Les larmes du spectre contiennent le cheminement de 3 personnages ( dont Korigwene). Je n'ai pas encore terminé l'enchevetrement des histoires jusqu'au point ou les personnages se rencontrent. Voici le premier chapitre de l'histoire de Soliana. Pour ceux qui l'on déjà lu sur HFR, c'est simplement une version corrigée et agrémentée de quelques détails.
Le Livre de Soliana - Chapitre I
La lumière de l’après midi déclinait peu à peu sur Chestyrea. Les grands arbres qui peuplaient cette forêt enchantée commencèrent à frémirent doucement avec les vents du soir qui arrivaient en provenance des monts de l’Enclume. Les cimes les plus élevés libérèrent une pluie de feuilles orangées. Celles-ci planèrent un long moment en un ballet d’or et de rouge avant d’atteindre le sol, quelque cent mètres plus bas.
Parmi ces vents de montagnes, ces visiteurs du soir, une brise particulièrement agressive se retrouva piégée par l’épais feuillage d’un chêne millénaire, véritable et vénérable titan au sein de cette forêt de géants. Le souffle glacé tourbillonnait dans le labyrinthe des centaines de branches de l’ancêtre. Pressé de s’enfuir et de regagner les hauteurs, il secoua les rameaux les plus petits, arracha des feuilles aux teintes de l’automne, mais, ne trouvant pas d’issue, plongea finalement vers le sol en glissant le long de l’énorme tronc.
En dessous, niché entre deux racines géantes, une maisonnette au toit d’ardoise plongeait peu à peu dans l’ombre du soir tandis que la lumière du soleil se retirait lentement. Assise en tailleur sur le balcon en devanture de la demeure, une jeune femme était plongée dans une intense méditation.
Sa peau était pâle comme le nacre blanc. Ses cheveux aux reflets argent tombaient dans son dos comme une cascade de généreuses boucles. Son visage fin au petit nez retroussé et aux lèvres ne trahissait aucun sursaut dans la concentration. Ses mains délicates, aux ongles soigneusement peints selon les couleurs de l’automne, effleuraient une rapière d’une exquise facture posée sur ses genoux. Les yeux clos, la jeune eldryn s’arrêta de respirer et l’arme s’auréola d’une faible lumière verte.
C’est à cet instant que la bise gelée qui descendait des sommets de l’arbre atteignit la jeune femme. Dépité d’arrêter ainsi son chemin, le vent perfide décida de terminer sa course en beauté en provoquant un des plus déplaisants frissons qu’un froid eu jamais tiré d’une créature mortelle.
Soliana poussa un cri strident quand elle son échine se glaça. Sa concentration s’évanouit et elle perdit le contrôle de son Don d’Investiture. La lueur émeraude qui enveloppait l’épée sur ses genoux s’évanouit.
«_ Malédiction, jura la jeune eldryn. Encore une journée de perdue. »
Depuis maintenant quatre jours, elle s’acharnait à ajouter un enchantement à son arme personnelle mais ses tentatives finissaient toujours de la même manière dès lors qu’elle approchait des limites de sa Force d’Ame. Dépitée, elle se releva de sa position accroupie. Les longues heures qu’elle avait passées ainsi se rappelèrent à ses muscles et elle entrepris de marcher un peu pour les dégourdir.
Elle considéra un instant d’emporter sa rapière lors de sa promenade. La fine lame en acier eldryn reflétait la lumière en un éclat vert et bleu. Soliana rangea finalement l’arme dans son fourreau d’ébène et la lança à travers la fenêtre ouverte de sa maison. L’arme atterrit sur son lit.
Au loin, les contreforts montagneux de l’Enclume de Kaem se masquaient peu à peu à la vue derrière un voile gris. La Porte de Vaknar, l’entrée de l’antique royaume kaemite, s’éclaira alors d’une aura bleutée. Quatorze siècles après la disgrâce des kaemites, les enchantements de lumière pour diriger les voyageurs perdus dans la nuit fonctionnaient toujours. Malgré les dizaines de lieues qui séparait la construction de la forêt de Chestyrea, la Porte était toujours visible, vaste tunnel creusé à même le flanc vertical d’une montagne.
Soliana détourna son regard des montagnes pour quitter le balcon de sa demeure. Construite en marbre blanc veiné de vert, la maison était niché entre les racines du plus ancien des arbres de Chestyrea. Elle surplombait la plupart des autres demeures de la petite colonie eldryn, toutes bâties également à la base d’un des géants de bois et de feuille. Descendant l’escalier qui la mènera sur le sol, Soliana failli rater une marche tant elle était pensive quant à son nouvel échec.
Aucune rue ni aucune trace ne délimitait les passages au sol. En cette saison, celui-ci se recouvrait au fil des jours d’un feuillage brun et orange. Soliana se concentra et ajusta la couleur de son manteau qui changea alors du bleu azur en un vert foncé. Elle hocha la tête poliment en réponse à ceux qui, sur sa route, lui témoignèrent le respect dû à son rang, mais son esprit était déjà ailleurs, cherchant les mots qu’elle dirait à la personne qu’elle allait maintenant visiter.
Comme un fantôme, la jeune femme traversa silencieusement une partie de la forêt pour rejoindre une demeure de briques ocres construite au-dessus d’un torrent. Une roue de bois entraînée par le courant grinçait et soulevait des litres d’eau lesquels était déversée dans la maison elle-même par une ouverture prévue à cet effet. De petites cloches cuivrées accrochées juste sous la toiture tintèrent sous le vent alors que Soliana frappa à la porte. Sans attendre la réponse du propriétaire, elle entra.
Comme toutes les maisons eldryns, celle-ci ne comportait qu’une seule grande pièce. Un bassin creusé dans le sol occupait le centre de l’habitation. Des plantes aquatiques y poussaient au milieu d’une eau claire et limpide. Suspendus au plafond par des chaînes, des grands pots de terre cuite accueillaient des plantes exotiques ou hors saison. Juste à coté de la porte, des lianes recouvertes de fleurs aux longs pétales jaunes le long de lianes débordaient d’un des pots et s’entrelaçaient au sol. Soliana se baissa et approcha les doigts de celle-ci. Les extrémités de la plante frémirent et se déplacèrent, caressant la main que tendait la jeune eldryn. Les fleurs prirent un instant une coloration dorée tandis que le contact se prolongeait.
«_ S’il vous plaît, princesse, arrêtez de séduire mes plantes. »
Soliana tourna la tête pour voir un jeune eldryn occupé à arroser un plan de roses noires. Sa longue chevelure argentée descendait dans son dos jusqu’aux jambes. Elle était tressée et ornementée de bijoux d’acier noir et d’argent semblable à des feuilles. Torse nu, l’eldryn était d’une maigreur presque maladive. Ses côtes apparaissaient à travers la peau et ses bras avaient l’air tout aussi fragile que ceux d’un rachitique vieillard. Il ne portait qu’un pantalon de toile marron en guise de vêtement, ses pieds nus foulant librement le plancher de pierre.
«_ Aramys, j’ai encore échoué dans mon enchantement. Je pense que je vais renoncer à ces préparatifs et passer de suite à l’étape suivante. »
Pensif, Aramys, versa quelques gouttes verdâtres d’une flasque de métal sur les roses noires. La teinte cendré des pétales se mua alors en une absolue noirceur.
«_ Princesse, nous ne sommes pas pressés par le temps. Je pense que l’impatience est mauvaise conseillère et que nous ne devrions pas précipiter cette expédition.
_ Je sais tout cela mais l’inactivité me pèse maintenant que nous avons décidé de rechercher l’héritage de Lantanna.
_ Certains ne se sont pas encore décidés et d’autres sont toujours très réservés quant à votre entreprise. Pourquoi ne pas vous donner encore un peu de temps ? Vous pourriez approfondir davantage votre maîtrise de la Force d’Ame par quelques exercices que je pourrais vous conseiller.
_ J’exècre ces séances de méditation et je ne supporte plus les sempiternelles leçons de Porean.
_ Soit ! Je n’insisterais pas davantage. Quoique vous décidiez, vous aurez mon soutien.
_ Je n’en attendais pas moins de toi. C’est pourquoi j’aimerais que nous soyons près pour partir avant le Deuil de Chestyrea. »
Aramys soupira et alla reposer sa flasque sur une étagère.
«_ Princesse, si tel est votre volonté alors cela sera ainsi. Mais tant que les affaires de l’empire retiennent votre père à Karador, vous êtes la seule apte à officier cette cérémonie.
_ Ces vieux protocoles m’ennuient !
_ Le Deuil de Chestyrea n’a rien d’un protocole ! » s’emporta Aramys en proie à une soudaine colère.
Un silence de malaise s’installa un instant alors que le jardinier s’en voulut d’avoir haussé ainsi la voix pour parler à sa souveraine.
_ Je suis désole princesse, mais la cérémonie est très importante pour renouveler les enchantements qui protègerons la forêt pendant l’hiver.
_ Vraiment ? J’avais toujours crû qu’il s’agissait d’une vieille festivité pour arranger des mariages. »
Aramys ne put s’empêcher de rire.
« _ Ceci est le fruit des jeunes gens qui, tout comme vous, profitent de cette fête pour danser et festoyer, mais l’origine en revient à ceux qui fondèrent la colonie et plantèrent les premiers arbres ici. Sans le renouvellement de la magie des enchantements, la forêt ne saurait perdurer telle qu’elle est.
_ Vous devriez vraiment prêter plus d’attention à l’enseignement des anciens, finit-il par ajouter.
_ Je crois que je ferais bien de réviser mon rôle dans le Deuil alors. »
Aramys sourit et remercia silencieusement les Ancêtres de ce moment de clairvoyance de sa souveraine si excentrique et si peu traditionnelle. Remarquant que celle-ci restait sur le pas de la porte, il demanda :
«_ Avez-vous d’autres préoccupations que vous souhaitez partager, princesse ?
_ En fait, j’aimerais savoir s’il te reste de cet alcool de noisette que tu m’as fait goûter la semaine dernière.
_ Bien sûr. »
Disant ceci, Aramys alla jusqu’à un coin de la pièce et souleva une trappe donnant directement sur le torrent. Une cage de fer maintenait fermement plusieurs bouteille dans le frais de l’eau. Il en tira une à la coloration brune et la donna à Soliana.
«_ Merci, cela me motivera sûrement à préparer le Deuil. »
Puis, elle s’en alla par la porte avec un petit geste d’au revoir. Aramys la regarda partir avec émotion. Il faisait partie des Gardiens de Soliana, ces eldryns s’étaient portés volontaire durant leur enfance pour protéger et servir personnellement la nouvellement né du seigneur régent Sorael. Le serment le liait à vie à la fantasque princesse mais jamais il n’avait regretté son choix. Il se souviendrait toujours de cette aube de rose et d’orange qui se leva quand lui et les autres avaient prêté serment autour du berceau de Soliana. Ils avaient alors juré de servir loyalement la princesse jusqu’à leur mort, sacrifiant leur vie pour la sauvegarde de celle-ci si nécessaire. Aramys songea alors que le plan fou de Soliana l’amènerait peut être à devoir honorer son serment plus vite qu’il ne l’aurait jamais pensé.
Six semaines plus tard, les géants sylvestres de Chestyrea abandonnèrent leurs dernières feuilles, nimbant le sol d’une ultime couche avant la neige hivernale. Comme chaque année, les eldryns procédaient au deuil de la nature en brûlant les feuilles mortes sur de grands bûchers. Chaque habitant de Chestyrea délaissait alors ses occupations et son métier pour quelques jours et contribuait à collecter dans un recueillement tout religieux les précieuses dépouilles des arbres. Feuilles, branches cassées, morceaux d’écorce, souches, tout cela était collecté et rassemblé sur de grandes esplanades de pierres uniquement consacrées à cette cérémonie millénaire. De la princesse Soliana jusqu’au chasseur miteux, de l’ancien de la cité jusqu’au jeune bambin sachant à peine marcher, tous participaient au deuil à leur manière.
Au quatrième jour du Deuil, une fois la collecte terminée, Soliana s’avança devant les esplanades où les eldryns avaient entassés leur récolte. La princesse connaissait son devoir : pleurer chaque amoncellement avec le Chant du Deuil, une antique complainte chargée d’émotion et de signification. Elle entama le premier couplet et son peuple la suivit, chacun murmurant les paroles magiques. Soliana concentra alors son Don d’Investure et le chant des eldryns porté des centaines de voix devint un enchantement qui fortifierait les arbres pour l’hiver. Les dépouilles végétales se nimbèrent d’une douce pâleur orange alors que Soliana chantait, les yeux fermés, libérant sa Force d’Ame au gré des paroles.
Le soir venu, les esplanades brillaient dans la nuit d’une aura orangée. Chargés de l’énergie de l’enchantement, les bûchers étaient prêts à libérer la magie dès lors que les flammes les consumeraient. De chaque maison, les eldryns sortirent en procession, le plus ancien de la famille en premier pour terminer par le dernier-né, chacun tenant une torche allumée en main, leur visage caché en partie par un capuchon. Les eldryns s’avancèrent, pieds nus sur ce sol maintenant de nouveau vierge, terre fraîche et froide de l’automne. Il s’arrêtèrent devant ou en chemin vers la demeure de Soliana et attendirent. Lorsque la dernière lueur du soleil eu disparut, la princesse apparut à la porte de sa demeure. Enveloppée dans une robe blanche et soyeuse, son visage n’était qu’en partie visible, masqué par une capuche du même tissu qui descendait jusque sur les yeux. Elle s’avança alors pour parcourir le chemin délimité par la population. Portant haut une torche, Soliana murmurait les derniers couplets du Chant du Deuil. Alors chacun des eldryns se joignit au chant et leur voix devinrent un mélodieux et puissant murmure.
Aramys vit passer Soliana devant lui et la salua discrètement d’un hochement de tête. La princesse lui adressa un petit clignement d’œil tout en conservant la droiture et la majesté qu’imposait la cérémonie. Aramys se sentit soulagé lorsqu’il vit que sa protégée avait suivit la tradition au détail prêt. La princesse parcourut lentement la forêt, enveloppée par les voix des autres eldryns.
Arrivée au bord de la première esplanade de pierre, elle redressa la tête pour contempler le bûcher. L’amoncellement de feuilles et de bois morts atteignait presque cinq mètres de haut. Elle reconnut dans les ballots d’herbes séchés des cœurs-de-renard qui ne poussaient qu’en lisière de la forêt, à dix lieux d’ici, ainsi que des épines de sapins, collectés sur les collines séparant la forêt de la montagne, à trente kilomètres au nord. Solennellement, Soliana se baissa pour enflammer le bord du bûcher, puis s’en alla au suivant. Derrière elle, les eldryns s’organisèrent en une longue file de plusieurs centaines de mètres. Chacun à son tour répéta les gestes de la princesse et contribua à chacun des bûchers par une flamme de sa torche.
La procession dura des heures, jusqu’à tard dans la nuit. Lorsque le dernier eldryn eut contribué au dernier bûcher, Soliana chantonna l’ultime couplet, et les flammes s’élancèrent alors conjointement dans le ciel sous l’effet de l’enchantement. Des piliers de lumières et de flammes montèrent dans la nuit rejoindre les étoiles avant d’éclater en des millions de particules. Celles-ci flottèrent dans les airs, se dispersant sur toute la surface de la forêt.
Alors les eldryns ôtèrent leur capuchon et contemplèrent l’illumination de la forêt dans un silence absolu.
Après de longues minutes, les particules magiques retombèrent, touchant un arbre ou se mêlant au sol. La forêt fut à son tour imprégnée de l’aura colorée, marquant la réussite de l’enchantement. Les eldryns poussèrent alors des cris de joie et de célébrations. Plantant leurs torches dans le sol, soigneusement à l’écart des arbres, les eldryns se dévêtir de leur manteau et de leur capuche, dévoilant des tenues légères, des tuniques sans manche descendant jusqu’au nombril, de courte robe pour les femmes et des braies coupées aux genoux pour les hommes.
Les musiciens s’approchèrent alors de grands tambours fabriqués dans des portions des troncs d’arbres décédés et recouverts de peaux tannées et étendues à l’extrême. Les maestros eldryns commencèrent alors à battre un rythme rapide et endiablé. D’autres apportèrent de longues flûtes en bois rares et ajoutèrent leur musique au son des percussions qui résonnaient maintenant dans toute la forêt. Les eldryns commencèrent alors à danser avec grâce et rythme, les plus anciens laissant la scène aux plus jeunes, cadençant leur entrain en frappant des mains. Les danseurs s’abandonnèrent totalement à la musique, leurs corps fins et splendides se contorsionnaient en un ballet splendide, rapide, et parfois acrobatique.
Soliana prit sur elle de rencontrer chacune des personnalités de la cité, les félicitant pour leur présence et pour la bonne participation de la partie de la population sous leur influence. C’est alors qu’un jeune eldryn aux cheveux courts l’attrapa par le bras et l’attira dans une ronde d’une centaine de participants.
«_ Lâchez donc les anciens, princesse, et dansez avec nous ! »
Elywenn s’empara de la main de Soliana tandis que les danseurs repartaient, frappant la terre de leurs talons au rythme des tambours. S’abandonnant à la musique, la princesse poussa un cri de joie lorsque l’émotion de la danse la saisit. A son tour, en sautillant, elle marqua de ses pieds nus la terre de la forêt.
Prodige de la nouvelle génération guerrière, Elywenn dansait divinement, se déhanchant avec grâce, exécutant des cabrioles et des acrobaties au centre de la ronde. A leurs tours, d’autres esthètes firent preuves de leur souplesse, puis Elywenn exécuta une nouvelle prestation. Revenant dans la ronde, il prit la main de Soliana et l’attira au centre, pour l’inviter à faire à son tour son numéro.
Rouge de confusion, Soliana ne sut quoi faire, malgré l’habitude de parler et de se montrer en public. Les danseurs l’encouragèrent en frappant des mains et en scandant son nom. Saisissant deux torches, elle exécuta alors sa danse en maniant les bâtons enflammés comme des armes, utilisant les mouvements venant de son entraînement à l’épée. Espérant n’avoir pas trop été ridicule, la princesse termina en lançant ses deux torches dans les airs et en les reprenant à leur retombée les mains dans le dos, petit numéro qu’elle pratiquait depuis son plus jeune âge. Les eldryns saluèrent la prestation d’un vacarme de sifflement, d’applaudissement et de cris.
Les danses et les chants continuèrent jusqu’à l’aube tandis que la forêt s’imprégnait doucement de la magie du Chant du Deuil. Regagnant sa demeure accompagnée de Elywenn, Soliana était plus que fourbue. Le jeune guerrier semblait infatigable et impossible à faire taire, la complimentant sur ses danses. La princesse lisait clairement les émotions de Elywenn sur son visage et comprenait combien le jeune eldryn l’aimait. Elle savait combien il lui coûtait de demeurer à ses cotés comme gardien et d’étouffer ses sentiments tandis qu’il la côtoyait tous les jours, participant aux même entraînements, partageant ses instants de joies et parfois ses moments secrets. Lorsque les deux amis arrivèrent à la porte de la demeure princière, ils s'arrêtèrent et restèrent silencieux. Soliana devina combien Elywenn était tenté de révéler ses pensées, sous le coût de l’émotion de la fête. Sachant qu’il regretterait amèrement par la suite de briser son serment et combien était impitoyable la justice envers les gardiens parjures, elle brisa le silence.
«_ Merci de m’avoir raccompagné, Elywenn. A demain. »
Ouvrant la porte, elle lui lança un dernier petit geste d’au revoir et laissa son jeune gardien devant sa maison. Elywenn resta un moment tandis que la forêt s’illuminait des premières lueurs du nouveau jour. Comprenant l’intention de Soliana, il la remercia discrètement avant de se diriger vers sa demeure.
«_ Merci princesse, murmura-t-il du bout des lèvres.
« _ Les nouveaux manteaux sont terminés, les arcs ont été investis avec de la précision et de la puissance. J’ai confectionné également un élixir qui vous permettra de réussir la préparation de votre arme personnelle. »
Le jeune mage chauve caressa sa barbiche argentée tandis que Soliana sirotait une tasse de thé, confortablement installée dans un fauteuil à bascule. La demeure de Finrael était l’une des plus grandes mais aussi l’une des plus éloignée, située à presque deux heures de marche de celle de la princesse. Le luxe reflétait le prestige de l’eldryn. Soliana savait pertinemment que Finrael avait juré d’être son gardien uniquement pour avoir la possibilité de suivre l’apprentissage auprès d’un mage renommé. Sans cela, et à cause de sa naissance modeste, Finrael aurait, au mieux, été le quatrième ou cinquième disciple d’un magicien de bazar. Mais en tant que gardien de la princesse, il avait été personnellement présenté et recommandé par le régent au vieux Telavius, mage de renom et ancien de la cité.
«_ Tenez princesse, inspectez vous-même le résultat, » ajouta le jeune mage. Allant chercher un manteau à capuchon en soie précieuse dans une armoire, il le déposa sur la table face à sa souveraine.
Soliana palpa le tissu du bout des doigts. Bien que le mage n’en laissa rien paraître, elle sentit que sa présence l’indisposait. Il préférait sans doute se replonger dans ses études. Autant prenait-elle soin des gardiens avec lesquels elle avait créé des liens, autant Soliana n’avait aucun regret à commander et utiliser Finrael contre son gré. Fier, orgueilleux, égocentrique, méprisant, l’eldryn était pourtant parvenu à parfaire son apprentissage pour obtenir le rang de Magicien, et contre toute présomption, réussir l’épreuve difficile et exigeante pour celui de Mage à un âge où la plupart n’avait pas encore éveillé leurs Dons. Pour autant qu’elle le sache, Finrael fut le plus jeune à recevoir ce titre, tout peuple confondu. Seul le légendaire Shalakwar, le disciple personnel de la plus grande archimage des eldryns, avait concurrencé cette performance, cinq siècles plutôt.
«_ Cela me paraît bien, conclut Soliana. Donnez-moi deux arcs que je les essaye. »
S’exécutant, Finrael ramena deux longs arcs d’ivoire ainsi que deux carquois plein à craquer. Soliana parcourut la surface polie de ses doigts, suivant les arabesques noires des enchantements investis dans les armes. Tendant la corde avec deux doigts, Soliana testa un moment la souplesse de l’arc.
«_ Cela me semble parfait Finreal, comme toutes vos œuvres. » jugea la princesse.
Elle s’autorisa un sourire, sachant que la perfection de son travail n’était dû qu’à son immense orgueil et non pas à un désir de répondre à ses ordres. Sachant cela, un petit compliment pour fidéliser le mage ne coûtait rien. Finrael s’inclina légèrement en réponse au compliment.
«_ Je suis à votre service, princesse. »
Deux heures plus tard, de retour dans les bosquet du centre de la forêt, Soliana se dirigea vers les terrains d’entraînements. Les plus jeunes s’y confrontaient aux vétérans, du garde aguerrit au sculpteur de bois en pratiquant occasionnel. Un des maîtres d’armes effectua une révérence avec toute la grâce des sabreurs eldryns lorsque la princesse passa près de lui.
«_ Princesse, merci de partager votre précieux temps avec nous, fit le professeur d’une voix mélodieuse.
_ Merci maître Keloryn, votre parler n’a d’égal en finesse que votre sabre, sourit la princesse.
Maître épéiste, Keloryn entraînait les eldryns de Chestyrea depuis quarante ans. L’élégance, les traits de l’esprit, la patience du gentilhomme l’avait rendu très populaire et sa renommée avait même atteint le palais de l’empereur où on l’avait appelé pour être le tuteur d’une des princesses. Mais Keloryn avait décliné l’invitation pour rester dans cette forêt qu’il chérissait.
«_ Est ce que vous pourriez appeler Rianne ? J’ai à lui parler.
_ Bien sûr princesse, je vais chercher votre gardienne dans l’instant. »
Soliana le regarda se diriger vers un groupe qui s’entraînait au combat par paire pour parler à l’une des étudiantes. Après avoir rangé son épée sur un râtelier au pied d’un des arbres, Rianne courut rejoindre Soliana. Les yeux de plusieurs jeunes gens la suivirent du regard tant les formes sensuelles de la jeune femme éveillait les sentiments. Keloryn frappa avec le plat de son épée les doigts d’un eldryn particulièrement distrait. Soliana reconnaissait avec mauvaise grâce que Rianne mélangeait l’esthétisme des athlètes et la beauté des courtisanes. Les rumeurs lui prêtaient d’ailleurs un nombre incroyable de soupirants. La jeune guerrière, peu respectueuse des traditions, salua sa souveraine d’une main en épongeant la sueur de son front avec sa tunique.
«_ Bonjour Soliana,
_ Bonjour Rianne, » sourit la princesse, toujours heureuse de pouvoir dialoguer avec son amie car elle était la seule à faire fit du protocole pour lui parler au singulier. «_ Finrael a terminé ses préparatifs et j’aimerais que nous testions ces arcs. Je voudrais ton avis pour être sur de leur qualité.
_ Bien sûr, répondit Rianne en empoignant une des armes. Je n’aime pas trop Finrael mais je reconnais que son travail est toujours de très bonne qualité, ajouta-t-elle en soupesant l’arc. Allons nous exercer sur cette cible, là bas. »
Les deux jeunes filles allèrent jusqu’à une série de mannequin de paille situé contre le mur arrière de la caserne. Tour à tour elle décochèrent leurs flèches, reculant pas à pas après chaque salve pour tester la précision à grande distance. Si la princesse parvenait à faire illusion sur les premiers tirs, elle se contenta de regarder Rianne dès lors qu’elles étaient à plus de cinquante mètres de la cible. Les flèches de la magnifique guerrière faisaient presque toute mouche au cœur ou à la tête. Une fois carquois vidée, Rianne s’estima satisfaite.
«_ Ce sont de bons arcs et les enchantements sont intéressants. Les flèches tirées ne vibrent jamais quelle que soit la force et la distance. De plus la puissance ajoutée permettra facilement de percer l’acier valarien. »
Soliana préféra ne pas répondre. Malgré toutes ses qualités, Rianne conservait sa rancœur envers les humains, pleurant toujours son père disparut dans les combats de Fortavent.
«_ Bien, finit-t-elle par dire. Il me reste à achever mes préparatifs personnels et nous pourrons alors nous éclipser. »
A peine une semaine plus tard, par une nuit sans lune, Soliana sortit discrètement de sa demeure. Un sac en bandoulière, elle se faufila contre le mur de sa maison comme une ombre, son manteau la dissimulant parfaitement tel un caméléon. A pas de loup, elle pris le chemin de la demeure d’Aramys.
Pendant ce temps, celui-ci contemplait son paquetage, ressassant mentalement la liste des objets qu’il devait absolument emmener. Il vérifia une dernière fois qu’il avait les herbes de guérison, les baumes cicatrisants, les élixirs d’endurance et les composantes pour préparer de nouvelles mixtures si le besoin s’en faisait sentir. Sentant que l’heure était proche, il s’agenouilla alors contre une petite armoire de bois et en ouvrit les battants. A l’intérieur, des figurines de jade entouraient une sculpture en ivoire de la déesse Eldrya. Respectueusement, le jeune eldryn courba la tête devant la représentation divine.
«_ Père, mère, implora-t-il à l’intention des figurines, glorieux ancêtres, ô grande déesse, je vous salue et vous honore. J’essaye de vivre avec la sagesse que vous m’avez transmise et de respecter ces principes qui furent votre ligne de conduite. Aujourd’hui plus que jamais j’ai besoin de vos conseils afin d’assister notre princesse en ces temps fatidiques. Puissiez-vous me guider lorsque la raison me fera défaut. Puissiez-vous éclairer notre chemin lorsque les ténèbres nous envelopperons. »
Aramys baissa alors la tête jusqu’à toucher le sol. Il resta ainsi un instant, puis se releva, referma le petit sanctuaire, chargea ses affaires sur ses maigres épaules. Se retournant, il jeta un dernier coup d’œil à ses plantes, espérant que son voisin en prendra soin ainsi qu’il le lira dans la lettre qu’il trouvera demain matin. Il disparut dans la nuit en fermant délicatement la porte de sa maison derrière lui.
Il se dirigea vers un des arbres de la forêt, celui que l’on appelait le Boiteux car l’une de ces racines évoquait un pied mal formé et dissimulait une petite caverne où les jeunes enfants se réunissaient parfois à l’écart des adultes. Rianne était déjà là lorsqu’il se glissa entre les racines pour pénétrer dans la grotte. Elywenn arriva peu après, puis se fut Porean. Le tuteur de la princesse paraissait très mécontent d’avoir été prévenu au dernier moment. Sans doute celle-ci craignait qu’il ne fasse tout pour compromettre l’entreprise, mais maintenant il se devait d’obéir à son serment de gardien. A l’opposé des deux guerriers déjà présent, le scribe paraissait fort mal préparé pour une excursion à tel point qu’il glissa en entrant et c’est sur les fesses qu’il atterrit dans la grotte. Puis, Aryon se faufila dans l’antre juste derrière lui et l’aida à se relever. Le chasseur eldryn les salua d’un hochement de tête avant de se poster à l’entrée en faction, l’air taciturne comme à son habitude. Il annonça d’une voix plate l’arrivée de Finrael et celle de Valeckwyr, un demi eldryn qui avait rejoint les gardiens de Soliana il y a à peine deux ans.
«_ Les gardiens sont au complet annonça Elywenn. Il ne manque plus que notre princesse préférée. Puis, nous pourrons partir. »
Soliana se faufilait à travers le terrain d’entraînement sans un bruit. Passant devant la caserne, son manteau changea de couleur, se mêlant au blanc des murs pour la rendre invisible. Comme elle ne vit personne, elle quitta l’ombre du bâtiment pour se diriger vers le Boiteux.
«_ Où allez-vous princesse ? »
Soliana se retourna pour voir Keloryn adossé à un arbre. Elle se figea, espérant que son camouflage la soustrairait aux yeux du guerrier mais il n’en fut rien, celui-ci la fixant toujours directement dans les yeux.
«_ Il est bien tard pour une promenade et ceci n’est pas la parure qui sied à une jeune femme de votre qualité. Puis-je insister et vous demander votre destination ? »
Abandonnant la discrétion, la princesse chassa l’illusion créée par son vêtement et avança jusqu’au maître d’arme.
«_ Je dois entreprendre un long voyage, maître Keloryn, une quête que je suis seule à pouvoir accomplir. Je vous demande de me laisser passer et d’être discret quant à mon départ.
_ Alors souffrez que je vous accompagne, princesse. Le monde du dehors est dangereux et mon épée vous sera précieuse, bien plus que celle de tous vos gardiens, que j’ai vu se faufiler sous le Boiteux.
_ Je ne peux pas vous demander cela, maître Keloryn. Vous vous devez de rester ici pour continuer à enseigner.
_ Rien n’est plus important en ces temps que la vie de ma souveraine, répondit Keloryn. Et s’il le faut, je suis prêt à prononcer ici et maintenant le serment des gardiens car, foi de Keloryn, je ne vous laisserais pas partir sans une bonne garde. Je sais aussi que quoique je dise, vous ne renoncerez pas. Aussi, … »
Keloryn sortit sa lame de son fourreau et la tendit à Soliana.
«_Acceptez que mon bras soit votre bras, que mon bouclier soit votre bouclier, que ma force devienne votre force. »
Faisant fis du long protocole du serment des gardiens, Keloryn avait directement récité la dernière phrase. Soliana hésita puis pris la lame, posa un chaste baiser sur celle-ci et la rendit à son nouveau gardien.
«_ Que mon souffle anime votre esprit, que mon sang soit votre vie. J’accepte votre serment, gardien Keloryn. »
Celui-ci se releva, rengainant l’épée que lui rendit Soliana.
«_ Une bonne chose de faite. Maintenant que votre expédition est au complet, vous pourriez m’en confier la destination ? »
Message édité par Deidril le 07-11-2006 à 17:21:21