(Entendu, en fait j'ai retrouvé ce texte et il se trouve que je l'aime bien...Je m demandais si d'autres pourraient l'apprécier. Désolé pour l'ego qui enfle
Je te livre la suite.)
Comme si quelque chose l’y poussait, Elise se réveilla en sursaut. Pop n’était plus dans le lit, elle glissa par-dessus la place vide un œil sur son radio-réveil : 7H45
Prise de panique, elle se retourna pour se lever et faillit renverser le plateau posé sur sa table de nuit. Il contenait une tasse, un Thermos, deux croissants dans une corbeille et un petit mot plié. Fébrilement elle saisit le papier et le déplia, ce qu’elle lut faillit lui arracher des larmes : « Dors, ma puce, j’ouvre. Pop »
Seulement alors, elle remarqua les bruits familiers qui montaient du café. Rassurée, elle prit son petit déjeuner au lit, le savourant comme jamais. Elle ne pouvait s’expliquer pourquoi, depuis qu’elle le connaissait, d’instinct elle avait fait confiance à Pop. Il n’avait pourtant rien à voir avec Alain.
Alain. C’était la première fois depuis deux jours qu’elle repensait à lui. Elle ne put s’empêcher de coller son image dans son esprit à côté de celle de Pop. Ils n’avaient rien de commun. Le premier était un feu follet, un papillon toujours en mouvement qui n’avait pas son pareil pour charmer les foules et les gens. Le second était un nounours placide à la force tranquille. Des souvenirs d’Alain passèrent dans sa mémoire. Il était grand, élancé, toujours tiré à quatre épingles et portait des parfums à la mode. Pop était plus petit, plus massif, mais dieu qu’elle se sentait bien dans ses grosses pattes. Et combien ses caresses étaient douces. Et puis, il avait un parfum que jamais Alain n’aurait pu s’acheter, tout en lui respirait l’homme. C’était un parfum plus brut, peut-être, mais, se dit-elle en repensant au scandale et aux escroqueries de son défunt mari, tellement plus authentique.
A ce moment là , elle sut que son ancienne vie était vraiment derrière elle et qu’elle serait à présent capable d’aimer quelqu’un d’autre.
Une heure après son réveil chaotique, Elise entra dans le petit café. Son entrée fut saluée d’un grand « haaa » poussé par les habitués. Elle sourit et regarda la salle. Pop était derrière le bar, un torchon sur l’épaule en train de servir une pression. Il la salua d’un clin d’œil accompagné d’un sourire.
Certains habitués l’avaient déjà vu dans le café et ne furent pas trop surpris quand il leur expliqua qu’il était un ami d’Elise et que fatiguée par la soirée du samedi, elle lui avait demandé de faire l’ouverture. Mais tout le monde fut définitivement rassuré quand elle apparut enfin.
Elle rejoignit Pop derrière le bar.
- Tu t’en sors ? demanda-t-elle.
- J’ai un peu de mal avec les tarifs mais ça va. Avoua-t-il.
Elle sourit en voyant le pense-bête qu’il avait posé près de l’évier, derrière le comptoir et qui récapitulait les principaux tarifs de consommations. Profitant d’un moment de calme au bar elle s’approcha de lui et lui pinça une fesse en chuchotant :
- C’est toi qui as arrêté mon réveil.
- Non, je crois que c’est le frein de la pile qui s’est bloqué. Répondit Pop le plus sérieusement du monde.
Elle pinça plus fort en essayant de ne pas pouffer.
- Il est branché sur le secteur.
- Ha ? Alors peut-être une grève surprise chez EDF. Dit-il toujours sur le même ton.
Cette fois, Elise éclata de rire.
Dans les semaines qui suivirent, ils s’organisèrent. Pop qui habitait en banlieue ramena quelques affaires et s’installa plus ou moins avec Elise. Comme il roulait dans une DS de collection, il n’avait pas trop envie de la laisser traîner des jours, dans la rue. Le petit café étant proche du « Skunk » il n’en avait pas besoin pour aller travailler. Elise lui laissa son garage, denrée rare en centre ville et gara sa propre voiture dans la rue. Elle se procura un macaron de l’union des commerçants et un abonnement pour le stationnement afin de ne pas récolter trop de contraventions. Les soirs de semaine, après la fermeture du petit café, elle allait le rejoindre au Skunk et si la soirée menaçait de se prolonger, il s’arrangeait pour la raccompagner pendant une pause des musiciens. Même si elle protestait, arguant que si elle était venue seule elle pouvait repartir de même, elle appréciait sa prévenance. A partir du seize août, la fermeture annuelle du Skunk mit Pop en vacances forcées jusqu’à la fin septembre. Il vint l’aider à tenir le petit café, lui permettant de grappiller quelques grasses matinées, allant même parfois jusqu’à faire la cuisine à midi pour la clientèle. Beaucoup d’habitués étant en vacances en août, il parvint même à la convaincre de fermer trois jours consécutifs et l’emmena à Juan-les-pins au festival de jazz. Elle n’avait pas pris un seul jour de vacances depuis deux ans et cela fut pour elle une merveilleuse récréation. Au retour, confortablement installée dans le siège en cuir profond de la vieille Citroën, que Pop ménageait sur autoroute, elle le regardait avec tendresse. Il commentait certains des morceaux qu’ils avaient entendus et qu’une cassette glissée dans l’autoradio repassait, c’étaient les seuls moments où il était vraiment loquace. Tout en l’écoutant, Elise réalisait combien elle était amoureuse de lui et que depuis un peu plus d’un mois qu’elle le connaissait, il ne faisait plus froid dans sa vie.
Dès la fin du mois d’août, la saison de rugby recommençait et Pop profita de son temps libre pour reprendre les entraînements avec assiduité. Elise ne connaissait rien à ce sport et se rendit aux premiers matches, les dimanches, quand l’équipe jouait à domicile. La toute première fois, elle fut très désagréablement surprise. Quand les joueurs sortant du vestiaire s’élancèrent sur la pelouse, elle ne reconnut pas Pop. Ce type qu’elle voyait là en contrebas trottiner sur l’herbe, avait la tête enrubannée de blanc et certains doigts momifiés. Outre l’accoutrement, ce nom « Daval » qu’il portait sur les épaules au dessus de son numéro un, ne représentait pas « son » Pop. Elle fut ensuite très inquiète quand elle vit les premières entrées en mêlée et la violence de celles-ci. Et son homme qui se trouvait en première ligne ! Elle en eut des sueurs froides.
Elise se trouvait dans la tribune réservée aux familles des joueurs. A côté d’elle, une jeune femme brune aux cheveux très longs la vit porter ses mains à sa bouche lors d’un choc particulièrement violent des deux packs. Pop avait émergé d’une mêlée ouverte et avait foncé, ballon en main vers les lignes adverses. Stoppé par deux défenseurs, qui parurent monstrueux à Elise, il avait été suivi par son paquet d’avant qui embouti furieusement le petit regroupement ainsi crée. Elise dut s’empêcher de crier en voyant ces masses déferler sur le corps de son homme.
La jeune femme brune posa doucement sa main sur le poignet d’Elise.
- Bonjour, tu dois être l’amie de Pop, non ? Demanda-t-elle.
Elise nota instinctivement le tutoiement, comme si elle faisait déjà partie de ce clan de furieux. Comme elle ne répondait pas, les yeux rivés sur le terrain, attendant de voir dans quel état son amour allait ressortir de ce paquet de jambes, de corps et de maillots entremêlés, la jeune femme poursuivit :
- Je suis Sophie, mon chéri est sur le terrain lui aussi. C’est ton premier match ?
Elise hocha la tête, sans un mot, l’œil hagard. Sophie lui sourit gentiment.
- Tu sais, ça a toujours l’air plus impressionnant que ça ne l’est en réalité.
Elise la considéra un instant, incrédule. Sophie reprit :
- Ne t’en fais pas, les garçons sont bien entraînés et les blessures sont plus rares qu’on ne pourrait le penser.
- Vraiment ? Demanda Elise, comme pour s’en convaincre.
- Oui, je t’assure. Puis elle rit. Je me souviens, la première fois que j’ai assisté à cela, je voulais faire jurer à mon copain de ne jamais recommencer. Il est sortit du terrain, à la fin du match, couvert de boue et un gros coquard à l’œil. J’étais horrifiée. Mais j’ai fini par comprendre. C’est leur passion. Leur demander de ne plus jouer ce serait comme les amputer d’un membre.
- Tu t’es habituée ? Demanda Elise sans croire qu’elle en serait capable.
- Oui, répondit Sophie. Et puis tu sais, si ça à l’air violent, comme ça, les arbitres sont aussi là pour éviter que la brutalité ne prenne le pas sur le jeu.
- Comment peut-on appeler ça un jeu ? Se demanda Elise, mais elle ne formula pas ses doutes à haute voix.
Sophie passa le reste du match à rassurer Elise, lui commentant les phases de jeu, lui expliquant les rudiments des règles et le fonctionnement d’une équipe. Elise finit par comprendre que tout ceci n’était pas une arène de violence sauvage. Que contrairement aux apparences, ce sport était très structuré et ne se résumait pas à la charge bestiale de deux factions de déménageurs se faisant une guerre ouverte. Mais elle tremblait souvent, son Pop était neuf fois sur dix au cœur des chocs les plus terribles. Et puis surtout, elle avait du mal à reconnaître l’homme qu’elle aimait. En le voyant ainsi charger comme un taureau furieux, percuter les joueurs adverses, rentrer tête en avant dans ces effroyables mêlées et être au centre de presque tous les combats, Elise ne voyait pas son Pop. L’homme tendre, au regard et aux caresses si douces, contre lequel elle aimait se blottir s’était mué en une machine de guerre monstrueuse. Elle le voyait, la tête enturbannée distribuer des coups, emboutir des corps, les plaquer violemment, les piétiner parfois. Comment ce monstre et son nounours placide pouvaient-ils avoir quoi que ce soit de commun ? Sophie, vit son visage, elle perçut ses doutes, elle vint à son secours.
- Je sais ce que tu penses, dit-elle en lui prenant la main. Mais ces hommes ne sont des guerriers qu’à l’intérieur de ce rectangle de pelouse. Le rugby est le sport le plus propre que je connaisse.
- Propre ? Ne put s’empêcher de s’écrier Elise. Mais regarde-les, ils sont en train de s’étriper.
- Mais non, sourit Sophie. Et puis tu verras, le match fini, ils redeviendrons doux comme des agneaux. Au coup de sifflet final, la guerre sera enterrée. Tu sais, conclut-elle, tout le monde à besoin de s’extérioriser.
Après le match, Elise put constater que Sophie disait vrai. Elle l’accompagna au « club house » où elle se fit présenter d’autres femmes et parents de joueurs. Puis, un quart d’heure après, les joueurs des deux camps les rejoignirent. Douchés, rasés, massés, ils étaient méconnaissables. Elise retrouva son Pop, qui n’avait pas une égratignure, et se serra dans ses bras. Elle ne dit rien de ses angoisses ni de ses doutes, trop heureuse de le retrouver tel qu’elle l’aimait. Sophie vint lui présenter son compagnon.
- Voici Franck, dit-elle, qu’on appelle le dogue.
Elise resta un instant abasourdie. L’homme devait faire près de deux mètres et semblait taillé dans l’airain. Le bon géant à la mâchoire carrée lui fit un sourire amical en lui tendant une main gigantesque. Malgré sa stature colossale, il avait l’air gentil comme tout.
Puis Elise s’aperçut que les joueurs des deux camps s’entendaient comme larrons en foire. Toute querelle était oubliée, les ennemis acharnés qu’il avaient été vingt minutes plus tôt se congratulaient mutuellement, échangeant même des commentaires rigolards sur leurs actions respectives.
- Tu m’as collé un sacré tampon. Disait l’un.
- Et moi j’ai failli ne pas me relever après la poire que tu m’as posé, répondait l’autre.
Elise dut constater que Sophie avait raison. Ces hommes étaient des brutes exclusivement dans l’aire de jeu. En dehors, tous respiraient la bonhomie.
Elle se fit également présenter d’autres joueurs et expliquer leurs surnoms. Le Dogue s’appelait ainsi à cause de sa taille, de ses grandes jambes et de sa « gueule » carrée qui le faisaient ressembler à un dogue allemand. Mais il y avait également, entre autres, Philippe, dit : Phifi, Doc, médecin de profession, ou encore Yaourt, un antillais d’origine, surnommé ainsi parce que son prénom était Gervais. Quand ils surent qu’Elise tenait un café, il promirent tous de venir y faire un tour. Elle ne savait pas si elle devait s’en réjouir ou pas.
Dans les semaines suivantes, ils vinrent effectivement au petit café, seuls ou par petit groupes. Appréciant l’endroit, sa convivialité et la cuisine d’Elise, ils commencèrent à le fréquenter plus régulièrement.
Sophie ne travaillant pas très loin, elle tenait une parfumerie, le Dogue venait souvent l’attendre au petit café. Elise aimait bien Sophie. Elles se voyaient presque tous les dimanches. Au stade, quand l’équipe jouait à domicile, ou bien chez l’une ou l’autre, quand les hommes étaient partis jouer à l’autre bout de la France. Quand les matches étaient retransmis à la télévision, elles les regardaient ensemble. Elise appréciait mal les commentaires souvent exagérés du présentateur et la présence de Sophie la rassurait.
Elise avait parfois du mal à comprendre qu’une jeune femme aussi raffinée, élégante et soignée ait pu s’éprendre à la fois du géant qu’était le Dogue et de son sport. Elle finit par lui poser la question.
- C’est l’homme le plus gentil que j’ai rencontré, lui assura Sophie en souriant, et puis dans ses bras, j’ai l’impression qu’il ne peut rien m’arriver.
Elise éprouvait à peu de choses près la même chose, concernant Pop. Elles se comprenaient.
Phifi, qui poursuivait ses études, habitait un petit studio, pas très loin du petit café, il venait aussi souvent. Et Doc passait à chaque fois qu’il devait faire une conférence à la faculté de médecine. Elle finit par mieux les connaître et les apprécier, surtout pour l’humanité qu’ils révélaient tous.
Les habitués du petit café ne se plaignaient pas de la présence des gloires de l’équipe locale dans leur lieu de détente, au contraire. Et puis cette saison, ils étaient en bonne place pour le championnat. Cela lui attira même du monde.
Phifi était blessé, s’étant fait un mauvais claquage le dimanche précédent, il boiterait au moins trois semaines, avait dit le kiné. Du coup il était la ce mercredi soir de septembre, alors que Pop était à l’entraînement. Elise ne les vit pas rentrer, elle tournait le dos à la salle, accroupie pour chercher des bouteilles de jus de fruit dans l’un des petits réfrigérateurs. Il était dix neuf heures trente et à cette heure là , le carillon tintait beaucoup. Quand elle se retourna, ils étaient avachis sur le bar, la regardant de la tête au pied. Comme s’ils la déshabillaient du regard. Ils étaient trois portant casquette, capuche ou lunettes de soleil.
Le plus petit, au centre, celui qui avait la capuche, donna une bourrade au plus grand, le noir avec ses lunettes noires sur le front.
- T’as vu comme elle est bonne cette meuf ? Zarma. Dit-il en indiquant Elise du menton.
Elle jeta un coup d’œil furtif à Phifi qui était accoudé au bar, non loin. D’un petit mouvement de tête, il lui fit comprendre de ne pas relever. Elle les regarda, comme si elle n’avait pas entendu et demanda :
- Qu’est-ce que je vous sers les garçons ?
- Les couilles mais pas trop fort. Répondit le moyen, celui qui avait la casquette à l’envers et deux ou trois boutons. Et les trois éclatèrent d’un rire gras et bien trop fort.
Daniel, le plombier, un des habitué réagit :
- Dites donc les gones, soyez polis avec mademoiselle Elise, c’est pas une cour de récré ici !
- Ta gueule le vieux on t’as pas causé. L’apostropha le grand noir, et s’avança d’un pas, menaçant.
- Hé les keums, lança le plus petit. La meuf s’appelle Elise, c’est facile à retenir. Puis il tourna son visage juvénile vers elle. Demoiselle ? T’as pas de keum alors ? Pourtant t’es bonne, tu dois bien kéni.
Sur un nouvel appel au calme muet de Phifi, Elise se détourna, le café n’avait ni flipper ni jeu vidéo, même pas un juke- box. Elle se demanda ce qui pouvait les attirer ici. Ils commandèrent un seul coca. Cinq minutes plus tard, Elise était près de la caisse, tout au bout du bar à ranger la monnaie. Le plus petit, qui semblait être le meneur s’approcha.
- Hé, Elise, chuchota-t-il. Une meuf toute seule dans un café, le soir, c’est dangereux non ? Si tu veux on peut te protéger. Tu raques et t’auras pas d’embrouilles.
C’était donc ça ! Pensa-t-elle. Elle leva des yeux suffoqués sur le gamin. Le môme ne devait pas avoir plus de dix sept ans, dix huit peut-être, à peine la moitié de son âge. Elle chercha quelque chose à répondre, elle n’eut pas à le faire : Phifi qui était assez proche pour avoir entendu saisit le mioche par le bras.
- Ca suffit les conneries, cracha-t-il, maintenant tu dégages.
L’autre essaya de se débattre, Phifi n’était pas plus grand que lui, le demi de mêlée était handicapé par sa jambe blessée et n’était pas un colosse, mais il était tout de même largement plus musclé et entraîné que ce gamin. Lui serrant le bras comme un étau, il força le gosse à aller vers la sortie.
- Lâche-moi bâtard ! Glapit le morveux en essayant de desserrer l’étreinte en vain.
Sans répondre, Phifi l’entraîna vers la sortie en claudiquant.
Les deux autres firent mine de s’en mêler, Daniel s’interposa.
- Doucement les gones, vous avez assez joué. Dit il en se redressant.
Le grand chercha à le bousculer mais Daniel lui attrapa le bras dans ses grosses mains rudes et le repoussa. L’autre porta la main à sa poche, il ne put la ressortir.
Raymond, le charcutier voisin et son commis avaient fermé leur boutique et étaient passés prendre un verre chez Elise avant de rentrer chez eux, ayant suivi toute la scène, ils empoignèrent à deux le dernier gamin avant qu’il sorte un objet de son blouson à la mode.
- Allez dehors les voyous, Gronda le grand Raymond, c’est un café convenable ici.
Les trois adolescents furent poussés ou traînés sans ménagement vers la porte.
Phifi allait ouvrir la porte quand le gamin qu’il traînait par le bras lui décocha un coup de pied sur sa jambe blessée. La douleur lancinante arracha une grimace au rugbyman, pour toute réponse il resserra sa prise, faisant geindre le gosse de douleur.
Tout en se faisant pousser dehors par Daniel, le grand tendit un doigt vers Elise.
- Tu vas voir la meuf, on va revenir et on va te le niquer ton rad ! Cracha-t-il en se débattant. Il fut poussé dehors comme les autres. Phifi et le grand Raymond restèrent un moment sur le pas de la porte, s’assurant que les gamins partaient bien. Essuyant un flot d’injures dont ils se moquaient bien. La scène avait duré moins d’une minute mais Elise dut poser les deux mains à plat sur le zinc pour calmer ses tremblements. Elle poussa un profond soupir et redressa la tête. Le calme revenait dans le café. Les clients congratulaient les quatre « héros » et commentaient déjà le genre des trois gamins qui venaient de se faire éjecter.
- Je crois qu’on a tous mérité un verre, c’est la maison qui offre. Dit Elise d’une voix assez forte pour dominer le brouhaha. Des exclamations de satisfaction saluèrent cette annonce. Elise s’affaira à prendre les commandes. Il n’y avait qu’une dizaine de personne dans le café, ce fut vite réglé.
Comme elle venait de servir le dernier verre, Phifi revenu à sa place se pencha vers elle.
- Ca va aller ma grande ? Tu as l’air nerveuse.
- C’est parce que je le suis, souffla-t-elle, mais ça ira. Puis elle le gratifia d’un sourire en le remerciant.
Puis à l’unisson des clients elle leva son propre verre à l’attention des quatre acteurs de la scène.
Après cet incident le bar commença à se vider. Le charcutier posa son verre sur le comptoir et regarda Elise.
- Faites attention tout de même, lui dit-il, deux commerces ont été saccagés dans le quartier. Je ne dis pas que c’est eux, mais on ne sait jamais.
La révélation glaça Elise de terreur. Elle regarda le charcutier sortir puis se tourna vers Phifi. Celui-ci jouait avec son verre vide, le faisant tourner sur lui-même, un doigt glissé à l’intérieur. Il ne regarda pas Elise, et son silence ne la rassura pas du tout.
Quand le dernier habitué fut sorti, elle baissa le rideau de fer aux trois quart et éteignit quelques lumières. Puis n’y tenant plus, elle se tourna vers Phifi, toujours accoudé au bar.
- Tu crois qu’ils vont revenir ? Demanda-t-elle inquiète.
Il eut un geste d’impuissance et une moue révélatrice.
- Qu’est-ce que je dois faire ? Reprit-elle en s’approchant de lui.
- Appelles la police si ça peut te rassurer, répondit-il d’un ton pas convaincant. Je leur dirai ce que j’ai entendu et ce qui s’est passé.
- Tu crois ? Oui peut-être…Elle se dirigea vers le téléphone, puis se ravisa et revint vers lui.
- Non, reprit-elle, je préfère attendre Pop et lui demander ce qu’il en pense.
Comme elle se tenait debout près de lui, se tordant les mains avec un air angoissé, Phifi descendit du tabouret et la prit par les épaules.
- Ne t’affoles pas, dit-il, rassurant. Tu ne risques pas grand chose ici. Il y a toujours du monde, tu n’es jamais seule. Et puis, tu as, vu tes clients sont prêts à te défendre. Et nous on est souvent là aussi.
- Oui mais le vendredi je ferme à une heure et vous êtes tous au stade. Aucun des habitués ne reste aussi tard. Répliqua-t-elle.
Elle sentait monter sa peur quand on frappa contre le rideau de fer. Elise, tendue, sursauta.
- Houhou, il y a quelqu’un ? Je peux entrer ? Demanda la voix familière de Sophie.
Elise courut lui ouvrir la porte. Sophie se baissa pour passer sous le rideau de fer puis se redressa. Elle allait embrasser Elise quand elle se retint, regardant le visage de son amie.
- Ho tu n’as pas l’air d’aller toi. Dit-elle. Il est arrivé quelque chose ?
Elise et Phifi lui racontèrent l’incident. Sophie s’assit sur une banquette, près de l’entrée et réfléchit un moment.
- En effet, dit-elle après un moment, une bande de voyous est venu casser le magasin à côté de la parfumerie l’autre nuit. Tu sais, la boulangerie. Ils ont tout saccagé. Moi je ne risques rien, j’ai un grillage, une alarme et des caméras. De toute façon je suis assurée, toi aussi non ?
Elise frissonna, Sophie se leva et lui prit les mains.
- Calmes toi, lui dit elle en lui souriant. Tu as un gros rideau de fer et une bonne assurance non ?
- Oui mais s’il viennent avant la fermeture ? Demanda Elise, à peine rassurée.
Gardant ses mains dans les siennes, Sophie sourit de nouveau.
- Tu sais ce qu’on va faire ? On va attendre nos hommes, dîner tous ensemble en parler et passer une bonne soirée.
Il était prévu que les soirs d’entraînement, Sophie vienne au petit café attendre le Dogue après la fermeture de sa parfumerie. Il rentrait avec Pop et ils dînaient tous les quatre dans le café désert. Ce soir là , Phifi était aussi invité.
Elise acquiesça et se dirigea vers la cuisine, bientôt rejointe par Sophie qui était retournée à sa voiture, chercher quelque chose.
- Je suis passée à la pâtisserie en fermant ma boutique, j’y avais commandé ça. Dit-elle avec un sourire malicieux en posant un gros carton sur une desserte.
Elise souleva le couvercle et y vit un énorme saint-honoré. Sur u gros chou à la crème, au centre du gâteau étaient plantées deux petites bougies rouges. Une plaque en pâte d’amande était posé à plat et l’on pouvait y lire : « A Elise et Pop » en lettres chocolatées.
- Mais pourquoi le bougies, demanda Elise, surprise.
- Pop et toi, ça fait bien deux mois non ? Moi je dis que ça se fête. Répondit Sophie avec un sourire complice.
Elise ne put retenir un sourire attendri en serrant son amie dans ses bras.
Vers vingt et une heure trente, le Dogue et Pop entrèrent à leur tour dans le café et Elise tira les rideaux pour masquer la lumière. Pendant l’apéritif, Elise ne leur dit rien de l’incident, les laissant discuter avec Phifi des matches à venir et des tactiques mises en places par leur entraîneur. Puis ils passèrent au dîner. Elise ne disait presque rien, elle qui était d’ordinaire si enjouée, et Pop le remarqua. Il n’osa rien dire devant les autres, attendant d’être seul avec elle pour poser des questions. Voyant l’embarras de son amie, c’est Sophie qui lança le sujet.
Pop et le Dogue écoutèrent le récit de Phifi et d’Elise en silence. A la fin, le géant eut une réaction viscérale.
- Qu’ils y viennent ces petits salauds, grogna-t-il, je vais en faire de la purée moi.
- On se calme, Monsieur Malabar, dit Sophie en lui prenant les mains par-dessus la table. Tu serais capable de casser le bar à toi tout seul, rit-elle, et puis ils ne sont pas encore là . Et puis ce soir c’est la fête.
Le Dogue maugréa quelque chose d’inintelligible avant de sourire à sa fiancée.
De son côté, Pop inquiétait Elise. Il n’avait pas desserré les dents. Ecoutant tout en silence, le coude posé sur la table, la bouche posée sur sa main fermée. Ses yeux semblaient fixés sur une miette sur la table, son poing se serrant convulsivement à intervalles rapprochés. Elise vit dans son regard quelque chose qu’elle n’avait encore jamais vu. Bien sûr, elle ne l’avait jamais vu de près au sortir des vestiaires, mais elle devina instinctivement qu’il avait ce regard avant de pénétrer sur la pelouse, en un éclair elle sut que le guerrier s’était réveillé.
Elle glissa sur la banquette, se coulant vers lui et enroula son bras autour du sien, posant la tête contre son épaule. Elle constata qu’il était tendu à se rompre. Le dogue et Phifi reconnurent eux aussi ce regard qu’ils avaient tous avant un match, le demi réagit le premier. Il saisit le poignet de Pop et le serra pour l’obliger à croiser son regard. Pop, machinalement, tourna les yeux vers lui.
- T’emballes pas le gros, dit-il, utilisant le jargon du rugby, c’était que l’échauffement, l’arbitre n’a pas encore donné le coup d’envoi. Alors tu restes dans ta ligne. On va mettre en place un rideau défensif.
- Ouais, surenchérit le dogue, entrant dans la combine. On va s’organiser, on va leur mettre les barbelés et on les empêchera d’aller aplatir dans l’en-but.
Pop comprit leur manège et ne put s’empêcher de sourire. Il se détendit légèrement.
Sous la direction de Phifi, qui était le meilleur tacticien des trois, sur le terrain, il commencèrent à mettre en place une tactique, comme il l’auraient fait pour un match. Allant même jusqu’à utiliser des couverts ou la salière pour matérialiser des choses, les utilisant comme des pions. Elise et Sophie les regardèrent faire, amusées. Mais ils butaient sur un ou deux détails, à la fin, Phifi soupira :
- Dommage que Doc soit pas là , il est plus calé que moi sur la stratégie.
- Y a qu’à l’appeler. suggéra le Dogue. Comme si c’était naturel.
- A onze heures, t’es dingue ? Demanda Phifi après avoir jeté un coup d’œil à sa montre.
- Bah il bosse pas demain. Répondit le Dogue en haussant les épaules. Et puis tu le connais, si c’est pour l’équipe il viendra.
- Mais je ne fais pas partie de votre équipe, protesta Elise. Partagée entre la fierté d’être considérée comme telle et la honte de déranger Doc à pareille heure.
Phifi et le Dogue la regardèrent un instant hébétés, comme si elle venait de proférer une ineptie. Le colosse se ressaisit le premier, cette fois.
- T’es la femme de Pop, non ? Demanda-t-il comme on énonce une évidence.
- Ben oui, répondit-elle, même si elle ne se définissait pas tout à fait ainsi.
- Alors ça compte ! Affirma le Dogue, convaincu.
Elle ne savait pas quoi dire, Sophie et Phifi lui souriaient et Pop passa son bras autour d’elle l’attirant à lui pendant que le Dogue se levait pour se diriger vers le téléphone.
Doc ne posa aucune question, le Dogue lui ayant dit que c’était important, il répondit juste : « alors j’arrive » avant de raccrocher.
En attendant l’arrivée de Doc, le filles allèrent chercher le gâteau et le Dogue sortit une bouteille de champagne de son immense sac de sport.
Elise ne put s’empêcher de sourire, ils avaient vraiment tout comploté. Cependant, elle ne le laissa pas l’ouvrir, expliquant qu’elle ne devait pas être fraîche, elle alla en chercher une dans un des réfrigérateurs du bar. Dogue tint quand même à lui laisser la sienne.
Elle sortit des coupes et ils trinquèrent autour du bar. Pop venait de découper le gâteau quand Doc frappa contre le rideau.
Ils le firent entrer, lui donnèrent une coupe et une part de saint-honoré avant de lui expliquer leur problème. Elise s’attendait à ce qu’il proteste ou qu’il les enguirlande mais il n’en fit rien. Au contraire, il se pencha sur le problème avec le plus grand sérieux, réfléchissant entre deux bouchées de gâteau. A la fin, ayant déposé son assiette vide, il se lança dans une explication, agitant sa cuiller levée comme une baguette de professeur.
- Partons du principe qu’ils son malins. Déclara-t-il. L’incident de ce soir ne leur à servi qu’à tâter le terrain. Tous les autres l’écoutaient religieusement, massés autour de lui, par habitude. Logiquement, continuait Doc, ils n’attaqueront pas en semaine. D’abord parce que les autres magasins saccagés l’ont été pendant le week-end, d’après Sophie…Celle-ci hocha la tête….Et puis parce que du lundi au jeudi, le café ferme trop tôt. A vingt heures il y a encore pas mal de monde dans les rues, la police pourrait passer et ils ont pu juger ce soir que les clients d’ici ne les laisseraient pas faire.
- Donc il faut tabler sur un vendredi ou un samedi. Observa Phifi.
- Pourquoi pas un dimanche ? Demanda le Dogue.
- C’est vrai, renchérit Sophie, les autres magasins ont été cassés la nuit après la fermeture.
- Oui, admit Doc, mais dans ce cas précis, c’est différent.
- Pourquoi ? Demanda Pop.
- Pour deux raisons, expliqua Doc. D’abord parce que les deux magasins attaqués étaient une boulangerie et un marchand de journaux. Ils ferment trop tôt pour eux, il y aurait trop de témoins dans les rues. Le café d’Elise ferme tard le vendredi et le samedi, donc ça les arrange. Ensuite, il y a le fait qu’ils ont été humiliés ici, jetés dehors devant tout le monde. Ces petites frappes ont généralement de l’orgueil, ils voudront laver l’affront. Cela ne peut s faire qu’en public, restreint le plus possible, mais en public quand même. Enfin, ils ont fait des commentaires sur la beauté d’Elise, et ils se pourrait bien qu’ils veuillent profiter de l’occasion pour – pardonne-moi, Elise- se la « faire ».
Pop se crispa sur son tabouret de bar. Doc le vit et s’adressa à lui.
- Laisse-moi finir avant de te mettre en boule. Lui dit-il, en pointant sa cuiller. Là il ne s’agit pas de faire une percussion pour créer un regroupement. Mais si on se débrouille correctement, notre Elise ne risquera rien. –il lui adressa un sourire bienveillant- Supposons qu’ils sont également organisés, s’ils viennent, ils le feront donc avec du matériel pour tout casser, et probablement avec l’intention de voler des bouteilles. A mon avis ils seront également plus nombreux que ce soir. Ces jeunes sont des trouillards individuellement, cherchant leur force dans le nombre. Ils viendront donc en bande. Ca signifie que Pop ne devra pas être seul pour les accueillir.
- Je camperai là , s’il le faut ! Dit le Dogue décidé.
Elise posa la main sur sa grosse patte avec un sourire. Doc poursuivait son exposé :
- Notre avantage réside dans la surprise. La bourde de ton ami le plombier va nous être utile, dit-il en regardant Elise. Ils te croient célibataire et ne s’attendront pas à tomber sur des gars bien musclés et prêts à les recevoir. A mon sens ils tenteront le coup ce week-end ou le prochain au plus tard.
- Pourquoi si vite? demanda Sophie.
Doc eut un petit sourire, il connaissait le mode de fonctionnement de ces bandes, en ayant souvent à soigner aux urgences où il travaillait. Il but une gorgée de champagne avant de répondre.
- Parce qu’ils agissent comme les loups, en meute. Ils voudront faire ça avant que la sauce ne retombe. Les trois que vous avez éjecté ce soir vont devoir motiver leurs copains et salement. Si tout mon raisonnement est valable, ils vont être obligés de changer leurs habitudes. Il y a une grande différence entre s’attaquer à un endroit vide et casser des objets et s’en prendre à des gens, même effrayés. Et ils savent qu’il y aura forcément quelqu’un, ne serait-ce qu’Elise. En plus, ils changent de délit. Là ils vont devoir convaincre leurs copains d’accepter – encore pardon, Elise- de commettre un viol. Et je pense que même la dernière des gouapes, aussi bourrée de haschisch et d’alcool pour se donner du courage soit-elle, n’envisagera pas ça aussi sereinement qu’elle le ferait d’un simple bris de vitrine. Ils vont avoir les journées de demain et de vendredi pour motiver leur potes, et ils devront agir avant que l’un d’eux ne retrouve assez de conscience pour protester.
- Donc plutôt ce week-end. Résuma Phifi.
- Je le crains, admit Doc avec un long soupir.
- Et la police ? Hasarda Elise.
Doc eut un geste d’impuissance.
- Malheureusement, reprit-il, tout ce que nous avons avancé là , n’est qu’hypothétique. Les trois gamins d ce soir ne peuvent être aussi que trois petits malins qui auront voulu profiter de la terreur des commerçants du quartier, après le saccage de deux magasins. Comment savoir ?
- Mieux vaut se préparer au pire. Dit Pop avec une douceur et un calme qui effrayèrent Elise.
- D’autant plus que les policiers, reprit Doc, n’ajouteront certainement pas foi aux élucubrations de rugbymen en goguette. Surtout s’ils les trouvent assis devant une bouteille de champagne, sourit-il. Puis il se pencha en avant, regardant Elise. Tu sais, je travaille avec eux tous les jours. Continua-t-il sur le ton de la confidence. En général ils ne se dérangent que s’il y a des blessés et s’ils ont une chance de prendre les voyous sur le fait. Et puis ils partent du principe que le commerçants sont assurés.
- Contre le viol ? Lâcha Pop, cynique.
Doc eut un nouveau geste d’impuissance.
- Le système dans lequel nous vivons n’est pas parfait, tu le sais aussi bien que moi. Dit-il en plongeant ses yeux dans celui du pilier.
Le Dogue allongea son grand bras pour toucher l’épaule d’Elise.
- Tu appelleras les flics quand il y aura des blessés : eux. Plaisanta-t-il. Puis il enchaîna goguenard : Mais pas trop tôt, qu’on aie le temps de s’amuser.
Elise était suffoquée. Ils venaient d’envisager la guerre et arrivaient à en plaisanter.
- Je prendrai ma trousse, conclut Doc, songeur.
Puis comme il vit le froid que sa dernière remarque avait jeté, il décida de réchauffer l’atmosphère.
- Et puis flûte, reprit-il, nous avons deux jours pour nous organiser, faisons la fête en attendant. Vous m’avez sorti de chez moi pour me faire boire du champagne, je ne repartirai pas sur une jambe. Et il tendit sa coupe.
Le reste de la soirée s’acheva dans une ambiance plus joyeuse, ils évitèrent d’aborder à nouveau le sujet. Ils se séparèrent vers deux heures du matin, tous passablement éméchés, la bouteille du Dogue qu’Elise avait mise au frais subissant le même destin que la première.
Cette nuit là , dans la chambre, seule avec Pop, Elise lui fit l’amour avec une énergie désespérée. Plus tard, serrée tout contre lui, elle se laissa aller.
- J’ai peur, tu sais. Chuchota-t-elle.
- Je sais, répondit-il, en caressant ses cheveux soyeux, moi aussi.
- Toi ?
- Oui, avoua-t-il, j’ai peur qu’il t’arrive quelque chose et que je ne puisse pas te défendre.
Elle embrassa son torse avant d’y poser la tête. Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Pop lui dévoilait une faiblesse. Elle l’en aima d’avantage.
Message édité par eskael le 02-03-2006 à 23:00:46