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Le procès de Dieu - Conte moderne - ...jusqu'à 100%

n°889
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 26-02-2007 à 11:01:25  profilanswer
 

(Texte en cogitation depuis longtemps et en cours de réécriture. A caser dans la catégorie philosophico-religieux. Je me propose de poster au fur et à mesure ce qui me paraîtra "convenable", mais pas nécessairement intouchable...Et ce jusqu'à 100% . Que personne ne se sente obligé de commenter. Mais la critique, les questions, etc... sont les bienvenues. Je veux dire qu'il ne faut pas se gêner. : :love:  :pt1cable: )  
 
 
 
( TEXTE DESORMAIS PROTEGE DANS SA VERSION ACTUELLE,  même si elle n'est pas définitive. La suite - à adapter - va suivre jusqu'au bout, chaque fois que j'ai un moment...Merci de patienter )
 
 
 
Chapitre 0
 
Voici l’histoire d’un procès souvent intenté, sinon par une juridiction publique, du moins par mille et mille juridictions intimes et privées.
C’est le fruit d’un travail de journaliste, d’une découverte, d’une longue réflexion et de travaux de recherche du jeune reporter, Patrick Porter.
Patrick Porter, c’est moi !
Aussi, mais seulement dans cet avant-corps du sujet ou chapitre 0, vais-je me permettre de parler à la première personne.
 
Dans le corps du sujet, je me mets en scène moi-même, non par mégalomanie, mais pour mettre un peu de distance entre moi et ce que je raconte.
Dépêché par mon  journal, pour couvrir le procès de Dieu, alors que j’étais encore bien jeune et, je le pense, encore bien naïf, au sens noble de ce terme, mais aussi un rien prétentieux, j’ai été comme rattrapé, une fois ce procès terminé, par ce que j’ai vécu sur le moment, comme simple observateur ou simple et honnête enquêteur.
Tantôt l’athée, tantôt l’agnostique, et de toute façon l’ignorant, en moi, pratiquement à mon insu, ont fait place à l’étonné, l’éveillé, le quêteur de sens, suite à cette expérience, suite aux enquêtes, aux rencontres, aux reportages liés à ce salutaire procès, intenté par des hommes contre Dieu.  
Le Dieu Créateur et Tout-Puissant.  
Ce Dieu que reconnaissent plus ou moins confusément, mais pas nécessairement de la même façon - ce qui serait étonnant - près de la moitié des habitants de notre planète.
 
Comme pour exorciser l’étrange phénomène par lequel je me sentais saisi, quasiment malgré moi -je l’ai dit- j’éprouvai le besoin de décrire les moments forts de ce procès, comme d’autres écrivent ce que je crois, et d’en partager le contenu.
Pour combler mes lacunes, je ne cache pas avoir profité des occasions qui m’étaient offertes à cette occasion – pendant ou après – pour éclairer ma lanterne que je croyais naturellement et suffisamment éclairée. Ce procès me montrait que j’en étais resté à un savoir à peine digne du primaire.
 
Ce travail accompli, je confiai mon manuscrit, alors qu’il était en état d’ébauche avancée, à un moine ermite providentiellement placé sur ma route, pour le soumettre à sa critique.
Lecture faite, il me livra son sentiment en ces termes : Vous avez abordé un sujet difficile. Un sujet que d’autres auraient traité de façon scolaire et abstraite. Vous l’avez fait de manière originale, profonde et aussi très vivante…  
Il conclut en écrivant qu’il voyait dans ce travail, un bel effort de réflexion et le témoignage  d’un croyant !
 
Je laisse à ce moine-ermite, auteur reconnu par ailleurs, la responsabilité de ses propos. Et ce sera là, pour moi, la dernière occasion  de m’exprimer à la première personne.
 
 
 
                                   
 
Chapitre 1.
 
Accusé, levez-vous !  ordonne l’homme qui préside La Cour.
Dieu est déjà debout.
 
La grande salle d’audience est bien loin de contenir une foule qui se presse et envahit le grand escalier extérieur.  
Espoir insensé de voir ou d’entendre on ne sait quoi d’extraordinaire, dont il serait vital d’avoir été le témoin.
Ici, en tous cas, et de mémoire d’homme, en effet, un tel procès ne s’est jamais vu !
 
Ce matin, les journalistes envoyés spéciaux, rôdaient pour la plupart autour du palais, dès avant l’ouverture.
Patrick Porter, le plus jeune d’entre eux, était aussi nerveux qu’un pur-sang au départ d’une course.
Des cordons de police étaient disposés, pour endiguer la foule.
Trois escouades d’hommes en armes étaient tenues en réserve, sur une place, derrière le tribunal.
Deux hélicoptères se relayaient au dessus de la ville.
 
Voyons, se disait Patrick Porter, petit enregistreur en bandoulière, que pourrais-je bien faire ?...  
Une femme passait à sa portée :
- Madame ?...
Mais la dame s’esquive : encore un importun, pense-t-elle ; encore un de ces jeunes qui profitent d’un rassemblement de personnes pour vous demander si vous êtes pour la guerre ou pour l’amour, mais qui cherchent en réalité à vous soutirer de l’argent, pour se payer de la drogue !... Qu’est-ce qu’ils attendent pour ouvrir ?!... Comme si tout le monde n’était pas pour la paix …
- Monsieur ? insiste ailleurs le journaliste.
- Oui, répond un homme tranquille.
- Vous allez assister au procès ?
- J’en ai l’intention, en effet.
- A quel titre cela vous intéresse-t-il ?
- A titre personnel.
- Je comprends. Mais encore ? Attendez-vous quelque chose de précis de ces affrontements ?
- De précis, c’est beaucoup dire, mais peut-être enfin des réponses aux énigmes de la condition humaine, à des questions que je me pose.
- Et vous pensez que Dieu sera condamné ?
- Oh, pour moi, l’important n’est pas là.
- Merci monsieur ! Madame ?...
Patrick Porter avisait cette femme qui tendait l’oreille et -qui sait ?- avait peut-être envie de donner elle aussi son avis.
En effet, elle le donne :
- Il y a longtemps qu’on aurait dû l’intenter !
- Est-ce à dire que vous espérez bien que Dieu sera condamné ?
- Ah oui, alors !!!
- Et à quelle peine, selon vous ?
- La mort, bien sûr ! Ce n’est qu’à ce prix qu’on peut être libre.
- Merci, madame. Monsieur ? Vous avez entendu ce que vient de dire madame. Etes-vous d’accord ?
- Oui, je suis plutôt d’accord.
- Est-ce le seul intérêt de ce procès, pour vous ?
- Non, bien entendu. Je suppose qu’il sera question de bien et de mal, de responsabilité, de culpabilité, de péché…
- De morale, en somme ?...
Mais sans attendre l’assentiment de monsieur, le journaliste papillonne. Il approche son micro d’une toute jeune femme !
- Vous aussi, mademoiselle, vous attendez tout cela ?
- Oh, moi, j’men fiche ! J’y vais, c’matin, juste pour voir la tête qu’il a, c’lui qu’on appelle Dieu. Je savais même pas qu’il existait. Pour dire qu’il m’gênait pas.
- Merci !...
Et l’homme de presse zélé de s’affairer un peu plus loin, pour avoir de quoi nourrir son papier !...
 
Nombreux sont  - c’est ce qu’écrira donc le jeune envoyé spécial - les hommes et les femmes qui viennent ici, poussés d’abord par la curiosité. Ils espèrent entendre l’accusé tenter de se justifier sur les problèmes de la souffrance, de la maladie et de la mort. Surtout celle des enfants. Ils espèrent apprendre où est la voie, selon Dieu lui-même, du vrai bonheur. Ils espèrent surprendre des vérités, sinon la Vérité, sur les grands mystères de la vie, de notre origine et de notre fin. Ils comptent bien aussi découvrir d’abord et enfin le visage de Dieu.
Mais, bien plus nombreux encore, semble-t-il, sont les hommes et les femmes hostiles à l’accusé. Un Dieu qu’ils nient ! Un peu comme dans ce dialogue de Fin de partie, pièce de Samuel Becket :
- Prions Dieu !
- Le salaud ! Il n’existe pas !
Voilà bien une attitude paradoxale, à la fois parfaitement absurde et parfaitement logique.  
Elle pourrait être à l’image même de ce procès pas comme les autres !  
 
Le premier jour du procès, Patrick Porter, un peu comme pour lui-même, note tout ce qui lui paraît digne d’intérêt.
Lorsqu’on n’est pas -comme c’est son cas- docteur en matière de religions ou de foi, la curiosité ou l’étonnement ne peuvent qu’être plus grands, face à pareil événement.
Aussi, pour l’occasion, plonge-t-il dans un ouvrage empli de citations classées par thèmes. Un livre précieux, dont il ne se sépare guère.
Il pense, en effet, que placer ici ou là, dans un article, une citation d’auteur reconnu, cela fera plus sérieux.  
Le jeune journaliste relève donc quelques réflexions de philosophes modernes, lui paraissant en phase avec ce procès.
De Sartre, d’abord. Celui-ci aurait écrit, dans ‘Les mouches’ : ‘ Il n’y a plus rien au ciel, ni bien, ni mal, ni personne pour me donner des ordres,…car je suis un homme,…et chaque homme doit inventer son chemin.’ Sartre -par personnage interposé- laisserait donc ainsi entendre qu’il y a bien eu  quelqu’un, au moins auparavant, au ciel. Il laisserait supposer aussi que le croyant, face à son Dieu, n’est pas libre. Mais l’homme n’aurait-il à inventer son chemin que si Dieu n’est plus là ?... Si Dieu est là, le chemin serait donc tout tracé : impossible d’en dévier ?
Dans ‘Le diable et le Bon Dieu’, Sartre aurait écrit encore :’ Si Dieu existe, l’homme est néant. Si l’homme existe,…Dieu est mort.’
Autre philosophe, J. Lacroix, commente de son côté :’ S’il faut tuer Dieu, c’est pour que vive l’homme. Entre l’existence de Dieu et la liberté de l’homme, il faut choisir…’
 
En faisant ces découvertes, Patrick Porter a le sentiment d’être là au cœur du problème.  
Il lui revient alors en mémoire, l’exclamation de cette femme interrogée sur les marches du palais de justice, celle qui réclamait la mort de Dieu, pour sauver la liberté de l’homme !
Patrick Porter n’avait jamais pensé à cela : la mort de Dieu, comme salut de l’homme...
Pourquoi pas ? pense-t-il alors, sous le charme de ces beaux penseurs, qui ne savent pas ce que peut être la foi. La foi du moine ermite, par exemple, qui écrit : Comment se fait-il qu’on se sente de plus en plus libre à mesure qu’on se veut dépendant de Dieu ? Comment l’humaine nature, laissée à ses seules forces, pourrait-elle comprendre ? C’est évidemment impossible. Les intéressés eux-mêmes, dont je suis, n’y comprennent rien !  
Mais, alors que ceux-ci constatent que leur liberté est du côté de Dieu, les autres, majoritaires, avec parmi eux de simples croyants mais qui n’ont pas la foi, philosophes patentés ou pas, ne peuvent que désirer la mort de Dieu.
 
Pour la condamnation, entre mille, il restait à trouver un ou deux prétextes exemplaires.
 
 
                                                        *
 
                                            *                        *
 
                                                          *
 
 
Avant de demander au greffier de donner lecture de l’acte d’accusation, le président de la Cour se réserve le droit de rappeler qui est l’accusé.  
 
Vous êtes Dieu, l’Unique, l’Etre suprême, l’Eternel. C’est par vous que tout a été fait : vous êtes le créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible et même, peut-on dire, auteur de l’incréé. Puisque l’incréé ce serait vous ?
On vous appelle encore le Tout-Puissant, ce qui signifie que votre pouvoir ne connaît pas de limites.
Vous vous définissez comme ‘ Le Vivant’, Celui qui anime tout ce qui vit, ‘Lumière au-delà de toutes lumières’ et aussi comme ‘Dieu de justice et d’amour’. C’est du moins ce que vous prétendez. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.
D’ores et déjà, ces définitions vous paraissent-elles exactes ?  
 
Dieu écoute-t-il ?
Dieu ne répond pas.
On ne met pas Dieu en demeure de se justifier ?... C’est bien cela ?
L’unique avocat de Dieu - désigné d’office - Maître Delarue, se tourne vers le box de l’accusé. Pour la forme.
Il attend un moment, mais il sait très bien à quoi s’en tenir.
Le président insiste :  
- Accusé, avez-vous entendu ma question ?  
Seul, un murmure qui enfle et où tout se mêle, fait suite au mutisme de l’accusé. Celui qui est dans le box, aux épaisses vitres pare-balles et dont les reflets masquent jusqu’à une silhouette que personne ne parvient à distinguer.
Est-il seulement là ?
On dit qu’il peut être partout à la fois.
 
La foule massée dans le prétoire se met à manifester sourdement, pesamment.  
N’a-t-on pas attendu suffisamment ?!...
Il a fallu se lever tôt, jouer des coudes, se bousculer, patienter, patienter encore. Alors, maintenant on veut entendre, on veut voir.
- Vous le voyez, vous ? Je parie qu’il n’est pas là.
- Vous l’entendez ?  
- Ah ! Ca ne m’étonne pas ! On n’en tirera rien ! Je m’y attendais. Et dire que j’ai pris trois jour de congés sans solde pour ça !
- Mais si ! Il est forcément là !
- Alors, pourquoi il ne dit rien ?!
- Eh bien, ça promet ! Tu vas voir qu’on est venus pour rien ! Je te l’avais dit.
- Alors, ils jugent par défaut ?
- Qu’est-ce qu’il attend, s’il est Dieu, pour leur en boucher un coin, d’entrée !?
- Il se défile.
- Ouais ! Il va jouer les innocents.
- Innocent ? Le grand martyr, tu veux dire !
- Mais tu entends quelque chose, toi ?... Non, hein ? C’est bien ce qu’il me semblait. Tout ce battage pour écouter un muet et voir un invisible !
- Il a raison ! C’est bien fait pour nous !
Le murmure est devenu grondement général.
Le président, un moment désemparé, se reprend. Il exige le silence, sinon, je fais évacuer la salle et je prononce le huis clos !  
- C’est déjà fait ! ricane quelqu’un.
Cependant, le calme revient.
Une femme en profite pour décocher une prière, comme une injure :  Accusé ! Rends-moi mon fils !  Et, bruyamment, elle pleure.
Le silence tout à coup devient terrible.
Mais le président fait celui qui n’a pas entendu.
Il se tourne vers la défense. Agacé, il demande :
- Qu’est-ce que cela signifie, maître ?
- Monsieur le président, je ne vous apprends rien : un, je suis désigné d’office ; deux, nous sommes en désaccord.
- Je vous en prie, maître, pas de faux-fuyants ! Répondez à ma question !
- Nous récusons la compétence du tribunal.
- Nous savons cela, nous savons cela. Mais vous savez aussi, vous, que la justice en a décidé autrement.
- Excusez-moi, mais c’est là l’une des significations de ce silence. Néanmoins, si la Cour y consent, j’essaierai de répondre à la place de l’accusé. Il est d’accord en ce sens qu’il ne s’oppose pas. Il se pliera donc à la justice des hommes.
- Fort bien ! Sur ce qui vient d’être dit, maître ?...
- Sans être exhaustif, c’est exact. Voltaire lui-même, ce philosophe touche-à-tout plutôt génial et que l’on ne peut taxer de complaisance à l’égard des religions - même s’il doit beaucoup à la religion – a écrit à propos de celui qu’il qualifiait de ‘Grand Horloger’ : O Dieu de la lumière, Créateur incréé de la nature entière.  
Cependant, toute définition concernant Dieu est trompeuse et réductrice ; trahison même ! Sinon, oui, ce que vous avez dit est exact, si on cantonne l’accusé dans l’éternité. Or, il y aussi le temps…
- Bon, bon ! Nous nous contenterons, au moins pour le moment, de ce c’est exact.  
« Une dernière chose à préciser, pourtant, avant de passer la parole à monsieur le greffier : dites-moi si oui ou non et selon vous, les prophètes sont des instruments de Dieu ? S’ils parlent, non pas selon leur propre pensée, mais sous l’influence directe de Dieu ?
- Selon nous, le prophète, homme ou femme, est inspiré par Dieu et chargé par lui d’un message pour l’humanité. Le prophète proclame la parole de Dieu et, éventuellement, annonce les desseins de Dieu.
- Amos est-il un prophète reconnu ?
- Parfaitement. C’est un homme de le terre, simple berger éventuellement, mais un prince de l’esprit dans son temps, qui annonce la sanction à un peuple en construction, à peine adolescent : le salut pour le fidèle à l’amour, le malheur pour l’adversaire de la paix et de la justice.
- Connaissez-vous cette parole d’Amos, qui dit: ‘Un malheur arrive-t-il dans une ville, sans qu’il soit l’œuvre de Dieu ?’
- Je la reconnais. Au chapitre suivant, Amos parle même de peste, d’épée qui a tué des adolescents, de perte de chevaux, tout cela envoyé par Dieu en pure perte : ‘ Malgré cela, déplore Amos, vous n’êtes pas revenus vers Dieu, c'est-à-dire : vous continuez d’opprimer les chétifs, de broyer les pauvres.’
- Bon, bon…Nous n’en sommes pas aux plaidoiries. Nous retenons que Dieu est bien l’auteur de tout ce qui survient. Greffier, vous pouvez lire l’acte d’accusation.  
Le président respire.
Le greffier s’affaire et lit :
 
La justice des hommes accuse Dieu d’avoir, sous le règne d’Hérode dit ‘Le Grand’, roi de Judée, vassal de l’empereur Auguste César, commandité le massacre d’au moins vingt et un nouveaux-nés de sexe masculin, à Bethléem et dans les environs immédiats de cette localité.
Dieu n’a épargné qu’un seul de ces innocents, en prévenant en songe le père de ce nourrisson.
La justice des hommes accuse Dieu d’avoir pareillement commandité, l’arrestation, la condamnation, la torture et la crucifixion jusqu’à ce que mort s’en suive de Jésus de Nazareth, alors que celui-ci était parfaitement innocent.
Or, ce Jésus se trouve être l’unique enfant sauvé, quelques trois décennies plus tôt, du massacre des vingt et un innocents nouveaux-nés, évoqué précédemment.
Les faits se passaient cette fois à Jérusalem, sous le règne, à Rome,  de l’empereur Tibère, représenté en Judée par le procurateur Pilate.
Après les atroces souffrances de la flagellation et de la crucifixion, Jésus, universellement reconnu au moins comme un juste prêchant l’amour-don, meurt dans l’après-midi du quatorzième jour du mois de Nizam, vers la trentième année de notre ère.  
 
 
Voilà donc les faits qui vous sont reprochés, enchaîne le président.  
Il s’adresse à maître Delarue, après un coup d’œil furtif, de simple formalité, du côté du box de l’accusé.
Il reste entendu, précise le président, que la justice charge ces inculpations d’un symbolisme exceptionnel, limitant ainsi volontairement une liste de réalités ou de faits reprochés qui n’aurait pas de fin ! Les deux inculpations, dont la lecture a été faite, sont suffisamment graves, pour rendre inutile ou vaine toute autre accusation formelle, pour des faits semblables ou d’une autre nature. Néanmoins, il n’est nullement interdit, durant ce procès, de témoigner pour d’autres forfaits, de formuler d’autres griefs contre Dieu. Cependant, la sagesse commande que tout ce qui échapperait aux crimes énoncés comme exemples des cruautés reprochées à l’accusé, reste volontairement limité, sous le contrôle de la défense ou de l’accusation, selon les cas.  
 
Les journalistes présents, aussi bien que Patrick Porter, ont tous relevé pour leurs lecteurs, que de ces deux crimes de sang retenus par le ministère public, un seul même eût suffi pour entrer en jugement contre Dieu. Mais les deux paraissaient si intimement liés qu’il était difficile de les dissocier.
En effet, Jésus est sauvé de l’horrible massacre des innocents – et Dieu, soit dit en passant, manifeste par là son pouvoir – mais, connaissant la suite, il est permis de penser que ce sauvetage n’intervient que pour mieux humilier et faire souffrir davantage le rescapé, une fois que celui-ci a atteint la pleine force de l’âge.
Un prophétisme reconnu par beaucoup semble bien avoir annoncé tous ces événements.
On peut se demander pourquoi.
Ne serait-ce pas pour corser davantage cet horrible jeu de massacre ?
Le personnage qui se dessine derrière tout cela paraît bien inquiétant !
 
Résolument tourné vers l’avocat de la défense, le président questionne :
- Reconnaissez-vous les faits, en tant que tels ?
- Les faits ? Le massacre des innocents et la crucifixion de Jésus ? Oui, sans aucun doute.
- Niez-vous qu’ils aient été annoncés par des prophètes ?
- Non. Ils ont été bel et bien annoncés par des prophètes. C’est même ce qui authentifie ces événements à nos yeux et nous pousse à dire - même si cela peut sembler desservir la défense - que ce Jésus est Dieu lui-même fait homme.
- Nous n’en demandons pas tant. Vous avez répondu non à ma question. Merci.
« Monsieur le procureur a-t-il des questions à poser ? »
 
Le procureur satisfait n’a pas de question à poser.
Pas de question non plus pour les neuf membres du jury, trois hommes et six femmes, dont l’âge varie de trente à soixante dix ans.
Nous reviendrons sur les faits, rassure le président. Nous ne voulons pas bâcler ce procès. Bien au contraire. Et nous y mettrons le temps qu’il faudra.
Avant toutes choses, j’aimerais que soit approfondie la personnalité de l’accusé. Je pense qu’il s’agit là d’une démarche utile, à des degrés divers certes, pour chacun des acteurs de ce procès.
Je suppose que Dieu ne veut toujours pas s’exprimer directement ?…  
Ici, le président jette un regard interrogateur par-dessus ses lunettes en demi-lune, en direction du box vitré.
Non ! Libre à lui, c’est son droit, commente-t-il en ramenant son regard sur le  dossier.
Je précise que nous n’avons que des témoins à charge. Tous les témoins à décharge se sont récusés les uns après les autres, pour une raison ou pour une autre. Vous avouerez, maître, fait-il à l’adresse de l’avocat, qu’il y a là une étrange accumulation, difficile à admettre comme une simple coïncidence.
- Je ne vous le fais pas dire, monsieur le président, approuve l’homme de la défense, tout en s’excusant d’avoir coupé la parole à celui qui préside aux débats.
Pendant ce temps - détail qui n’a pas échappé à Patrick Porter et sur lequel il s’est ingénié à enquêter - avec une espèce de rage contenue, le procureur note : signe du pouvoir de Dieu, cette absence de témoin ! Entrave à la justice des hommes, pour laquelle il ne nourrit que mépris !
Le président reprend :
- Je vous prie, tous, de m’excuser pour cette parenthèse. Je disais qu’il importait de revenir, pour l’approfondir, sur la personnalité de Dieu. Ce sera l’objet de notre prochaine audience. Maître, nous aurons besoin de vos lumières. Quant à vous, monsieur le procureur, ne craignez rien. Je vous passerai la parole autant que vous le désirerez ou que nous le jugerons nécessaire.
L’audience est levée !  
 
Patrick Porter termine, quant à lui, son article du jour, par ces quelques lignes :
J’ai relevé chez Samuel Becket, dans Fin de partie, ce court dialogue, qui m’a paru éloquent :
    - Prions Dieu.
    -Le salaud ! Il n’existe pas !
    - Pas encore !
Pas encore, en effet. Rien n’est joué.  
Rien n’est joué, puisque s’ouvrait seulement aujourd’hui le procès de Dieu.
 
( A suivre... )


Message édité par mouysset le 27-06-2007 à 09:58:59

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n°891
Ink
Répondeur
Posté le 27-02-2007 à 11:13:32  profilanswer
 

Salut René,
 
Merci de nous montrer ce texte.
Apparemment, c'est encore du pas banal et ça devrait être intéressant.
 
Ca y est, je me suis occupé de ton intégration au système de partage des pubs.
 
A bientôt
 :)


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n°892
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 28-02-2007 à 18:28:36  profilanswer
 

Merci le boss, pour les encouragements... et pour la pub !


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n°896
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 02-03-2007 à 17:29:39  profilanswer
 


 
Chapitre 2.
 
Qui c’est celui-là ?! s’écrit bien haut un insolent dans la foule, au moment où maître Delarue, invité par le président, s’apprête à parler de l’accusé. Aussitôt, la doyenne des membres du jury lève la main.
 
Soixante dix ans, c’est l’âge de celle qui tient son regard tourné vers le président. Ce dernier lui donne la parole et, le silence revenu, la vieille dame dit :  
- Je pense, monsieur le président, que, malgré son effronterie, cette personne a raison. Devant l’importance prise par l’avocat de la défense, s’il est vrai qu’il n’y a aucun témoin à décharge, et notamment des témoins de personnalité, il est intéressant, outre le fait qu’il est avocat, de savoir qui est l’homme qui va parler. La parole n’a-t-elle pas le poids de celui qui parle ?
La président se tourne vers son assesseur de gauche, pour le consulter, puis son assesseur de droite ; enfin, il interroge du regard monsieur le procureur ; tous ont fait oui de la tête. Alors, le président demande à maître Louis Delarue, de bien vouloir se présenter, en évoquant, si possible, les faits marquants de son existence ou ce qui lui semble présenter un quelconque intérêt par rapport à ce procès .
 
Maître Delarue s’exécute. Il décline ses nom et prénoms, date et lieu de naissance. Il survole une enfance et une jeunesse qualifiées d’heureuses, au sein d’une famille a-religieuse et sans histoire. Ensuite, il aborde sa vie d’adulte, en précisant d’emblée qu’il a eu quatre enfants :
 
- De Louise, eh oui ! ça ne s’invente pas, plaisante l’avocat, lorsqu’il s’en explique donc. J’ai rencontré Louise sur les bancs de la faculté de droit. Assez rapidement, nous avons eu deux filles et deux garçons. Je me considère donc avant tout comme père de famille.  
Dès la première naissance, Louise a préféré abandonner ses études, pour se consacrer aux enfants. Nous désirions en avoir plusieurs. Louise avait son caractère, commente l’avocat-témoin, et il était difficile de l’influencer.  
Je dois préciser aussi qu’avant d’être avocat, j’ai été inspecteur de police.
Pourquoi ce changement ?
A cause d’une tragédie : la mort violente de notre fille aînée.  
 
Pris entre la crainte du trop dire et celle du pas assez, maître Delarue raconte qu’un soir d’été, Karine, adolescente, a été violée et étranglée.
 
D’abord prostré dans la douleur, l’inspecteur Delarue a cru bon devoir sortir de sa réserve, pour faire taire des appels au lynchage. Une vague de peur et de haine s’était levée, au nom d’une jeune victime qui reposait à jamais sous terre. Les meneurs prétendaient parler aussi au nom du chagrin inexprimable d’une famille  honorable.
 
- Il est vrai que Louise, explique Delarue, prise d’une rage sourde et animale bien compréhensibles, rêvait de savoir le coupable émasculé et pendu ! Ni plus ni moins ! De mon côté, voyant dans toute mort un retour irrémédiable au néant, je ne me défaisait pas de questions obsédantes du genre : qui nous rendra Karine ? Ou encore, concernant le meurtrier : de quel mal faut-il être atteint, pour en arriver à pareille horreur ?!  
Rapidement, un suspect avait été arrêté. Un paumé sans famille. Il a avoué aussitôt.
Une curiosité folle, mais humaine je crois, m’a poussé à demander l’autorisation de rencontrer cet homme. Il me semblait qu’en tête à tête, je pourrais comprendre. Accompagné, je me suis trouvé devant lui, tête et regard obstinément baissés. Je suis le père de Karine et je voudrais comprendre, ai-je dit. Au bout d’un silence difficile à soutenir, l’homme a soufflé : J’sais pas, j’sais pas c’qui m’as pris. J’comprends pas, m’sieur, j’comprends pas.  Et il a sombré dans un bruyant sanglot. J’ai alors compris que je faisais fausse route. D’une certaine façon, je ne comprenais pas davantage et, en sortant de là, j’avais envie de hurler !
Mais c’est à la suite de cette entrevue, que je suis intervenu, pour que cessent les appels au lynchage, à l’horreur-pour-racheter-une-horreur. Mon souhait était que la justice suive son cours dans la dignité.  
J’ai subi des remarques, dont la plus respectueuse était : il est fou, le pauvre ! Mais, selon moi, la douceur de Karine avait fini par l’emporter. Pourtant, mon épouse se terrait. Elle ne comprenait pas. Elle comprenait encore moins pourquoi je voulais quitter la police pour devenir avocat.
- Oui, pourquoi ? interroge le président.  
- Ah !... Difficile à expliquer, monsieur le président. Disons que j’éprouvais le besoin d’accompagner ce qu’il convient d’appeler une conversion spirituelle par un changement de métier. Et celui d’avocat, à mes yeux au moins, ni plus ni moins glorieux à priori que celui de policier, me donnait le sentiment de me rapprocher un peu plus de Karine. Les circonstances m’y ont poussé.
Curieusement, je veux dire paradoxalement, à travers ce que nous appelons la mort, et, pour moi, plus particulièrement la mort de Karine, je fis la découverte du sens de la vie. Autrement dit, de Dieu et de son amour. Ni plus ni moins. Je sais que cela peut choquer, voire scandaliser. C’est pourtant une réalité ; quasiment impossible à expliquer, mais c’est une réalité et je mentirais si je disais autre chose à ce sujet.  
 
( Ce que ne racontait pas ici, maître Delarue, mais que Patrick Porter apprit  bien après le procès, lors de son enquête personnelle, ce sont notamment ces curieux détails : d’abord, après le drame, Louise et Louis avaient trouvé refuge pour quelques semaines chez un couple ami qui, lui, non seulement était croyant, mais avait la foi. Ces amis respectaient parfaitement l’athéisme tranquille de Louise et Louis. Pourtant, c’est par eux que Louis d’abord eût connaissance de ces coïncidences qui ne s’inventent pas et touchent comme autant de clins d’œil impossibles à éluder. Louis en cita deux au jeune journaliste qui voulait comprendre.
Il s’agissait de deux remarques faites par l’officier de police judiciaire enquêteur, au cours d’une simple conversation avec les parents de Karine : Aucun de ses os n’a été brisé, pas de fracture; et nous avons retrouvé son poncho intact Il n’a pas été déchiré. Aucun autre vêtement.
Ce sont les amis qui avaient fait remarquer l’étonnant parallèle entre ces remarques faites à propos du calvaire de Karine et celui de Jésus : On ne lui brisera pas un os, rapporte la Bible, en évoquant la mort de Jésus, alors que les jambes furent brisées aux deux malfaiteurs crucifiés de part et d’autre de Jésus. Et s’agissant de vêtement, l’évangile de Jean parle d’une tunique que les soldats tirent au sort, se disant ne la déchirons pas, parce que, note Jean, cette tunique était sans couture, tissée d’une seule pièce de haut en bas. Or, le poncho de Karine, tricoté par Louise, était lui aussi d’une seule pièce.
De tels détails, ajoutés à d’autres, avaient profondément troublé Louis, puis Louise… et pratiquement déclanché leur conversion.
Patrick avait objecté qu’il s’agissait là de simples coïncidences ; ce dont avait convenu Louis Delarue, mais non sans préciser que le ciel s’adressait toujours aux hommes avec cette délicatesse qui sauvegarde la liberté, en permettant l’esquive, sans perdre la face. La démarche de l’homme pour la foi doit toujours être libre. La coïncidence devient signe, avec le regard de la foi. Et tout cela troubla beaucoup l’enquêteur…)
 
En ce qui concerne ma femme, explique Louis Delarue, c’est d’abord le contraire qui se produisait, même si jusque là nous ne nous étions jamais souciés de l’existence de Dieu, ni d’un au-delà par rapport à la vie que nous connaissons. Vivre nous semblait primordial, sans se demander pourquoi.  
Après s’être débattue contre moi, contre la foi qui m’envahissait, contre tout, pourrais-je dire, Louise finit par se laisser envahir par ce qu’elle refusait, ou plus exactement par ce contre quoi elle se débattait et qu’elle appela plus tard l’infinie délicatesse et l’amour maternel de Dieu. Malheureusement, un cancer avait eu le temps de prendre racine en elle et d’y accomplir l’essentiel de son œuvre.  
Ce qui lui arrivait n’était pas sans rappeler l’histoire de Jésus, abordée dans ce procès ; c’est elle, Louise, qui me le fit remarquer : Jésus sauvé du massacre des innocents, comme pour mieux tomber dans le piège de la crucifixion. Ce rapprochement l’aidait, en donnant du sens à tous ces drames, comme l’aidait la perspective d’aller rejoindre et ce Jésus et Karine. Tout cela dura deux longues années. Louise eut tout juste l’occasion d’entendre le verdict prononcé contre le meurtrier de Karine. Elle avait fini par prier pour cet homme, demandant qu’il ait le courage d’assumer le poids de la justice humaine et qu’il finisse par trouver la paix.
Louise sut l’heure de sa mort, ou, plus exactement, l’heure de son passage dans ce qu’elle appelait désormais la vraie vie. Elle nous rassembla à son chevet et nous dit : Voilà…, le moment est venu de se dire au revoir et à Dieu. Je vais retrouver Karine et Jésus. Mais je ne vous quitte pas vraiment. Je serai là : invisible, mais là. Elle embrassa tout son petit monde, consolant ceux qui pleuraient, avec un mot d’affection pour chacun. Enfin, je l’ai prise et serrée un moment dans mes bras. Quand j’ai desserré mon étreinte, elle a dit : Amen, Alléluia ! et elle…  
Ici, Louis Delarue s’étrangle. Sa gorge s’est nouée tout à coup. Il ferme ses yeux. Il se reprend enfin et poursuit : elle a rendu son dernier souffle à Dieu.  
 
D’un commun accord, Louis Delarue, le président de la Cour et même la doyenne du jury consultée du regard, conviennent que la présentation ainsi faite de l’homme caché par l’avocat-désigné- d’office est satisfaisante.
On peut donc poursuivre les débats.
 
 
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- Maître, je vous le demande à vous, puisque il est vain de s’adresser directement à l’accusé lui-même, d’une part, et que, d’autre part, vous avez en personne bénéficié des lumières d’une conversion, auriez-vous une définition à nous donner concernant Dieu et des éléments permettant d’éclairer sa personnalité, de mieux cerner le personnage ?
- Par définition, monsieur le président - et croyez bien qu’il ne s’agit pas là d’une forme de dérobade - Dieu est impossible à cerner, impossible à définir, impossible à comprendre.
- Tout de même, j’entends dire, par exemple, que l’homme est à son image.
- Bien sûr. Et encore serait-il sans doute plus juste de dire que l’Homme, avec un grand H, être humain originel, est à son image. Je parle de cet être fait d’argile et de souffle de Dieu, divisé en deux pour les besoins de la cause, avec d’un côté l’être masculin et de l’autre côté l’être féminin. Autrement dit : l’homme et la femme, mais aussi, ajouterai-je, le produit de leur ré-union et de leur amour: le couple et ce  qui en découle naturellement le plus souvent : l’enfant. Autrement dit : une famille. Ce trio nous parle de Dieu, en effet ; un Dieu en trois personnes distinctes, un Dieu-société, un Dieu-famille, mais un seul et unique Dieu.
Nous avons une intelligence. Elle est faite pour s’en servir et, notamment j’en conviens, pour tenter de mieux comprendre Dieu.
Certaines notions comme le temps et l’éternité, comme la liberté laissée à l’homme, permettent de mieux cerner Dieu et son dessein.
Cependant, ayant dit cela, je n’ai pas défini Dieu. Et Dieu ne saurait se résumer dans ce parallèle fait entre Lui et l’humanité.  
Toute définition d’un être humain donné est déjà une trahison, à plus forte raison toute définition de Dieu.
 
Ici, des gens se mettent à siffler.  
Ils ne sont pas suivis. Seule, une voix hurle : C’est un salopard !
Maître Delarue propose de s’en tenir là pour le moment. Puisqu’il a accepté d’être pris dans sa fonction d’avocat de la défense désigné d’office, qu’il entend remplir au mieux de ses possibilités, il lui semble plus opportun, au moins pour le moment, d’argumenter au fur et à mesure des dépositions, des témoignages, des interventions et des questions posées par les uns et les autres.
- Comme vous voudrez, maître. Mais pouvez-vous au moins, insiste le président, nous dire dès maintenant sur quoi vous vous basez pour qualifier l’accusé de Dieu de bonté ou Dieu d’amour ? De quel droit lui-même se qualifie-t-il ainsi ?
- Depuis plus de quarante siècles et encore aujourd’hui - j’en témoigne à l’instant même - des peuples, c'est-à-dire des hommes comme vous et moi, pareils à ceux qui se pressent ici, des peuples, dis-je, ont chanté et chantent encore des psaumes ou des poèmes qui disent,  par exemple, que :
Oui, Dieu est bon. Qu’ éternel est son amour !
Que sa fidélité demeure d’âge en âge…
Ou encore :
Que Dieu pardonne toute tes offenses,
Qu’il te guérit de toute maladie, te couronne d’amour et de tendresse.
Que Dieu est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour.
Que la tendresse de Dieu est comme la tendresse d’un père -j’ajouterai : tendresse d’une mère - pour son fils…
Que l’amour de Dieu est de toujours à toujours…
Si cela et tant d’autres louanges de ce genre n’étaient que mensonges, depuis plus de quarante siècles, cela se saurait !
- Mais cela se sait ! éclate le procureur. Ignorez-vous que Dieu punit et envoie griller dans les flammes de l’enfer ceux qui lui résistent?! Qu’il se comporte comme le pire des tyrans!? Et vous parlez de liberté ?!
- Nous sommes là pour en débattre. Mais reconnaissez au moins, d’ores et déjà, que c’est de la bienveillance et de l’amour que nous attendons tous de Dieu.
Ou bien Dieu est Amour, ou bien je m’en passe et je veux qu’il soit condamné,… l’imposteur qui se fait passer pour Dieu !
On applaudit un peu partout dans les travées, sans relever l’importance de la fin de cette phrase.
- Je comprends mal votre système de défense, s’amuse le président, le calme revenu.
- Défendre la vérité, c’est défendre Dieu, monsieur le président.
Le mensonge est l’ennemi de Dieu.
 
 
Le procureur s’est tellement agité qu’il en a perdu son crayon ! Le président s’émeut de ne plus voir le magistrat de l’accusation, parti à la recherche de son précieux outil.  
Maître Delarue attend.
Dès que le procureur refait surface, le président l’invite à s’exprimer.  
- Vraiment !...vraiment, je suis scandalisé, outré, offusqué, indigné ! Je ne trouve pas le mot qui convient. Je ne sais plus où j’en suis ! D’abord, lorsque j’entends la défense tenir certains propos, je me dis qu’on me mâche le travail. Je devrais en être rassuré. Or, je ne suis pas rassuré du tout ! Ce qui m’inquiète, c’est le crédit que semble accorder La Cour à cet homme. Il sait tout, il a tout fait, il charge, il décharge, il témoigne. Vous allez voir qu’il va juger ! Au nom de quoi !? De sa science !? De sa compétence !?...
J’exprime mon profond désaccord avec tout cela!
 
Il s’assoit et on l’applaudit vivement.
- Ne vous plaignez pas autant, monsieur le procureur. N’oubliez pas que Maître Delarue est seul pour assurer la défense. Et réjouissez-vous : dès la reprise, nous allons faire entrer les premiers témoins. Rachel et Judas. Ce n’est pas Maître Delarue qui les a convoqués.  
« La séance est suspendue. »
 
(A suivre...)


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n°906
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 19-03-2007 à 17:40:37  profilanswer
 

( SUITE : Le procès de Dieu )
 
 
 
Chapitre 3
 
Dans cette affaire, tous les témoignages sont dignes d’intérêt, certes. Mais il en est qui dépassent les autres par leur force ou leur originalité. Seuls ces derniers sont retenus par la presse et plus particulièrement par Patrick Porter. Ce sont, notamment, ceux annoncés par le Président : celui de Rachel, à propos du massacre des innocents, et celui de Judas, en ce qui concerne la fin de Jésus .
La déposition de Pilate était très attendue. Mais le Procurateur romain se trouva des excuses pour s’éviter tout embarras. D’aucuns firent remarquer qu’une fois de plus le représentant de Rome à Jérusalem se lavait les mains …
Mais voici, déjà, ce que l’on pouvait lire à propos du témoignage de Rachel, jeune femme juive, qui a perdu ses deux enfants, lors du massacre des innocents.
 
 
C’est une femme aujourd’hui âgée, qui se présente à la barre pour témoigner. Une juive un peu boulotte, mais dont les chairs se sont quelque peu désemplies avec le temps… Ses yeux sont rétractés, comme des puits creusés à force d’être récurés, tant on leur a demandé de l’eau ! Ces yeux-là - ils sont noirs - n’ont guère cessé de verser des larmes, en effet.
 
- Vous vous appelez Rachel, déclame le Président d’une voix neutre, vous êtes née à Rama et c’est à Bethléem, où vous viviez, que vous avez épousé Acaz. C’est bien cela ?
- Oui, monsieur le juge.
Curieusement, Rachel va chercher sa voix au fond de sa gorge. Une voix grave, éraillée, essoufflée, cassée depuis le grand malheur. C’est ce qu’elle explique pour s’excuser. Elle doit faire effort pour se faire entendre. C’est déjà une souffrance pour elle et pour qui doit l’écouter.
Rachel prête serment.
Elle repousse sur le côté de son visage, le voile sombre qui recouvre sa tête.
- Vous savez, madame, poursuit le Président avec une espèce de prévenance doucereuse, de quoi il est ici question ?
- Oui, je le sais, fait-elle sans hésiter.
- Bien. Pouvez-vous nous raconter comment cela s’est passé ?... pour vos enfants. Quel âge aviez-vous, quand le drame est arrivé ?
- Je n’avais pas vingt ans, monsieur le juge.
- Et vous aviez déjà deux enfants, c’est bien cela ?
- Oui. J’avais treize ans quand on m’a mariée. Acaz, lui, avait vingt ans. Il était berger. Il gardait les troupeaux dans les collines, au dessus de Beit Sahour, pas très loin de Bethléem. Il aimait ça, s’occuper des bêtes. Moi, je veillais sur nos enfants à la maison. Eliakim et David. »
Ce disant, Rachel baisse la tête et éclate en sanglots.
Le silence était déjà lourd dans le palais.
Le Président laisse au témoin tout le temps pour se ressaisir.
Rachel se mouche. Elle relève la tête, à peine inclinée de côté…
- Excusez-moi, monsieur le juge.
- Je vous en prie, madame. Nous comprenons votre douleur. Nous savons combien votre démarche est éprouvante pour vous. Mais, pour éclairer la justice, pouvez-vous nous dire les faits ? Vous sentez-vous ce courage ? Peut-être voulez-vous vous asseoir ?
- Non, non, proteste-t-elle , ça ira, monsieur le juge. »  
Et Rachel racle sa gorge pour éclaircir sa voix. Ses mains chiffonnent le bord de son voile. Elle reprend de l’assurance.
- C’était le matin, avant le lever du soleil… Il faut dire…: Acaz venait de temps à autre passer une nuit à la maison. Ils se remplaçaient, là-haut, à tour de rôle, auprès des troupeaux. Et cette nuit-là, Acaz avait dormi à mes côtés. Il s’est levé avant l’aurore, pour repartir vers les pâturages. Les enfants dormaient. J’avais donné le sein au petit Eliakim… »
Ici, à nouveau, la voix de Rachel fait naufrage. Elle a pris soudain un ton aigre, aigü, pour disparaître, engloutie par les cris étouffés.
La foule est tout entière sous l’emprise de l’émotion.
Plus personne ne pense à l’accusé.  
Plus personne ou presque. Quelqu’un crie : «  L’accusé ! cœur de marbre ! »
Rachel a essuyé ses larmes. Elle va continuer :
- C’est ma mère qui veillait sur les enfants. Vous comprenez : je voulais faire un bout de chemin pour raccompagner Acaz, en direction de Beit Sahour.
« Nous sommes sortis de Bethléem par la porte de l’est. Et c’est alors que nous les avons vus les soldats du vieux tyran.
- Vous voulez parler du roi Hérode le Grand ?
- Oui, le vieux tyran. Ses soldats étaient soutenus à distance par les romains. Ils nous ont arrêtés. Ils nous ont demandé où nous allions comme ça, où nous habitions et où étaient nos enfants. Acaz a répondu et ils nous ont laissé passer.
- Avant de laisser poursuivre votre récit, coupe ici avec courtoisie le Président, me permettez-vous de vous poser quelques questions, à propos de votre mari ?
- Bien sûr, monsieur le juge.
- Est-ce que vous avez souvenir du grand recensement ?
- Bien sûr ! Qui ne se rappellerait pas ?
- Parfait. Dans les mois qui ont précédé le drame qui nous préoccupe aujourd’hui, Acaz vous aurait-il parlé d’un événement qui sortait de l’ordinaire ? De la naissance d’un enfant destiné à devenir roi, ou quelque chose de ce goût-là ?
- Je vois ce que vous voulez dire, oui. D’ailleurs, nous avons eu des disputes à ce sujet, Acaz et moi. Oh pas bien grave, non, mais des chamailleries d’amoureux, si vous voyez…
- Pouvez-vous préciser un peu…, ou bien cela vous gêne-t-il ?
- Non, ça ne me gêne pas le moins du monde. Acaz m’avait raconté… Une nuit,…c’était justement à l’époque du recensement, Acaz était de veille avec d’autres compagnons auprès des troupeaux.  Tout à coup, ils ont entendu comme de la musique... Parmi eux, il y avait toujours quelque joueur de roseau. Un genre de flûtiau tout simple, qu’ils fabriquaient eux-mêmes, vous voyez ? »
Le Président fait oui de la tête. Plusieurs fois.
«  Mais cette musique, poursuit Rachel, au dire d’Acaz, bien sûr, ne ressemblait pas à la musique des bergers. C’était plus beau. Ca venait d’en haut, du ciel, des étoiles, disait-il…, et d’en bas aussi, de devant, de derrière ; ça venait de partout !
«  Acaz n’a pas eu peur, là. Il était courageux. Mais les autres bergers, oui, ils ont eu peur. Puis ils ont tous repris courage. La musique était si douce, m’expliquait Acaz. Et des voix chantaient, comme dans le lointain… Il m’a raconté tout ça plusieurs fois. Et chaque fois, je lui disais : ‘ Mais voyons, Acaz , ces choses-là ne sont pas possible ! C’est le vent qui gémissait, sans doute…’ – ‘ Mais je connais la musique du vent, me répondait Acaz ! Non ! C’était tout autre chose . Ca venait du ciel, je te dis !’
« Je ne savais trop que penser, à la fin. Je lui disais qu’il n’y a que les prophètes pour avoir de véritables visions !’ ‘ En tous cas, disait mon mari, j’ai bien failli avoir peur, quand on s’est vus tous les quatre, au milieu de la nuit, comme si on était en plein jour et en plein soleil de midi ! ‘
«  Cette lumière qui les entourait, était à la fois forte et très douce. Aucun d’eux, vous pensez bien, n’avais déjà vu chose pareille ! Alors, pour de bon, là, tous les quatre ont eu peur ! Mais, dans la lueur, devant eux, à deux pas, s’est montré à eux comme un ange tout blanc. Il était beau de visage, lisse comme une statue de marbre, mais vivant. Vivant et souriant.
«  De sa bouche, l’ange leur a dit : ‘ N’ayez pas peur. Je suis là pour vous annoncer une bonne nouvelle. Elle va faire plaisir au peuple. Le Sauveur vient de naître dans la ville de David, tout près d’ici. C’est lui le Messie. Allez voir ! Vous trouverez un nouveau-né, couché dans une mangeoire, sur la paille. Vous ne pouvez pas vous tromper’. Et l’ange s’est retiré, pour rejoindre tout un groupe d’anges.
«  D’après Acaz, c’est l’ange et sa troupe qui jouaient de la musique et chantaient ‘ Paix sur terre à ceux que Dieu aime et gloire à Dieu !’
« C’est en tous cas ce que m’a raconté Acaz.
« Vous pensez bien qu’un seigneur ne va pas naître dans un abri pour les bêtes. Ils naissent dans des palais ou des hôtels de luxe. Et c’est justement à ce sujet que nous nous disputions. Acaz, lui, croyait dur comme fer que ce nouveau-né était bien un Sauveur ! A cause des anges et de la grande lumière.
- Ils ont vu ce Jésus ? Ce nouveau-né ? questionne le Président.
- Ah oui, bien sûr ! Ils ont laissé là le troupeau - c’était pas très prudent - et ils ont couru comme un seul homme, droit vers Bethléem. Dans le premier enclos à bestiaux qu’ils ont trouvé, à l’entrée de la ville, c’était là ! Il y avait déjà d’autres bergers et ils s’étaient avancés juste pour se renseigner. Ils ont vu la mère, le père et le bébé. Comme l’ange leur avait dit.
«  Moi je ne discutait pas sur le bébé, mais sur le soi-disant fils de seigneur. Dans une étable, quasiment un prince, non !  
« En tous cas, je conseillai à mon mari de ne rien dire de tout ça.
- Et pourquoi, madame ?
- Mais parce qu’on allait le prendre pour un fou, tè, et qu’il perdrait son travail.  
- Il vous a écouté ?
- Pensez-vous ! Dès que je n’étais plus là, il n’avait rien de plus pressé que de raconter ce qu’il avait vu et entendu ! Après, on dira que ce sont les femmes qui ne savent pas tenir leur langue !
Des rires libèrent la foule. Le Président lui-même sourit, mais demande le silence.
«  Très vite, à Bethléem, c’est devenu le secret des lavandières.
- Et que disaient les gens de tout cela ?
- Ils prenaient tout ça pour des facéties de jeunes qui auraient bu en cachette. En tous cas, mon Acaz ne buvait jamais. Mais des gens embellissaient l’histoire pour la raconter aux enfants.
- Avez-vous entendu parler de personnages importants qui seraient venus d’Orient, un peu avant le drame ?
- Une riche caravane d’étrangers ?
- Peut-être, oui.
- Oui, ils ne sont pas passés inaperçus, ceux-là ! On commençait à oublier cette histoire de seigneur nouveau-né. Après l’affluence du recensement, la ville avait retrouvé son calme.  
«  C’est à l’occasion du passage de ces personnages que l’histoire du sauveur a repris de plus belle ! Et puis, tout à coup, plus rien ! On n’a pas su ce qu’étaient devenus ces passagers, pas plus que ce nouveau-né. Possible qu’il ait été massacré lui aussi comme les autres…
- Bien… Maintenant, madame, pourriez-vous reprendre votre récit au moment où je vous ai coupée ? Vous accompagniez votre mari et vous veniez de passer le barrage des gens en armes, à la sortie de Bethléem.
- Alors, oui…, nous avons pris le chemin qui monte vers le grand lac salé. En nous éloignant et prenant de la hauteur, nous avons remarqué que les légionnaires de l’occupant cernaient toute notre petite ville. C’est alors que notre crainte est devenue très grande. Nous avons décidé de retourner à la maison, à cause des enfants et de ma mère. Mais les piquets de garde ne laissaient rentrer aucun homme dans la cité. Les sentinelles m’ont laissé passer, mais elles ont refoulé Acaz. J’étais affolée. Je ne savais plus que faire. Acaz m’a dit ‘ Va ! Va ! Je vais essayer de passer ailleurs.’ »  
Ici, Rachel hésite. Elle a besoin de marquer une pause, de respirer un peu… Puis, soudain et d’un trait rapide, elle dit : «  Ils l’ont tué ! »  Et les sanglots de Rachel submergent à nouveau sa parole. Personne ne bouge. C’est le grand silence.
Le Président se montre patient, attentif, curieux.
Peu à peu, Rachel refait surface, tandis que l’auditoire retient toujours son souffle.
Rachel, enfin, reprend d’elle-même la lamentation qui n’a jamais quitté le devant de sa mémoire : « En réalité, ce n’est que plus tard que j’ai su,…pour Acaz.
« Pendant que je rentrais chez nous, en courant, mon mari tentait de forcer le barrage. Ils me l’ont transpercé d’un coup de lance ! Des voisins m’ont ramené le corps, le lendemain.
«  Ce que j’ai vu, moi, en rentrant chez nous, le long des ruelles, est très difficile à décrire. Impossible même. Cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer ! Pendant que les soldats de Rome encerclaient le bourg, ceux d’Hérode, ce fou sanguinaire, égorgeaient nos enfants, nos tout-petits, comme on égorge des agneaux, monsieur le juge ! Qu’est-ce que je dis ?!... On n’égorge pas les agneaux de cette façon barbare ! Avec leurs armes, ils frappaient, ils frappaient. Des pères et des mères, des grands-parents qui essayaient de s’interposer…, qui pleuraient, qui suppliaient, qui griffaient, qui se battaient à mains nues, avec désespoir. Certains l’ont payé de leur vie. Les survivants comme moi hurlaient comme des bêtes. Je me demandais si la fin des temps n’était pas arrivée… J’aurais préféré. Pour en finir. Quelle folie avait pris ces hommes ?! Quelle guerre faisions-nous ?
«  Je suis arrivée à la maison en suffoquant. Je pleurais déjà, tant je craignais le pire !... Et le pire était arrivé ! »
Rachel agite sa tête, de droite et de gauche, comme pour refuser une fois de plus l’inimaginable !
«  Mes enfants…, mes tout-petits !... Ils n’étaient plus, ils n’étaient plus… »
Rachel pleure.
Elle pleure, longuement secouée par une douleur ravivée. Elle qui croyait, pourtant, son chagrin quelque peu apaisé…. Avec le temps, avec l’âge, la sagesse, on se fait une raison. Il lui arrive même à elle de servir cette vieille remarque.
«  Personne ne me les rendra, monsieur le juge . Personne n’y peut plus rien. Même pas ce tribunal … »  
Rachel se mouche encore et elle reprend : «  David était déjà sans vie. Ma mère gisait à même le sol, maculée de sang, mais sans blessure apparente. Elle n’a pas tardé à revenir à la vie, mais elle n’a jamais plus retrouvé la raison.
« Le petit Eliakim gémissait encore. Mais la vie s’échappait de lui par saccades. Il perdait tout son sang. Son âme le quittait. C’était trop tard. Je ne voyais même pas où se trouvait sa blessure. Les égorgeurs étaient loin. J’ai serré mon petit dans mes bras, pour lui dire que j’étais là. Pour qu’il entende ma voix une dernière fois. Pour retenir la vie en lui, peut-être. Que faire ? Je ne savais plus que faire. Je m’en voulais tant de les avoir quittés ! Je m’en voulais, oui. Il était trop tard, trop tard et les plaies étaient trop larges, monsieur le juge.  
«  Je m’en veux encore. Mais qu’est-ce que j’aurais pu faire, hein ?... contre ces sauvages armés ? Je vous le demande. Rien ! Rien. »
Son regard a décroché, lâché soudain de la hauteur, jusqu’à se perdre dans le vague, à travers le large dallage du palais. Et comme en rêve, elle poursuit sa douloureuse complainte : « J’aurais pu blesser un de ces assassins. Mais quoi ?...Mes enfants, mes tout-petits n’étaient plus… »
Elle redresse et sa tête et son regard et dit : «  Je les ai pris contre moi tous les deux. Assise. Je suis restée longtemps assise, pour les bercer, mes enfants... »
Rachel semble avoir trouvé, maintenant, une espèce d’apaisement. Elle raconte comme si elle soliloquait : «  Je les ai bercés sur mes genoux, contre ma poitrine, je ne sais combien de temps. Plus rien ne pressait, n’est-ce pas ?... J’avais passé, autour d’eux, mon fichu de laine. De la laine douce que m’avait offerte Acaz. De la laine de ses moutons. Ma pauvre mère l’avait filée et c’est moi qui l’avait tissée. Ils dormaient, là, comme deux oisillons au nid. Mais ils étaient froids. J’avais beau les tenir serrés, ils ne se réchauffaient pas…
« Après…, je ne sais plus.
«  Bien plus tard, à ce qu’on dit, bien plus tard, j’ai hurlé ma douleur. Des voisines sont venues. On n’avait pas touché à leurs enfants. Elles ne savaient pas pourquoi. Elles ne comprenaient pas, elles non plus, cette horreur.
« Leurs enfants étaient plus grands. On a dit que c’était sans doute pour ça . Alors, pour me consoler, elles me disaient que j’étais jeune et que je pourrais en avoir d’autres. Mais je ne voulais surtout pas qu’on me console ! Personne ne pouvait me rendre Eliakim et David. Personne. Ils n’étaient plus et personne ne me les a rendus.
«  Et Acaz n’est pas revenu, lui non plus !
«  Je suis restée seule avec ma douleur, mon amer souvenir. Et qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ?! Ils étaient innocents, mes petits, vous comprenez ? Leurs bras potelés me manquent, leurs caresses, leur joue contre ma joue, leur sourire, la soie de leur cheveux entre mes doigts et leur parfum de bébé, l’odeur de leur tête contre moi, tout, même leurs cris que je n’entends plus, tout me manque. Ils ont sûrement froid là où ils sont. Mais qui s’occupe d’eux, dites ? Ils faut être leur mère pour ça : ils sont si petits, monsieur le juge, si petits ! Comment voulez-vous ?... Non, non, » murmure-t-elle en remuant sa tête inclinée.
 Rachel est lasse. Sa voix s’épuise. La vieille dame a baissé son regard voilé. Elle va se trouver mal. Elle passe une main sur son front, elle porte l’autre à sa poitrine.
«  Voulez-vous vous asseoir, madame ? »
Pour toute réponse, Rachel lève sa main avec peine, hagarde, elle s’affaisse sur les dalles du palais.
On se précipite ! L’avocat, l’huissier, le greffier... Un brouhaha secoue la foule, comme un tremblement secoue sourdement la terre. Ils sont trois, puis quatre, autour de Rachel, qui la soulèvent, hésitent… On apporte une chaise. L’huissier s’écarte et s’approche du Président. Celui-ci se penche…et approuve.
A bras d’hommes, on emmène Rachel hors du prétoire.
C’est le désordre dans les esprits. Aussitôt le bruit court qu’elle est morte, que Dieu l’a punie pour avoir osé témoigner contre lui !
- Mais elle n’a dit que la vérité !?
- Peut-être. Mais c’est accablant comme témoignage, non ?!
- Contre Hérode, oui ! Pas contre Dieu !
- Mais Hérode, c’est comme l’instrument de Dieu ! Sa main, pour ainsi dire, tu ne comprends rien !
- Mais à ce compte, nous sommes tous des instruments. Et même les juges et les jurés aussi et l’avocat !
- Peut-être bien ! C’est pour ça qu’il faut que Dieu meure ! »
 
Devant la confusion générale - du reste un juge assesseur montre l’heure au Président - la séance est ajournée.  
Les débats reprendront demain matin, avec la déposition de Judas.
 
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A  la reprise des débats, on attendait Judas.  
C’est un officier de la police rapprochée et secrète d’Hérode qui se présente, sur ordre du Président.  
En effet, plusieurs membres du jury ont manifesté le désir d’entendre ce témoin proposé comme « possible » mais pas « nécessaire ».
C’est la personnalité du roi Hérode le Grand, qui intéresse. On veut savoir à quel point ce roi indigène serait, ou pas, responsable - et éventuellement lui seul- du massacre des innocents. Au nom de qui et comment cet iduméen, un non-juif, agissait-il et donnait-il des ordres dans le petit royaume asmonéen de Judée?
Pour répondre à ces questions il convenait d’en savoir davantage sur Hérode et sur les événements qui précédèrent le massacre des innocents de Bethléem.
 
L’officier de police, bel homme d’une quarantaine d’années, s’est avancé avec assurance. Il a prêté serment. Dans sa brève présentation d’usage, il rappelle qu’il était un observateur privilégié au palais du roi. Il était en outre en relation étroite avec deux légionnaires gaulois, affectés à la forteresse Antonia près du Temple ; il parlait assez bien leur dialecte. Il avait aussi l’amitié discrète de Fatia, favorite déchue d’Hérode, mais devenue confidente du vieil ethnarque. Enfin, sa position lui avait permis de profiter en grand secret de quelques faveurs inoubliables de la jeune Jamina. C’est à lui que cette beauté du peuple devait la chance de sa promotion auprès du vieux roi.  
L’officier raconte alors le fameux passage de ces savants en astrologie, venus de Perse, parce qu’ils avaient lu dans les astres la naissance d’un enfant au destin de roi ; roi des juifs.
 
«  On savait qu’ils allaient arriver, ces mages, précise le fonctionnaire des services secrets. Une caravane, ce n’est pas discret. Tout naturellement, c’est là, au palais, qu’ils pensaient trouver un roi nouveau-né. ‘Nous venons lui présenter nos vœux’ ont-ils dit.
« La tête qu’il a fait, le vieil Hérode, quand il a entendu ces propos ! Il voyait bien que ces gens-là ne plaisantaient pas ! ‘Comment se fait-il que je ne sois pas prévenu ?! s’insurge-t-il tout rouge, en se tournant vers mon commandant. Convoquez-moi d’urgence les chefs des prêtres et les scribes, pour une séance extraordinaire !’
« C’est ce qu’on fait aussitôt.  
« Hérode ne plaisantait pas. Il faut savoir que c’était un fou sanguinaire : il avait déjà expédié de vie à trépas une de ses femmes et trois de ses fils. Lui parler d’un concurrent pour son trône, c’était toucher son point le plus sensible. Sur ce plan, il délirait tout simplement !  
« Une fois le conseil rassemblé, Hérode prend sur lui et minimise : ‘Excusez cette toquade de vieillard, si, si, si…, minaude-t-il faussement, en triturant ses mains encombrées de bagues aux doigts. On vous a bousculés, je le vois bien. Il ne fallait pas. On aura mal saisi le sens de mes propos. Que c’est donc difficile de se faire comprendre de nos jours ! Mais puisque vous êtes là…‘  Alors, il fait servir, au choix, des rafraîchissements et des boissons chaudes à ses invités, des dattes et quelques petits gâteaux au miel. Il les pousse à se servir et reprend : ‘ Où en étais-je ?... Oui, puisque vous voilà réunis, ce dont je me félicite et vous remercie,…une question….Une question de la plus haute importance. Enfin, oui et non. Une question en tous cas se pose à moi. Je ne suis qu’un simple prosélyte, vous le savez, et mes connaissances en matière d’Ecritures sont limitées. J’ai bien ma petite idée, mais je dois être certain.’
«  Il ne parle pas des nobles visiteurs qu’il fait patienter à l’abri des regards. Il pose directement la question : ‘ Où, le Christ, qu’on appelle Messie, doit-il naître ?’
«  Aussitôt, les invités se consultent. C’est si simple comme question ! Ils tombent d’accord sans peine et le porte-parole, leur chef, déclare :’ Le prophète Michée l’a écrit, mon seigneur. C’est à Bethléem de Judée. C’est de toi, Bethléem, que sortira Celui qui doit gouverner mon peuple d’Israël. ‘
« ‘Vous êtes sûr ? demande Hérode, comme pour clore tout à fait le sujet. C’est bon, c’est bon ! fait-il devant l’approbation générale. Mais vous voyez qu’il était exagéré de vous déranger pour si peu.’ Et il fait servir encore ses convives, puis il les congédie, les remerciant avec force simagrées.  
« Le calme revenu, il fait entrer à nouveau les savants en astrologie.
« ‘Nobles princes, demande Hérode, dites-moi, entre nous, là,…cette étoile annonciatrice date de quand au juste ? Simple curiosité, caprice de roi. Cette histoire est passionnante. Tenez, buvez, mangez…Qu’on chante et qu’on danse aussi en l’honneur de mes invités !...’ Enfin, vous voyez… Hérode veut savoir ce que cachent ces savants qui cherchent le futur roi des Juifs.
«  Ils répondent qu’il y a quelques sept lunes.
«  ‘ Comme c’est drôle, plaisante Hérode, nous, ici et sur place, nous ne savons rien et vous, par votre simple science et de si loin, vous savez … Quand je dis que nous ne savons rien, j’exagère tout de même. Nous savons qu’il s’agit de Bethléem. Bethléem, c’est le lieu de cette fameuse naissance’.      
« Les princes remercient pour cette précision et ils se remettent en route pour Bethléem.
«  Avant de prendre congé, toutefois, Hérode glisse à leur chef : ‘Quand vous l’aurez trouvé ce nouveau-né royal – rien ne pourrait m’obliger davantage – revenez me le dire. J’irai moi aussi présenter mes vœux à ce prince nouveau-né. Vous en profiterez pour refaire vos forces, ici, avant de retourner chez vous.’
«  Les portes du palais refermées, Hérode court retrouver Fatia, sa confidente.
«  Elle le rassure : Ce petit roi a moins d’un an. Qu’y aurait-il à craindre ? Rien pour l’immédiat.
«  Quant à nous, services secrets, nous sommes traités d’incapables et soupçonnés de traîtrise ! Pas moins !
«  Alors, à distance, nous surveillons ces étrangers. Des païens, tout de même… A Bethléem, ils finissent, semble-t-il, par trouver ce qu’ils cherchaient. Mais une fois leur visite faite, leur caravane file en tournant le dos à Jérusalem.
«  Nous cherchons à savoir pourquoi. Nous devons ruser. Bref, nous finissons par apprendre que ces savants en astrologie ont été vivement conseillés en songe de ne pas retourner chez Hérode, comme convenu.  
«  De retour au palais, nos agents nous font leur rapport. Mais comme cette filature était de notre initiative, nous prenons le temps de la réflexion. Et lorsque nous confirmons à Hérode que ces mages ont filé vers le sud, en quittant Bethléem, le voilà qui rentre dans une fureur dont il avait le secret. Plus question de raisonner ! Fatia elle-même y renonçait en pareil cas. Tout au plus a-t-elle pu le dissuader de faire raser Bethléem ! Ca ne plairait pas à Quirinus, le gouverneur romain. Il suffisait de décréter la mort de tout enfant mâle de moins de deux ans. Le droit de vie et de mort sur les enfants, cela ne choquait pas les romains. Des nouveaux-nés juifs, qui plus est… Et comme il s’agissait officiellement de préserver l’ordre établi …
« Voilà comment Hérode en est arrivé à faire massacrer les nouveaux-nés de Bethléem : pour être sûr d’éliminer un tout jeune rival. Un pur délire, monsieur le Président ! Ce fut notre conclusion, aux services secrets. Et massacre inutile, qui plus est !
- Comment cela, inutile, demande le Président ?
- Nous avons fait notre enquête, une fois le massacre perpétré. Nous avons fini par apprendre qu’un charpentier, à Bethléem depuis peu d’ailleurs, avait quitté discrètement la ville, juste avant l’opération. Il emmenait avec lui sa jeune femme et leur bébé ; un enfant mâle de moins de deux ans précisément. Personne n’a pu nous dire où ils avaient fui, car il s’agissait bel et bien d’une fuite. Ceux qui nous ont renseignés, ont expliqué que le charpentier en question – il était venu à Bethléem à cause du recensement – avait reçu en songe, lui aussi, la visite d’un ange lui donnant l’ordre de prendre l’enfant et sa mère et de se sauver ! Quelqu’un en voulait à la vie de l’enfant. Mais le charpentier n’aurait voulu préciser, ni d’où venaient ces menaces, ni vers quelle destination ils s’en allaient. Nous avons toutefois de bonnes raisons de croire qu’ils sont partis pour l’Egypte. Là-bas, ce n’était plus notre affaire. »
 
Le Procureur demande si l’officier confirme ces histoires d’avertissements en songe, aussi bien pour les mages que pour ce charpentier.
L’officier est formel.  
La défense, n’apprenant là rien d’essentiel, n’a pas de question à poser au témoin.
Perplexes, les membres du jury semblent rêveurs pour la plupart. Personne n’ose poser de question.
On va pouvoir entendre Judas.
 
 


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n°909
Eridan
Mage noir
Posté le 21-03-2007 à 14:44:23  profilanswer
 

Chapitres 0 et 1
 
L'idée est intéressante.
Discuter un peu théologie ne me déplait pas, c'est pour cela que je me suis lancé sur ce texte.
Vu le thème et le style, je classe tout de suite ça dans un genre que j'appelle "conte moderne" comme "les fourmis" de Werber ou "la grammaire est une chanson douce" d'Orséna (mes seules références dans le domaine). Aussi, dans ce genre, il ne faut pas se préoccuper des détails de cohérence.
 
Les citations d'auteurs sont un grand plus, c'est parfait de ce cultiver. Bien que comprenant le point de vue de Lacroix, je suis plutôt de l'autre courant philosophique (je ne sais plus son nom). Dieu, justement, nous a fait comme plus grand cadeau la liberté. Nous sommes libre de faire le bien et libre de nous faire vivre l'enfer. Pour preuve : si nous n'étions pas libre, nous ne pourrions pas nous demander si nous sommes libre ou pas.
 
Je trouve qu'il y a un gros problème avec le chef d'accusation. De tout ce qu'on peut reprocher à Dieu, la mort de Jésus est ce qui tient le moins, puisque, tu l'évoques, il s'agit d'avantage d'un suicide que d'un meurtre. (peut-on être condamné pour s'être suicidé ?) Je ne sais pas trop ce que tu prévois par la suite, mais je trouve qu'il faudrait vraiment autre chose.
 
Ce qui me chiffonne aussi c'est le magistrat. Il me semble que sa fonction est de rester neutre jusqu'au délibéré. Or, le tiens à directement parti pris au point que le procureur n'a rien à dire. Dans le même ordre d'idée, les termes utilisés font très peu juridiques. Je n'y connais rien mais, par exemple, dans le chef d'accusation "les atroces souffrances de la flagellation" je ne vois pas quelque chose de si orienté dans un vrai tribunal. De même, avec le magistrat qui dit "on va juger l'affaire de Jésus au nom de tous les autres griefs, en appelant des témoignages qui n'on rien à voir avec l'affaire". Tout cela tient de la mascarade. En fait, qui a posé la plainte et en quels termes ? C'est sur cette base que s'ouvre un procès. On peut effectivement imaginer un "passionné du jugement" porter une affaire antédiluvienne pour le principe. Mais ne serait-il pas plus vraisemblable que quelqu'un ayant souffert de la perte d'un proche,ou de révulsé par le dernière guerre, voire la vilenie des hommes en général, porte une plainte pour se venger de Dieu ?      
 
Mais c'est vrai que le genre "conte moderne" fait l'impasse sur la cohérence, mais j'ai du mal, c'est pour cela que j'ai laissé tomber au deuxième tome "des fourmis"
En bref, je pense que ton texte gagnerait en solidité en en intérêt, si tu rendais le jugement le plus réaliste possible, par opposition avec l'impossibilité du débat. Il faudrait pour cela les conseils de quelqu'un qui s'y connaît…
 
Maintenant un avis sur le texte en lui-même.
L'orthographe est exemplaire, l'ensemble se lit à peu près bien. J'ai eu un peu de mal avec tes passages présent/passé. Je n'avais pas compris au début que la scène extérieure est un "retour en arrière". Tu disais "La grande salle d'audience est bien loin de contenir une foule qui se presse et envahit le grande escalier extérieur" Et j'ai compris que la salle était presque vide, que le journaliste était dehors (au passé) alors que le procès se déroulait dedans en même temps (au présent). Bref, j'ai beaucoup cafouillé à la première lecture.
Le texte aurait été plus clair avec "La grande salle d'audience est bien loin de pouvoir contenir la foule ", ainsi qu'un "retour en arrière" mieux marqué, voire pas de retour en arrière du tout.
 
Autres points :
Tu l'as fais une fois mais pas tout le temps : mettre les citations entre guillemets, ou " ". Idem pour les citations orales. Par exemple "Vous avez répondu "non" à ma question".
Enfin, la distinction orale/narration n'est pas toujours très claire, voire envoyé pèle-mêle  :
 
Pas de question non plus pour les neuf membres du jury, trois hommes et six femmes, dont l’âge varie de trente à soixante dix ans.  
Nous reviendrons sur les faits, rassure le président. Nous ne voulons pas bâcler ce procès. Bien au contraire. Et nous y mettrons le temps qu’il faudra.  
Avant toutes choses, j’aimerais que soit approfondie la personnalité de l’accusé. Je pense qu’il s’agit là d’une démarche utile, à des degrés divers certes, pour chacun des acteurs de ce procès.  
Je suppose que Dieu ne veut toujours pas s’exprimer directement ?…  
Ici, le président jette un regard interrogateur par-dessus ses lunettes en demi-lune, en direction du box vitré.  
Non ! Libre à lui, c’est son droit, commente-t-il en ramenant son regard sur le  dossier.  
 
 
Voila. Si tu le souhaites, je peux te faire une critique détaillée du texte, c'est-à-dire te communiquer précisément tous les points où je pense qu'il y aurait mieux à faire.
 
       


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n°910
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 21-03-2007 à 15:44:18  profilanswer
 

Je suis ravi ( et un peu baba !) de lire ta critique, Eridan!
Je la trouve pertinente en ce sens que je pressentais ce que tu dis. ( A part un ou deux détails, mais qui se justifient eux aussi.)
Je garde précieusement tes remarques.  
Peut-être que certaines trouveront au moins une part de réponse dans la suite sur laquelle je travaille. Par exemple le chef d'inculpation. Je me suis posé la question à laquelle tu réponds, de ton point de vue.
Côté "tribunal" je ne voulais pas serrer de trop près le modèle franco-français. L'important à mes yeux c'est que ça ressemble à un tribunal populaire. Dans le temps, j'ai été (comme vacataire ) assesseur au tribunal militaire de Bordeaux à une époque où ils existaient encore, puis, dix ans plus tard assesseur au tribunal pour enfants d'Aix-en-provence. Les Assises, j'y ai assisté un peu et participé comme témoin plusieurs fois. Je suis passé en correctionnelle au moins deux fois, comme inculpé. Mais je ne suis pas un spécialiste...et n'y tiens pas trop non plus.
Je suis partant pour une critique comme tu l'entends. Je ne suis pas maso, mais je pense que c'est essentiel. Mon point de vue ( idée, construction écriture n'est pas gravé dans le marbre)
Tu vois, je n'avais pas pensé à une classification, mais celle que tu proposes: "conte moderne", me paraît convenir tout à fait .
Merci Eridan ! La suite vient....


Message édité par mouysset le 21-03-2007 à 15:47:48

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n°912
Eridan
Mage noir
Posté le 22-03-2007 à 15:33:06  profilanswer
 

Bien !
Au moins tu ne le prends pas mal. J'ai toujours un peu peur au début.  :sweat:  
 
Glups, surtout si j'ai affaire à quelqu'un qui est passé en correctionnel ! :ouch:
 
Je martèle mon point de vue comme quoi un réalisme judiciaire acru serait un plus pour l'histoire. Mais d'autre part, comme je l'ai dis, c'est innutile pour un style conte moderne.
 
Bon, je me mets à la crituque détaillée que je t'enverrai par mail, question de ne pas saturer le sujet. A bientôt.
 :hello:


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n°913
Eridan
Mage noir
Posté le 23-03-2007 à 17:35:43  profilanswer
 

Je peux tempérer ma réponse précédente. Si tu veux garder le style "tribunal populaire", il faudrait justement annoncer que c'est cela et pas un tribunal conventionnel.
Il y a moyen simple de "déclarer tes intentions" : tu places ton pays dans un pays immaginaire (la Syldavie) comme cela, tu déclares clairement que tu es dans un conte moderne, qu'il n'y a pas de notions de protocole à respecter, etc...
J'aime moins cette solution que le plus "vraissemblable possible", mais ça a le mérite de poser clairement l'axiome : ce jugement est possible.


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n°914
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 23-03-2007 à 17:42:32  profilanswer
 

Merci Eridan.
Je garde ça sous le coude.


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n°919
Eridan
Mage noir
Posté le 29-03-2007 à 16:57:57  profilanswer
 

Chapitres 2 et 3
 
J'ai vraiment du mal avec le genre de l'histoire. Quand on demande à l'avocat de raconter sa vie, j'ai bien failli arrêter, c'est pour moi du "grand n'importe quoi". Mais, bon, à chaque fois je trouve quelque chose qui suscite mon intérêt et qui me fait continuer. Ici, c'était la conversion de l'avocat. Je dirais que c'est tout à fait crédible.
On peut remarquer que ce sont les personnes les plus touchées qui sont les plus croyantes. On peut citer les pays défavorisés. Et aussi les stigmatisés : des saints sur Terre qui subissent des tourment divins;  j'ai toujours trouvé ça assez curieux.
Et, inversement, un pratiquant moyen touché par le malheur, peut fort bien rejeter Dieu.
 
Puis arrive Rachel. Là, évidemment, on franchit un sacré pas dans la fiction et si on peut faire parler des morts qui ne le sont pas, on peut bien exiger d'un avocat de raconter sa vie privée.
Il faudrait peut-être avertir plus tôt le lecteur que ce serait ainsi. Quant le président annonçait que des témoins viendraient, j'imaginais de vrais gens, avec des histoires récentes. Si tu glisse à ce moment ce qui se prépare, on pourrait mieux situer l'histoire; là, franchement du conte moderne.
Un peut longuet le passage de Rachel, quoi qu'il ne soit pas dénué d'intérêt.
 
Mais alors, si on peut faire venir des témoins à charge datant d'Hérode (tiens, c'est marrant, on peut utiliser cette expression au sens premier !) Ne me dis pas qu'une flopée de saints ne va pas venir pour prendre la défense de Dieu.
 
Techniquement, le passage de l'officier Romain pose problème. Il fait un récit, celui-ci devrait être au passé, comme du l'as fait pour Rachel, or tu l'as mis au présent.
Quand Hérode consulte le conseil, puis les rois mages, c'est un peu long, on pourrait regrouper les deux passages.
 
En conclusion : l'arrivée de ces témoignages donne un tout autre cours à ton histoire. Pour moi, il n'a aucun intérêt, je me moque éperdument de ces histoires qui pour moi ne sont que tes délires de mystiques passés à la moulinette de la métaphore et de la légende.
En revanche, je pense que ça peut intéresser… Ca me faut penser à "Dimanche Martin" où il convoquait des grands hommes dans une machine à remonter le temps. C'est aussi délirant : ils s'étonnent à peine et racontent les moments historiques. Je crois que "c'est pas sorcier" a fait un peu pareil plus récemment. Bref, il y a dans ton histoire, dans ta façon de raconter le passé de façon si vivante, si proche des gens et si précise aussi, quelque chose d'indéniablement porteur.
Je dirais : "ta façon de raconter Jésus". Je ne sais pas ce que tu prévois, mais, d'après ce que l'ai lu, se sont les catéchèses qui pourraient être intéressés par un tel livre. Une façon moderne, précise, éducative et à la fois littéraire et intéressante de raconter la bible à de jeune adolescents, ou dû moins, cette partie du nouveau testament qui, comme tu l'as dit, sont deux passages clef de la vie de Jésus.
Qu'en penses-tu ? Avais-tu envisagé ce "débouché" ?
 
Mais, pour ma part, tout ceci est trop loin de nom monde et de mes intérêts pour que je continue à le lire, désolé.


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n°920
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 29-03-2007 à 20:54:06  profilanswer
 

Comme toujours, ce que tu dis est pertinent.  
Le bouquin bouscule dans tous les sens du terme. J'en suis conscient, mais ce n'est pas voulu en soi. Tout au plus assumé.
Le genre formaté, qui rentre dans une case quelle qu'elle soi, malheureusement, je ne sais pas vraiment faire; peut-être parce que ça ne me motive pas. Peut-être parce que plus ou moins consciemment je pense que d'autres font ça mieux que moi.
Un directeur littéraire qui avait édité deux récits-témoignages de moi, et à qui j'ai fait parvenir le conte "L'oiseau de mInerve" s'est encore marré en pensant que je ne pouvais pas écrire "comme tout le monde".
Néanmoins, il a fait suivre à son département "bouquins pour enfants", mais ce n'est pas du tout certain qu'ils acceptent de caser ce texte chez eux. Ca fait trois mois et je n'ai pas de réponse...  
Je sais qu'ici on se trouvera aussi devant une difficulté à caser ce conte. Mais il est long, avec des rebondissements, dans le temps et même hors du temps, avec de véritables discussions philosophico-religieuses, des témoignages d'aujourd'hui aussi.
Je respecte ton découragement et je te remercie pour ta franchise et aussi ton dévouement.
Je vais continuer de livrer mon texte en pâture... et je prendrai le risque de te signaler lorsqu'il y aura un chapitre peut-être plus à même de te retenir.  
L'intérêt général du bouquin me semble être dans des éclairages parfois pointus et assez inédits et parfois simples, sur les considérations de type, comme je l'ai dit, philosophico-religieuses. (Non, je n'avais pas spécialement pensé aux ados...Mais passé le témoignage de Judas qui fait suite, le reste est ramené au contemporain et aux témoignages de gens du peuple avec leurs misères, leurs souffrances concrètes. Leurs chemins de croix en somme ou celui d'un proche.)
Cela dit, c'est sûr que pousser un lecteur à lacher le bouquin est normalement perçu comme un échec.  
Peut-être ce qui manque c'est le quatrième de couverture...
Quoi qu'il en soit, mon cher Eridan, merci d'avoir essayé...
 
P.S.: Si un lecteur "passant par là" a une remarque à faire, surtout qu'il ne se gêne pas. Même ponctuellement. Je veux dire: sans esprit de suite.


Message édité par mouysset le 30-03-2007 à 13:48:20

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n°925
Eridan
Mage noir
Posté le 31-03-2007 à 15:54:14  profilanswer
 

Je pense que tu peux vraiment avoir ton public. A mon sens, les fans de Werber devraient aimer et ton style (le cardre de l'histoire, cet univers proche du nôtre sans être réaliste) et le thème (théologie/religion)
Moi, je suis beaucoup trop exclusif dans mes goûts.
Après, je pense qu'il te faudra surtout veiller à des points techniques du texte : concision, lisiblité (les dialogues), le travail de perfectionnement sur lequel l'aide de lecteurs est très utile, mais que l'on peut tout de même faire un peu sois-même.
Bonne chance.
 :hello:  


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n°928
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 02-04-2007 à 13:24:14  profilanswer
 

Merci encore, Eridan!


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n°929
mouysset
Quand il a bu il n'a plus soif
Posté le 02-04-2007 à 13:32:31  profilanswer
 

( Suite du Procès...)  
 
 
Chapitre 4
 
Judas est le seul, parmi les douze apôtres convoqués, à avoir répondu à l’assignation du tribunal, pour témoigner à propos de la mort de Jésus. Tous les autres ont été officiellement « empêchés ».
 
On peut trouver bel homme celui qui s’avance jusqu’à la barre, à condition d’aimer chez lui ce côté ténébreux, voire romantique.
En tous cas, tel est le témoin qui déclare : «  Je m’appelle Judas. Je suis fils de Simon, natif de Quérioth en Judée. »
Il jure de dire toute leur vérité et rien que la vérité. Puis, il ajoute : « Je suis juif de père et de mère, élevé dans la religion du vrai Dieu, Celui d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.
- Avez-vous un surnom ? demande le Président.
- J’en ai plusieurs, oui. On m’appelle « l’Iscariote » , à cause de mon lieu d’origine, et aussi « le radin ». Mais il s’agit là de malveillance.
- On vous désigne également comme « l’enfant de perdition », remarque le Président. Pourquoi vous a-t-on donné ce sobriquet ?
- Parce que … »
Ici, Judas racle sa gorge pour tenter d’éclaircir sa voix et pour avoir un peu de temps pour trouver ses mots.
- Ne vous troublez pas, intervient le Président. Vous êtes ici comme simple témoin et non comme accusé.
- On m’a donné ce surnom, parce que, sans le vouloir, j’ai été l’instrument de la perte de Jésus.
- Vous êtiez disciple de Jésus, n’est-ce pas ?
- Oui. Je faisais partie de l’équipe de ceux qu’il avait spécialement choisis. »  
Judas relève la tête bien haut. Il retrouve un peu d’assurance.
Ses cheveux sont noirs, lisses et longs. Ils encadrent un visage blême, où s’enchâssent des yeux sombres, vifs. Le regard est dur. Il perce au travers d’une fente palpébrale réduite et droite, comme une lame. Le front est sans ride, bombé et dégarni. Le nez, plutôt maigre, étroit à sa racine, se projette en saillie convexe et plongeante. La moustache laisse deviner une petite bouche, d’où sortent des paroles assez hautes, mais sans véritable éclat. Une barbe aussi lisse que les cheveux et de même nuance, prolonge en pointe un visage oblong. L’ensemble est soigné, peigné, propre, voire policé.
Judas appuie ses fines mains sur la barre, devant lui, comme l’élève appliqué face au maître d’école. Il ne quitte pas du regard le Président.
En dépit de tout, Judas a davantage l’allure d’un accusé, que celle d’un témoin.
 
- Expliquez-nous tout cela , invite le Président.
- Eh bien,…j’avais un poste de confiance, auprès de Jésus : j’étais le trésorier, le comptable ou l’intendant, si vous préférez.
- Bien. Comment avez-vous rencontré Jésus ? Racontez-nous un peu ce que vous savez sur sa vie publique et sur sa fin.
- C’est au gué de Béthanie, sur le Jourdain, que j’ai entendu parler de Jésus pour la première fois.
«  Il y avait, là-bas, sur la province de Pérée, un homme extraordinaire, qu’on appelait « le Baptiseur ». Au monastère de Qumran, qui domine la Mer Morte, des moines m’avaient parlé de lui. J’étais entré dans ce monastère. Je cherchais je ne sais trop quoi.  Et j’y suis resté très peu. Ce qu’on m’avait dit, à propos de ce « baptiseur » m’avait décidé à quitter la communauté des Esséniens. Je crois que son succès m’attirait.
Cet ermite prêchait, faisait des miracles,…des petits, et il baptisait. Il était originaire de Judée, fils d’un prêtre nommé Zacharie, de la classe d’Abia. Son véritable nom était Jean. Et ce Jean était véritablement un homme de Dieu.
- Qu’entendez-vous par là ?
- Un homme qui parlait haut et clair, parce qu’il se savait appuyé par le Très-Haut tout puissant. Mais ça ne plaisait pas à tout le monde. Jean n’en avait cure. Sa réputation était grande. Je voulais savoir à quoi cela tenait.
«  Je dois dire que je suis ambitieux. Mais c’est permis. Surtout, parce que je voulais servir mon peuple. Quelque chose me disait que cette occupation romaine ne pouvait plus durer. Que c’était le temps du Messie, celui qui remonterait sur le trône du roi David. Mais j’ai l’impression, aujourd’hui, qu’à part le baptiseur, personne n’y croyait vraiment. Même pas les Zélotes.
- Qui étaient ces Zélotes ?
- Une bande de révolutionnaires, monsieur le Président… Des terroristes, si vous préférez.
- Bien ; continuez.
- La tribu de David était oubliée. Mais, précisément, moi j’y croyais ! Et moi, Judas, fils de Simon, je voyais là une mission à remplir. Même seul contre tous ! Alors, je cherchais mon chemin… Il n’y a pas de mal à ça ?..
«  Or, ce Jean qu’on venait voir de loin - religieux, publicains, Juifs ou païens, riches ou pauvres – ce Jean, c’est de sa bouche que j’ai attendu parler de Jésus pour la première fois. Et seulement par allusions.  
- Comment ça, par exemple ? demande le Président.
- Une fois, il a dit :’Moi, je ne suis rien. Par contre, celui qui vient après moi – et il est d’ailleurs déjà parmi nous – celui-là me dépasse cent fois ! Je ne suis pas digne de dénouer les courroies de ses sandales !’ Il répondait à des religieux qui pensaient que c’était peut-être lui, l’envoyé de Dieu pour nous libérer. Alors, j’ai demandé à Jean s’il pouvait m’indiquer où le trouver, ce Jésus. ‘Tu le verras, m’a-t-il assuré. J’espère le revoir, moi aussi.’ Du coup, j’ai décidé d’attendre près de Jean. C’était plus sûr.  
«  Bien m’en a pris : j’étais là depuis près d’un mois, lorsqu’il est arrivé.
«  En fait, je ne savais pas que c’était Jésus. Mais en le voyant arriver au loin, Jean s’est écrié :’ Regardez cet homme, là-bas ! Regardez bien ! C’est lui le Messie, le libérateur attendu !’
«  Sur le coup, je dois bien le dire, j’ai été déçu. Mais puisque Jean l’affirmait, je me suis dit que je ne risquais pas grand-chose à suivre Jésus.
- Pourquoi êtiez-vous déçu ?
- Ecoutez,…il est arrivé comme ça, à pied, tout simplement. Habillé comme tout le monde. Seul, sans escorte et sans bagage. Après ce qu’avait dit Jean, je m’attendais…, je ne sais pas, moi …
- Je comprends, fait le Président, je comprends. Poursuivez, je vous prie.
- Je ne me suis pas fait connaître de suite. Je suis méfiant de nature. Je voulais aussi et d’abord me faire une opinion par moi-même. C’est plus sûr. Alors, au début, je l’ai suivi de loin… Et c’est vrai : il était impressionnant et familier à la fois.
«  Il acceptait des invitations avec simplicité, que ce soit autour d’un feu entre deux pierres, pour manger un poisson grillé, que ce soit à un banquet de noces. Comme à Cana où il s’est fait remarquer.
- Comment ça ?
- Eh bien, les convives avaient beaucoup bu ou bien la famille avait mal calculé son coup ; toujours est-il que le vin s’était mis à manquer, alors que la fête n’était pas terminée. Et Jésus – je ne sais pas trop comment il s’y est pris - leur a fourni de quoi festoyer gaiement pour plusieurs jours. Et du meilleur des vins qui plus est ! C’était son côté bon vivant.
«  Pour ce qui est de son côté impressionnant, je pense à ce qui est arrivé quelques jours plus tard, au Temple même, à Jérusalem.
«  Il faut savoir que des marchands avaient pris l’habitude de s’installer dans l’enceinte du Temple. Ils vendaient des bêtes pour les sacrifices, mais aussi toutes sortes d’autres choses. Installés d’abord, près des portes sud du Temple, sous le portique royal, ils débordaient sur la cour des païens. Peu à peu, ce commerce avait gagné en direction du sanctuaire, par le portique de Salomon, la Belle-Porte, la cour des femmes, la porte de Niconor, jusqu’à la cour des hommes. Cela en devenait une honte. Les jours d’affluence, il n’y avait plus moyen de circuler ! Ce n’était plus un lieu de prière ; c’était une gigantesque foire ! Les prêtres, les employés du Temple, y trouvaient leur compte et fermaient les yeux.
«  Jésus a osé se révolter contre ce désordre toléré. Il a fait d’une corde une sorte de fouet ; animé d’une colère superbe, il a bousculé tout ce monde de trafiquants et leurs étals hors du Temple ; même les changeurs ! Avec une poigne incroyable ! Et personne n’a fait ‘ouf ‘!
«  Des chefs de la police sont bien venus lui demander s’il avait un mandat et de qui, pour faire ce qu’il avait fait. Ils lui demandaient de justifier son comportement . Il leur a répondu :’Détruisez ce temple et en moins de trois jours, je le rebâtirai !’  
«  En attendant, bel et bien, tout ce monde mercantile était dehors !
«  Je me suis dit :’Mon petit Judas, le Baptiseur avait raison. Voilà ton maître, le futur roi ! Ne le quitte pas d’une semelle. Si tu sais bien y faire, sous peu te voilà ministre des finances du royaume d’Israël ! Et quel ministre !
«  On ne fait rien sans argent. Celui qui contrôle l’argent, contrôle tout. Et puis, les finances, moi, j’aime ça. A chacun son talent, comme disait Jésus…
«  Le talent de Jésus, c’était un pouvoir qui réunissait celui de tous les rois, juges et prophètes de l’ancien temps d’Israël. Samson, Moïse, Elie et Salomon réunis ! On aurait pu croire qu’il se vantait à propos du Temple à rebâtir. Au moment où il avait lancé ces paroles, j’ai pensé qu’il ne manquait pas de culot et qu’il disait même un peu n’importe quoi, sous le coup de la colère. D’ailleurs les fonctionnaires du Temple n’ont pas manqué de lui rappeler qu’il avait fallu plus de quarante ans pour ériger ce monument sacré. Je crois qu’ils l’ont pris pour un simple d’esprit doublé d’un fou dangereux.  
«  Moi, qui ai vu ce qui se passait les jours suivants et trois ans durant, je vous assure qu’il aurait bien été capable de le reconstruire en un seul jour, ce temple !
«  En trois ans, le soleil ne s’est jamais couché sans que Jésus n’ait accompli quelque miracle. Toutes sortes de miracles ! Même le saint jour du Sabbat ! Et je ne vous parle que de ce que j’ai vu, de mes yeux vu !... Et chaque fois, c’était l’étonnement devant l’incroyable !
- Par exemple ?...
- Par exemple ?! se récrie Judas. Par exemple la résurrection de Lazare ! Voilà trois jours au moins que Lazare était mort – il devait sentir mauvais, excusez ce détail -  et Jésus lui ordonne de sortir de son tombeau ! Et Lazare est sorti tout entortillé de bandelettes, parce qu’on l’avait embaumé. Je l’ai vu, moi qui vous parle, et encore aujourd’hui j’en suis tout retourné ! Voilà un exemple qu’on ne peut pas oublier, monsieur le Président. Et il y avait du monde pour voir ce prodige.
«  Alors, la popularité de Jésus montait, montait… Elle montait si vite que j’avais peur que tout ça tourne court, comme pour Jean . Antipas, avait fini par faire décapiter Jean ! Mais je me disais : Le Messie, ce n’est pas Jean. Il ne se laissera pas faire !
«  En même temps, je ne pouvais pas m’empêcher de craindre un mauvais coup à l’improviste contre Jésus. Jésus vivait dans le monde et non pas retiré comme Jean.  
«  Contre une arrestation montée, quelque chose d’organisé et qu’on verrait venir, je