( SUITE : Le procès de Dieu )
Chapitre 3
Dans cette affaire, tous les témoignages sont dignes d’intérêt, certes. Mais il en est qui dépassent les autres par leur force ou leur originalité. Seuls ces derniers sont retenus par la presse et plus particulièrement par Patrick Porter. Ce sont, notamment, ceux annoncés par le Président : celui de Rachel, à propos du massacre des innocents, et celui de Judas, en ce qui concerne la fin de Jésus .
La déposition de Pilate était très attendue. Mais le Procurateur romain se trouva des excuses pour s’éviter tout embarras. D’aucuns firent remarquer qu’une fois de plus le représentant de Rome à Jérusalem se lavait les mains …
Mais voici, déjà, ce que l’on pouvait lire à propos du témoignage de Rachel, jeune femme juive, qui a perdu ses deux enfants, lors du massacre des innocents.
C’est une femme aujourd’hui âgée, qui se présente à la barre pour témoigner. Une juive un peu boulotte, mais dont les chairs se sont quelque peu désemplies avec le temps… Ses yeux sont rétractés, comme des puits creusés à force d’être récurés, tant on leur a demandé de l’eau ! Ces yeux-là - ils sont noirs - n’ont guère cessé de verser des larmes, en effet.
- Vous vous appelez Rachel, déclame le Président d’une voix neutre, vous êtes née à Rama et c’est à Bethléem, où vous viviez, que vous avez épousé Acaz. C’est bien cela ?
- Oui, monsieur le juge.
Curieusement, Rachel va chercher sa voix au fond de sa gorge. Une voix grave, éraillée, essoufflée, cassée depuis le grand malheur. C’est ce qu’elle explique pour s’excuser. Elle doit faire effort pour se faire entendre. C’est déjà une souffrance pour elle et pour qui doit l’écouter.
Rachel prête serment.
Elle repousse sur le côté de son visage, le voile sombre qui recouvre sa tête.
- Vous savez, madame, poursuit le Président avec une espèce de prévenance doucereuse, de quoi il est ici question ?
- Oui, je le sais, fait-elle sans hésiter.
- Bien. Pouvez-vous nous raconter comment cela s’est passé ?... pour vos enfants. Quel âge aviez-vous, quand le drame est arrivé ?
- Je n’avais pas vingt ans, monsieur le juge.
- Et vous aviez déjà deux enfants, c’est bien cela ?
- Oui. J’avais treize ans quand on m’a mariée. Acaz, lui, avait vingt ans. Il était berger. Il gardait les troupeaux dans les collines, au dessus de Beit Sahour, pas très loin de Bethléem. Il aimait ça, s’occuper des bêtes. Moi, je veillais sur nos enfants à la maison. Eliakim et David. »
Ce disant, Rachel baisse la tête et éclate en sanglots.
Le silence était déjà lourd dans le palais.
Le Président laisse au témoin tout le temps pour se ressaisir.
Rachel se mouche. Elle relève la tête, à peine inclinée de côté…
- Excusez-moi, monsieur le juge.
- Je vous en prie, madame. Nous comprenons votre douleur. Nous savons combien votre démarche est éprouvante pour vous. Mais, pour éclairer la justice, pouvez-vous nous dire les faits ? Vous sentez-vous ce courage ? Peut-être voulez-vous vous asseoir ?
- Non, non, proteste-t-elle , ça ira, monsieur le juge. »
Et Rachel racle sa gorge pour éclaircir sa voix. Ses mains chiffonnent le bord de son voile. Elle reprend de l’assurance.
- C’était le matin, avant le lever du soleil… Il faut dire…: Acaz venait de temps à autre passer une nuit à la maison. Ils se remplaçaient, là-haut, à tour de rôle, auprès des troupeaux. Et cette nuit-là, Acaz avait dormi à mes côtés. Il s’est levé avant l’aurore, pour repartir vers les pâturages. Les enfants dormaient. J’avais donné le sein au petit Eliakim… »
Ici, à nouveau, la voix de Rachel fait naufrage. Elle a pris soudain un ton aigre, aigü, pour disparaître, engloutie par les cris étouffés.
La foule est tout entière sous l’emprise de l’émotion.
Plus personne ne pense à l’accusé.
Plus personne ou presque. Quelqu’un crie : « L’accusé ! cœur de marbre ! »
Rachel a essuyé ses larmes. Elle va continuer :
- C’est ma mère qui veillait sur les enfants. Vous comprenez : je voulais faire un bout de chemin pour raccompagner Acaz, en direction de Beit Sahour.
« Nous sommes sortis de Bethléem par la porte de l’est. Et c’est alors que nous les avons vus les soldats du vieux tyran.
- Vous voulez parler du roi Hérode le Grand ?
- Oui, le vieux tyran. Ses soldats étaient soutenus à distance par les romains. Ils nous ont arrêtés. Ils nous ont demandé où nous allions comme ça, où nous habitions et où étaient nos enfants. Acaz a répondu et ils nous ont laissé passer.
- Avant de laisser poursuivre votre récit, coupe ici avec courtoisie le Président, me permettez-vous de vous poser quelques questions, à propos de votre mari ?
- Bien sûr, monsieur le juge.
- Est-ce que vous avez souvenir du grand recensement ?
- Bien sûr ! Qui ne se rappellerait pas ?
- Parfait. Dans les mois qui ont précédé le drame qui nous préoccupe aujourd’hui, Acaz vous aurait-il parlé d’un événement qui sortait de l’ordinaire ? De la naissance d’un enfant destiné à devenir roi, ou quelque chose de ce goût-là ?
- Je vois ce que vous voulez dire, oui. D’ailleurs, nous avons eu des disputes à ce sujet, Acaz et moi. Oh pas bien grave, non, mais des chamailleries d’amoureux, si vous voyez…
- Pouvez-vous préciser un peu…, ou bien cela vous gêne-t-il ?
- Non, ça ne me gêne pas le moins du monde. Acaz m’avait raconté… Une nuit,…c’était justement à l’époque du recensement, Acaz était de veille avec d’autres compagnons auprès des troupeaux. Tout à coup, ils ont entendu comme de la musique... Parmi eux, il y avait toujours quelque joueur de roseau. Un genre de flûtiau tout simple, qu’ils fabriquaient eux-mêmes, vous voyez ? »
Le Président fait oui de la tête. Plusieurs fois.
« Mais cette musique, poursuit Rachel, au dire d’Acaz, bien sûr, ne ressemblait pas à la musique des bergers. C’était plus beau. Ca venait d’en haut, du ciel, des étoiles, disait-il…, et d’en bas aussi, de devant, de derrière ; ça venait de partout !
« Acaz n’a pas eu peur, là. Il était courageux. Mais les autres bergers, oui, ils ont eu peur. Puis ils ont tous repris courage. La musique était si douce, m’expliquait Acaz. Et des voix chantaient, comme dans le lointain… Il m’a raconté tout ça plusieurs fois. Et chaque fois, je lui disais : ‘ Mais voyons, Acaz , ces choses-là ne sont pas possible ! C’est le vent qui gémissait, sans doute…’ – ‘ Mais je connais la musique du vent, me répondait Acaz ! Non ! C’était tout autre chose . Ca venait du ciel, je te dis !’
« Je ne savais trop que penser, à la fin. Je lui disais qu’il n’y a que les prophètes pour avoir de véritables visions !’ ‘ En tous cas, disait mon mari, j’ai bien failli avoir peur, quand on s’est vus tous les quatre, au milieu de la nuit, comme si on était en plein jour et en plein soleil de midi ! ‘
« Cette lumière qui les entourait, était à la fois forte et très douce. Aucun d’eux, vous pensez bien, n’avais déjà vu chose pareille ! Alors, pour de bon, là, tous les quatre ont eu peur ! Mais, dans la lueur, devant eux, à deux pas, s’est montré à eux comme un ange tout blanc. Il était beau de visage, lisse comme une statue de marbre, mais vivant. Vivant et souriant.
« De sa bouche, l’ange leur a dit : ‘ N’ayez pas peur. Je suis là pour vous annoncer une bonne nouvelle. Elle va faire plaisir au peuple. Le Sauveur vient de naître dans la ville de David, tout près d’ici. C’est lui le Messie. Allez voir ! Vous trouverez un nouveau-né, couché dans une mangeoire, sur la paille. Vous ne pouvez pas vous tromper’. Et l’ange s’est retiré, pour rejoindre tout un groupe d’anges.
« D’après Acaz, c’est l’ange et sa troupe qui jouaient de la musique et chantaient ‘ Paix sur terre à ceux que Dieu aime et gloire à Dieu !’
« C’est en tous cas ce que m’a raconté Acaz.
« Vous pensez bien qu’un seigneur ne va pas naître dans un abri pour les bêtes. Ils naissent dans des palais ou des hôtels de luxe. Et c’est justement à ce sujet que nous nous disputions. Acaz, lui, croyait dur comme fer que ce nouveau-né était bien un Sauveur ! A cause des anges et de la grande lumière.
- Ils ont vu ce Jésus ? Ce nouveau-né ? questionne le Président.
- Ah oui, bien sûr ! Ils ont laissé là le troupeau - c’était pas très prudent - et ils ont couru comme un seul homme, droit vers Bethléem. Dans le premier enclos à bestiaux qu’ils ont trouvé, à l’entrée de la ville, c’était là ! Il y avait déjà d’autres bergers et ils s’étaient avancés juste pour se renseigner. Ils ont vu la mère, le père et le bébé. Comme l’ange leur avait dit.
« Moi je ne discutait pas sur le bébé, mais sur le soi-disant fils de seigneur. Dans une étable, quasiment un prince, non !
« En tous cas, je conseillai à mon mari de ne rien dire de tout ça.
- Et pourquoi, madame ?
- Mais parce qu’on allait le prendre pour un fou, tè, et qu’il perdrait son travail.
- Il vous a écouté ?
- Pensez-vous ! Dès que je n’étais plus là, il n’avait rien de plus pressé que de raconter ce qu’il avait vu et entendu ! Après, on dira que ce sont les femmes qui ne savent pas tenir leur langue !
Des rires libèrent la foule. Le Président lui-même sourit, mais demande le silence.
« Très vite, à Bethléem, c’est devenu le secret des lavandières.
- Et que disaient les gens de tout cela ?
- Ils prenaient tout ça pour des facéties de jeunes qui auraient bu en cachette. En tous cas, mon Acaz ne buvait jamais. Mais des gens embellissaient l’histoire pour la raconter aux enfants.
- Avez-vous entendu parler de personnages importants qui seraient venus d’Orient, un peu avant le drame ?
- Une riche caravane d’étrangers ?
- Peut-être, oui.
- Oui, ils ne sont pas passés inaperçus, ceux-là ! On commençait à oublier cette histoire de seigneur nouveau-né. Après l’affluence du recensement, la ville avait retrouvé son calme.
« C’est à l’occasion du passage de ces personnages que l’histoire du sauveur a repris de plus belle ! Et puis, tout à coup, plus rien ! On n’a pas su ce qu’étaient devenus ces passagers, pas plus que ce nouveau-né. Possible qu’il ait été massacré lui aussi comme les autres…
- Bien… Maintenant, madame, pourriez-vous reprendre votre récit au moment où je vous ai coupée ? Vous accompagniez votre mari et vous veniez de passer le barrage des gens en armes, à la sortie de Bethléem.
- Alors, oui…, nous avons pris le chemin qui monte vers le grand lac salé. En nous éloignant et prenant de la hauteur, nous avons remarqué que les légionnaires de l’occupant cernaient toute notre petite ville. C’est alors que notre crainte est devenue très grande. Nous avons décidé de retourner à la maison, à cause des enfants et de ma mère. Mais les piquets de garde ne laissaient rentrer aucun homme dans la cité. Les sentinelles m’ont laissé passer, mais elles ont refoulé Acaz. J’étais affolée. Je ne savais plus que faire. Acaz m’a dit ‘ Va ! Va ! Je vais essayer de passer ailleurs.’ »
Ici, Rachel hésite. Elle a besoin de marquer une pause, de respirer un peu… Puis, soudain et d’un trait rapide, elle dit : « Ils l’ont tué ! » Et les sanglots de Rachel submergent à nouveau sa parole. Personne ne bouge. C’est le grand silence.
Le Président se montre patient, attentif, curieux.
Peu à peu, Rachel refait surface, tandis que l’auditoire retient toujours son souffle.
Rachel, enfin, reprend d’elle-même la lamentation qui n’a jamais quitté le devant de sa mémoire : « En réalité, ce n’est que plus tard que j’ai su,…pour Acaz.
« Pendant que je rentrais chez nous, en courant, mon mari tentait de forcer le barrage. Ils me l’ont transpercé d’un coup de lance ! Des voisins m’ont ramené le corps, le lendemain.
« Ce que j’ai vu, moi, en rentrant chez nous, le long des ruelles, est très difficile à décrire. Impossible même. Cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer ! Pendant que les soldats de Rome encerclaient le bourg, ceux d’Hérode, ce fou sanguinaire, égorgeaient nos enfants, nos tout-petits, comme on égorge des agneaux, monsieur le juge ! Qu’est-ce que je dis ?!... On n’égorge pas les agneaux de cette façon barbare ! Avec leurs armes, ils frappaient, ils frappaient. Des pères et des mères, des grands-parents qui essayaient de s’interposer…, qui pleuraient, qui suppliaient, qui griffaient, qui se battaient à mains nues, avec désespoir. Certains l’ont payé de leur vie. Les survivants comme moi hurlaient comme des bêtes. Je me demandais si la fin des temps n’était pas arrivée… J’aurais préféré. Pour en finir. Quelle folie avait pris ces hommes ?! Quelle guerre faisions-nous ?
« Je suis arrivée à la maison en suffoquant. Je pleurais déjà, tant je craignais le pire !... Et le pire était arrivé ! »
Rachel agite sa tête, de droite et de gauche, comme pour refuser une fois de plus l’inimaginable !
« Mes enfants…, mes tout-petits !... Ils n’étaient plus, ils n’étaient plus… »
Rachel pleure.
Elle pleure, longuement secouée par une douleur ravivée. Elle qui croyait, pourtant, son chagrin quelque peu apaisé…. Avec le temps, avec l’âge, la sagesse, on se fait une raison. Il lui arrive même à elle de servir cette vieille remarque.
« Personne ne me les rendra, monsieur le juge . Personne n’y peut plus rien. Même pas ce tribunal … »
Rachel se mouche encore et elle reprend : « David était déjà sans vie. Ma mère gisait à même le sol, maculée de sang, mais sans blessure apparente. Elle n’a pas tardé à revenir à la vie, mais elle n’a jamais plus retrouvé la raison.
« Le petit Eliakim gémissait encore. Mais la vie s’échappait de lui par saccades. Il perdait tout son sang. Son âme le quittait. C’était trop tard. Je ne voyais même pas où se trouvait sa blessure. Les égorgeurs étaient loin. J’ai serré mon petit dans mes bras, pour lui dire que j’étais là. Pour qu’il entende ma voix une dernière fois. Pour retenir la vie en lui, peut-être. Que faire ? Je ne savais plus que faire. Je m’en voulais tant de les avoir quittés ! Je m’en voulais, oui. Il était trop tard, trop tard et les plaies étaient trop larges, monsieur le juge.
« Je m’en veux encore. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire, hein ?... contre ces sauvages armés ? Je vous le demande. Rien ! Rien. »
Son regard a décroché, lâché soudain de la hauteur, jusqu’à se perdre dans le vague, à travers le large dallage du palais. Et comme en rêve, elle poursuit sa douloureuse complainte : « J’aurais pu blesser un de ces assassins. Mais quoi ?...Mes enfants, mes tout-petits n’étaient plus… »
Elle redresse et sa tête et son regard et dit : « Je les ai pris contre moi tous les deux. Assise. Je suis restée longtemps assise, pour les bercer, mes enfants... »
Rachel semble avoir trouvé, maintenant, une espèce d’apaisement. Elle raconte comme si elle soliloquait : « Je les ai bercés sur mes genoux, contre ma poitrine, je ne sais combien de temps. Plus rien ne pressait, n’est-ce pas ?... J’avais passé, autour d’eux, mon fichu de laine. De la laine douce que m’avait offerte Acaz. De la laine de ses moutons. Ma pauvre mère l’avait filée et c’est moi qui l’avait tissée. Ils dormaient, là, comme deux oisillons au nid. Mais ils étaient froids. J’avais beau les tenir serrés, ils ne se réchauffaient pas…
« Après…, je ne sais plus.
« Bien plus tard, à ce qu’on dit, bien plus tard, j’ai hurlé ma douleur. Des voisines sont venues. On n’avait pas touché à leurs enfants. Elles ne savaient pas pourquoi. Elles ne comprenaient pas, elles non plus, cette horreur.
« Leurs enfants étaient plus grands. On a dit que c’était sans doute pour ça . Alors, pour me consoler, elles me disaient que j’étais jeune et que je pourrais en avoir d’autres. Mais je ne voulais surtout pas qu’on me console ! Personne ne pouvait me rendre Eliakim et David. Personne. Ils n’étaient plus et personne ne me les a rendus.
« Et Acaz n’est pas revenu, lui non plus !
« Je suis restée seule avec ma douleur, mon amer souvenir. Et qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ?! Ils étaient innocents, mes petits, vous comprenez ? Leurs bras potelés me manquent, leurs caresses, leur joue contre ma joue, leur sourire, la soie de leur cheveux entre mes doigts et leur parfum de bébé, l’odeur de leur tête contre moi, tout, même leurs cris que je n’entends plus, tout me manque. Ils ont sûrement froid là où ils sont. Mais qui s’occupe d’eux, dites ? Ils faut être leur mère pour ça : ils sont si petits, monsieur le juge, si petits ! Comment voulez-vous ?... Non, non, » murmure-t-elle en remuant sa tête inclinée.
Rachel est lasse. Sa voix s’épuise. La vieille dame a baissé son regard voilé. Elle va se trouver mal. Elle passe une main sur son front, elle porte l’autre à sa poitrine.
« Voulez-vous vous asseoir, madame ? »
Pour toute réponse, Rachel lève sa main avec peine, hagarde, elle s’affaisse sur les dalles du palais.
On se précipite ! L’avocat, l’huissier, le greffier... Un brouhaha secoue la foule, comme un tremblement secoue sourdement la terre. Ils sont trois, puis quatre, autour de Rachel, qui la soulèvent, hésitent… On apporte une chaise. L’huissier s’écarte et s’approche du Président. Celui-ci se penche…et approuve.
A bras d’hommes, on emmène Rachel hors du prétoire.
C’est le désordre dans les esprits. Aussitôt le bruit court qu’elle est morte, que Dieu l’a punie pour avoir osé témoigner contre lui !
- Mais elle n’a dit que la vérité !?
- Peut-être. Mais c’est accablant comme témoignage, non ?!
- Contre Hérode, oui ! Pas contre Dieu !
- Mais Hérode, c’est comme l’instrument de Dieu ! Sa main, pour ainsi dire, tu ne comprends rien !
- Mais à ce compte, nous sommes tous des instruments. Et même les juges et les jurés aussi et l’avocat !
- Peut-être bien ! C’est pour ça qu’il faut que Dieu meure ! »
Devant la confusion générale - du reste un juge assesseur montre l’heure au Président - la séance est ajournée.
Les débats reprendront demain matin, avec la déposition de Judas.
*
* *
*
A la reprise des débats, on attendait Judas.
C’est un officier de la police rapprochée et secrète d’Hérode qui se présente, sur ordre du Président.
En effet, plusieurs membres du jury ont manifesté le désir d’entendre ce témoin proposé comme « possible » mais pas « nécessaire ».
C’est la personnalité du roi Hérode le Grand, qui intéresse. On veut savoir à quel point ce roi indigène serait, ou pas, responsable - et éventuellement lui seul- du massacre des innocents. Au nom de qui et comment cet iduméen, un non-juif, agissait-il et donnait-il des ordres dans le petit royaume asmonéen de Judée?
Pour répondre à ces questions il convenait d’en savoir davantage sur Hérode et sur les événements qui précédèrent le massacre des innocents de Bethléem.
L’officier de police, bel homme d’une quarantaine d’années, s’est avancé avec assurance. Il a prêté serment. Dans sa brève présentation d’usage, il rappelle qu’il était un observateur privilégié au palais du roi. Il était en outre en relation étroite avec deux légionnaires gaulois, affectés à la forteresse Antonia près du Temple ; il parlait assez bien leur dialecte. Il avait aussi l’amitié discrète de Fatia, favorite déchue d’Hérode, mais devenue confidente du vieil ethnarque. Enfin, sa position lui avait permis de profiter en grand secret de quelques faveurs inoubliables de la jeune Jamina. C’est à lui que cette beauté du peuple devait la chance de sa promotion auprès du vieux roi.
L’officier raconte alors le fameux passage de ces savants en astrologie, venus de Perse, parce qu’ils avaient lu dans les astres la naissance d’un enfant au destin de roi ; roi des juifs.
« On savait qu’ils allaient arriver, ces mages, précise le fonctionnaire des services secrets. Une caravane, ce n’est pas discret. Tout naturellement, c’est là, au palais, qu’ils pensaient trouver un roi nouveau-né. ‘Nous venons lui présenter nos vœux’ ont-ils dit.
« La tête qu’il a fait, le vieil Hérode, quand il a entendu ces propos ! Il voyait bien que ces gens-là ne plaisantaient pas ! ‘Comment se fait-il que je ne sois pas prévenu ?! s’insurge-t-il tout rouge, en se tournant vers mon commandant. Convoquez-moi d’urgence les chefs des prêtres et les scribes, pour une séance extraordinaire !’
« C’est ce qu’on fait aussitôt.
« Hérode ne plaisantait pas. Il faut savoir que c’était un fou sanguinaire : il avait déjà expédié de vie à trépas une de ses femmes et trois de ses fils. Lui parler d’un concurrent pour son trône, c’était toucher son point le plus sensible. Sur ce plan, il délirait tout simplement !
« Une fois le conseil rassemblé, Hérode prend sur lui et minimise : ‘Excusez cette toquade de vieillard, si, si, si…, minaude-t-il faussement, en triturant ses mains encombrées de bagues aux doigts. On vous a bousculés, je le vois bien. Il ne fallait pas. On aura mal saisi le sens de mes propos. Que c’est donc difficile de se faire comprendre de nos jours ! Mais puisque vous êtes là…‘ Alors, il fait servir, au choix, des rafraîchissements et des boissons chaudes à ses invités, des dattes et quelques petits gâteaux au miel. Il les pousse à se servir et reprend : ‘ Où en étais-je ?... Oui, puisque vous voilà réunis, ce dont je me félicite et vous remercie,…une question….Une question de la plus haute importance. Enfin, oui et non. Une question en tous cas se pose à moi. Je ne suis qu’un simple prosélyte, vous le savez, et mes connaissances en matière d’Ecritures sont limitées. J’ai bien ma petite idée, mais je dois être certain.’
« Il ne parle pas des nobles visiteurs qu’il fait patienter à l’abri des regards. Il pose directement la question : ‘ Où, le Christ, qu’on appelle Messie, doit-il naître ?’
« Aussitôt, les invités se consultent. C’est si simple comme question ! Ils tombent d’accord sans peine et le porte-parole, leur chef, déclare :’ Le prophète Michée l’a écrit, mon seigneur. C’est à Bethléem de Judée. C’est de toi, Bethléem, que sortira Celui qui doit gouverner mon peuple d’Israël. ‘
« ‘Vous êtes sûr ? demande Hérode, comme pour clore tout à fait le sujet. C’est bon, c’est bon ! fait-il devant l’approbation générale. Mais vous voyez qu’il était exagéré de vous déranger pour si peu.’ Et il fait servir encore ses convives, puis il les congédie, les remerciant avec force simagrées.
« Le calme revenu, il fait entrer à nouveau les savants en astrologie.
« ‘Nobles princes, demande Hérode, dites-moi, entre nous, là,…cette étoile annonciatrice date de quand au juste ? Simple curiosité, caprice de roi. Cette histoire est passionnante. Tenez, buvez, mangez…Qu’on chante et qu’on danse aussi en l’honneur de mes invités !...’ Enfin, vous voyez… Hérode veut savoir ce que cachent ces savants qui cherchent le futur roi des Juifs.
« Ils répondent qu’il y a quelques sept lunes.
« ‘ Comme c’est drôle, plaisante Hérode, nous, ici et sur place, nous ne savons rien et vous, par votre simple science et de si loin, vous savez … Quand je dis que nous ne savons rien, j’exagère tout de même. Nous savons qu’il s’agit de Bethléem. Bethléem, c’est le lieu de cette fameuse naissance’.
« Les princes remercient pour cette précision et ils se remettent en route pour Bethléem.
« Avant de prendre congé, toutefois, Hérode glisse à leur chef : ‘Quand vous l’aurez trouvé ce nouveau-né royal – rien ne pourrait m’obliger davantage – revenez me le dire. J’irai moi aussi présenter mes vœux à ce prince nouveau-né. Vous en profiterez pour refaire vos forces, ici, avant de retourner chez vous.’
« Les portes du palais refermées, Hérode court retrouver Fatia, sa confidente.
« Elle le rassure : Ce petit roi a moins d’un an. Qu’y aurait-il à craindre ? Rien pour l’immédiat.
« Quant à nous, services secrets, nous sommes traités d’incapables et soupçonnés de traîtrise ! Pas moins !
« Alors, à distance, nous surveillons ces étrangers. Des païens, tout de même… A Bethléem, ils finissent, semble-t-il, par trouver ce qu’ils cherchaient. Mais une fois leur visite faite, leur caravane file en tournant le dos à Jérusalem.
« Nous cherchons à savoir pourquoi. Nous devons ruser. Bref, nous finissons par apprendre que ces savants en astrologie ont été vivement conseillés en songe de ne pas retourner chez Hérode, comme convenu.
« De retour au palais, nos agents nous font leur rapport. Mais comme cette filature était de notre initiative, nous prenons le temps de la réflexion. Et lorsque nous confirmons à Hérode que ces mages ont filé vers le sud, en quittant Bethléem, le voilà qui rentre dans une fureur dont il avait le secret. Plus question de raisonner ! Fatia elle-même y renonçait en pareil cas. Tout au plus a-t-elle pu le dissuader de faire raser Bethléem ! Ca ne plairait pas à Quirinus, le gouverneur romain. Il suffisait de décréter la mort de tout enfant mâle de moins de deux ans. Le droit de vie et de mort sur les enfants, cela ne choquait pas les romains. Des nouveaux-nés juifs, qui plus est… Et comme il s’agissait officiellement de préserver l’ordre établi …
« Voilà comment Hérode en est arrivé à faire massacrer les nouveaux-nés de Bethléem : pour être sûr d’éliminer un tout jeune rival. Un pur délire, monsieur le Président ! Ce fut notre conclusion, aux services secrets. Et massacre inutile, qui plus est !
- Comment cela, inutile, demande le Président ?
- Nous avons fait notre enquête, une fois le massacre perpétré. Nous avons fini par apprendre qu’un charpentier, à Bethléem depuis peu d’ailleurs, avait quitté discrètement la ville, juste avant l’opération. Il emmenait avec lui sa jeune femme et leur bébé ; un enfant mâle de moins de deux ans précisément. Personne n’a pu nous dire où ils avaient fui, car il s’agissait bel et bien d’une fuite. Ceux qui nous ont renseignés, ont expliqué que le charpentier en question – il était venu à Bethléem à cause du recensement – avait reçu en songe, lui aussi, la visite d’un ange lui donnant l’ordre de prendre l’enfant et sa mère et de se sauver ! Quelqu’un en voulait à la vie de l’enfant. Mais le charpentier n’aurait voulu préciser, ni d’où venaient ces menaces, ni vers quelle destination ils s’en allaient. Nous avons toutefois de bonnes raisons de croire qu’ils sont partis pour l’Egypte. Là-bas, ce n’était plus notre affaire. »
Le Procureur demande si l’officier confirme ces histoires d’avertissements en songe, aussi bien pour les mages que pour ce charpentier.
L’officier est formel.
La défense, n’apprenant là rien d’essentiel, n’a pas de question à poser au témoin.
Perplexes, les membres du jury semblent rêveurs pour la plupart. Personne n’ose poser de question.
On va pouvoir entendre Judas.
---------------
Si le travail de cet auteur vous plait, vous pouvez l'encourager en cliquant ici