur l’œil de Moud. La foule toujours immobile formait dans la grotte un spectacle inquiétant et le silence de cette multitude fantoche agrandissait l’espace de sa présence intemporelle. Toutefois Argamone s’approcha de Pheder à qui elle cligna langoureusement des yeux, au grand étonnement d’Udzina. Le chevalier ne put faire l’impasse sur les présentations et la fée d’Obyn s’inclina enfin devant Udzina qui pinçait nerveusement les lèvres et supplia que l’on rende le mouvement à ses gens. A l’instant, d’un mot de la fée, la foule reprit vie, criant et jetant sur le trio des pétales de fleurs, acceptant la présence énigmatique d’Argamone dans la grotte comme la chose la plus banale. Contente de son effet, l’espiègle immortelle avait saisi le bras disponible de Pheder, laissant l’autre à Udzina qui cria encore sa joie à la vue du palais. Enfin, prenant place au balcon ouvragé, la nouvelle reine d’Anamaying expliqua à ses sujets ses aventures sur l’archipel d’Aoz et le triomphe de son père malheureusement prisonnier à jamais du Krakaten. Elle présenta également Pheder comme son nouvel époux devenu de fait le nouveau monarque de la grotte sacrée. Un soulèvement enthousiaste saisit la foule à cette annonce et la voûte cristalline résonna d’un même cri, que l’écho fit traîner sur les dômes et les minarets des temples d’Ar la divine. Assise en retrait, la belle Argamone avait donné de l’herbe à mâcher au petit Arda qui se mit à rêver les yeux ouverts.
 Après toutes leurs aventures Pheder et Udzina prirent un repos mérité dans le havre de paix du palais, dont les linteaux de saphirs ourlaient avec grâce le garde à vous impeccable des ouvertures. Les grandes capucines grimpaient à l’assaut des murs sculptés en les ombrageant de leurs feuilles aussi larges que des assiettes. Sous le plafond cotonneux et rose de la grotte, les oiseaux passaient et repassaient toujours en égayant ce drôle de ciel de leurs courses folles. Dans les jardins d’Ar retrouvés ou dans leur somptueuse chambre, Pheder et Udzina passaient leurs journées à boire un thé parfumé en compagnie d’Argamone, qu’Udzina, peu impressionnée par le statut de fée immortelle de la blonde créature, écoutait parfois d’un air un peu trop distrait. Un jour, une amazone amena la licorne noire, à la vue de laquelle Pheder ne cacha pas sa joie. Alors, Udzina fit seller de son côté sa fantastique jument pour une promenade commune dans les bois environnants, qu’une nombreuse présence d’amazones sécurisait. Au loin, toutefois, ils entendirent le tambour Nawok, et jetant un oeil inquiet en direction du lac, ils se dépêchèrent de rentrer. Udzina fut sacrée reine d’Anamaying par la parole d’Ar au divin visage. Pheder, quant à lui, oubliait petit à petit son fief d’Ukbar et se promenait nonchalamment, peut-être de plus en plus souvent, la main serrée dans celle d’Argamone, au milieu des rues fastueuses et encombrées de plantes grasses. Ce charmant duo irritait néanmoins d’une façon grandissante Udzina qui aurait voulu congédier la fée sur-le-champ mais craignait de blesser son chevalier. Au cours des interminables bavardages que Pheder développait en compagnie de la fée, le chevalier ne sous-estimait pas son rôle dans la destruction d’Aoz. Udzina, qui dans ses tête à tête s’amusait de voir Pheder singer Dublin Rakal à la façon d’ Arda, s’énervait de le voir répéter ces singeries pour amuser la fée et encore plus du regard émerveillé de la blonde Argamone. Heureusement, Pheder manifestait  toujours son amour à sa brune souveraine. Un jour, Udzina, n’y tenant plus, pria Argamone de retourner vivre dans son manoir d’Obyn. Pheder se rendit compte de la guerre larvée que se menaient les deux femmes, il assura encore Udzina de son amour mais il appréciait tellement la compagnie d’Argamone qu’il s’irrita des manœuvres de sa reine. Pour la première fois depuis leur étrange rencontre, ils n’étaient pas d’accord entre eux. Udzina ne pouvait s’empêcher de douter de Pheder, et celui-ci devait mentir pour affaiblir la grande amitié qu’il nourrissait pour la fée, ce qui augmentait son pouvoir de séduction auprès de cette dernière. Pheder connaissait aussi des moments de doute, pendant lesquels il se demandait s’il ne magnifiait pas trop son désir d’Udzina, dans un de ces élans narcissiques du moi qui veut à tout prix aimer comme il est aimé. Argamone poussait le chevalier à dépasser sa peur de se dévoiler et lui prouvait tous les jours le plaisir d’être proche l’un de l’autre. Le seigneur d’Ukbar, désormais Roi d’Anamaying, sentait s’éloigner l’harmonie et l’intimité qui l’unissaient à Udzina. Il essaya de s’immerger dans la sagesse d’Ushidi mais celle-ci ne lui apporta pas de réponse. Comme il ne supportait plus de vivre avec des émotions fausses, il s’isola insensiblement dans un silence négatif.
 Un jour, alertée par ce pressentiment qui fait qu’on ne trompe jamais une fée, Argamone suivit Udzina sans qu’elle s’en rende compte dans une pièce secrète du palais. Elle vit la Reine en grand commerce avec un sorcier Nawok dissimulé sous une grande robe bleue anamayenne. Argamone utilisa son pouvoir hyperlucide pour découvrir le contenu de la fiole que le sauvage remettait à Udzina. Quand elle réalisa qu’il s’agissait d’un philtre d’amour destiné à Pheder, elle se laissa aller franchement aux larmes et des gouttes glacées glissèrent de ses beaux yeux bleus pour tomber en tintant sur le sol. Un sentiment de colère grandit en elle car elle aurait depuis longtemps pu s’attacher le chevalier en utilisant sa très grande science magique. Cette déloyauté d’Udzina fit naître pour la première fois de sa longue vie un sentiment de colère dans le cœur d’Argamone, qui comprenait pourtant sa brune rivale. Comme il lui aurait été aisé, à elle, la fille de Radja Minesh Lubitz, le magicien d’Obyn, de pratiquer les sortilèges pour s’attacher le jeune homme !... Consciente de cette donnée fondamentale, elle ne retourna pas chez elle, et troublée par cet étrange instrument de distanciation qu’elle découvrait, elle prit la forme exacte d’Udzina. Désormais, Pheder ne sut jamais s’il enlaçait la vraie Udzina où la fausse, et redoublait d’un amour exclusif pour la reine, ayant bu le philtre Nawok, alors qu’Argamone connaissait un plaisir pervers mais réel :
- « Vivre, c’est partager, disait-elle à Pheder ravi qui croyait entendre sa bien-aimée. »
 Toutefois ce comportement opportuniste s’arrêta quand Udzina pénétra dans la pièce qui abritait les amants. Elle se voyait elle-même dans les bras de Pheder et, intelligente, elle comprit immédiatement l’odieuse manœuvre d’Argamone, à qui elle jeta un lourd chandelier, folle de rage. Argamone évita l’objet en cherchant à le faire disparaître en vol de son index pointé, mais l’enchantement puissant fit également disparaître Udzina qui se trouvait derrière. Aussitôt Pheder envoya un soufflet monumental à la fée qui retrouva sa forme originelle. Il somma Argamone de faire revenir la reine dans le palais. Malgré la gifle, la fée tremblait encore des caresses de Pheder et ne voulut rien savoir. Elle plongea au contraire dans l’oreiller bleu ses boucles blondes et soupira de bonheur.

 


 Ils redescendirent le grand escalier qui s’emplissait d’un ténu brouillard rosé, puis ils traversèrent les diverticules cultivés qu’Udzina retrouva avec un plaisir inexprimable. Elle suivait cette fois son joyeux compagnon qui cueillit pour sa princesse une rose pourpre dans les petits jardins cavernicoles. En arrivant dans la cité, un cortège impressionnant les suivait et malgré la peine causée par l’absence du roi, le retour de la princesse captive les combla les sujets de la grotte de ravissement. Les ruelles d’Anamaying s’animèrent grandement de cette foule excitée qui rendait vivantes toutes les nuances du bleu. Une odeur de jasmin effleura pourtant les narines de Pheder en chassant presque les effluves de menthe qui traînaient dans le sillage de la future reine d’Anamaying, trop grisée pour remarquer qu’une étrange femme blonde fixait les yeux sur elle. Comme cette couleur de cheveux inhabituelle pour la grotte ne pouvait longtemps passer inaperçue, Argamone se dévoila en faisant un pas en avant. Tous les gens présents se figèrent instantanément et littéralement, arrêtant leurs gestes à l’instant et devenant aussi immobiles qu’une armée d’automates. Intriguée par ce sortilège qui ne pouvait être que l’œuvre d’une fée, Udzina regarda l’auteur de ce charme.

 

 Surprise, elle reconnut la femme énigmatique du siège d’Aoz, alors que Pheder, qui revoyait Argamone, poussait un juron sur l’œil de Moud. La foule toujours sans mouvement jetait d’un coup dans la grotte un spectacle inquiétant et le silence de cette multitude fantoche agrandissait l’espace de sa présence intemporelle. Toutefois Argamone s’approcha de Pheder à qui elle cligna langoureusement des yeux, au grand étonnement d’Udzina. Le chevalier ne put faire l’impasse sur les présentations et la fée d’Obyn s’inclina enfin devant Udzina qui pinçait nerveusement les lèvres et supplia que l’on rende le mouvement à ses gens. A l’instant, d’un mot de la fée, la foule reprit vie, criant et jetant sur le trio des pétales de fleurs, acceptant la présence énigmatique d’Argamone dans la grotte comme la chose la plus banale. Contente de son effet, l’espiègle immortelle avait saisi le bras disponible de Pheder, laissant l’autre à Udzina qui cria encore sa joie à la vue du palais. Enfin, prenant place au balcon ouvragé, la nouvelle reine d’Anamaying expliqua à ses sujets ses aventures sur l’archipel d’Aoz et le triomphe de son père malheureusement prisonnier à jamais du Krakaten. Elle présenta également Pheder comme son nouvel époux et de fait le nouveau monarque de la grotte sacrée. Un soulèvement enthousiaste saisit la foule à cet aveu et la voûte cristalline résonna d’un même cri,  que l’écho fit traîner sur les dômes et les minarets des temples d’Ar la divine. Assise en retrait, la belle Argamone avait donné de l’herbe à mâcher au petit Arda qui se mit à rêver les yeux ouverts.

 

Après toutes leurs aventures Pheder et Udzina prirent un repos mérité dans le havre de paix du palais, dont les linteaux de saphirs ourlaient avec grâce le garde à vous impeccable des ouvertures. Les grandes capucines grimpaient à l’assaut des murs sculptés en les ombrageant de leurs feuilles aussi larges que des assiettes. Sous le plafond cotonneux et rose de la grotte, les oiseaux passaient et repassaient toujours en égayant ce drôle de ciel de leurs courses folles. Dans les jardins d’Ar retrouvés où dans leur somptueuse chambre, Pheder et Udzina passaient leur journée à boire un thé parfumé en compagnie d’Argamone, qu’Udzina, peu impressionnée par le statut de fée immortelle de la blonde créature, écoutait parfois d’un air un peu trop distrait. Un jour, une amazone rapporta la licorne noire; à la vue de laquelle Pheder ne cacha pas sa joie et sans attendre, Udzina sella également sa fantastique jument pour une promenade commune dans les bois environnants, qu’une nombreuse présence d’amazones sécurisait. Au loin, toutefois, ils entendirent le tambour Nawoks, et jetant un oeil inquiet en direction du lac, ils se dépêchèrent de rentrer. Udzina fut sacrée reine d’Anamaying par la parole d’Ar au divin visage. Pheder, quant  à lui, oubliait petit à petit son fief d’Ukbar et se promenait nonchalamment, peut être de plus en plus souvent, la main serrée dans celle d’Argamone, au milieu des rues fastueuses et encombrées de plantes grasses. Ce charmant duo irritait néanmoins d’ une façon grandissante Udzina qui aurait voulu congédier la fée sur-le-champ mais craignait de blesser son chevalier. Dans les longs et interminables bavardages de Pheder à la fée, le chevalier,  en racontant ses aventures, ne sous-estimait pas son rôle dans la destruction d’Aoz. Udzina, qui dans ses tête à tête s’amusait de voir Pheder singer Dublin Rakal à la façon d’ Arda, s’énervait de le voir répéter ces singeries pour amuser la fée et encore plus du regard émerveillé de la blonde Argamone. Heureusement, Pheder manifestait  toujours son amour à sa brune souveraine. Un jour, Udzina, n’y tenant plus, pria Argamone de retourner vivre dans son manoir d’Obyn. Pheder se rendit compte de la guerre larvée que se menaient les deux femmes, il assura encore Udzina de son amour mais il appréciait tellement la compagnie d’Argamone qu’il s’irrita des manœuvres de sa reine. Pour la première fois depuis leur étrange rencontre, ils n’étaient pas d’accord  entre eux. Udzina ne pouvait s’empêcher de douter de Pheder, et celui ci devait mentir pour affaiblir la grande amitié qu’il nourrissait pour la fée, ce qui augmentait son pouvoir de séduction auprès de cette dernière. Pheder connaissait aussi des moments de doute, pendant lesquels il se demandait s’il ne magnifiait pas trop son désir d’Udzina, dans un de ces élans narcissiques du moi qui veut à tout prix aimer comme il est aimé. Argamone poussait le chevalier à dépasser sa peur de se dévoiler et lui prouvai