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Heroic Fantazy - L'oeil du paon - tome 4

n°1029
talbazar
solve et coagula
Posté le 24-08-2007 à 13:30:25  profilanswer
 

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QUATRIEME PARTIE
 
L’OEIL DU PAON  
 
Histoire de la « fleur de Cinabre » - Archives du Saint Office
   chroniques païennes du livre d’Armoud
Quatrième rajout au livre d’Armoud

 
 
CHAPITRE 1
 
la « Fleur de cinabre ».  
 
"Les trônes élèvent les princes et rabaissent les tyrans"
Livre d'Armoud - prophéties d'Ilsa - RS 420

 
 " Tu prendras la matière qui t'as crée et tu la rendras noble par l'action de ton feu que l‘eau purifie, comme si tu curais la mer avec cette lave ; car soudain ce qui s'ignore, mais qui est présent de toute éternité se réveillera clairement à toi, en se dissolvant selon la majesté de ses parties, celle justement que lie l’autre vie.
 Tu dîneras du pain de cette vie,  puis tu sauras lentement limiter ces parties pour mieux les unir et entrevoir ton propre infini, avec respect et conscience. Tu souffriras enfin que la patience de tes gestes accélère cette action."
 
 
Radja-Minesh lu et relu son lourd volume relié de vieux cuir bruni, le referma ensuite en le laissant posé sur le lutrin de bois précieux, avant de se mettre calmement à l'ouvrage. Il s'empara avec précaution de l'œuf qui s'estimait depuis sa naissance à l'abri d'une autre condition, puis le força à éclore sur un feu doux rougeoyant, comme il avait tant de fois essayé de le faire auparavant. Voyant la chenille naissante s'extraire et s'agiter, le magicien donna à celle-ci promptement à manger, identique à une mère attentionnée qui nourrit l’enfant de son lait blanc. Reconnaissant son maître, le petit serpent noir, humide et chaud, se mit  soudain à grossir et croître, se dévorant lui-même avec délice en devenant d'un blanc éclatant. Sous les yeux ravis du sorcier immortel de l’ancienne forêt d’Obyn, la larve se métamorphosa en un splendide papillon multicolore, s’extasiant d’un devenir dont il n’aurait jamais cru la potentialité, battant la buée du vaisseau de verre solide de ses ailes fragiles, étonné d’être enfin ce qu’il avait toujours secrètement désiré : rampant qui se met à voler. Finalement, il n’y eut plus qu’une unique fleur splendide au fond du creuset. Le vieux mage conserva précieusement cette fleur à la beauté éclatante, d’un pourpre délicieux, car celle-ci ne tarderait pas à lui donner un nombre infini de ses graines, parmi lesquelles, le magicien le savait, se trouvait un nouvel oeuf encore plus prometteur.  
 L'immortel sorcier qui avait autrefois trempé ses lèvres à la source de jouvence, comblé par la réussite de son prodige, ramassa les plis de sa longue robe et s'assit sur son banc, sa tête aux longs cheveux neigeux posée sur l'accoudoir de son bras gauche. Il caressa son vieux chat noir qui venait d'un bond leste de grimper sur ses genoux. Ce petit compagnon aux yeux verts mourrait dans un an, son maître le savait, comme il connaissait beaucoup de choses passées et à venir... Dans une commune satisfaction du présent l'homme et la bête s'endormirent enfin conjointement, au cœur de la nuit, dans la lueur falote des braises du foyer.
 Mais qui endort son corps endort aussi son esprit ! Le chat fut le plus prompt à s’éveiller et sauta prestement sur le sol en proie à une vive alerte. Radja se réveilla à son tour en sursaut alors que la porte de son oratoire de labeur, pourtant fermée à clé, se refermait en grinçant sur ses gonds. Une troupe de rôdeurs s’agitaient vivement à l’extérieur et le bruit d’une galopade précipitée signa leur fuite, masquée par les ténèbres qui noyaient encore d'un lourd manteau sombre les alentours de la modeste demeure sylvestre de Radja. Dédaignant une poursuite qu’il devinait inutile le magicien se désola du désordre qui régnait à présent dans la pièce. Par dessus-tout, avec un effroi mêlé de tristesse il constata la disparition de la fleur rouge qu’il venait de faire naître, que l'antique chapitre sur les prodiges du livre d'Armoud mentionnait sous l'appellation de « Fleur de cinabre ».  
 Cette merveille du grand art synthétisait l'union des contraires et possédait la puissance intrinsèque de dix mille soleils. Portée par des mains éclairées elle procurait le pouvoir d'agir sur l'univers dans son essence et ses manifestations. Elle commandait aux éléments, permettait d'atteindre la part cachée de la nature et réalisait l'union parfaite de l'homme cosmique afin de rendre actif tous les phénomènes dans le creux d'une seule paume bienveillante. Mais soumise à un esprit involué elle devenait l'arme absolue, la force de destruction ultime, une menace terrifiante pour toutes les existences, assujettie à une intelligence corrompue par la soif de sa propre domination sur la matière. La « Fleur de cinabre » donnait le pouvoir suprême et la capacité d’enchaîner à soi les trois règnes, les quatre éléments et en fin de compte l’astral de tout organisme. Ce condensateur d’énergie modulant au gré de son propriétaire les influences sidérales n’était heureusement encore qu’en gestation, et seul Radja possédait parmi les vivants la capacité de la réveiller, de la faire éclore, au prix certain d’un énorme travail.  
 A présent il regardait les bocaux brisés et les cornues vidées ou renversées gisant éparpillées sur les établis. Il se demandait qui pouvait, dans le monde connu, avoir ainsi intérêt à commettre un tel attentat contre la vie ? Comment les voleurs pouvaient-il se douter que Radja réussirait la première étape menant à la réalisation de la « Fleur », quelques heures seulement auparavant, alors qu’il avait tant de fois échoué ? Les ancêtres avaient autrefois fait alliance avec les forces aussi obscures que lumineuses… Le seul témoignage de leur science résidait tout entier, soigneusement occulté, dans le gros grimoire de Radja, exemplaire unique qui révélait aux yeux compétents la recette complète de cette « Fleur de cinabre ». Les stupides voleurs l’ignoraient sans doute puisqu’ils avaient délaissé l’ouvrage, au profit de l’objet formidable, pourtant germe encore inutile ! Pour un temps, du moins Radja l’espérait-il, les merveilles cachées de cette prodigieuse découverte resteraient lettre-morte épargnant la terre-mère et la paix inconsciente de ses multiples sujets. La « Fleur de cinabre », gardienne du Feu, formidable expérience, outil impressionnant capable de réenchanter le désenchanté ne saurait pour le moment obéir à l’esprit avide qui venait de le subtiliser. Toute les dérives devenaient possibles à celui qui réussirait à maîtriser pour son compte la magique création et cette redoutable éventualité faisait frissonner désagréablement Radja d’un violent pressentiment. Le but tant désiré des travaux de Radja, cette sagesse ultime, l’éternelle fertilité divine, cette salutaire transmutation maniée par un cœur pur deviendrait brusquement aux mains d’un tyran un horrible vecteur maléfique. Ce dernier précipiterait alors l’humanité dans le gouffre où le monde se terminera un jour, dans les cris et le tumulte d’un au-delà de terreur, avec au bout du compte, pour chacun, le froid, la faim, la soif, la douleur. Peut-être, en définitif, le voleur de la « Fleur » ignorait tout des possibilités formidables de son funeste geste et ce vol n’exprimait somme toute qu’un geste d’appropriation absurde et inconséquent.
 Radja chassa les visions qui l’accaparaient, interposant le présent sur ses craintes légitimes, pour se préparer à sortir. Il voulait rejoindre la citadelle d’Ophiane où résidait le jeune roi Ominoé afin de le prévenir du sombre événement, car il est de toute importance qu’un souverain sache toute chose… D’autant plus que ce simple larcin possédait en soi la capacité de changer radicalement la face du monde, dans les méandres d’innombrables ruisseaux de sang. Le vieux mage ajusta son capuchon puis il referma la porte de sa demeure, crevant de peur pour la première fois de son immense vie. Il enferma dans une grosse boîte de métal étanche le grimoire devenu maudit et l’enterra profondément au pied d’un gros chêne millénaire, avant de se lancer ensuite dans un galop éperdu à travers les sentiers d’Obyn. Les arbres, vaillants gardiens de la terre, dormaient de leur torpeur automnale à peine troublés par le sifflement de quelques oiseaux qui survolaient sans énergie les hautes frondaisons. Un vent froid cinglait le visage ridé du cavalier. Une lumière glacée mais encore triomphante inondait la forêt immobile mais l’esprit de Radja restait vif.
  Il savait trouver le château d’Ophiane dans une disposition particulière car on s’apprêtait à y célébrer les noces d’Ominoé le blond avec la brune Ilsa d’Obyn, fille de Mitobatz, le propre petit-fils du magicien. En tant que roi des Naoques, Mitobatz régnait à présent en maître avec son épouse Eyonnaï sur toutes les tribus éparses et un vaste territoire étendu sans frontières, au cœur de la grande forêt, comme l’immense empire informel du peuple Naoque. Cette union célébrerait l’unité d’Obyrukbar en faisant d’Ominoé le successeur présumé de Mitobatz, bien que n’étant pas Naoque lui-même, alors qu’il était déjà de fait le prince légitime de toutes les domaines situés à l’Ouest du monde connu. Les ancêtres appelaient ces terres le royaume d’Oberayan, mais l’île-citadelle du même nom qui faisait autrefois son orgueil n‘était plus qu‘une cité disparue, engloutie à présent profondément sous les eaux de la mer d‘Anyg. Ce n’était pourtant certes pas une vile stratégie qui présidait à ce mariage, car Ominoé se trouvait foudroyé d’un amour réciproque pour la princesse Ilsa, à l’impressionnante beauté. Sans être fée, au sens propre du terme, la jeune et jolie fille unique de Mitobatz et d’Eyonnaï possédait quelques pouvoirs, en particulier le don de prophétiser, avantage sans doute légué par sa grand-mère Argamone au lin blanc, connue pour être la fée d’Obyn, aussi appelée par le peuple depuis des temps immémoriaux la blonde fée au rouge rubis. Fille de Radja-Minesh, Argamone possédait comme lui l’immortalité, ce qui lui gardait les traits d'une jeune femme insensible au vieillissement et Radja se réjouissait par avance de la retrouver entre les murs d’Ophiane où elle serait forcément présente, en vue des noces de sa petite-fille.
 Le mage traversa à toute allure les terres qui le séparait des rives de l’Aïyezuz au milieu des eaux duquel trônait l’imposante cité. Il s'approcha doucement d'une large grève d'ocre. Celle-ci servait de quai naturel aux pêcheurs, dont témoignaient une dizaines de barques couchées sur le flanc, inondées à cette heure par la pâle lumière d'un soleil blanc. Séduit, Radja arrêta son cheval, bride au col, pour se repaître de la glorieuse vision qui s'offrait à lui. Fille de nombreux combats, la splendide cité fortifiée d'Ophiane jetait sur l'azur la masse de ses hautes tours crénelées où flottaient au vent d'innombrables bannières brodées de l'aigle en signe des réjouissances à venir. Une forte garnison occupait en permanence les murs épais de la citadelle et les silhouettes nonchalantes des gardes se dessinaient clairement aux chemins de ronde des enceintes, remarquablement architecturées. Radja devinait que les archers postés derrière les meurtrières, même saouls, ne relâchaient jamais leur guet vigilant. Isolée au centre des flots tumultueux de l'Aïyezuz, Ophiane, fière de son histoire agitée, abritait une forte population qu'administrait remarquablement le jeune Ominoé avec les sages conseils de sa mère Roxellane, aidé d’une rare intuition pour cet age. En particulier, tous louaient son dynamisme clairvoyant et son intelligente opportunité lorsqu'il veillait à établir une saine osmose entre ses domaines et les intérêts des nombreuses tribus Naoques, qui voisinaient alentour en grand nombre, lesquelles  n'acceptaient que la seule autorité de Mitobatz résidant loin de là. Ors, le mariage de la fille de ce dernier ferait d'elle la nouvelle princesse d'Obyrukbar. L'affaire réjouissait à l'unanimité les habitants divers de cette contrée qui se partageaient équitablement la prodigalité abondante de ces vastes fiefs boisés. Lentement, comme apaisé par la vision d'Ophiane qui savait se montrer aussi forte que belle, le vieux magicien talonna son cheval afin qu'il le mène à l'embarcadère unique conduisant à  la cité. Un lourd chaland l'emporta finalement en compagnie de sa monture vers l'une des portes de la citadelle, où Radja pénétra, chassant joyeusement du pied quelques volailles effrontées, pour se diriger promptement  en direction du donjon royal.
 Malgré sa hâte de rencontrer Ominoé, son premier désir fut de rejoindre les appartements de la reine Roxellane, alitée depuis un certain temps par une cruelle maladie qui la tuerait bientôt. Le mal impitoyable prouvait qu'il n'épargnait pas les fées, car la mère du roi, à l'instar d'Argamone, par ailleurs grand-mère de sa future bru, comptait parmi les rares "Belles-Dames" d'Obyrukbar. Le vieux mage frappa enfin à la porte close et se laissa introduire auprès de la pauvre malade, dont la mort inéluctable ternirait sans doute les noces de son fils. Epargné lui-même à jamais d'un tel destin, Radja-Minesh posa sur la table de nuit le flacon qui contenait l'élixir concocté par ses soins, qu'il n'avait pas oublié d'emporter parce que cette potion calmerait efficacement les douleurs de sa noble amie. Belle malgré son age vénérable, car elle restait fée, Roxellane gisait au centre de son grand lit, pâle, les traits du visage tirés et amaigris, un sourire douloureux figé sur des lèvres sans éclat :
-« Où va la nuit quand le jour la chasse ?, c'est un tel réconfort de vous voir, Radja!»
 Le mal la rongeait lentement depuis la mort d'Orvan, son mari poète, et plongeait Ophiane dans une tristesse incommensurable. Inspiré d'un éclair de réminiscence fulgurant, Radja se rappela avoir autrefois veillé Roxellane dans cette même chambre alors que la reine se trouvait terrassée par la peste, aux portes de la mort. La poudre de licorne l’avait alors sauvée mais cette panacée était visiblement inefficace contre ce mal-ci. Il semblait bien que le splendide corps physique de Roxellane ai accompli son temps sur la terre. Radja repoussa l'une des longues tresses de la reine qui courait sur le lit pour se faire une place et s'assit en prenant la main droite de la malade dans les siennes :
-  « La nuit fuit devant le jour, certes, mais c’est pour mieux se remplir d’étoiles ! Comment vont les affaires d’Ophiane, belle-amie ? ».
-  « Eh bien! il n'est pas dit qu'une fée meure sans une de ses sœurs à son chevet ! Votre fille Argamone est ici et sera folle de joie de vous savoir en ces murs. Mon petit frère Baltran qui règne à présent sur l’archipel d’Aoz depuis la mort de mes parents a promis de venir, si les vents maudits se montrent cléments. Mitobatz et Eyonnaï sont en route. Il faut dire qu’Ominoé et Ilsa forment un couple tellement attachant ! Je suis heureuse pour eux. Même le roi Laskiar de Myrka devrait quitter son lointain désert du Sihir pour nous rendre visite,  on parle peut-être de Kania l’Amazone, qui quitterait exceptionnellement sa belle cité de Fajak-Shâm, aussi d’Ayëlis Oléonna et d’Udzina Tsuc, les reines de Faï-Baileyth, ce qui ne devrait pas nous rajeunir !... Vous voyez, je suis comblée. D’autant que ce monde vit en paix depuis tellement longtemps... Il devrait être aisé pour une reine de le quitter! »  
 Roxellane plongea ses yeux magnifiques dans ceux du magicien qui ne répondit rien. Une vague de complicité nostalgique les submergea au souvenir du temps passé. Radja serra plus fort la main de la reine, attentif seulement aux douces effluves de violette qui embaumaient la chambre, sans chercher à retenir l’émotion qui parcourait son vieux corps :
-  « Les vies des humains sont comme les arbres d’Obyn : soumises à leurs propres saisons. La votre termine son hiver, c’est certain, mais le soleil brille toujours sur votre tête et s’épanouit dans le changement des jours qui passent. Il vous faut encore les traverser de la façon la plus saine et la plus positive. Le chagrin et la détresse sont le fardeau de ceux qui restent, pas de ceux qui s’en vont ! Vous pouvez encore faire preuve de créativité, même au fond de votre lit ! Avec l’aide d’Armoud ouvrez grandes ouvertes les portes de l’inspiration. La quête d’un bonheur quotidien n’est-il pas déjà en lui-même un projet existentiel? »
 Le vieux magicien ne parlerait pas de la « Fleur de cinabre » à Roxellane. Il la laisserai doucement rejoindre Orvan vers cet autre-monde, dont personnellement l’eau du puit d’immortalité lui interdisait l’accès. Quittant le lit, il se releva, voyant la fatigue emporter Roxellane dans un profond sommeil qui n’était pas encore son dernier. Sans bruit, il quitta la chambre et se fit mener dans les appartements de sa fille, laquelle, comme une gamine, plongea aussitôt sur lui d’un air épanoui. Bien que très, très vieille, Argamone ayant bu elle aussi dans son enfance au puit de jouvence, portait sur son visage les traits d’une exquise jeune fille blonde, resplendissante, comme à son habitude. Lâchant dans son sillage d'exquises bouffées de jasmin elle se couvrait de colliers rutilants et précieux où bataillaient dans la lumière de nombreuses escarboucles, saphirs, sardoines et diamants. Tous ces bijoux embellissaient une robe de grand prix dont les amples manches caressaient délicieusement ses bras fins et délicats. La fée d’Obyn entoura plus fortement son père, charmant ce dernier de sa voix cristalline et posée, qui révélait toutes les nuances d’une âme profonde et sensible :
-  « Sois le bienvenu, je suis heureuse de te voir plus tôt que prévu, tu n’oublies donc pas les noces qui se préparent ? Ominoé et Ilsa sont si beaux ensembles! je n’ai jamais vu de futurs mariés aussi épanouis ! »
 D'une façon presque imperceptible, les rides du visage de Radja se creusèrent un peu plus. Sans doute un peu trop brusquement à son gré, il repoussa soudain sa fille en la fixant intensément des yeux :
-  « J'ai percé le secret de la "Fleur de cinabre" mais je viens de me la faire voler comme le dernier des collégiens... »
 La figure d'Argamone se décomposa car elle connaissait toutes les implications d'un tel aveu :
-  « La "Fleur de cinabre", achevée ?»
-  « Non, par Armoud, heureusement non ! mais celui qui la détient à présent pose sa masse sur les piliers du monde.»
-  « Alors, c'est peut-être l'explication d'une récente prophétie d'Ilsa, qui affirme sentir pour ce pays l'approche d'un grand danger, sans donner plus de précision. Elle se trompe rarement, son père est mon fils, ce n'est pas une Belle-Dame mais quand même elle a du sang de fée, tu le sais bien !»
 C'était la vérité. Les Naoques d'Obyn portaient une grande attention aux oracles d'Ilsa, plutôt rares, mais terriblement pertinents et mille fois vérifiés. Argamone arpentait à présent la pièce scrutant sans les voir les riches tapisseries qui couvraient abondamment les murs de pierres apparentes. Plongée dans ses pensées, elle considérait avec incrédulité la négligence coupable de son père, dont elle connaissait pourtant l'humeur parfois fantasque, car il sous-estimait souvent la puissance de sa haute science et la convoitise dont elle faisait l'objet auprès du commun des mortels. Elle noua nerveusement les phalanges de ses longues mains comme si ce geste anodin permettait d'éclaircir ses idées :
-  « Il faut prévenir de suite Ominoé mais... J'y suis à présent, ce n'est pas le mariage du prince qui t'as conduit ici si tôt, n'est-ce-pas? »
-  « En effet, j'avais l'intention de venir, c'est vrai, mais le roi doit savoir c'est aussi ma conclusion ! le plus tôt sera le mieux car nous devons retrouver la Fleur sans tarder. »
 Sans rajouter une parole, Argamone conduisit son père deux étages plus bas où elle savait Ominoé présent. Le jeune roi se restaurait en effet en présence d’Ilsa et fit aussitôt un accueil chaleureux aux nouveaux venus, laissant Radja embrasser son arrière-petite fille avec un bonheur réciproque non dissimulé. Grande, au corps parfait, Ilsa rayonnait d’un teint lumineux au hâle velouté, imposant à tous l’évidence de sa sauvage beauté brune, héritée du mélange de sa mère d’Anamaying et de son père Naoque. Souple comme une liane, elle se déplaçait comme un chat, embaumant discrètement le chèvrefeuille, retenant chacun des pas de ses hautes jambes suavement  bronzées, avec une grâce consommée et la noblesse des enfants d’Obyn qui portaient encore dans leurs gènes toute la vivace sagesse de la grande forêt. Ses longs cheveux noirs battant librement ses épaules musclées, elle se tenait droite et réservée, vêtue d’une longue robe de velours jaune et vert, imposant  sans ostentation l’énergie sympathique de sa glorieuse jeunesse. Scintillants d’humour, ses grands yeux noisettes brillèrent malicieusement lorsqu’elle tira par jeu la longue barbe blanche de son ancêtre immortel. Ominoé se tenait toujours à l’une des extrémités de la table, charmé du touchant tableau. Pâle à côté de sa promise, il possédait quand à lui une longue chevelure blonde et bouclée, les traits avenants conjuguant les beaux yeux vifs et la douce intelligence de sa mère. Il paraissait plus mûr que son age, laissant transparaître une grande confiance en lui. Aux premiers jours de sa naissance on l’avait soupçonné de tenir quelque pouvoir surnaturel, étant fils de fée, mais il n’en était rien. Cette particularité lui avait valu d’être enlevé par Naydzam et Yedzsha qui comptaient le sacrifier, mais leur stratagème avait heureusement échoué. Ominoé n’avait jamais combattu dans ce monde en paix, mais les joutes et tournois amicaux auxquels il avait de nombreuses fois participé prouvait chez ce jeune homme l’essence d’un guerrier valeureux.


Message édité par talbazar le 13-01-2008 à 12:08:21

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n°1033
talbazar
solve et coagula
Posté le 29-08-2007 à 09:21:29  profilanswer
 

CHAPITRE 2
 
L'enlèvement d'Ilsa.
 
 
 Le visage sombre, Radja Minesh expliqua aux jeunes amants toutes les implications du vol de la "Fleur de cinabre". Ominoé cessa de boire et de manger, méditant avec attention les paroles du vieux solitaire. Ilsa joua nerveusement de ses colliers d'or, se rapprochant d'Argamone, cherchant auprès de la fée une complicité féminine instinctive, pleine d'une appréhension mortelle, car elle rattachait ces paroles à ses récentes visions. Sa beauté radieuse s'entamait d’une crainte diffuse qui chassait comme une fumée noire la joie de revoir son arrière-grand-père. Elle savait que les hautes murailles d'Ophiane ne protègeraient pas le monde connu des maléfices de la basse magie et son cœur timide tremblait devant l'invisible, car elle devinait que l'ermite ne s'inquiétait pas légèrement. Voyant la peur triompher d'Ilsa, Ominoé se leva pour l'embrasser tendrement, tâchant d'adoucir sa voix pour la rassurer :
-  « Ma main est ferme et ma lance hardie. La forêt d'Obyn, malgré sa vastitude, ne saurait garder longtemps vos voleurs, Radja. Un peu d'action réjouira nos chevaliers et renverra ces chiens dans l'enfer d'Armoud. Toutes les tribus Naoques seront prévenues, ce sera belle chasse, sans doute ! Mais pour l'instant, pourquoi ne pas se réjouir : l'heure est aux banquets, nous digérerons plus tard !»
 Il parlait, mais personne ne fut dupe. En compagnie d'Argamone dont les joues roses reprenaient peu à peu de fraîches couleurs, Ilsa, étouffant elle-même ses propres craintes, prit le bras du sorcier pour se charger de son installation temporaire au château. Resté seul, Ominoé alla chercher Via, la grande épée Elfique qu'il tenait de son père et la défourailla pensivement. Il regarda luire sur la lame polie les rayons du soleil déclinant. Fendant brusquement l'air de l'arme brandie, il constata que contrairement à ses dires sa main tremblait un peu. Il posa l'épée sur la table pour ouvrir la fenêtre en treillis afin de respirer l'air frais du couchant. Puis, comme à son habitude, le jeune roi monta tenir compagnie à sa mère si la maladie la tenait encore éveillée.  
 Huit jours plus tard, l'olifant d'un guetteur avisa la cité qu'un étrange attroupement s'approchait des rives de l’Aïyezuz. Ominoé enlaçait la taille d'Ilsa, appuyé contre le parapet du chemin de ronde, émerveillé par le spectacle des étranges personnages qui se massaient à présent sur l'embarcadère. On devinait à leur accoutrement la mode des Sihiriens qui habitaient loin à l'ouest l'immensité sableuse d'un désert sans fin. L'un de ces personnages chevauchait d'ailleurs une énorme fourmi d'un noir luisant, toute harnachée de voiles fins noués dans ses harnais. Les habitants de Myrka vivaient sous terre en symbiose avec de tels animaux. Eyin Nader, mère d'Elâm, premier mari de Roxellane et père d'Ominoé en avait mille fois fait le récit à celle-ci, car elle s'y était rendu autrefois. Eyin ajoutait même que Yaladzid, la mère de Laskiar, était fée. Peut-être l'étrange cavalier se trouvait être le roi Laskiar en personne car il avait signalé sa venue au mariage par l'intermédiaire des tambours Naoques, qui transmettaient parfois les informations sous le couvert d'Obyn plus rapidement que les pigeons. Toutefois, la troupe réduite démentait la présence d'une escorte royale et Ominoé s'intriguait de ces étrangers, qui cherchaient à présent le moyen de rejoindre la cité. Le prince d'Ophiane ordonna qu'une barque rapide aille aux nouvelles et avertit qu'on n'ouvre les portes qu'au dernier moment. La garde du pont-levis fut renforcée mais personne ne semblait vraiment craindre le petit groupe, à l'évidence si confiant et si peu soucieux de discrétion. Le messager renvoya un pigeon qui authentifia les nouveaux venus comme étant des ménestrels Myrkans, arrivés en avant-garde pour égayer les longues soirées d'Ophiane. Ils précédaient ainsi de façon plaisante l'arrivée prochaine de leur roi.
 Excité, Ominoé descendit en hâte l'escalier à vis du donjon pour admirer de plus près cette cohorte singulière. La grosse fourmi se trouvait à présent sur la place du marché, placide, impressionnant les gens d'Ophiane assemblés en un cercle attentif autour d'elle, mais gardant malgré tout une distance prudente. L'animal ne bougeait pas, se contentant seulement d'agiter en de brefs battements rapides les fines antennes de sa grosse tête ovoïde. Les quelques hommes et femmes de Myrka, non armés, portaient en revanche sur eux d’étranges instruments de musique, affichant de cette manière ostensible leur qualité. Tous revêtaient des vêtements singuliers, tissés de cotonnades vivement colorées qui attisaient les conversations des spectateurs, dont peu avaient franchis les limites d’Obyrukbar. On notait que les inconnus s’exprimaient en Oberoy, ce qui permettait de les comprendre, mais cette découverte ne laissait pas d’intriguer l’assistance attentive. Paysans venus faire commerce de leurs récoltes, marchands, artisans, chevaliers et soldats, tous se massaient en jouant du coude pour admirer les artistes qui leur promettaient un amusement de qualité. L’une des Myrkannes se mit d’ailleurs soudainement à danser au son d’une superbe musique rythmée dont les modulations rapides enchantaient les oreilles de leurs sonorités exotiques. Cette manifestation spontanée attira la gaieté et la liesse dans les rues d’Ophiane, si peu habituée à ce genre de dérivatif. Un hourra unanime salua la prestation de la belle danseuse qui se déhanchait maintenant en riant d’une façon gracieuse, très équivoque, et ses mouvements ondulants allumaient le désir des nombreux soldats massés sur les remparts, ce qui leur faisait dédaigner pour un temps leur devoir de surveillance. L'un des Myrkans au teint cuivré se présenta ensuite au roi sous le nom de Rabesh. Le chef de ces trouvères étonnants se lança dans les saluts compliqués en usage dans son peuple. Bien que vêtu d'une tenue très simple, ce Rabesh impressionna Ominoé par son port altier et sa haute taille. Des dents blanches parfaitement alignées illuminaient son visage buriné par le vent et le soleil brûlant de son pays desséché. Son menton volontaire se maquillait d’une courte barbe soigneusement entretenue :
-  « Nous te remercions de ton accueil, roi d‘Ophiane, et nous espérons te distraire comme il se doit, avec tout le talent qui est le nôtre. Laskiar de Myrka nous suit avec un grand cortège et sera là dans huit jours. D’ici là, nous saurons te faire patienter ! »
 Disant ces mots, il fit apporter de grosses malles, que la grosse fourmi portait jusque là sur la croupe lisse de son abdomen rebondi. D’un air entendu, Rabesh déballa les cadeaux qu’il apportait au roi : des dagues précieuses aux manches richement décorés, des mors, des étriers, des éperons tout d’or massif qui révélaient une science consommée de la forge et de l’orfèvrerie. Ilsa et Argamone reçurent quand à elles, comme les nobles dames de la cour, de soyeuses draperies finement tissées dont les lisières minutieusement brodées les enchantèrent. Le soir même il y eut grande fête au donjon, au cours de laquelle les Myrkans égayèrent le banquet de leur art excellent, jusqu'au lever du soleil. Toutes sortes de denrées furent consommées sans compter, avec une grande liesse. Plus tard, les chorégraphies subtiles et endiablées des jolies et expertes Myrkanes glissant leurs pas au milieu des tablées, frôlant les convives de leurs voiles légers pour suivre la musique rapide, interrompirent souvent les débats joyeux. Les jours suivants d'autres représentations furent données au peuple d'Ophiane. Des gradins furent spécialement dressés sur la place du marché afin de permettre aux Myrkans la mise en scène de plaisants exercices théâtraux, pour le plus grand bonheur du peuple d'Obyrukbar.  
 Un matin pourtant, Ilsa se trouva par hasard à proximité de la grande fourmi, dont elle détailla l’anatomie avec intérêt. C’est ainsi qu’en s’approchant des antennes de la bête, elle ressenti un choc violent, comme si l’insecte essayait de s’introduire dans son cerveau. Elle eut aussitôt la vision troublante d’un grand danger, mal formulé, comme si la bête tentait de l’avertir d’une menace par la seule pensée. Cette impression désagréable rejoignait la longue liste des prémonitions négatives qu’elle avait ces temps-ci, sans pouvoir obtenir d’autres précisions sur la nature de ces alertes. Rabesh s’aperçut sans doute du trouble de la jeune femme et donna des ordres pour éloigner au plus vite la fourmi de la princesse. L’après-midi même, on repêcha le grand corps noyé de la  fourmi géante qui répandait ses entrailles dans les eaux de l’Aïyezuz, mais les Myrkans ne semblaient pas vouloir épiloguer plus avant sur cet accident. Ilsa restait dans l’expectative, bien qu’Ominoé ne partageât pas ses craintes, et le jeune roi l’encouragea à se distraire en longues promenades dans les bois d’Obyn, en compagnie d’Argamone et de Radja-Minesh.
 Ce dernier se préoccupait de récupérer au plus vite la "Fleur de cinabre". Déjà, de nombreuses patrouilles lourdement armées sillonnaient la forêt à sa recherche, parfois conduites par Ominoé en personne, mais jusque là sans aucun succès.  Au retour d’une de ces vaines expéditions on tint au courant Ominoé qu’un cracheur de feu Myrkan venait de se blesser grièvement. L’homme possédait pourtant la maîtrise de son art mais un violent retour de flammes s’était produit, allumant ses vêtements amples. Des badauds s’étaient évidemment précipités mais les blessures du Sihirien semblaient faire craindre pour sa vie. Bien qu'à peine transportable, le blessé fut conduit dans une échoppe où Radja s'employa sans espoir à soulager le mourant. Rabesh se montra plus irrité que peiné par l'accident. Sans qu’on lia immédiatement les deux événements, les troubadours Myrkans disparurent la nuit-même, forçant la porte après avoir tué les gardes, sauf un, qui décrivit parfaitement les fuyards. C'est seulement le lendemain midi qu'on s'aperçut de la disparition d'Ilsa. La princesse fut recherchée en vain dans les moindres ruelles si pittoresques d'Ophiane. Un peu plus tard, une des servantes d'Ilsa fut retrouvée enfermée dans un placard, presque exsangue, car blessée méchamment d'un coup de dague. Elle donna au roi le récit de l'enlèvement nocturne de sa maîtresse par Rabesh, dont la présence au château ne cachait en fin de compte qu'une vilaine ruse. Des bergers Naoques confirmèrent la fuite rapide des Myrkans vers l'ouest d'Obyn, mais en fin de compte, il fut impossible de rattraper ceux qui devaient avoir soigneusement préparé ce mauvais coup. Radja s'interrogeait sur les motivations des ravisseurs, hésitant à rattacher cette trahison avec le vol de sa "Fleur de cinabre". Ominoé serrait les poings :
-  « Je pendrais ces coquins et leurs têtes immondes pourriront aux créneaux d'Ophiane! »
 La couleur de son visage devenue d'une pâleur de cire, des éclairs de feu traversaient ses prunelles d'un bleu pur. Furieux d'avoir été berné d'une manière aussi scélérate, il claquait les lourdes portes sculptées de ses appartements, bondissant comme un ours dans les étroits couloirs, la main crispée sur Via, sa longue épée Elfique. On annonça enfin l'arrivée en grande pompe du roi Laskiar. Du fond de son lit, Roxellane adjura Ominoé de lui faire grand honneur, car elle devinait que le monarque n'avait rien à voir avec les faux musiciens. En effet, une terrible colère agita le monarque Sihirien qui demanda à voir au plus vite le cracheur de feu décédé. Laskiar portait de hautes bottes de cuir sur ses pantalons bouffants, chassant nerveusement sur ses hanches une épaisse cape de laine cramoisie, qui convenait mieux au climat automnale d'Obyrukbar que les vêtements légers de son fief ensablé. Son regard chargé de haine affichait clairement son courroux lorsqu'il ausculta le cadavre atrocement brûlé. Presque soulagé, il souleva la main raidie du mort pour examiner minutieusement l'unique anneau encerclant l'un des doigts :
-  « Ce n'est pas un Myrkan mais un sale petit traître de Termato ! Que Yarmod finisse de le faire cuire dans son  enfer!»
 Laskiar, qui souriait rarement, redressa son beau profil aquilin encadré par une lourde chevelure corbeau enturbannée. A la vue de l'homme mort sa rage s'exprima enfin librement et il ponctua chacun de ses mots d'un serment vengeur. Il existait en effet deux grandes métropoles ennemies au cœur du Sihir. Myrka utilisait comme montures et bêtes de charge de grandes fourmis alors que la cité de Terma, avec Ataniaée pour reine, utilisait l'appui de Termites géants. Depuis la nuit des temps les deux mondes se livraient une lutte ancestrale et cruelle. Argamone se mordillait les lèvres, car les mauvais pressentiments d'Ilsa se trouvaient à présent vérifiés et même si les intentions d'Ataniaée demeuraient encore obscures, il semblait évident que les recherches devaient s'orienter vers elle. La fée d'Obyn craignait pour la vie de la princesse et les heures tragiques, en s'égrenant dangereusement, chassaient définitivement la liesse du prochain mariage. On jeta le corps décapité du Termato dans l’Aïyezuz. et sa tête orna effectivement une barbacane située à l'ouest des murailles d'Ophiane. Ominoé acceptait mal qu'on s'en prenne à sa bien-aimé, il se montrait prêt à partir sans attendre vers le couchant, improvisant déjà la mise sur pied d'un grand corps expéditionnaire. Pressé de suivre les sentiers où l'appellerai la voix muette d'Ilsa pour se porter à sa rescousse, il se découvrait impulsif, l’esprit déraisonnant de vengeance malgré les appels à la temporisation de Radja-Minesh. A l’instar de Roxellane, le magicien ne craignait pas immédiatement pour la vie d’Ilsa, certain qu’Ataniaée mûrissait un plan qu’elle dévoilerait bientôt. L’audace de Rabesh s’était montrée payante en faisant tomber presque sans coup férir Ophiane dans son piège. La nouvelle du rapt d’Ilsa, fille de leur roi estimé,  ébranla fortement l’Obyrukbar et toutes les tribus Naoques se mobilisèrent, déchirant la forêt de leurs multiples cris de guerre. Les habitants d’Ophiane ne pouvaient contenir leur chagrin alors que la joie des fiançailles se muait en une angoissante et douloureuse expectative.  
 Tout les hommes valides de la forteresse décidèrent de suivre leur roi vers les sables inconnus du Sihir, qu’ils soient ou non rompus au maniement des armes. Laskiar se sentait coupable et fermement décidé à guider et épauler Ominoé en le guidant sur la piste d’Ataniaée, retournant lui-même au désert qu’il venait de quitter. L’objet de sa venue n’avait d’ailleurs plus de sens.  Tout vêtu de blanc, il traversait fièrement les rues d’Ophiane sur sa grosse fourmi d’un noir de suie qu’il appelait avec affection du nom d’Ediremehpe. Quelques guerriers Myrkans, ses Beyazin, dont beaucoup avaient déjà servi son père Sheymul, l'avaient accompagnés et leur fureur envers les Termatos ne connaissait pas de limite. Tous brûlaient d'une fièvre vengeresse, pressant leur roi de s'en retourner chez eux au plus vite. Sur ordre d‘Ominoé les bannières joyeuses qui préfiguraient ses noces furent retirées des murs. Les énormes cloches de l’ancien temple d’Armoud sonnèrent à tout rompre en appelant le monde connu à l’action. Tout les hauts personnages du royaume, seigneurs, barons et chevaliers, heaume au bras et tout cliquetant des mailles de leurs hauberts, furent conviés à grimper les marches spiralées du donjon de briques rouges. Là, tous retrouvèrent Ominoé dans la grande salle du trône, étrangement dénudée, où le jeune roi prenaient les décisions les plus importantes de son règne. Le vin des vignobles proches coula sans manquer dans les cornes argentées. Tôt levée, Argamone se tenait fièrement dans la salle, parée d'une longue robe scintillante. Elle venait d'utiliser son pouvoir de fée pour entrer en contact avec son fils et lui rapporter la traîtrise d'Ataniaée, mais elle ne pouvait faire plus, son don naturel étant devenu si capricieux, depuis le dernier quart de siècle... Assis près d'un pilier, Radja, silencieux et sobre, donnait l'impression de méditer. Tous saluèrent le roi selon le protocole y compris les farouches chefs Naoques, qui, peu habitués à se rendre à la ville, présentaient unanimement leurs épées de fer aussi tranchantes que leurs accents rocailleux, affirmant ainsi l'assurance de leur soutien qui se passait d’autre traité :
-  «Sire, nous venons vous faire droit car il  n'y a pas de temps à perdre! Mitobatz est prévenu de l'enlèvement de sa fille mais la route est longue pour venir jusqu'à vous. Il est inutile de l'attendre car nous perdrions alors des jours précieux. Falkin-Wallus gardera mieux ses biches et ses cerfs que ces maudits rats du désert!»
 Tous les seigneurs hochèrent la tête. Les Beyazin chassèrent l’injure qui n’était pas pour eux. L'allusion des Naoques à leur divinité ancestrale était forte. Délaissant leur part d'autonomie, les principaux chefs Naoques de cette région entraient de plein pied dans les préparatifs de l'expédition jusqu'au portes du désert, du moins, car les hautes montagnes qui séparaient brutalement leur forêt du Sihir formaient pour les fils d’Obyn un infranchissable tabou. Les Myrkans avaient en effet longtemps effectué de courts razzias sur cette frontière pour se ravitailler en esclaves parmi les populations Naoques des anciens temps. Aujourd'hui, beaucoup de Naoques modernes ne se tatouaient plus le corps et se rasaient régulièrement le menton mais délaissaient toujours l'usage de l'armure, combattant presque nus derrière leurs lourds boucliers cerclés de fer. En guise de selle ils ne posaient bien souvent sur le dos de leurs petits chevaux nerveux qu'une maigre couverture. Ominoé remercia les chefs présents, se levant même pour saluer Riodur, chef d'une tribu d'archers renommés, Gayetak, qui pêchait avec ses frères sur l'Orpek, un affluent de l’Aïyezuz, et encore bien d'autres Naoques, tous plus précieux à sa cause les uns que les autres :
-  «De nombreuses espèces différentes ne répondent-elles pas à l'unisson quand le geai dans son arbre donne l'alarme?»
 Comble de malheur, à la suite de ce conseil de guerre, Roxellane rendit son dernier soupir dans les bras d’Argamone avec qui elle venait de passer ses dernières minutes. La fée au rouge rubis fut la seule à voir l’âme se son amie s’enfuir dans l’astral et lui fit un triste adieu du bout des doigts. Elle avait d’ailleurs longtemps voulu disparaître elle-même, refusant sa condition d’immortelle. Radja partagea la tristesse de sa fille car il estimait beaucoup la reine défunte. Inconsolable, Ominoé perdit donc dans un temps très court les deux femmes qui ensoleillaient sa jeune existence. Tous ceux qui le virent pleurer sur le corps de sa mère allongé sur son lit de drap pers en parlèrent comme d’un poignant crève-cœur. Puis on enterra la fée morte sous une dalle superbement ornée du donjon.
 Les préparatifs atteignirent leur stade final et Ominoé laissa la garde d’Ophiane aux mains de son meilleur baron. Radja était du voyage mais Argamone préféra attendre son fils Mitobatz qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Tout les bateaux d’Ophiane furent réquisitionnés pour traverser l'Aïyezuz. La grande porte de la forteresse s’ouvrit alors sous une volée de cloches et l’on embarqua. Arrivés sur la rive on avança donc avec une multitude de chevaux, palefrois, mulets et mules... Laskiar ouvrait la marche, perché sur les six pattes étonnamment rapides d’Ediremehpe. Indisciplinés, les Naoques fonçaient dans les fourrés pour d’insolentes galopades, jouant de leur grande science des bois. Plus lourdement armés, les chevaliers d’Ophiane progressaient lentement, suivant au plus près le bel étalon gris pommelé à crinière blanche d’Ominoé. A la traîne, quelques chariots peinaient dans les mauvaises ornières des chemins envahis d’herbes folles. C’était la plus grande armée jamais mise sur pied depuis l’époque de la reconquête d’Eyin Nader sur son trône d’Oberayan. Les carquois des Naoques regorgeaient de flèches car chaque oie disponible avait fournis six de leurs précieuses plumes. Les grandes bannières déployées zébraient le ciel menaçant, les chevaux de la troupe imposante hennissaient et se mordaient, gens de traits ou piétons hardis se bousculaient, chassant des brassées de feuilles mortes, épaisse mêlée, muraille d’armures hérissée de lances cliquetant fièrement dans une grande presse. Les harnois étincelaient, soigneusement frottés, et l’on distinguait peints sur les écus des nobles chevaliers d’Ophiane le vieil aigle d’azure des ancêtres d‘Oberayan. Les chardons et les orties s’inclinaient pour mourir sous les pas de la cavalerie décidée, saluées par les vivats des paysans croisés dans les champs, qui encourageaient Ominoé dont le puissant cheval se couvrait d’un drap d’or. Le contingent marchait vers un ennemi lointain alors que la lourde cotte d’Ominoé, si bien serrée à la gorge, l’empêchait de respirer à moins que ce ne fut l’effet d’une sourde colère. Malgré la faconde animée des seigneurs qui le suivaient il se refusait de parler et ordonnait juste à la troupe d’avancer.


Message édité par talbazar le 31-08-2007 à 09:22:49

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n°1034
talbazar
solve et coagula
Posté le 31-08-2007 à 10:23:31  profilanswer
 

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CHAPITRE 3
 
Les chevaliers du chaos.
 
 
 Ils furent accueillis dans mille villages et cent châteaux. La générosité des Naoques à l'égard de l'armée se montrait fastueuse tant était grande la vénération de ce peuple pour la brune prophétesse qui avait disparu. Ils franchirent un par un des ponts audacieux tendus sur des vides vertigineux, ils traversèrent en maugréant des plaines humides aux joncs triomphants, ils évitèrent des champs généreux mais le plus souvent, ils s'enfoncèrent dans la grande forêt  qui éteignait toute lumière et rendait les hommes muets. De vieilles têtes sculptées dans la pierre surgissaient brusquement au détour d'une clairière, marquant de leurs gueules moussues la veille jalouse de Falkin-Wallus sur les profonds ronciers. Les hommes fatigués prenaient les arbres à témoin de leur détermination avec la certitude de leur bon droit. D'immenses cascades pleuraient sur les armures et les gonfanons, tendus moins haut, mais d'une main forte et résolue. Les ors de l'automne payaient leur immense lassitude alors que la fourmi de Laskiar ne faiblissait pas, enivrée des chants de combat des Beyazin qui attendaient avec impatience de sentir sur eux le souffle chaud du Sihir.
 Radja marchait aux côtés d'Ominoé sur sa grande jument noire. Après leur départ d'Ophiane ils étaient passés à proximité de sa modeste demeure et le vieux magicien en avait profité pour récupérer la boîte en fer blanc qui enfermait son précieux grimoire. Le secret de la « Fleur de cinabre » frottait à présent sa cuisse, accroché à sa selle, car Radja ne voulait plus le quitter des yeux. Il s'approcha du roi silencieux, respectueux du deuil princier, car le jeune monarque semblait cloué dans sa peine ce qui ne l'animait pas d'une salutaire énergie :
-  « Sire, les hommes enterrent leurs morts et s'inventent des dieux mais une saine méfiance de soi-même permet souvent  de percer les apparences. Votre mère était mon amie et Ilsa n'est pas morte... L'esprit n'est pas prisonnier du cerveau, heureusement ! Dompter l'ours et subjuguer le serpent demande une grande connaissance de sa propre violence. Gouvernez vos émotions autant que cette armée. La neutralité n'est pas toujours la science du compromis : c'est la plupart du temps une panne de la pensée. Laissez à d'autres les angoisses de l'hésitation. Quand les hommes manquent de mots c'est qu'ils ont déjà fuit. Prenez l'initiative et qu'Armoud nous protège ! »  
 Ominoé était hanté par le pensée d'Ilsa. Cette marche forcée dans la forêt d'Obyn ne parvenait pas à chasser son image. La douceur du souvenir de la jeune femme se mêlait à l'angoisse du présent et le déconcertait. Le cœur brisé par la mort de sa mère, l’estomac noué, il pensait à son mariage comme le meilleur rôle de sa vie et cette expédition le mettait cruellement en scène, gibier d’un destin incertain. Radja avait raison, sa qualité de monarque devait lui faire rejeter toute victimisation. Il ne resterait pas longtemps dans le sillage d’Ataniaée. Il la harcèlerait sans relâche, avec ténacité et ferait taire la cécité de son âme. La louve dévore mais elle se défie car le contrôle n’est pas l’abandon. Ominoé jeta un regard au vieux magicien qui ne cessait jamais d’être l’égal de lui-même. Malgré la différence d’âge, et quelle différence !, il ressentit une grande complicité envers l’ermite, une sorte de dévotion presque enfantine :
-  «Vous parlez comme une fée ! toutefois sagesse n’est pas politique. Votre vieillesse est éternelle mais ma jeunesse passera. Prenez plutôt soin de vous, Radja. C‘est l‘impatience qui forge les épées vous le savez bien !»  
 Le corps mémorise. Assis droit sur sa selle, Radja ajusta son regard sur les troncs ridés, concentrant son souffle dans l’air froid pour purifier son esprit. Ce jour-là, il s’enfonça avec toute la grande armée dans la brume matinale. Plus tard, ils campèrent dans les ruines d'une vaste cité dont le nom avait quitté la mémoire des hommes. Un épais marécage caressé en permanence d'un brouillard fumant recouvrait à présent les rues du vaste ensemble de pierres écroulées. De grandes colonnes brisées trempaient misérablement leurs tronçons érodés dans une eau saumâtre et noire. Fragiles malgré leur masse imposante des portes monumentales défiaient encore les nuages de leurs arches ogivales. Surgissant de cet univers humide et cotonneux, ces hauts murs écroulés apportaient au paysage une morne désolation, minérale et obstinément immobile. Les restes d'un ancien palais doré, mieux conservé, malgré son dôme crevé enrichi de statues, trônait au centre de la ville flétrie comme une ultime parade de cette cité oubliée pour échapper au néant. Au loin, en dépit du rideau vaporeux, on apercevait de hautes collines qui soulignaient la barre imprécise d'immenses sommets déchiquetés. La vue de ces derniers arracha des cris de joie aux Myrkans car ces montagnes traçaient une frontière nette,  brutale,  étrange,  entre ce monde gorgé d'humidité et les dunes arides du Sihir.
 L'ancienne agglomération paraissait marquée de démesure par la dimension colossale des blocs de pierre qui la composait, mais que le temps s'était pourtant chargé de raboter lentement, abattant pour finir la plupart de ces murs frappés de gigantisme. Les hommes plongeaient les chevilles dans la tourbe épaisse aussi omniprésente que le brouillard. Les chevaux et les mules renâclaient, mécontents d’avancer dans cette fange spongieuse qui se riait de leurs pas glissants. On trouva des demeures décaties qui servirent d’abris malgré leurs murs suintants constellés de fougères, envahis par le lierre abondant et la mousse victorieuse. Des commentaires fusaient entre les soldats éreintés qui parlaient d’une cité construite par des géants. D’autres, soudain désœuvrés, de la pointe de leurs dagues gravaient leur nom dérisoire dans la pierre pourrie attendrie par les siècles. En fouillant plus avant le chamboulement de ce monde fossilisé, les hommes d’Ophiane découvrirent de curieuses coquilles de gros gastéropodes qui portaient de façon visible des restes de harnachements. Les grosses boucles ouvragées éparpillées autour de ces coquilles décolorées prouvaient que les mollusques avaient autrefois servi de bêtes de somme aux habitants de cette ville. Certaines de ces coques décorées par la main de l’homme montraient sur leur surface des traces de ciselures réalisées avec un grand art. Toutefois, une alliance des humains avec de telles créatures n’entrait pas dans la mémoire collective des Naoques et ces témoignages émouvants, tout en gardant leur mystère,  rendaient plus vivants les formidables ruines de la ville éteinte. Le soleil à son zénith ne chassa pas la brume, ravivant juste un peu les couleurs délavées des plantes tentaculaires qui tombaient en lourdes cascades des murailles branlantes. On trouva de l’eau potable dans de vieux puits. Dans ce chaos immense l’armée  fatiguée de son long voyage prenait peu à peu ses aises.
 Trop, sans doute, car ils se virent brusquement encerclés par une énorme formation de Termatos que personne n’avait entendu venir. Les cors réveillèrent ce monde endormi. Dans un grand tumulte les chevaliers se mirent en garde, mais les destriers peinaient à manœuvrer dans la boue visqueuse. Les archers de Riodur grimpèrent sur les vieux murs pour improviser dans ces éboulis disjoints des sortes de créneaux, au risque de se rompre le cou sans combattre. Dans un choc effroyable les deux armées s‘encastrèrent. Munis de sabres tranchants les Termatos lancèrent une attaque massive d’une violence inouïe, au cri unanime de « Madjda yomir » que Laskiar traduisit par  « chevaliers du chaos ». Cette information alerta Radja car elle apportait la preuve formelle d’un lien entre Ataniaée et la "Fleur de cinabre". Il s’empara prestement de son grimoire pour s’enfoncer dans un profond souterrain, fuyant le combat qui enflait. Beaucoup de Termatos montaient de puissants termites aux mâchoires coupantes et démesurées qui causaient de grandes pertes dans les rangs des assiégés. Percés de nombreuses flèches, les insectes géants aux corps blanchâtres tardaient à mourir, cisaillant l’air dans leur agonie, déclenchant des ravages immenses, décapitant les humains et piétinant les chevaux affolés. Les armées se heurtaient en grand désordre dans une mêlée formidable et anarchique, le fer crissant sur l’acier, frappant le bois sans merci. Les mailles solides éclataient, les heaumes s’ouvraient, dans le tourbillon des masses d’arme assénées avec une force désastreuse sur l’imprudent qui osait résister pour sauver simplement sa vie. L’eau croupie du marais se teinta d’un sang clair et les vieux murs se tâchèrent de sinistres rigoles écarlates. Incapables de se dégager de ces eaux peu profondes des blessés se noyèrent dans un seul doigt de liquide. Les cadavres,  amis et ennemis confondus, s’empilèrent en grand nombre sur les grands escaliers et l’armée d’Ophiane se fit rapidement débordée. Au plus fort de l’attaque Ominoé faisait tournoyer Via sur ses farouches opposants causant force victimes. Ses bras se levaient comme une dangereuse mécanique, tapant dur, alors que les Naoques enragés, de leur côté, mouraient en grande masse. La mort courait au milieu des hautes colonnes de granit, indifférentes, puis le massacre réciproque s’assagit peu à peu et les charges se firent moins résolue, bien souvent faute de combattants.  
 Toutefois, l’armée exténuée d’Ophiane braillait toujours sa défaite, au cœur d’une immense boucherie. Ominoé, blessé, fut finalement fait prisonnier. Les chevaux dépecés rejoignaient dans un même embarras sanguinolent les grands termites terrassés. Privée de son roi, décimée, la grande armée d’Ominoé se trouva définitivement submergée. Dans ses rangs désordonnés par la violence de l’assaut brutal des Termatos, les vivants devenaient de moins en moins nombreux. Partout sur ce sol glauque, les haches inutiles traînaient, encastrées dans les casques vides et les écus brisés. Jetées encore au hasard, quelques lances manquaient leur but et se brisaient rudement sur les murs impassibles. Les cors sonnaient toujours un ralliement devenu impossible mais les soldats d’Ominoé perdirent finalement  toute confiance, certains d’être battus. Laskiar lui-même vit mourir sous lui sa grande fourmi. Ses Beyazin en appui il fut finalement fait prisonnier à son tour. Impuissants à contenir la fureur des Termatos, les gens d’Obyrukbar cessèrent le combat à présent  inutile, et se rendirent peu à peu à l’ennemi qui ne mollissait pas. Seuls quelques Naoques isolés engageaient encore des corps à corps désespérés, jusqu’à leur propre mort, aux cris d’Ilsa la brune, de Mitobatz et d‘Eyonnaï. La cité déjà morte s’habillait à présent de cadavres en nombre considérable. Venues on ne sait d’où des bandes de loups affamées se massèrent au pied des collines environnantes. Conscient du désastre qui se jouait au-dessus de lui Radja s’isola dans un coin sombre, les mains crispées sur la couverture de son grimoire. La troupe des Termatos sonna enfin son âpre victoire. L’attaque n’avait pas duré deux heures mais la  presque totalité des combattants d’Ophiane venait d’être tuée dans un combat inégal car les termites offraient aux Termatos un avantage incontestable. Tout les Beyazin étaient morts comme la plupart des Naoques. Les Termatos regroupaient à présent les survivants sans force qu’ils ramèneraient comme esclaves dans leur cité. Pourtant,  ils ne quittèrent pas immédiatement le site, patrouillant maintenant les ruines en petits groupes attentifs et Radja savait qu’il était le centre de leur préoccupation.
  Le chapitre du livre d’Armoud relatif à la "Fleur de cinabre" nommait chevaliers du chaos les serviteurs de la "Fleur" dans sa forme involuée. Il devinait à présent l’atroce transaction qu’escomptait Ataniaée : Ilsa contre le Grand Secret. Un dilemme affreux tortura le vieil homme. Il reconnaissait à la reine une grande intelligence, doublée d’une formidable intuition, car elle avait réussit à l’attirer lui-même jusqu’à sa frontière. Il ignorait encore comment la reine de Terma avait anticipé la réussite de ses travaux, dérobant la "Fleur de cinabre" à l’instant même où il réalisait la première phase, mais il devinait la détermination mortelle d’Ataniaée. Beaucoup de mystères opacifiaient encore sa pensée mais il se savait incarner à présent l’enjeu ultime du plan fou et audacieux de la monarque Sihirienne. Pourtant, les astres proposent et l’homme dispose se disait Radja. Des bruits de pas vinrent jusqu’à lui. Ils écoutait sans la comprendre la langue chuintante des Termatos qui ne parlaient pas l’Oberoy, malgré la démonstration contraire des ravisseurs d’Ilsa au château d’Ophiane. Il glissa son grimoire sous les plis de sa longue robe puis il remonta calmement les marches usées de son repaire. Clignant des yeux en retrouvant la lumière il s’approcha d’un groupe de Termatos  et posa un genou à terre pour se rendre. Sans ménagement, on le fouilla aussitôt. Un robuste sergent Termato à la tunique ensanglantée s’empara du précieux livre, (qui n’était rien sans la science du lecteur), malgré les protestations peu probantes du magicien. Celui-ci retrouva Ominoé et Laskiar soigneusement entravés dans des chaînes solides. Lui-même ligoté, il fut dressé en leur compagnie sur un gros termite boiteux. Le reste de l’armée d’Ataniaée s’ébranla enfin, fuyant en grand bruit le triste désastre qu’elle venait de créer. Peu à peu, ils abandonnèrent la cité à son vénéneux sommeil, laissant le soleil jouer de nouveau à son aise dans les mares immobiles où nageaient toujours les corps mutilés d’innombrables combattants. Bien plus tard, loin des hommes, discrets, silencieux et prudents, les loups envahirent à leur tour la pénible place.
 La longue file des vainqueurs s'échenilla lentement au milieu des plaines marécageuses, freinée par ses prisonniers qui devaient suivre à pied, entravés les uns aux autres. Certains de ceux-ci, épuisés, parfois gravement blessés, ne pouvaient suivre. Ils furent abandonnés sur place par les Termatos inflexibles. Taillée en pièce, l'armée d'Ophiane, saccagée, réduite à néant, faisait grande pitié, traînant le pied et courbant la tête sous le fouet des orgueilleux fils de Terma. L'un de ces derniers, un des hauts personnages qui formaient l'avant-garde de la colonne, quitta sa place et recula pour venir plastronner autour du termite qui portait Ominoé et ses deux amis. Ils reconnurent Rabesh, le faux acrobate et vrai seigneur de guerre. A sa vue Laskiar cracha sur le sol détrempé sans baisser les yeux. Ominoé toisa l'homme à la courte barbe dont les flancs du petit cheval baie se maculait d'un mélange de sueur et de sang, prouvant que son maître avait pris une part active aux combats. Un grand sabre barrait la taille du bouillant cavalier, implacable outil qui venait de signer la défaite du roi d'Ophiane. Rabesh ne répondit pas aux questions d'Ominoé au sujet d'Ilsa, il se contenta de tourner bride, caracolant avec orgueil dans les flaques d'eau puis il rejoignit sa place au début du cortège au grand galop. La lutte qui venait d'avoir lieu avait fatigué grandement vaincus et vainqueurs, aussi ceux-ci décidèrent de bivouaquer pour la nuit en pleine campagne dans un étroit vallon protégé des vents d'est chargés d'un crachin poisseux et froid. Sûrs d'eux, les Termatos ne montraient plus aucune nervosité. Les gros termites, se délectant du limon gras, furent parqués en cercle à l'extérieur de l'armée assoupie qui brilla bientôt de dizaines de feux timides, lesquels sifflaient une maigre victoire sur la pluie monotone. Groupés au centre, morts de fatigue, les prisonniers s'endormirent aussitôt, engoncés dans leurs tuniques chargées d'humidité. Radja resta éveillé, scrutant les étoiles que le brouillard voulait bien laisser par instant entrevoir.  
 Si Ataniaée pactisait avec la "Fleur" pour imposer son pouvoir sur le monde connu, elle réaliserait des miracles démoniaques, une multitude de succès remarquables que rendrait possible un hermétisme dévoyé. La très belle espérance promise par la divine expérience se muerait en agent d'une noire magie qui laisserait Ataniaée sans rivaux. Ce délire de pouvoir absolu rappelait à Radja la soif de puissance qui avait irrigué en son temps les veines corrompues de Yedzsha Led, la sombre Amazone de Fajak-Shâm. Un point commun reliait d'ailleurs puissamment les deux femmes, puisque l'amant d'Ataniée, le sorcier Naydzam, avait été également celui de Yedzsha. Ce mage puissant avait percé et utilisé sans vergogne de nombreux secrets Gobelins, créatures non-humaines, passées maître en maléfices, race maudite heureusement éteinte sur la terre par la grâce des Elfes. Cette science haïssable dans les mains avides de Naydza, avait fait de lui un expert en goëtie, avant qu'il ne lance peste et séismes sur l'Obyrukbar, noyant à jamais l'île-citadelle d'Oberayan. Toutes ces convergences interpellaient l'esprit vif de Radja mais dans l'instant, il jugea plus sage de trouver le repos. Il tira sur sa robe pour sombrer dans l'oubli d'un sommeil réparateur. Au milieu d'une sorte de rêve, mais le magicien d'Obyn savait qu'il n'en était pas un, sa fille Argamone se présenta devant lui toute nimbée de lumière, visible pour lui seul, utilisant son pouvoir de fée. Radja ouvrit grand les yeux : Argamone se tenait toujours devant lui sous la forme d'un ectoplasme doré et translucide, plus présente que jamais :
- « Père, je te vois prisonnier : Ophiane à donc échoué !. Mais tu es toujours en vie, Armoud soit remercié. Tu sembles parfois oublié qu'une simple dague au milieu du cœur guérirai à tout jamais ton immortalité !  J’ai pu joindre Mitobatz qui est sur la route en compagnie d'Eyonnaï.  L'enlèvement de sa fille l'a mit en grande fureur, lui qui pensait assister au plus beau des mariages... Et que dira-t-il en apprenant la mort de tant de Naoques ? Pourtant je l'ai dissuadé de partir vous rejoindre car le peuple d'Obyn a payé un prix bien inutile! Baltran d'Aoz vient d'apprendre la mort de sa sœur, il cingle sur la mer d'Anyg avec de nombreux drakkars et une forte escadrille de mouches de combats, mais les vents maudits retardent sa marche. La "Fleur de cinabre" diffuse- t’elle déjà son venin dans les artères de l‘univers?»
 Radja regardait sa fille comme l’enfant qu’elle était toujours pour lui :
- « Qui décide de son inconscient ? Ataniaée se préfère sans doute à toute autre chose... Mais les humains sont si imparfaits ! »
 Argamone, ou plutôt son double astral, se désagrégea tout d’un coup en fines paillettes évanescentes visibles tout d’un coup aux yeux des hommes qui s’émerveillèrent sans comprendre de ce court prodige. Radja referma doucement les yeux sur cette image fugace, bercé par le lointain chant des loups probablement repus. A quoi bon disséquer la peur ? on ne ferait que s’enfoncer dans la rancœur et la nostalgie. Quelques blessés gémirent longtemps dans la nuit puis le jour se leva lentement sur les montagnes proches, d’un soleil absent. Ils se remirent en route à l’aube et leur difficile progression les vit gravir enfin un étroit sentier qui léchait les flancs d’un mont désertique hérissé de cailloux pointus. Un air tiède caressait depuis un moment leurs visages accablés, mais cette atmosphère nettement plus respirable que les miasmes embués des plaines n’apporta aucune joie aux prisonniers. Quand ils parvinrent au sommet la vision qui s'offrit à eux dépassait l'entendement : sans d'autre transition sur les marais que ces montagnes  arides, le Sihir fut là. D'une beauté inhumaine, un immense tapis de dunes sableuses se déroulait jusqu'à l'horizon, chaud, vaste, mystérieux, qui serrait la gorge des hommes d'Obyn et réjouissait à l'inverse le cœur des Termatos.  
 Pendant plusieurs jours, ils avancèrent dans ce néant, égrenant leurs traces fugaces sur le sable brûlant et rouge. Privés de pensées, ils cheminaient lentement sous les rayons ardents. On débarrassa très tôt les prisonniers de leurs cottes de maille sous lesquelles ils suaient abondamment, mais on les dissuada de rester nus sous peine de cuire comme bœuf en broche. Les chevaux trébuchaient souvent, à la différence des termites imperturbables qui raclaient le sol mouvant et chaud de leurs gros abdomens de porcelaine. Dans ce monde privé de relief et d’ombre, la caravane perdit encore de nombreux prisonniers, lesquels décédèrent sans regret et sans bruit. On se mit à marcher la nuit afin d’avoir moins soif. Pour les Termatos, un curieux bonheur s’attachait aux licols de leurs termites avec lesquels ils semblaient échanger de silencieux messages, plaçant les longues antennes des insectes sur leur front basané un instant dégagé de son voile protecteur. Les gosiers desséchés n’émettaient plus que de rares paroles. Seul à être l’aise Laskiar oubliait sa défaite. Ominoé était fasciné malgré lui par l’âpreté et la sauvagerie de ce monde sans nuage. Radja se taisait. Trop longtemps après qu’on eut quitté les montagnes bleues Terma s’annonça enfin.  
 Au milieu de cette canicule sévère de hautes aiguilles habitées surplombaient un sol parfaitement linéaire. Mais ces pitons rocheux produits par les termites ne représentaient que la partie aérienne d’une vaste agglomération souterraine. Posée sur l’un de ces éperons effilés une grande forteresse, chauffée à blanc, dominait le paysage de ses éminentes tours blanchies par la clarté du soleil tout puissant. A la vue de leur cité, les Termatos poussèrent un cri de joie unanime, qui creusa un abîme de désespoir chez les prisonniers, parce qu’il savaient ne jamais revenir chez eux.
 
Que celui qui regarde Yarmod
Devienne lui-même Yarmod


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CHAPITRE 4
 
Ataniaée.
 
 En s'approchant encore ils découvrirent un incessant ballet de termites qui grimpaient verticalement, et sans relâche,  les fantastiques promontoires en transportant sur leurs dos les multiples charges nécessaires à la cité. La forteresse semblait équipée d'une solide garnison. Les soldats massés en grand nombre à ses créneaux en témoignaient, déambulant aux embrasures toutes rehaussées de grands draps tendus en ciel,  pour fournir aux chemins de ronde une ombre salutaire. Ces hautes constructions réduisaient les humains déjà ridiculisés par le désert, à une étrange portion, qui donnait l’impression négative de se voir à peine plus grand que les grains de sable des dunes. Ce sentiment d'impuissance s'estompa lorsqu'ils s'engagèrent dans une modeste ouverture, surveillée toutefois par des gardiens musclés fortement armés, riant et faisant grande fête à leurs compatriotes victorieux. Le passage relativement étroit et très pentu, dont les murs de rocaille brune contrastaient avec un sol d'un pavage exquis, permettait quand même aux termites de cheminer librement. Après une longue progression dans les entrailles du Sihir, où l'implacable dictature solaire laissait place à une fraîcheur bienfaisante, ils découvrirent enfin une grotte aux dimensions inimaginables de la surface. Dans cet antre colossal, protégée par sa situation au cœur du Sihir et l’isolement de son incroyable profondeur, Terma apparut dans toute sa surréelle splendeur.  
 Il régnait dans ce lieu exceptionnel un climat merveilleux et tempéré qui rendait ses habitants doucereusement lymphatiques. De gros termites s’activaient pourtant en tous sens, chaloupant de riches notables sous des palanquins aux tissus miroitants de multiples reflets métalliques. D’autres encore les évitaient du bout d’une antenne vibrante, harnachés quand à eux de magnifiques housses aux franges multicolores. Toujours sévèrement gardés, les vaincus déambulais aux pieds de lourdes bâtisses diaphanes aux murs éclatants, grand magasins remplis de grains de sésame, ou d’autres encore qui regorgeaient de richesses considérables. Dans cet espace démesuré Ominoé se laissait grisé du sentiment d’abondance produit par cet art de vivre langoureux. Un long fleuve souterrain aux eaux rutilantes serpentait entre d’innombrables constructions dont d’énormes cristaux de saphirs et de topaze enjolivaient les façades, la plupart surmontées d’une multitude de coupoles brillantes de mille couleurs irisées. Une brise vagabonde, étonnante dans ce monde clos, caressait une forêt de cèdres et de pins ainsi que la cime d’eucalyptus odorants qui mesuraient plus de cent mètres de haut. Des kiosques et des balcons aux charpentes chantournées en bois d’angélique garnissaient des maisons aux lignes plus épurées. Par de larges rues qui couraient vers d’immenses places on conduisit les prisonniers en direction du vaste palais d’Ataniaée, suivant les ordres qu’elle avait du donner. Sur une large esplanade les Termatos séparèrent pourtant Ominoé, Laskiar et Radja du reste du groupe. A cette occasion Ominoé aperçut Riodur, l’archer excellent qui n’avait pas été tué. Non sans déplaisir le jeune roi fit un signe amical au Naoque qui lui rendit son salut en levant ses mains entravées. Un escalier monumental embellissait glorieusement de hauts pignons de briques rouges qui se reflétaient dans le fleuve calme bordé lui-même de délicieuses plages blondes. Pressant soudain le pas leurs gardiens chassèrent en avançant d’énormes lézards inoffensifs et gourmands de la chaleur des pierres tiédies par une source mystérieuse. Une étrange lumière sublime éclairait la cité. Elle formait un tableau idyllique contrastant si fortement avec l'austérité du désert qu’il menait Ominoé et ses deux compagnons à mi-chemin du rêve et du réel. Ils traversèrent encore un parc perdu dans une luxuriante verdure où des colibris verts et nerveux tétaient le nectar de fleurs inconnues.
 Emmenés sous les arcades d'une cour intérieure ajourée de déambulatoires percés en ogives, ils surent qu'ils approchaient de l'antre d'Ataniaée. Ils s'enivrèrent malgré tout encore du secret des coursives aux murs d'ocre et des magnifiques jardins suspendus. Sous bonne garde, et sans doute pour se donner le temps de prévenir la reine, on les laissa un instant sous un large dais en accaba avant de les introduire,  comme des invités attendus,  dans une ravissante galerie du palais qui embaumait généreusement le jasmin. Ce rappel cruel d'Argamone creva le cœur de Radja, fasciné pourtant comme les autres par les corridors somptueux où ils cheminaient à présent, vastes couloirs pavés de cristaux limpides et bordés d'immenses flambeaux de bronze polis. Ils débouchèrent finalement dans une riche salle splendidement illuminée dont les hautes fenêtres donnaient vue sur des jardins ordonnés et mirifiques. Là, de merveilleux bassins entourés de splendides buissons touffus alliaient superbement la fraîcheur d'une eau claire au marbre vert veiné de blanc. De charmants poissons rouges y picoraient à la surface une pluie de pétales de rose, en brefs plongeons bruyants. On les poussa encore dans une seconde pièce où Ataniaée les attendait, assise sur un trône de marbre blanc enrichi d'une folie de perles rondes comme la lune.
 Raffinée, séduisante, la reine de Terma les toisait avec insolence. Provocante, la poitrine nue, elle ne portait qu'une longue jupe transparente échancrée aux cuisses, croisant ses jambes fines et légères à l'éclat de l'ambre. Toute pailletée d'or elle se savait irrésistible et attirante en toute circonstance. Cette maîtresse femme, consciente de l'envoûtement qu'elle provoquait sur les hommes, affichait sans conteste un indéniable panache qui faisait d'elle l'interprète grandiose de sa propre beauté et régner sans partage sur sa cité, comme sur les âmes et les cœurs conquis de ses sujets. Elle bougea son pied fin pour dévoiler une cheville délicate ornée de grelots d’argent. Son visage ovale, sans ombre, à la peau sublimement hâlée, supportait l’éclat de noirs cheveux brillants disciplinés par une natte savamment sculptée. Ataniaée se savait à l’apogée de sa séduction et possédait beaucoup de tonus et d’allant. Au bout d’une chaîne en or elle tenait un animal qu’Ominoé n’avait jamais vu, un guépard sage et tranquille qui fixait les trois hommes d’un regard absent. Elégante et féminine la reine cligna plusieurs fois ses larges yeux si bien fendus. Malgré lui,  Ominoé sentait le désir le submerger pour cette femme restée miraculeusement jeune, au charme plus meurtrier qu’un sabre et plus toxique qu’une fiole de poison. Sans les quitter du regard elle déroula paresseusement l’écharpe tissée de fils rares qu’elle tenait dans la main. Radja s’intéressa longuement à la gemme talismanique qui ornait le cou de cette femme inoubliable. La grosse émeraude scintillait en accord avec les pendeloques constellées de diamants qu’elle portait aux oreilles. Ominoé ne pouvait contenir son regard des deux superbes seins droits et arrondis comme des astres divins. Ataniaée, énigmatique, se contenta de le percer de ses yeux exceptionnels dont les paupières embrumées de fard soulignaient la transparence et l’intensité. Une nouvelle fois, elle cligna ses longs cils recourbés et bien séparés, subjuguant le jeune roi, sous le choc d’une rencontre magique avec cette femme secrète, idée charnelle de la pure beauté. Radja pensa que seule Upanisold d’Aoz, la mère de Roxellane, aurait pu rivaliser avec une telle démonstration de grâce aussi évidente. La reine de ce monde se leva, déployant l’évidence de sa taille élancée. Jouant de son port de reine elle laissa sur ses prisonniers l’empreinte d’une douce et délicate senteur d’orange. Ataniaée s’égaya un instant du cordon à gland d’or qui retenait sa jupe, calculant certainement ce geste destiné à électriser le roi d'Ophiane.  Puis elle parla d’une voix délicieuse, sifflant avec un accent charmant des mots d’un Oberoy parfait :
-  «Cher Ominoé, pensiez vous vraiment récupérer votre petite blonde avec un tel déploiement de vaine énergie ? Votre cœur de mortel bat-il pour elle à ce point ? Elle m’appartient, maintenant... Il est si facile de lier les nœuds de la colère ! A l‘évidence vous êtes prêt à tout, je m’appliquerai donc à devenir digne de vous. Au contraire de vous Ilsa m’indiffère, je ne recherche que l‘ordre et la stabilité.»  
 A ces mots, Radja la scruta avec intensité. Ataniaée réajusta le diadème incrusté de pierreries qui ceignait son front. Attentif à ses moindres gestes, Laskiar ne quittait pas son ennemie héréditaire des yeux. Habité d’une torpeur dangereuse, nullement dompté par sa rivale, à la grande surprise de ses deux amis il essaya stupidement de lui enlever la vie. Il cachait un court poignard dans les plis de sa manche et s’en empara avec une rapidité étonnante. Le guépard ne lui laissa pas le temps d’approcher, bondissant soudain, les crocs menaçants, les poils du dos hérissés et la fureur allumée dans ses yeux d’or succédant instantanément à l’indifférence précédente. Gêné par l’attaque du  fauve Laskiar manqua la reine qui retint le félin avec une force et une maîtrise surprenante. Les gardes se  précipitèrent pour assommer le roi Myrkan d’un seul coup sur sa nuque du manche d’une longue hallebarde. Sans afficher la moindre peur, avec juste au coin des lèvres une discrète moue déçue, Ataniaée posa son pied délicat sur le ventre de Laskiar évanoui :
-  «Pauvre Laskiar, l‘acide formique rend ces gens si impulsifs! Il faudra bien nettoyer le Sihir de ces petits Myrkans, un de ces jours...»  
 Puis elle demanda qu’on la débarrasse du corps inerte, congédiant pareillement Ominoé, car elle désirait rester seule avec Radja-Minesh. Quand ce fut fait, elle dénoua sa chevelure d’un geste adorable, la laissant retomber lourdement autour d’elle. Radja remercia silencieusement Armoud qu'Ominoé soit parti. Quelques boucles noires rebelles  s’arrondissaient sur ses jolies tempes comme des queues de scorpion :
-  « Nous y voilà, mon cher Radja ! Vous savez ce qu’il me faut. Je ne vous ferais pas de discours, pas à vous ! Mes os ressentent votre fureur mais sans hardiesse, il n’y a pas d’entreprise, n‘est-ce-pas ?. Je vous promet de vous rendre Ilsa qui vous semble si chère, mais vous ferez promesse de terminer pour moi la « Fleur ». Ne soyez pas vaniteux vous sombreriez dans la dispersion. J’ai votre beau livre, je vais vous le rendre. Travaillez, lisez, inventez, vous aurez tout ce qu’il vous faut, et chassez l’étroitesse de vos vues : tout rentrera bientôt dans l’ordre, quand il sera mien. !»  
 Radja regardait cette femme au tempérament de chef, à l’énergie sans cesse renouvelée, qui vivait visiblement avec intensité la moindre de ses heures :
-  « Pensez vous régler le destin du monde connu aussi facilement que les maléfices de Naydzam ont endigués l’altération de votre beauté ? Vous paraissez certes trente années de moins que votre âge mais votre cœur est définitivement fané : je ne vous aiderais pas. !»  
-  « Ne me prenez pas pour une idiote, cher magicien. Soyez secret, taiseux, studieux, discoureur, pointilleux si vous voulez, mais vous ne serez jamais l‘assassin d‘Ilsa !»  
 Radja caressa sa longue barbe blanche car Ataniaée disait vrai. La violence de cette femme, bien réelle, n'était pas celle de son guépard mais équivalait à celle de l'araignée. Il tremblait pour Ominoé. Elle n’avait pas besoin de la « Fleur de cinabre » en ce moment. Elle avait le pouvoir. Beaucoup d'hommes venaient déjà de mourir pour la « Fleur », en fait. Mais si Ilsa perdait la vie du fait du refus d'obtempérer de Radja, créateur du phénomène, les choses seraient différentes. La mort de la princesse imprimerait magiquement la partie de la « Fleur » déjà réalisée et la rendrait maudite à jamais, quoiqu‘il advienne. Ataniaée le savait, probablement et Radja se demandait à lui même ce qu'elle ne savait pas, en fait. Il devinait que la prochaine nuit il ne pourrait dormir alors que seule la vue d‘Ilsa en chair et en os guérirait sa probable insomnie. Toutefois, il n’eut pas le loisir de voir la jeune fille ni cette fois ni les jours suivants et rejoignit Ominoé et Laskiar dans une aile du palais qui formait de fait une prison luxueuse.
 Respirant l'encens enivrant, troublé malgré lui par le rappel d'Ataniaée, Ominoé se perdait dans les entrelacs des motifs décorant les maçonneries tendues de soie délicate. Ces murs épais se perçaient de chiches fenêtres tamisées de fins rideaux d'organdi mais garnies de solides barreaux. A quoi bon chercher à s'évader ? puisque le Sihir formait au-dessus d'eux une garde cuisante et redoutable... pourquoi éprouvait-il ainsi le besoin de se justifier, alors que seule la pensée d'Ilsa aurait du meubler sa volonté ? Quelque part dans le palais un musicien faisait résonner avec talent l'âme de son luth en bois de sycomore. Ominoé se plaisait à croire qu'il s'agissait d'Ataniaée elle-même. De longs sofas meublaient les cloisons où avachi sur l'un deux Laskiar se massait le cou. Bien entendu on lui avait retiré son arme. A la demande de Radja le roi de Myrka traduisit, parce qu'il savait la lire, une belle calligraphie écrite dans le style des Termatos et qui courait en belles lettres d'or sur un fastueux paravent :
 
Un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort
 
 Radja remercia le roi car cette citation du livre de Yarmod illustrait sans doute à merveille le douloureux chantage dont il faisait l'objet, qu'il préférait taire à Ominoé pour ne pas l'inquiéter inutilement. Ils vécurent ainsi dans la prison dorée du palais de nombreuses lunes sans revoir Ilsa, avec l'impression que le temps avait basculé, au milieu de toutes sortes d'ornements et des riches tapis, profitant parfois de douces promenades surveillées sur le toit de leur geôle. Là, ils passaient de longues heures inactives à s'éblouir de la cité souterraine qui étoilait dans leurs yeux ébahis ses camaïeux d'or et de blanc. La ville ne manquait pas d'attractions. Certains termites, munis d'ailes, voletaient parmi les pommiers d'ornement et les épis spectaculaires. Ils effectuaient parfois des girations effrénées pour éviter les grandes hampes des toitures garnies de bannières et de rubans en portant sur leurs thorax rond et sellés des Termatos pressés richement habillés. D'autres, lourds et lents, déambulaient au milieu des entrepôts de soie près des filatures tapageuses, dont les cours s'animaient sans relâche des moulinages, teintures, tissages et autres confections. Dans l'enfilade des colonnades ennemies de la lumière, les habitants de Terma marchaient sans but en direction d'agréables patios ombragés, saluant d'autres piétons chargés de grands paniers pleins de figues et de grenades, de melons verts ou de coings dorés. A des places désignées de grands marchés abondaient d'éventaires copieux où les légumes s'entassaient en meules et en sacs sur les tables d'étalage. Jouant dans l'eau clair des fossés de drainage des enfants clamaient leur joie qui faisait résonner les faubourgs enfiévrés. Les soirs étaient sereins et beaux mais dans ce monde la nuit ne venait jamais. Seule une perceptible baisse d'intensité de la lumière en tenait lieu, car cet univers s'éclairait d'une foule de termites lumineux qui ne pouvait éteindre complètement la lueur vive de leurs abdomens luminescents.  
 Radja s'isola de ses compagnons d'infortune car Ataniaée avait mis à sa disposition un laboratoire très complet, où le mage passait le plus clair de son temps au milieu de secrets travaux qui l'absorbaient complètement. Laskiar ruminait sa vengeance, montant mille et un plans d'évasion, car au contraire de ses deux amis il ne considérait pas l'immensité du Sihir comme un obstacle à sa fuite. Ominoé devint taciturne et maussade. Seules les fréquentes visites d'Ataniaée paraissaient le faire revenir à la vie. Il la supplia au début avec force de lui rendre Ilsa mais la reine dédaigneuse s’éloignait alors en silence dans la légèreté de ses voiles superposés. Pulpeuse, féminine et  tellement sophistiquée, elle mordit peu à peu l'esprit torturé du roi. Résolue, elle le plongea dans une douce folie, d'un brûlant désir qui escamota insidieusement le souvenir de sa fiancée. Elle joua sur le jeune homme conquis d'un magnétisme mortel qui servait admirablement ses objectifs. Bientôt,  Ominoé se mit à espérer chacune de ses visites, puis à les réclamer chaque jour. Ataniaée se présentait alors à lui seul, tournoyant son corps ferme au milieu des tabourets d'améthyste chargés de confitures, de sucreries et de fruits merveilleux. Elle portait tantôt des robes de satin rouge d'un luxe inouï qui moulaient superbement ses hanches parfaites, tantôt, les seins offerts, elle se vêtait seulement d’un gracieux caleçon de lin blanc brodé.
  Distillant d'infinies émotions inédites, esthétiques et érotiques dans l'esprit hagard du jeune roi, elle sut, avec une science machiavélique, estomper l'amour vrai d'Ominoé pour la douce Ilsa. La cruelle, ravissant le cœur du jeune homme d’une magie d’amour irrépressible, le dévorant d’un seul sourcil discipliné, résolue, elle l’enchaîna petit à petit, impalpable, fugitive, et Ominoé ne s’appartint plus. Ne craignant plus rien, elle le tua un jour d’un baiser de ses lèvres carminées d‘un pastel soyeux, crucifiant sa proie prise de déraison sur son grand lit d’ivoire incrusté de gemmes. Pantois, Ominoé s’hallucina pour son malheur sous les discrètes odeurs d’agrume, en fixant les grands lustres en cristal de roche suspendus au plafond par des chaînes de cuivre doré. Déliée et gracieuse, la reine de Terma laissa son jeune amant ivre d’un amour coupable et dangereux qui,  comme une drogue insidieuse et âcre, le conduisait sous les voûtes cintrées lamées intérieurement de bois rare des appartements de la reine brune. Une seule certitude hantait le cerveau fiévreux d‘Ominoé : devant Ataniaée personne n’avait le choix.
 Radja lui-même paraissait en apparence vaincu. Il s’activait au milieu de ses cornues et des feux de fumier, sachant pertinemment qu’il lui faudrait peut-être des années, ou une seule heure, pour maîtriser sa glorieuse expérience. Seul le sort d’Ilsa lui faisait se griser sans répit dans les fumerolles de ses mystérieuses vapeurs, abandonnant tout sommeil, faisant et refaisant les manipulations compliquées de son art. Il souriait parfois, pourtant, jetant par le fenêtre de son repaire un oeil entendu : contrairement à la reine de ce monde enfoui, il possédait l’éternité. Un matin il s’arrêta de manier son pilon car il entendit résonner sous ses murs des tymbales et des tambours inspirés. A la manière des anciennes prêtresses d’Ar La Divine, une chanteuse douée déroula dans l’air quelques strophes du livre de Yarmod, qui charmèrent agréablement l’ambiance studieuse de la pièce :
 
Yarmod se croit fou
Quand l’homme se dit sage
 
 Un autre jour un grand tumulte agita la cité. De gros termites-soldats envahirent les rues animées, poussant l’imprudent piéton de leurs terrifiantes mandibules, piqués par des cavaliers lourdement armés. Les gongs frappés durement sonnèrent de toute part un branle-bas rageur et insistant. Des galops précipités s’étouffaient dans l’épaisseur des gazons. Les ombres s’agitaient et retentissaient de cris d’alerte. Terma s’alarmait, comme envahie d’un danger invisible qui ternissait sa sérénité coutumière. Les soldats casqués de blanc couraient en masse sur les grandes marches pour monter à la surface et retrouver la chaleur du Sihir que cette ville enfouie parvenait si bien à faire oublier. Terma s’ébroua ce jour-là de sa docile évanescence et Laskiar s’échappa, en compagnie de nombreux esclaves.
 
 
 
 
 
 


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CHAPITRE 5
 
La mort d'Ilsa.
 
 
 Allongé nu aux côtés d'Ataniaée Ominoé scrutait le pauvre ballet de deux oiseaux extraordinairement colorés enfermés dans une grande cage d'argent. Inspiratrice de beauté et de paix, cette charmante vision le ramenait pourtant à sa triste condition. Ce n'était pas les murs de Terma qui le retenait le mieux, mais bel et bien la reine de cette cité qui le ligotait sans répit dans un insidieux charme d'amour assassin. Il aurait dû poser ses doigts sur ce cou à la peau sublime et l'étrangler sur le champ mais c'était une chose impossible. Au contraire, avec l'audace des gestes inédits, Ataniaée l'étouffait lui-même en l'enserrant de ses bracelets aux pierres rares. Tumultueuse, absolument fabuleuse, la reine le tenait en étau dans un piège dont il ne pouvait se libérer. Son propre malheur consommé, il savait que la reine ne lui parlerai pas d'Ilsa dont le souvenir radieux lui broyait maintenant le cœur à chaque instant, et l’enlèvement de cette dernière possédait toujours pour lui son mystère. Les cheveux déployés dans un désordre qui augmentait encore davantage son aura, Ataniaée ne manquait jamais de pertinence pour se faire comprendre.
  Radieuse, elle portait son bras démesuré vers les tables basses solides et ouvragées, afin de se délecter de pâtisseries fameuses, pleine d’ironie à la vue de son misérable gibier. Les larges matelas étendus sur de riches tapis voyaient la douce défaite d’Ominoé s’accomplir dans le secret des alcôves les plus secrètes de la reine. Celle-ci, d’une fausse imprudence, chassait alors les gardes de son doigt ravissant. Seul témoin de leurs ébats, abandonné au milieu des coussins soyeux, le grand guépard énigmatique et tacheté dormait d’un oeil, le bout de sa longue queue fouettant par instant quelque mouche importune. Ataniaée l’appelait Yinis, car c’était une femelle,  et le fauve docile accompagnait chacun des pas de sa maîtresse tirant parfois avec son cou puissant, dans un effort calculé, sur sa longue chaîne dorée. Sourd aux cithares enchanteresses qui jouaient sans interruption pour la reine, écœuré par le doux parfum de clémentine de son  puissant bourreau qu’un destin cruel empêchait de tuer, Ominoé se morfondait dans le gouffre pitoyable de sa déficience.
 Au cours d’une de ces journées de paresse ignominieuse, un carillon très fort se fit entendre à la porte d’Ataniaée. Elle quitta sa couche pour enfiler une fine blouse flottante qui laissait ses formes divines très apparentes. Rabesh apparut à l’entrée fixant Ominoé d’un regard terrifiant. Amant officiel de la reine, son vizir et son meilleur baron,  l’homme vouait à Ominoé un désir de vengeance qu’il brûlait d’accomplir. Le grand seigneur informa sa reine que Laskiar n’avait pas été retrouvé mais cette évasion réussie ne parut pas affecter la reine outre-mesure. En apparence peu affectée par cette information elle congédia plus tard Rabesh d’une moue dédaigneuse. Lorsque Ominoé regagna ses appartements Rabesh était toujours dans le couloir, évinçant le gardien du jeune homme d’un claquement de ses doigts secs. Alors le roi d’Ophiane vit que l'autre tenait Via dans la main, pointant résolument la lame dévoilée sur l’estomac de son légitime propriétaire :
-  «Il n‘est plus possible que tu vives, mais il est bon que tu meures de ta propre épée !»  
 Ce disant, il plongea en avant, avec l’intention ferme de percer son vis-à-vis. Mais Via était une épée Elfique qui possédait bien des pouvoirs cachés, dont l’un des plus efficaces se démontra au moment où la pointe touchât Ominoé. Refusant d’occire celui à qui elle appartenait à juste titre, la lame se ramollit comme du plomb sortant du creuset, et, devenant inefficace, ne provoqua aucune blessure. Surpris, étonné par ce miracle, Rabesh resta un instant interdit et Ominoé profita pleinement de son aubaine. Il se précipita à son tour sur son ennemi  lui arrachant des mains Via qui reprit aussitôt sa forme première. Sans attendre, le roi porta un violent coup d’estoc à Rabesh, le blessant profondément, sans pourtant le tuer. Derrière eux, Ataniaée, alertée par les bruits, se tenait droite et livide, fixant intensément son jeune prisonnier qui ne desserrait pas la garde de son arme fabuleuse. Comme toujours, Ataniaée, se rasséréna bien vite, pour se contenter ensuite d’approcher sans crainte:
-  «Une femme comme moi peut estimer sa beauté au prix qu’il lui plaira. Lâche cette épée ou ton Ilsa mourra!»  
 La poignée de Via chauffait la main d’Ominoé. Toute sa frustration remonta à la surface se son esprit, geyser brûlant ses veines, obscurcissant tout jugement. Il asséna à la reine étonnée un coup terrible, lequel aurait dû la tuer. Dans la chambre, Yinis feula méchamment, griffant avec rage la porte en bois d'Obyn. Ataniaée porta sa main à son cou et la grosse émeraude de son collier irradia une vive lueur. L’épée dévia, s’éjectant violemment du poignet d’Ominoé, pour tomber bruyamment sur le sol. Le choc en retour assomma le jeune roi terrassé, puis, sans force, il tomba à genoux. Le même éclair d’incompréhension qui venait de saisir Rabesh se dessina sur le visage du roi d’Ophiane, avant qu’il ne sombre dans un coma profond. Flambant de passion, d’une voix immatérielle, Ataniaée appela ses gardes.
 La figure encore gonflée, Ominoé se réveilla bien plus tard, appréciant de retrouver ses sensations physiques regagnées. Il se sentait toujours un peu paralysé, mais il constatait qu’Ataniaée lui laissait pour l’instant la vie. Radja, penché sur lui, indulgent, veillait à son chevet, et ses prunelles claires brûlaient de pitié :
-  « Un magicien sait reconnaître un objet magique entre cent mille. J’aurais dû te prévenir. La pierre de son collier est une amulette Gobeline précieuse qui empêche Ataniaée de mourir d’une arme blanche. C’est sans doute un ancien cadeau du sorcier Naydzam. Ton geste aura sans doute des conséquences funestes : il règne un vent glacial dans ce palais depuis ton coup d’éclat et Ataniaée a renforcé la garde de cette chambre.»
 Ominoé ne revit plus Ataniaée pendant de longs jours. Il regrettait à présent son impulsivité car cette femme n'était pas du genre à menacer en vain. Sa tentative avortée pouvait avoir de graves conséquences pour Ilsa et la félicité tranquille de Terma possédait maintenant un goût amer. Radja diagnostiquait des craintes identiques, délaissant ses précieux travaux pendant ces heures sombres, toujours attentif à guérir le roi de sa morosité. Le vieux sorcier d'Obyn lissait au mieux les angoisses du jeune homme en l'abreuvant au livre de Yarmod, dont il possédait un bel exemplaire relié :
 
Yarmod nous oblige à lutter
Sa lumière naît  
Dans le puit sans fond  
De nos pensées
Celui qui craint Yarmod
Aura toujours soif
 
 Radja avoua alors à son ami le but sacré de ses recherches et l'odieux chantage dont il faisait l'objet. La nouvelle terrassa Ominoé anéantissant en lui toute confiance en l'avenir. Radja posa fixement sa rétine dans l'œil du jeune roi :
.  « La « Fleur de cinabre »  est un don d’Armoud, une merveille, un don supérieur, mais c’est en même temps le pire des dangers. Beaucoup de monarques des temps enfuis ont désiré ce prodige mais leurs visions grandioses ont sombré dans de noirs cataclysmes, avec la perte de leurs âmes. C’est une chimère identique qui habite aujourd’hui l’esprit d’Ataniaée, peut-être malgré elle, d‘ailleurs ! Sa courtoisie est sans manière, elle m’obligera à finir la « Fleur » et tuera Ilsa sans procès, si ce n’est déjà fait ! Elle sait parfaitement fuir toute obligation. L‘atmosphère exquise de cette ville ne doit pas nous tromper : Ataniaée est un être envoûté, qui attend de moi un monstrueux miracle, une sorte de mécanique de compensation qui ferai d’elle un joyau aussi précieux que maléfique sur le front du monde connu. En s’en prenant à  Ilsa, elle se fait payer d’avance !, mais je ne pense pas qu’elle prenne de suite votre vie, elle vient de le prouver, d’ailleurs... Puisqu’on en est aux vérités, je vais vous faire une confidence : je sais où elle cache votre fameuse épée, et même votre bel étalon gris, qui est toujours vivant. »
 Cette information inaugurait un espoir si faible qu’Ominoé l’enregistra distraitement. Le lendemain on attacha les mains d’Ominoé pour le conduire vers un petit temple, où se préparait visiblement une mystérieuse cérémonie. Avec un effet prodigieux deux grands profils d’Ataniée ornaient chacun l’un des murs en se faisant face. Le premier, très ressemblant, était comme un soleil gravé dans l’or massif, et l’autre, pareillement explicite, en forme de lune, ciselé au contraire dans l’argent brillant. Incrustés dans ces deux symboles monumentaux, brillaient une multitude d’émeraudes et de diamants. Sculptée admirablement dans le marbre le plus choisi, dans les poses variées que son naturel savaient si bien enchaîner, l’effigie grandeur nature d’Ataniaée trônait partout. Des bâtonnets brûlaient en enfumant la pièce. Surtout, les gardes durent retenir solidement Ominoé car ce dernier aperçut sa chère Ilsa allongée sur une sorte d’autel recouvert d’une large pièce de satin rouge. La jeune fille en pleurs hurla en apercevant son fiancé, avec un déchirement qui brisa la raison de celui-ci, mais des cordes épaisses empêchaient Ilsa de se mouvoir. Une trompette annonça Ataniaée, bannières de laine et musique en tête d’un long cortège. La reine se tenait assise sur une grandiose chaise couverte de sculptures dorées, occupant un riche palanquin supporté par un vigoureux termite aux pieds sûrs. La sérénissime s’arrêta enfin devant l‘édifice tout entier construit en basalte, aussitôt entourée d’une dizaine de valets armés jusqu’aux dents. Une étroite bande d’or et de jade fragile retenait ses longs cheveux noirs sur son front délicat. Apercevant Ominoé elle fixa sur lui un regard hautain. Le jeune homme sentait monter en lui une colère que seule une vengeance assassine pourrait apaiser.  
 De nombreux Termatos vêtus de brocard et de dentelles assistaient à la scène, avides d’un événement qui satisfaisait le bon plaisir de leur reine. La fausse lumière solaire de la grotte, indifférente, jetait sur ce tableau tragique des tons clairs, chauds et colorés. Un garde bâillonna Ilsa, dont les yeux si doux s’embuèrent de larmes abondantes. Insensiblement, une foule silencieuse envahissait à présent les abords du temple, tout entier au service du culte d’Ataniaée. Les dossiers des fauteuils ouvragés se rabattirent pour permettre aux notables de s’asseoir à leur aise. Contrairement au peuple, ces riches Termatos bavardaient en fumant de curieuses pipes, caquetant sans souci pour la détresse de la jeune condamnée. Avec toute la pompe possible, Ataniaée leva en l’air son bras si bien dessiné, ordonnant de ce fait qu’un long lacet de soie jaune soit passé autour du cou d’Ilsa. Ce faisant, elle fit  cliqueter les longues écharpes faites de chaînettes en or qu’elle portait en guise d’unique vêtement. Lorsqu’elle abaissa sa main elle donna l’ordre d’étrangler Ilsa. Alors Ominoé assista, impuissant, à la mort de sa bien-aimée. Fermement entravée Ilsa ne se débattit pas. Comme enchantée du spectacle, Ataniaée fit un sourire énigmatique à Ominoé affichant seulement une sorte de fierté victorieuse. Le jeune roi d’Ophiane hurla longuement au comble du désespoir. Derrière la double haie de ses soldats disciplinés Ataniaée tourna les talons, sous les vivats de la foule finalement exultant, chamarrée et ravie. Vingt parasols irisés s’ouvrirent devant le termite royal, avant qu’il ne s’éloigne à petits pas de ses six longues pattes chitineuses, au milieu des kiosques élégants.
 Après cette odieuse exécution, Ominoé se mura dans un silence qui fit craindre pour sa raison. Tous les efforts de Radja furent incapables de chasser la lourde rancœur qui s’emparait du roi, car une immense chape de remord coupable semblait peser sur les épaules du jeune homme. Il demanda à voir le corps d’Ilsa, Ataniaée refusa, ce qui acheva de nourrir pour elle, dans le cœur meurtri d’Ominoé, une haine tenace. Dans sa prison tapissée de fibres rarissimes, Ominoé se morfondait au centre de sa folie, sourd à toutes les logiques, car il ne pouvait admettre l’évidence de ce que ses yeux avaient vus. Ataniaée continua de jouer innocemment de sa sensualité, traversant les corridors de son palais en compagnie de son guépard, dont la souple démarche s’accordait si bien à celle de sa maîtresse. Elle rendit de brèves visites au ténébreux laboratoire de Radja où le mage reprit à contre-cœur ses occultes travaux. Elle égayait ses journées oisives des illustrations sonores d’orchestrations somptueuses, mêlées de danses habiles, qui rendaient un sublime hommage aux siècles de tradition musicale Termato. Toutefois, les accords enchanteurs qui parvenaient aux oreilles d’Ominoé n’était plus le havre de paix susceptible d’apaiser la tourmente qui embrasait l’esprit de celui-ci. Certainement consciente du malheur absolu qui noyait le roi d’Ophiane, Ataniaée virevoltait, déliée et gracieuse, au milieu des fontaines arrosées d’eau courante, habillée où non de ses brocarts précieux, fredonnant avec talent les refrains populaires de Terma chantés par ses esclaves. Rien ne ruinait sa bonne humeur, elle frétillait nue sous ses turbans chatoyants aux nœuds extravagants, baisant du bout de ses lèvres exquises de tendres oisillons. Elle charmait de sa présence ensorcelante un Rabesh convalescent et son joli sourire inimitable continuait de séduire son pauvre vizir, plus blessé de jalousie que du coup de Via.
 On sonna à nouveau l’alarme dans les rues de Terma, mais ce n’était pas cette fois une simple entorse à la quiétude séculaire de la ville enfouie. Le chaos d’une ordonnance toute militaire qui arma les combattants et fit se lever en masse une foule de gros termites-soldats, tout équipés de leurs protections métalliques, signait la fureur d’une nation en guerre. Une indiscrétion d’une esclave Naoque rapporta plus tard à Radja que Laskiar venait de lancer, avec ses fourmis, une puissante attaque sur le territoire Termato, en plein Sihir. Les Myrkans ne pouvaient défaire la cité elle-même car des siècles de luttes acharnées leur avaient prouvés qu’elle était imprenable. En fin de compte, les Termatos démontrant une fois de plus la domination absolue d’Ataniaée sur son propre domaine, avaient rompus leurs ennemis dans un choc effroyable. Nul ne savait si Laskiar avait péri dans la bataille. Cette fidélité du roi Myrkan attaché à venir au secours de ses alliés captifs toucha Radja mais laissa Ominoé presque indifférent. Depuis le meurtre d’Ilsa, le roi d’Oberukbar n’obéissait plus qu’à une seule loi, celle de la plus sinistre volonté de sang. Pourtant, Ataniaée, qui ne portait jamais d’arme sur elle l’avait encore souvent frôlé de sa peau velouteuse et Ominoé n’avait pas bougé. Une sorte d’abîme invisible aux autres s’ouvrait sous ses pieds, le laissant vaincu d’un  terrifiant vertige. Il échappa certainement au suicide grâce à la tendre et paternelle vigilance de Radja, et survécu encore davantage au bras meurtrier de Rabesh, que retenait d’une main ferme Ataniaée.
 L’armée Termato venait de prendre un rude coup et ne ramenait cette fois aucun prisonnier. Maculés de sang mêlé au sable, chancelants comme des hommes ivres, les soldats réclamaient leur reine pour la prendre à témoin de leur victoire chèrement acquise. Dépenaillée, traînant derrière elle de nombreux blessés, l’armée de Terma avançait lentement dans les longues avenues aux cris de « Madjda yomir ». Percés de coups de lances, les flancs des blancs termites de combat ruisselaient d’humeurs douloureuses. Dénouant sa cohorte vannée dans les ruelles étroites aux rampes abruptes, gênée par ses invalides innombrables, l’armée triomphante se dispersa enfin au milieu des diverses placettes de la ville. Elle allait prendre un repos mérité, prête pourtant à se remettre en marche au son des cloches inquiètes si sa reine le voulait. Ce nouveau succès grisa Ataniaée offerte en point de mire à ses sujets sur ses balcons ornés et donna lieu à de nouvelles chansons à sa gloire. Après ces hauts faits le vent du désert chassa peu à peu les traces du combat et Terma retrouva son charme envoûtant.  
 Radja occupait son temps entre un Ominoé inconsolable et son inquiétant labeur. Illuminant de leur lueur la pénombre d’une nuit falsifiée, des dizaines de feux léchaient d’étranges appareils. Les fioles vides s’entassaient sur les étagères avides et de forts goulots s’obstruaient de linges humides ou de bouchons de verre fondu, coinçant des fumées blanches mêlées à des vapeurs vertes et puantes. Le métier était épuisant car Radja se faisait vieux dans l’immortalité de ses jours. Il surveillait ses incandescences avec vigilance, se sachant étroitement surveillé par la reine, dont il devinait en elle une science perspicace et étendue, qu’il ne saurait tromper en vaines pratiques. Ataniaée connaissait en effet de la « Fleur de Cinabre » des choses qu’elle n’aurait pas dû savoir. Radja ignorait la provenance et la somme de ses connaissances sur le « Trésor des rois » mais il savait qu’il ne pouvait donner le change. Son hasardeuse expérience devait le mener à créer « la Fleur » parce que tel était le désir perverti de la reine, qu’il ne pouvait abuser. Ataniaée l’interrompait parfois alors qu’il broyait encore d’étranges résidus et l’invitait à délaisser ses appareils de lavage où l’eau courait incessamment, pour d’étranges soupers silencieux au cours desquels elle paraissait jauger le magicien, non sans respect. Mais la « Fleur de Cinabre » restait encore muette au fond de son creuset chauffé à blanc.
 Par contre, la reine sembla se désintéresser complètement d’Ominoé dont l’humeur chagrine ne l’amusait plus. Cette indifférence permit à Ominoé de surmonter son désespoir, d’autant plus qu’il retrouva l’amitié de Riodur, dont la tâche d’esclave, indigne du chef qu’il était, le portait dans les jardins jouxtant la prison du roi. Le Naoque triomphant tira de sa cachette un bel arc en bois d’if qu’il venait de réaliser secrètement pour le montrer à son triste suzerain. L’homme d’Obyn n’était pas libre d’agir mais une volonté de liberté farouche guidait la moindre de ses pensées et cette énergie redonna confiance au jeune homme. Désormais, ce dernier passait le plus clair de son temps avec l’intrépide guerrier à comploter d’impossibles exploits. Le moindre bruit suspect les rendait nerveux, les portes entrouvertes devenaient autant d’espions inanimés dont il fallait se méfier, et les deux hommes se séparaient alors d’un air résolu. A l’approche de leurs gardiens, leurs deux cœurs unis dans la même espérance battaient à suffoquer. Cette multitude des esclaves soumis d’Ataniaée circulant au milieu des molles balancines de ses beaux jardins se muait en armée potentielle, résolue et faussement résignée. Voyant la complicité unissant Ominoé et Riodur, Radja toussait pensivement, lissant sa barbe blanchie, penché sur son grimoire en touillant des sauces fatales au milieu de ses heures silencieuses. Inconsciente, ses beaux cheveux relevés sur le derrière de la tête avec de belles épingles laquées, Ataniaée agaçait de petites perruches aux ailes bleues.  
 Cependant, elle eut bientôt vent du complot. Soit coquetterie, soit légèreté, elle l’ignora, laissant Ominoé jouer de sa camaraderie coupable et préféra fouler les pétales jaunes de son parc pour porter des petits fruits rouges autant qu’exquis à ses lèvres sanguinolentes. Une seule fois, pourtant, après avoir entrevu une fois de plus Riodur en compagnie d’Ominoé, tous deux masqués dans l’ombre inefficace d’un pilier elle écourta brutalement sa promenade, oubliant son guépard. Elle calma Rabesh qui voulait pendre Riodur et l’envoya, maintenant qu’il était guéri, surveiller les frontières du Sihir. Pour fêter sa victoire elle invita la ville dans une fête somptueuse, avec forces banquets et tournois au cours de laquelle les Termatos louèrent à s’en griser son infernale beauté.


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n°1051
talbazar
solve et coagula
Posté le 07-10-2007 à 10:47:55  profilanswer
 

CHAPITRE 6
 
La vision d‘Ilsa.
 
 Au milieu de la nuit, un léger bruit réveilla Radja-Minesh. L’air devint plus chaud. Venue de nulle part, une fumée rose s’échappa dans la pièce en faisant tourner la tête du magicien et l’ectoplasme d’Argamone apparu. La fée au rouge rubis eut un dernier spasme et, dans le halo de lumière surnaturelle, elle se pencha sur son père, frémissante :
-  « Comment trouves-tu ce cauchemar, mon père ? Mon pouvoir est encore agile, car la distance est grande… »
 Pourtant habitué aux facultés rares de sa fille, Radja trembla encore un instant sous l’effet de la surprise car il dormait profondément au moment de cette charmante intrusion. Argamone, moins réelle que jamais, continuait de sourire d’une façon charmante en diffusant dans la chambre la marque suave du jasmin :
- « La « Fleur de Cinabre » sera bientôt prête, n’est-ce-pas ? Soit… Mais Ataniaée le sait, elle aussi ! Le pouvoir des fées peut laver les taches de son guépard mais il n’arrêtera pas l’ambition de cette folle. Tu avais raison, le monde connu entre dans une gestation douloureuse. Quelque chose protège Ataniaée, quelque chose que nous ignorons, quelque chose qu’Ilsa à sans doute deviné dans sa prescience et qui lui a coûté la vie. Les racines du mal sont profondes et cette maudite n’a pas encore fourni la preuve de sa vulnérabilité. Nous sommes peu nombreuses à être fées et nos pouvoirs diminuent. La citadelle attend toujours Baltran d‘Aoz, dont les vents maudits ont déporté les drakkars loin au large de la mer d’Anyg. Je res