QUATRIEME PARTIE
L’OEIL DU PAON
Histoire de la « fleur de Cinabre » - Archives du Saint Office
chroniques païennes du livre d’Armoud
Quatrième rajout au livre d’Armoud
CHAPITRE 1
la « Fleur de cinabre ».
"Les trônes élèvent les princes et rabaissent les tyrans"
Livre d'Armoud - prophéties d'Ilsa - RS 420
" Tu prendras la matière qui t'as crée et tu la rendras noble par l'action de ton feu que l‘eau purifie, comme si tu curais la mer avec cette lave ; car soudain ce qui s'ignore, mais qui est présent de toute éternité se réveillera clairement à toi, en se dissolvant selon la majesté de ses parties, celle justement que lie l’autre vie.
Tu dîneras du pain de cette vie, puis tu sauras lentement limiter ces parties pour mieux les unir et entrevoir ton propre infini, avec respect et conscience. Tu souffriras enfin que la patience de tes gestes accélère cette action."
Radja-Minesh lu et relu son lourd volume relié de vieux cuir bruni, le referma ensuite en le laissant posé sur le lutrin de bois précieux, avant de se mettre calmement à l'ouvrage. Il s'empara avec précaution de l'œuf qui s'estimait depuis sa naissance à l'abri d'une autre condition, puis le força à éclore sur un feu doux rougeoyant, comme il avait tant de fois essayé de le faire auparavant. Voyant la chenille naissante s'extraire et s'agiter, le magicien donna à celle-ci promptement à manger, identique à une mère attentionnée qui nourrit l’enfant de son lait blanc. Reconnaissant son maître, le petit serpent noir, humide et chaud, se mit soudain à grossir et croître, se dévorant lui-même avec délice en devenant d'un blanc éclatant. Sous les yeux ravis du sorcier immortel de l’ancienne forêt d’Obyn, la larve se métamorphosa en un splendide papillon multicolore, s’extasiant d’un devenir dont il n’aurait jamais cru la potentialité, battant la buée du vaisseau de verre solide de ses ailes fragiles, étonné d’être enfin ce qu’il avait toujours secrètement désiré : rampant qui se met à voler. Finalement, il n’y eut plus qu’une unique fleur splendide au fond du creuset. Le vieux mage conserva précieusement cette fleur à la beauté éclatante, d’un pourpre délicieux, car celle-ci ne tarderait pas à lui donner un nombre infini de ses graines, parmi lesquelles, le magicien le savait, se trouvait un nouvel oeuf encore plus prometteur.
L'immortel sorcier qui avait autrefois trempé ses lèvres à la source de jouvence, comblé par la réussite de son prodige, ramassa les plis de sa longue robe et s'assit sur son banc, sa tête aux longs cheveux neigeux posée sur l'accoudoir de son bras gauche. Il caressa son vieux chat noir qui venait d'un bond leste de grimper sur ses genoux. Ce petit compagnon aux yeux verts mourrait dans un an, son maître le savait, comme il connaissait beaucoup de choses passées et à venir... Dans une commune satisfaction du présent l'homme et la bête s'endormirent enfin conjointement, au cœur de la nuit, dans la lueur falote des braises du foyer.
Mais qui endort son corps endort aussi son esprit ! Le chat fut le plus prompt à s’éveiller et sauta prestement sur le sol en proie à une vive alerte. Radja se réveilla à son tour en sursaut alors que la porte de son oratoire de labeur, pourtant fermée à clé, se refermait en grinçant sur ses gonds. Une troupe de rôdeurs s’agitaient vivement à l’extérieur et le bruit d’une galopade précipitée signa leur fuite, masquée par les ténèbres qui noyaient encore d'un lourd manteau sombre les alentours de la modeste demeure sylvestre de Radja. Dédaignant une poursuite qu’il devinait inutile le magicien se désola du désordre qui régnait à présent dans la pièce. Par dessus-tout, avec un effroi mêlé de tristesse il constata la disparition de la fleur rouge qu’il venait de faire naître, que l'antique chapitre sur les prodiges du livre d'Armoud mentionnait sous l'appellation de « Fleur de cinabre ».
Cette merveille du grand art synthétisait l'union des contraires et possédait la puissance intrinsèque de dix mille soleils. Portée par des mains éclairées elle procurait le pouvoir d'agir sur l'univers dans son essence et ses manifestations. Elle commandait aux éléments, permettait d'atteindre la part cachée de la nature et réalisait l'union parfaite de l'homme cosmique afin de rendre actif tous les phénomènes dans le creux d'une seule paume bienveillante. Mais soumise à un esprit involué elle devenait l'arme absolue, la force de destruction ultime, une menace terrifiante pour toutes les existences, assujettie à une intelligence corrompue par la soif de sa propre domination sur la matière. La « Fleur de cinabre » donnait le pouvoir suprême et la capacité d’enchaîner à soi les trois règnes, les quatre éléments et en fin de compte l’astral de tout organisme. Ce condensateur d’énergie modulant au gré de son propriétaire les influences sidérales n’était heureusement encore qu’en gestation, et seul Radja possédait parmi les vivants la capacité de la réveiller, de la faire éclore, au prix certain d’un énorme travail.
A présent il regardait les bocaux brisés et les cornues vidées ou renversées gisant éparpillées sur les établis. Il se demandait qui pouvait, dans le monde connu, avoir ainsi intérêt à commettre un tel attentat contre la vie ? Comment les voleurs pouvaient-il se douter que Radja réussirait la première étape menant à la réalisation de la « Fleur », quelques heures seulement auparavant, alors qu’il avait tant de fois échoué ? Les ancêtres avaient autrefois fait alliance avec les forces aussi obscures que lumineuses… Le seul témoignage de leur science résidait tout entier, soigneusement occulté, dans le gros grimoire de Radja, exemplaire unique qui révélait aux yeux compétents la recette complète de cette « Fleur de cinabre ». Les stupides voleurs l’ignoraient sans doute puisqu’ils avaient délaissé l’ouvrage, au profit de l’objet formidable, pourtant germe encore inutile ! Pour un temps, du moins Radja l’espérait-il, les merveilles cachées de cette prodigieuse découverte resteraient lettre-morte épargnant la terre-mère et la paix inconsciente de ses multiples sujets. La « Fleur de cinabre », gardienne du Feu, formidable expérience, outil impressionnant capable de réenchanter le désenchanté ne saurait pour le moment obéir à l’esprit avide qui venait de le subtiliser. Toute les dérives devenaient possibles à celui qui réussirait à maîtriser pour son compte la magique création et cette redoutable éventualité faisait frissonner désagréablement Radja d’un violent pressentiment. Le but tant désiré des travaux de Radja, cette sagesse ultime, l’éternelle fertilité divine, cette salutaire transmutation maniée par un cœur pur deviendrait brusquement aux mains d’un tyran un horrible vecteur maléfique. Ce dernier précipiterait alors l’humanité dans le gouffre où le monde se terminera un jour, dans les cris et le tumulte d’un au-delà de terreur, avec au bout du compte, pour chacun, le froid, la faim, la soif, la douleur. Peut-être, en définitif, le voleur de la « Fleur » ignorait tout des possibilités formidables de son funeste geste et ce vol n’exprimait somme toute qu’un geste d’appropriation absurde et inconséquent.
Radja chassa les visions qui l’accaparaient, interposant le présent sur ses craintes légitimes, pour se préparer à sortir. Il voulait rejoindre la citadelle d’Ophiane où résidait le jeune roi Ominoé afin de le prévenir du sombre événement, car il est de toute importance qu’un souverain sache toute chose… D’autant plus que ce simple larcin possédait en soi la capacité de changer radicalement la face du monde, dans les méandres d’innombrables ruisseaux de sang. Le vieux mage ajusta son capuchon puis il referma la porte de sa demeure, crevant de peur pour la première fois de son immense vie. Il enferma dans une grosse boîte de métal étanche le grimoire devenu maudit et l’enterra profondément au pied d’un gros chêne millénaire, avant de se lancer ensuite dans un galop éperdu à travers les sentiers d’Obyn. Les arbres, vaillants gardiens de la terre, dormaient de leur torpeur automnale à peine troublés par le sifflement de quelques oiseaux qui survolaient sans énergie les hautes frondaisons. Un vent froid cinglait le visage ridé du cavalier. Une lumière glacée mais encore triomphante inondait la forêt immobile mais l’esprit de Radja restait vif.
Il savait trouver le château d’Ophiane dans une disposition particulière car on s’apprêtait à y célébrer les noces d’Ominoé le blond avec la brune Ilsa d’Obyn, fille de Mitobatz, le propre petit-fils du magicien. En tant que roi des Naoques, Mitobatz régnait à présent en maître avec son épouse Eyonnaï sur toutes les tribus éparses et un vaste territoire étendu sans frontières, au cœur de la grande forêt, comme l’immense empire informel du peuple Naoque. Cette union célébrerait l’unité d’Obyrukbar en faisant d’Ominoé le successeur présumé de Mitobatz, bien que n’étant pas Naoque lui-même, alors qu’il était déjà de fait le prince légitime de toutes les domaines situés à l’Ouest du monde connu. Les ancêtres appelaient ces terres le royaume d’Oberayan, mais l’île-citadelle du même nom qui faisait autrefois son orgueil n‘était plus qu‘une cité disparue, engloutie à présent profondément sous les eaux de la mer d‘Anyg. Ce n’était pourtant certes pas une vile stratégie qui présidait à ce mariage, car Ominoé se trouvait foudroyé d’un amour réciproque pour la princesse Ilsa, à l’impressionnante beauté. Sans être fée, au sens propre du terme, la jeune et jolie fille unique de Mitobatz et d’Eyonnaï possédait quelques pouvoirs, en particulier le don de prophétiser, avantage sans doute légué par sa grand-mère Argamone au lin blanc, connue pour être la fée d’Obyn, aussi appelée par le peuple depuis des temps immémoriaux la blonde fée au rouge rubis. Fille de Radja-Minesh, Argamone possédait comme lui l’immortalité, ce qui lui gardait les traits d'une jeune femme insensible au vieillissement et Radja se réjouissait par avance de la retrouver entre les murs d’Ophiane où elle serait forcément présente, en vue des noces de sa petite-fille.
Le mage traversa à toute allure les terres qui le séparait des rives de l’Aïyezuz au milieu des eaux duquel trônait l’imposante cité. Il s'approcha doucement d'une large grève d'ocre. Celle-ci servait de quai naturel aux pêcheurs, dont témoignaient une dizaines de barques couchées sur le flanc, inondées à cette heure par la pâle lumière d'un soleil blanc. Séduit, Radja arrêta son cheval, bride au col, pour se repaître de la glorieuse vision qui s'offrait à lui. Fille de nombreux combats, la splendide cité fortifiée d'Ophiane jetait sur l'azur la masse de ses hautes tours crénelées où flottaient au vent d'innombrables bannières brodées de l'aigle en signe des réjouissances à venir. Une forte garnison occupait en permanence les murs épais de la citadelle et les silhouettes nonchalantes des gardes se dessinaient clairement aux chemins de ronde des enceintes, remarquablement architecturées. Radja devinait que les archers postés derrière les meurtrières, même saouls, ne relâchaient jamais leur guet vigilant. Isolée au centre des flots tumultueux de l'Aïyezuz, Ophiane, fière de son histoire agitée, abritait une forte population qu'administrait remarquablement le jeune Ominoé avec les sages conseils de sa mère Roxellane, aidé d’une rare intuition pour cet age. En particulier, tous louaient son dynamisme clairvoyant et son intelligente opportunité lorsqu'il veillait à établir une saine osmose entre ses domaines et les intérêts des nombreuses tribus Naoques, qui voisinaient alentour en grand nombre, lesquelles n'acceptaient que la seule autorité de Mitobatz résidant loin de là. Ors, le mariage de la fille de ce dernier ferait d'elle la nouvelle princesse d'Obyrukbar. L'affaire réjouissait à l'unanimité les habitants divers de cette contrée qui se partageaient équitablement la prodigalité abondante de ces vastes fiefs boisés. Lentement, comme apaisé par la vision d'Ophiane qui savait se montrer aussi forte que belle, le vieux magicien talonna son cheval afin qu'il le mène à l'embarcadère unique conduisant à la cité. Un lourd chaland l'emporta finalement en compagnie de sa monture vers l'une des portes de la citadelle, où Radja pénétra, chassant joyeusement du pied quelques volailles effrontées, pour se diriger promptement en direction du donjon royal.
Malgré sa hâte de rencontrer Ominoé, son premier désir fut de rejoindre les appartements de la reine Roxellane, alitée depuis un certain temps par une cruelle maladie qui la tuerait bientôt. Le mal impitoyable prouvait qu'il n'épargnait pas les fées, car la mère du roi, à l'instar d'Argamone, par ailleurs grand-mère de sa future bru, comptait parmi les rares "Belles-Dames" d'Obyrukbar. Le vieux mage frappa enfin à la porte close et se laissa introduire auprès de la pauvre malade, dont la mort inéluctable ternirait sans doute les noces de son fils. Epargné lui-même à jamais d'un tel destin, Radja-Minesh posa sur la table de nuit le flacon qui contenait l'élixir concocté par ses soins, qu'il n'avait pas oublié d'emporter parce que cette potion calmerait efficacement les douleurs de sa noble amie. Belle malgré son age vénérable, car elle restait fée, Roxellane gisait au centre de son grand lit, pâle, les traits du visage tirés et amaigris, un sourire douloureux figé sur des lèvres sans éclat :
-« Où va la nuit quand le jour la chasse ?, c'est un tel réconfort de vous voir, Radja!»
Le mal la rongeait lentement depuis la mort d'Orvan, son mari poète, et plongeait Ophiane dans une tristesse incommensurable. Inspiré d'un éclair de réminiscence fulgurant, Radja se rappela avoir autrefois veillé Roxellane dans cette même chambre alors que la reine se trouvait terrassée par la peste, aux portes de la mort. La poudre de licorne l’avait alors sauvée mais cette panacée était visiblement inefficace contre ce mal-ci. Il semblait bien que le splendide corps physique de Roxellane ai accompli son temps sur la terre. Radja repoussa l'une des longues tresses de la reine qui courait sur le lit pour se faire une place et s'assit en prenant la main droite de la malade dans les siennes :
- « La nuit fuit devant le jour, certes, mais c’est pour mieux se remplir d’étoiles ! Comment vont les affaires d’Ophiane, belle-amie ? ».
- « Eh bien! il n'est pas dit qu'une fée meure sans une de ses sœurs à son chevet ! Votre fille Argamone est ici et sera folle de joie de vous savoir en ces murs. Mon petit frère Baltran qui règne à présent sur l’archipel d’Aoz depuis la mort de mes parents a promis de venir, si les vents maudits se montrent cléments. Mitobatz et Eyonnaï sont en route. Il faut dire qu’Ominoé et Ilsa forment un couple tellement attachant ! Je suis heureuse pour eux. Même le roi Laskiar de Myrka devrait quitter son lointain désert du Sihir pour nous rendre visite, on parle peut-être de Kania l’Amazone, qui quitterait exceptionnellement sa belle cité de Fajak-Shâm, aussi d’Ayëlis Oléonna et d’Udzina Tsuc, les reines de Faï-Baileyth, ce qui ne devrait pas nous rajeunir !... Vous voyez, je suis comblée. D’autant que ce monde vit en paix depuis tellement longtemps... Il devrait être aisé pour une reine de le quitter! »
Roxellane plongea ses yeux magnifiques dans ceux du magicien qui ne répondit rien. Une vague de complicité nostalgique les submergea au souvenir du temps passé. Radja serra plus fort la main de la reine, attentif seulement aux douces effluves de violette qui embaumaient la chambre, sans chercher à retenir l’émotion qui parcourait son vieux corps :
- « Les vies des humains sont comme les arbres d’Obyn : soumises à leurs propres saisons. La votre termine son hiver, c’est certain, mais le soleil brille toujours sur votre tête et s’épanouit dans le changement des jours qui passent. Il vous faut encore les traverser de la façon la plus saine et la plus positive. Le chagrin et la détresse sont le fardeau de ceux qui restent, pas de ceux qui s’en vont ! Vous pouvez encore faire preuve de créativité, même au fond de votre lit ! Avec l’aide d’Armoud ouvrez grandes ouvertes les portes de l’inspiration. La quête d’un bonheur quotidien n’est-il pas déjà en lui-même un projet existentiel? »
Le vieux magicien ne parlerait pas de la « Fleur de cinabre » à Roxellane. Il la laisserai doucement rejoindre Orvan vers cet autre-monde, dont personnellement l’eau du puit d’immortalité lui interdisait l’accès. Quittant le lit, il se releva, voyant la fatigue emporter Roxellane dans un profond sommeil qui n’était pas encore son dernier. Sans bruit, il quitta la chambre et se fit mener dans les appartements de sa fille, laquelle, comme une gamine, plongea aussitôt sur lui d’un air épanoui. Bien que très, très vieille, Argamone ayant bu elle aussi dans son enfance au puit de jouvence, portait sur son visage les traits d’une exquise jeune fille blonde, resplendissante, comme à son habitude. Lâchant dans son sillage d'exquises bouffées de jasmin elle se couvrait de colliers rutilants et précieux où bataillaient dans la lumière de nombreuses escarboucles, saphirs, sardoines et diamants. Tous ces bijoux embellissaient une robe de grand prix dont les amples manches caressaient délicieusement ses bras fins et délicats. La fée d’Obyn entoura plus fortement son père, charmant ce dernier de sa voix cristalline et posée, qui révélait toutes les nuances d’une âme profonde et sensible :
- « Sois le bienvenu, je suis heureuse de te voir plus tôt que prévu, tu n’oublies donc pas les noces qui se préparent ? Ominoé et Ilsa sont si beaux ensembles! je n’ai jamais vu de futurs mariés aussi épanouis ! »
D'une façon presque imperceptible, les rides du visage de Radja se creusèrent un peu plus. Sans doute un peu trop brusquement à son gré, il repoussa soudain sa fille en la fixant intensément des yeux :
- « J'ai percé le secret de la "Fleur de cinabre" mais je viens de me la faire voler comme le dernier des collégiens... »
La figure d'Argamone se décomposa car elle connaissait toutes les implications d'un tel aveu :
- « La "Fleur de cinabre", achevée ?»
- « Non, par Armoud, heureusement non ! mais celui qui la détient à présent pose sa masse sur les piliers du monde.»
- « Alors, c'est peut-être l'explication d'une récente prophétie d'Ilsa, qui affirme sentir pour ce pays l'approche d'un grand danger, sans donner plus de précision. Elle se trompe rarement, son père est mon fils, ce n'est pas une Belle-Dame mais quand même elle a du sang de fée, tu le sais bien !»
C'était la vérité. Les Naoques d'Obyn portaient une grande attention aux oracles d'Ilsa, plutôt rares, mais terriblement pertinents et mille fois vérifiés. Argamone arpentait à présent la pièce scrutant sans les voir les riches tapisseries qui couvraient abondamment les murs de pierres apparentes. Plongée dans ses pensées, elle considérait avec incrédulité la négligence coupable de son père, dont elle connaissait pourtant l'humeur parfois fantasque, car il sous-estimait souvent la puissance de sa haute science et la convoitise dont elle faisait l'objet auprès du commun des mortels. Elle noua nerveusement les phalanges de ses longues mains comme si ce geste anodin permettait d'éclaircir ses idées :
- « Il faut prévenir de suite Ominoé mais... J'y suis à présent, ce n'est pas le mariage du prince qui t'as conduit ici si tôt, n'est-ce-pas? »
- « En effet, j'avais l'intention de venir, c'est vrai, mais le roi doit savoir c'est aussi ma conclusion ! le plus tôt sera le mieux car nous devons retrouver la Fleur sans tarder. »
Sans rajouter une parole, Argamone conduisit son père deux étages plus bas où elle savait Ominoé présent. Le jeune roi se restaurait en effet en présence d’Ilsa et fit aussitôt un accueil chaleureux aux nouveaux venus, laissant Radja embrasser son arrière-petite fille avec un bonheur réciproque non dissimulé. Grande, au corps parfait, Ilsa rayonnait d’un teint lumineux au hâle velouté, imposant à tous l’évidence de sa sauvage beauté brune, héritée du mélange de sa mère d’Anamaying et de son père Naoque. Souple comme une liane, elle se déplaçait comme un chat, embaumant discrètement le chèvrefeuille, retenant chacun des pas de ses hautes jambes suavement bronzées, avec une grâce consommée et la noblesse des enfants d’Obyn qui portaient encore dans leurs gènes toute la vivace sagesse de la grande forêt. Ses longs cheveux noirs battant librement ses épaules musclées, elle se tenait droite et réservée, vêtue d’une longue robe de velours jaune et vert, imposant sans ostentation l’énergie sympathique de sa glorieuse jeunesse. Scintillants d’humour, ses grands yeux noisettes brillèrent malicieusement lorsqu’elle tira par jeu la longue barbe blanche de son ancêtre immortel. Ominoé se tenait toujours à l’une des extrémités de la table, charmé du touchant tableau. Pâle à côté de sa promise, il possédait quand à lui une longue chevelure blonde et bouclée, les traits avenants conjuguant les beaux yeux vifs et la douce intelligence de sa mère. Il paraissait plus mûr que son age, laissant transparaître une grande confiance en lui. Aux premiers jours de sa naissance on l’avait soupçonné de tenir quelque pouvoir surnaturel, étant fils de fée, mais il n’en était rien. Cette particularité lui avait valu d’être enlevé par Naydzam et Yedzsha qui comptaient le sacrifier, mais leur stratagème avait heureusement échoué. Ominoé n’avait jamais combattu dans ce monde en paix, mais les joutes et tournois amicaux auxquels il avait de nombreuses fois participé prouvait chez ce jeune homme l’essence d’un guerrier valeureux.
Message édité par talbazar le 13-01-2008 à 12:08:21
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