CHAPITRE 5
La bataille du bois brûlé
Or, voici qu’un cavalier se présenta à l’entrée de la porte d’Ophiane, hurlant qu’on abaisse le pont-levis, ce qui fut fait avec beaucoup de méfiance, car l’épisode de l’espion hantait encore toute les mémoires. Toutefois, on attendit la venue d’Orvan et de Radja Minesh pour lever la lourde herse métallique permettant de laisser le libre passage au Naok, porteur selon lui d’une nouvelle d’extrême importance. Orvan laissa entre lui et le nouveau venu une distance prudente, alors que Samoniozd arrivait derrière lui, l’épée à la main. Le cavalier, d’une tribu inconnue, affirmait provenir tout juste de la zone incendiée, et l’odeur de brûlé qui imprégnait ses vêtements plaidait en ce sens. L’homme venait de rudement galopé, car son petit cheval suintait d’écume. Orvan remarqua la terrible hache de combat qui remplaçait l’habituelle épée de fer attachée normalement aux hanches des Naoks. Cette originalité n’était pas la seule, puisque sur le cheval de cet homme se voyait une véritable selle de cuir, digne des artisans d’Oberukbar, ainsi qu’une paire de magnifiques étriers ! Le seigneur d’Ophiane regardait le Naok s’exprimer avec empressement et remarqua enfin qu’il lui manquait la main gauche, amputée bien au-dessus du poignet.
Ce rude guerrier, après avoir accepté une solide rasade de vin, qu’il but d’un trait, révéla qu’une grande armée suivait rapidement le front de l’incendie, et qu’il s’agissait sans nul doute possible des hommes au dragon noir, qui semaient la terreur et le meurtre sur les sentiers d’Obyn. Devant le fléau, les tribus vivant à l’orée d’Oberukbar s’étaient coalisées temporairement. Lui-même, qui s’appelait Iulegadt et se trouvait être le chef d’une tribu modeste de l’Ouest, venait demander l’aide d’Ophiane et des hommes de Samoniozd. Ce dernier, toujours en retrait, impassible, tardait à baisser son épée, rempli d’une prudence exacerbée, que les temps commandaient. Mais Radja Minesh invita finalement l’homme à rejoindre le confort du village, puis, après son passage, ordonna d’un geste la fermeture du pont-levis et l’abaissement de la herse, qui, bien graissée, descendit sans un bruit.
Iulegadt n’était pas chef pour rien. En effet, les Naoks, en temps de guerre, se donnaient pour chefs des hommes de guerre, et le nouveau venu représentait le type parfait du guerrier. Guère affecté par son infirmité, ancienne blessure d’un mauvais combat, il compensait son handicap par une dextérité remarquable de la main droite, ainsi que d’une foule d’astuces ingénieuses. Les cheveux longs, à l’instar de la plupart des Naoks, la barbe épaisse, Iulegadt arborait un tatouage rituel sur la tempe gauche, qui rendait son regard des plus étrange. Un large pectoral en os, purement décoratif, protégeait vaguement sa poitrine, et une belle torque d’or enserrait son cou épais. D’une force physique exceptionnelle, d’une intelligence qui se devinait, le guerrier n’avait pas craint de quitter seul sa tribu pour s’aventurer en direction d’Ophiane, ce qui prouvait un réel courage, ou pour le moins une témérité respectable. Argamone, pour une fois pâle et tremblante, s’approcha à son tour, ne sachant comment aborder Iulegadt. Une question essentielle semblait la tarauder, qu’elle hésitait à poser au Naok, comme si elle craignait d’être trop affectée par la réponse. Cette attitude ne correspondait pas à l’assurance triomphante qu’affichait la fée ordinairement, en toute circonstance :
- « Que savez vous de cette rumeur qui donne Mitobatz pour vivant ? »
- « On le dit réfugié avec Eyonnaï, son épouse, sur l‘archipel d‘Aoz. Mais le vent maudit et les courants contraires n‘ont jamais été si violents. Plus qu‘en tout autre temps, les barbares du sud sont coupés du monde ! Mais si cette nouvelle peut se vérifier, c‘est une bonne nouvelle, car les tribus sont las de leurs divisions. Elles se rallieront à leur ancien roi, s‘il peut reprendre le trône d‘Obyn. Des tribus unies sous une bannière unique, voilà bien ce que réclament les jours sombres que nous vivons !»
Un spectateur attentif aurait perçu le vacillement imperceptible d’Argamone, en apprenant que son fils puisse être sain et sauf. Toutefois, elle craignait l’esprit naturellement fabulateur des Naoks, prompt à broder des légendes sur ceux dont ils faisaient leurs héros. De plus, une ancienne malédiction liait Eyonnaï à son ancien mari, le Gobelin Ulum Fekloïr, qui l’empêchait à jamais de quitter son château. Avait-elle trouvé le moyen de rompre le charme ? Argamone rejoignit plus tard ses appartements, pleine d’un espoir qui faisait battre à tout rompre son cœur immortel. Elle se rendait compte que la force de Yedzsha grandissait d’une manière inouïe, puisqu’elle-même perdait progressivement tout ses pouvoirs de fée. Elle comprenait enfin que ce n’était pas l’obstination obtuse de Roxellane qui l’empêchait actuellement de recouvrer l’intégralité de ses dons, mais bien la volonté inique de Yedzsha, qui les lui confisquait à l’aide d’un mystérieux sortilège.
Les Nahoks d’Ophiane accueillirent Iulegadt avec les honneurs dus à son rang, alors qu’Orvan et Radja Minesh s’inquiétaient de la marche à suivre, compte tenu des dernières informations. Il était certainement préférable de clore solidement les portes d’Ophiane sur l’invasion des dragons noirs, car la citadelle résisterait à coup sûr aux assauts les plus violents, supportant sans tomber le siège le plus long. Mais Iulegadt venait de braver les dangers d’Obyn pour réclamer une aide que les hommes de Samoniozd estimeraient sacrilège de refuser. Enfin, Orvan bouillait de se mettre à l’épreuve du combat, et se montrait impatient de recueillir les fruits de son intense entraînement en compagnie de son ami Naok. Le nouveau seigneur d’Ophiane pouvait maintenant mettre un visage sur les destructeurs du monde connu, et cela le remplissait de la force et d’une volonté inébranlable d’en découdre. Apprenant que les Naoks quitteraient la sécurité de la citadelle pour aller dans trois jours guerroyer contre les dragons noirs, Roxellane pâli, effrayée de perdre Orvan, mais elle savait que des batailles étaient prévisibles et nécessaires, pour retrouver son fils et la stabilité du monde. Ainsi l’ennemi serait enfoncé sur son propre terrain, à savoir les bois récemment incendiés, où se voyait désormais un paysage désolant de troncs calcinés et de roches noires mises à nues.
Le lendemain, Roxellane s’alita, en proie à une forte fièvre, et tout le château s’alarma, car on reconnu dans ces premiers symptômes les signes inquiétants de la peste. Emer Soufir se déplaça, les poches remplies d’herbes autant que d’espérance, Radja confectionna également des drogues supposées efficaces, mais une onde malveillante tournait autour du lit de la princesse, dont l’état empirait d’heure en heure. Malgré les risques de contamination, Orvan ne quittait plus la couche de son amie, attentif à ses moindres désirs. Malgré sa faiblesse et sa douleur, Roxellane réclama à son chevalier un poême qu’Orvan lui délivra tristement les dents serrées :
Un grand trou sombre
Ta mon notre ombre
Sur le mur
Brise l’astre du jour
Enfin venu
D’un coup d’épaule
Dénudée
Déjà amaigrie par la famine, Roxellane ne montrait plus que l’ombre d’elle-même, et c’était une impression étrange que la pire laideur puisse se greffer sur la plus incommunicable beauté. Les Naoks centraient quand à eux leurs activités sur les préparatifs des prochains combats, pour lesquels tous s’activaient à tenir leurs armes impeccables, dans la proximité du départ. Les anciens crânes légués par les ancêtres furent aspergés d’ocre et placés en cercle sur de pieux, au centre du village. Ce mélange d’anciennes coutumes, directement héritées des temps sauvages, contrastaient singulièrement avec l’ordonnance et la proximité des créneaux d’Ophiane, qu’une poignée de Naoks gardaient négligemment. Roxellane tomba dans un sommeil mortel, et sa peau se couvrit des immondes traces du mal, que Faiyalniak s’efforçait de soigner, malgré sa répugnance et le danger évident que cela représentait. La jeune Naok s’était tellement attachée à Roxellane, qu’elle bravait la mort s’en même en être pleinement consciente, complètement concentrée sur les besoins de la princesse.
Trois jours après l’arrivée d’Iulegadt, l’armée de Samoniozd s’ébranla enfin en direction du Nord, ne laissant que d’indispensables sentinelles aux murs du château. Si Roxellane n’avait pas été, en cet instant, aux portes de la mort, elle aurait vu que cette expédition guerrière n’était pas semblable à celle entrevue dans son petit miroir, puisque ni elle, ni Argamone, ni Radja n’accompagnait la colonne. Par contre, Iulegadt chevauchait en tête, regardant avec circonspection les chars de combat en osiers que Radja avait depuis longtemps donné l’ordre de construire, et qui prouveraient bientôt, selon le magicien, leur utilité. En plus de ces engins, il confiait à leurs conducteurs quelques mystérieux cristaux, qu’il appelait des « larmes d’Armoud », supposés faire des ravages, une fois projetés sur l’ennemi. Debout au milieu du pont-levis, le sorcier d’Obyn regarda partir le dernier cavalier vers son destin, puis il ordonna l’abaissement de la herse avant de retourner dans le donjon. L’inquiétude barrait le front du vieil homme, car les Naoks ne s’embarrassaient pas de tactiques militaires et de plans élaborés, préférant la confrontation brutale à toute autre stratégie. Heureusement, les hommes au dragon noir étaient eux-même des Naoks, ce qui valait grandement mieux. En montant l’escalier hélicoïdal, Radja déroula le petit rouleau de parchemin que lui avait confié Orvan avant de partir, en lui recommandant sa lecture après son départ. Le vieux magicien décrypta la belle calligraphie du poète, d’un air satisfait :
Ultime issue
D’un combat tutélaire
Aux aurores fécondes
Pour un cœur qui se met
A battre
Oriflammes mouvants
De cellules en désir
Alors que déjà
Sur mon visage
Se dessinent les rides
De l’enfant à naître
Radja posa le feuillet sur la table, près de la carte des territoires du Nord qu’il venait de finir d’annoter. Puis il rendit visite à Roxellane, dont la vision cadavérique lui creva le cœur. Venu à la demande du magicien, le sorcier du village Naok pénétra dans la pièce, psalmodiant une ancienne litanie destinée à Falkin-Wallus, une amulette emplumée à la main, comme un dernier recours. Malgré lui, le vieux sorcier d’Obyn laissa perler sur sa barbe blanche une larme vite contenue, dans la pénombre de la chambre dont tous les rideaux tirés masquaient le nouveau jour.
L’armée d’Orvan et de Samoniozd avançait vite, suivit par un cortège braillard de noirs corbeaux avides de charognes. Le temps fraîchissait et les hommes se taisaient, engoncés dans leurs lourdes capes, attentifs au bruissement du feuillage, que des sautes de vent chahutaient, annonciateurs de pluie. Pendant qu’ils glissaient au milieu des grands troncs, les pensées des guerriers allaient toutes vers les prochaines heures, qui les feraient vaincre ou les délivreraient d’une existence de vaincus. La forêt d’Obyn elle aussi semblait craindre des événements douloureux. Une impression de tristesse émanait de l’entrelacs des branches qui balayaient le sol, comme si les arbres refusaient pour une fois de se nourrir du sang des hommes qui allait bientôt couler. Un ciel couchant bas et gris enveloppa les bois, obligeant l’armée à bivouaquer, sans même installer de tentes. Quelques foyers furent juste allumés, autour desquels les hommes las s’accroupirent, enfermés dans leurs capes, se relayant tour à tour pour chanter doucement de tragiques mélodies. Le lendemain, l’avancée fut la même, puis ils croisèrent un village Naok qui semblait les attendre. Les homme valides de cette tribu se joignirent aussitôt à la troupe en marche. La pluie tombait drue depuis le matin, et les chevaux nerveux obéissaient mal. Orvan devenait par moment le point de mire de ces hommes rudes, car il revêtait seul l’armure des chevaliers d’Oberukbar. La cotte de maille commençait d’ailleurs à rouiller avec l’humidité, ce qui le contraria grandement, le jeune seigneur étant attentif à paraître au mieux de sa prestance. Son cœur était déchiré en pensant à Roxellane qu’il abandonnait dans son lit de souffrance, mais il n’avait pas le choix. Il espérait seulement qu’elle serait rétablit à son retour, et pour ça il faisait pleinement confiance à Radja Minesh.
Ils pénétrèrent finalement dans la zone incendiée, devant laquelle la troupe toute entière s’arrêta d’un même mouvement, sans en avoir reçu l’ordre. La vision de la forêt saccagée dépassait l’entendement des Naoks, qui vénéraient encore grandement cet univers mystérieux. Devant eux une épaisse couche de cendre grise avait mangé l’humus, libérant çà et là de maigres griffes d’arbres calcinés et morts. Plusieurs centaines d’hectares venaient d‘être consumés, et le fragile équilibre de la forêt irrémédiablement détruit. Pour les Naoks, les arbres vivent et parlent entre eux au sein des futaies, et nul doute que le silence religieux des guerriers à la vue du sinistre n’ait été chargé de durs reproches. Des Naoks pourtant avaient signés ce crime, des hommes tatoués d’un dragon noir sur le bras contre lesquels ils devraient bientôt se battre ! Le sacrifice de la forêt dévorée par les flammes serait également celui de ses fils les plus aimés. Samoniozd fouetta son cheval de ses jambes nues, donnant sans mot dire le signal du départ. Les bêtes s’enfonçaient dans la cendre volatile, qui recouvrait tout, obligeant les hommes à se cacher la bouche des pans de leurs capes relevés. Par endroits, quelques souches fumaient encore, comme si le feu avide ne saurait être rassasié. Des guerriers toussaient, d’autres essuyaient de leurs doigt sales leurs yeux rougis par la fumée. Puis, alors qu’ils progressaient ainsi depuis deux bonnes heures, un Naok reçut une flèche en plein front avant de tomber lourdement de son cheval.
Comme une vague hurlante, les ennemis embusqués se révélèrent, déferlant derrière la crête d’une colline scalpée par le feu. Celle qu’on appela par la suite la bataille du bois brûlé s’engagea de suite, terrible et sans merci. Les dernières pluies rendaient le terrain boueux, d’un mélange pâteux de terre calcinée et de cendre épaisse, dans lequel les chevaux pataugeaient en hennissant lamentablement. Ailleurs, la couche de poussière grise, encore chaude, avait rapidement séché pour s’échapper en fins tourbillons pulvérulents autour des combattants, maculant les bêtes et les hommes en s’imprégnant de leur sang. Iulegadt, son poignet valide placé dans la dragonne en cuir du manche de sa hache, ne ménageait pas ses coups et tapait dur. Orvan tenait Albus à deux mains, fouettant l’air comme un beau diable, à la recherche d’une victime que l’épée à la garde d’or trouvait souvent. L’armure du seigneur d’Ophiane recevait des coups terrifiants, remplissant à merveille son office, sans lequel Orvan aurait certainement trouvé une mort rapide. Samoniozd se démenait à pied, pris d’une soudaine folie destructrice qui clouait de terreur ses rares adversaires, avant qu’ils ne meurent. Les boucliers se fendaient sous la violence des coups, les lances éclataient et parfois les épées se brisaient dans les corps; des deux côtés les hommes tombaient, terrassés par la pluie de flèches qui s’abattait sur eux.
Un moment, l’un de ces maudits traits se ficha brutalement entre les côtes d’Iulegadt, le désarçonnant aussitôt. Sans lâcher sa hache, que la dragonne retenait solidement, le grand guerrier percuta le sol en criant de douleur. Rapidement, il enleva de ses propres mains la flèche qui l’avait terrassé, mais perdant du sang abondamment, il sombra dans l’inconscience au pied de sa monture effrayée. Avec grande surprise, Orvan trouva au bout de son épée des femmes, peu nombreuses, qui se battaient mieux que les hommes. Il vint à bout, avec difficulté, d’une grande guerrière rousse, dont le casque doré se révélait d’une richesse inouïe. Ces Amazones provenaient sans doute des montagnes du Nord-Est, et n’avaient rien à voir avec les quelques corps d’Amazones du monde connu. Orvan redoubla de fureur contre ces guerrières, comme si derrière celles-ci pouvait se dissimuler l’âme noircie de Yedzsha. Les chars prévus par Radja étaient inopérants, car les rayons des larges roues s’embourbaient dans la fange grisâtre, aussi la plupart de leurs conducteurs furent rapidement égorgés. On lança toutefois quelques « larmes d’Armoud » au milieu des ennemis, et les cristaux explosèrent en provoquant d’affreux ravages. Pourtant, l’issue du combat ne tournait pas à l’avantage des troupes d’Orvan. Lui-même sentit un moment la morsure du fer sur son bras, traversant la cotte de maille, et la douleur de la blessure le rendit dangereusement moins vaillant. D’ailleurs, la fatigue s’emparait des bras et des corps, ralentissant le rythme des tueries. Insensiblement, la situation devenait même désespérée pour les troupes de Samoniozd. Les pertes devenaient lourdes, les attaques de l’ennemi mieux exécutées. La victoire des dragons noirs semblait à portée de main, au grand découragement d’Orvan et de Samoniozd; qui luttaient encore avec acharnement. On envoya un pigeon chargé d’un message prévenir Ophiane du désastre. Ainsi prévenu, Radja, contrarié, alla quérir Emer Soufir. Ils gravirent ensuite tout deux les escaliers du haut donjon, aussi vite que le permettaient leurs vieux corps immortels. Puis, se tenant la main, figés dans une posture qui en faisait deux statues vivantes, ils invoquèrent :
-« Par le Soleil et la Lune qui sont notre père et notre mère, par la terre qui peut et sais nourrir ses fils, FAIT NAITRE POUR NOUS LA MATRICE DU VENT ! »
Alors ils firent souffler le vent en tornade sur le lointain champ de bataille. Le prodige épouvanta les hommes au dragon noir, car le colossale tourbillon de cendres et de poussières ne semblait affecter qu’eux. Voyant ce phénomène, les Naoks d’Ophiane redoublèrent d’ardeur, galvanisés par le désordre qui régnait à présent au sein des troupes ennemies. Celle-ci se battaient à présent contre les éléments, courbées sous les rafales qui cinglaient leurs visages en les aveuglant. Pourtant eux aussi au cœur de la tornade, les hommes de Samoniozd profitèrent grandement de l’aubaine et taillèrent leurs adversaires en pièce, sans faire aucun quartier. Une amazone blessée fut pourtant épargnée, car Orvan espérait en tirer des informations importantes. La guerrière, touchée gravement au côté, la figure noircie de boue et les cheveux noirs dénattés, lançait sur le chevalier d’épouvantables regards de chat sauvage. Enfin la lutte s’arrêta. Un panorama désolant s’ajouta au spectacle déjà macabre de la forêt massacrée par le feu. Partout gisaient les chevaux et les guerriers morts, au milieu d’un fouillis de boucliers bandés de fer, de flèches empennées plantées dans les corps et les moignons de tronc charbonneux. Les survivants exténués, tiraient sur leurs barbes, trop fatigués, trop éprouvés pour songer à fêter la victoire. On épargna finalement quelque blessés, qui moururent malgré tout; on ramassa les bannières et les fanions ennemis en même temps qu’on réunissait les siens; on sonna encore quelques cors, dans le but de rallier quelques guerriers égarés. Pour finir on retrouva Iulegadt, exsangue et inconscient, mais toujours vivant. Puis sans même songer à enterrer les cadavres ennemis, sur lesquels Orvan constata bien les tatouages sur les bras, qui figuraient comme unique motif un curieux dragon noir qui se mangeait la queue. Pour satisfaire la curiosité de Radja Minesh, il fit retranscrire le dessin sur un morceau de parchemin. L‘armée victorieuse mais ébranlée et chancelante s’en retourna ensuite lentement vers l’île d’Ophiane.
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