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Heroic Fantazy - Le souffle des loups - tome 3

n°879
talbazar
solve et coagula
Posté le 18-02-2007 à 10:54:43  profilanswer
 

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TROISIÈME PARTIE
 
LE SOUFFLE DES LOUPS

 
Geste du roi Ominoé d’Obyrukbar - chroniques païennes du livre d’Armoud
Troisième rajout au livre d’Armoud
 
N’en eus ket en Obyrukbar
N’en eus ket unan
N’en eus ket eur barz
Evel Orvan !

 
CHAPITRE 1
 
La fin d’Oberayan
 
 En vérité, en vérité, les temps noirs survolaient l’Oberukbar comme de lourdes nuées sombres déchirant un azur trop bleu. Depuis quatre années la peste et la famine, son corollaire, ravageaient l’île-citadelle d’Oberayan ainsi que le domaine d’Ukbar. La grêle succédait aux inondations, la pire canicule précédait des hivers glacés et interminables. Les belles terres à blé blanc devenaient stériles, comme le ventre des femmes. Certains mélangeaient de la terre à leur farine et tombaient gravement malades; d’autres se nourrissaient de serpents et de rats, voire de chair humaine. Le gibier autrefois si abondant dans les fourrés d’Obyn devenait rare. Les loups, en meutes énormes et faméliques, circulaient librement au milieu des villages dévastés et des châteaux ruinés. De violents tremblements de terre secouaient rudement la région et mettaient à bas les remparts les plus solides. Rapide à exercer sa vengeance, la forêt d’Obyn reprenait ses droits sur les cultures délaissées en les couvrant d’une végétation maléfique et envahissante où prédominaient les fougères et les ronces.
  La reine Eyin Nader, amaigrie par la malnutrition, les yeux embués, la chevelure blanchie, le dos voûté, promenait lentement sa frêle silhouette de soixante années dans la salle d’armes du château d’Oberayan. Son mari, le prince Ayang d’Anamaying était mort en combattant  une tribu Naok, dix ans auparavant. Les bardes et les poètes racontaient qu’il s’était couché sur le champ de bataille, utilisant son dernier souffle de vie pour moduler magnifiquement une chanson admirable de son cru. Eyin s’arrêta un instant devant le portrait de son bel époux, retenant ses larmes, puis elle se dirigea devant un autre tableau représentant son fils Elâm, que la peste maudite venait d’emporter le dernier hiver. Elâm, son fils chéri, l’unique fruit de ses amours avec Ayang, avait épousé Roxellane, la fille de Gurwan Ayed et d’Upanisold Rakall, la superbe reine d’Aoz. Avant de mourir, Elâm avait eu le temps de faire un enfant à sa femme, un garçon nommé Ominoé dont Roxellane, fée et fille de fée, lui léguait un visage parfait et des yeux bleus d’une transparence irréelle. Roxellane restait sans nouvelles de ses parents depuis son mariage, parce que le vent maudit interdisant l’accès aux îles de l’archipel d’Aoz ne connaissait plus d’accalmie. Les séismes n’avaient pas épargné la grotte d’Anamaying car la montagne s’était  effondrée sur elle-même, anéantissant pour toujours dans ses entrailles la merveilleuse cité mythique d’Ar la divine avec tous ses habitants. Quant au château d’Eyonnaî et de Mitobatz, respectivement reine et roi de la forêt d’Obyn, il s’était écroulé brutalement sur ses souverains pour ne laisser qu’un énorme et informe chaos pierreux; tuant sous les ronciers l’espoir d’un royaume Naok unifié. A présent, les tribus Naoks formaient de petites principautés, souvent rivales, éparpillées dans les restes de la grande forêt, commandées par des chefs aux mérites variables. Pour aujourd’hui et à jamais, les enfants d’Armoud ne croyaient plus en lui.
  Tous ces évènements vieillissaient Eyin prématurément et celle-ci ne pouvait se départir d’une indéniable mélancolie. Elle pleura longuement en silence devant le doux visage de son fils, puis elle caressa d’un geste bref le tableau d’Ayang, avant de quitter la galerie en retenant les plis de sa robe brochée de pierres précieuses. Le soir venu, elle retrouva Roxellane qui se préparait à la longue veillée d’hiver, assise sous le manteau de la haute cheminée du donjon, où rougeoyait une vigoureuse flambée d’ajonc. Avec une lassitude qu’elle ne chercha même pas à dissimuler, elle s’assit lourdement dans un fauteuil, les yeux posés sur le visage splendide de sa belle-fille hélas tristement émacié par la faim. Roxellane ressemblait à sa mère à s’y méprendre et Eyin dévisageait avec nostalgie ces traits pleins de douceur, cette beauté éclatante et ce corps magnifique vêtu d’une superbe robe de soie rouge étoilée de perles rares. Le charme unique de Roxellane, évident malgré les privations, ravivait chez Eyin le rappel cruel des jours heureux et le doux souvenir d’Upanisold, son amie, la ravissante reine d’Aoz. Un discret parfum de violette environnait Roxellane à chacun de ses gestes qui possédaient en tout la grâce inimitable des fées. Eyin savait que sa belle-fille avait refoulé au plus profond d’elle-même ses précieux pouvoirs, par désir d’être une femme comme les autres et personne ne se souvenait de l’avoir pris en défaut sur ce point. L’abandon de tout surnaturel, cet engagement prit dès l’enfance démontrait chez Roxellane la présence d’une force et d’une détermination peu commune. L’esprit encore nourri par l‘éclat et le charme ineffable de la jeune fille, Eyin se cala plus profondément dans son siège :
- « Quel est cet ouvrage ? »
- « Un bonnet d’enfant que je brode avec un fil d’argent, une layette pour Ominoé. »
 En disant ces mots, elle montra son  travail à sa belle-mère. Du bout des doigts, celle-ci  apprécia la finesse d’exécution de l’ouvrage :
- « La terre à encore tremblé la nuit dernière. Encore plusieurs de ces coups et l’île-citadelle toute entière finira dans la mer ! »   
 Roxellane reporta son attention sur sa couture en prenant un air concentré, approuvant juste du menton car elle partageait les craintes d’Eyin :
-  « Depuis le temps que la mer d’Anyg lèche les plages d’Oberayan, le temps est peut-être venu pour elle de l’avaler ! »   
 Ominoé qui dormait à côté dans son petit lit-clos se mit à brailler et Roxellane se leva pour le poser sur ses genoux, afin de lui donner son sein qu’elle avait parfait :
- « Quand je pense que cet enfant ne connaîtra jamais son père ! »
 Elle pencha doucement la nuque sur le visage de son fils, une larme au bord des paupières,  puis elle lui chanta doucement un joli refrain de l’île d’Aoz que sa mère lui avait elle-même chanté dans son enfance. Eyin se demandait si l’enfant avait lui aussi hérité des dons magiques de sa mère, en dehors d’une indéniable et exceptionnelle finesse de traits.  
 Un jeune homme se présenta dans la pièce. Il s’agissait d’Orvan, un barde qui bénéficiait de l’amitié sincère des deux femmes. Il chérissait pour sa part un amour fou envers Roxellane, pour qui il aurait volontiers donné mille fois sa vie. Bien que n’étant pas insensible à ses charmes, Roxellane se contentait quand à elle d’une tendre mais vertueuse complicité. Orvan embrassa la reine et sa belle-fille, glissant un billet écrit de sa main dans celle de Roxellane qui découvrait ainsi le dernier poème écrit à son intention :
 
Spirale nocive
De lumière blafarde
Yeux grands
Ouverts
Derrière des paupières  
Closes
Aux cils
Bleu-marine
Oscillent
Dociles
Plongeon suprême
Du regard  
Equinoxe
 
 Comme à chaque fois, Roxellane laissa entrer dans son âme le pouvoir des mots choisis pour elle par Orvan, appréciant la poésie qui lui permettait d’oublier un court instant la dureté des temps. Orvan lui-même n’avait pas bonne mine. Tous les habitants d’Oberayan ne survivaient que par la générosité relative de la mer d’Anyg qui permettait encore de rares prises au fond des filets ramenés avec peine par des bras amaigris. Le bruit courait que certaines tribus Naoks reprenaient, avec la muette complicité de la forêt d‘Obyn, leurs anciens rites cannibales. Mais on racontait aussi de pénibles scènes dans les sentiers d’Ukbar : des enfants dévorés par leurs mères, des cadavres déterrés pour être rôtis… Roxellane se rhabilla sans hâte, sous le regard un peu trop appuyé d’Orvan, puis elle se leva pour recoucher son fils à nouveau endormi, ensuite elle rangea le poème dans une boîte en argent où se trouvait déjà une pile épaisse de ses semblables. Ses yeux s’attardèrent un instant à déchiffrer celui qui figurait au-dessus du tas :
 
Regarde bien  
fillette
La porte qui mène  
A tes vingt ans
Rien ni personne
Ne la fera s’ouvrir
Sauf le courant d’air
De tes rêves
A jamais perdus
Dans la chambre glacée
Des maladies adultes
Ferme bien cette porte
Et cours à la fontaine
Des enfants rebelles
Y jeter
La clé
 
 Sans prévenir, les verres de cristal posés sur la table se mirent à tinter bruyamment en s’entrechoquant de plus en plus fort. Un bruit sourd alarma l’île-citadelle qui remuait sur ses bases. Derrière Eyin un gros bloc de suie mêlé de bistre tomba brutalement dans la cheminée. Un peu de mortier se détacha en pluie fine de la voûte du plafond. Le cœur battant, les trois occupants de la chambre n’avaient même pas eu le temps d’esquiver un geste que la violente secousse était déjà terminée. Orvan fut le premier à prendre la parole :
- « Il faudra se résoudre à quitter bientôt cette île car ce château ne résistera pas longtemps à de tels coups de boutoir ! »
 Le lendemain matin l’île trembla à nouveau et la grosse cloche de l’ancienne crypte des saints ancêtres se détacha en se brisant dans sa chute. Une amazone aux yeux cernés par la disette se présenta devant Eyin, une lourde épée emmaillotée dans un tissu humide :
-  «  Un pêcheur m’a remis ceci. Il dit l’avoir rapporté dans ses filets. L’arme est dans un état de conservation exceptionnel !  »
 Disant ces mots elle fit glisser le linge pour découvrir une grande épée magnifique au pommeau d’or niellé. Eyin recula malgré elle, poussa un cri et mangea nerveusement les phalanges de sa main gauche crispée. En effet, elle reconnaissait Puer, l’épée maudite du non moins maléfique Erkall Led, son ennemi intime autrefois jeté mort dans les eaux du chenal d’Oberayan. Elle regardait l’arme, fascinée par l’éclat métallique de la longue lame qui paraissait effectivement comme neuve, malgré son long séjour au fond des eaux d’Anyg. Peut-être les tremblements de terre avaient-ils remués les fonds sableux et ouvert ou brisé le cercueil plombé, libérant cette épée que l’amazone embarrassée posa finalement sur une table à côté d’Eyin avant de se retirer respectueusement. Eyin n’osait pas toucher la sinistre relique. Elle redoutait le terrible présage que constituait cette découverte, au moment où le monde d’Oberukbar souffrait si douloureusement. Horrifiée, elle regarda l’acier luire d’une lumière froide et blanche, son esprit apeuré plein du pénible souvenir du félon tyrannique. Le cerveau confus, elle se retira en laissant l’épée dont la pointe mise à nue se débarrassait de son eau en gouttes transparentes qui tombaient sur le sol artistiquement dallé. Après son départ un inconnu vêtu d’une longue robe noire, le visage masqué par un large capuchon posé sur la tête, pénétra dans la pièce pour s’emparer de l’épée. Il la cacha sous les plis de son vêtement avant de s’enfuir prestement. Plus tard, Eyin s’alarma de ce larcin mais les ordres qu’elle donna pour retrouver l’arme ne donnèrent aucun résultat.
 
La lune
La lune
La lune sur une balustrade
A soufflé la volige
De mes nocturnes certitudes
Échafauds d’âge
Acrobatiques
Sur la nuit
 
 Eyin se retourna vivement au son de la voix d’Orvan qui s’approchait doucement derrière elle :
- « J’ai très mal dormi la nuit dernière, autant mettre cette insomnie à profit…J’espère qu’il vous a plu ! »
 Eyin approuva en hochant la tête. Elle lâcha un faible sourire au poète avant de lui proposer de rejoindre Roxellane qui promenait son fils sur les remparts. La jeune femme ne se trouvait pas sur le chemin de ronde mais Eyin s’attarda quand même un instant,  pour respirer l’air marin qui fouettait les murs du donjon. En dessous s’agitait la cité d’Oberayan, avec le paysage mité de ses multiples toits écroulés par les séismes. De nombreuses maisons gisaient en vastes débris informes que les charrettes évacuaient en longues files lentes, montant et descendant les lourds gravats dans les rues pentues de la cité. De grandes et profondes rigoles creusaient les plages, drainant des eaux grises comme des larmes sombres. Orvan enlaça amicalement les épaules d’Eyin dont un pli amer tirait discrètement les commissures des lèvres. Après un dernier regard sur l’immensité indifférente de la mer d’Anyg, Orvan invita Eyin à rejoindre l’intérieur du donjon :
- « Demain nous quitterons ce château car il devient un piège mortel. Inutile d’espérer échapper vivant si la citadelle devait s’écrouler. »
 Eyin approuva, peu désireuse de renouveler le débat qu’ils avaient depuis longtemps entamé. La reine répugnait à quitter le château de son enfance qui portait en lui tout le poids des ancêtres. Elle savait qu’abandonner ces murs équivaudrait pour elle à une petite mort. Mais les blocs épais déjà détachés des murailles et entassés sans ordre en piles menaçantes figuraient le plus convainquant des avertissements :
- «  Tu as raison Orvan, nous devons nous préparer dans cette perspective. Bien que je ne sois pas persuadée que le château d’Ukbar soit vraiment un asile plus solide. Allons retrouver Roxellane, à présent !»
 Ils croisèrent celle-ci qui parcourait affolée les couloirs du château à la recherche de son bébé qui avait disparu. Aucune servante, aucun page n’était en mesure de dire où se trouvait Ominoé, dont le petit lit clos demeurait vide et muet alors que sa mère l’y avait déposé une heure à peine auparavant. Déjà péniblement amaigri, le visage de Roxellane offrait un masque triste de pitié douloureuse, avec des yeux mouillés comme deux puits sans fond. Orvan s’alarma de voir la princesse qu’il aimait dans un tel état. Il trembla d’une angoisse véritable car en ces temps de famine, certains désespérés n’hésitaient pas à se nourrir des enfants en bas age. Tout de même, chacun des fils d’Oberayan respectait à priori Ominoé comme étant le prince légitime d’Oberukbar, son futur roi.  
 La terre trembla soudain à nouveau. Cette fois, la mer d’Anyg moutonna en vagues puissantes et blanches. Un bruit effrayant fit sortir la population de l’île sur les plages. Rapidement, dans un vacarme assourdissant, la mer devint furieuse, déferlant contre les murailles et noyant nombre de fuyards apeurés. Eyin et Orvan avaient saisis prestement Roxellane par les épaules pour quitter en toute hâte le château. Au passage, Eyin s’empara d’Albus, l’épée d’Ayang que malgré la tradition on n’avait pas enterré avec lui, pour la confier à Orvan en insistant d’un ton grave :
- « Puer est sorti aujourd’hui des eaux de l’oubli, une épée juste devra peut-être la combattre. Tu veilleras désormais sur cette lame comme elle veillera sur toi.  Aujourd’hui, personne n’en a de plus juste droit ! »
 Toutefois, Orvan s’inquiétait surtout de la sécurité physique et mentale de Roxellane qui semblait ne pas se remettre du choc provoqué par la disparition de son fils. Le poète attacha rapidement le fourreau d’Albus sur sa hanche. Il poussa doucement mais fermement Roxellane dans les escaliers tremblants du donjon. Les événements se précipitaient, tout le château bougeait sur ses bases, d’énormes pans de murs s’abattaient brutalement; la mer bouillonnait avec furie, faisant jaillir des vagues de plus en plus hautes. Eyin tomba brutalement dans sa fuite, se foula durement la cheville et ne put se relever. Saisi d’angoisse, au paroxysme de la panique, Orvan se révéla incapable de la porter. Chacun s’échappait à présent pour son compte et Eyin ordonna aux deux jeunes gens de quitter le château au plus vite en l’abandonnant. Une partie de la voûte se détacha finalement, noyant la reine sous un épais nuage de poussière et de pierres brisées. Déchiré, horrifié, Orvan entraîna prestement Roxellane dans les couloirs vides et les méandres désordonnés de la forteresse. Ils parvinrent enfin sains et saufs dans les rues d’Oberayan, croisant au passage une foule terrorisée et hurlante.
 Arrivés sur une plage, ils coururent vers les pontons où d’énormes vagues déferlaient, s’abattant avec fracas sur les barques prises d’assaut par la population affolée. Quand ils furent finalement installés dans la sécurité relative d’un bateau, Orvan observa les hommes lancer celui-ci sans attendre sur l’immense chaos de la mer d’Anyg. Des explosions sèches, les hurlements aigus des femmes, le grondement assourdissant de la terre qui continuait de trembler, tout cela produisait une effervescence furibonde qui s’acharnait sur l’île-citadelle, laquelle commença à s’enfoncer rapidement dans les flots. La belle cité de l’aigle sacré n’offrait plus aux vagues qu’un chaos ruiné. Le grand donjon s’écroula enfin, ensevelissant la mémoire des ancêtres dans un nuages maléfique de poussière et d’écume, dont l’épaisse colonne monta haut dans un ciel gris saturé d’éclairs. L’île s’agitait de bruits terrifiants, offrant aux survivants qui s’éloignaient dans leurs frêles esquifs une vision apocalyptique. Sur les quais inondés, de nombreux malheureux gisaient, écrasés ou piétinés, morts de n’avoir pas pu embarquer à temps. Une faille gigantesque et monstrueuse déchira soudainement la grande plage d’Oberayan, engloutissant dans ses lèvres avides les retardataires affolés comme les chiens errants. Les rescapés fuyaient sur la mer, s’accrochant désespérément aux gréements des navires brutalisés, pauvres chanceux hypnotisés par l’affreux spectacle de l’île-citadelle qui s’effondrait dans la mer en s’effaçant pour toujours de la mémoire du monde. L’eau montait rapidement à l’assaut des murailles et la violence inouïe des vagues submergeait l’île dans un maelström blanchâtre qui recouvrait les toits éventrés. Les paquets de mer brisèrent deux barques bondées, jetant à l’eau sans pitié les malchanceux qu’elles transportaient. Quand le bateau d’Orvan et de Roxellane aborda finalement les rives du domaine d’Ukbar dévasté lui-même par la catastrophe, la mer se calma enfin et la terre cessa enfin de trembler. Choqué autant qu’épouvanté par ces funestes événements, le poète chercha vainement des yeux l’île- citadelle d’Oberayan mais elle avait à présent complètement disparu sous la mer. Saisi d’effroi, il se pencha sur Roxellane qui gisait évanouie à ses pieds.


Message édité par talbazar le 11-04-2007 à 12:09:38

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n°880
Seb
tapissier-magicien
Posté le 18-02-2007 à 11:03:14  profilanswer
 

Rhaaaa,
 
Arrivée du tome 3 maintenant ???  :D  
 
On n'arrête plus Tal !
 
Super.


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°881
talbazar
solve et coagula
Posté le 18-02-2007 à 12:38:15  profilanswer
 

merci Seb.
ça fait beaucoup à lire, c'est clair !
bon courage.


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n°882
Seb
tapissier-magicien
Posté le 18-02-2007 à 14:29:43  profilanswer
 

Bah, si on rentre dedans, c'est un plaisir de savoir qu'une histoire est longue. Enfin, pour moi, c'est ça.
Ca y est au fait, malgré mon emploi du temps, j'ai réattaqué le tome 1 pour le finir.
Je vais essayer de m'organiser pour le faire petit à petit.
Je te tiens au courant.


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°883
talbazar
solve et coagula
Posté le 18-02-2007 à 18:00:41  profilanswer
 

alternatif, ou 220 ?


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n°884
Seb
tapissier-magicien
Posté le 19-02-2007 à 11:03:40  profilanswer
 

:)


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"J'ai enchanté mon papier-peint"
n°885
talbazar
solve et coagula
Posté le 19-02-2007 à 23:04:35  profilanswer
 

CHAPITRE 2
L’escorte
 
 Un terrible raz de marée venait de ravager le domaine d’Ukbar et mettre à bas son ancestral château. Au loin, l’île-citadelle d’Oberayan n’existait plus, sauf en vastes ruines informes gisant pour l’éternité au fond de la mer d’Anyg, ainsi qu’au cœur des immortelles légendes que le cataclysme ne manquerait pas de faire bientôt naître. N’était t-il pas écrit et dit que tout ce qui s’élevait se retrouverait en dessous car ce sont choses similaires ? Hébétés, les survivants voyaient s’accomplir l’inconcevable et la destruction irrémédiable du monde connu,  symbolisée si cruellement par la  perte de l’île des ancêtres, mais aussi par la mort tragique de leur reine et la disparition énigmatique de leur prince. A ce propos Orvan nourrissait les craintes les plus vives alors qu’il essayait de réanimer son amie allongée sur le sable humide. Indifférente, la foule des survivants plongée elle-même dans un profond désarroi déambulait dispersée et sans but au milieu des terres inondées. Une puanteur immonde empestait l’air car les vagues furieuses venaient de labourer la grève où l’on avait creusé de grands charniers pour recueillir les innombrables victimes de la peste. Partout, de macabres ossements perçaient le sable au milieu des chardons du rivage, comme autant d’énigmatiques et lugubres avertissements.
 Une troupe de cavaliers apparut au sommet des dunes détrempées. La colonne comprenait une cinquantaine de guerriers Naoks qui cheminaient sans hâte, encadrant une litière richement décorée. Une simple peau de mouton servait de selle aux hommes farouches qui revêtaient de lourdes capes de laines aux couleurs vives, leur bouclier ronds jetés sur le dos à la mode de leur tribu. Tous ces guerriers nonchalants portaient de longues épées de fer au côté, des lances solides battaient leurs cuisses épaisses et si certains allaient tête nue, la plupart possédaient des casques coniques, brillants et soigneusement polis. Tous ces hommes chevelus affichaient une pleine santé et une musculature puissante, bien entretenue, étonnante en ces temps de noire disette. Dans un passé récent, les pères et grands-pères de ces Naoks couraient nus et tatoués dans les sombres fourrés de la forêt d’Obyn dont ils étaient les maîtres, ignorant le fer, mangeant leur prochain et vénérant les terrifiantes idoles de Falkin-Wallus. Si les Naoks de ce temps-ci refusaient encore d’adhérer complètement à la civilisation d’Oberukbar, la colonne éclatait de sa propre magnificence. Elle avançait lentement au milieu du monde ruiné que présentait maintenant le glorieux  pays des ancêtres, ceux qu’autrefois l’on nommait avec respect les très vénérables enfants de Moud. Les Naoks excluaient toujours de porter l’armure car ils considéraient les cuirasses honteuses. Quelque-uns de ceux-là, par pure bravade, se pavanaient d’ailleurs torse nus sous leurs flottantes capes bigarrées. Les plus riches d’entre eux, alors qu’ils s’approchaient maintenant d’Orvan et de Roxellane, faisaient entendre le tintement discret des somptueux bijoux ornés de spirales et d’émaux joliment colorés qui ornaient leur poignets. Si certains de ces colliers, pendentifs et torques n’étaient que de modestes parures de cuivre incrustées d’émail, d’autres révélaient l’or massif et ciselé aux formes infinies, symboles de protection inspirés directement par la nature.  Souvent encore ces créations précieuses côtoyaient les anciens fétiches en griffes d‘ours ou des amulettes en serres d‘aigle, cadeaux magiques des anciens soigneusement conservés. Les Naoks jetaient autour d’eux des regards pleins d’une crainte respectueuse devant la puissance inconcevable de la catastrophe tragique qui venait d‘avoir lieu, laquelle ajoutait tristement à la désolation des temps. Ces hommes féroces qui ne craignaient nullement la mort au combat semblaient remplis d’effroi devant le mystère insondable de la disparition totale et rapide de l’île d’Oberayan.  Certains la cherchaient encore pensivement du regard, à l’horizon des flots tumultueux de la mer d’Anyg. Plein d’une humilité attentive et d’un sentiment d’infériorité inquiète, ils coiffaient nerveusement avec leurs doigts bagués de longues barbes teintes en rouge tressées de perles d’ambre.  
 Samoniozd, le chef estimé de cette troupe arrêta son petit cheval d’un seule claquement de langue en toisant silencieusement le pauvre couple. Prestement, il quitta sa monture et s’agenouilla au-dessus de Roxellane pour s’assurer qu’elle vivait encore. Soulagé, il s’approcha de la litière afin d’entamer un bref conciliabule avec ses propriétaires. La grande et belle litière portée par quatre robustes palefrois se trouvait en effet assez vaste pour transporter quatre ou cinq personnes. Toutefois, les rideaux de velours turquoises soudain ouverts  par une main délicate ne révélèrent que deux individus qui s’empressèrent de sauter à leur tour sur le sable. Orvan, rempli de respect, reconnu immédiatement l’immortelle Argamone au lin blanc, dont le visage épanoui et la blondeur soyeuse effaçait le sinistre message du paysage alentour. La fée d’Obyn portait ses longs cheveux blonds nattés, un cerceau de diamants éblouissant et rare glorifiant son front ravissant. Elle diffusait dans l’air une bienfaisante odeur de jasmin qui effaçait les miasmes putrides de la plage. Une torque d’or munie d’un seul et gros diamant encerclait son cou ravissant, alors qu’une simple robe Nahok, d’un vert pâle suggérait magnifiquement ses charmes parfaits. Derrière elle un vieillard s’approcha, sa main veinée prenant appui sur un lourd bâton noueux. Ses yeux vifs et pétillants, d’un bleu intense, ne quittaient pas ceux d’Orvan. Le vieil homme plein de majesté ne portait quand à lui qu’une longue robe blanche à capuchon, immaculée. Il se pencha à son tour sur le corps inerte de Roxellane mais son visage dévoré de barbe blanche ne reflétait aucune inquiétude :
- « Argamone, ma fille, les fées ont-elles une recette pour endormir les dormeuses ? Je pense que tu feras mieux que mon pauvre magnétisme ! »
 Il se poussa pour laisser son étrange et superbe fille approcher son fin visage de celui de la belle endormie. Doucement, Argamone laissa fuser entre ses jolies lèvres son souffle de fée sur les lèvres abandonnées de Roxellane, puis se releva en époussetant le sable fin qui collait à sa robe :
-« Il vaut mieux qu’elle reste dans cet état un moment, après tout ! Les dormeurs ignorent la vérité de leurs inquiétudes, ce baiser devrait lui procurer un rêve plus tranquille. »
 Orvan ne disait rien. Il se rappelait avoir déjà vu Argamone au château d’Oberayan car elle était liée d’amitié avec Eyin. Il s’était toujours tenu à distance respectueuse tant le pouvoir de la fée d’Obyn, qu’on appelait encore Argamone au rouge rubis était réputé dans le monde connu. D’apparence aussi jeune que Roxellane, Argamone possédait pourtant beaucoup plus d’années, ayant bénéficié à sa naissance des bienfaits de l’eau de jouvence qui lui épargnait la vieillesse et la mort. Le sorcier sans âge donna l’ordre aux Naoks de porter le corps immobile de Roxellane dans la litière. Il posa un instant son mystérieux regard bleu sur l’immensité insensible d’Anyg, puis il invita Orvan à monter à son tour dans le somptueux carrosse après avoir donner l’ordre à Samoniozd de reprendre la marche.
 Orvan regardait Argamone caresser le front de Roxellane dont la tête reposait sur ses genoux. La fée leva la tête, souriant franchement au poête qui s’avéra subjuguée par le raffinement surnaturel de cette  jeune femme. Pourtant les pensées d’Orvan et ses sentiments profonds n’allaient que vers Roxellane, dont l’abandon mortel lui pinçait le cœur. Pour se changer les idées il se tourna vers Radja Minesh.  Celui-ci essayait d’éviter à son grand corps les pénibles soubresauts, conséquence des chaos du mauvais chemin, lequel obligeait les chevaux à de nombreux écarts. Une question brûlait évidemment les lèvres du jeune homme :
-« Où nous conduisez nous? »
-« A la citadelle d’Ophiane, au Nord-Est  d‘Oberukbar, une cité fortifiée qui est encore intacte malgré les tremblements de terre et le siège qu’elle à subit autrefois, lors de la reconquête d’Eyin pour son trône. »
 Orvan resta un instant silencieux et songeur à la pensée de ces temps qu’il n’avait pas connu. Il tourna encore la tête vers le vieillard, lequel se montrait ravi de casser la monotonie du voyage par une bonne conversation :
- « Les Naoks semblent vous obéir et vous tenir pour leur vrai chef, n’est-ce-pas ? C’est inhabituel et j’en suis fort étonné »
- « Les tribus d’Obyn savent que les événements néfastes qui secouent actuellement l’Oberukbar non pas des causes toutes naturelles… Ils peuvent encore reconnaître la puissance des esprits maléfiques quand ils en rencontre! »
 Orvan devinait que le magicien savait une foule de choses qu’il ignorait lui-même. Ill riva ses yeux dans ceux de l’ancien avec l’intensité que lui conférait la pression d’une foule de questions muettes :
-« Pas naturelles ? »
-« Il faut retourner en arrière. Une lourde charge sera bientôt la tienne et tu devras apprendre bien des choses qui ont auparavant existées ! Voici :
 Quand Eyin Nader à retrouvé son trône elle a laissé fuir la fille de son pire ennemi, Yedzsha Led, qui n’était qu’une enfant. Erkall Led le tyran, (à ces mots de son sorcier de père Argamone tourna l’index dans sa paume en signe de conjuration) n’a jamais élevé sa fille, mais l’a laissé au tutorat du chevalier Agarladon avec qui elle s’est enfuit pour rejoindre les derniers barons félons fidèles au tyran. Ors, Yedzsha possède un mental aussi ténébreux et corrompu que celui de son géniteur. C’est aujourd’hui une plante vénéneuse, une femme pourtant belle qui rayonne de la plénitude de ses charmes venimeux, dont l’esprit est complètement noirci par le poison de la vengeance la plus ultime. Elle règne sur une cité de féroces Amazones aux confins des montagnes du Nord-Est, à récupéré certains terribles secrets de la magie noire des anciens Gobelins et s’est allié le sorcier les plus maudit de l’univers. Elle à en effet soudoyé la puissante reine de Terma, Ataniaée du Sihir, dont le compagnon officieux Naydzam n’est autre qu’un perfide mage au cœur sec et sans pitié. C’est bien-sûr la brune Yedzsha qui a envoyé tant de malheurs sur l’immensité du monde connu. La noire prédatrice haïssait la triomphatrice de son père, c’est pourquoi ses diaboliques enchantements bouleversent actuellement l’ordre de l‘univers… elle à lancé la peste sur le pauvre peuple, broyé la grotte sacrée d’ Anamaying, écrasé le château du roi d’Obyn Mitobatz et de sa reine Eyonnaï qui détenait pourtant quelques secrets de la même race disparue des Gobelins. Elle vient également d’engloutir sans remède l’Oberayan et on dit même qu’elle s’attaquera bientôt à l’archipel d’Aoz. Son pouvoir est immense. Il n’a d’égal que sa sombre volonté de destruction. Certains Naoks tremblent en affirmant qu’elle élèverait comme un chien un grand dragon bleu ! C’est sans doute un de ses sbires qui à volé Puer, l’épée de son père que des forces obscures ont sorti de l’oubli des profondeurs d’Anyg. C’est malheureusement encore elle qui à enlevé Ominoé, l’enfant chéri de Roxellane, dans le projet terrifiant d’en faire l’instrument ultime de sa vengeance. »
 Le magicien se tut alors en ignorant soudain Orvan. Il plongea pensivement un regard d’acier dans les yeux de sa fille qui prouva que les fées pouvaient pâlir car aux dernières paroles de son père, le front d’Argamone s’était pour une fois marqué de rides heureusement passagères. Orvan sentait une mauvaise nausée l’envahir, nullement due aux mouvements chaloupés de la litière. Argamone sentit la nécessité  d’effacer l’atmosphère corrompue par la sinistre évocation de Yedzsha. Elle releva délicatement une mèche brune rebelle qui tombait sur les yeux fermés de Roxellane en s’efforçant de sourire à Orvan :
-« Auriez vous la bonté de me dire un de vos poêmes ? Je pense que c’est une chose maintenant nécessaire… »
 Orvan se concentra un court instant, ayant tiré un peu le rideau pour profiter du paysage sublime qu’ils traversaient. De sombre nuages s‘amoncelaient au-dessus d‘eux et une fine bruine commençait à tomber :
La pluie s’arrête  
Aux vitres
Et traverse le jour
 
 Argamone redressa  un peu  le corps de Roxellane qui devenait lourd, puis elle ouvrit à son tour d’un geste gracieux les rideaux placés de son côté, non sans avoir remercié Orvan du regard. Mais peu-après, voyant Radja Minesh sortir sa pipe, Orvan referma un peu le rideau qui le protégeait de la pluie, avant de reprendre, presque pour lui-même :
 
J’ai entendu
Un craquement
D’allumettes
J’ai vu
L’alchimie des scories
Discrètes
Et l’étincelle Divine
Sur un autel d’ongles
Carboniser au figuré
L’insecte de nuit
D’un trait de lumière
Sans gloire
 
 La richesse agricole nouvelle entraînait désormais l’instauration d’une élite et l’ère nouvelle avait amené chez les Naoks l’habitude d’enterrer leurs chefs sous d’énormes tumulus. Ceux-ci se coiffaient en générale d’une stèle gravée à forme humaine, téton grave et sévère juché la butte artificielle dont chacun savait être en fait un avatar de Falkin-Wallus. Les Naoks, vénéraient toujours discrètement les géants de pierre et les totems disséminés dans les vastes replis de la forêt d’Obyn. La troupe croisa ainsi un grand nombre de ces tombes, parfois cerclées d’énormes pierres grossièrement équarries et chaque fois la colonne se taisait. Ils progressaient alors lentement dans le seul bruit du martèlement des sabots produit par les vaillants poneys. Ils approchèrent dans la soirée de belles terres fertiles que les Naoks cultivaient malgré leur répugnance à raser la forêt sacrée. De nombreux paysans bien nourris qui travaillaient là arrêtèrent leur ouvrage pour regarder passer les guerriers, un peu inquiets de cette intrusion étrangère, mais nullement alarmés car ils reconnaissaient la litière de Radja Minesh. Un enfant qui guettait dans un arbre couru prévenir de leur arrivée. Enfin, un gros village fortifié apparut d’ou s’entendait la frappe régulière d’un marteau frappant le fer sur l’enclume. Des chiens que les Naoks mangeaient d’ailleurs à l‘occasion surgirent en aboyant. Des poules s’évadèrent au milieu des chevaux qui protestèrent en hennissant sans ralentir leur marche. Plus loin, deux Naoks récupéraient à grand peine trois gros porcs qui venaient de s’ échapper de leur précaire enclos. Etrangement, le village affichait une heureuse abondance, comme épargné de la famine qui détruisait les hommes du rivage. Des femmes souriantes sortirent des huttes et certaines, parmi les plus jeunes, aguichaient les hommes en leur portant du vin. Orvan, encore inquiet au sujet de Roxellane, se satisfaisait de la halte à venir car il tombait de fatigue. Les révélations de Radja Minesh l’ébranlaient fortement car il s’inquiétait plus que jamais du sort du petit Ominoé qui courait maintenant avec certitude un danger effroyable. De nombreuses maisons rondes coiffées de chaume entouraient d’un cercle parfait l’immense maison commune où entra finalement Orvan, à la suite de Radja et d’Argamone. On posa délicatement Roxellane sur un lit confortable recouvert de fourrures.
 L’énorme longère en planches soigneusement bâtie possédait un vaste étage, où se conservait à l’abri des animaux un grand nombre de sacs pleins de céréales diverses qui constituaient les réserves pour l’hiver. Le chef du village, kronhout, un homme petit et chétif, mais d’une intelligence exceptionnelle, devisait avec Radja à grand renfort de gestes. La nuit tomba après que les guerriers nouveaux-venus eurent trouvé chacun une place au sein de la maison commune, où un grand festin fut organisé en leur honneur. Kronhout leur appris que le village avait subi deux mois auparavant les assauts d’une lointaine tribu Nahok du Nord, dont les hommes à la solde de Yedzsha portaient tous tatoué sur le bras un dragon noir, animal qui décorait également leurs armes et leurs bannières. Le village, de la même façon qu’il s’épargnait par miracle les affres de la famine avait magnifiquement résisté au siège de lourdes pertes et tous les assaillants furent impitoyablement éliminés. La nuit venue, les massives portes de la haute palissade furent refermées, comme un signal attendu ordonnant le silence qui se fit petit à petit dans les huttes. Orvan regardait Roxellane couchée non loin de lui, qui dormait toujours alors que lui-même tardait à trouver le sommeil en dépit de sa lassitude. Il fixa un instant dans la pénombre lunaire les hautes poutres du plafond où se rangeaient en lignes lugubres des rangées de crânes humains, héritage morbide mais fortement sacralisé des ancêtres cannibales. Quelques rares vieillards de ce village avaient d’ailleurs connus personnellement les temps sauvages et pouvaient encore affranchir les plus jeunes des anciennes coutumes.
 Le village se réveilla de bonne heure et Roxellane sortit de sa torpeur inquiétante. Orvan se précipita aussitôt à son chevet en la suppliant de manger pour récupérer quelques forces. La malheureuse avait les traits tirés et les yeux d’une tristesse effroyable qui se remirent à pleurer abondamment quand Orvan lui confirma l’enlèvement d’Ominoé. Prise d’une atroce crise de larmes, la jeune mère se leva en serrant les poings, remplie du désir de tuer la ravisseuse de sa chair. En fin de matinée, après les remerciements d’usage et les adieux appuyés au chef Kronhout, la troupe se remit prestement en route pour la journée de marche encore nécessaire afin de rejoindre la sécurité des remparts du château d’Ophiane. Quelques guerriers du village accompagnèrent l’escorte sur une courte distance, puis le chemin tracé sur la forêt en ligne droite offrit aux voyageurs un paysage monotone qui endormit les hommes comme les bêtes. Dans la litière, Roxellane s’asseyait cette fois à droite d’Argamone, laquelle l’exhortait à retrouver en elle ses pouvoirs de fée :
- « Je vous aiderais, belle amie, vous qui ignorez l’usage des capacités  avec lesquelles vous êtes née. Mais il faudra un certain temps. Vous avez cru bien vous connaître alors que vous avez justement été victime de cette fausse connaissance de vous-même. Maintenant vous serez impérativement à l’écoute, c’est une exigence absolue car le problème l’exige. Vous aurez peut-être de la difficulté dans cette remise en cause car votre psychisme refoule encore cette énergie qui est en vous, vous ferez le deuil d’une certaine image de vous et ce renoncement vous donnera la vision d’une autre femme. Grâce à cette violence dérangeante, vous recevrez à nouveau un cœur de fée pour livrer bataille et retrouver Ominoé, parce que les combats que l’on mène sont à coup sûr les seuls que l’on a une chance de gagner. N’ayez crainte, nous les fées, plus encore que tout le monde, nous sommes toutes reliées les unes aux autres… Ominoé est né fils de fée et si ce n’est pas généralement systématique, il a peut-être hérité de vos capacités. C’est probablement l’unique raison pour laquelle Yedzsha l’a enlevé. Il n’est pas très difficile de deviner à quel point le potentiel de cet enfant l’intéresse ! En tout cas, puisque votre simple cœur de femme ne pourra suffire de point d’appui à contrer votre malheur, laissez votre pouvoir de fée prendre l’initiative. Car tout nouveau refoulement et une attitude trop rationnelle ne servira qu’à vous rendre encore plus malheureuse. »
 Argamone tenait à présent la main de Roxellane qui tournait son beau visage vers la forêt, paraissant ne pas l’entendre, fascinée par le paysage pourtant peu varié qui s’encadrait dans les fenêtres de la litière. Un moment pourtant, Roxellane claqua discrètement dans ses doigts à la surprise non feinte d’Argamone et de Radja Minesh. Le plus proche cheval qui escortait la litière se cabra brusquement, désarçonnant son cavalier stupéfait. Roxellane tourna la tête vers Argamone qui laissa éclater malgré elle un rire spontané et sonore.
-« Première leçon ! » dit alors la princesse, pendant que le guerrier dépité rattrapait à grand peine les brides de son cheval en jurant.


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n°895
talbazar
solve et coagula
Posté le 02-03-2007 à 12:17:11  profilanswer
 

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CHAPITRE 3
 
Ophiane
 
 Le château d’Ophiane se dressait, fier et rebelle sur une vaste île fortifiée située au milieu d’un large fleuve majestueux appelé l’Aïyezuz. La construction d‘Ophiane concrétisait le fruit plusieurs fois séculaire du savoir ésotérique des anciens compagnons bâtisseurs. Unique miracle, à l’inverse de bon nombre de châteaux de l’Oberukbar, il se tenait toujours avec aplomb au milieu du courant rapide des eaux sinueuses et indomptées de l’Aïyezuz, sur les méandres duquel les fenêtres du donjon jouissaient d’une superbe vue panoramique. La pierre qui constituait Ophiane montrait un grain très fin mais les remparts de la cité révélaient une épaisseur colossale. Toutefois, la décoration du château marquait la superposition de plusieurs époques différentes et les courtines où les échauguettes multiples dessinaient un édifice éblouissant, véritable rêve éveillé. Plusieurs maisons rayonnaient en rang serrés autour du château, spirale d’habitations qui se révélaient elle-même comme des chefs-d’œuvre de pierre et de bois.
 Pourtant cette citadelle qui avait si bien résisté aux guerres et aux bouleversements géologiques récents venait d’être vaincue de l’intérieur, en quelque sorte, par le fléau de la peste qui avait décimé tous ses habitants jusqu’au dernier. La mort noire portée au cœur de la cité avait tué Ophiane, en la laissant abandonnée comme une coque minérale enchanteresse mais vide au milieu des courbes du fleuve indifférent. Conscient que le puissant mais délicat palais offrait une étrange résistance aux maléfices de Yedzsha, Radja Minesh et Argamone avaient investi les bronzes et les marbres de la forteresse en compagnie de la tribu de Samoniozd, installée elle-même dans la vaste cour intérieure. Délaissant les maisons et leur confort relatif, pour les Naoks des nids de djinns malfaisants, la tribu toute entière fidèle à son mode de vie habitait ses propres huttes, construites sur l’espace des anciens potagers d’Ophiane. Les Naoks faisaient pleinement confiance à leurs sorciers pour résoudre le dangereux problème de l’épidémie et il fallait reconnaître qu’aucun des Naoks n’était mort de la peste depuis leur arrivée. Bien au contraire, ils déambulaient aux milieux des fantômes des habitants d’Ophiane sans craindre le moins du monde une éventuelle contamination.
 Roxellane, assise à la fenêtre du magnifique donjon, regardait pensivement s’activer le village Nahok qui s’établissait au pied de la haute tour. Les tribus d’Obyn restaient encore très fidèles aux puissances obscures de la nature, de la forêt particulièrement, conservant un mode de vie très proche des temps sauvages. Dans les heures qui effaçaient petit à petit l’Oberukbar du monde connu sous le voile noir de l’oubli et de la destruction, la philosophie Naok prenait toute sa force et les maîtres d’Obyn devenaient à l’évidence une force puissante, avec laquelle l’avenir devrait compter. Frissonnant d’un léger courant-d’air Roxellane s’éloigna de  la fenêtre pour rejoindre le vaste salon où Orvan jouait sur une belle flûte un air inspiré. La pièce comportait de nombreux et larges vitraux, irisant les tapis épais et les peaux de loup posés sur un sol dallé incrusté régulièrement de minces filets d’or. Le plafond, richement décoré de volutes et d’arabesques compliquées réduisait un peu les dimensions impressionnantes de la pièce, lui donnant une proportion plus humaine. Partout le long des murs de somptueux matelas posés sur le sol offraient au visiteur leur invitation au délassement, plongé au milieu de somptueux coussins brodés. De grands braseros de cuivre disséminés partout dans la pièce, portés par de hautes tiges ciselées, fumaient des senteurs mirifiques qui se mariaient aux effluves de violette que dégageait naturellement la triste princesse. Des fenêtres aux gracieuses arcades perçaient la cloison d’un mur intérieur, encadrant une ouverture ogivale privée de porte au travers de laquelle Roxellane aperçut Orvan qu’elle rejoignit. Elle s’assit devant la grande et unique cheminée où flambait un beau feu bienveillant. Orvan posa son instrument, touché par la grâce de son amie qui portait une robe noire remarquable, toute brodée de fils d’argent. Séduit, il eut pour elle un sourire, tout en attisant la flamme qui répondit par un flamboiement chaleureux et vif :
- « Je te regardais, Roxellane et je trouvais que cette fenêtre dessinait de toi un portrait qui sublime l’idée même que l’on puisse se faire de l’élégance et de la beauté. Mais peut-être devrais-je le dire autrement :
A la façon dont tu regardes
Le soleil
J’ai deviné comment
Tu fais l’amour
 
 Roxellane, touché par la sincérité du poète, s’approcha de lui pour y trouver un réconfort bienvenu. Son esprit restait hanté par l’absence angoissante de son fils et pourtant , cédant à l’élan vital d’une émotion vraie, elle s’abandonna enfin tout à fait dans les bras d’Orvan qui lui prodigua toute la tendresse dont il se sentait capable. Ce qui se traduit au cœur du désir est très fort, se disait-elle, la joie se mêle au doute et l’on s’abandonne à un pouvoir bien mystérieux… On se sent le jeu d’un réseau de forces fondatrices trop longtemps étouffées. Roxellane se savait intimement amoureuse d’Orvan, pourquoi alors se leurrer d’avantage ? Elle plongea dans les bras de son compagnon avec un bienheureux sentiment d’apaisement, en résonance parfaite avec l’abandon fragile qu’elle ressentait chez Orvan lui-même, comme un lourd secret enfin exprimé, dans une passion réciproque et libératrice. Leur étreinte fut longue et extraordinaire d’émotion partagée. Plus tard, couché sur le somptueux lit à baldaquin tout de bois sculpté tendu de draperies de velours roses, Orvan caressa longuement le corps parfait de Roxellane qui se leva ensuite, pour recoiffer son abondante chevelure châtain et délicieusement soyeuse. Orvan la regarda faire, se sachant au comble du bonheur car il était extrêmement rare de recevoir l‘amour des fées. Quand Roxellane revint s’étendre à ses côtés il la regarda intensément, conscient d’être touché par la grâce ineffable du regard féerique vraiment surnaturel  de la belle jeune femme :
 
Allongé seul sur les draps vierges
Mon féminin
A la rencontre
 
  Une agitation bruyante et soudaine vint perturber la quiétude de cet instant hors du temps car un tumulte mêlé de cris provenait du campement Nahok où les guerriers de Samoniozd venaient d’arrêter un espion étranger. L’homme affichait tatoué sur le bras un dragon noir, comme le constata plus tard Orvan en descendant rapidement dans la cour en entraînant Roxellane à sa suite. L’intrus possédait toute l’apparence d’un Naok, avec une musculature impressionnante. Samoniozd savait qu’il était inutile d’essayer de le faire parler puisque Radja Minesh, vrai maître d’Ophiane, avait interdit que l’on torture le prisonnier. Le vieux magicien répugnait en effet à utiliser l’abomination pour vaincre l’ignominie, comme l’aurait fait sans état d’âme les guerriers Naoks. On attacha seulement les bras de l’homme avec de lourdes chaînes. Radja ordonna qu’on le mène dans un cachot au sommet du donjon en se réservant de le visiter un peu plus tard. Mais quand il le fit, ce fut pour découvrir le spectacle effroyable de la sentinelle morte au milieu du couloir sombre qui menait à la cellule, dont la porte grande ouverte dévoila le corps musclé du prisonnier baignant dans son sang. L’épée semblait avoir été l’instrument de sa sauvage exécution, puisqu’il portait une plaie profonde à la poitrine. Ces événements contrarièrent grandement le vieux mage qui s’enferma dans sa chambre en compagnie de ses grimoires. Roxellane le rejoignit plus tard, fort intriguée en pénétrant dans la pièce par les bibliothèques garnis de livres anciens, les globes mystérieux et les parchemins séculaires posés sur la grande table centrale, tous des ouvrages rares et précieux sauvés par le sorcier d’une irrémédiable destruction. Elle caressa longuement de ses doigts fins une très ancienne et précieuse reliure du Livre d’Armoud, constatant dans toute la vaste salle vouée à l’étude la présence impalpable des invisibles fils de la magie. Roxellane, coiffée d’un lourd chignon piqueté de broches d’argent, ramena les pans de sa longue robe pour s’asseoir dans un fauteuil de velours rouge à grand dossier, fascinée malgré elle par la figure austère de Radja qui déroulait devant elle un lourd rouleau de parchemin :
-  « Retrouver ton fils ne suffira pas. Il est désormais sous l’emprise de Yedzsha qui n’abandonnera pas sa proie facilement. Quand un enfant, fils de fée où non est ainsi le jeu de la puissance Gobeline, il doit être impérativement purifié par une puissance supérieure où équivalente, ce qui ne se trouve pas sous les sabots d’un cheval Naok ! Il n’existe qu’une manière de rendre à Ominoé son intégrité. Il faut à présent le plonger dans une fontaine Elfique. Une telle source existe, dans un endroit reculé du pays des Elfes, situé dans les hautes montagnes du Nord qui touchent le ciel où se trouve la cité mythique d’Ayerlmahid. C’est évidemment une bien mauvaise nouvelle mais c’est ma conclusion. »
 Roxellane ressenti une bouffée d’angoisse en entendant prononcé le nom de son fils. Puis elle fit appel à ses capacités de fée renaissantes afin de reprendre le plein contrôle d’elle-même. Comme les gens d’Oberayan elle ne croyait pas à l’existence réelle des Elfes, cette ancienne race qu’on disait habiter loin dans les montagneuses contrées Nordiques, retirée volontairement depuis la nuit des temps du contact des humains pour qui ils n’éprouvaient soit-disant qu‘une condescendante pitié. Ces êtres de lumière supposés être l’inverse des maudits Gobelins sur la terre possédaient selon les traditions légendaires des secrets redoutables et de nombreux pouvoirs. Toutefois, le pays de l’Ayerlmahid était également réputé inaccessible aux hommes et Radja ne pouvait l’ignorer. Orvan frappa à la porte. Mit au courant du sombre constat de Radja il s’assit à son tour dans un large fauteuil, le regard perdu sur les longues rangées de livres inestimables et poussiéreux, en proie à un abattement sensible. Fourrageant un instant dans les rayonnages, Radja en sorti avec peine un lourd et grand livre illustré qu’il posa sur un lutrin en noyer joliment sculpté.  
 Enfin satisfait, le vieux magicien feuilleta un instant l’ouvrage puis il ouvrit les pages largement, invitant le couple à s’approcher. Sur la double page révélée une superbe illustration colorée, illuminée avec science et talent, décrivait la cité d’Ayerlmahid, d’une beauté irréelle et scintillante. Devant la masse neigeuses de montagnes magnifiques, brillaient des dômes de verres transparents et des palais cristallins, coiffés de coupoles d’or pur qui éclataient en jets de lumière violente sur le blanc virginal des glaciers. Impressionné lui-même Radja tourna la page suivante. Elle illustrait avec un soin identique un plan d’Ayerlmahid et surtout une intéressante bien qu’imprécise carte des territoires du Nord, supposée conduire à la cité Elfique. Radja se jura silencieusement de recopier cette carte aléatoire, faute de mieux. Une nouvelle page fut encore tournée et Orvan et Roxellane poussèrent à l‘unisson une exclamation involontaire. Cette fois, le livre montrait un portrait en pied du dernier roi des Elfes, Pauïel le Célèbre, sans doute mort depuis l’aube des temps malgré la longue vie que l‘on prêtait aux Elfes. Radja Minesh resta un instant pensif et interdit  devant l’image splendide, murmurant pour lui-même une ancienne maxime du livre de Moud :
 
Toutes choses que tu verras s’élever
Partiront forcément d’un bas
Pourtant Moud ne monte jamais
Quand il te descend
 
  L’Elfe, portant témoignage de sa race, franchissait les portes du temps grâce au pouvoir de la peinture. Cette révélation inattendue était pour Orvan et Roxellane porteuse d’un vent d’ espoir, une singulière et percutante démonstration de la complexe beauté du monde. L’individu fascinant, sublimé encore par la puissance évocatrice du dessin, offrait la vision d’un être d’une rare beauté dont les yeux doux, comme deux perles pures, créaient un regard à couper le souffle. Le visage angélique de l’Elfe, calme et serein, possédait des traits fins qui semblaient sourire de ses lèvres bleues pâles aux jeunes gens, définitivement séduits. Roxellane, subjuguée, détaillait les sourcils fins, les curieuses oreilles pointues et l’étrange peau bleutée qui figuraient les signes les plus remarquables des Elfes, en plus d’une taille impressionnante. Une abondante chevelure blonde, presque blanche, tombaient sur les larges épaules du corps longiligne non dénué de force et de majesté, lui-même recouvert d’un habit blanc et d’une cape écarlate. Pour finir, un riche et curieux diadème posé sur le front de l’Elfe démontrait sa condition de roi, mais en vérité toute l’apparence et la pose altière de ce personnage étonnant le suggéraient déjà parfaitement.
 Le magicien d’Obyn restait dans l’ignorance de l’endroit où se trouvait séquestré Ominoé mais une expédition vers le pays des Amazones, dans les montagnes du Nord-Est devrait permettre de le découvrir et peut-être le soutirer des griffes de Yedzsha. Le sort du monde en dépendait à présent car l’esprit malfaisant qui habitait la  brune démone ne réclamait rien de moins que l’établissement du chaos sur les terres des ancêtres. Yedzsha y règnerait alors sans partage, utilisant et manipulant les pouvoirs naissants d’Ominoé pour un temps prévisible de douleur et de larmes. Si Armoud permettait que l’enfant soit découvert et sauvé vivant, il faudrait malgré tout prendre ensuite  la route périlleuse des territoires du Nord et convaincre les Elfes que nul à vrai dire n’avait jamais vu en chair et en os. Ce plan simple devait être exécuté rapidement car la fille d’Erkall Led avait déjà presque gagné, tant ses maléfices bouleversaient et défiguraient dramatiquement l’Oberukbar comme les moindres recoins du monde connu. Orvan s’entraîna à présent chaque jour au maniement d’Albus, la belle épée à la garde d’or qui lui revenait du prince Ayang d’Anamamaying, glorieux époux d’Eyin Nader, ultime princesse d’Oberayan et noble reine d’Oberukbar. Radja considérait ces exercices avec bienveillance. Mais en souvenir du temps jadis et de l’ordre immuable qui y régnait, il décida d’adouber lui-même Orvan chevalier car le port de cette épée revêtait un caractère sacré.
  Bien souvent, le vieux sorcier faisait fi des traditions, ayant lui-même brisé autrefois le tabou d’Obyn pour s’abreuver au puit de jouvence. Aujourd’hui,  il considérait que les temps noirs nécessitaient une résistance farouche exigeant le respect des anciennes coutumes. Samoniozd servait d’adversaire complice à Orvan, bien que les Naoks aient leur propre manière de combattre qui ne s’embarrassait d’aucun rituel ni protocole. Autrefois familiers de l’arc et de la massue, l’emploi récent des épées de fer n’avait pas changé grand chose à la manière Naok  de faire la guerre. Orvan soupesait Albus en appréciant les réelles qualité de l’arme. Deux griffons se tournaient le dos aux quillons de la garde en or massif, son pommeau discret renfermait une fine mèche des noirs cheveux d’Udzina Tsuk, la propre mère d’Ayang et Orvan se serait bien gardé d’enlever cette relique aux senteurs  mentholées. La facture d’Albus se révélait excellente, l’épée étant aussi bonne pour les coups de taille que ceux d’estoc et d’une efficacité terrible lorsqu’on l’utilisait à deux mains comme la longueur suffisante de la poignée le permettait. Son poids raisonnable lui donnait autant de rendement à pied qu’à cheval et toutes ces facultés en faisait une arme de grand prix.
  Au jour dit, Radja apporta le harnois complet du dernier seigneur d’Ophiane, Erie Kalameendom, un équipement  coûteux et fiable dont Orvan s’habilla. Toutefois, en hommage à l‘aigle sacré d’Oberayan il fit remplacer le grand corbeau stylisé de ses armes par un aigle d’argent aux ailes déployées qu’il fit peindre sur un grand écu blanc. Le forgeron Naok avait retouché la belle armure polie pour qu’elle s’adapte exactement au corps d’Orvan. Ainsi paré du gambison, de la solide cotte de maille et des genouillères, le futur chevalier se présenta enfin pour la cérémonie dans la vaste salle du trône du château où l’attendait Roxellane, magnifiquement revêtue elle-même d’une splendide robe beige à ceinture dorée. Cette parure de reine portée plus que dignement par Roxellane était sans conteste la plus belle de la garde robe de la dame d’Ophiane, la jeune et fragile Zanibie, emportée trop prématurément avec son mari par la terrible peste. Radja Minesh fit de son mieux pour donner à  la cérémonie le plus de lustre possible devant la plupart des guerriers Naoks. Bien que peu concernés, ceux-ci observaient un mutisme impressionnant. Solennellement, Radja présenta Albus à Orvan qui la baisa et se la fit attacher à son baudrier par Samoniozd. Radja procéda enfin à la colée, d’un coup du plat de sa main noueuse sur la nuque du jeune homme. Orvan accusa le coup sans broncher puis il embrassa Roxellane. Elle laissa malgré elle perler une larme car la tenue guerrière d’Orvan venait de lui rappeler soudainement son père Gurwan Ayed, qu’elle n’avait pas revu depuis très longtemps. Avec un mélange de joie et de nostalgie, la très belle fée présida ensuite le grand banquet qui suivi au milieu du village Naoks. Heureux du prétexte, ces derniers s’attachèrent à retrouver les pas de leurs danses traditionnelles et les rythmes lancinants des tambours de leur tribu. On appela désormais le jeune poète du nom de chevalier Orvan puis, peu après, comme l’exigea Radja Minesh en personne, seigneur d’Ophiane.  
 Devenu ami intime de Samoniozd, avec lequel il partagea son sang selon la coutume Naok, aimée sincèrement de Roxellane qui semblait peu à peu revenir aux joies de l’existence, Orvan se sentait parfaitement comblé dans la citadelle d’Ophiane. Pourtant il devinait que le temps du départ approchait et cette imminence nécessaire ternissait sa joie des instants insouciants passés au milieu des Naoks. Argamone s’attachait Roxellane de son côté mais se montrait d’une discrétion rare dans le château lui-même. Une connivence de fées s’installait solidement entre les deux femmes et Orvan se sentait gêné car ses amies pénétraient ensemble en des sphères secrètes dont nul humain normal ne possédait l’accès. Elles passaient ainsi des heures à cheminer sur le chemin de ronde du château à deviser des discours hermétiques dans le déroutant langage des fées. Roxellane était parvenue à un tel degré de dénégation d’elle et de son étrange condition qu’Argamone doutait parfois qu’elle puisse retrouver ses pouvoirs, mais cela n’étonnait nullement l’immortelle fée d’Obyn bien que ce phénomène n‘ai connu aucun équivalent dans toute l‘histoire des fées. Malgré la volonté et la patience de sa blonde amie sans age, Roxellane ne parvenait pas à reconquérir la plénitude de ses extraordinaires moyens, en dépit de sa volonté farouche de retrouver son fils et de faire rendre gorge à la dangereuse et traîtresse Yedzsha.


Message édité par talbazar le 13-03-2007 à 13:49:01

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n°901
talbazar
solve et coagula
Posté le 11-03-2007 à 22:41:41  profilanswer
 

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CHAPITRE 4
 
Le miroir magique
 
La rose que je t’ai cueilli
Et mise en vase
A la fenêtre
A coups de rideau
Ramasse des claques
D’un vent jaloux
Qui brise le flacon
Sur le tapis complice
Tombent cette fois
 Les pétales vaincus
Double agonie de cette fleur
Pour une double vie
Que le Zéphir
Sans matière
Exécute sans plaisir
 
 Orvan, pleinement heureux, reposait à côté du corps sublime de Roxellane, et ses mots trouvaient naturellement le chemin de ses lèvres. Il susurrait sans discontinuer ses messages d’amour à la jeune femme, dont l’abandon n’était pourtant jamais complet car le sort d’Ominoé  la préoccupait trop en l’empêchant de goûter pleinement l’instant présent. Elle assistait donc aux préparatifs du départ avec une impatience qu’elle dissimulait mal, malgré les dangers que représentaient une telle aventure. Bien sûr, elle appréciait quand même à leur juste valeur les heures exquises passées dans les bras d’Orvan, dont les douces paroles n’avaient d’égales que ses caresses exquises et sa science des choses de l’amour. Les fermoirs de bronze des lourdes portes d’Ophiane se refermeraient bientôt, peut-être sans retour, sur le bonheur fragile de ces journées, mais Roxellane ne craignait pas d’affronter l’inconnu d’Obyn en compagnie de son ami. Un jour, Samoniozd lui fit don d’une belle dague en acier sertie d’émeraudes, et ce présent la toucha profondément, en même temps que cette arme représentait une bonne protection contre une agression éventuelle. Car au grand dam de Radja Minesh, malgré tout ses efforts nécromans, le meurtre de l’espion n’avait pas été élucidé, aussi ce mystère participait au climat délétère qui régnait parfois entre les murs trop vides de la majestueuse cité d’Ophiane.
 Près du temple d’Armoud aujourd’hui délaissé, dans une modeste et discrète maison, vivait Emer Soufir, l’ancienne compagne de Radja Minesh, également mère de la fée Argamone, qu’on appelait toujours la sorcière d’Obyn. Elle venait de quitter récemment la forêt car les bois devenaient à son goût un peu trop dangereux. Bien qu’ayant également bu l’eau de jouvence, l’étrange magicienne avait fait le choix singulier de laisser vieillir l‘apparence de son corps, à l’instar de Radja Minesh, d‘ailleurs. Emer Soufir, et pour cause, présentait l’image d’une femme excessivement âgée: les choses, disait-elle, ont été crées pour évoluer ! Seuls ses deux yeux pétillants possédaient encore une incroyable vivacité, plongés au milieu d’un réseau de rides profondes et d’indisciplinés cheveux blancs. Les Naoks de toute les tribus, rivales où non, la respectaient unanimement, car son savoir inépuisable n’égalait que celui de son ancien époux. Les deux sorciers préféraient cette vie séparée, ne se croisant qu’en des circonstances exceptionnelles, Emer Soufir préférant une vie solitaire au milieu de ses potions et de sa science obscure. Un jour, pourtant, elle rendit une visite impromptue à Roxellane, promenant ce jour là dans les couloirs vibrant de solitude du château sa frêle silhouette engoncée sous un grand manteau brun. Pour Roxellane, une fois mise en présence de la vieille sorcière, ce fut un choc, à la vue de ce visage griffé de rides, marqué par l’infini des expériences, rongé par l’existence d’une vie immortelle, d’un corps fatigué, courbé et fragile qui mesurait chaque geste et chaque parole. Tout d’abord, l’Emer Soufir s’inclina, exhortant Roxellane, dans ses premières paroles à ne pas désespérer de retrouver Ominoé, l’enjoignant de puiser en elle-même la puissance des fées qu’elle avait endormi en son cœur. Elle utilisait facilement, avec une certaine malice, le ton et la syntaxe particuliers aux langage de ceux qu’on appelaient en chuchotant les Belles Dames, ponctuant chaque phrases de lents moulinets qu’elle exécutait dans l’air avec ses bras maigres, comme autant de conjuration sur la face du monde. Parfois, sous l’effet d’une pensée où d’une évocation trop puissante, les mots sortaient difficilement de sa bouche édentée, alors, en ces instants, l‘écoute de la sorcière demandait de la patience; la résonance de son verbe juste et de son savoir immense subjuguait autant qu’il pouvait inquiéter. Pourtant l’Emer Soufir n’était pas réputée pour être l’ami dévouée des djinns démoniaques, dont elle caressaient quand même à l’occasion les sulfureux pouvoirs. Fatiguée, essoufflée,  elle s’installa dans un siège, pendant que Faiyalniak, une jeune Naok qui s’était attachée au service de Roxellane, lui présentait une revigorante boisson chaude. La sorcière tenait le bol fumant en suspension, laissant la bienfaisante chaleur du breuvage réchauffer ses doigt maigres, perdant un instant ses pensées sur les splendides tentures qui couvraient les murs, magnifiques tapisseries brodées de scènes grandioses, qui figuraient d’anciennes batailles. Son regard étrange se posa finalement sur celui de Roxellane, ce faisant elle se taisait, sirotant lentement avec application et une visible satisfaction sa tisane odorante:
- « Ta mère, Upanisold d’Aoz est l’image même de la beauté ultime, et tu lui ressembles tellement que c’en est à se tromper ! Cette pauvre humanité est si peu parfaite… mais c’est le visage de la beauté concrète qui nous enseigne à vénérer l’idée même que l’on doit se faire de la beauté, la quintessence de l’essentiel, en quelque sorte. En ce qui me concerne, la beauté n’est plus l’essentiel, tu ne trouves pas ? En tout cas, ta mère vénérait la paix, puisse tu être portée par un tel désir d’harmonie, bien que les temps réclament à coup sûr des actions radicales, et que la vrai preuve de maturité, c‘est souvent de s‘imposer des choix douloureux.. Tout part de rien, et pourtant, rien n’y retourne, comme tu pourrais le lire dans le livre d’Armoud. Vois tu, la magie est le doigt de l’erreur posé sur la bouche du vrai, c’est dirons nous… une science artistique, et je t’apporte le moyen de visualiser l’intemporalité de la lumière astrale, un outil disons…efficace, quand ça marche! »
 Disant ces mots elle fouilla sous son vieux châle en laine pour en retirer un petit objet qui capta la lumière de la fenêtre en la concentrant d’un cercle parfait sur la table. Ce n’était qu’un petit miroir, mais la sorcière semblait prendre mille précaution en le manipulant, affirmant à Roxellane qu’il s’agissait d’un miroir magique très ancien, qui avait fait ses preuves. Elle plaça l’objet dans la paume de Roxellane, afin que cette dernière puisse le détailler tout à loisir. La jeune femme découvrit un joli miroir de poche double face, d’apparence normale, cerclé avec art d’un mince liseron d’argent finement gravé. Une poignée en forme de haricot évidé se rabattait sur elle-même grâce à une délicate charnière. Rien ne semblait indiquer une utilisation magique de cet instrument, que Roxellane posa finalement sur la table en lançant sur Emer Soufir un regard interrogateur. La vieille sorcière reprit sa respiration avec une certaine difficulté, tant semblait lui coûter les mots qu’elle prononçait, elle qui vivait depuis tant d’années dans le mutisme complet de ses jours solitaires :
-« Si ce miroir possède deux faces c’est qu’il est à l’image des jours qui s’écoulent, fluides comme des vagues, il suffit d’entrer dans l’un de ces cercles pour franchir le temps. Une face existe pour ce qui a été, l’autre pour ce qui sera. Mais rien n’est jamais sûr et le miroir peut parfaitement mentir ! Toi seul as la vrai connaissance de ta propre vie, mais cet outil te permettra parfois de franchir l’univers des possibles, comme une voie d’accès directe au destin. Tu peux dès à présent provoquer la rencontre, si le cœur t’en dit, mais c’est une expérience que tu devras impérativement apprendre à maîtriser. Il est des lieux qui nous hantent, et des avenirs qui nous prémunissent. Pose ta main au-dessus d’une des faces et interroge le miroir, la face te diras elle-même son sens de lecture, rien n’est plus simple, car ce n’est pas le processus qui pose problème, où qu’il faut craindre… »
 Roxellane, prise au jeu, s’éxécuta aussitôt, et devina de suite, intuitivement, que ce côté du miroir qu’elle regardait allait lui délivrer des images de son propre passé, ce qui provoqua en elle une impression très étrange. Fascinée, la jeune femme se regardait dans le petit miroir, rajeunissant  jusqu’à redevenir une enfant de dix ans. L’image se stabilisa enfin produisant un choc chez Roxellane, qui ne pouvait plus détourner les yeux de ce visage familier, et pourtant si étranger! Elle ouvrit la bouche de stupeur, alors que le visage de la petite fille faisait de même, coordonnant le moindre de ses gestes sur ceux de Roxellane. Amusée, Emer Soufir ne disait rien, attentive aux réactions de la princesse. Finalement Roxellane vit son père s’approcher derrière la gamine,  elle constata que Gurwan avait rajeuni de vingt ans. Instinctivement, elle se retourna mais il n’y avait que la jeune Faiyalniak, apeurée d’assister à une expérience qui la dépassait et qui craignait un mauvais coup pour sa jolie maîtresse. A la vue de son père, une larme incontrôlée coula sur les joues fraîches de Roxellane, qui voyait, au comble de l’étonnement une larme couler également sur la joue rebondie de l‘enfant, que Gurwan effaça d’un tendre revers de main. Cette étrange régression, circonscrite au miroir avec tant de vérité, cette courte éclipse de temps qui offrait à Roxellane la vision d’un passé révolu s’évanouit sans prévenir, et la surface du miroir soudain très terne, lui rendit finalement son image normale. Mais l’intensité fusionnelle qu’elle venait d’expérimenter dans cette curieuse projection venait de laisser une trace émotionnelle profonde, qui tarda à s’en aller. Emer Soufir se taisait toujours, scrutant Roxellane avec un intérêt non dissimulé :
-« Il est évident que ces voyages  temporels sont à manier avec de grandes précautions, il ne faut jamais abuser de certains prodiges! La notion d’hier est tellement subjective, et il existe des deuils qui savent perdurer. Ces évocations interrompent pour un moment le cours du temps de celui qui les réclame, mais il est très difficile, voir impossible d’y échapper; tu dois à chaque fois être préparée à recevoir la soudaineté du processus, sinon ton présent deviendra dur à vivre ! »
 Mais déjà Roxellane n’écoutait plus la sorcière, qui s’alarma en apercevant son vis-à-vis reposer rapidement sa main au-dessus du miroir. Cette fois, la princesse se replongea dans un passé plus récent, et l’image de son bébé s’encadra dans le petit cercle du miroir. Roxellane mal préparée, poussa un cri involontaire, en se mordant les lèvres. Elle vit une ombre se pencher au-dessus du berceau d‘Ominoé, puis s’enfuir de la pièce en emportant l’enfant, rasant les murs du château d’Oberayan dans la crainte d’être surprise. Un mélange de peur et de colère submergea Roxellane, mais elle ne pouvait absolument pas détacher les yeux de ce qu’elle visualisait. Après la révélation de ce rapide enlèvement, seul resta dans le miroir l’image du petit lit vide, alors que plus rien n’apparaissait de nouveau. Vivement, Emer Soufir plongea sur le miroir, obligeant Roxellane à s’en séparer. Inquiète, la sorcière exhorta la princesse à calmer sa respiration, à retourner pleinement dans l’instant présent, à trouver la force de surmonter cet aveu brutalement inscrit sur la petite face du miroir, imposant violemment sa réalité périmée mais non moins bouleversante. Puis, assurée que Roxellane reprenait enfin le contrôle physique d’elle même, elle lui tendit le petit miroir magique en l’incitant à interroger cette fois l’autre face :
-« Ce support est l’image de ta vie, il offre parfois des confrontations effrayantes…Tu plonges à l’intérieur d’un univers facilement paniquant, dont tu devras te méfier de chaque piège, sous peine de faire vaciller ta structure émotionnelle. La folie n’est pas le cadeau que je compte t’offrir en même temps que cet objet, qui possède heureusement bien d’autres ressorts. »
 Roxellane, obéissante, posa sa main sur l’autre face du miroir, apercevant ensuite la vision d’une grande troupe armée, quittant en une longue colonne le pont-levis abaissé d’Ophiane. Samoniozd chevauchait à la droite d’Orvan, lui-même vêtu comme un prince de son armure reluisante, portant sur l’épaule l’écu flamboyant au soleil marqué de l’aigle sacré d’Oberayan. Ensuite Roxellane se vit apparaître elle-même, habillée d’une robe Naok, chevauchant aux côté d’Argamone, dont la beauté réjouissait les reflets du miroir. Puis l’image s’évanouit progressivement, ce qui obligea Roxelane à baisser lentement le coude, incapable pourtant de lâcher la petite glace, dont elle dévisagea encore longtemps la face brillante qui ne reflétait plus que son magnifique visage, perdu dans son  impossible rêve. Emer Soufir s’empara doucement du bras de Roxellane, pleine d’attention pour elle. Elle repris le miroir magique, l’enferma dans une petite housse prévue à cet usage, pour finalement le rendre à  la jeune femme :
- « Il faut bien du courage pour accepter l’inéluctable, bien du courage pour chasser la rancœur, bien du courage pour trouver la paix, mais j’espère que ce miroir t’aidera surtout à voir clair en toi-même.»
 Bouleversée, Roxellane se leva, laissant glisser sa robe qui balayait lentement les magnifiques faïences qui pavaient le sol. La princesse se sentait habitée par un sentiment contradictoire de colère et d’abattement, qui cristallisait d’un coup les sentiments qui la hantaient depuis la disparition brutale de son fils. Elle exprima le vœu de monter prendre l’air sur le chemin de ronde du donjon. Mais Emer Soufir déclina l’invitation et l’abandonna, en lui recommandant de prendre garde aux révélations du miroir, et de ne jamais abuser de ces rencontres surnaturelles. Arrivée sur les créneaux, Roxelane laissa avec délice le vent s’engouffrer dans sa chevelure démêlée, laissant cette sensation d’effacer de son cœur le poison d’un mauvais présage. Soudain, son regard se porta vers la forêt, qui s’étendait vers l’horizon, à perte de vue. Au loin, rougeoyaient les lueurs dansantes d’un immense incendie. Les hautes flammes terrassaient en crépitant les chênes millénaires d’Obyn et les pins séculaires gorgés de résine. Ces jets de braises et ces envolées de lourds nuages de fumées noires obéissaient à une volonté maudite, qui détruisait par le feu la beauté sublime des futaies éternelles. Sous son corsage, Roxellane serra contre son corps le petit miroir, comme si ce geste anodin pouvait offrir un baume à ses angoisses et un moyen radicale de surmonter ses peurs. Elle resta longtemps ainsi, appuyée sur les hauts murs, en pleine verticalité, à regarder les poings serrés la forêt mourir bruyamment. Ces incendies ne devaient rien au hasard, mais à la férocité d’un esprit malade, d’un enchantement maléfique et destructeur. Écœurée, elle continua sa promenade, déambulant sans hâte, frêle silhouette égayant de ses voiles colorés les murs épais d’une couleur uniforme d’un gris sale. L’envie de regarder à nouveau dans son miroir la tenaillait, mais elle savait que les avertissements de la sorcière ne devaient pas être pris à la légère, et qu’un abus recevrait aussitôt une sanction chèrement payée. Elle préféra finalement glisser encore sur les larges pierres, rasant les tours massives et les impressionnantes portes intérieures qui faisaient quatre fois sa hauteur. Tournant le dos au désastre pitoyable de la forêt d’Obyn qui continuait de s’embraser, fuyant sa lassitude parmi les vieilles catapultes, aux cordages bientôt pourrissants par manque de guerre et de servants. Elle se pencha un moment par-dessus le parapet, éprouvant l’espace d’un court instant la sensation d’un dangereux vertige. Au pied des murailles, le niveau des eaux lointaines de l’Aïzeyuz baissaient beaucoup depuis peu, et les flots noirs contournaient capricieusement d’éphémères îlots de graviers, où s’accrochait déjà comme un défi un peu de végétation conquérante. Le donjon solide se dressait dans l’azur comme l’insolente réponse d’Ophiane aux lentes fumerolles sombres qui barraient l’horizon. Un peu de cendre chaude chassée par le vent d’Est se déposa doucement sur le pavé du chemin de ronde, atterrissant en fines scories devant Roxellane qui les foula d’un pied résolu. L’antique forêt mourait peut-être à jamais, mais les terres brûlées ne resteraient pas stériles, et feraient peut-être place un jour à de fertiles champs de blé.
 Dans  le silence de la salle d’étude de Radja Minesh, Orvan regardait s’appliquer le vieux magicien, qui recopiait avec application la carte menant théoriquement aux territoires des Elfes. Par moment, Radja s’interrompait, invitant le nouveau chevalier à donner son avis sur l’exactitude de sa copie; mais le poète savait le travail du mage parfaitement irréprochable, alors il se contentait d’approuver en silence, admiratif des savantes annotations sur les courbes de niveau et les hauteurs des nombreuses montagnes, particulièrement élevées en ces contrées perdues. De son côté, Radja admirait la prestance du nouveau seigneur d’Ophiane, car Orvan endossait avec entrain sa nouvelle mission guerrière, conscient de catalyser les dernières forces destinées à contrer les obscurs desseins de Yedzsha. Désormais, Orvan ne quittait plus la cotte de maille, sur laquelle il endossait une longue et riche tunique, retenue sur les hanches par un solide baudrier clouté d’or. Silencieux et grave, l’esprit pour un temps vidé de poésie, Orvan ne quittait pas des yeux les mains du magicien, qui prenaient seules en charge l’ordre du monde. Orvan laissa ensuite errer ses pensées sur l’univers du mage, qui composait un décor singulier. Partout dans les coins traînaient de grands chaudrons en fonte, dans lesquels Radja avait parfois négligemment entassé des rouleaux de parchemins, faute de leur trouver une autre place. Les bocaux, les cornues, les bouteilles remplies de liquides opaques et de poudres variées ou simplement vides, se partageaient l’espace avec une infinité de livres précieux et de manuscrits rares, sagement rangés sur les étagères ou posés sans ordre sur le sol, trahissant ainsi leur usage récent. L’impression de fouillis contrastait curieusement avec l’esprit de rigueur qui caractérisait habituellement le vieillard. D’autres instruments bizarres et plus secrets jonchaient les moindres recoins de la pièce. Des sabliers colorés, des bêtes empaillées, des feuilles volantes griffonnées de curieux pentagrammes, des pilons dormant dans le creux de leurs mortiers de marbre, des globes ouvragés et mystérieux côtoyaient quelques crânes humains ou de créatures inconnues. Toutes ces choses chargées de lourds secrets recevaient la chiche lueur des grand chandeliers, qui semblaient veiller sur l’héritage ésotérique du sorcier d’Obyn. Satisfait de lui, ce dernier reposa enfin son calame sur la table, pour contempler son œuvre, alors qu’un peu de fumée acre provenant de l’extérieur entrait par la fenêtre, lentes volutes chargées de menace qui provoquèrent la toux rauque du patriarche.


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CHAPITRE 5
 
La bataille du bois brûlé
 
 Or, voici qu’un cavalier se présenta à l’entrée de la porte d’Ophiane, hurlant qu’on abaisse le pont-levis, ce qui fut fait avec beaucoup de méfiance, car l’épisode de l’espion hantait encore toute les mémoires. Toutefois, on attendit la venue d’Orvan et de Radja Minesh pour lever la lourde herse métallique permettant de laisser le libre passage au Naok, porteur selon lui d’une nouvelle d’extrême importance. Orvan laissa entre lui et le nouveau venu une distance prudente, alors que Samoniozd arrivait derrière lui, l’épée à la main. Le cavalier, d’une tribu inconnue, affirmait provenir tout juste de la zone incendiée, et l’odeur de brûlé qui imprégnait ses vêtements plaidait en ce sens. L’homme venait de rudement galopé, car son petit cheval suintait d’écume. Orvan remarqua la terrible hache de combat qui remplaçait l’habituelle épée de fer attachée normalement aux hanches des Naoks. Cette originalité n’était pas la seule, puisque sur le cheval de cet homme se voyait une véritable selle de cuir, digne des artisans d’Oberukbar, ainsi qu’une paire de magnifiques étriers ! Le seigneur d’Ophiane regardait le Naok s’exprimer avec empressement et remarqua enfin qu’il lui manquait la main gauche, amputée bien au-dessus du poignet.  
 Ce rude guerrier, après avoir accepté une solide rasade de vin, qu’il but d’un trait, révéla qu’une grande armée suivait rapidement le front de l’incendie, et qu’il s’agissait sans nul doute possible des hommes au dragon noir, qui semaient la terreur et le meurtre sur les sentiers d’Obyn. Devant le fléau, les tribus vivant à l’orée d’Oberukbar s’étaient coalisées temporairement. Lui-même, qui s’appelait Iulegadt et se trouvait être le chef d’une tribu modeste de l’Ouest, venait demander l’aide d’Ophiane et des hommes de Samoniozd. Ce dernier, toujours en retrait, impassible, tardait à baisser son épée, rempli d’une prudence exacerbée, que les temps commandaient. Mais Radja Minesh invita finalement l’homme à rejoindre le confort du village, puis, après son passage, ordonna d’un geste la fermeture du pont-levis et l’abaissement de la herse, qui, bien graissée, descendit sans un bruit.
 Iulegadt n’était pas chef pour rien. En effet, les Naoks, en temps de guerre, se donnaient pour chefs des hommes de guerre, et le nouveau venu représentait le type parfait du guerrier. Guère affecté par son  infirmité, ancienne blessure d’un mauvais combat, il compensait son handicap par une dextérité remarquable de la main droite, ainsi que d’une foule d’astuces ingénieuses. Les cheveux longs, à l’instar de la plupart des Naoks, la barbe épaisse, Iulegadt arborait un tatouage rituel sur la tempe gauche, qui rendait son regard des plus étrange. Un large pectoral en os, purement décoratif, protégeait vaguement sa poitrine, et une belle torque d’or enserrait son cou épais. D’une force physique exceptionnelle, d’une intelligence qui se devinait, le guerrier n’avait pas craint de quitter seul sa tribu pour s’aventurer en direction d’Ophiane, ce qui prouvait un réel courage, ou pour le moins une témérité respectable. Argamone, pour une fois pâle et tremblante, s’approcha à son tour, ne sachant comment aborder Iulegadt. Une question essentielle semblait la tarauder, qu’elle hésitait à poser au Naok, comme si elle craignait d’être trop affectée par la réponse. Cette attitude ne correspondait pas à l’assurance triomphante qu’affichait la fée ordinairement, en toute circonstance :
- «  Que savez vous de cette rumeur qui donne Mitobatz pour vivant ? »
-  « On le dit réfugié avec Eyonnaï, son épouse, sur l‘archipel d‘Aoz. Mais le vent maudit et les courants contraires n‘ont jamais été si violents. Plus qu‘en tout autre temps, les barbares du sud sont coupés du monde ! Mais si cette nouvelle peut se vérifier, c‘est une bonne nouvelle, car les tribus sont las de leurs divisions. Elles se rallieront à leur ancien roi, s‘il peut reprendre le trône d‘Obyn. Des tribus unies sous une bannière unique, voilà bien ce que réclament les jours sombres que nous vivons !»
 Un spectateur attentif aurait perçu le vacillement imperceptible d’Argamone, en apprenant que son fils puisse être sain et sauf. Toutefois, elle craignait l’esprit naturellement fabulateur des Naoks, prompt à broder des légendes sur ceux dont ils faisaient leurs héros. De plus, une ancienne malédiction liait Eyonnaï à son ancien mari, le Gobelin Ulum Fekloïr, qui l’empêchait à jamais de quitter son château. Avait-elle trouvé le moyen de rompre le charme ? Argamone rejoignit plus tard ses appartements, pleine d’un espoir qui faisait battre à tout rompre son cœur immortel. Elle se rendait compte que la force de Yedzsha grandissait d’une manière inouïe, puisqu’elle-même perdait progressivement tout ses pouvoirs de fée. Elle comprenait enfin que ce n’était pas l’obstination obtuse de Roxellane qui l’empêchait actuellement de recouvrer l’intégralité de ses dons, mais bien la volonté inique de Yedzsha, qui les lui confisquait à l’aide d’un mystérieux sortilège.
  Les Nahoks d’Ophiane accueillirent Iulegadt avec les honneurs dus à son rang, alors qu’Orvan et Radja Minesh s’inquiétaient de la marche à suivre, compte tenu des dernières informations. Il était certainement préférable de clore solidement les portes d’Ophiane sur l’invasion des dragons noirs, car la citadelle résisterait à coup sûr aux assauts les plus violents, supportant sans tomber le siège le plus long. Mais Iulegadt venait de braver les dangers d’Obyn pour réclamer une aide que les hommes de Samoniozd estimeraient sacrilège de refuser. Enfin, Orvan bouillait de se mettre à l’épreuve du combat, et se montrait impatient de recueillir les fruits de son intense entraînement en compagnie de son ami Naok. Le nouveau seigneur d’Ophiane pouvait maintenant mettre un visage sur les destructeurs du monde connu, et cela le remplissait de la force et d’une volonté inébranlable d’en découdre. Apprenant que les Naoks quitteraient la sécurité de la citadelle pour aller dans trois jours guerroyer contre les dragons noirs, Roxellane pâli, effrayée de perdre Orvan, mais elle savait que des batailles étaient prévisibles et nécessaires, pour retrouver son fils et la stabilité du monde. Ainsi l’ennemi serait enfoncé sur son propre terrain, à savoir les bois récemment incendiés, où se voyait  désormais un paysage désolant de troncs calcinés et de roches noires mises à nues.
 Le lendemain, Roxellane s’alita, en proie à une forte fièvre, et tout le château s’alarma, car on reconnu dans ces premiers symptômes les signes inquiétants de la peste. Emer Soufir se déplaça, les poches remplies d’herbes autant que d’espérance, Radja confectionna également des drogues supposées efficaces, mais une onde malveillante tournait autour du lit de la princesse, dont l’état empirait d’heure en heure. Malgré les risques de contamination, Orvan ne quittait plus la couche de son amie, attentif à ses moindres désirs. Malgré sa faiblesse et sa douleur, Roxellane réclama à son chevalier un poême qu’Orvan lui délivra tristement les dents serrées :
 
Un grand trou sombre
Ta mon notre ombre
Sur le mur
Brise l’astre du jour
Enfin venu
D’un coup d’épaule
Dénudée
 
 Déjà amaigrie par la famine, Roxellane ne montrait plus que l’ombre d’elle-même, et c’était une impression étrange que la pire laideur puisse se greffer sur la plus incommunicable beauté. Les Naoks centraient quand à eux leurs activités sur les préparatifs des prochains combats, pour lesquels tous s’activaient à tenir leurs armes impeccables, dans la proximité du départ. Les anciens crânes légués par les ancêtres furent aspergés d’ocre et placés en cercle sur de pieux, au centre du village. Ce mélange d’anciennes coutumes, directement héritées des temps sauvages, contrastaient singulièrement avec l’ordonnance et la proximité des créneaux d’Ophiane, qu’une poignée de Naoks gardaient négligemment. Roxellane tomba dans un sommeil mortel, et sa peau se couvrit des immondes traces du mal, que Faiyalniak s’efforçait de soigner, malgré sa répugnance et le danger évident que cela représentait. La jeune Naok s’était tellement attachée à Roxellane, qu’elle bravait la mort s’en même en être pleinement consciente, complètement concentrée sur les besoins de la princesse.
 Trois jours après l’arrivée d’Iulegadt, l’armée de Samoniozd s’ébranla enfin en direction du Nord, ne laissant que d’indispensables sentinelles aux murs du château. Si Roxellane n’avait pas été, en cet instant, aux portes de la mort, elle aurait vu que cette expédition guerrière n’était pas semblable à celle entrevue dans son petit miroir, puisque ni elle, ni Argamone, ni Radja n’accompagnait la colonne. Par contre, Iulegadt chevauchait en tête, regardant avec circonspection les chars de combat en osiers que Radja avait depuis longtemps donné l’ordre de construire, et qui prouveraient bientôt, selon le magicien, leur utilité. En plus de ces engins, il confiait à leurs conducteurs quelques mystérieux cristaux, qu’il appelait des « larmes d’Armoud », supposés faire des ravages, une fois projetés sur l’ennemi. Debout au milieu du pont-levis, le sorcier d’Obyn regarda partir le dernier cavalier vers son destin, puis il ordonna l’abaissement de la herse avant de retourner dans le donjon. L’inquiétude barrait le front du vieil homme, car les Naoks ne s’embarrassaient pas de tactiques militaires et de plans élaborés, préférant la confrontation brutale à toute autre stratégie. Heureusement, les hommes au dragon noir étaient eux-même des Naoks, ce qui valait grandement mieux. En montant l’escalier hélicoïdal, Radja déroula le petit rouleau de parchemin que lui avait confié Orvan avant de partir, en lui recommandant sa lecture après son départ. Le vieux magicien décrypta la belle calligraphie du poète, d’un air satisfait :
 
Ultime issue
D’un combat tutélaire
Aux aurores fécondes
Pour un cœur qui se met
A battre
Oriflammes mouvants
De cellules en désir
Alors que déjà
Sur mon visage
Se dessinent les rides
De l’enfant à naître
 
 Radja posa le feuillet sur la table, près de la carte des territoires du Nord qu’il venait de finir d’annoter. Puis il rendit visite à Roxellane, dont la vision cadavérique lui creva le cœur. Venu à la demande du magicien, le sorcier du village Naok pénétra dans la pièce, psalmodiant une ancienne litanie destinée à Falkin-Wallus, une amulette emplumée à la main, comme un dernier recours. Malgré lui, le vieux sorcier d’Obyn laissa perler sur sa barbe blanche une larme vite contenue, dans la pénombre de la chambre dont tous les rideaux tirés masquaient le nouveau jour.
 L’armée d’Orvan et de Samoniozd avançait vite, suivit par un cortège braillard de noirs corbeaux avides de charognes. Le temps fraîchissait et les hommes se taisaient, engoncés dans leurs lourdes capes, attentifs au bruissement du feuillage, que des sautes de vent chahutaient, annonciateurs de pluie. Pendant qu’ils glissaient au milieu des grands troncs, les pensées des guerriers allaient toutes vers les prochaines heures, qui les feraient vaincre ou les délivreraient d’une existence de vaincus. La forêt d’Obyn elle aussi semblait craindre des événements douloureux. Une impression de tristesse émanait de l’entrelacs des branches qui balayaient le sol, comme si les arbres refusaient pour une fois de se nourrir du sang des hommes qui allait bientôt couler. Un ciel couchant bas et gris enveloppa les bois, obligeant l’armée à bivouaquer, sans même installer de tentes. Quelques foyers furent juste allumés, autour desquels les hommes las s’accroupirent, enfermés dans leurs capes, se relayant tour à tour pour chanter doucement de tragiques mélodies. Le lendemain, l’avancée fut la même, puis ils croisèrent un village Naok qui semblait les attendre. Les homme valides de cette tribu se joignirent aussitôt à la troupe en marche. La pluie tombait drue depuis le matin, et les chevaux nerveux obéissaient mal. Orvan devenait par moment le point de mire de ces hommes rudes, car il revêtait seul l’armure des chevaliers d’Oberukbar. La cotte de maille commençait d’ailleurs à rouiller avec l’humidité, ce qui le contraria grandement, le jeune seigneur étant attentif à paraître au mieux de sa prestance. Son cœur était déchiré en pensant à Roxellane qu’il abandonnait dans son lit de souffrance, mais il n’avait pas le choix. Il espérait seulement qu’elle serait rétablit à son retour, et pour ça il faisait pleinement confiance à Radja Minesh.
  Ils pénétrèrent finalement dans la zone incendiée, devant laquelle la troupe toute entière s’arrêta d’un même mouvement, sans en avoir reçu l’ordre. La vision de la forêt saccagée dépassait l’entendement des Naoks, qui vénéraient encore grandement cet univers mystérieux. Devant eux une épaisse couche de cendre grise avait mangé l’humus, libérant çà et là de maigres griffes d’arbres calcinés et morts. Plusieurs centaines d’hectares venaient d‘être consumés, et le fragile équilibre de la forêt irrémédiablement détruit. Pour les Naoks, les arbres vivent et parlent entre eux au sein des futaies, et nul doute que le silence religieux des guerriers à la vue du sinistre n’ait été chargé de durs reproches. Des Naoks pourtant avaient signés ce crime, des hommes tatoués d’un dragon noir sur le bras contre lesquels ils devraient bientôt se battre ! Le sacrifice de la forêt dévorée par les flammes serait également celui de ses fils les plus aimés. Samoniozd fouetta son cheval de ses jambes nues, donnant sans mot dire le signal du départ. Les bêtes s’enfonçaient dans la cendre volatile, qui recouvrait tout, obligeant les hommes à se cacher la bouche des pans de leurs capes relevés. Par endroits, quelques souches fumaient encore, comme si le feu avide ne saurait être rassasié. Des guerriers toussaient, d’autres essuyaient de leurs doigt sales leurs yeux rougis par la fumée. Puis, alors qu’ils progressaient ainsi depuis deux bonnes heures, un Naok reçut une flèche en plein front avant de tomber lourdement de son cheval.  
 Comme une vague hurlante, les ennemis embusqués se révélèrent, déferlant derrière la crête d’une colline scalpée par le feu. Celle qu’on appela par la suite la bataille du bois brûlé s’engagea de suite, terrible et sans merci. Les dernières pluies rendaient le terrain boueux, d’un mélange pâteux de terre calcinée et de cendre épaisse, dans lequel les chevaux pataugeaient en hennissant lamentablement. Ailleurs, la couche de poussière grise, encore chaude, avait rapidement séché pour s’échapper en fins tourbillons pulvérulents autour des combattants, maculant les bêtes et les hommes en s’imprégnant de leur sang. Iulegadt, son poignet valide placé dans la dragonne en cuir du manche de sa hache, ne ménageait pas ses coups et tapait dur. Orvan tenait Albus à deux mains, fouettant l’air comme un beau diable, à la recherche d’une victime que l’épée à la garde d’or trouvait souvent. L’armure du seigneur d’Ophiane recevait des coups terrifiants, remplissant à merveille son office, sans lequel Orvan aurait certainement trouvé une  mort rapide. Samoniozd se démenait à pied, pris d’une soudaine folie destructrice qui clouait de terreur ses rares adversaires, avant qu’ils ne meurent. Les boucliers se fendaient sous la violence des coups, les lances éclataient et parfois les épées se brisaient dans les corps; des deux côtés les hommes tombaient, terrassés par la pluie de flèches qui s’abattait sur eux.  
 Un moment, l’un de ces maudits traits se ficha brutalement entre les côtes d’Iulegadt, le désarçonnant aussitôt. Sans lâcher sa hache, que la dragonne retenait solidement, le grand guerrier percuta le sol en criant de douleur. Rapidement, il enleva de ses propres mains la flèche qui l’avait terrassé, mais perdant du sang abondamment, il sombra dans l’inconscience au pied de sa monture effrayée. Avec grande surprise, Orvan trouva au bout de son épée des femmes, peu nombreuses, qui se battaient mieux que les hommes. Il vint à bout, avec difficulté, d’une grande guerrière rousse, dont le casque doré se révélait d’une richesse inouïe. Ces Amazones provenaient sans doute des montagnes du Nord-Est, et n’avaient rien à voir avec les quelques corps d’Amazones du monde connu. Orvan redoubla de fureur contre ces guerrières, comme si derrière celles-ci pouvait se dissimuler l’âme noircie de Yedzsha. Les chars prévus par Radja étaient inopérants, car les rayons des larges roues s’embourbaient dans la fange grisâtre, aussi la plupart de leurs conducteurs furent rapidement égorgés. On lança toutefois quelques « larmes d’Armoud » au milieu des ennemis, et les cristaux explosèrent en provoquant d’affreux ravages. Pourtant, l’issue du combat ne tournait pas à l’avantage des troupes d’Orvan. Lui-même sentit un moment la morsure du fer sur son bras, traversant la cotte de maille, et la douleur de la blessure le rendit dangereusement moins vaillant. D’ailleurs, la fatigue s’emparait des bras et des corps, ralentissant le rythme des tueries. Insensiblement, la situation devenait même désespérée pour les troupes de Samoniozd. Les pertes devenaient lourdes, les attaques de l’ennemi mieux exécutées. La victoire des dragons noirs semblait à portée de main, au grand découragement d’Orvan et de Samoniozd; qui luttaient encore avec acharnement. On envoya un pigeon chargé d’un message prévenir Ophiane du désastre. Ainsi prévenu, Radja, contrarié, alla quérir Emer Soufir. Ils gravirent ensuite tout deux les escaliers du haut donjon, aussi vite que le permettaient leurs vieux corps immortels. Puis, se tenant la main, figés dans une posture qui en faisait deux statues vivantes, ils invoquèrent :
-« Par le Soleil et la Lune qui sont notre père et notre mère, par la terre qui peut et sais nourrir ses fils, FAIT NAITRE POUR NOUS LA MATRICE DU VENT  ! » 
 Alors ils firent souffler le vent en tornade sur le lointain champ de bataille. Le prodige épouvanta les hommes au dragon noir, car le colossale tourbillon de cendres et de poussières ne semblait affecter qu’eux. Voyant ce phénomène, les Naoks d’Ophiane redoublèrent d’ardeur, galvanisés par le désordre qui régnait à présent au sein des troupes ennemies. Celle-ci se battaient à présent contre les éléments, courbées sous les rafales qui cinglaient leurs visages en les aveuglant. Pourtant eux aussi au cœur de la tornade, les hommes de Samoniozd profitèrent grandement  de l’aubaine et taillèrent leurs adversaires en pièce, sans faire aucun quartier. Une amazone blessée fut pourtant épargnée, car Orvan espérait en tirer des informations importantes. La guerrière, touchée gravement au côté, la figure noircie de boue et les cheveux noirs dénattés, lançait sur le chevalier d’épouvantables regards de chat sauvage. Enfin la lutte s’arrêta. Un panorama désolant s’ajouta au spectacle  déjà macabre de la forêt massacrée par le feu. Partout gisaient les chevaux et les guerriers morts, au milieu d’un fouillis de boucliers bandés de fer, de flèches empennées plantées dans les corps et les moignons de tronc charbonneux. Les survivants exténués, tiraient sur leurs barbes, trop fatigués, trop éprouvés pour songer à fêter la victoire. On épargna finalement quelque blessés, qui moururent malgré tout; on ramassa les bannières et les fanions ennemis en même temps qu’on réunissait les siens; on sonna encore quelques cors, dans le but de rallier quelques guerriers égarés. Pour finir on retrouva Iulegadt, exsangue et inconscient, mais toujours vivant. Puis sans même songer à enterrer les cadavres ennemis, sur lesquels Orvan constata bien les tatouages sur les bras, qui figuraient comme unique motif un curieux dragon noir qui se mangeait la queue. Pour satisfaire la curiosité de Radja Minesh, il fit retranscrire le dessin sur un morceau de parchemin. L‘armée victorieuse mais ébranlée et chancelante s’en retourna ensuite lentement vers l’île d’Ophiane.  


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n°905
talbazar
solve et coagula
Posté le 15-03-2007 à 08:45:41  profilanswer
 

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