Merci Eridan. Le verbe disparut est 's'affaissèrent' . Je ne m'explique pas sa disparition... j'ai du le zapper lors d'une correction par inadvertance.
Pour eclaircir ton horizon , voici la suite, car effectivement, le prologue n'est pas à l'image de la maniere dont le livre est construit...
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chapitre I
« …
Ce monde n'était plus que cendres et ruines.
Les peuples libres étaient brisés et divisés, leurs empires n'étaient plus que souvenirs. Les légions d'Andragoras, le Dieu Déchu, avaient balayé les continents sous le commandement des Douze, ces rois traîtres à leurs peuples qui jurèrent allégeance à la sombre divinité. Les conquérants soumirent tant de pays et asservirent tant de cités que leur domination s'annonçait éternelle. La puissance qu'ils déchaînèrent pour parvenir à leurs fins changea pour toujours la face du monde.
L'empire de Serimus le Grand ? Il reposait désormais sous les flots.
A l'instant même où, involontairement, l'empereur archimage ouvrit le portail vers Andrahyr, la prison d'Andragoras, la rage du Dieu Déchu et de ses démons fracassa le continent. Les terres fertiles aux cultures abondantes furent submergées par les flots, les cités de marbre et d'obsidienne furent brisées et précipitées dans l'océan.
Les six royaumes des Valariens ? Divisés par la trahison et corrompus par les promesses malignes ! Le mensonge et la haine blessèrent les hommes bien plus efficacement que l'acier et le feu.
Dès lors que le Haut Roi tomba, l'espoir des hommes mourut avec lui. De la bataille qui prit place à Ormyr, la capitale des valariens, seuls neuf survivants sortirent des décombres. Désormais recouvert perpétuellement par des nuages de cendres, l'orgueil de l'humanité devint un cimetière, un champ de ruines hanté pour l’éternité par les spectres de ses milliers de défenseurs.
Le Cercle des Anciens ?
Les pairs de Serimus, et ses égaux en magie, luttèrent de toutes leurs forces. Des années durant ils portèrent à bout de bras ces nations qui résistaient à l'envahisseur. Mais ces archimages, aussi puissants soient-ils, avaient la faiblesse du nombre. Certains tombèrent sur un champ de bataille. D'autres prêtèrent l’oreille aux paroles d'Andragoras, trahissant leurs frères d’armes pour une immortalité de servitude. D'autres encore renoncèrent à lutter, préférant préserver leurs ressources personnelles pour se préparer à survivre à une inéluctable ère de ténèbres. Trop peu combattirent et survécurent pour transmettre le savoir et l'expérience du temps jadis.
Partout dans le monde, la noire magie des Douze changeait l'essence même de la nature. La terre désormais maudite refusait d'héberger la vie. Les morts s'en retournaient de l'au-delà pour servir les Douze et hanter les vivants. Les bêtes étaient corrompues, et s'éveillaient à une intelligence maligne et dénaturée. Les enfants naissaient avec des Dons surnaturels, empruntés pour beaucoup à la force du Dieu Déchu. Adulte, ils devenaient de fidèles soldats, brandissant leurs épées au nom des Douze.
Tant de civilisations virent durant cet âge noir leur destinée basculer. Kaemites, Faerlyns, Worfens et tant d'autres peuples disparurent dans l'oubli.
Mais alors que tout semblait perdu, au moment où la traîtrise frappa le cœur même de l'ultime bastion d'espoir de ce monde, lorsque les immortels Eldryns se dressèrent les uns contre les autres, le frère contre le frère, et le fils contre le père, l'arme du mal se retourna alors contre le mal.
Des orphelins de guerre, nés pourvus de Dons d’une intensité sans précédent, s'unirent contre l'adversité. Sous la bannière de Valarian, Dieu de la Lumière, Albior et ses compagnons repoussèrent les forces malignes, forçant Andragoras à retourner dans sa prison en dehors du monde.
Privé de leur dieu, les Douze sentirent leurs pouvoirs s’évanouir. S'affaiblissant, ils sombrèrent dans un sommeil sans rêve, attendant le retour de leur maître.
A l'endroit même où Serimus avait libéré le chaos, la fière Astrielle forgea un artefact, une clef pour sceller ce que l'on appelait désormais la Porte d'Andrahyr. Consciente que sa création représentait soit la sauvegarde de ce monde, soit une seconde ère de destruction, la compagne d’Albior s'enfuit au-delà des confins du monde pour y dissimuler son œuvre. Poursuivie par les survivants des douze légions, elle se rendit en des terres si lointaines qu'aucun peuple ne s'y était jamais établi, et plus personne n'entendit parler d'elle.
Le monde était sauvé mais une seconde ère de chaos commençait.
Les pays dévastés et détruits étaient en proie à l’anarchie. C’était le temps des loups, où l’on tuait son voisin pour un quignon de pain. Les très rares contrées qui avaient échappé aux conflits se virent submergées par des hordes de survivants hagards et misérables. Ces havres de paix devinrent des nations militaires aux soldats sans pitié. Pour défendre les champs et les récoltes, véritables trésors en ces temps de famines, les armées massacraient quiconque pénétrait sur leurs terres
Et parmi ces pays, ces vestiges des temps qui précédèrent la Grande Guerre, ces rares témoignages de ce qu'était le monde d’avant, il y avait Selystra, ma ville natale.
Aujourd’hui, le nom de Selystra ne désigne plus que d’antiques ruines sur une vielle carte. Pour d’autres, c’est un lieu de légende mentionné dans de vieux textes. Mais pour ceux qui, comme moi, ont connu la grandeur des peuples du monde d’avant, ce nom représentait l’apogée de la civilisation des hommes. Puisant une force sans limite dans le Cœur de Solara, un volcan aux dimensions colossales, les Maîtres du Feu régnaient sur la cité avec sagesse et force. En ces temps d’anarchie, Selystra était le paradis perdu que recherchaient les survivants. Mais pour d’autre, elle était un fruit mûr qu’il fallait cueillir avant les autres. C’est alors que Zaar se présenta aux maîtres de la cité.
A cette époque, son nom était déjà légendaire. On lui attribuait tant de victoires sur les serviteurs d’Andragoras, mais aussi tellement d’ignominies contre les valariens, que personne ne savait dans quel camp le placer. La vérité est que mon père adoptif était tout aussi malveillant que le pire des Douze, mais qu’il était trop fier et trop orgueilleux pour plier le genou devant quiconque, fut-il un dieu aux pouvoirs incalculables. Membre du Cercle des Anciens, il lutta aux cotés des autres grands de la magie. Non point par compassion ou par justice, mais simplement parce que sa convoitise n’avait d’égale que celle du Dieu Déchu, et qu’il refusait de voir quiconque s’emparer de ce monde hormis lui-même.
Mais lorsqu’il somma aux maîtres de Selystra de le servir, ils rirent de lui, sûrs de leurs forces. Alors mon père s’en alla au Cœur de Solara. Il tua les gardiens des temples entourant la montagne, et brisa les sceaux magiques. Il s’en alla devant le gigantesque chaudron de feu et de lave, et là, il utilisa sa magie pour réveiller la furie du volcan. Si longtemps enchaîné par les sortilèges des selystrans, le Cœur de Solara exprima des siècles de colère et d’attente d’un seul coup, et ma cité disparut dans un cataclysmique déluge de feu et de braise.
Zaar regarda les fleuves de lave submerger les maisons. Il contempla les pluies de cendres pétrifier les habitants fuyants. Il acheva lui-même tous les Maîtres du Feu alors qu’ils tentaient d’arrêter cette folie.
Et pourtant il me sauva.
Je ne saurais dire exactement pourquoi. Est ce les Dons qu’il décela en moi ou bien a-t-il agi sur l’impulsion du moment ? Jamais je ne le sus. Quoiqu’il en soit, il s’empara de la fillette mourante que j’étais pour m’emmener chez lui.
C’est dans ce château froid et lugubre où le nécromant me transporta dans un tourbillon d’énergie que prennent place les premiers souvenirs de ma nouvelle vie. Nous arrivâmes dans une vaste salle. Le trône d’ambre noir attira immédiatement mon attention. La pierre s’effritait sous les assauts du temps. Le sol disparaissait sous la poussière, sous les débris tombés du plafond et sous la neige qui s’immisçait en bourrasques par les fenêtres, ou en traversant le toit percé. Les recoins étaient le domaine des araignées et de leurs toiles. Les murs étaient percés par les trous des rongeurs. Les doubles portes qui constituaient l’unique issue étaient à terre, leur armature rongée par la rouille. Mais le majestueux siège restait immaculé, inviolé par la saleté et le temps.
Par delà les fenêtres, je voyais des montagnes et la blancheur de la neige pour la toute première fois. Comme en cette journée, je contemplais souvent le soleil étincelant et les cieux azur qui dominaient l’horizon, tout en tentant de percer la mer de brume qui, en contrebas, masquait les vallées et les combes. La beauté de ce spectacle me fit considérer un instant que tout ce qui venait d’arriver n’était peut être qu’un mauvais rêve.
Cela ne dura pas.
C’est à cet instant de ma vie, à ce moment où l’innocence de mon enfance me fut arrachée, que commence véritablement mon récit. Mais avant de l’entamer, il me faut parler du pourquoi de cet ouvrage.
Durant ces dix siècles de vie, j’ai eu l’opportunité de connaître les plus grands. J’ai eu le privilège d’assister aux évènements qui ont décidé du futur de ce monde, parfois d’y participer, et d’autre fois de les provoquer pour le compte de mon père. Vous aurez donc compris que le récit de ma vie est aussi celui de ce temps, de ces villages qui naquirent dans les cendres de la Grande Guerre pour devenir les empires d’aujourd’hui.
Ces jours derniers, ma vie a pris une direction dont je n’avais pu que rêver. Mais, je pressens également que l’histoire de ce monde va, elle aussi, prendre un tournant. Dès lors, je me sens une obligation de laisser un témoignage de ce qui fus, et de ce que je vécus.
Sachez cependant que je n’ai nullement la prétention de m’expliquer ou de justifier les horribles exactions que j’ai commises au nom de mon père, bien qu’aujourd’hui, je regrette sincèrement beaucoup de ces actes. La source de ma motivation se trouve dans la gratitude et la reconnaissance, dans le désir d’aider ceux de ce nouvel âge qui m’ont secourue et sauvée malgré mon passé, malgré mes crimes. Le récit de mes expériences pourra, je l’espère, les amener à manier leurs Dons à meilleurs escients, à soutenir de meilleures causes que celles que j’ai servies.
Maintenant que vous avez compris de quoi il retourne, je peux entamer cette histoire.
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chapitre ii
«_ Voici ta nouvelle demeure, dit Zaar, d’un ton dur et dénué de toute émotion. Choisis une pièce, fais en ta chambre. Tu peux te promener partout, hormis dans la grande tour à la porte d’acier. Pour rien au monde tu ne voudrais que je t’y surprenne. Sommes-nous d’accord ? »
En guise de réponse, je hochai timidement la tête.
Zaar se pencha vers moi, mécontent. Le manteau de ténèbres qui l’enveloppait semblait doué d’une vie propre. Il s’étoffa et s’allongea, grandissant la silhouette du magicien. Un froid glacial me pétrifia tandis que les yeux noirs de l’homme me fixaient, m’invitant à réfléchir sur mon erreur. Je compris alors que ce que Zaar attendait de moi, c’était une réponse de vive voix.
«_ Oui, messire. »
Les deux mots sortirent tremblants et à peine audibles de ma bouche. Alors les ténèbres grandirent encore, s’étirant en hauteur, chassant la lumière du soleil. Le froid devint douleur et m’arracha un cri. Je tombai en arrière et rampai à reculons, regardant Zaar avancer vers moi, son manteau de ténèbres se déformant en une multitude de bras prêts à me saisir.
«_ Oui, Père, dit-il de cette même voix d’acier.
_ Oui, Père, » répétai-je d’une voix forte, puisant dans ma douleur une rage qui me permit de faire face à la terreur.
Zaar parut satisfait et les ténèbres se rétractèrent, redevenant une cape masquant simplement sa nudité.
«_ Bien. Ici, l’obéissance est une vertu qui prolongera ta vie. Selystra pensait autrement. Tu as fait l’expérience de ce qu’il est advenu. »
Je vis que le mage me fixait de nouveau avec insistance.
« Oui, Père.
_ Tu es intelligente. Tu as de la volonté et du courage. Je vais donc te forger pour que tu deviennes mon instrument. Cela te pose-t-il un problème ?
_ Non, Père, » répondis-je aussitôt, comprenant que le magicien me testait et que je devais répondre vite et bien.
«_ Parfait. Pour l’instant, ton corps ne supporterait pas mes leçons. Sais-tu lire et écrire ?
_ Non, Père, admis-je
_ Cela n’est pas un problème. Andrion t’apprendra. Il t’enseignera ce que tu as à savoir pour te préparer à ta première leçon. Et dans deux ans, lorsque tu seras en âge d’utiliser les Dons, je testerais les connaissances que tu auras acquises. Si je suis satisfait, alors ton apprentissage débutera. Dans le cas contraire, il aurait mieux valut que tu meurs aujourd’hui car je n’aurais pas une once de pitié lorsque je ferais de toi l’exemple à ne pas suivre.
_ Oui, Père, » répétai-je encore.
Mais sans attendre ma réponse, le magicien se détourna de sa nouvelle fille pour traverser la salle en direction des portes brisées. Interdite, je restais plantée devant le trône, ne sachant quoi faire. Arrivé au milieu de son trajet, le magicien se retourna et me fixa du regard. Il attendait bien sûr que je le suive. J’accourus pour le rejoindre et quittai la salle du trône à sa suite.
Au-delà, je découvris le sommet d’un escalier de pierre. A l’image de la salle du trône, il était dans un pitoyable état. Certaines marches étaient brisées et d’autres avaient simplement disparues, laissant un vide dans lequel je n’osais regarder. Précautionneusement, je descendis les marches à la suite du magicien, m’assurant, en tâtant du bout de mon pied, de la solidité de chaque pierre.
Alors que je suivais ce nouveau père, je passai devant un trou béant dans le mur. Une bourrasque de vent s’y infiltra et me surprit, manquant de me faire tomber. Reprenant pied, je pus observer l’extérieur de la construction. La grandeur de celle-ci m’arracha un hoquet de surprise.
La salle du trône se trouvait au cœur du dernier étage d’une titanesque citadelle, dans un donjon de pierre encastré dans la paroi verticale d’un vertigineux sommet. La montagne tout entière était sculptée et modelée en tours et remparts. Sur tous les flancs, des fenêtres s’ouvraient sur des salles creusées dans le roc. Des balustrades bordaient des passages à flanc de montagnes. Des plateaux étaient aménagés en jardins ou en cours.
Aussi bas que ma vue pouvait porter, je voyais des chemins de rondes, des sommets de tours et des toits d’ardoises. La montagne ainsi fortifiée était au moins aussi grande que Selystra.
Tout comme l’escalier que je descendais, la citadelle était en piteux état, pour ne pas dire en ruine. Les toits des bâtiments étaient percés, sinon effondrés. Certaines tours s’étaient écroulées. Des chemins de ronde s’arrêtaient net sur un vide béant pour reprendre quelques dizaines de mètres plus loin, coupés par un éboulement.
Aucune sentinelle n’était visible sur les remparts. Aucun serviteur ne s’empressait à balayer les cours encombrées de débris tombés d’un mur supérieur. Pour autant que je puisse l’observer, le magicien et moi étions seuls.
Un frisson le long de mon dos me tira de ma contemplation. En me retournant vers le magicien, je vis qu’il m’observait sans mot dire. Ayant de nouveau mon attention, il poursuivit son chemin.
Le magicien me guida à travers les escaliers et les couloirs. La taille de l’édifice donnait le vertige. La citadelle était aussi impressionnante de l’intérieur que de l’extérieur. Les portes de bois, hautes et massives, étaient renforcées de métal. Les escaliers étaient escarpés, et leurs marches raides et étroites. Dès lors que nous nous enfoncions dans le cœur même de la montagne, aucune lumière n’éclairait les couloirs que nous empruntions. A l’évidence, il n’y avait plus personne pour placer de nouveaux flambeaux dans les torchères en fer noir fixées au mur. Des meubles brisés et des débris tombés du plafond encombraient les halls que nous franchissions. A d’autres endroits, des éboulements obstruaient notre chemin, nous obligeant à de multiples détours.
Finalement, nous grimpâmes un dernier escalier pour entrer dans la première pièce avec un semblant de vie.
Creusée toute en longueur le long du flanc de la montagne, elle était éclairée directement par le soleil à travers des vitraux d’un jaune pâle, lesquels altéraient la vue de l’extérieur en un monde d’or et de platine. Des tables de pierres disposées le long des murs supportaient des piles de livres. Entourés de parchemins, de pages de notes et de tablettes de grès, des centaines d’ouvrages s’entassaient dans la pièce. Au centre, un vieux pupitre en bois supportait un impressionnant tome à la couverture de cuir noir.
Absorbé dans la lecture de celui-ci, un jeune garçon d’une dizaine d’années tournait le dos à l’entrée, encore ignorant de notre présence.
«_ Voici Andrion, ton nouveau frère. »
La voix de Zaar fit sursauter l’enfant. Celui-ci se retourna vers nous.
Nous étions tous deux du même âge. L’enfant semblait apeuré, terrifié de se retrouver face au magicien. Je reconnus dans ses tremblements l’inquiétude de déclencher la colère du magicien. Sur son visage marqué et dans ses yeux cernés, je devinais des tragédies au moins aussi dramatiques que celle que je venais de vivre. Mais au-delà de tout cela, ce jeune garçon était tout simplement d’une angélique beauté.
De courts cheveux blonds et raides encadraient un visage légèrement poupin et un regard bleu clair d’une grande pureté. Alors que nous nous découvrions en nous dévisageant, je me pris de suite d’affection pour ce nouveau frère. Je brûlais de pouvoir lui parler en dehors de la présence du magicien.
«_ Andrion, continua le magicien, voici ta nouvelle sœur, Lysandre. Je te charge de lui enseigner la lecture et l’écriture au plus vite, afin qu’elle puisse apprendre tout ce qu’elle a à savoir. »
Cela me sembla étrange qu’un autre enfant soit mon professeur. A Selystra, seuls les scribes les plus vieux prodiguaient un tel enseignement. Prudemment, je gardais cependant mes remarques pour moi.
«_ Montre-lui également le reste du château et aide-la à choisir une chambre. »
Andrion acquiesça de ce « Oui, Père » que je venais d’apprendre, et le magicien s’en alla. Nous étions seuls.
Andrion fut le premier à briser le silence.
«_ Ainsi tu t’appelle Lysandre ?
_ Oui. En fait non.»
Maintenant que mon souhait était réalisé, voilà que je bredouillais et que je bégayais.
«_ Mon véritable prénom est Lysane mais il l’a changé.
_ Si Père t’a nommé ainsi, alors moi aussi je t’appellerais Lysandre. Autrefois, j’avais également un autre prénom, mais Père m’en a donné un nouveau. Désormais, je suis Andrion. »
Il semblait troublé, et ne me regardait que par à-coup, sans jamais me fixer directement dans les yeux.
«_ Qu’y a t il ? demandai-je.
_ Rien. Enfin si, bredouilla-t-il. Là d’où je viens, les garçons et les filles ne vivent pas ensemble. En fait, je n’ai jamais parlé à une fille avant toi.
_ C’est idiot. A Selystra, les sœurs et les frères vivent ensemble… »
Je me tus, réalisant que plus personne ne vivait à Selystra. La fierté me poussait à rester digne en face de ce garçon mais je ne pus contrôler le flot de souvenirs. Je tentai de retenir des larmes que je sentais poindre. En vain.
Je revis mon père, un des Maîtres du Feu de Selystra, tandis qu’il nous quittait pour combattre le désastre qui s’abattait sur la cité. J’entendis les cris de mon petit frère, piégé par les flammes, juste avant qu’un braiser ne le dévore. Je revécus l’instant où ma mère, clouée au sol par une poutre qui lui avait broyé les jambes, me suppliait de l’abandonner et de m’enfuir.
Tout ce qui était ma vie d’avant, la joie, l’amour que je partageais avec ma famille, tout cela avait disparu, volé par le nécromant. La haine revint, cette même haine apparue alors que Zaar m’avait avoué être la main derrière le cataclysme. Puis, je me souvins du contact glacial de sa main, et de ses yeux noirs, des abîmes sans fond de pures ténèbres. L’angoisse remplaça la terreur. Qu’allais-je devenir dans les mains de cet homme ? Ensuite vint le désespoir.
La fatigue ainsi que la douleur des brûlures se rappelèrent à moi et je ne pus que m’effondrer en sanglots, incapable de surmonter mes émotions.
Andrion semblait gêné. Ne sachant trop comment gérer cette situation, il me laissa à mes larmes et disparut dans le château. Mes jambes se dérobèrent, et je me laissai glisser au sol, me recroquevillant contre le mur et enfouissant mon visage sous mes bras.
Je pleurais longtemps, aussi longtemps que je pus avant que la parcelle de vitalité qui subsistait en moi ne s’éteigne. Roulé en boule comme un chat, je m’allongeai sous une table et m’endormis à même le sol. Alors que je fermais les yeux, je réalisai que je tenais toujours dans la main ma poupée de paille et de tissu.
Je m’éveillai doucement, une douce chaleur m’invitant à garder les yeux fermés et à paresser. Une appétissante odeur de bouillon passa près de mes narines, et mon estomac me signala que j’avais très faim. En fait, je n’avais rien mangé depuis…
Pendant un instant, j’espérai que tout cela ne fût qu’un mauvais rêve. Mais alors que je me tournai sur le dos dans ce demi-sommeil, je sentis la douleur d’une brûlure à l’épaule, la morsure d’un charbon ardent projeté sur moi alors que…
Epouvantée que le cauchemar de la destruction de Selystra soit la réalité, je me réveillai en un sursaut.
J’étais dans un confortable lit, sous d’épaisses couvertures de laine. Près de moi, sur une table basse, je remarquai un bol de soupe d’où montait de la vapeur, ainsi qu’une assiette avec du jambon et du pain.
En face de moi, une fenêtre s’ouvrait sur les montagnes enneigées. Lorsque mon regard se posa sur la poupée à moitié brûlée qui partageait le lit, je sus que le cauchemar était bien réel.
De nouveau, mon estomac cria famine. Je pris délicatement le plateau chargé de nourriture et le posai sur mes genoux. Trempant le pain dans la soupe, je mangeais méthodiquement, refusant à penser davantage à la situation.
Je devais être vraiment affamée car la soupe et le jambon disparurent en un clin d’œil.
C’est alors que la porte s’ouvrit et qu’Andrion entra.
«_ On ne t’a jamais dit qu’il fallait frapper à la porte avant d’entrer ? »
Petite fille modèle, mon indignation et mes manières s’exprimèrent avant que mon esprit eu le temps de s’enquérir de sa présence.
«_ Non. D’ailleurs, là où je vivais, il n’y avait pas de porte. »
Pas de porte ? relevai-je. J’eu la vision d’une vie primitive, d’une grotte grossièrement aménagée, d’Andrion dans les misérables loques d’un de ces mendiants errants de par le monde, fuyant les désolations de la Grande Guerre et cherchant la terre promise. Honteuse, je baissai les yeux. Mais après tout, comment pouvais-je savoir ? Je décidai de lui demander.
«_ Comment était-ce ? Là où tu vivais ?
_ J’étais avec d’autres garçons. Un homme nous apprenait à nous battre. Nous vivions près des ruines d’une ville du monde d’avant, dans un refuge construit avec des décombres. Parfois, des gens apportaient des enfants mais l’homme n’acceptait que les garçons. D’autres fois, des hommes venaient acheter les plus grands d’entre nous. Un jour, Père est venu. Il nous a regardé et a pointé son doigt vers moi. Il a dit à l’homme Celui-là, et c’est ainsi qu’il m’a adopté. C’est à peu près tout ce dont je me souviens.
_ Vous n’aviez pas le droit d’habiter en ville ?
_ On nous apprenait vite à les éviter. Des bêtes s’y cachaient, en sortant parfois pour chasser les hommes et les manger. Autrefois, avant la Grande Guerre, c’était une cité célèbre. J’ai même lu son histoire dans un des livres. Mais lorsque j’étais là-bas, on entendait dans la nuit des cris effrayant. Ces cris, m’a-t-on appris, servaient aux monstres à terroriser leurs proies pendant la chasse. Lorsque cela arrivait, nous nous blottissions les uns contre les autres, espérant seulement qu’elles ne s’approcheraient pas du refuge. »
J’eus alors la vision d’Andrion et d’anonymes jeunes garçons recroquevillés les uns contre les autres, tandis que l’ombre d’un horrible monstre plein de griffes et de crocs se dessinait contre un mur proche, approchant et grognant. Je décidai de changer de sujet, de peur qu’Andrion ne me confirme que tel avait été sa vie.
«_ Merci de m’avoir portée dans ce lit.
_ J’ai demandé à Gorloy de t’amener dans une des chambres, et de te préparer un repas pour ton réveil. D’ailleurs, si cette pièce te plait, tu peux la considérer tienne.
_ Gorloy ? relevai-je.
_ Le serviteur de Père. Il prépare nos repas, range les livres. Il sait même faire des vêtements, comme la tunique de coton que je porte. »
Andrion me sourit en pinçant son vêtement.
«_ Dès que tu seras prête, je commencerais à t’apprendre à lire et à écrire. C’est ce que j’étais venu te dire.
_ Es-tu certain de pouvoir faire cela ? A Selystra, seuls les anciens enseignaient.
_ Père m’avait prévenu qu’il reviendrait un jour avec des frères et des sœurs. Il m’a dit que je devrais alors leur transmettre ce qu’il m’avait enseigné. A leur tour, lorsque d’autres viendront, ils prendront en charge nos nouveaux frères.
_ Alors s’il revenait un jour avec un autre enfant, j’en serais le professeur ?
_ Lorsque, corrigea Andrion, cela se produira, alors effectivement tu auras la tâche de transmettre ce savoir. Sur ce, ajouta-t-il en reculant et en fermant la porte, je retourne à la bibliothèque. Rejoins-moi lorsque tu te sentiras prête. »
Et je fus de nouveau seule. Repoussant le plateau de nourriture, je pus me laisser aller à ses pensées. Tandis que mon esprit analysait les paroles d’Andrion, mon regard vagabondait sur les détails de la pièce. Il y avait dans le coin une armoire entrouverte où étaient suspendus des vêtements d’enfants. Un miroir d’argent poli était posé sur un buffet près de la porte. A coté, une bassine était remplie d’une eau claire. Sur une chaise, quelqu’un avait déposé une robe d’un tissu marron grossier mais assez épais pour protéger du froid des montagnes. Je remarquais également des sandales de cuir et une cape de laine noire à ma taille.
Mes yeux revinrent vers le lit et se posèrent sur ma poupée. J’avais du dormir dessus car le jouet était tout écrasé. Quelques brins de paille en avaient été arrachés et jonchaient le lit ici et là.
Je m’en saisis précipitamment.
La poupée était tout ce qui me restait de Selystra. Elle m’avait été offerte par ma mère, lors de mon récent anniversaire. Je m’en souvenais comme d’une adorable petite chose vêtue de rouge et de bleu, comme d’une amie fidèle à qui je pouvais confier mes secrets, mes bons moments comme les mauvais.
Seulement onze jours s’étaient écoulés depuis ce merveilleux instant où ma mère s’était approchée de la jeune fillette que j’étais. Je me rappelle combien elle était souriante alors qu’elle dissimulait son présent, une main dans le dos. Puis elle dévoila ce qui était alors à mes yeux un véritable trésor. Et maintenant, il me semblait que ces souvenirs là évoquaient la vie d’une autre, appartenaient à une étrangère. A présent, je ne voyais en regardant la poupée que de la paille et du tissu. Je percevais vaguement que j’avais perdu quelque chose de très précieux, mais sans pouvoir identifier cette innocence enfantine qui faisait de moi cette petite fille adorable.
Je sentis la colère monter. Je voulais retourner à cette vie de tendresse et d’amour, mais je savais que cela était tout bonnement impossible. De rage, je jetai la poupée par la fenêtre. L’objet disparu avec ce qui me restait d’innocence.
Je fis le calme dans mon esprit.
Zaar m’avait ordonné d’étudier. Il m’avait précisé qu’Andrion allait m’apprendre à lire, puis que je devrais me préparer à ces leçons qui me changeraient en cet instrument de mort qu’il désirait. Je me souvins surtout de son avertissement si, le moment venu, je ne satisfaisais pas ses attentes.
Je me levai et enfilai mes nouveaux vêtements. J’étais décidée à ne pas succomber de nouveau aux larmes. J’étais déterminée à survivre à ce que serait l’enseignement du magicien, à devenir ce qu’il voudrait que je sois, pourvu qu’un jour, j’ai ma chance de retrouver une vie normale, et pourquoi pas, de faire payer au nécromant la destruction de Selystra.
Dehors, quelques trois cent mètres plus bas, la poupée s’était coincée entre deux rochers. Le vent arracha peu à peu les brins de paille qui la composaient, et bientôt, il ne resta plus rien de la dernière trace de ce qu’était Lysane de Selystra.
J’ouvris la porte de ce qui allait être ma nouvelle chambre et la franchis d’un pas déterminé.
Je venais de fêter mes douze ans.
Un an plus tard, Saint Tenadir, l’unique survivant des compagnons d’Albior, allait unifier les royaumes en ruines des valariens en une seule théocratie dédiée à Valarian. Il devenait ainsi le premier des Hauts Prélats, les souverains spirituels du Saint Empire. La célébration de cet événement marqua le premier jour du nouveau calendrier des hommes.
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