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[Heroic Fantasy] La Fille du Nécromant (24%)

 
n°22
Deidril
Posté le 17-11-2005 à 17:08:22  profilanswer
 

Bon, je me décide à participer au forum de 'Ink', qui m'a quand même soutenu et a commenté la plupart de mes écrits sur HFR. Alors pour les lecteurs des 'Parrains de la Plume', l'intro de mon roman en cours dans sa version la plus corrigée à ce jour... ( ce qui n'exclut pas la présence de coquille ).
 
________________________________________________________________________________________________________
 
Zaar.
 
Ce nom remonte à l’origine des civilisations.
Il est si craint que seul le fou ou l’idiot le prononce.
Celui qui le porte a contribué à faire de la magie un art.
 
Il a dompté la mort, et l’a mise dans un livre.
La nécromancie, la science qu’il a créée, est ennemie de tout ce qui est juste.
Ses grimoires renferment tant de pouvoir
Que des empereurs ont détruit des pays pour les posséder.
 
Il est désormais en quête de l’ultime élixir.
L’eau de jouvence pour une jeunesse éternelle,
Le philtre insufflant l’absolu pouvoir,
L’ambroisie de la divinité.
 
Voici l’histoire de cette quête,
De la fille qu’il éleva,
De l’homme qui l’aima,
Et du monstre qui les persécuta.
 
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                P R O L O G U E
 
 Le ciel était de cendre et de suie. Les fumées montaient haut dans le ciel pour se joindre aux nuages colériques chargés de foudre et de tonnerre. Les corps carbonisés jonchaient les rues, disparaissant peu à peu sous les scories qui tombaient, telles la neige. Les demeures et les temples s’écroulaient comme de vulgaires châteaux de cartes. Les magnifiques jardins se consumaient comme des feux de paille sous le regard imperturbable des statues de marbre qui en bordaient les allées. Les rivières de lave bouillonnante rongeaient le sol et dévoraient la pierre, ouvrant des failles dans les rues pavées, défigurant les grandes places et les cours au sol dallé. L’une après l’autre, les maisons en un ultime brasier flamboyant.
 
Dans le lointain, le volcan cracha encore sa colère. La terre trembla, et les cieux se chargèrent de braises ardentes et de fumées mortelles.  
 
La petite fille errait dans l’avenue, luttant pour chaque pas dans ce cloaque de cendres et de boues qu’était devenue la magnifique cité de Selystra. Gardant contre elle une poupée de paille et de tissu, l’enfant frotta son visage de son autre main pour chasser les poussières brûlantes qui s’y agglutinaient.  
Ces poussières, elles flottaient dans l’air, profitant de chaque souffle de l’enfant pour s’infiltrer dans ses poumons et l’étouffer. La fillette toussait sans cesse, crachant des caillots de suie et de sang, mais sa respiration devenait de plus en plus pénible, et chaque gorgée d’air se payait par une fulgurante douleur à la poitrine.
 
Sa tendre peau n’était plus que crasse et brûlures. Sa chevelure noire était grisée de cendres. Marionnette de son instinct de survie, l’enfant avançait méthodiquement, un pas après l’autre. Elle piétina des corps enfouis dans les boues. Elle sentit des chairs pétrifiées et des os carbonisés se casser sous ses pas. Des charbons ardents lui mordirent ses chevilles et ses mollets. La fillette aurait voulu hurler sa douleur mais elle avait déjà tant pleuré et tant crié que sa gorge meurtrie ne pouvait donner davantage.
 
La fillette était si fatiguée qu’elle songea à se laisser tomber et à fermer les yeux. Mais quelque chose au fond d’elle l’en empêchait catégoriquement, lui soufflant qu’elle ne s’en réveillerait pas. Plus morte que vive, l’enfant continua d’avancer.
 
«_ Pourquoi luttes-tu, petite fille ? »
 
Chassant les larmes qui embrouillaient sa vue, elle chercha l’origine de la voix et releva la tête. L’homme se tenait à quelque pas, juste devant elle. Elle vit qu’il était fort et beau comme les statues des temples. Une obscurité l’enveloppait comme un manteau sur les épaules, et ses yeux sans pupille étaient d’un noir absolu, de ce noir sans reflet qui semble dévorer toutes les lumières. Et de ce même noir, ses courts cheveux étaient colorés.  
 
Détaillant l’inconnu de la tête aux pieds, la fillette releva que ces derniers flottaient au dessus du sol.  
 
Comme l’enfant ne répondit pas, l’homme la questionna de nouveau.
 
«_ Pourquoi luttes-tu donc ? Pourquoi ne t’abandonnes-tu pas à la béatitude de la mort ? Ces quelques instants de vie que tu voles au destin, valent-ils le prix de cette douleur qui te dévore ? Ne comprends-tu pas que ta route s’achève ici, inexorablement ? Mais si tu le souhaite, je mettrais dans l’instant un terme à tes souffrances, et tu retrouveras la paix.
_ Qui êtes-vous, monsieur ? demanda craintivement la fillette.
_ Je suis celui qui a tué tes parents, tes frères, tes voisins et tes amis. Je suis responsable de la mort de chacun des habitants de cette orgueilleuse cité. »
 
Les révélations touchèrent la fillette jusqu’au plus profond de son âme. Faisant fit de ses blessures et de sa fatigue, le regard de l’enfant s’enflamma, brasier nourrit de colère et de vengeance.  
 
_  Pourquoi ? cria-t-elle. Pourquoi avez-vous fait cela ?
_ Parce que je le pouvais. Parce que la mort était la seule alternative à la soumission, et parce que Selystra a bien mal choisi. »
 
La fillette serrait les poings et les dents, ivre de rage, dégoutée de tant d’injustice. Le regard de l’homme était rivé sur elle. Il semblait attentif et concentré. Instinctivement, l’enfant compris qu’il la tuerait au premier geste de colère qu’elle esquisserait envers lui. Elle se sentait insignifiante et impuissante, mais elle ne voulait pas qu’il ait la satisfaction de la voir capituler, ni lui fournir l’excuse pour l’éliminer. Elle se contenta donc de lui adresser un regard de mépris et de défi.
L’attitude de l’enfant intrigua l’homme.
 
 «_ Ta cité est détruite, ta famille décimée. Tout ce qui était ton univers n’existe plus. Ton esprit est en proie au chagrin et à la peine, et tu me déteste plus que tout au monde. Et pourtant, tu te joue de moi. »
 
L’homme détailla la fillette de bas en haut. Celle-ci frissonna alors que les yeux noirs la fixait, comme s’ils perçaient sa chair pour lire jusqu’au plus profond de son âme.
 
 «_ Il ne sera pas dit que je suis totalement indifférent à ce témoignage de volonté et de courage. »
 
L’homme tendit vers l’enfant une main gantée de velours noir.
 
« _ Si, pour vivre et te venger, tu es prête à renoncer à tout, alors prend ma main. Autrement, passe ton chemin, et continue ta route. La délivrance ne devrait plus tarder, et tu rejoindras tes proches, où qu’ils puissent être. »
 
La fillette considéra la main tendue avec surprise. Soudain, le sol trembla tandis que le volcan gronda de nouveau. Des crevasses déchirèrent le sol, révélant un flot de magma qui montait de l’abîme pour se déverser dans l’avenue. Les cadavres d’habitants pétrifiés par les pluies de cendres furent consumés par des rivières de feu. Les armatures calcinées des chariots d’une caravane s’affaissèrent, achevés par la marée de lave. La fillette comprit qu’elle n’aurait pas d’autre chance en voyant le magma qui déferlait dans sa direction, et elle tendit sa main pour saisir celle du meurtrier de son peuple.
 
 «_ Mais je dois te prévenir, intervint celui-ci. La porte que je t’ouvre donne sur une voie bien plus sombre que celle sur laquelle tu te serais engagée après ton dernier souffle. »
 
L’avertissement fit hésiter l’enfant un court instant. Puis, elle se saisit finalement de la main tendue. Le contact en fut glacial, et elle sentit son bras paralysé par un froid mortel.  
 
«_ Tu as choisi de vivre et de servir. Je forgerais ton esprit pour recevoir la connaissance,  j’entraînerais ton corps à manier le pouvoir, et tu réaliseras mes desseins en ce monde. Puis, quand tout cela sera accomplit, lorsque tu auras payé la dette que tu me dois pour t’avoir sauvée aujourd’hui, peut-être t’accorderais-je une chance de te faire justice. Maintenant, dit-moi ton nom, enfant ?
_ Lysane. Je m’appelle Lysane.
_ Un nom trop tendre pour la fille de Zaar. Désormais, tu t’appelleras Lysandre. »
 
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Et voilà :)  
 
J'espère que cette version remaniée de ce que vous avez éventuellement lu sur HFR vous plaira davantage :)


Message édité par Deidril le 30-03-2006 à 12:26:54
n°24
Seb
tapissier-magicien
Posté le 18-11-2005 à 10:13:33  profilanswer
 

:bounce:  
 
Salut Deidril,
 
Bon, moi j'adore.
Je ne pense pas que ta façon d'écrire soit universelle ou parfaite, mais j'y suis particulièrement sensible.
Un prologue, ça n'est pas grand-chose, mais je crois que c'est suffisant pour avoir une idée de ton monde, tant je le trouve puissant.
Chapeau pour les quelques strophes sur Zaar au tout début. Je ne les avais encore pas lues. Ca met bien dans l'ambiance.
 
Je suivrai la suite avec grande attention et tu peux compter sur moi pour un examen approfondi quand tu auras fini de raconter ton histoire.
J'ai vu dans ton message de l'espace détente que tu t'y remettais, avec des objectifs pour 2006...
J'en salive déjà.


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°25
Deidril
Posté le 18-11-2005 à 10:40:49  profilanswer
 

J'ai quasiment terminé le 'tome 1' :) ( environ 520k espace non compris ), et je me tate à faire un seul volume de 1 million, ou bien d'envoyer le premier tome et d"attaquer le 2eme. J'ai demandé des conseils sur le forum nesti, histoire de voir ce qu'ils en pensaient.
 
Ces derniers jours ont été particulièrement productif, surtout en scènes fortes, donc je suis très content et très enthousiaste :)
 
Une fois 'La fille du nécromant' bouclé , je me replongerais dans 'les larmes du spectres' évidemment :)
 
 

n°26
Ink
Répondeur
Posté le 18-11-2005 à 10:49:41  profilanswer
 

:D  
 
Eh bien je te souhaite tout ce qu'il y a de meilleur.
 
J'espère qu'on pourra t'aider à bonifier ton texte avant envoi aux éditeurs.
 
Et puis si ça coince quelque part ou que ça tarde, tu as pris connaissance des possibilités du site... Elles sont à ta disposition sans contrainte et sans exclusive.
 
 :hello:


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Si vous souhaitez aider ce site, aidez les auteurs.
n°73
Eridan
Mage noir
Posté le 01-12-2005 à 16:10:34  profilanswer
 

Que dire ? Ce serait comme juger une nouvelle sur sa première phrase.
 
Ce qui est plus facile à dire :
- "L'une après l'autre, les maisons en un ultime brasier flamboyant." Phrase sans verbe.
- "Ses yeux sans pupille" J'ai déjà entendu cette expression. Je ne vois pas ce que cela peut bien donner. La pupille, c'est le trou au milieu de l'iris par lequel passe la lumière. C'est sûr qu'un œil avec un iris complet ferait bizarre, mais dans le cas où il serait très noir cela ne changerait rien visuellement à la normale.
- "Ta cité est détruite… Et pourtant tu te joue de moi". Un "s" à joues.
Ceci dit la forme du texte en général est correcte.
 
Le thème d'un magicien qui sauve une fille, je l'ai développé dans une nouvelle que je mettrai bientôt en ligne ici. Mon magicien n'était pas mauvais, ce n'est pas lui qui faisait le mal et pourtant on me demandait des justifications très sérieuses pour son action. Dans ton cas, elles sont encore plus légères.
Il faut impérativement autre chose. Du style : la fille à un pouvoir exceptionnel et le mage compte l'utiliser pour ses objectifs. Peut-être le précises-tu après, mais là, ça fait trop léger.
 
Ce qui me fait un peu peur c'est la suite. Tu annonces clairement l'histoire d'un trio maudit et ça me paraît faible pour tenir un roman. As-tu une histoire dans l'histoire ? Ce que je veux dire, c'est qu'à ce niveau j'ai peur d'imaginer trop bien ce que sera l'histoire.

n°77
Deidril
Posté le 01-12-2005 à 18:58:31  profilanswer
 

Merci Eridan. Le verbe disparut est 's'affaissèrent' . Je ne m'explique pas sa disparition... j'ai du le zapper lors d'une correction par inadvertance.
 
Pour eclaircir ton horizon , voici la suite, car effectivement, le prologue n'est pas à l'image de la maniere dont le livre est construit...
 
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                chapitre I  
« …
 
Ce monde n'était plus que cendres et ruines.  
 
 Les peuples libres étaient brisés et divisés, leurs empires n'étaient plus que souvenirs. Les légions d'Andragoras, le Dieu Déchu, avaient balayé les continents sous le commandement des Douze, ces rois traîtres à leurs peuples qui jurèrent allégeance à la sombre divinité. Les conquérants soumirent tant de pays et asservirent tant de cités que leur domination s'annonçait éternelle. La puissance qu'ils déchaînèrent pour parvenir à leurs fins changea pour toujours la face du monde.
 
 L'empire de Serimus le Grand ? Il reposait désormais sous les flots.  
  A l'instant même où, involontairement, l'empereur archimage ouvrit le portail vers Andrahyr, la prison d'Andragoras, la rage du Dieu Déchu et de ses démons fracassa le continent. Les terres fertiles aux cultures abondantes furent submergées par les flots, les cités de marbre et d'obsidienne furent brisées et précipitées dans l'océan.
 
 Les six royaumes des Valariens ? Divisés par la trahison et corrompus par les promesses malignes ! Le mensonge et la haine blessèrent les hommes bien plus efficacement que l'acier et le feu.  
 
 Dès lors que le Haut Roi tomba, l'espoir des hommes mourut avec lui. De la bataille qui prit place à Ormyr, la capitale des valariens, seuls neuf survivants sortirent des décombres. Désormais recouvert perpétuellement par des nuages de cendres, l'orgueil de l'humanité devint un cimetière, un champ de ruines hanté pour l’éternité par les spectres de ses milliers de défenseurs.
 
 Le Cercle des Anciens ?  
 
 Les pairs de Serimus, et ses égaux en magie, luttèrent de toutes leurs forces. Des années durant ils portèrent à bout de bras ces nations qui résistaient à l'envahisseur. Mais ces archimages, aussi puissants soient-ils, avaient la faiblesse du nombre. Certains tombèrent sur un champ de bataille. D'autres prêtèrent l’oreille aux paroles d'Andragoras, trahissant leurs frères d’armes pour une immortalité de servitude. D'autres encore renoncèrent à lutter, préférant préserver leurs ressources personnelles pour se préparer à survivre  à une inéluctable ère de ténèbres. Trop peu combattirent et survécurent pour transmettre le savoir et l'expérience du temps jadis.
 
 Partout dans le monde, la noire magie des Douze changeait l'essence même de la nature. La terre désormais maudite refusait d'héberger la vie. Les morts s'en retournaient de l'au-delà pour servir les Douze et hanter les vivants. Les bêtes étaient corrompues, et s'éveillaient à une intelligence maligne et dénaturée. Les enfants naissaient avec des Dons surnaturels, empruntés pour beaucoup à la force du Dieu Déchu. Adulte, ils devenaient de fidèles soldats, brandissant leurs épées au nom des Douze.
 
 Tant de civilisations virent durant cet âge noir leur destinée basculer. Kaemites, Faerlyns, Worfens et tant d'autres peuples disparurent dans l'oubli.
 
 Mais alors que tout semblait perdu, au moment où la traîtrise frappa le cœur même de l'ultime bastion d'espoir de ce monde, lorsque les immortels Eldryns se dressèrent les uns contre les autres, le frère contre le frère, et le fils contre le père, l'arme du mal se retourna alors contre le mal.
 
 Des orphelins de guerre, nés pourvus de Dons d’une intensité sans précédent, s'unirent contre l'adversité. Sous la bannière de Valarian, Dieu de la Lumière, Albior et ses compagnons repoussèrent les forces malignes, forçant Andragoras à retourner dans sa prison en dehors du monde.  
 
 Privé de leur dieu, les Douze sentirent leurs pouvoirs s’évanouir. S'affaiblissant, ils sombrèrent dans un sommeil sans rêve, attendant le retour de leur maître.
 
 A l'endroit même où Serimus avait libéré le chaos, la fière Astrielle forgea un artefact, une clef pour sceller ce que l'on appelait désormais la Porte d'Andrahyr. Consciente que sa création représentait soit la sauvegarde de ce monde, soit une seconde ère de destruction, la compagne d’Albior s'enfuit au-delà des confins du monde pour y dissimuler son œuvre. Poursuivie par les survivants des douze légions, elle se rendit en des terres si lointaines qu'aucun peuple ne s'y était jamais établi, et plus personne n'entendit parler d'elle.
 
 Le monde était sauvé mais une seconde ère de chaos commençait.  
 
 Les pays dévastés et détruits étaient en proie à l’anarchie. C’était le temps des loups, où l’on tuait son voisin pour un quignon de pain. Les très rares contrées qui avaient échappé aux conflits se virent submergées par des hordes de survivants hagards et misérables. Ces havres de paix devinrent des nations militaires aux soldats sans pitié. Pour défendre les champs et les récoltes, véritables trésors en ces temps de famines, les armées massacraient quiconque pénétrait sur leurs terres  
Et parmi ces pays, ces vestiges des temps qui précédèrent la Grande Guerre, ces rares témoignages de ce qu'était le monde d’avant, il y avait Selystra, ma ville natale.  
 
 Aujourd’hui, le nom de Selystra ne désigne plus que d’antiques ruines sur une vielle carte. Pour d’autres, c’est un lieu de légende mentionné dans de vieux textes. Mais pour ceux qui, comme moi, ont connu la grandeur des peuples du monde d’avant, ce nom représentait l’apogée de la civilisation des hommes. Puisant une force sans limite dans le Cœur de Solara, un volcan aux dimensions colossales, les Maîtres du Feu régnaient sur la cité avec sagesse et force. En ces temps d’anarchie, Selystra était le paradis perdu que recherchaient les survivants. Mais pour d’autre, elle était un fruit mûr qu’il fallait cueillir avant les autres. C’est alors que Zaar se présenta aux maîtres de la cité.
 
 A cette époque, son nom était déjà légendaire. On lui attribuait tant de victoires sur les serviteurs d’Andragoras, mais aussi tellement d’ignominies contre les valariens, que personne ne savait dans quel camp le placer. La vérité est que mon père adoptif était tout aussi malveillant que le pire des Douze, mais qu’il était trop fier et trop orgueilleux pour plier le genou devant quiconque, fut-il un dieu aux pouvoirs incalculables. Membre du Cercle des Anciens, il lutta aux cotés des autres grands de la magie. Non point par compassion ou par justice, mais simplement parce que sa convoitise n’avait d’égale que celle du Dieu Déchu, et qu’il refusait de voir quiconque s’emparer de ce monde hormis lui-même.
 
 Mais lorsqu’il somma aux maîtres de Selystra de le servir, ils rirent de lui, sûrs de leurs forces. Alors mon père s’en alla au Cœur de Solara. Il tua les gardiens des temples entourant la montagne, et brisa les sceaux magiques. Il s’en alla devant le gigantesque chaudron de feu et de lave, et là, il utilisa sa magie pour réveiller la furie du volcan. Si longtemps enchaîné par les sortilèges des selystrans, le Cœur de Solara exprima des siècles de colère et d’attente d’un seul coup, et ma cité disparut dans un cataclysmique déluge de feu et de braise.  
 
Zaar regarda les fleuves de lave submerger les maisons. Il contempla les pluies de cendres pétrifier les habitants fuyants. Il acheva lui-même tous les Maîtres du Feu alors qu’ils tentaient d’arrêter cette folie.  
 
 Et pourtant il me sauva.  
 
 Je ne saurais dire exactement pourquoi. Est ce les Dons qu’il décela en moi ou bien a-t-il agi sur l’impulsion du moment ? Jamais je ne le sus. Quoiqu’il en soit, il s’empara de la fillette mourante que j’étais pour m’emmener chez lui.
 
 C’est dans ce château froid et lugubre où le nécromant me transporta dans un tourbillon d’énergie que prennent place les premiers souvenirs de ma nouvelle vie. Nous arrivâmes dans une vaste salle. Le trône d’ambre noir attira immédiatement mon attention. La pierre s’effritait sous les assauts du temps. Le sol disparaissait sous la poussière, sous les débris tombés du plafond et sous la neige qui s’immisçait en bourrasques par les fenêtres, ou en traversant le toit percé. Les recoins étaient le domaine des araignées et de leurs toiles. Les murs étaient percés par les trous des rongeurs. Les doubles portes qui constituaient l’unique issue étaient à terre, leur armature rongée par la rouille. Mais le majestueux siège restait immaculé, inviolé par la saleté et le temps.  
 
 Par delà les fenêtres, je voyais des montagnes et la blancheur de la neige pour la toute première fois. Comme en cette journée,  je contemplais souvent le soleil étincelant et les cieux azur qui dominaient l’horizon, tout en tentant de percer la mer de brume qui, en contrebas, masquait les vallées et les combes. La beauté de ce spectacle me fit considérer un instant que tout ce qui venait d’arriver n’était peut être qu’un mauvais rêve.  
 
 Cela ne dura pas.  
 
 C’est à cet instant de ma vie, à ce moment où l’innocence de mon enfance me fut arrachée, que commence véritablement mon récit. Mais avant de l’entamer, il me faut parler du pourquoi de cet ouvrage.
 
 Durant ces dix siècles de vie, j’ai eu l’opportunité de connaître les plus grands. J’ai eu le privilège d’assister aux évènements qui ont décidé du futur de ce monde, parfois d’y participer, et d’autre fois de les provoquer pour le compte de mon père. Vous aurez donc compris que le récit de ma vie est aussi celui de ce temps, de ces villages qui naquirent dans les cendres de la Grande Guerre pour devenir les empires d’aujourd’hui.  
 
 Ces jours derniers, ma vie a pris une direction dont je n’avais pu que rêver. Mais, je pressens également que l’histoire de ce monde va, elle aussi, prendre un tournant. Dès lors, je me sens une obligation de laisser un témoignage de ce qui fus, et de ce que je vécus.
 
 Sachez cependant que je n’ai nullement la prétention de m’expliquer ou de justifier les horribles exactions que j’ai commises au nom de mon père, bien qu’aujourd’hui, je regrette sincèrement beaucoup de ces actes. La source de ma motivation se trouve dans la gratitude et la reconnaissance, dans le désir d’aider ceux de ce nouvel âge qui m’ont secourue et sauvée malgré mon passé, malgré mes crimes. Le récit de mes expériences pourra, je l’espère, les amener à manier leurs Dons à meilleurs escients, à soutenir de meilleures causes que celles que j’ai servies.
 
 Maintenant que vous avez compris de quoi il retourne, je peux entamer cette histoire.  
 
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                              chapitre ii
 
«_ Voici ta nouvelle demeure, dit Zaar, d’un ton dur et dénué de toute émotion. Choisis une pièce, fais en ta chambre. Tu peux te promener partout, hormis dans la grande tour à la porte d’acier. Pour rien au monde tu ne voudrais que je t’y surprenne. Sommes-nous d’accord ? »
 En guise de réponse, je hochai timidement la tête.
Zaar se pencha vers moi, mécontent. Le manteau de ténèbres qui l’enveloppait semblait doué d’une vie propre. Il s’étoffa et s’allongea, grandissant la silhouette du magicien. Un froid glacial me pétrifia tandis que les yeux noirs de l’homme me fixaient, m’invitant à réfléchir sur mon erreur. Je compris alors que ce que Zaar attendait de moi, c’était une réponse de vive voix.
«_ Oui, messire. »
Les deux mots sortirent tremblants et à peine audibles de ma bouche. Alors les ténèbres grandirent encore, s’étirant en hauteur, chassant la lumière du soleil. Le froid devint douleur et m’arracha un cri. Je tombai  en arrière et rampai à reculons, regardant Zaar avancer vers moi, son manteau de ténèbres se déformant en une multitude de bras prêts à me saisir.
«_ Oui, Père, dit-il de cette même voix d’acier.
_ Oui, Père, » répétai-je d’une voix forte, puisant dans ma douleur une rage qui me permit de faire face à la terreur.
Zaar parut satisfait et les ténèbres se rétractèrent, redevenant une cape masquant simplement sa nudité.
«_ Bien. Ici, l’obéissance est une vertu qui prolongera ta vie. Selystra pensait autrement. Tu as fait l’expérience de ce qu’il est advenu. »
Je vis que le mage me fixait de nouveau avec insistance.
« Oui, Père.  
_ Tu es intelligente. Tu as de la volonté et du courage. Je vais donc te forger pour que tu deviennes mon instrument. Cela te pose-t-il un problème ?
_ Non, Père, » répondis-je aussitôt, comprenant que le magicien me testait et que je devais répondre vite et bien.
«_ Parfait. Pour l’instant, ton corps ne supporterait pas mes leçons. Sais-tu lire et écrire ?
_ Non, Père, admis-je
_ Cela n’est pas un problème. Andrion t’apprendra. Il t’enseignera ce que tu as à savoir pour te préparer à ta première leçon. Et dans deux ans, lorsque tu seras en âge d’utiliser les Dons, je testerais les connaissances que tu auras acquises. Si je suis satisfait, alors ton apprentissage débutera. Dans le cas contraire, il aurait mieux valut que tu meurs aujourd’hui car je n’aurais pas une once de pitié lorsque je ferais de toi l’exemple à ne pas suivre.  
_ Oui, Père, » répétai-je encore.
Mais sans attendre ma réponse, le magicien se détourna de sa nouvelle fille pour traverser la salle en direction des portes brisées. Interdite, je restais plantée devant le trône, ne sachant quoi faire. Arrivé au milieu de son trajet, le magicien se retourna et me fixa du regard. Il attendait bien sûr que je le suive. J’accourus pour le rejoindre et quittai la salle du trône à sa suite.  
Au-delà, je découvris le sommet d’un escalier de pierre. A l’image de la salle du trône, il était dans un pitoyable état. Certaines marches étaient brisées et d’autres avaient simplement disparues, laissant un vide dans lequel je n’osais regarder. Précautionneusement, je descendis les marches à la suite du magicien, m’assurant, en tâtant du bout de mon pied, de la solidité de chaque pierre.
Alors que je suivais ce nouveau père, je passai devant un trou béant dans le mur. Une bourrasque de vent s’y infiltra et me surprit, manquant de me faire tomber. Reprenant pied, je pus observer l’extérieur de la construction. La grandeur de celle-ci m’arracha un hoquet de surprise.
La salle du trône se trouvait au cœur du dernier étage d’une titanesque citadelle, dans un donjon de pierre encastré dans la paroi verticale d’un vertigineux sommet. La montagne tout entière était sculptée et modelée en tours et remparts. Sur tous les flancs, des fenêtres s’ouvraient sur des salles creusées dans le roc. Des balustrades bordaient des passages à flanc de montagnes. Des plateaux étaient aménagés en jardins ou en cours.  
Aussi bas que ma vue pouvait porter, je voyais des chemins de rondes, des sommets de tours et des toits d’ardoises. La montagne ainsi fortifiée était au moins aussi grande que Selystra.
Tout comme l’escalier que je descendais, la citadelle était en piteux état, pour ne pas dire en ruine. Les toits des bâtiments étaient percés, sinon effondrés. Certaines tours s’étaient écroulées. Des chemins de ronde s’arrêtaient net sur un vide béant pour reprendre quelques dizaines de mètres plus loin, coupés par un éboulement.  
Aucune sentinelle n’était visible sur les remparts. Aucun serviteur ne s’empressait à balayer les cours encombrées de débris tombés d’un mur supérieur. Pour autant que je puisse l’observer, le magicien et moi étions seuls.
Un frisson le long de mon dos me tira de ma contemplation. En me retournant vers le magicien, je vis qu’il m’observait sans mot dire. Ayant de nouveau mon attention, il poursuivit son chemin.  
Le magicien me guida à travers les escaliers et les couloirs. La taille de l’édifice donnait le vertige. La citadelle était aussi impressionnante de l’intérieur que de l’extérieur. Les portes de bois, hautes et massives, étaient renforcées de métal. Les escaliers étaient escarpés, et leurs marches raides et étroites. Dès lors que nous nous enfoncions dans le cœur même de la montagne, aucune lumière n’éclairait les couloirs que nous empruntions. A l’évidence, il n’y avait plus personne pour placer de nouveaux flambeaux dans les torchères en fer noir fixées au mur. Des meubles brisés et des débris tombés du plafond encombraient les halls que nous franchissions. A d’autres endroits, des éboulements obstruaient notre chemin, nous obligeant à de multiples détours.
Finalement, nous grimpâmes un dernier escalier pour entrer dans la première pièce avec un semblant de vie.
Creusée toute en longueur le long du flanc de la montagne, elle était éclairée directement par le soleil à travers des vitraux d’un jaune pâle, lesquels altéraient la vue de l’extérieur en un monde d’or et de platine. Des tables de pierres disposées le long des murs supportaient des piles de livres. Entourés de parchemins, de pages de notes et de tablettes de grès, des centaines d’ouvrages s’entassaient dans la pièce. Au centre, un vieux pupitre en bois supportait un impressionnant tome à la couverture de cuir noir.  
Absorbé dans la lecture de celui-ci, un jeune garçon d’une dizaine d’années tournait le dos à l’entrée, encore ignorant de notre présence.
«_ Voici Andrion, ton nouveau frère. »
La voix de Zaar fit sursauter l’enfant. Celui-ci se retourna vers nous.
Nous étions tous deux du même âge. L’enfant semblait apeuré, terrifié de se retrouver face au magicien. Je reconnus dans ses tremblements l’inquiétude de déclencher la colère du magicien. Sur son visage marqué et dans ses yeux cernés, je devinais des tragédies au moins aussi dramatiques que celle que je venais de vivre. Mais au-delà de tout cela, ce jeune garçon était tout simplement d’une angélique beauté.  
De courts cheveux blonds et raides encadraient un visage légèrement poupin et un regard bleu clair d’une grande pureté. Alors que nous nous découvrions en nous dévisageant, je me pris de suite d’affection pour ce nouveau frère. Je brûlais de pouvoir lui parler en dehors de la présence du magicien.
«_ Andrion, continua le magicien, voici ta nouvelle sœur, Lysandre. Je te charge de lui enseigner la lecture et l’écriture au plus vite, afin qu’elle puisse apprendre tout ce qu’elle a à savoir. »
Cela me sembla étrange qu’un autre enfant soit mon professeur. A Selystra, seuls les scribes les plus vieux prodiguaient un tel enseignement. Prudemment, je gardais cependant mes remarques pour moi.
«_ Montre-lui également le reste du château et aide-la à choisir une chambre. »
Andrion acquiesça de ce « Oui, Père »  que je venais d’apprendre, et le magicien s’en alla. Nous étions seuls.
Andrion fut le premier à briser le silence.
«_ Ainsi tu t’appelle Lysandre ?
_ Oui. En fait non.»
Maintenant que mon souhait était réalisé, voilà que je bredouillais et que je bégayais.
«_ Mon véritable prénom est Lysane mais il l’a changé.
_ Si Père t’a nommé ainsi, alors moi aussi je t’appellerais Lysandre. Autrefois, j’avais également un autre prénom, mais Père m’en a donné un nouveau. Désormais, je suis Andrion. »
Il semblait troublé, et ne me regardait que par à-coup, sans jamais me fixer directement dans les yeux.
«_ Qu’y a t il ? demandai-je.
_ Rien. Enfin si, bredouilla-t-il. Là d’où je viens, les garçons et les filles ne vivent pas ensemble. En fait, je n’ai jamais parlé à une fille avant toi.
_ C’est idiot. A Selystra, les sœurs et les frères vivent ensemble… »
Je me tus, réalisant que plus personne ne vivait à Selystra. La fierté me poussait à rester digne en face de ce garçon mais je ne pus contrôler le flot de souvenirs. Je tentai de retenir des larmes que je sentais poindre. En vain.
Je revis mon père, un des Maîtres du Feu de Selystra, tandis qu’il nous quittait pour combattre le désastre qui s’abattait sur la cité. J’entendis les cris de mon petit frère, piégé par les flammes, juste avant qu’un braiser ne le dévore. Je revécus l’instant où ma mère, clouée au sol par une poutre qui lui avait broyé les jambes, me suppliait de l’abandonner et de m’enfuir.  
Tout ce qui était ma vie d’avant, la joie, l’amour que je partageais avec ma famille, tout cela avait disparu, volé par le nécromant. La haine revint, cette même haine apparue alors que Zaar m’avait avoué être la main derrière le cataclysme. Puis, je me souvins du contact glacial de sa main, et de ses yeux noirs, des abîmes sans fond de pures ténèbres. L’angoisse remplaça la terreur. Qu’allais-je devenir dans les mains de cet homme ? Ensuite vint le désespoir.
La fatigue ainsi que la douleur des brûlures se rappelèrent à moi et je ne pus que m’effondrer en  sanglots, incapable de surmonter mes émotions.  
Andrion semblait gêné. Ne sachant trop comment gérer cette situation, il me laissa à mes larmes et disparut dans le château. Mes jambes se dérobèrent, et je me laissai glisser au sol, me recroquevillant contre le mur et enfouissant mon visage sous mes bras.
Je pleurais longtemps, aussi longtemps que je pus avant que la parcelle de vitalité qui subsistait en moi ne s’éteigne. Roulé en boule comme un chat, je m’allongeai sous une table et m’endormis à même le sol. Alors que je fermais les yeux, je réalisai que je tenais toujours dans la main ma poupée de paille et de tissu.  
 
 Je m’éveillai doucement, une douce chaleur m’invitant à garder les yeux fermés et à paresser. Une appétissante odeur de bouillon passa près de mes narines, et mon estomac me signala que j’avais très faim. En fait, je n’avais rien mangé depuis…
Pendant un instant, j’espérai que tout cela ne fût qu’un mauvais rêve. Mais alors que je me tournai sur le dos dans ce demi-sommeil, je sentis la douleur d’une brûlure à l’épaule, la morsure d’un charbon ardent projeté sur moi alors que…
  Epouvantée que le cauchemar de la destruction de Selystra soit la réalité, je me réveillai en un sursaut.
J’étais dans un confortable lit, sous d’épaisses couvertures de laine. Près de moi, sur une table basse, je remarquai un bol de soupe d’où montait de la vapeur, ainsi qu’une assiette avec du jambon et du pain.
En face de moi, une fenêtre s’ouvrait sur les montagnes enneigées. Lorsque mon regard se posa sur la poupée à moitié brûlée qui partageait le lit, je sus que le cauchemar était bien réel.  
De nouveau, mon estomac cria famine. Je pris délicatement le plateau chargé de nourriture et le posai sur mes genoux. Trempant le pain dans la soupe, je mangeais méthodiquement, refusant à penser davantage à la situation.  
Je devais être vraiment affamée car la soupe et le jambon disparurent en un clin d’œil.  
C’est alors que la porte s’ouvrit et qu’Andrion entra.
«_ On ne t’a jamais dit qu’il fallait frapper à la porte avant d’entrer ? »
Petite fille modèle, mon indignation et mes manières s’exprimèrent avant que mon esprit eu le temps de s’enquérir de sa présence.
«_  Non. D’ailleurs, là où je vivais, il n’y avait pas de porte. »
Pas de porte ? relevai-je. J’eu la vision d’une vie primitive, d’une grotte grossièrement aménagée, d’Andrion dans les misérables loques d’un de ces mendiants errants de par le monde, fuyant les désolations de la Grande Guerre et cherchant la terre promise. Honteuse, je baissai les yeux. Mais après tout, comment pouvais-je savoir ? Je décidai de lui demander.
«_ Comment était-ce ? Là où tu vivais ?
_ J’étais avec d’autres garçons. Un homme nous apprenait à nous battre. Nous vivions près des ruines d’une ville du monde d’avant, dans un refuge construit avec des décombres. Parfois, des gens apportaient des enfants mais l’homme n’acceptait que les garçons. D’autres fois, des hommes venaient acheter les plus grands d’entre nous. Un jour, Père est venu. Il nous a regardé et a pointé son doigt vers moi. Il a dit à l’homme Celui-là, et c’est ainsi qu’il m’a adopté. C’est à peu près tout ce dont je me souviens.
_ Vous n’aviez pas le droit d’habiter en ville ?
_ On nous apprenait vite à les éviter. Des bêtes s’y cachaient, en sortant parfois pour chasser les hommes et les manger. Autrefois, avant la Grande Guerre, c’était une cité célèbre. J’ai même lu son histoire dans un des livres. Mais lorsque j’étais là-bas, on entendait dans la nuit des cris effrayant. Ces cris, m’a-t-on appris, servaient aux monstres à terroriser leurs proies pendant la chasse. Lorsque cela arrivait, nous nous blottissions les uns contre les autres, espérant seulement qu’elles ne s’approcheraient pas du refuge. »
J’eus alors la vision d’Andrion et d’anonymes jeunes garçons recroquevillés les uns contre les autres, tandis que l’ombre d’un horrible monstre plein de griffes et de crocs se dessinait contre un mur proche, approchant et grognant. Je décidai de changer de sujet, de peur qu’Andrion ne me confirme que tel avait été sa vie.
«_ Merci de m’avoir portée dans ce lit.
_ J’ai demandé à Gorloy de t’amener dans une des chambres, et de te préparer un repas pour ton réveil. D’ailleurs, si cette pièce te plait, tu peux la considérer tienne.  
_ Gorloy ? relevai-je.
_ Le serviteur de Père. Il prépare nos repas, range les livres. Il sait même faire des vêtements, comme la tunique de coton que je porte. »
Andrion me sourit en pinçant son vêtement.
«_ Dès que tu seras prête, je commencerais à t’apprendre à lire et à écrire. C’est ce que j’étais venu te dire.
_ Es-tu certain de pouvoir faire cela ? A Selystra, seuls les anciens enseignaient.
_ Père m’avait prévenu qu’il reviendrait un jour avec des frères et des sœurs. Il m’a dit que je devrais alors leur transmettre ce qu’il m’avait enseigné. A leur tour, lorsque d’autres viendront, ils prendront en charge nos nouveaux frères.  
_ Alors s’il revenait un jour avec un autre enfant, j’en serais le professeur ?
_ Lorsque, corrigea Andrion, cela se produira, alors effectivement tu auras la tâche de transmettre ce savoir. Sur ce, ajouta-t-il en reculant et en fermant la porte, je retourne à la bibliothèque. Rejoins-moi lorsque tu te sentiras prête. »
Et je fus de nouveau seule. Repoussant le plateau de nourriture, je pus me laisser aller à ses pensées. Tandis que mon esprit analysait les paroles d’Andrion, mon regard vagabondait sur les détails de la pièce. Il y avait dans le coin une armoire entrouverte où  étaient suspendus des vêtements d’enfants.  Un miroir d’argent poli était posé sur un buffet près de la porte. A coté, une bassine était remplie d’une eau claire. Sur une chaise, quelqu’un avait déposé une robe d’un tissu marron grossier mais assez épais pour protéger du froid des montagnes. Je  remarquais également des sandales de cuir et une cape de laine noire à ma taille.  
Mes yeux revinrent vers le lit et se posèrent sur ma poupée. J’avais du dormir dessus car le jouet était tout écrasé. Quelques brins de paille en avaient été arrachés et jonchaient le lit ici et là.  
Je m’en saisis précipitamment.  
La poupée était tout ce qui me restait de Selystra. Elle m’avait été offerte par ma mère, lors de mon récent anniversaire. Je m’en souvenais comme d’une adorable petite chose vêtue de rouge et de bleu, comme d’une amie fidèle à qui je pouvais confier mes secrets, mes bons moments comme les mauvais.  
Seulement onze jours s’étaient écoulés depuis ce merveilleux instant où ma mère s’était approchée de la jeune fillette que j’étais. Je me rappelle combien elle était souriante alors qu’elle dissimulait son présent, une main dans le dos. Puis elle dévoila ce qui était alors à mes yeux un véritable trésor. Et maintenant, il me semblait que ces souvenirs là évoquaient la vie d’une autre, appartenaient à une étrangère. A présent, je ne voyais en regardant la poupée que de la paille et du tissu. Je percevais vaguement que j’avais perdu quelque chose de très précieux, mais sans pouvoir identifier cette innocence enfantine qui faisait de moi cette petite fille adorable.  
Je sentis la colère monter. Je voulais retourner à cette vie de tendresse et d’amour, mais je savais que cela était tout bonnement impossible. De rage, je jetai la poupée par la fenêtre. L’objet disparu avec ce qui me restait d’innocence.  
Je fis le calme dans mon esprit.  
Zaar m’avait ordonné d’étudier. Il m’avait précisé qu’Andrion allait m’apprendre à lire, puis que je devrais me préparer à ces leçons qui me changeraient en cet instrument de mort qu’il désirait. Je me souvins surtout de son avertissement si, le moment venu, je ne satisfaisais pas ses attentes.  
Je me levai et enfilai mes nouveaux vêtements. J’étais décidée à ne pas succomber de nouveau aux larmes. J’étais déterminée à survivre à ce que serait l’enseignement du magicien, à devenir ce qu’il voudrait que je sois, pourvu qu’un jour, j’ai ma chance de retrouver une vie normale, et pourquoi pas, de faire payer au nécromant la destruction de Selystra.
Dehors, quelques trois cent mètres plus bas, la poupée s’était coincée entre deux rochers. Le vent arracha peu à peu les brins de paille qui la composaient, et bientôt, il ne resta plus rien de la dernière trace de ce qu’était Lysane de Selystra.
J’ouvris la porte de ce qui allait être ma nouvelle chambre et la franchis d’un pas déterminé.
Je venais de fêter mes douze ans.  
 
 Un an plus tard, Saint Tenadir, l’unique survivant des compagnons d’Albior, allait unifier les royaumes en ruines des valariens en une seule théocratie dédiée à Valarian. Il devenait ainsi le premier des Hauts Prélats, les souverains  spirituels du Saint Empire. La célébration de cet événement marqua le premier jour du nouveau calendrier des hommes.
 
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n°83
Seb
tapissier-magicien
Posté le 03-12-2005 à 11:56:25  profilanswer
 

Ca me parait plus abouti, plus riche que ce que tu avais initialement posté sur HFR.
 
Tu l'as déjà retravaillé non ?


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°98
Deidril
Posté le 05-12-2005 à 10:29:45  profilanswer
 

Oui, il s'agit des versions corrigées maintes et maintes fois - et pourtant pas encore parfaite :(

n°99
Seb
tapissier-magicien
Posté le 05-12-2005 à 15:53:57  profilanswer
 

Peut-on arriver à une version parfaite ?
 
En tout cas, les évolutions sont sensibles et me semblent aller dans le bon sens.
A suivre donc  :)


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°104
dom
Posté le 06-12-2005 à 13:46:03  profilanswer
 

Bonjour, je me permets d'intervenir sur le texte d'Eridan.
Je crois qu'il faut se méfier, en tant que lecteur, de ses critiques. Souvent notre avis reste très isolé et on peut de ce fait pousser l'écriveur à faire des modifications qui - outre lui casser les pieds et briser son élan, qui repose sur cette chose fragile qui s'appelle l'inspiration (il suffit parfois d'une remarque sur l'orthographe pour me dire que je ne suis pas bon à écrire et que je ferais mieux d'occuper mon temps autrement) - des modifications donc, qui ne seront peut-être pas vraies pour les autres.
Je reprends donc tes suggestions :
 

Eridan a écrit :

- "Ses yeux sans pupille" J'ai déjà entendu cette expression. Je ne vois pas ce que cela peut bien donner. La pupille, c'est le trou au milieu de l'iris par lequel passe la lumière. C'est sûr qu'un œil avec un iris complet ferait bizarre, mais dans le cas où il serait très noir cela ne changerait rien visuellement à la normale.


 
Les yeux sans pupilles, moi je me suis jamais posé la question, et je pense que plein de gens font comme moi : on s'imagine des yeux tout blancs, ou autre chose, ce qu'on veut. La description n'est pas clinique mais pour moi induit seulement une "atmosphère". Donc ça me va tout à fait, par exemple (mais je ne suis pas plus universel que Eridan)
 

Eridan a écrit :

Le thème d'un magicien qui sauve une fille, je l'ai développé dans une nouvelle que je mettrai bientôt en ligne ici. Mon magicien n'était pas mauvais, ce n'est pas lui qui faisait le mal et pourtant on me demandait des justifications très sérieuses pour son action.


 
Je ne sais pas qui te demandait ça, mais ça me semble excessif. Dans un roman, on a tout le temps d'avoir des justifications. Je trouve au contraire que présentées trop tôt ces justifications alourdissent le récit et nuisent au mystère. Et à la limite, même si on expliquait jamais cet acte, il y a des choses qui restent non dites. Dans le seigneur des anneaux, Tolkien introduit Aragorn bien avant qu'on comprenne ses raisons.
 
En outre, le prologue a parfois vocation de se rapprocher du conte de fée : et c'est le cas ici puisqu'il parle d'une genèse. C'est écrit d'une façon sobre, un peu nébuleuse, on se doute en tant que lecteur que tout n'est pas raconté, c'est comme si la scène était magnifiée pour les besoins de créer le mythe.
 

Eridan a écrit :

Ce qui me fait un peu peur c'est la suite. Tu annonces clairement l'histoire d'un trio maudit et ça me paraît faible pour tenir un roman.


 
Moi je crois au contraire que le plus petit sujet peu faire un roman merveilleux, que ça ne dépend pas de l'histoire mais de l'écriveur, et cela justement si, comme tu le demandes Eridan, il y a des harmoniques plus profondes que l'histoire linéaire. Le trio, ça peut dire tout et n'importe quoi. Pour moi ce n'est pas la présentation qui fait le roman, mais le rendu final. C'est là où je te rejoins : présenter juste un prologue, ce n'est sûrement pas suffisant.  
 
 
Salutations

n°106
Deidril
Posté le 06-12-2005 à 14:42:47  profilanswer
 

Si cela peut te rassurer, j'aborde les remarques avec un oeil objectif. Ce qui m'interpelle, je le note et en tire une leçon, ce avec je ne suis pas d'accord, je l'ignore.  
 
Après tout les avis, c'est comme les gouts et les couleurs, donc impossible d'écrire le livre parfait qui plaira à tout le monde.
 
Par exemple, pour ce qui est des justifications des actions de Zaar, je ne suis pas du tout d'accord. Je n'ai pas à justifier les actions d'un personnage qui n'est pas le point de vue du récit. Ici en l'occurence, les actions de Lysandre sont justifiées, celle de Zaar non. Le faire enleverait d'ailleurs beaucoup au personnage dont le mystère est l'un des attraits.
 
Deuxième point, l'histoire dans l'histoire. Peu importe combien de trames comporte l'histoire. Certains romans sont basé sur une dizaine de trame principale s'intermélant ( cf song of ice and fire ) et d'autres sur une seule. Un auteur, un style. Pour ce qui est de la Fille du Nécromant, le récit couvre 10 siècles de la vie de Lysandre, il y a donc matière à pas mal de trames secondaires...mais ça, on ne peux pas le savoir avant d'avoir lu au moins le premier chapitre ( qui n'était pas encore posté ... )


Message édité par Deidril le 06-12-2005 à 14:43:47
n°108
dom
Posté le 06-12-2005 à 20:31:31  profilanswer
 

Deidril a écrit :

Si cela peut te rassurer, j'aborde les remarques avec un oeil objectif. Ce qui m'interpelle, je le note et en tire une leçon, ce avec je ne suis pas d'accord, je l'ignore.  
 
Après tout les avis, c'est comme les gouts et les couleurs, donc impossible d'écrire le livre parfait qui plaira à tout le monde.


 
 
Bravo, je n'en suis pas à ce point de la philosophie boudhiste.

n°157
Eridan
Mage noir
Posté le 11-12-2005 à 09:38:15  profilanswer
 

Citation :

Souvent notre avis reste très isolé et on peut de ce fait pousser l'écriveur à faire des modifications


D'où l'utilité de recevoir de nombreuses critiques, et donc pour le lecteur d'en faire. Evidemment, un avis isolé n'a guère de poids, en revanche si dix signalent le même point noir, là il faut y réfléchir.
Donc je dis tout en vrac et le reste ne m'appartient pas.


Message édité par Eridan le 26-01-2006 à 15:26:32
n°158
Eridan
Mage noir
Posté le 11-12-2005 à 11:35:19  profilanswer
 


Bon, ces deux premiers chapitres me rassurent à propos des motivations du magicien puisqu'il veut avoir des hommes de main pour accomplir ses desseins. Que le garçon et la fille soient deux apprentis me rassure aussi sur ce que sera l'histoire. (J'imaginais un jeune homme arrivant comme un cheveu sur la soupe et provoquant le coup de foudre).
Mais je reste d'avis qu'il faut toujours déflorer le moins possible une histoire.
 
En tout cas je salue la qualité d'écriture de ces chapitres. J'ai rarement vu ça chez des amateurs. Et même si on peut toujours améliorer, là on a déjà quelque chose de très présentable. Je n'ai relevé qu'un détail c'est pour dire !
 
Le chapitre 1 sert d'introduction. Du coup le prologue devient vraiment redondant. Je dirais même que l'histoire comment au chapitre 2 et donc que le prologue et le 1 sont à oublier. Ils n'apportent rien à l'histoire. Tout ce qui est présentation du monde doit être instillé au fur et à mesure des évènements. Le récit de la guerre, c'est comme si en SF un auteur, en prologue, détaillait l'évolution de la Terre de nos jours à l'époque qu'il utilise.
 
Le seul point de détail que j'ai relevé :  
Quand Zaar et Lysandre sont dans les escaliers : "En me retournant vers le magicien, je vis qu'il m'observait sans mot dire" Deux phrases plus loin, on a de nouveau "magicien"  
 
Voilà, je suis preneur pour la suite  :)  

n°169
Deidril
Posté le 12-12-2005 à 10:18:27  profilanswer
 

Merci pour ces remarques. En ce qui concerne le prologue et le chapitre 1, plusieurs personnes m'ont déjà fait la remarque. Mais je persiste à croire qu'ils ont leur utilité et que cette forme convient. L'histoire de Lysandre couvre 1 millénaire. Si je dois 'distiller' la connaissance du monde sur 1 millénaire, je ne m'en sors pas. Disons que j'essaye d'adopter une construction que je pense être plus proche du cinéma. Au début du film la communauté de l'anneau, on a 5 minutes d'histoire pour cadrer l'univers, et après l'aventure commence. Cela ne veux pas dire qu'on sait tout, mais on commence en sachant qui est Sauron, l'anneau, Bilbo. Ici c'est pareil, on débute l'histoire de Lysandre en sachant qui sont Andragoras, les Douze, Zaar, Valarian et Albior.  
 
Je ne pense pas que ca soit bien ou mal, c'est juste un choix.


Message édité par Deidril le 12-12-2005 à 10:20:35
n°170
Deidril
Posté le 12-12-2005 à 10:21:56  profilanswer
 

                                   chapitre iii
 
«…  
Le chemin de la connaissance est long, mais celui des arcanes magiques ne peut être parcouru en une seule vie humaine. La plupart des voyageurs qui empruntent cette route se perdent sur des voies sans issues. Seul l'esprit affûté saura trouver son chemin dans les méandres des écrits, et distinguer la connaissance de la supposition ou de l’affabulation. Au cours des siècles, certains voyageurs avisés posèrent des jalons à l’attention de ceux qui les suivraient.  
Celui qui pose le premier pas sur cette route est l'Apprenti. Son esprit est encore embrumé d'illusions et la route lui paraît droite, directe et facile. Le Magicien est celui qui a appris à contourner la colline plutôt que de l'escalader. Il a déjà accomplit une partie du trajet, mais il n'a seulement traversé la forêt que pour arriver au pied de la montagne. Le Mage est un voyageur chevronné. Il sait trouver son chemin parmi les sentiers multiples qui s'offrent à lui. Il sait aussi reconnaître les signes laissés par ses prédécesseurs, et est capable, le cas échéant, de tracer sa propre route. Le Sorcier est celui qui a renoncé à parcourir le chemin sous le soleil et les étoiles. Il préfère emprunter une obscure route souterraine dont il a trouvé l'embranchement au prix d'un pacte avec le Malin.  
La plupart des voyageurs s'arrêtent au cours de l'ascension, victime de l'âge ou du destin, car la route n'est pas sans danger. D'autres abandonnent leur quête de savoir face à la falaise infranchissable de l'impossibilité ou le gouffre béant de l'inconnu. Pourtant, certains parviennent à se frayer un chemin jusqu'au sommet. Personnages de légende, esquisses dans un livre de magie,  maîtres parmi les maîtres, leur nom est aussi puissant que la foudre ou le feu, et leurs mains déchirent les cieux et ouvrent les eaux.  Mais c’est avec leur esprit et la force de leurs Dons que les Archimages refaçonnent le monde.
Cependant toute ascension, aussi haute qu'en soit le sommet, commence toujours quelque part, aussi commenceront-nous par une étude approfondie de ce qu’est la Force d’Ame, source de toute manipulation magique.  
… »

 
 Je me détournai du livre et fermai les yeux. Du bout des lèvres, je récitai dans un long murmure le reste du chapitre. Je voulais être absolument certaine de savoir par cœur ce qui avait de l’importance. Bien que Zaar ne l’ait pas expressément dit, je pressentais qu’une erreur serait impardonnable à ses yeux. De plus, l’ouvrage en question semblait posséder une certaine importance. Ramené lors de son dernier voyage, Zaar nous avait remis en main propre cet exemplaire du Livre de Soren, précisant combien il était précieux, car de la main du chef spirituel du Cercle des Anciens.
 Deux ans s’étaient passés depuis cette terrible journée où ma vie avait basculé. Surmontant le chagrin, j’ai laissé derrière moi la fillette de bonne famille et ce qui était sa vie, pour devenir une Apprentie, une jeune personne qui, dans l’attente du moment où son Don s’éveillera, apprend tout ce qui lui serait nécessaire pour maîtriser ce pouvoir à venir. J’ai également accepté l’idée d’être la fille du nécromant, d’appeler Père le meurtrier de mon véritable géniteur. Si la rencontre avec Zaar m’a bien appris quelque chose, c’est que pour vivre demain, il fallait d’abord survivre à aujourd’hui. L’honneur, la dignité, et mêmes les liens du sang, tout cela étaient des luxes que je ne pouvais me permettre pour l’instant.  
Lors de mes instants de solitudes, je me remémorais ces précieux souvenirs de mon enfance où tout n’était que joie et amusement, puis je les dissimulais au plus profond de moi, dans une boîte forgée par mon esprit. Je ne voulais pas que le nécromant les utilise ou ne les détruise. Je redevenais alors Lysandre, l’Apprentie.
Avec patience et attention, Andrion m’appris à déchiffrer les idéogrammes des innombrables livres que contenait la citadelle. A peine avais-je acquis la lecture et l’écriture que le nécromant était réapparut, accompagné d’un nouvel enfant.  
 C’était un soir d’hiver, une tempête de neige s’abattait sur la citadelle. Des bourrasques cinglaient les murs et renversaient les tuiles. Réfugiés dans la bibliothèque, une des rares pièces pourvues de vitres et de lumière, Andrion et moi-même consultions de poussiéreux ouvrages. Je tentais de mettre à profit l’enseignement de mon nouveau frère en décryptant par moi-même le Livre de Soren, car celui-ci était spécialement destiné aux jeunes Apprentis. Suivant de mon doigt les idéogrammes compliqués qui formaient la complexe calligraphie des ouvrages ésotériques, je répétais à voix haute les phrases en même tant que mon esprit les déchiffrait. A l’autre bout de la pièce, Andrion était installé à une table et travaillait à retranscrire des symboles qui, m’avait-il confié, servaient à contrôler la fameuse Force d’Ame, la source de toute magie.
 Une bourrasque plus violente que les autres fit trembler les vitres, et un vent glacial s’infiltra quelque part dans la citadelle pour remonter l’escalier qui menait à la bibliothèque et s’y déverser. Les bougies vacillèrent un instant, plongeant la pièce dans les ténèbres. Lorsque la lumière revint, le magicien se tenait devant nous, accompagné d’une misérable chose.
 Celle-ci était courbée comme un vieillard. Son dos était déformé par une bosse et son visage était si défiguré que je ne pus m’empêcher de plisser les yeux de dégoût. Malgré une première impression de répugnance, je l’observai plus longuement. Au-delà de sa monstrueuse apparence, je réalisai que c’était un garçon de mon âge.  
 Le magicien fit quelque pas dans la pièce et le jeune bossu se traîna dans sa suite, avançant en tirant sa jambe gauche comme un boulet au bout d’une chaîne.  
 «_ Voici Tyor » dit Zaar, le présentant en usant de ce ton glacial qu’il avait également employé lors de notre première rencontre. «_ Il est votre frère à présent. »
 Andrion se leva de sa chaise pour s’approcher du magicien et de ce nouveau parent. Son visage angélique s’éclaira d’un sourire.  
 «_ Voici Andrion, continua Zaar. Il a été le premier que j’ai choisi. Et voici ma fille, Lysandre… »
 Le mot fille heurta mon esprit. L’année passée avec Andrion avait été paisible mais la présence du magicien me fit revoir des visions de destruction et de mort. Mais ces souvenirs appartenaient à Lysane, pas à Lysandre. Avec ce qui était maintenant une habitude, je les reléguai au fond de ma mémoire.  
 «_ …elle t’apprendra à lire et à écrire afin que tu puisses te préparer à la première leçon de mon enseignement.»
 Tyor leva les yeux vers moi, plongeant son regard dans le mien. Je ne fus nullement surprise de trouver dans cet échange ce même regard vide et détruit que me renvoyait le miroir d’argent de ma chambre. Toutefois, au-delà du néant apparent, je devinai cette étincelle, cette volonté de survivre qui m’avait poussée, une année plutôt, à accepter la proposition du magicien.
 «_ Bientôt viendra l’heure d’éveiller vos Dons, mes enfants. Et toi Tyor, lorsque ce moment viendra, sache que si tu venais à faire défaut à mes espérances, la misérable vie à laquelle je t’ai arraché te semblera enviable car je te ferais regretter de m’avoir fait perdre mon temps. »
 Les yeux noirs sans pupilles de Zaar glissèrent sur chacun d’entre nous. Bien qu’aucun mot ne fût ajouté, je compris que ce regard lourd de sens nous invitait, Andrion et moi-même, à se souvenir que de semblables avertissements nous avaient été délivrés.  
 Puis, Zaar se détourna et disparut dans l’obscurité qui régnait au dehors de la pièce, laissant Tyor avec ceux qui étaient maintenant sa nouvelle famille.  
 «_ Lysandre ? souffla-t-il d’une voix rauque.  
 _ Bienvenue parmi nous, répondis-je. Dès que tu seras installé, je t’apprendrais à lire et écrire…
  _ Je sais déjà lire et écrire le valarite, » intervint Tyor d’un ton légèrement agacé.
En guise de réponse, je lui apportai l’ouvrage que je consultais au moment où Zaar avait fait irruption. Tyor baissa les yeux vers les pages calligraphiées de symboles complexes avant de relever la tête pour me fixer d’un air surpris. J’affichai un petit air narquois devant l’incompréhension du jeune bossu.  
«_ Les ouvrages que tu trouveras ici sont écrits dans la langue des magiciens, l’Ansalor. Ainsi ils peuvent être utilisés par n’importe quel utilisateur des Dons, fut-il valarien ou eldryn. »
Replongé dans la transcription de ses symboles, Andrion émit un petit rire en reconnaissant les phrases qu’il avait utilisées quelques mois plutôt lors de mon apprentissage, phrases qu’il tenait lui-même de Zaar. Je m’étais souvent demandée le pourquoi de cette méthode. J’avais finalement conclut que tout cela était en fait un exercice de mémoire et de concentration.  
«_ Je reconnais que je ne comprends rien à ce texte, admit Tyor.
_ Dans ce cas, commençons simplement par la première page. L’Ansalor est un langage dont les symboles représentent essentiellement des concepts. Il n’a pas de grammaire propre car chaque auteur aligne les signes selon l’importance qu’il leur attribue. L’ordonnancement des mots pour la compréhension se fait en utilisant une calligraphie particulière pour représenter l’acteur, une autre pour le destinataire, et ainsi de suite. Par exemple sur la première page, cet idéogramme représente Le chemin de la connaissance, c’est à dire la somme dans le temps des efforts qu’une personne entreprend pour étendre son savoir.  Comme l’auteur a placé ce symbole en premier, cela signifie que ce concept est l’idée clef de la phrase, comprend-tu ?
_ Je pense, dit Tyor d’une voix peu assurée.
_ Ne craint rien, une grande partie de l’apprentissage consiste à maîtriser la lecture, et même avec le temps l’exercice n’est pas évident. »  
Tyor hocha la tête, les yeux fixés sur mon doigt, lequel pointait justement Le chemin de la connaissance.  
«_ Bien, repris-je. Comme tu peux le remarquer, tous les idéogrammes sont composés de neuf traits. Le premier représente le Don. Chacun des Dons donne un sens différent à l’idéogramme.
_ Je ne comprends pas. »
Je m’emparai d’une feuille vierge et d’un pinceau. Avec attention, je traçai huit traits pour former un symbole complexe.
«_ Voici la base pour l’idéogramme qui représente le feu. Si je rajoute ce trait, alors cela signifie qu’il s’agit du feu pour le Don de Radiance, par exemple un brasier puissant. Par contre, si j’utilise ce trait ci, alors il s’agit du feu pour le Don d’Investiture, par exemple un bûcher funéraire.
_ Je ne comprends toujours pas, admit Tyor, troublé de ne pas voir où je voulais en venir.
_ La caractéristique première du Don de Radiance est l’intensité des effets. Un feu allumé par une utilisation de ce Don sera toujours composé de puissantes flammes, et brûlera longtemps, même sans combustible.
_ Je comprends, intervint Tyor, avec un sourire satisfait. Et la caractéristique du Don de l’Investiture ? ajouta-t-il avec une impatience non contenue.  
_ Le feu est alors un instrument, pour faire avancer quelque chose vers un autre état, comme un morceau de bois en cendre.  
_ Mais cela est le cas de tous les feux, non ?
_ Certes, mais imaginons que tu veuille du charbon pour préparer une encre. Le feu que tu allumes pour obtenir le matériau désiré peut être représenté en utilisant le trait pour le Don de l’Investiture, car ta principale motivation est d’obtenir du charbon, c’est à dire ton morceau de bois mais sous une autre forme. On dit alors que tu investis le bois par le feu. »
Tyor hocha de la tête, m’indiquant de continuer mes explications.
«_  Il faut toujours garder à l’esprit que les idéogrammes représentent des concepts. D'ailleurs, tu peux aussi symboliser les flammes d’un fourneau par le feu de l’Investiture. La signification se fait ensuite en assemblant tous les symboles.
_ Et quel Don est représenté par un cercle ? demanda Tyor en pointant Le chemin de la connaissance.  
_ C’est l’exception à la règle. Le cercle rassemble tous les Dons, ou bien aucun. En d’autres termes, on l’utilise pour représenter les concepts communs à tous les Dons, ou encore les éléments naturels. Le symbole du feu ajouté de ce cercle représente l’élément tel qu’on le trouve dans la nature.  
_ Quel est le symbole suivant ?
_ Il s’agit du temps, et le trait utilisé est celui du Don de Radiance.
_ Donc le Don de l’intensité, » commenta Tyor.
Le jeune bossu regarda longuement le nouveau symbole tandis que je le laissais réfléchir à ses hypothèses quant à la signification du texte, ainsi qu’Andrion avait procédé avec moi.
_ Cela signifie que le chemin de la connaissance est long ?
_ Exactement. Maintenant ce troisième symbole… »
 
 Couchant ma nuque sur le sommet de la chaise, je contemplais le plafond sans vraiment le voir, les souvenirs de ces premiers instants avec Tyor se superposant à la pierre effritée et lézardée.  
Un peu plus d’une année s’était écoulé depuis ce moment, et ce garçon à l’apparence de monstre était devenu un véritable érudit, dévorant les livres les plus complexes sans l’ombre d’une difficulté. En fait, j’avoue m’en être trouvée blessée. Moi qui m’estimai être la plus perspicace et la plus savante des trois, mon orgueil fut grandement ébranlé lorsque je me rendis compte que Tyor apprenait bien plus vite et bien plus facilement que moi. D’ailleurs, il ne fallut guère de temps avant que les rôles du professeur et de l’élève soient inversés. Au-delà des menaces qu’avait émises le magicien, Tyor brûlait d’une véritable soif de connaissance, ou plutôt d’une formidable envie de pouvoir. Il n’était nullement besoin de le pousser ou de le menacer. Je pense que c’était sa manière de combattre ce terrible corps, une façon de devenir quelque chose d’autre qu’un monstre aux yeux du monde.
Mon regard dériva justement vers Tyor. Concentré dans sa lecture, le jeune bossu ne remarqua pas l’attention que je lui portais. Pourtant, en dehors de la bibliothèque, le jeune garçon me suivait comme mon ombre et obéissait au moindre de mes caprices.  
N’allez pas croire que j’étais ignorante de ce que cela signifiait.
A Selystra, les enfants étaient confiés aux soins de nourrices pendant la journée, et depuis ma plus tendre enfance, j’ai grandi au milieu de centaines de filles et de garçons. Même à cet âge, les premiers jeux de l’amour sont l’occupation principale. Etre la préférée du fils du grand maître de Selystra, remarquer l’attention qu’un garçon vous porte, tester les limites qu’il était prêt à franchir pour un innocent baiser sur la joue, tout cela n’avait plus de secret pour moi.  
Mais alors je remarquai chez Tyor cette adoration aveugle mais silencieuse que je connaissais bien, je fus hésitante à rejouer à ce jeu de manipulation qui était l’activité principale de Lysane.  
Et me revoilà dans la bibliothèque, vérifiant que chacune de ces parcelles de connaissance que j’avais acquise ces deux dernières années restait présente dans mon esprit et prête à l’emploi, en prévision du grand moment pour lequel nous nous préparions : la première leçon du nécromant.  
Mais alors que je ressassais mes premiers souvenirs de Tyor, je ne remarquai pas la main pernicieuse et pleine de neige qui s’approchait de mon cou.
Un froid glacial et humide se déversa le long de mon dos. La surprise me fit crier très fort et Tyor en sursauta, lâchant son livre et tombant de sa chaise à la renverse.
Lorsque je me retournai, ce fut pour voir les têtes jumelles de Kalith et Kymnar, derniers Apprentis adoptés par Zaar, afficher ce sourire narquois et satisfait qui signifie qu’un tour pendable a été accompli avec succès.
 

n°171
Deidril
Posté le 12-12-2005 à 10:24:37  profilanswer
 

chapitre iv
 
Kalith et Kymnar.
Leur peau ambrée sentait la terre fertile et la roche brûlée. Leur longue chevelure noire était arrangée en de longues nattes ornementées de babioles brillantes et colorées. Leurs tresses ondulaient et dansaient dans les airs à chaque pas de course, à chaque sursaut de leur personne. Leurs yeux pétillants brillaient d’un vert émeraude digne des plus belles gemmes. Mais c’était leurs sourires qui me touchaient le plus, car ils apportaient jusqu’ici, au milieu des tempêtes d’hivers et des parchemins poussiéreux, le puissant soleil de leur lointaine contrée.
Alors que je secouais mes vêtements pour faire glisser la neige hors de ma tunique, les jumeaux s’esclaffèrent. Il m’était totalement impossible de leur en vouloir, aussi je me joignis à leur hilarité. Tyor se releva du sol pour se replonger dans son étude. Andrion, par contre, s’était détourné de son livre et se mêla de bon cœur à nos rires. Il était encore tôt dans la matinée, mais la journée s’annonçait de bon augure.
Le visage d’Andrion redevint subitement un masque sérieux et concentré. Tournant la tête, je vis que Kalith et Kymnar avaient adopté la même attitude, fixant l’entrée de la bibliothèque, juste derrière moi. Je compris que le frisson qui parcourut alors mon dos, ce frisson là n’était en rien dû à la neige. C’était un frisson de peur, issu d’une terreur instinctive et irraisonnée.  
Je sus alors qu’il était là, juste derrière moi.
Taisant mes éclats de voix, je me retournai pour lui faire face. Il portait une longue robe de satin noir, ouverte sur un torse nu et musclé. Le vêtement était brodé de symboles thaumaturgiques. Je reconnaissais dans les motifs ces puissants glyphes qu’un magicien enchante pour protéger sa personne et grandir la force de sa magie. Ses courts cheveux noirs étaient soigneusement peignés et coiffés en arrière. C’était la cinquième fois que j’étais en sa présence, mais c’était la première fois qu’il apparaissait ainsi vêtu.  
«_ Le temps est venu. Rejoignez-moi dans la salle du trône » dit-il d’une voix solennelle, bien différente de celle, impitoyable, dont j’avais le souvenir.
Il se retourna et quitta la pièce, laissant la place à un grand homme aux cheveux gris dépareillés. Il portait une tunique de coton bordée de fourrure blanche, à l’image de celle dont nous nous habillions.
«_ Bonjour, petits maîtres. J’ai préparé vos vêtements pour la Cérémonie de  l’Eveil, et je les ai déposés dans vos chambres.  
_ Merci Gorloy, » répondit Andrion.
Nous nous regardâmes les uns les autres, mesurant pour chacun la peur, mais aussi l’excitation, la curiosité, l’impatience. L’instant pour lequel le nécromant nous avait soustraits à nos anciennes vies, le moment pour lequel nous nous étions préparés durant deux longues années, était finalement arrivé.
Je regardai une dernière fois mes quatre frères, puis je m’en retournai dans ma chambre.
 Dans celle-ci, je trouvai une fine robe de satin noir, brodée de glyphes d’un rouge cramoisi. Retirant mes chauds habits de montagne, j’enfilai le précieux vêtement. Malgré sa légèreté, je ne ressentais nullement le froid. Au contraire, une douce chaleur m’enveloppait, comme si j’étais emmitouflée sous d’épaisses couvertures.  
Sur mon buffet, à coté de mon miroir d’argent poli, je remarquai un médaillon métallique aux reflets or et vert. Un emblème y était gravé, un symbole mélangeant, dans la langue de l’Ansalor, le nom de Zaar et le mien en un seul idéogramme parfaitement calligraphié. Je ressentis une certaine fierté en contemplant ce qui allait être mon nom de magicienne, un nom qui ne pouvait être prononcé mais qui m’identifiait clairement comme l’élève du légendaire Zaar. Même si je le détestais, je n’étais pas peu fière d’être son Apprentie.
Mes doigts caressèrent le bijou. La texture vert et or m’interpella, puis, reconnaissant le matériau je m’exclamai à grande voix :
« _ De l’orichalque ! »
Je contemplais le médaillon, abasourdie. J’avais soigneusement lu les ouvrages sur les substances magiques, et je n’ignorais pas la valeur phénoménale de ce métal. Mon médaillon, si petit soit-il, valait au moins autant qu’un petit château. Seuls les plus grands mages avaient la capacité de préparer cet alliage magique, car les poisons dégagés par les fumées tuaient immanquablement les alchimistes novices. De plus, ils ne s’en servaient que pour leurs expériences les plus importantes. Pour ce que j’en avais lu dans les livres, personne n’avait jamais utilisé un si rare matériau pour les médaillons de ses élèves, habituellement en argent ou en or.
Je plaçai le bijou autour de mon cou. Devant le miroir, je jugeai de mon apparence.  Me souvenant que Zaar avait lui-même pris soin de soigner son apparence, je saisis mon peigne d’os et m’affairai à arranger ma coiffure négligée afin d'offrir ma plus belle apparence.
Lorsque je me présentai à la salle de trône, Zaar et mes frères m’attendaient depuis de longs instants. La bouche ouverte de Tyor et les sourires des jumeaux me confirmèrent que j’étais parvenu à mon objectif. J’étais magnifique.  
 
 Zaar se leva de son trône et s’avança jusqu’à nous. De sa main droite, il dessina un cercle dans l’air et ma vue se brouilla. L’instant d’après, nous étions au centre d’une antique arène, pauvre ruine recouverte de neige dans je ne sais quelle région oubliée.  
Construit en demi-lune, le site était face à un fjord nimbé de brume. Au-delà des gradins effondrés, des massives colonnes de pierres abattues et des portes brisées, j'apercevais les restes d’une cité. Des siècles s’étaient écoulés depuis sa chute, car la nature avait repris ses droits. De grands sapins avaient percé les dalles de pierres et s’élançaient au milieu des avenues. Les constructions étaient devenues des collines, supportant broussailles et arbrisseaux, dissimulant terriers et nids. Une vieille statue sans tête était maintenant le terrain de jeux de trois écureuils. Surpris par notre apparition, un lapin des neiges fila dans un vieux soupirail. Et au-delà des restes de la cité, des versants recouverts de conifères s’étendaient à perte de vue.
Je clignai des yeux, car à cet instant le soleil perça les gris nuages, révélant les eaux glacées de la mer jusqu’à présent dissimulées par le brouillard. Kalith et Kymnar firent quelques pas pour réveiller leurs membres engourdis par la magie de transport. Leurs pieds percèrent l’épaisse couche de neige de l’arène, la marquant à nouveau de la trace des hommes après tant de siècles. Connaissant mes frères, je me doutais qu’ils étaient impatients de parcourir ce lieu et d’en explorer chaque recoin, quitte à oublier pour quelle raison le magicien nous avait amenés ici.
«_ Autrefois, un grand peuple habitait cette cité, commenta Zaar. Mais la religion et le mensonge la détruisirent. Ici même, des guerriers et des mages s’affrontèrent avec loyauté et respect afin d’acquérir le droit d’utiliser et de développer leurs Dons, d’accéder à cette ultime connaissance qui sépare les faibles des puissants. »
L’intonation de sa voix me laissa perplexe. Avait-il vécu ici ? Je n’eus guère le temps d’approfondir la question car il se tourna vers nous, son visage exprimant une intense concentration.
«_ Aujourd’hui, c’est à votre tour de vous éveiller à ces pouvoirs. Que votre Force d’Ame soit révélée ! »
Et le monde autour de moi disparut dans une obscurité mortellement glaciale, alors qu’une souffrance que je n’aurais jamais crue possible me transperça.
 
 Tout n’était plus que noirceur et douleur. J’ignorais si je criais car je ne ressentais rien et n’entendais rien, tant mes sens étaient paralysés par cette glaciale agonie. Combien de temps cela dura ? Je ne saurais le dire. Tout mon esprit était rivé sur la souffrance que je ressentais. Etais-je à terre ? Etais-je blessée ? Etions-nous seulement encore dans l’arène ? Je tentais de penser à ces choses afin de ne pas sombrer dans la folie, mais ce n’en fut que pire.
Tout mon être fut comme transpercé d’aiguilles, et mes muscles arrachés. Je sentis chaque goutte de sang tandis qu’elle devenait tel un acide brûlant, je sentis chaque os tandis qu’il se tordait et se modifiait. A cet instant, j’aurais voulu mourir pour mettre fin à ce calvaire, mais ce choix me fut refusé.
C’est alors qu’au paroxysme de ce supplice, je trouvai la chaleur. Elle était enfouie en moi, dissimulée comme un trésor secret. Je m’en saisis et je revins à la réalité. La douleur avait disparue, comme si elle n’avait jamais existée.
J’étais au sol, recroquevillée sur moi-même. Au-dessus de nous, le soleil avait continué sa course pour commencer à descendre, marquant le début de l’après-midi. J’en conclus qu’environ trois heures s’étaient écoulées.
La neige autour de moi avait fondu sur plusieurs mètres de distance. J’avais dû cracher du sang car je sentais un goût métallique dans la bouche, et je remarquais sur les pierres élimées des flaques de mon essence vermeille. Je m’étais blessée à la main gauche, sans doute en m’enfonçant les ongles dans la chair, mais la blessure était déjà presque cicatrisée.
J’étais toujours dans cette vieille arène où le magicien nous avait amenés, mais pourtant, le monde n’aurait pas pu être plus différent. J’étais enveloppée d’une aura de lumière blanche, emplie d’une douce chaleur. J’étais plongée dans une délicieuse béatitude. En cet instant, j’avais l’intime conviction que j’étais enfin complète, que j’étais devenu ce pourquoi j’étais née.
Je me relevai, ivre de nouvelles perceptions.
Je ressentais toute la force millénaire des pierres sous mes pieds. Je percevais la vie invisible de la mer devant moi, transportée au gré des vagues en un va-et-vient inlassable, formant un ballet de lumières minuscules. Je respirais l’arôme de chaque once d’écorce et de chaque bouquet d’épines qui habillait les milliers de sapins. Du bout de mes doigts, e pouvais caresser la douce fourrure d’un lointain écureuil, ceci sans même avoir à me déplacer. Les sensations venaient à moi au fur et à mesure de mes souhaits et de mes envies.  
A coté de moi, mes frères s’émerveillaient également de ce monde que nous redécouvrions, ou plutôt que nous contemplions réellement pour la première fois. Ils étaient eux aussi nimbés d’une aura argentée. Andrion regardait sa main, comme s’il se découvrait un nouveau membre. Tyor fermait les yeux et respirait à pleins poumons les saveurs que l’air transportait. Je ne voyais plus sa laideur, mais au contraire une sublime différence. Les jumeaux étaient transfigurés, s’examinant le visage l’un de l’autre, constatant combien ils étaient véritablement semblables, mais aussi tellement distincts.
Je pris conscience alors que Zaar étais toujours là. Mes perceptions l’avaient pourtant ignoré. Si mes yeux ne m’avaient pas renseigné sur sa présence, j’aurais pu croire qu’il était parti. Le fixant du regard, je concentrai mes nouveaux sens sur sa personne. Il me fut pourtant impossible de percevoir la moindre trace de son existence, en dehors de son image.
«_ Il existe des moyens de dissimuler son aura, » me dit-il simplement.
S’il lisait aussi facilement mes intentions, pensai-je, j’avais sans aucun doute beaucoup à apprendre pour accomplir ma vengeance
«_ L’expérience que vous venez de vivre s’appelle la Vision. C’est la plus simple utilisation que l’on puisse faire des Dons, et elle révèle à vos cinq sens la Force d’Ame de tous ce qui vous entoure. »
Je fus pris alors d’un malaise. La félicité me quitta et le monde redevint tel qu’il était lorsque nous étions arrivés ici. Mes bras étaient lourds, comme des poids morts que je devais porter, et mes jambes flageolantes me permettaient à peine de rester debout. Du regard, je constatai que mes frères paraissaient troublés et pareillement fatigués. Je tournai alors mes yeux vers Zaar. Celui-ci répondit aussitôt aux interrogations que lançait mon regard perplexe.
«_ Ce que vous endurez maintenant est le contrecoup de l’utilisation de votre Force d’Ame. Votre corps n’est pas habitué à tant de forces et de possibilités, aussi ressentirez-vous une incroyable fatigue après avoir employé votre Don. Ce désagrément disparaît avec l’expérience. »
Je me laissai tomber à terre. Assise, j’écoutai les explications de Zaar, et mes frères firent de même. En cet instant, j’étais simplement impatiente d’en apprendre davantage sur ce que je venais d’expérimenter. La vengeance et la haine qui étaient là un instant plus tôt avaient disparus, ma curiosité l’emportant sur le souvenir des maux de Zaar.  
«_ Cette désagréable sensation va disparaître d’ici quelques instants et vous allez rapidement recouvrer toute votre Force d’Ame. Chez le commun des mortels, cette transition entre deux utilisations peut prendre plusieurs jours, voire des semaines. Les plus faibles en meurent car leur corps n’a plus la force de vivre. D’autres appellent cela la Maladie de l’Eveil, mais ce n’est que la justification des incapables pour le manque de volonté et l’absence de talent. »
Effectivement, le malaise avait déjà disparu. Par curiosité, je me concentrai pour voir si la Force d’Ame était toujours là. Elle se manifesta immédiatement, m’entourant de sa douce protection. Satisfaite, je cessai l’effort et reportai mon attention sur les paroles de mon père adoptif.
«_ Si je vous explique ceci, continua Zaar, c’est afin que vous preniez conscience qu’être l’élève de Zaar, c’est d’abord être fort. Si vous avez lu soigneusement les ouvrages de ma bibliothèque, alors vous savez déjà que le protocole implique que je vous enseigne dès maintenant les rudiments qui vous permettront d’évoluer parmi la société des magiciens. Appliquer votre nom de magicien sur un parchemin, modifier votre aura pour marquer le respect envers un ancien, bref, tout un tas de vieilles traditions idiotes et parfaitement inutiles que vous apprendrez par vous-même, si cela vous amuse. »
Zaar avait jusque là gardé ses mains derrière le dos. Il les ramena devant, et enleva ses gants de velours pour les jeter négligemment au loin. Des étincelles d’une sombre énergie apparurent par nuées au bout de ses doigts. Elles se mélangèrent pour devenir des globes de foudre noire, grossissant encore, et encore.
  Je mesurai alors l’extraordinaire force de mon père. Alors que je percevais la Force d’Ame d’Andrion, de Tyor, de Kalith et de Kymnar comme de douces sources de félicité et de chaleur, celle de Zaar se manifestait comme un volcan de noirceur et de mort. Autant comparer la flamme tremblotante d’une bougie avec un brasier furieux.
Sans même m’en rendre compte, par un réflexe qui me paraissait des plus naturels, je fis appel à ma Force d’Ame. Un bouclier de lumière argentée m’entoura immédiatement. Sur mes gardes, je me levai précipitamment.
«_ Moi, je vais seulement vous enseigner l’unique savoir qui importe réellement en ce monde, la seule vraie valeur avec laquelle on vous jugera, la seule qualité pour laquelle on vous respectera : l’utilisation des Dons pour le combat !»
Et le magicien déchaîna les enfers.


Message édité par Deidril le 14-12-2005 à 18:35:48
n°172
dom
Posté le 12-12-2005 à 18:05:24  profilanswer
 

Désolé ce message n'a rien à voir avec l'histoire...
 
Pour Eridan,
 
Edité par Eridan :
Merci de ton avis.
J'ai effacé ce message puisqu'il était, en effet, sans rapport avec le sujet.


Message édité par dom le 26-01-2006 à 15:32:31
n°186
Eridan
Mage noir
Posté le 13-12-2005 à 11:46:05  profilanswer
 

Merci Dom.
Pour ma part j'applique la même exigence aux "amateurs" qu'au "professionnels". En revanche, quand un livre édité ne vole pas plus haut qu'un ouvrage du net, je m'énerve beaucoup plus.  :fou:
 
Retour au sujet :
Chapitres 3 et 4.
Ils sont très bien, voire plus. On découvre des personnages, les choses avancent.
Un gros plus pour l'écriture magique.
Un plus pour la découverte des nouvelles perceptions.
Pour moi aussi la magie est une science et un don, j'aime la logique de l'écriture.
 
Au niveau du texte, j'ai des choses à signaler :
- Tu notes à deux reprises qu'elle a passé deux ans à étudier. En fait c'est trois. Deux, plus un depuis l'arrivée de Tyor.  
- Les jumeaux sont arrivés à se préparer aussi bien que les autres en moins d'un an ?
- Avant que les jeunes arrivent dans la salle du trône : "Me souvenant que Zaar avait lui-même pris soin de se présenté… " présenter "ER" et tu répètes le mot trois fois en deux phrases.
- Juste après : Des gradins en demi-lune, tu décris un amphithéâtre, non ?
- Paragraphe suivant : "… un lapin des neiges fila dans un vieux soupirail." PAR un vieux… C'est comme pour une porte.  
- Lors de l'épreuve : "Combien de temps cela dura ?" avec un "-t-il ?"
- Après l'épreuve : "Du bout de mes doigts, e pouvais…"
 
Voilà. On a le droit à la suite ?  :D  

n°187
Deidril
Posté le 13-12-2005 à 11:49:21  profilanswer
 

Merci pour les remarques, je les analyserais des que j'aurais du temps à moi :(( ( Noel powa :' )
 
Voici la suite , sans probleme.


Message édité par Deidril le 13-12-2005 à 11:49:45
n°188
Deidril
Posté le 13-12-2005 à 11:53:16  profilanswer
 

                         chapitre v
 
 
Les globes de foudre et d’obscurité fusèrent dans l’air avec des sifflements aigus. La neige se vaporisa instantanément alors que les mortels projectiles traversèrent l’arène. Nous eûmes à peine le temps de nous écarter qu’ils heurtèrent le sol à l’endroit même où nous étions assis. Les boules noires explosèrent en des centaines d’éclairs, traçant dans le sol de longues crevasses fumantes. Frappée de plein fouet, une colonne de pierre éclata comme un fruit trop mûr. A la manière des lanières d’un fouet, la foudre frappa la forêt en bordure de l’arène, sectionnant les troncs et les branches comme le sabre fend la chair. Une dizaine de sapins volèrent en éclats et autant d’autres s’abattirent au sol avec fracas. Eussions-nous été de simples mortels, nous aurions tous été tués par cette première attaque. La Force d’Ame qui entourait chacun d’entre nous dévia les éclairs d’énergie qui nous frôlèrent, et eussions-nous été de simples personnes que ceux-ci nous aurait tué par simple contact.
A peine eus-je le temps de me relever de mon plongeon et de jeter un rapide coup d’œil pour m’assurer de la santé de mes frères, que Zaar préparait sa seconde salve. L’énergie noire se concentrait déjà au bout de ses doigts en des globes de ténèbres crépitantes.  
«_ N’espérez pas survivre sans utiliser pleinement la Force d’Ame, » déclara Zaar avant de tendre les bras dans notre direction.  
Effrayée, je bondis par-dessus les débris de la colonne que le premier assaut avait brisée, et me cachai derrière, immédiatement rejointe par Tyor. Les jumeaux grimpèrent prestement sur la première rangée de gradins alors que j’entendais grandir le crépitement de l’énergie que Zaar concentrait.
Je me retournai pour juger de notre protection et je vis avec surprise qu’Andrion n’avait pas bougé. Toujours au centre de l’arène, il se tenait face au magicien. Celui-ci libéra une nuée d’énormes sphères de foudre noire, grosses comme des têtes d’hommes. Celles-ci filèrent vers Andrion alors que Kalith le suppliait de les esquiver.
Mais il ne bougea pas.
A l’instant fatidique, les projectiles s’écrasèrent sur un mur invisible, à peine un pouce devant le nez d’Andrion, puis explosèrent en un vacarme assourdissant. La magie monta dans le ciel sous la forme de piliers de ténèbres. Une autre partie revint droite vers Zaar comme une vague de noirceur, mais elle glissa sur sa houppelande d’obscurité et alla se perdre dans la mer. Le sol se brisa à l’emplacement de l’explosion, et des crevasses coururent jusqu’aux gradins situés de part et d’autre. Les colonnes bordant l’arène furent soufflées par l’impact et s’effondrèrent à l’extérieur.  
Lorsque le chaos cessa, un gouffre de plusieurs mètres séparait Andrion de Zaar. Je le vis hocher légèrement de la tête, saluant la performance de son élève.  
«_ Quel Don a pour caractéristique d’aussi puissantes protections ? »
Le regard de Zaar se détourna d’Andrion pour nous fixer.
«_ Le Don de Radiance, répondit Tyor en se levant de derrière sa section de colonne.
_ Exact. Identifier le Don de votre adversaire est l’une des clefs pour remporter un combat, car à chaque Don correspond un point faible. Aussi, ne dévoilez jamais la nature de votre Don à un adversaire. »
Zaar éleva sa main tendue, et le sol sous les pieds d’Andrion fit de même. Mon frère fut propulsé en arrière et tomba sur le dos. Sa tête heurta violemment le sol et il ne bougea plus. Je poussai un petit cri et retins ma respiration, redoutant le pire. Lorsque que je vis sa poitrine se soulever et se rabaisser, je relâchai l’air de mes poumons en un long soulagement.
«_ Le Don de Radiance protège efficacement celui qui l’utilise. La peau acquiert la dureté de l’acier, et le poing peut briser la pierre, mais il ne peut être employé pour affecter autre chose que le corps de celui qui le manie. »
Andrion toussa et tenta de se relever alors que Zaar nous dévoilait les secrets du Don que venait de révéler notre frère aîné. Privé de toute force, Andrion parvint tout juste à décoller ses épaules du sol, avant de retomber au sol, haletant et toussant.
«_ En clair, continua Zaar, gardez-vous d’affronter directement les possesseurs du Don de Radiance. De plus, leur aura protectrice est tout à fait capable de vous renvoyer votre magie, ainsi qu’Andrion vous en a fait la démonstration. Mais si vous utilisez des moyens détournés, vous vaincrez. La noyade, l’ensevelissement et l’asphyxie constituent d’excellents moyens d’actions contre ce genre d’adversaire. »
Zaar marqua une pause dans sa leçon afin que nous l’enregistrions. Puis, délaissant Andrion, toujours au sol, il se tourna vers nous et concentra de nouveau sa Force d’Ame.
«_ Voyons qui parmi vous peut mieux faire. »
De nouveau nous nous éparpillâmes afin d’esquiver la furie de la magie.
 
 Un mois plus tard, Zaar nous transporta à Sartan, cette ville que l’on nomme la Cité des Traîtres, la Première Citadelle, ma